Vous êtes sur la page 1sur 25
L'Homme et la société Le structuralisme en tant que courant intellectuel Adam Schaff , Claire

Citer ce document / Cite this document :

Schaff Adam, Brendel Claire. Le structuralisme en tant que courant intellectuel. In: L'Homme et la société, N. 24-25, 1972. Théorie et sociologie marxiste. pp. 73-96.

Document généré le 16/10/2015

: 10.3406/homso.1972.1515 http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1972_num_24_1_1515 Document généré le 16/10/2015

le structuralisme

en tant que courant intellectuel*

ADAM

SCHAFF

Constater que le structuraUsme est actuellement devenu une mode inteUectueUe, c'est formuler un poncif des plus communs. Car, si l'impact de cette mode varie selon les pays et les mUieux intellectuels la France détenant certainement la première place à cet égard personne ne songerait aujourd'hui à mettre en doute son caractère universel. Pourtant, aussi banale que soit notre constatation, eUe contient implicitement deux thèses qui, interprétées dans des termes définis, non seulement ne constituent pas des Ueux communs, mais encore sont carrément fausses.

Premièrement, quand on dit que « le structuraUsme est actuellement une mode intellectuelle », ce qui est vrai, on peut entendre par là que la valeur théorique et méthodologique du concept de « structure » pour la science n'est devenue évidente qu'à notre époque ; or cela est faux. En effet, déjà

environ un demi-siècle plus tôt et bien que le structuraUsme ne fût pas alors

« mode » au sens ordinaire de ce mot, le concept de structure était

néanmoins intellectuellement si important que les méthodes de recherches qui

y recouraient, pouvaient se prévaloir de sérieux

succès dans l'approche de

une

problèmes relevant de la chimie, de la biologie, de la psychologie ou de la Unguistique. Qui plus est, dès les années trente, ces méthodes donnaient déjà Ueu à des analyses philosophiques générales du genre de celle que nous empruntons ici à J. Metallmann, philosophe polonais et épistémologue des sciences de la nature :

« Ces quelques dernières décennies, nous assistons à un phénomène assez extraordinaire. Dans un nombre croissant de disciplines d'abord natureUes puis humaines, un concept qui, par les débuts de son application, remonte à la première moitié

(*) Chapitre d'un livre en préparation.

74

ADAM SCHAFF

du siècle dernier, s'est progressivement et systématiquement implanté. Cantonné d'abord dans le rôle relativement modeste de conception utile dans la chimie, le concept de structure s'est développé jusqu'à acquérir, une importance si grande et à s'étendre sur tant de phénomènes qu'on ne peut le comparer, à cet égard, qu'avec le concept d'évolution qui régnait à la fin du XIXème siècle et au début du nôtre » (1).

Notre auteur conclut ses analyses dans ces termes :

« Dans l'histoire de la pensée, U est plutôt rare qu'une conception qui gagne de plus en plus de terrain dans des sciences particuUères parvienne également à s'imposer dans les investigations philosophiques. Or, le concept de structure semble essentieUement destiné à occuper une position centrale et à jouer un rôle de premier plan dans la pensée phUosophique et scientifique contemporaine » (2).

Deuxièmement, quand nous disons que le structuraUsme est actuellement

une mode intellectuelle, nous n'entendons pas nier ainsi l'importance scientifique de ce courant ( bien que le mot « mode », surtout quand on l'emploie entre guUlemets, possède incontestablement une nuance péjorative). Et en aucun cas, en parlant de mode, U ne peut être question de considérer ce jugement comme une explication du phénomène de la propagation d'un

courant inteUectuel. Si le structuraUsme est devenu à

n'expUque pas son succès, mais au contraire demande à être expUqué (3).

Ce dont précisément U s'agit, c'est de savoir pourquoi tel courant a prise sur

les esprits,

demeurent plus ou moins ignorés. Il est aussi intéressant et important de dégager les causes d'une « mode » inteUectuelle que de quaUfier les mouvements d'idées en fonction de leur valeur cognitive ; en réaUté, ce sont les deux aspects d'un seul et même problème. Ainsi, nous pourrions notamment formuler le problème qui nous intéresse, en lui donnant la forme d'une interrogation sur les causes de la

mode actuelle du structuraUsme, c'est-à-dire sur les raisons pour lesquelles des milieux scientifiques de plus en plus larges sont disposés à appUquer le structuraUsme, en tant que théorie et méthode, à des domaines de recherches de plus en plus différents. Or, ni ce phénomène, ni la réponse aux questions qu'U pose n'ont rien de banal.

la mode,

ce

fait

pourquoi la

« mode »

s'en est emparée, alors que d'autres

« mode » du structuralisme se

charge d'une tonaUté péjorative, cela tient avant tout à l'observation de ce phénomène dans la vie intellectuelle française des dix dernières années. Le milieu intellectuel français est incontestablement réceptif aux « modes » et,

Si la remarque

sur l'existence d'une

^ (1) J. Metallmann, Problemat struktury i jego dminujace stanowisko w nauce wspolczesnej (« Problème de la structure et sa position dominante dans la science contemporaine »), in « Kwartalnik Filozoficzny », tome XI, cahier 4, 1933, p. 332. (2) Ibid., p. 353 (c'est nous qui soulignons - A. S.). (3) Voir à ce sujet l'article intéressant de Gunter Krober, Die Kategorie <r Struktur > un der kategorische Strukturalismus, in « Deutsche Zeitschrift fur Philosophie », 1968, N. 11, en particulier p. 1311.

