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Bruno Viard, Université de Provence

HOUELLEBECQ DU COTE DE ROUSSEAU

Notre question sera celle du sens de l’œuvre romanesque de Michel


Houellebecq. Trois romans, cela constitue en effet le début d’une œuvre. La
question sera double : que dit cette œuvre ? Que disons-nous, nous-même, de
ce que dit cette oeuvre ? Les lecteurs les plus nombreux se partagent entre les
enthousiastes et les scandalisés. Les scandalisés se divisent à leur tour en deux
catégories principales : les choqués du premier degré et les idéologues. Il est
important mais pas très difficile de montrer aux choqués du premier degré
qu’ils ont trop vite lu et que l’œuvre ne veut pas vraiment dire ce qu’elle semble
dire avec sa pornographie qui saute à la figure. Le débat avec les idéologues est
beaucoup plus difficile car ceux-là ont très bien compris ce que veut dire
Houellebecq, ils ont aperçu sa critique de la modernité, en particulier dans le
domaine des mœurs, ils s’en indignent et le pointent comme un auteur réac-
tionnaire, voire fasciste1 (Art Press). Cette fois, c’est un débat de fond qui
s’instaure.

Houellebecq réactionnaire ?

Un premier problème est à désambiguïser : M. H. est-il de gauche ou de


droite ? Réponse : les deux. La fameuse page 100 d’Extension du domaine de la
lutte2 offre un panorama sociologique bien remarquable. Houellebecq se livre à
un parallèle vraiment original entre le libéralisme économique et le libéralisme
sexuel : dans les deux cas, la loi de l’offre et de la demande produit les mêmes
effets, c’est-à-dire la paupérisation des perdants, le clivage de la société en
winners et losers. Certains sont gagnant/gagnant, d’autres sont perdant/perdant,
d’autres enfin sont gagnant/perdant ou perdant/gagnant. Les héros de
Houellebecq, eux, ont tous un niveau économique et intellectuel satisfaisant,
mais au plan sexuel, ils sont des perdants dont la vie sentimentale et érotique
est lamentable. Le sujet de notre romancier, c’est le sort des exclus de la société
de marché en général, mais c’est dans l’exclusion sexuelle qu’il s’est spécialisé.
La fin du mariage et de la famille signifie une vie sexuelle intense et variée pour
les gagnants, mais la solitude, la frustration et le repli sur la masturbation pour

1 L’extraordinaire abus qui se fait aujourd’hui de ce mot trahit un triste oubli de l’histoire :
des millions d’innocents ont été exterminés par Staline sous l’étiquette fascistes.
2 Nous citons Extension dans J’ai lu, 1994, Les Particules et Plateforme dans Flammarion, 1998
et 2001.
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les perdants. On voit bien où est l’idéal houellebecquien : dans le collectivisme


en économie et dans la vie conjugale et familiale stable en matière sexuelle. Les
Particules renouvellent le parallèle : « Comme l’indique le beau mot de ménage, le
couple et la famille représentaient le dernier îlot de communisme primitif au
sein de la société libérale » (p. 144). Le mariage est au sexe ce que l’Etat est à
l’argent : le moyen d’une juste répartition qui fasse échec à la sauvagerie de la
loi naturelle.
Les victimes du capitalisme ont arraché le droit de grève et le droit
d’association dans les démocraties, mais la condition d’un Raphaël Tisserand,
d’une Brigitte Bardot, la fille la plus moche qu’on ait jamais vue, d’un Michel
Djerzinski et de tant d’autres solitaires, est bien pire dans leur ordre : leur
insuffisance ne leur paraît pas due au système, mais à leur personne même ;
leur misère est vécue comme une tare et une honte ; ils s’efforcent donc de
garder le sourire tout en s’enlisant à pic. Brigitte Bardot ne peut même pas se
prévaloir d’une « éthique de la virginité ». On n’a jamais vu se former un parti
des déprimés. Leur outing rendrait leur condition plus intolérable encore.
Houelle-becq leur a tendu un miroir dans lequel ils se sont reconnus et qu’ils
n’ont pas repoussé car le propre de la littérature est de préserver l’anonymat.
En 1825, période de référence de M. H., les saint-simoniens avaient forgé le
néologisme individualisme pour désigner la condition de l’homme moderne
coupé de ses semblables, au moment où une société charpentée a été subite-
ment réduite à l’état de sciure. Cette notion sociologique est passée à l’arrière
plan pendant un siècle où l’exploitation économique a polarisé l’attention
protestataire. Houllebecq la met au centre de son œuvre, même s’il n’utilise pas
le mot.
La page 100 met donc indirectement en évidence un paradoxe en forme
de chiasme, qui donne à penser : à droite on est grosso modo libéral en économie
et régulateur dans le domaine des mœurs, tandis qu’à gauche, on est au
contraire dirigiste en économie et libéral pour les mœurs3.

3 Quelles sont les raisons profondes, notamment historiques, de ce conflit à front renversé ?
On suggèrera rapidement ceci : en réalité la question est au moins tri-polaire. Le couple
liberté/obligation fonctionne au triple plan économique, moral et politique. En France comme
ailleurs, la société traditionnelle n’était libérale ni au plan politique, ni au plan économique,
ni au plan des mœurs. La pensée libérale moderne s’est affirmée en ordre dispersé dans
ces différents domaines. En schématisant, on pourrait dire que 1789, ce fut la liberté poli-
tique, 1830, la liberté économique, et 1968, la liberté morale et sexuelle. Ce décalage expli-
que que, libérale en politique et en économie, la droite soit restée conservatrice au plan
moral. Quant à la gauche, elle préfère l’égalité : peu libérale en politique depuis 1792,
hostile au libéralisme économique depuis 1830, c’est en partie par opportunisme opposi-
tionnel qu’elle s’est raccrochée au libéralisme moral en 1968. Ce dernier, d’origine califor-
nienne, comme le souligne Houellebecq, est pour elle un produit d’importation qui ne fait
partie ni de sa tradition ni de sa raison d’être, laquelle est plutôt de mettre des freins aux
rivalités génératrices d’inégalités. On se retrouve donc aujourd’hui face au double para-
doxe suivant : une droite libérale plutôt hostile ou du moins réservée face au libéralisme
sexuel ; une gauche anti-libérale favorable à ce libéralisme.
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Houellebecq a, au moins, le mérite de la cohérence, puisqu’il prend


