In : Esztétika kultura, 1912, S.

82-8

Georg von Lukács

Vienne au crépuscule.
(Der Weg ins Freie - Roman d’Arthur Schnitzler) 1
Traduit par Jean-Pierre Morbois du texte allemand :
www.lukacs-gesellschaft.de/download/pdf/weg_ins_freie.pdf

À l’encontre de ce roman riche et beau,
raffiné et puissant, amusant et émouvant,
on ne peut élever que des objections
cruciales, que des objections de principe.
Celui qui ne croit pas aux formes, qui ne
croit pas qu’à l’instant où le premier mot
est écrit et que le périmètre de l’œuvre
est défini (sans même parler de
problèmes artistiques plus profonds),
tout est déjà terminé, d’emblée, et ce qui
dans les faits a été créé est constatable et mesurable dans sa
réussite ‒ comparé aux exigences du thème abstrait ‒ celui
donc, comme nous l’avons dit, qui ne croit pas à tout cela,
n’aura rien à objecter à ce roman. Il va faire la connaissance
de nombreux personnages intéressants, de situations et
éléments nombreux éclairant les profondeurs de l’âme, qu’il
éprouvera avec eux dans leur intensité, et il va y trouver ‒ et
c’est aujourd’hui, je crois, pour beaucoup, la chose
essentielle ‒ sur une grande et importante question, la question
juive, de nombreuses remarques toujours intelligentes,
extrêmement pertinentes, et de nombreux personnages et
problèmes tout à fait typiques en rapport à la problématique.
1

Arthur Schnitzler, Vienne au crépuscule, Trad. Robert Dumont, Paris, Stock,
Le Livre de Poche Biblio, 1989.

GEORG VON LUKÁCS, VIENNE AU CRÉPUSCULE.

Je ne voudrais pas paraître trop dogmatique, et je vais donc
essayer de noter uniquement ce que j’ai ressenti pendant la
lecture. Très brièvement : pour toute affaire vraiment
importante, tout ce qui a précédé se sublime à la lumière de la
conclusion ; pour beaucoup d’éléments que l’on avait ressentis
comme superflus, on voit alors combien ils étaient
nécessaires ; on est rétrospectivement ému par beaucoup de
choses qui, au moment de la première impression, nous
avaient facilement échappé, et dans la perspective juste, une
sentimentalité démesurée prend peut-être un aspect ironique.
Ici, c’est l’inverse : tout ce qui à la lecture était d’une
importance excitante et profondément saisissant prend au
regard de la fin un arrière-goût énervant, désagréable, et
même, ce qui m’était apparu lors de la lecture, sans le moindre
doute, comme d’une importance décisive reste dans le
souvenir comme superflu. Pourquoi ? Parce que, je pense, les
proportions de ce roman sont ratées : il ne nous donne aucune
image unitaire et cohérente, quel que soit l’angle sous lequel
nous le regardons. La dernière impression : un récit, mais
peut-être n’en est-ce pas même un, inséré dans un roman (ou
peut-être plusieurs), et quels que puisse être l’intelligence, la
finesse, l’agrément de chacun d’eux en soi, ils gâchent
pourtant l’impact des autres.
Cela veut dire que Schnitzler a voulu écrire un roman sur le
problème juif. C’est possible, mais il ne subsiste alors en nous
que l’impression qu’il a écrit une série d’articles d’un
feuilleton, bien faits et agréables. Ce qui se produit, et ce qui
se produit même de façon circonstanciée et occupe la plus
grande part du roman n’a rien à voir avec cette question. Les
personnages qui devraient le plus intéresser le lecteur ‒ c’est
ce que souhaite Schnitzler ‒ ne sont pas des juifs : c’est tout
2

GEORG VON LUKÁCS, VIENNE AU CRÉPUSCULE.

juste s’ils ont même des connaissances juives, et ils en
discutent ‒ dans les circonstances les plus vraisemblables ou
invraisemblables. Ainsi, le personnage principal chrétien du
roman n’est qu’une plaque sensible reflétant tous les clichés se
déversant de toutes parts ; il reste à dessein dépourvu de toute
tonalité, afin de refléter le problème dans toute sa pureté. C’est
possible, mais il est alors ennuyeux et superflu qu’il tienne
ainsi le devant de la scène, il est perturbant que les
événements de sa vie, qui sont déjà de toute manière fortuits,
viennent obscurcir le sujet principal, et ce n’est pas non plus
un avantage que ces opinions aient été écrites sous forme de
roman ; tout le roman n’est que du remplissage, et il aurait été
préférable de rédiger les conversations comme une série
d’articles d’un feuilleton, car cela ne leur donne aucune
hauteur supplémentaire d’être insérées dans un roman.
Les personnages du roman ‒ de même que ceux des drames
plus récents ‒ sont des personnages d’esquisses de jeunesse,
mais ils ont vieilli ou sont tout au moins au seuil de l’âge
adulte. Ce sont des Anatole 2 grisonnants, guettés par la
calvitie, des esthètes de la vie, qui sont déjà sur le retour, des
gens d’humeur anarchiste qui jouent pourtant toujours avec
tout, alors que la vie a déjà commencé à leur glisser des mains,
dont les jeux prennent lentement une coloration tragique, qui
regrettent déjà la vraie vie, une appartenance et des
engagements, pour renâcler lorsque cela se présente et le
regretter lorsqu’ils le perdent, alors que cela s’est pourtant
produit dans leur vie. Cela aussi pourrait encore être le roman
de la judéité. Mais la judéité dans son ensemble ne serait
2