LE STRUCTURALISME EN TANT QUE COURANT INTELLECTUEL

75

par conséquent, plus que dans les autres pays, capricieux et variable dans ses engouements ; ce dont témoigne éloquemment le sort réservé après la guerre successivement au marxisme, à l'existentiaUsme et au structuraUsme. Ce phénomène psycho-social, qui pourrait faute à lui seul l'objet d'une étude distincte, ne suffit cependant pagMâ fonder un jugement négatif à l'égard d'une tendance, principalement méthodologique, qui non seulement se manifeste très nettement dans les différentes discipUnes de la recherche scientifique, mais qui de plus du moins dans certaines d'entre elles a incontestablement amené à d'importants résultats (dans le domaine des sciences humaines, citons comme exemples la psychologie d'une part, et la Unguistique de l'autre). Un débat théorique n'a guère à se soucier de sentiments, qu'il s'agisse d'euphorie ou d'un parti pris d£ négation ; U est par contre le Ueu où l'on doit tenter d'expUquer l'objet , de différends parfois très confus et d'analyser les problèmes qui s'y rapportent. C'est ce dernier parti que nous adoptons en commençant par poser une question apparemment simple et qui e$t en réaUté extrêmement compUquée :

« qu'est-ce que le structuralisme t ». *

QU'EST-CE QUE LE STRUCTURALISME ?

On peut répondre à cette question de maintes façons mais la première solution qui vient à l'esprit, c'est de vouloir formuler une définition. Et les ennuis commencent d'emblée. Comme la réaUté scientifique nous présente une grande quantité de théories qui, soit se réclament explicitement du structuraUsme en en

empruntant le nom (la Unguistique structurale, l'anthropologie structurale, etc.), soit, pratiquent effectivement le structuraUsme^, dans un sens déterminé de ce terme, sans se définir par référence explicite à celui-ci (par exemple, l'organicisme en biologie, l'interprétation des contes par Propp dans le folklore russe, etc.), toute tentative d'élaborer une définition générale doit partir du matériau existant, c'est-à-dire de la classe des théories qui prétendent être « structuralistes ». Une définition réelle doit saisir les traits communs qui incluent ces théories dans une classe définie constituant l'extension du nom « structuraUsme ». Or il est notoire qu'une pareille tentative est vouée à l'échec, car les différences, entre les théories qui prétendent à cette inclusion sont telles qu'il est impossible de les intégrer dans une définition commune qui serait autre chose qu'une somme de généralités. Et nous avons ici en vue non seulement les différences qui résultent de la spécificité des champs de recherches (l'organicisme de L.von Bertalanffy et la théorie de Propp en littérature, la théorie du modèle dans la logique mathématique et la

par exemple), mais aussi des différentes

théorie du mythe chez Lévi-Strauss

approches d'un seul et même domaine de recherches (par exemple, les différentes orientations de la linguistique structurale). Arrêtons-nous sur ce dernier exemple, d'autant que c'est de la

s'inspirent les. tendances structuralistes qui se sont

manifestées et développées ces dernières années dans les sciences sociales et

linguistique structurale que

76

ADAM SCHAFF

humaines. Or, à l'encontre de l'opinion communément répandue, la question des présuppositions théoriques et d'une éventueUe définition du structuraUsme Unguistique est loin d'être simple et claire. En fait, la situation est si compUquée dans ce domaine qu'on ne peut guère appUquer le nom commun de « structuraUsme » aux' différentes écoles linguistiques concernées et qui sont au moins au nombre de cinq : l'école de Prague, l'école de Copenhague, l'école anglaise, l'école américaine du descriptisme (dont est née l'école de la grammaire génératrice-transformatrice) et l'école soviétique. De plus, c'est précisément du mUieu des Unguistes que proviennent les critiques les plus meurtrières dirigées contre le structuraUsme. Ainsi, A. Martinet (4) affirme que le « structuraUsme » est devenu l'étiquette de presque tous les courants non traditionnels en Unguistique ; E. Benveniste (5) répète, après Martinet, que le mot « structure » sert souvent à dissimuler de profondes divergences. L'école de Chomsky non seulement évite le nom de « structuraUsme », mais encore répugne à se reconnaître une parenté quelconque avec ce courant. Aussi rien d'étonnant à ce que la situation se compUque encore plus quand des domaines de recherches effectivement éloignés entrent en Ugne de compte. Par conséquent, nous pourrions peut-être nous en tirer en choisissant une autre solution, bien que scientifiquement plus fragile, et accepter comme critère l'emploi du concept de « structure » par les différentes théories. Mais, même dans ce cas, la situation n'est pas moins compUquée : des études approfondies sur le concept de « structure » (6) démontrent que ce terme véhicule autant de significations qu'U existe de théories qui l'emploient. Donnons la parole à l'anthropologue américain A. L. Kroeber qui a exprimé son point de vue sur ce problème dans des termes particuUèrement mordants :

« La notion de "structure" n'est probablement rien d'autre qu'une concession à

la mode

N'importe quoi - à la condition de n'être pas complètement amorphe

possède une structure

Le terme de structure n'ajoute absolument rien à ce

que nous avons dans l'esprit quand nous l'employons, sinon un agréable piquant » (7).

R. Boudon parvient à la conclusion que le concept de « structure » est une somme d'homonymes (8) et que, par conséquent, une définitive inductive

de

avis :

est impossible. Quant à R. Bastide, U est à peu près du même

ce terme

« Des mots aussi courants que "groupe", "classe", "pouvoir" ou "structure"

comptent actueUement non pas deux, ou trois, ou quatre significations fonda-

(4) A. Martinet, Economie des changements phonétiques, Berne, 1955, chapitre III.

(5) E. Benveniste, c Structure » en linguistique,

terme

Structure, S-Gravenhage, 1962, p. (6) Parmi les nombreuses études sur ce sujet, deux me semblent particulièrement importantes : le recueil d'articles publiés sous la direction de R. Bastide, Sens et usages du terme Structure, op. cit. ; la monographie de R. Boudon, A quoi sert la notion de « structure » ? éd. Gallimard, Paris, 1968. (7) A. L. Kroeber, Anthropology, New York, 1948, p. 325 ; cité d'après C. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, 1958, p. 304. (8) R. Boudon, op. cit., p. 19.

in

éd.

R. Bastide, Sens

et usages

du

LE STRUCTURAUSME EN TANT QUE COURANT INTELLECTUEL

77

mentales ce qui est normal mais autant d'acceptions que d'auteurs, acceptions parfaitement irréductibles à un commun dénominateur, et même totalement autonomiques » (9).