parti en faveur de la régulation d’un côté comme de l’autre. Alors, de gauche ou
de droite ? Impossible de répondre d’un mot. Son hostilité systématique à
l’économie politique le rangerait dans une gauche extrême au plan social tandis
que sa critique de la liberté sexuelle en fait un conservateur au plan des mœurs.
Voilà les positions de fond. Bien sûr, c’est sur la question sexuelle qu’a
cristallisé toute la querelle. Houellebecq y polémique vivement contre la pensée
68. Cette dernière ne le lui a pas pardonné, et non sans raison le taxe de
réactionnaire. Il pourrait répliquer que le libéralisme sexuel, qui s’est vécu depuis
1968 comme une posture de résistance au capitalisme, va au contraire dans le
même sens que lui et participe pleinement à sa logique consumériste, libidinale
et ludique. Ce serait alors la famille qui serait une forme de résistance à la
logique du marché.
Ajoutons que, si dans les deux premiers romans, les rapports sexuels
fonctionnent analogiquement aux rapports économiques et produisent eux
aussi inégalités et misère, dans Plateforme, les parallèles se rejoignent et se
confondent. Le sujet est la prostitution, or la prostitution est l’exact point de
rencontre de l’argent et du sexe. Le sexe des plus jolies filles (et garçons) n’est
plus seulement l’enjeu d’une âpre lutte de classement, il devient marchandise.
La cohérence de la démarche houellebecquienne est complète. Ce ne sont plus
seulement les biens matériels et le travail qui sont traités comme des
marchandises, mais aussi le sexe des pauvres. Le sexe est bien au premier plan
de l’écriture houellebecquienne, mais l’englobant qui constitue sa vraie
problématique, c’est la concurrence, la rivalité entre les hommes et la forme
marchande que prend cette concurrence dans le monde moderne.
Le principe qui présidera à cette lecture de Houellebecq est que la
liberté est une valeur ambivalente : la pire et la meilleure des choses4, et que
cette affirmation est valable dans le domaine sexuel autant que dans le domaine
économique. La liberté sexuelle est une chose vraiment formidable, ainsi que la
fin de l’obligation de continuer à vivre avec un partenaire devenu détestable.
Mais il faut ajouter aussitôt que la constance est essentielle à l’amour. A nous
de nous frayer un chemin, difficile, entre ces deux balises : la liberté et la
fidélité. De même au plan économico-social : le chemin est entre liberté et
solidarité. N’avoir qu’un repère, c’est être sûr de se perdre. Nous avertissons le
lecteur que c’est à partir de cette position que les pages qui suivent ont été
écrites. Si la liberté est bien ce qui définit le monde moderne, Houllebecq est
anti-moderniste dans la mesure où loin de voir la liberté comme ambivalente, il
n’en souligne que les mauvais côtés. Houellebecq est le peintre déprimé et
déprimant de la laideur du monde moderne. Il montre bien son mauvais visage,
mais il ne voit que lui, là est la limite de notre adhésion.

4 Pour la justification anthropologique de cette affirmation, notre ouvrage Les 3 neveux ou


l’altruisme et l’égoïsme réconciliés, Paris, PUF, 2002.
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Deux voix narratives

Voilà le fond, l’antilibéralisme. Malheureusement, ou plutôt heureusement,


l’œuvre de Houellebecq ne revêt pas, en dépit du titre de ses deux premiers
romans, la forme dogmatique d’un essai sur la société contemporaine. Elle
possède l’ambiguïté propre à beaucoup de grandes œuvres romanesques.
L’auteur a un pied dans chaque camp ; il est complice de ce qu’il dénonce, en
particulier de conduites sexuelles complètement anomiques. L’abandon d’en-
fant ou de la partenaire invalide, c’est lui ! La prostitution, c’est lui, la mastur-
bation, c’est lui, la fellation systématique c’est lui ! Et toujours ces bites, ces
queues, ces cons, ces vulves ! toujours le choix du mot le plus trivial, le plus
froid, le plus sale ! Il milite en faveur de la fidélité conjugale et de la famille
modèle, et se complaît dans des amours de caniveau. Pascal le disait : « Peu
parlent de l’humilité humblement, peu de la chasteté chastement »5. Sans doute
peut-on taxer Houellebecq de duplicité, d’hypocrisie, de démagogie. Pourtant,
si le personnage/auteur houllebecquien est un solitaire maniaque, un névrosé,
un grand déprimé, un obsédé sexuel, c’est qu’il a d’abord été victime d’un sort
affreux. Il y a des causes ! S’il rampe, c’est qu’on lui a cassé les jarrets. Les
milliers de lecteurs qui se sont reconnus dans ses malheureux personnages ne
sont pas de grands pervers, mais de simples gens qui, même s’ils ne sont pas
tous aussi atteints, ont reconnu en eux quelque chose de leur propre souffrance
et ont eu l’impression de lire enfin un livre qui leur parlait d’eux-mêmes. Non,
les personnages de Houellebecq ne sont pas des exemples. Ils sont justement
des contre-exemples. Et en plus, on sent trop la complaisance de l’auteur pour
qu’ils ne soient pas des autoportraits. Il y a donc deux voix enchevêtrées dans
ces romans : celle d’un moraliste austère qui a fait bondir tous ceux qui sortent
leur pistolet dès qu’on parle de morale, d’autre part celle d’un grand névrosé
qui ne pense qu’à se faire sucer la queue par toutes les petites garces de passage.