Arthur Schnitzler, Anatole (1893), cycle de saynètes en un acte narrant les
amours d’un jeune Viennois de bonne famille. Trad. Henri Christophe Arles,
Actes-Sud papiers, 1992.

3

GEORG VON LUKÁCS, VIENNE AU CRÉPUSCULE.

naturellement là qu’un symbole, le symbole en vérité de la
nature du monde « intellectuel » de la grande ville, sans patrie
ni racines, errant sans cesse. Ce ne serait qu’un arrière-plan,
même s’il est important et nécessaire, car les particularités de
ces personnages, leur absence d’instinct ‒ au sens le plus
profond du terme ‒ et le fait qu’ils ne sont pourtant guidés que
par leur humeur, leur absence de pitié et leur tendres
scrupules, leur froide dureté et sentimentalité, une organisation
de leur vie seulement déterminée de l’intérieur, alors que ces
déterminants dépendent pourtant totalement de l’extérieur,
même s’ils ne sont pas spécialement juifs, sont cependant des
particularités plus fortement marquées que partout ailleurs
dans la partie juive de cette catégorie d’hommes. Ce roman
commence comme si Schnitzler voulait régler définitivement
ses comptes avec eux, en rassemblant tous les types, en
étudiant toutes leurs possibilités, et cela avec une ampleur et
de manière parfaite comme cela n’aurait jamais été possible
dans un drame, ne serait-ce déjà que pour un problème
d’échelle. Nous les voyons passer devant nous dans toute leur
variété, du snob léger au fanatique farouche, des Hedda
Gabler 3 en miniatures jusqu’aux camarades incarcérées pour
lèse-majesté, de même que les générations, de celles qui sont
définitivement carbonisées et sceptiques résignées jusqu’à
celles qui ne sont naïves et immatures qu’en paroles. Et
chacun d’entre eux pressent ce qu’il y a de problématique dans
le cours de sa vie, et même s’il a déjà profondément chevillé
en lui-même la nécessité de chercher sérieusement à
s’amender, de sorte que cela équivaudrait à un suicide, il en
3

Hedda Gabler personnage de la pièce éponyme d’Henrik Ibsen (pièce en 4
actes, Paris, Le livre de Poche, 2005) qui se sent étouffée par la vie de
sécurité bourgeoise qu’elle a choisie.

4

GEORG VON LUKÁCS, VIENNE AU CRÉPUSCULE.

parle pourtant passionnément, de manière spirituelle,
intelligente, pertinente, intéressante ‒ et il en parle beaucoup,
énormément. C’est là la critique d’un mode de vie qui n’est
qu’impressionniste. Lors d’un moment d’intimité rare
‒ précisément entre eux ‒ les deux frères (l’un d’eux tient une
place centrale dans le roman) parlent de leur vie et des choses
importantes de leur vie. Cela résonne tout à fait comme un
règlement de compte, ce que le plus âgé dit au plus jeune, le
diplomate au musicien, quand celui-ci raconte à propos d’une
de ses liaisons, que tout s’était jusqu’à ce jour déroulé sans
aucun but, sans aucun plan, sans qu’ils aient su ce qui en
sortirait. « Oui, c’est bien joli » dit-il en réponse. « Reste la
question : N’est-on pas tenu dans les choses importantes de la
vie n’établir d’une certaine façon des plans ? » 4
Cela veut dire que l’humilité, la « tenue », la « rectitude »
bourgeoise la plus simple possible, prennent la main sur les
« intellectuels » engloutis dans la mer des nuances. C’est dans
une démarche identique que Schnitzler ‒ je ne cite que
quelques exemples parmi de nombreux ‒ représente George
Merklin comme supérieur au simple hautboïste, lui qui ne fait
que jouer avec son propre destin de même qu’avec celui de
tous les autres (Der Puppenspieler), 5 ou que même l’homme
du monde, aristocrate borné, se révèle un homme meilleur que
le grand écrivain Gilbert ou que le grand poète qui est son
égal. (Literatur) 6 Pourtant, ce règlement de comptes lui non
plus n’est pas rédigé. Le jeune compositeur aristocrate qui
joue, tout comme la plupart des intellectuels juifs, avec tous
4

5
6

Vienne au Crépuscule, op. cit., p. 158. Trad. modifiée. Conversation entre
les deux frères. Réponse de Georges à Félicien.
Der Puppenspieler [le marionnettiste] pièce en un acte écrite en 1904.
Literatur, pièce en un acte écrite en 1901.