Notre propos n'est pas d'analyser le concept de structure, et U nous suffit ici de constater sa plurivalence qui empêche d'affirmer que quelqu'un pratique le structuraUsme uniquement parce qu'U emploie le mot « structure » dans ses analyses théoriques. Cependant, une remarque ici s'impose au sujet de la plurivalence du mot « structure », car la confusion conceptueUe mène ici à des compUcations théoriques particuUèrement graves ; or, malgré son importance fondamentale pour l'ensemble des problèmes soulevés, cette confusion a été rarement dénoncée par les différents auteurs, à l'exception d'E. Benveniste. Il s'agit du cas où le mot « structure » est en relation avec le mot « système ». Le mot « structure » se rapporte originellement à « la manière dont une chose est construite », dont les éléments d'un tout sont agencés les uns par rapport aux autres. Ce sens est d'aUleurs indiqué par l'étymologie du mot : en

latin, structura provient de struere qui signifie construire. Or, dans ce cas, U y a Ueu d'étabUr une nette différence entre un « système » et sa « structure ». Le mot « système » désigne alors une totaUté composée d'éléments dont les corrélations et interdépendances sont teUes que le déplacement de l'un d'entre eux entraîne le déplacement des autres. Et c'est à l'aide du mot « structure » que nous désignons la manière dont les éléments sont agencés entre eux dans le cadre du système donné, la totaUté des relations entre ces éléments. Ces deux concepts sont donc indissociablement Ués entre eux et ce d'une manière très

particulière : une

rapporte, mais U n'y a pas non plus de système sans une structure adéquate, ce qui résulte de la définition même du mot « système ». Cette union

organique n'équivaut cependant pas à l'identité, au contraire

nettement de termes différents, aux significations différentes qu'on ne peut donc ni identifier, ni confondre. Remarquons que les fondateurs de l'école à laqueUe se réfèrent les

tenants du structuraUsme

structuraUsme phonologique se rendaient parfaitement compte des différences entre ces deux termes qu'Us introduisaient dans leurs travaux avec toute la

clarté et la précision requises. Ce fait est d'aUleurs à mettre en rapport avec les présupposés théoriques de ce courant qu'on peut ramener précisément à ces deux concepts fondamentaux : le système du langage et sa structure fondée sur les oppositions binaires ( en principe) des phonèmes. Comme le fait remarquer Benveniste dans l'article ci-dessus cité, de

structure

n'existe pas

sans le système auquel

eUe

se

U s'agit

les membres du cercle

de Prague

du

Cours de

linguistique générale, recourant uniquement au mot « système » (alors qu'U

Saussure n'emploie

pas

du

tout

le

mot

« structure »

dans son

(9) Ed. R. Bastide, op. cit., p. (10) « La langue est un système qui ne connaît que son ordre propre » {Cours

Paris, 1949,

, p. 43). « La langue est un système dont toutes les parties peuvent et doivent être considérées dans leur solidarité synchronique » (ibid., p. 124).

ADAM SCHAFF

est considéré comme le « père » spirituel du structuralisme Unguistique (10). C'est le Cercle de Prague qui introduira le terme « structure » dans le sens des relations entre les éléments du système ^u langage, c'est-à-dire entre les phonèmes (ou, d'une manière plus précise, entre couples de phonèmes) (11).

Le mot

« structure du système ». Et c'est dans ce même sens que l'emploient les

« structure » est donc ici incontestablement employé au sens de

78

fondateurs de la phonologie structuralisme. Ainsi, dans son célèbre article sur la phonologie actuelle (1933), N. Troubetzkoy oppose le structuralisme à l'approche atomistique des problèmes, caractéristique de la méthodologie

traditionnelle (12). La difficulté

*

que, le

consiste en

ce

mot

« structure », outre

sa

signification fondamentale de « structure de quelque chose », fonctionne également comme synonyme du mot « système », désignant donc une chose qui possède une construction définie. L'ambivalence est certes une chose ordinaire dans le cas des langues naturelles, et seul, dans l'uvre de L. Carrol, Humpty-Dumpty se tirait d'affaire en payant les mots pour leur faire signifier ce qu'il voulait. Mais les hommes se tirent plus difficilement d'affaire, et la rançon qu'ils paient pour l'ambiguïté des mots Consiste en général en une confusion logique supplémentaire ; surtout, comme c'est le cas dans la littérature contemporaine consacrée au structuralisme, quand on emploie le mot « structure » dans deux significations qu'on rnélange parfois dans une seule et même phrase. Cette conduite mène finalement à une totale confusion conceptuelle et à infirmer les fondements de la conception structuraUste qui, quelle qu'en soit la variété, doit disposer des concepts de système et de sa structure, au sens des relations et dépendances des éléments du système. C'est là un argument de plus, extrêmement important, en faveur de la thèse formulée entre autres auteurs par R. Boudon et selon laquelle l'emploi du mot « structure » par une théorie, quelconque ne suffit pas à définir

celle-ci comme « structuraUste », car

d'homonymes qui possèdent presque autant de significations qu'il y a de

théories et d'auteurs. Si donc l'appellation « structuraUsme » devait résulter

de l'emploi du

signification différente de ce terme, je « structuraUsme » signifierait alors à

le

se

mot

« structure » est une somme

chaque

fois

sur une

mot

« structure »

et

fonder à

(11) Dans les « Thèses du Cercle de Prague au Premier Congrès de philologie slave en 1929 » (et qui étaient un genre de Manifeste du cercle), nous lisons.: « Il faut caractériser le système phonologique en spécifiant obligatoirement les relations existant entre lesdits phonèmes, c'est-à-dire en traçant le

scheme

système lexical qu'après avoir étudié la structure du dit système ». Cité d'après E. Benveniste, op. cit.,

pp. 34-35.

de structure de la langue considérée ». « On ne peut déterminer la place d'un mot dans un

¦ t.