Le romancier de quatre générations

Qu’est-il donc arrivé ? Il faut pour le comprendre partir de l’idée que l’œuvre
de Houellebecq est l’expression d’une seconde génération. Il est un enfant
d’« enfants » de mai 68. Ses héros sont les fils et les filles de soixante-huitards
qui, arrivés à l’âge adulte, comprennent ce que leurs parents ont fait d’eux et
poussent un cri de souffrance accusateur. « Mon père, pourquoi m’as-tu aban-
donné ? » Cette génération accuse ses parents d’abandon d’enfant. Elle accuse
même l’Occident entier d’abandon d’enfant. Si l’accusation est outrée, c’est que
la blessure est profonde. Le roman le plus explicite est à cet égard Les Particules.
Les Particules est un roman à l’ancienne, un roman à la Balzac comme on
n’a plus le droit d’en écrire, un roman qui, à l’action, mêle sans arrêt de
l’histoire et de la sociologie. Balzac a renouvelé le genre romanesque en ne se

5 Blaise Pascal, Pensées, Paris, Brunschvicg, p. 377.


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lassant pas d’analyser les modifications morales et matérielles que 1789 et les
révolutions qui suivirent, 1815 et 1830, firent subir aux familles françaises de
son temps. Chez Houellebecq, il y a avant et après 1968. Sa psychologie et sa
sociologie sont incompréhensibles sans la prise en compte de cet événement
traumatique. On va même s’apercevoir que la problématique houellebecquien-
ne met en scène au moins quatre générations.
De même que la photographie a remis en question la peinture figu-
rative, l’invention des sciences humaines à la fin du XIXe siècle a déstabilisé le
roman réaliste et naturaliste. On sait pourtant que René Girard a impu-
demment affirmé que les romanciers étaient souvent plus véridiques que bien
des psychologues et sociologues. Houellebecq en donne une nouvelle illustra-
tion : il a transgressé la distribution modernes des rôles en écrivant, à la fin du
XXe siècle, des romans à la manière de Balzac. La critique s’est beaucoup
récriée contre cette insolence et ce passéisme, mais le vrai grief était que le
contenu n’était pas politiquement correct. Il sera intéressant de mettre ce
contenu en parallèle avec l’essai de Bourdieu paru au même moment, mais
d’opinion opposée, La domination masculine.
Mai 68 a provoqué dans beaucoup de familles un lourd conflit de géné-
rations, quand, les grandes vacances venues, Virginie, par exemple, la fille,
fraîchement formée à la Révolution en première année de fac, ramena à la
maison plusieurs de ses nouveaux amis, des chevelus qui, dans leur grand
mépris de l’argent, menèrent grande vie quelques semaines durant dans la belle
demeure de papa et maman. Au début, on prit les repas en commun, mais le
cœur n’y était pas. Tantôt trop d’empressement, tantôt beaucoup de sans gêne.
Tantôt des débuts de discussion politique orageux, de plus en plus, un silence
circonspect. « De toutes façons ça ne servirait à rien… » Par contre, les
discussions entre jeunes duraient jusqu’à quatre heures du matin, portes
fermées. Comme les horaires étaient de plus en plus décalés, chaque génération
finit par prendre ses repas à son heure. Le père sentait bien qu’il était devenu
un has been : non content d’être un « bourgeois », il se demandait avec lequel des
chevelus Virginie faisait l’amour. Peut-être avec tous ? L’ordre moral, la
répression sexuelle était certes l’une des fautes dont il était coupable. Cet été
1968, dans des milliers de familles françaises, un mur invisible tomba subite-
ment entre deux générations qui ne pourraient plus communiquer : les repas du
dimanche, les vacances partagées chez les grands parents, Noël tous réunis, les
anniversaires avec le rituel des cadeaux, la fête des mères (une invention
pétainiste !), tous ces rituels devinrent l’objet d’une acide ironie : des institu-
tions bourgeoises ! Le slogan fouriériste « Géniteurs = choux fleurs » reparut
sur les murs de Paris et de province.
Cependant la roue de l’histoire tourna : Virginie a beau mépriser le
mariage et la famille ; elle a fini par mettre au monde deux enfants, une expé-
rience géniale qu’elle voulait vivre absolument ! Elle peut désormais devenir
une héroïne houellebecquienne, par exemple la fameuse Janine, la mère de
Michel et Bruno. Janine a puisé directement à la source californienne d’où ont
coulé les idées et les modèles qui ont alimenté la France étudiante au printemps
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68. Nés de pères différents, ces demi-frères qui ne se connaissent même pas
ont été expédiés, vite fait, chacun chez une grand-mère, afin que Janine puisse
continuer à mener sans contrainte sa riche existence, sexuelle en particulier. On
compte déjà trois générations directement impliquées dans la problématique
houellebecquienne : grands-mères, parents, enfants.
Michel et Bruno souffrent du syndrome de l’enfant abandonné. La
souffrance est immense et les conséquences effrayantes ! Les grands-mères
héroïques de Michel et de Bruno n’ont pu que différer la catastrophe, leur
assurant une enfance à peu près heureuse suivie d’une adolescence atroce.
Houellebecq a magnifié ces personnages de grands-mères en les plaçant sous le
patronage de Proust. On sait que le plus beau personnage de La Recherche est
justement la grand-mère du narrateur. Le renvoi au personnage de Proust est
presque transparent. Plusieurs années après la mort de sa grand-mère, Bruno se
souvient d’elle avec une émotion « intermittente » (p. 54) : c’est aussi le mot de
Proust, mais tandis que ce dernier conclut son roman en affirmant : « La vraie
vie, c’est la littérature », Houellebecq écrit : « La vraie vie, c’était la vie avec sa
grand-mère » (p. 55). Le dimanche, elle préparait des poivrons à l’huile, des
anchois, de la salade de pomme de terre : il y avait parfois cinq entrées diffé-
rentes avant le plat principal, des courgettes farcies, un lapin aux olives, parfois
un couscous (on est à Alger). Ces personnages de grands-mères courage ont dû
indisposer les lecteurs pressés d’en finir avec le passé.
Seulement la carence initiale se met à faire des ravages à partir de la
puberté : le défaut de reconnaissance dont sont victimes Michel et Bruno pro-
voque une inhibition irréversible et douloureuse dans leur rencontre avec le
monde et avec les filles en particulier. Michel ne se sert de sa bite que pour
pisser. Bruno, lui, se masturbe en rêvant de fellations. Ni dialogue, ni échange
avec aucune fille. Le roman suggère donc avec insistance que la qualité de la
socialité primaire dépend étroitement de la reconnaissance accordée à l’enfant
par ses parents.
On assiste à rupture sur rupture dans la cascade des générations. La
génération des grands-mères, reniées par leurs fils et filles, est en voie
d’extinction. Elle jouit de toute la sympathie nostalgique de notre romancier :