5

GEORG VON LUKÁCS, VIENNE AU CRÉPUSCULE.

les hommes qui croisent son chemin, se trouve entraîné par
son destin dans une situation sérieuse dans laquelle il aurait pu
grandir et évoluer, en se rattachant fortement à la succession
des générations (par le mariage avec la femme qu’il aimait, et
comme homme travaillant, vivant dans le cercle familial) ou
en apprenant que son amour le plus grand soit-il ne suffirait
pas à ce qu’il reste heureux dans ce lien, pour se mettre ainsi,
enrichi par la résignation, en chemin vers une solitude dédiée à
l’art, dès lors précieuse et qui durerait toute une vie. Aucune
des deux issues ne se produit. Son appétence pour l’amour est
trop faible pour la première, et sa capacité à vivre des
expériences trop superficielle pour la deuxième solution, et
c’est ainsi que le malheur d’une femme belle et énergique
ainsi que la naissance et la mort d’un enfant ne seront dans sa
vie que de simples épisodes ; ils ne représentent pour lui qu’un
bel hiver et un printemps, rien de plus. Et après cela, il reste
celui qu’il était. Un cycle lassant, voilà ce qu’est le roman de
ce point de vue. C’est un long chemin que nous avons
parcouru, et en revenant, nous voyons que nous avons marché
en cercle, et que nous sommes arrivés à l’endroit dont nous
étions partis, et même qu’étant nous-mêmes en chemin, nous
n’avons, au fond, jamais bougé de ce lieu. L’aventure du
héros, à laquelle seule a conféré du poids et de la signification
la circonstance qu’elle paraissait être davantage que les
sempiternels épisodes, perd tout intérêt après s’être avérée
uniquement comme telle, et nous nous sentons trompés et
nous nous fâchons parce que nous avons attendu davantage ;
dans cette perspective, les proportions du roman sont gâchées :
seul pouvait justifier la place centrale dans le roman de
l’aristocrate pas du tout intéressant ni très important le fait
qu’il était semblable et cependant différent des autres, de telle
6

GEORG VON LUKÁCS, VIENNE AU CRÉPUSCULE.

manière qu’il paraissait pouvoir surmonter un stade dans
lequel ils étaient nés et dans lequel ils allaient mourir, et à
partir du moment où il s’avère qu’il est tout pareil aux autres,
il est éclipsé par eux, et n’en devient que moins intéressant,
que moins important.
Mais si nous le prenons comme point central, alors tout le
roman est superflu. Ce qui lui est arrivé est un épisode
mélancoliquement beau dans une vie riche en détails mais
pourtant pauvre et vide dans l’ensemble. Cela accablerait
totalement cet homme gentil et raffiné, mais pourtant
totalement insignifiant dans le tréfonds de son âme que
Schnitzler présente toute la Vienne d’aujourd’hui pour offrir
un accompagnement, un arrière-plan, et un éclairage à sa
liaison, née pour être éphémère, avec une jeune fille gentille et
raffinée.
Ce roman s’écroule quel que soit le côté par lequel on
l’aborde ; aucune pierre ne reste sur l’autre si nous regardons
un peu comment il est construit ; toutes ses proportions sont
ratées, de quelque façon que nous essayions de le voir comme
un seul ensemble organiquement cohérent, et non comme un
agrégat embrouillé mais sympathique de choses raffinées. Il
n’est pas pensé à fond, vécu à fond, comme presque chaque
œuvre plus importante que Schnitzler a écrite. Vaut également
pour lui ce que Kerr 7 disait du Chemin solitaire 8: « L’auteur
ne donne pas une description du chaos, mais il met le chaos
dans la description ». Et plus Schnitzler, dans son évolution
est mené loin vers des choses profondes plus authentiques et
des raffinements spirituels décrits avec plus de tendresse ‒ et
7

8

Alfred Kerr [Kempner] (1867-1948) écrivain, critique littéraire et journaliste
allemand d’origine juive.
Le chemin solitaire, pièce en cinq actes (1903), Arles, Actes Sud, 1992.

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GEORG VON LUKÁCS, VIENNE AU CRÉPUSCULE.

ce roman n’est-il pas si riche, si raffiné, si beau comme il n’y
en a que très, très peu d’écrits aujourd’hui, n’est-il pas l’un des
plus beaux écrits de ce styliste vraiment raffiné ‒ plus il est
douloureux que la seule chose qu’’on puisse cependant écrire
à son sujet, c’est que l’absence absolue de forme peut prendre
en son pouvoir les même écrivains dont la sensibilité artistique
est la plus grande, qu’elle peut anéantir chez eux le sentiment
spontané et sain pour la forme, l’expression adéquate, la
structure et les proportions.

8

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