.

(12) Etant donné la signification plus générale de ces thèses pour la compréhension du

structuralisme, citons-les in extenso : <c La phonologie actuelle est caractérisée surtout par son structuralisme

et son universalisme systématique

les disciplines scientifiques à remplacer l'atomisme par le structuralisme et l'individualisme par

l'universalisme (au sens philosophique de ces termes, bien entendu). Cette tendance se laisse observer - en physique, en chimie, en biologie, en psychologie, en science économique, etc. La phonologie

actuelle n'est

N. Troubetzkoy, La phonologie actuelle, in Psychologie du langage, Paris, 1933, pp. 245-246 ; cité d'après E. Benveniste, op. cit., p. 36.

X'époque où nous vivons est caractérisée par la tendance de toutes

donc pas

isolée. Elle fait partie d'un mouvement scientifique plus ample ».

LE STRUCTURALISME EN TANT QUE COURANT INTELLECTUEL

79

chaque fois autre chose, rendant impossible une définition générale de ce courant. Il nous faut donc accepter le fait que nous sommes en présence d'une

collection d'homonymes.

diverses théories et orientations dans lesqueUes les « structures » invoquées possèdent des significations différentes. Il serait par conséquent Ulusoire de vouloir élaborer une définition générale. Le malheur est que cette illusion, née d'une hypothèse (si un nom existe, un objet désigné par ce nom doit nécessairement exister), tient tout simplement à l'ignorance et, pour ce qui est des « modes » intellectueUes, à une pseudo-popularisation qui est en réaUté de la mauvaise vulgarisation. Le traumatisme psycho-social qui existe

incontestablement en France est propice à de tels phénomènes, plus particuUèrement en ce qui concerne le structuraUsme marxiste. Mais c'est là un sujet que nous ne développerons pas ici. Faut-U donc conclure que le nom « structuraUsme », en tant que nom

générique,

Le

nom

« structuralisme » recouvre en réaUté

se rapporte

à

une

classe vide ?

Qu'U existe certes différentes

théories qui prétendent être structuraUstes, mais dont chacune est si différente que rien ne les associe et qu'U est donc Ulusoire de parler d'un courant structuraUste dans la science contemporaine ? Une pareiUe conclusion serait non seulement excessive, mais encore incontestablement erronée. EUe ne résulte d'aUleurs nuUement de ce que nous avons dit jusqu'ici : que le nom « structuraUsme » ne désigne pas un courant homogène, n'impUque pas que les différentes théories qui se nomment structuraUstes ne possèdent pas outre leurs propriétés singuUères et dis- tinctives des éléments communs qui autoriseraient à parler d'un certain

courant intellectuel. Si de tels éléments existent, ne serait-ce dans la série des théories entrant ici en Ugne de compte, on peut les extrapoler et arriver ainsi non pas à la définition d'une chose qui n'existe pas au sens d'une théorie homogène, mais à dégager les caractères essentiels d'un certain courant intellectuel ; démarche plus intéressante et productive du point de vue de l'analyse des tendances scientifiques que les définitions souvent stériles dans leur généraUté. Qu'une teUe entreprise n'est pas désespérée, que des caractères communs existent dans le cadre d'un courant intellectuel défini, et cela même entre des sciences très éloignées les unes des autres du fait de leur champ respectif de recherches, U suffit pour s'en convaincre de rappeler les opinions de MetaUmann citées tout au début et les opinions de Troubetzkoy formulées à la même époque ; ces opinions servant plutôt à Ulustrer une communis opinion spécifique. Essayons de procéder à cette extrapolation, sans prétendre ni à une

analyse

l'aide des

matériaux puisés dans les différentes discipUnes concernées. Certes, ces deux dernières opérations sont relativement facUes à exécuter, mais eUes sont au total laborieuses et surchargent les raisonnements, voire même parfois les obscurcissent. Je ne nie nuUement qu'elles soient nécessaires, mais je les juge ici inutiles, compte tenu des objectifs que nous désirons atteindre. La fin que je vise ici en premier chef se ramène à l'analyse des fondements ontologiques

exhaustive, ni

à la documentation de

chaque thèse à

80

ADAM SCHAFF

et gnoséologiques du structuraUsme, ainsi qu'à l'examen des causes pour lesqueUes l'intérêt des chercheurs s'est fixé sur les études synchroniques. Dans ce contexte, tous les autres problèmes seront considérés comme auxiUaires (bien que nécessaires, surtout quand U s'agit d'expUquer les concepts fondamentaux). En passant en revue les thèses et, surtout, les méthodes d'approche des problèmes étudiés, telles qu'on peut les dégager dans les différentes théories qui prétendent au nom de « structuraUsme », ou à ses équivalents, on peut à mon avis extrapoler pour le moins quatre traits communs. ^ 1 - Le principe premier et fondamental de toutes les tendances qu'on peut conventionnellement inclure dans la famille structuraliste (tant en ce qui

de

l'homme), consiste à approcher l'objet des recherches comme une totaUté à laqueUe sont subordonnés les éléments qui la composent. Cette démarche totalisante s'est constituée en prenant le contre-pied de la méthode appelée conventionnellement atomistique et dont le point de départ est d'étudier les choses et les phénomènes soit en les détachant des totaUtés, soit encore en les considérant comme des parties indépendantes d'un agrégat qui ne serait rien d'autre qu'une somme d'éléments autonomes. Ce qui caractérise l'approche totalisante, c'est notamment de considérer la totaUté comme un système (donc comme une totaUté dont les éléments sont connectés de teUe sorte que la structure de l'ensemble détermine la place de chaque élément de façon que le déplacement d'un quelconque élément influe sur les autres et, partant, sur l'ensemble ; c'est, subséquemment, de souUgner la dépendance des éléments du système qu'ils composent, mais aussi de considérer que le tout est quelque chose de plus que la simple somme de ses éléments, done- quelque chose d'autre qu'un simple agrégat (13). -

concerne les sciences

de

la

nature que

les sciences

de

la société

et

Evidemment, notre exposé est schématique et simpUfie le problème en le

saisissant

seulement admissible, mais même nécessaire pour présenter le problème avec plus de reUef. Bien que dans la réaUté des recherches scientifiques, les frontières ne soient évidemment pas démarquées aussi nettement que dans l'analyse des types idéels : ainsi, la tendance « atomisante » n'est pas toujours indifférente aux rapports existant entre les choses et phénomènes étudiés d'une part, et des totaUtés plus globales de l'autre, etc. Néanmoins, même avec cette restriction, les différences sont objectives et possèdent un caractère qualitatif, et non seulement quantitatif. Et c'est précisément la raison pour laqueUe elles peuvent servir à fonder les différenciations, les oppositions et la typologie construite à partir de celles-ci.

dans

l'esprit des types idéels.