De tels êtres humains historiquement ont existé […] qui travaillaient toute leur vie
uniquement par dévouement et par amour, qui donnaient littéralement leur vie aux
autres dans un esprit de dévouement et d’amour ; qui n’avaient cependant nullement
l’impression de se sacrifier. […] En pratique, ces êtres humains étaient des femmes (p.
115-116).

La perte est sans prix car l’amour maternel est la seule trace de dévouement et
d’altruisme dans la nature animale (p. 205). Deuxième rupture et deuxième
conflit de générations : les enfants du libéralisme sexuel, ayant rompu avec
leurs géniteurs, rompent ensuite avec leurs propres enfants, lesquels répondent
à l’indifférence par la haine.
L’attitude de Michel et Bruno devant l’agonie de leur mère a tout d’un
« Crève salope ! » hurlé en réponse au « Familles, je vous hais ! » dont ils ont
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pâti. Et ça recommence dans Plateforme. L’ouverture de L’Etranger :


« Aujourd’hui, maman est morte » paraît bien pâle quand on lit celle de ce
roman : « Le vieux con était mort » (p. 31). Voilà toute l’oraison funèbre que
trouve à faire un fils en deuil, qui récidive lorsque le spectacle d’un cafard crevé
le ramène à la pensée de son père, « un élément hideusement significatif du
XXe siècle » (p. 91).

De quelques photos

Des textes émouvants ont été écrits par Proust, Barthes et Houellebecq à
propos du lien de filiation perdu ou retrouvé en contemplant une photo-
graphie. On a déjà fait allusion au passage que Proust a intitulé Les intermittences
du cœur. Le narrateur y retrouve le souvenir de sa grand mère grâce à une
expérience de mémoire involontaire et se souvient d’une photo qu’elle avait
voulu faire faire d’elle-même, se sachant condamnée, pour laisser ce portrait à
son petit fils. Mais elle apparaît sur la photo « comme une bête qui se croirait
choisie et désignée », le visage « comme souffleté par la maladie ». Le jeune
homme, souvent indifférent, s’écrie ému : « Elle était ma grand mère et j’étais
son petit fils ». Roland Barthes, lui-même en deuil de sa mère, renvoie à ce
texte dans son ultime livre, La chambre claire, et raconte comment un soir de
novembre, désormais seul dans l’appartement, il rangea des photos à la recher-
che de la défunte, mais qu’il ne la retrouva « que par morceaux », jusqu’au
moment où il retrouva « l’air » de sa mère véritable sur une photo ancienne,
cartonnée, les coins mâchés, d’un sépia pâli : elle avait cinq ans. Tout le con-
traire de Houellebecq !
On se souvient de la scène bien gênante où le héros reluque le sexe de
sa mère surprise dans son sommeil les cuisses entrouvertes auprès d’un amant
de passage, et de la scène non moins pénible de l’agonie de cette mère. Voilà ce
qui tient lieu de photos de la mère chez Houellebecq ! Par contre, à plusieurs
reprises, ses lamentables héros devenus adultes mettent la main par hasard sur
une photo de leur propre enfance. Michel déprimé est resté couché deux
semaines entières à contempler le radiateur situé à gauche de son lit en se
demandant comment une société pouvait subsister sans religion. Sans Dieu,
sans famille et sans amour, les hommes deviennent des particules. Puis, il
repense à son enfance heureuse, en tombant, dans le tiroir de la table de nuit,
sur une « petite photo carrée en noir et blanc où il tenait l’arrosoir sous la
surveillance de sa grand mère » (p. 202). Un autre soir de dépression, à qua-
rante ans, « il retrouva une photo, prise à son école de Charny ; et il se mit à
pleurer. Assis à son pupitre, l’enfant tenait un livre de classe ouvert à la main. Il
fixait le spectateur, plein de joie et de courage ; et cet enfant, chose incom-
préhensible, c’était lui. L’enfant faisait ses devoirs, apprenait ses leçons avec un
sérieux confiant. Il entrait dans le monde, et le monde ne lui faisait pas peur ; il
se tenait prêt à prendre sa place dans la société des hommes. Tout cela pouvait
se lire dans le regard de l’enfant » (ibidem, p. 30).
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Hérédité du traumatisme ou résilience ?