Ce

procédé est cependant non

(13) Cette définition du système en tant que totalité qui n'est pas la simple somme de ses éléments, mais inclut également les relations entre ces éléments ; cette définition donc est particulièrement importante en biologie (voir l'organicisme de Bertalanffy), mais elle se précise également dans d'autres théories structuralistes (par exemple la phonologie structurale). Oskar Lange emploie une terminologie différente, mais exprime les mêmes pensées : il parle à savoir non pas d'un système qui serait une totalité singulièrement qualifiée, mais d'une totalité qui est un système singulièrement qualifié. Voir : O. Lange, Calosc i rozwoj w swietle cybernetyki («c La totalité et le développement à la lumière de la cybernétique »), Varsovie, 1962, p. 9).

LE STRUCTURAUSME EN TANT QUE COURANT INTELLECTUEL

81

2 -Le deuxième principe commun aux tendances qui se réclament du structuraUsme en tant que courant intellectuel, est à mettre en rapport avec le principe précédent : chaque système possède une structure définie qu'U incombe à la science de découvrir. Tel que nous l'avons formulé, ce principe contient impUcitement certains

présupposés gnoséologiques d'une nature plus générale ; U impUque à savoir qu'aussi bien le système que la structure de ce système sont objectifs et que la connaissance scientifique a pour tâche de les « découvrir » et de les formuler,

Sans aborder ici de plus près toute la

problématique concernée, vu notre contexte, U nous faut néanmoins bien préciser nos positions d'autant que des opinions radicalement opposées sont également formulées (par exemple, R. Boudon dans l'ouvrage déjà cité sur le concept de structure). Etant donné notre reconstruction nécessairement

schématique, précisons ce qui suit afin d'éviter les malentendus : en parlant

la « structure » dans la relation

cognitive, j'entends uniquement par là qu'U ne s'agit pas d'une construction

arbitraire, que la connaissance élabore pour reproduire d'une certaine manière

une

connaissance scientifique, tenant compte de toute la gamme des influences du facteur dit subjectif sur le savon* en tant que résultat du processus de la connaissance scientifique.

L'énoncé selon lequel un système doit posséder une structure peut être considéré comme un jugement analytique, car U résulte de la compréhension du terme « système ». Il pourrait donc sembler que cet énoncé est banal, or U ne l'est pas. Non seulement parce que le mot « structure » est une coUection d'homonymes (autrement dit, parce qu'U est polyvalent), mais encore parce qu'U est également une coUection de synonymes, c'est-à-dire que ses diverses acceptions possèdent leurs équivalents sous la forme d'expressions synony- miques. Arrêtons-nous plus particuUèrement sur l'un de ces synonymes : le

mot « organisation ». Dans un sens déterminé de ce

structure » c'est parler « d'organisation » ; nous pouvons alors parler synonymi-

quement de la structure d'un système et de l'organisation (interne) d'un

système. Mais nous

souUgnant par là que le mot <c structure » est une collection d'homonymes, qu'U existe donc d'autres acceptions de ce terme. Ce dont U s'agit ici, c'est

que l'« organisation », au sens strict

activité humaine finalisée, qu'eUe en est le résultat. Le mot « structure » n'est

la

nie

ou autrement dit

de les « refléter ».

de l'objectivité

réaUté

du

« système »

et

ne

de

objective ; mais je

pas

le

rôle

actif du sujet dans

mot, parler de

ce

«

avons précisé

«c dans

de

un sens déterminé de

ce

mot »,

mot, est en rapport avec une

donc le synonyme du mot « organisation » que dans le cas où le système donné est le produit d'une activité humaine finalisée. Ainsi, si nous tenons compte de la signification immédiate du mot « organisation », nous parlerons d'un système possédant une organisation (structure) définie dans des cas tels que : une machine construite dans un but déterminé, toutes les « totaUtés » sociales relativement distinctes (par exemple, la famUle, l'entreprise de production, la formation sociale, etc.) ; mais ce n'est qu'au sens figuré que nous dirons d'un organisme animal qu'U est un « système » possédant une

'homme et la société n. 24-25 (6)

82

ADAM SCHAFF

« organisation ». Si je donne toutes ces précisions, ce n'est nullement par pédanterie, mais parce qu'U y va d'un problème sur lequel nous devrons revenir lorsque nous analyserons les tentatives d'une interprétation structuraUste du marxisme. Car il nous faudra alors entre autres rappeler que ces tentatives eurent des précurseurs, dont A. Bogdanov (avec son ouvrage fondamental: La technologie - Science générale de l'organisation) (14), ainsi que Boukharine (avec, en particulier, sa théorie de l'équiUbration du système) ; des précurseurs qu'on passe en général sous silence, alors que dans les mUieux marxistes actuels, plus particuUèrement dans les miUeux français, on tente une fois de plus d'envisager les conceptions du marxisme dans la perspective d'une analyse structurale. 3 - Toutes les théories qui, d'une manière ou d'une autre, démontrent des tendances appelées structuraUstes, ont pour troisième trait commun de s'intéresser aux lois dites le plus souvent coexistentielles, morphologiques ou

structurelles. Il s'agit dans ce cas de lois scientifiques qui formulent certaines règles universelles pour toute une classe de choses ou de phénomènes ; des règles qui concernent la coexistence des choses ou des phénomènes, soit encore de leurs propriétés, contrairement aux règles relatives à la dynamique de la réalité qui sont nécessairement de nature causale. L'étude visant à formuler des lois coexistentielles concerne une réaUté saisie statiquement ; or,

comme tout ce qui existe est en mouvement, sous telle

saisie statique de la réaUté est donc toujours une certaine idéaUsation qui présuppose que le paramètre du temps égale zéro (t = 0). Il y va donc d'une idéaUsation qui saisit en quelque sorte la réaUté dans une « coupe temporelle » (nous employons ici cette expression métaphoriquement, par

analogie à la « coupe histologique » qui, préparée pour montrer par exemple la structure des tissus d'un muscle, est également une « idéaUsation » dans la mesure où elle éUmine, non pas par la pensée, mais à l'aide de la lancette de l'anatomiste, tous les autres aspects de l'organisme du champ de vision et de la recherche présupposant que (t = 0). Mais c'est de cette seule manière qu'on peut accéder à la connaissance de cet aspect de la réaUté et de ses lois coexistentielles (morphologiques) qui sont objectives (et nullement un produit arbitraire, une construction de l'esprit connaissant). Quant à l'opération d'idéalisation, sans laquelle la connaissance de ces lois est impossible, elle n'est pas caractéristique des seules lois coexistentielles et n'équivaut donc nullement à une propriété négative. En effet, si pour formuler les lois coexistentielles U faut nécessairement recourir à une idéaUsation qui ramène le paramètre du temps à zéro, s'U faut, en d'autres termes, faire abstraction

du mouvement, de la dynamique de la réaUté,

ou

telle forme, la

pour formuler les lois faire abstraction des

faut

problèmes de la structure de la réalité et des lois coexistentielles. Il est indéniable que les lois causales (dynamiques, génétiques) ont été analysées plus souvent et plus en profondeur, ne serait-ce qu'en raison de la

dynamiques, les

lois causales,

U

par

contre

(14) A. Bogdanov, Teknologia.

Vssobchtchaia organizatsionna'ia naouka, Berlin, 1922.

LE STRUCTURALISME EN TANT QUE COURANT INTELLECTUEL

83

prédominance des recherches de type génétique durant le siècle écoulé. Il n'en résulte cependant pas que les lois causales sont l'unique type de lois scientifiques, ni qu'elles sont dominantes. Non seulement dans les sciences de la nature, en particuUer à l'époque de leur intérêt pour la systématisation (à

la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème), mais aussi

principalement

que dans les sciences de l'homme et de la société, les recnerches sur la structure de la réalité et, subséquemment, sur les lois coexistentielles (morphologiques) ont pris une telle importance qu'elles ont égalé, ultérieurement comme le constatait déjà J. Metallmann, cité plus haut les positions prises au XIXème siècle par le concept de l'évolution. Pourtant, la littérature consacrée aux lois coexistentielles est très pauvre, comparée à la Uttérature au sujet des lois causales (dynamiques). Cette pauvreté d'énoncés sur l'un des problèmes centraux du structuraUsme ne témoigne guère en faveur de la perspicacité théorique de ses adeptes, surtout quand on prend en compte la quantité d'écrits consacrés au structuraUsme et à ses différents aspects plus particuliers. J'ai ici davantage en vue l'état actuel de la question que l'histoire du problème. Remarquons néanmoins que des énoncés sur ce sujet figuraient déjà chez Aristote, et qu'il serait facile à un historien de la philosophie de découvrir plus d'une source qui témoignerait de la compréhension de ce problème par maints penseurs du passé. C'est cependant dans le Système de la logique inductive et deductive de J. S. MU1, en particulier dans le chapitre consacré aux règles de la coexistence indépendantes des règles de la causaUté, que nous trouvons la première véritable analyse du problème des lois coexistentielles. Et cette analyse n'est pas une simple coïncidence : MU1 généraUse dans une théorie ce que les grands systématiciens de la nature, tels que par exemple Linné, avaient découvert et élaboré à l'issue de leurs recherches scientifiques pratiques. Quand MiU fait une distinction entre la coexistence des effets d'une cause donnée ou de différentes causes coexistantes (chapitre XXII, § I), chose qu'il considère banale du point de vue de la science, et la coexistence des propriétés des choses, laquelle définit le genre, ne dépend d'aucune cause (chapitre XXII, § 2) et constitue une loi spécifique de la nature (chapitre XXII, § 3), U ne fait en réaUté que conférer une forme théorique à ce que les systématiciens faisaient dans la pratique. Si les études prenant pour fondement l'analyse des systèmes et, partant, leurs structures (et dans ce sens « structuraUstes »), dans des discipUnes aussi différentes que les mathématiques, la chimie, la biologie, mais aussi la psychologie, la Unguistique, l'économie, l'anthropologie, la sociologie, etc., furent particuUèrement nombreuses et connurent un grand essor, les analyses consacrées aux lois coexistentielles font par contre exception. Pour ce qui est du passé signalons une exception et elle est de taille Goethe, dont le génie poétique a écUpsé le génie scientifique auquel on doit pourtant entre autres la théorie du type morphologique en tant que loi structurelle. Goethe développa cette théorie sur la base de sa conscience méthodologique

différenciation des lois dynamiques et des lois structurelles synchro-

concernant la

voire même

à l'époque actuelle, aussi bien dans les sciences de la nature

84

ADAM SCHAFF

niques (15). Par la suite, toujours en ce qui concerne ce problème central de

la tendance structuraUste,. même un L. von Bertalanffy, biologiste pourtant très orienté vers et dans la philosophie, n'atteindra pas ce degré de conscience méthodologique. Plus près de nous, nous pouvons lire quelques développements sur ce thème dans certains ouvrages méthodologiques de physique. Il s'agit en particuUer des travaux de Norman Robert Campbell, Foundations of Science (Dover PubUc, New York, chapitre III), ainsi que What is Science ? (Dover PubUc, New York, 1921). Tout en contestant la suprématie des lois causales dans la science, Campbell défend la thèse qu'U existe des lois qui formulent les propriétés d'un système défini (donc des lois structurelles que Campbell

appeUe

textuellement :

Voici ce qu'il en dit

« les

lois

des propriétés de la substance »).