Et la quatrième génération ? Celle-là revêt avant tout la forme d’un point


d’interrogation. Dans La Comédie humaine, il y a les enfants de l’amour et les
enfants du devoir. Chez Houellebecq, le choix est : enfant de l’amour ou enfant
du hasard ? Le plus probable est que les enfants du hasard ne produisent à leur
tour que des enfants du hasard. Ainsi, Christiane a eu un fils, qui a très mal
tourné, sûrement parce qu’elle n’en a pris aucun soin. Il est sûr qu’elle se
sentirait plus libre s’il se tuait en moto. Pareil avec le père : « Est-ce que les fils
ont vraiment besoin d’un père ? Ce qui est sûr, c’est que lui n’avait nullement
besoin d’un fils » (p. 185). Bruno, c’est la même chose : quand il a la garde de
son fils, celui-ci reste quinze heures par jour vautré devant la télé. Le pire, c’est
le moment du repas, du surgelé, car ils n’ont rien à se dire. On dit que la
commensalité est le propre de l’homme. « Papa, je t’aime », avait pourtant
calligraphié Victor sur du papier Canson, jadis. Bientôt, ils se disputeront les
mêmes filles.
Houellebecq montre la reproduction d’une génération à l’autre de
comportements d’enfants mal aimés qui deviennent des parents mal aimant.
Rousseau fut un enfant abandonné, lui et son frère, qui à son tour abandonna
ses enfants, et resta toute sa vie hanté par le problème. Rencontrant un crapaud
sur son chemin, le Michel de Plateforme se sent proche de cet animal méprisé et
se dit : « Je n’avais pas grandi dans un cocon familial, ni dans quoi que ce soit
d’autre qui aurait pu s’inquiéter de mon sort, me soutenir en cas de détresse »
(p. 137).
Les Particules indique dans le cas des deux « héros » le moment où une
bifurcation aurait pu être prise et n’a pas été prise. Aucun déterminisme n’est
absolu ; une résilience, selon le terme popularisé par Boris Cyrulnik, est pos-
sible pourvu qu’un tuteur satisfaisant se présente. De tels tuteurs sont présents
dans Les Particules, mais ils finissent par échouer. La rencontre avec la jeune fille
aurait pu être la seconde chance, Anabelle pour Michel, Caroline Yessayan
pour Bruno : « Il aurait sans doute été au pouvoir de Caroline Yessayan d’ef-
facer les humiliations et les souffrances de sa première enfance. » La scène qui
suit mérite un arrêt sur image, l’image de la main de Bruno posée sur la cuisse
de la jeune fille, un soir au ciné-club. Quelques secondes d’extase. A ce mo-
ment l’auteur se livre, avec une belle asyndète, et non sans une secrète ironie
que n’ont pas remarquée ceux qui lui reprochent de ne pas avoir de style, à un
vaste coup de projecteur sociologisant :
En posant la main sur la cuisse de Caroline Yessayan, Bruno la demandait prati-
quement en mariage. Il vivait le début de son adolescence comme une période de
transition. […] La génération précédente avait établi un lien d’une force ex-
ceptionnelle entre mariage, sexualité et amour. L’extension progressive du salariat, le
développement économique rapide des années 50 devaient en effet conduire au déclin
du mariage de raison. L’Eglise catholique, qui avait toujours regardé avec réticence la
sexualité hors mariage, accueillit avec enthousiasme cette évolution vers le mariage
Houellebecq du côté de Rousseau 135

d’amour6, plus conforme à ses théories, plus propre à constituer un pas vers cette
civilisation de la paix, de la fidélité et de l’amour qui constituait son but naturel. Le
parti communiste, seule force spirituelle capable d’être mise en regard de l’Eglise
catholique pendant ces années, combattit pour des objectifs presqu’identiques » (p.
69-70).

Ce passage possède une valeur programmatique.


Malheureusement pour eux, Bruno et Caroline vivent une époque de
transition, celle où l’éthique du mariage d’amour commence à être concur-
rencée par le libéralisme sexuel. C’est sous l’influence de la nouvelle ambiance
que Caroline a innocemment revêtu une mini-jupe, que la main de Bruno,
plutôt que de la prendre par l’épaule, a été attirée par sa cuisse dénudée, et que,
par un mouvement de pudeur, la jeune fille a repoussé cette main. Jamais plus,
Bruno n’osa aborder cette jeune fille. Ni aucune. « Il y avait cependant une
chose chaude que les femmes avaient entre les jambes, mais cette chose, il n’y
avait pas accès. » (p. 79) Il en est donc réduit à se masturber dans le train
devant les filles qu’il rencontre en se cachant sous son cahier recouvert d’équa-
tions du second degré, de croquis d’insectes et des charbons d’URSS. Devenu
prof de lettres, il fera de même sous le bureau devant ses jeunes élèves, faute
d’obtenir une fellation de leur part. On pouvait résumer la situation en ces
termes : « Tout était de la faute de la mini-jupe de Caroline Yessayan » (p. 69).
S’il est évident que les héros de Houellebecq ont tous pris le mauvais
chemin en raison du libéralisme sexuel dont ils ont été victimes, et si leur
carrière est une longue dégringolade vers le suicide ou l’asile psychiatrique, il
n’empêche que l’horizon houellebecquien n’est pas entièrement bouché. Ce qui
manque, c’est l’amour, « En l’absence d’amour, rien ne peut être sanctifié »
(Plateforme, p. 123). « L’amour sanctifie » (ibid., p. 190). Or celui-ci peut jaillir à
tout instant. Anabelle demande un enfant à Michel qu’elle est capable d’aimer ;
mais c’est lui qui est incapable de répondre à cette demande. Purement sexuelle
au début, la liaison de Bruno avec Christiane semble évoluer vers un
attachement nourri d’amour. On sent un frémissement, mais Christiane meurt
prématurément. Encore une résilience ratée. Dans Plateforme, Michel va
nettement plus loin avec Valérie. Ils entreprennent de vivre ensemble, ouvrent
un compte commun… L’auteur note la différence entre « la sexualité des gens
qui s’aiment et la sexualité des gens qui ne s’aiment pas » (p. 200). Pour la
première fois de sa vie, Michel est heureux. Valérie aime « faire plaisir en
offrant son corps » (p. 254). Cette qualité est devenue rare. « Les Occidentaux
ont complètement perdu le sens du don » (ibid.) Il ne reste plus qu’à profes-
sionnaliser la sexualité. Michel s’y emploie ; mais en même temps, il envisage de
se retirer avec Valérie, et même, surmontant sa répugnance, d’avoir un enfant
avec lequel il jouerait aux Milles bornes (p. 332-333). On se rapproche du salut, et
si on n’y atteint pas, c’est pour une raison extérieure au couple : la mort de
Valérie dans l’attentat final.