« Nevertheless, there is one particular Form of relation involved in laws which

can be distinguished from others, and on which emphasis may be laid once more. This relation is that which characterizes what we have called the law of the properties of a substance, or a kind of system, the law, namely, which asserts that there is such-and-such a substance or such-and-such a kind of system, steU or magnets, for exemple » (16).

De même, dans Causality {11), Mario Bunge souligne l'existence de lois scientifiques autres que les lois causales, à savoir des lois morphologiques qui correspondent à ce que nous avons appelé les lois coexistentieUes. C'est cependant l'uvre fondamentale de J. Metallmann (18), que les barrières Unguistiques empêchent malheureusement d'être mieux connue hors de Pologne, qui contient, autant du moins que je sache, l'analyse la plus ample et la plus approfondie des lois morphologiques (coexistentielles). Dans le chapitre plus particuUèrement consacré au problème des lois coexistentielles, intitulé « déterminisme quaUtatif (morphologique) », l'auteur expUque la signification de cette expression en parlant des lois relatives aux propriétés des choses :

« Les propriétés sont également des éléments de la nature, et l'on peut, on doit

même leur trouver une détermination univoque. Les lois causales ne conviennent pas à cette fin. Si donc U existe également dans la nature, outre les facteurs à quatre dimensions que sont les processus, des éléments autonomes qu'U est impossible de décrire, avec quatre coordonnées, partant, avec aucune, en plus des lois qui permettent de déterminer et de prévoir les processus, la science doit créer des lois capables de déterminer et prévoir, précisément les facteurs immuables tels que les propriétés. J'appellerais ces lois qualitatives ou morphologiques. EUes

auront toujours pour objet les éléments extra-temporels spatiaux. Avec ces lois, nous ne déterminerons jamais les transformations, de même qu'avec les lois causales nous ne déterminons jamais les propriétés ».

(15) Voir, à ce sujet : A. Bednarczyk, Johann Wolfgang Goethe - Typ morfologiczny jako wyraz prawidlowosci (« J. W. Goethe - Le type morphologique en tant qu'expression d'une régularité »), Warszawa, 1967. (16) Norman Campbell, What is science ? Dover Public, New York, 1921, p. 56. (17) Mario Bunge, Causality, Harvard Univ. Press, 1959, p. 255. (18) J. Metellmann, Determinizm nauk przyrodniczych (« Déterminisme des sciences naturelles »), Cracovie, 1934.

LE STRUCTURAUSME EN TANT QUE COURANT INTELLECTUEL

85

Dans une note ajoutée à ce passage et dans laquelle J. MetaUmann rejette la proposition de C. Stumpf (exposée dans Zur Einteilung der Wissenschaften, Dissertations de l'Académie prussienne des sciences, 1906) de quaUfier ces lois de structurelles, l'auteur expUque :

« Je juge indispensable de garder l'adjectif "morphologique" en plus du terme "qualitatif', afin de souligner qu'U s'agit ici de relations entre des propriétés, donc entre des "qualités", mais nullement en opposition à la quantité "Qualitatif" signifie donc ici non pas le "non-quantitatif', mais ce qui concerne les propriétés qui, comme nous le verrons, peuvent et sont souvent caractérisées quantitativement, de même que leurs rapports ».

S'instituant

le

défenseur

de

l'importance

des

lois

coexistentielles,

Metallmann attaque les tenants de l'illusion positiviste qu'U existe des faits « bruts » ; au contraire dit-il un fait sans théorie ne possède pas de valeur

scientifique et ne devient un fait scientifique qu'à l'issue d'une rationaUsation. De même, U est contre la division des sciences en descriptives et expUcatives :

les sciences dites descriptives sont également expUcatives. Aussi, s'U existe des lois de la nature autres que les lois causales et dynamiques, la différence consiste non pas en ce que ces autres lois n'expUquent pas et ne permettent

pas

diffèrent-elles ? Par leur objet. Les lois que nous avons ici en vue, ont pour

objet les coexistences durables des propriétés » (19). Au terme d'analyses approfondies tant dans les sciences naturelles que dans les sciences humaines et sociales, Metallmann constate que la causalité n'est même pas la loi la plus fréquente dans le domaine scientifique. Les lois coexistentielles (morphologiques, structurelles) non seulement sont plus

fréquentes, étant à la base de toutes les opérations de classification, mais de plus possèdent une énorme valeur heuristique. Nous nous sommes arrêtés plus longuement sur le problème des lois coexistentielles (morphologiques, structureUes), car c'est là que siège le point théorique crucial de tous les courants structuraUstes. La science s'intéresse non pas aux choses et phénomènes singuliers en tant que tels, mais aux classes de choses et de phénomènes. Autrement dit : la science recherche

prétendre qu'il est des sciences qui

(idiographiques), car la

description même est impossible sans la fonction généraUsante de toute

classification et systématisation. En tout cas, même quand la science s'intéresse non pas à la genèse, mais à la structure de la réaUté étudiée, elle

lois : les lois de la structure, donc de la

la

variété. Sans comprendre le caractère des lois coexistentieUes, on ne peut comprendre aucune des théories qui prétendent être « structuraUstes ». Toute la tendance structuraUste a donc pour trait commun d'accentuer le rôle des lois coexistentielles dans la science. D'où le problème de la saisie statique,

de

prévoir, mais

en ce qu'elles

le font autrement.

« Par

quoi

donc

toujours les lois,

et

il

est

les

faux

de

décrivent uniquement

phénomènes

singuliers

cherche également à

coexistence.

découvrir les

U

n'y

a

Sans cela,

pas

de

structuraUsme, quelle qu'en soit

(19) Ibid., pp. 281-288 (c'est nous qui soulignons - A. S.)