6 C’est M. H. qui souligne. Ces termes renvoient à la problématique balzacienne.


136 Bruno Viard

Houellebecq et Rousseau

Les critiques ont beaucoup polémiqué autour de la parution des Particules et de


Plateforme, mais bien peu ont eu la lucidité ou l’honnêteté d’avertir leurs lecteurs
que le sujet de ces romans, c’est la crise de la transmission, de la parentalité, de
la filiation, comme on voudra dire. Jean-Yves bénéficie de fellations hebdo-
madaires tarifées de la part de la baby-sitter de ses enfants pendant que sa femme
se prostitue dans un club sado-maso. Surpris par son fils, il a ce cri de vérité:
« La confusion des générations était grande, et la filiation n’avait plus de sens »
(p. 303).
Le point commun entre Rousseau et Houellebecq, c’est le mariage
d’amour, même s’il faut tout de suite ajouter que le premier l’opposait au
mariage de raison et que le second l’oppose à l’anomie sexuelle. Rousseau,
outre son propre cas de père indigne, réagissait contre le libertinage répandu
dans l’aristocratie et contre la conception classique du mariage qui vouait tant
de jeunes filles des classes aisées à une union sans amour avec un homme
qu’elles n’avaient pas choisi. Si Rousseau fut, dans le Livre V de son Emile, le
grand théoricien du mariage d’amour, ce n’est pas seulement par féminisme,
c’est d’abord pour éviter à la République le fléau que constitue la prolifération
des enfants sans père. « Un enfant n’aurait point de père si tous pouvaient en
usurper les droits », écrit Rousseau. Ce souci est exactement celui de Houelle-
becq quand il s’élève contre l’anomie sexuelle. Il montre que ses personnages
de grands-mères ont vécu trop tôt, et leurs petits fils trop tard pour connaître
les fugitives années 50 où était possible « un lien d’une force exceptionnelle
entre mariage, sexualité et amour » (p. 69). Cet idéal n’est autre que celui de
Rousseau désireux d’apprendre aux filles à se donner librement, dans la pensée
que la plus petite molécule républicaine n’est pas la particule élémentaire qu’on
appelle individu, mais des couples unis pour élever leurs enfants, et que le
meilleur ciment entre les partenaires d’un couple n’est pas la répression ni le
moralisme, mais l’amour.
Les vues de Rousseau et de Houellebecq coïncident complètement sur
le chapitre de la pudeur féminine indispensable à la cristallisation et à la
constance amoureuse. Extension du domaine de la lutte s’ouvre significativement
par le spectacle d’une fille (moche) qui au cours d’une soirée entreprend de se
dénuder devant tout le monde. Quand elle a fini, aucun événement extra-
ordinaire ne se produisant, elle court s’enfermer dans les toilettes pour éclater
en sanglots. Au lecteur de comprendre que ce romancier apparemment phané-
rogame est profondément cryptogame. Deux lecteurs récents de Rousseau,
Allan Bloom et Claude Habib7 viennent de rappeler de la meilleure manière
pourquoi Rousseau faisait l’éloge de la pudeur dans l’intérêt même de l’éro-
tisme. La pudeur est seule capable de changer un désir passager en obsession
tenace. La féminité selon Rousseau se résume en trois attitudes : plaire +

7 Allan Bloom, L’amour et l’amitié, Paris, éd. de Fallois, 1996. Claude Habib, Le consentement
amoureux, Paris, Hachette, 1998.
Houellebecq du côté de Rousseau 137

résister + céder. La résistance, en réalité une fuite attirante, est la ressource de


l’amour. Seule l’attente, le délai imposé, mobilise l’imagination amoureuse
masculine et permet la cristallisation. Stendhal a inventé le mot, mais Rousseau a
formulé l’idée. Les filles ont intérêt que leur amant ait bien cristallisé si elle ne
veulent pas se retrouver, dans neuf mois, seules avec, comme on dit, un enfant
sur les bras.

Pertinence du diagnostic sociologique houellecquien

Houellebecq raconte des histoires, mais, on l’a souligné, sa tendance à


l’élargissement sociologique est constante, qu’il s’agisse de mettre en lumière les
déterminismes subis par ses personnages ou de souligner l’exemplarité de leurs
cas. Cela étant rappelé, quelle est la pertinence de la vision proposée ? Il a
raison dira-t-on peut-être, mais il exagère terriblement. Il est indéniable que
Houellebecq exagère, mais cette exagération finit-elle par rendre son propos
dérisoire ou au contraire constitue-t-elle une hyperbole significative, un salu-
taire avertissement ? Nous penchons pour la seconde hypothèse.
Toutes les cultures depuis la fondation du monde ont fonctionné sur le
présupposé suivant : comme l’abscisse et l’ordonnée d’un repère orthonormé,
comme la trame et la chaîne d'un textile, la pratique sexuelle est à la croisée de
l’alliance et de la filiation. Le cordon phallique croise le cordon ombilical. Si
l’union sexuelle peut (et doit) se concevoir comme le contrat passé entre deux
libertés, le rapport de filiation est un rapport de dépendance où la liberté n’a
rien à faire. Les enfants n’ont pas décidé de naître. C’est à ceux qui ont choisi
pour eux (surtout depuis l’invention de la contraception) d’assurer les con-
ditions de leur survie et de leur éducation. Plus : comme cette éducation gagne
à être assurée par un couple, l’obligation qui lie les géniteurs à leur progéniture
rejaillit dans une large mesure entre eux. Ce sont ces vérités élémentaires que la
modernité remet en question. Tocqueville, qui en fut grand prophète, décrivait
dès 1840 les effets de l’individualisme : « La trame des temps se rompt à tout
moment, et le vestige des générations s’efface. On oublie aisément ceux qui
vous ont précédés et l’on n’a aucune idée de ceux qui vous suivront. Les plus
proches seuls intéressent »8. Evelyne Sullerot, pionnière de la contraception, se
dit surprise de ce qui nous attendait derrière la porte : la ruine de la paternité et
de la transmission. On parle pudiquement de familles monoparentales : c’est
avec leur seule mère que grandissent en France deux millions et demi d’enfants,
24 % aux Etats-Unis dont 57 % chez les noirs. « Il y a le feu dans la maison ! »
écrivait en 98, l’année des Particules Jean-Claude Guillebaud9 pour qui la moder-
nité est confrontée à l’immense défi d’articuler liberté et transmission. La
famille, rappelle-t-il, est le lieu privilégié du temps long ; l’angoisse moderne a
pour cause principale l’impasse sur l’avenir.

8 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, coll. Folio, t. 2, p. 145.


9 Jean-Claude Guillebaud, La tyrannie du plaisir, Paris, Seuil, 1998.
138 Bruno Viard

Les anthropologues savent que la filiation humaine, ce flot cascadant des générations,
doit s’inscrire dans un système d’alliance aussi complexe que précis, liens que le
mariage avait pour vocation de créer. Il ne s’agit pas d’on ne sait pas quelle tradition
qu’il serait possible de récuser mais tout simplement du processus d’humanisation »
(p. 369).

La cause principale de la crise des banlieues (évoqué dans Plateforme) n’est autre
que l’éclatement de beaucoup de familles issues de l’émigration10. Or le
problème des banlieues n’est pas un autre problème : il est l’un des symptômes,
soumis à un fort grossissement, du mal qui mine la société française (et occi-
dentale) et dont la crise de l’école est une autre forme. Seule la famille est à
même d’assurer la structuration primaire de l’enfant : elle constitue aussi le
dernier recours avant le plongeon dans le cas des « sans domicile ». Houelle-
becq décrit avec une grande cruauté le sort des filles adeptes du « Familles, je
vous hais », qui ont eu 20 ans en 1968. Passé 40 ans, leur sex appeal en chute
libre laisse présager de longues années de solitude sexuelle et affective. Le
couple protège l’enfant ; il protège aussi la vieillesse et assure de posséder un
compagnon de lit. La crise des pensions pour raison démographique en est un
autre symptôme.
Les 10/17 ans ont bien conscience de tout cela, qui ont plébiscité en
masse Les Particules : le 04/02/99, Le Monde titrait ironiquement « Une généra-
tion politiquement correcte » le compte-rendu d’une enquête de l’IFOP révé-
lant que 92% des jeunes plaçaient la famille en tête de toutes les valeurs. Chat
échaudé craint l’eau chaude.

L’école pourrait être le sujet d’un prochain roman de Houellebecq. Bruno est
d’ailleurs prof de lettres, mais il a beau être agrégé, on se demande quel
contenu il est capable de transmettre à ses jeunes élèves, issus de l’émigration
ou non, et de quelle autorité il est capable de faire preuve. Si on prolonge en
pointillés les directions indiquées par Houellebecq, on devine que la crise de
l’autorité qu’on observe aujourd’hui dans la société en général et dans l’école en
particulier est un autre symptôme du mal qu’il diagnostique. Tout le monde sait
que l’autorité (par différence avec l’autoritarisme) n’est que l’autre face de
l’amour.
On retrouve ici le paradoxe dont nous sommes partis. Depuis 1968,
pour s’en tenir à cette date symbolique, les mêmes qui sont dirigistes en écono-
mie et parfois en politique, sont libéraux pour ne pas dire laxistes dans le

10 La fin des patriarches d’Afrique du nord explique largement la prolifération des sauva-
geons. Christian Jelen, juif laïc et républicain, a courageusement brisé un tabou et révélé
avant sa mort que ce ne sont ni l’urbanisme, ni les médias, ni le racisme, ni même le chô-
mage qui sont la vraie cause de la violence des banlieues, mais le délabrement de la famil-
le : « Les casseurs se recrutent parmi de petits groupes de Maghrébins issus de familles où
l’autorité parentale n’existe plus. Livrés à eux-mêmes depuis la petite enfance, ils sont en
échec scolaire et sans qualification professionnelle » (La guerre des rues. La violence et ‘les
jeunes’, Paris, Plon, 1999, p. 84).
Houellebecq du côté de Rousseau 139

domaine des mœurs et de l’éducation. Quelle contradiction pourtant à se mon-


trer pessimiste sur les impulsions de la nature humaine vis à vis de l’argent,
mais optimiste en ce qui concerne les mêmes impulsions dans les familles et à
l’école ! En somme, les enfants pourraient grandir et se former tout seuls avec
un minimum d’aide des adultes, mais une fois devenus eux-mêmes adultes, ils
auraient besoin d’être rigoureusement encadrés par un grand Etat régulateur !
La pensée 68 dit que Houellebecq est réactionnaire sur le plan de la morale et
de l’éducation, et elle a raison de le dire : il l’est. Mais a-t-elle raison de le lui
reprocher? Voilà la question que la crise actuelle de la famille et de l’école
oblige à reposer à nouveaux frais en mettant entre parenthèses les habitudes
idéologiques acquises. Nous appelons idéologiques les opinions qui n’évoluent
pas en dépit des démentis patents apportés par la réalité.
Depuis 1989, chute du mur de Berlin et écroulement des économies
entièrement dirigées, on a bien dû cesser de considérer la collectivisation absolue
comme un progrès. Cette révision imposée par l’histoire, Houellebecq malheu-
reusement ne l’a pas faite et nous ne le suivrons pas du tout quand il s’irrite
dans Plateforme contre un roman anglais qui traite de « l’URSS comme de l’em-
pire du mal » (p. 38) ou contre le cimetière d’Omaha beach (p. 68). Il est grand
temps au XXIe siècle de remettre les pendules à l’heure. Mais revoici le chiasme
idéologique : la même remise à l’heure s’impose 35 années après 1968 en
matière de libéralisme éducatif : le gouffre vers lequel on s’achemine appelle un
retour à la discipline au nom de la république. « Lorsque les pères s’habituent à
laisser faire les enfants, lorsque les maîtres tremblent devant les élèves et
préfèrent les flatter, lorsque les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne
reconnaissent plus l’autorité de personne au dessus d’eux, alors, c’est le début
de la tyrannie. » (Platon, La République)
L’actualité fourmille de contradictions qui mettent en évidence la
pertinence des analyses houellebecquiennes. Relevons deux faits contempo-
rains de la sortie de Plateforme. Gilles Moreau, maître de conférences en sociolo-
gie à l’université de Nanterre, prenant part au débat sur le patronyme des
enfants déclarait dans les libres opinions du Monde le 03/02/01 (p. 17) que « la
fonction lignagière est conservatrice » ainsi que l’obligation que, par son nom,
l’enfant « fasse savoir ses origines », et proposait que les parents forgent un
nom inédit de la façon la plus libre et la plus arbitraire. Quelques jours plus
tard, le serial killer Guy Georges était condamné à la prison à perpétuité. Les
colonnes du même journal nous informaient des résultats de l’expertise psy-
chiatrique établie lors du procès par le docteur Henri Grynszpan : Guy
Georges s’est toujours vécu comme un « enfant surnuméraire », resté « dans les
limbes de l’existence parce qu’éjecté de la filiation », « désancré d’emblée de sa
généalogie ». Il était un « stigmate qu’il fallait cacher », affecté « d’une faille
identitaire très importante » (Le Monde du 4 avril 2001).
140 Bruno Viard

Féminisme égalitariste et féministe asymétrique

Rousseau a voulu libérer les filles de l’autoritarisme paternel et qu’elle


choisissent leur époux selon leur inclination. Il ne partageait pas les tabous de
son temps sur « le plus libre et le plus doux de tous les actes », mais son
féminisme n’était pas un égalitarisme et la distribution des rôles lui semblait
découler de la complémentarité des sexes. Il insistait sur deux faits élémentaires
qu’on a un peu honte de rappeler : 1° pour que l’union des sexes se produise, il
faut que la femme plaise et que l’homme puisse ; 2° pour qu’un enfant naisse et
grandisse, il faut que la femme soit réglée chaque mois, qu’elle porte neuf mois
cet enfant dans son ventre, qu’elle le mette au monde et qu’elle l’allaite.
L’homme, lui, donne juste quelques gouttes de sperme. La complémentarité
des sexes est donc naturellement placée sous le signe d’une asymétrie naturelle.
A ces différences fonctionnelles s’ajoutent leurs répercussions morales en
chaîne qui rendent frivoles 50 années de féminisme égalitariste, niveleur et
constructiviste de Beauvoir à Bourdieu. Ce dernier écrit : « Loin que les
nécessités de la reproduction biologique déterminent l’organisation symbolique
de la division du travail et de proche en proche, de tout l’ordre naturel et social,
c’est une construction arbitraire du biologique, et en particulier du corps,
masculin et féminin, de ses usages et de ses fonctions, notamment dans la
reproduction biologique, qui donne un fondement en apparence naturel à la
vision androcentrique de la division du travail sexuel et de la division sexuelle
du travail et, par là, du cosmos »11. Il est hors de question que l’asymétrie
naturelle a donné prétexte à des formes de domination tout à fait abusives et
que la société entière a tout à gagner de l’émancipation féminine. Pour autant, il
est impossible de considérer la relation des sexes comme entièrement
construite et donc à déconstruire. La dénégation des données naturelles les plus
élémentaires prépare un retour du refoulé dont la violence commence à
apparaître. Le sentiment de filiation est un des invariants anthropologiques les
plus profondément enracinés, sous ses deux formes : l’identification aux
origines, le souci de la postérité. Houellebecq va dans le bon sens quand il
résiste à l’intellectualisme déconstructeur.
Pour lui, le sentiment maternel constitue au contraire l’axe structurant
de la civilisation. Voilà pourquoi son héros lit Auguste Comte en Thaïlande.
« La politique comtienne célèbre chez les femmes leurs qualités de représen-
tantes de valeurs qu’il entend promouvoir : l’altruisme, la vie de famille, le
dévouement, la sociabilité, l’amour comme forme d’attachement plus senti-
mental que sexuel, la charité envers les faibles, l’intérêt pour l’éducation »12.
Voilà pourquoi, il écrit que Caroline Yessayan, petite arménienne au doux
regard d’agnelle [..] constituait à elle seule une raison d’espérer en l’humanité »
(Particules, p. 69). Cela dit, la référence à Comte n’est pas la meilleure à notre

11 Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998, p. 29.


12 Juliette Grange, Politique d’Auguste Comte, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1996, p. 231.
Houellebecq du côté de Rousseau 141

sens, car Comte a par trop fait pencher la balance du côté holiste, celui des
devoirs sociaux, de l’altruisme, et laissé la portion congrue à la liberté indivi-
duelle et aux droits de l’homme. Notre position, comme il a été indiqué est que
le problème des temps modernes est de concilier la liberté et la solidarité, et
surtout de ne pas sacrifier l’une à l’autre13.

A propos de la pensée de Rousseau, Claude Habib nous paraît avoir écrit des
lignes qui résument aussi bien le meilleur de celle de Houellebecq : « Du jeu
concurrentiel résulte l’homme social, cet homme superficiel et plat, rongé par la
frustration, le ressentiment et l’envie. Rousseau en a laissé un tableau saisissant,
qui continue d’être évocateur aujourd’hui. Contre cette fatale expansion des
passions négatives, il en appelle à une politique régénérée, fondée sur les passions
douces. L’amour, le sentiment paternel et les affections familiales sont seuls
susceptibles de réespacer convenablement les hommes, en donnant à chacun
un bien à cultiver, à chérir, à défendre au besoin. La famille sera ce bien réel,
distinct des folles chimères de l’amour-propre »14.
Est-ce ringard ?

13 Voir sur ce thème nos 3 neveux, l’altruisme et l’égoïsme réconciliés, op., cit.
14 Op. cit., p. 134.