86

ADAM SCHAFF

synchronique de la réaUté, en tant que trait caractéristique de toute la tendance structuraUste, du structuraUsme en tant que courant intellectuel. 4 - Nous avons dit ci-dessus que les lois coexistentielles sont une idéaUsation qui présuppose que le paramètre du temps, t = 0. Il n'en résulte nuUement que celui qui étudie la réalité dans son profil synchronique, s'intéressant aux lois structurelles, doit nier la dynamique de la réalité, son aspect diachronique, ou du moins doit le négUger. Certes, dans certaines variétés du structuraUsme qui fonctionne comme une philosophie et une idéologie, en dépit de ses propres postulats et assurances, nous sommes réeUement en présence d'un néo-éléatisme (20). Mais n'identifions pas certains extrémismes philosophiques avec le structuraUsme en tant que tel. Ne nous faciUtons pas la discussion en pratiquant une critique qui nous empêcherait de voir ce qui est neuf et précieux dans les propositions de recherches du structuraUsme. Après tout, les représentants du structuralisme Unguistique, non seulement comprenaient l'importance des études diachroniques, mais encore étaient les premiers à les postuler (21). Le plus important, à mon avis, c'est que le postulat d'études synchroniques n'exclut pas les méthodes diachroniques, c'est qu'U s'agit là de deux méthodes qui ne sont pas alternatives, mais complémentaires. En posant la nécessité d'étudier les lois coexistentielles (structurelles) et en faisant donc abstraction de la dynamique de la réaUté et de ses lois cette attitude caractérise toutes les variétés de la tendance structuraliste on ne nie pas cette dynamique (ce qui dans l'état actuel de la science équivaudrait à la démence), ni on n'affirme que seule est scientifiquement importante la méthode statique (synchronique) de l'étude de la réaUté. Ce qu'on fait est beaucoup plus modeste : on souUgne l'importance de l'étude de la structure de la réaUté (le mot « structure » désignant évidemment la totalité des relations entre les éléments d'un système donné). En interprétant dans ces

termes disons modérés le postulat d'une analyse synchronique et de la recherche des lois coexistentielles (structurelles), on peut alors ajouter (ce que divers représentants du structuraUsme ont d'ailleurs fait à maintes reprises) que la condition nécessaire de toute étude de la dynamique (de l'étude historique, génétique) est de bien connaître ce qui change et se développe, de connaître donc avec précision le système étudié et sa structure. Il suffit en effet d'écouter le simple bon sens pour comprendre que les méthodes synchronique et diachronique sont complémentaires non seulement parce qu'U faut en quelque sorte les superposer l'une à l'autre pour obtenir une image globale, mais aussi parce qu'elles dépendent l'une de l'autre : seule la

connaissance

coexistentieUes (structurelles) permet de pratiquer avec succès les études

génétiques, et vice versa

système permet de progresser dans l'étude de sa structure.

de

la structure de

l'objet, grâce

à

la découverte des lois

la connaissance de la genèse et de l'histoire d'un

(20) Voir à ce sujet l'excellent ouvrage de Henri Lefebvre, Au-delà du structuralisme, éd. Anthropos, Paris, 1971. (21) Voir, J. R. Jakobson, Principien der historischen Phonologie.

LE STRUCTURALISME EN TANT QUE COURANT INTELLECTUEL

87

Reconstituer le mouvement, la dynamique à partir de la somme des

états de repos, c'est retomber dans les antinomies que nous connaissons à

merveille depuis l'époque des Eléates ; mais on

considérant par contre le repos (au sens d'un repos relatif) comme un moment du mouvement, de la dynamique. Si l'on aborde le problème des lois dynamiques (causales) et statiques (coexistentielles) per analogiam, en interprétant alors dans les termes requis les lois coexistentielles, on peut les concevoir comme le modèle idéalisant du profil (de la « coupe ») de la réalité étudiée (idéaliser dans ce cas, c'est rappelons-le ramener le paramètre du temps à Après tous ces commentaires et restrictions qui visent à nous protéger contre une dangereuse simpUfication lors de l'analyse des postulats du structuraUsme (d'autant plus que certaines des théories courantes se réclamant du « structuralisme » comportent cette simpUfication), nous pouvons affirmer que toutes les variétés de cette théorie se concentrent sur l'étude synchronique de la structure des systèmes qui constituent l'objet de leurs études. Ainsi, conformément à notre intention, nous avons réussi non pas à formuler une définition du structuraUsme, ce qui s'était avéré une tâche stérile, mais à énumérer les éléments que doivent posséder les différentes théories pour être situées, tout en gardant leur spécificité individuelle, dans le cadre du structuralisme au sens le plus large de ce mot

peut éviter ce risque en

Ces éléments sont donc au nombre de quatre :

1 - saisir l'objet des recherches comme une totalité possédant le caractère d'un système ; 2 - viser à découvrir la structure du système donné ; 3 - tendre subséquemment à découvrir les lois structurelles (coexistentielles) qui se manifestent dans ledit système ;

4 - étudier le

système dans un profil synchronique qui, en tant que

modèle idéalisant, élimine le paramètre du temps (t = 0). Il est temps de revenir au problème que nous avons formulé tout au début, où nous avions dit qu'on ne pouvait pas expliquer l'expansion récente des tendances structuraUstes dans la science en se référant exclusivement à une mode intellectuelle : au contraire, ce qu'U faut expliquer et interpréter, c'est précisément le pourquoi de cette « mode ». QueUes sont donc les causes de l'expansion des influences du structuraUsme en tant que théorie et méthode : s'agit-il ici de facteurs subjectifs, ou encore des lois objectives du développement de la science ?

LES CAUSES DE LA « MODE » DU STRUCTURALISME

Répondons d'emblée à la question posée ci-dessus : les causes sont aussi bien de nature subjective que de nature objective. L'expression même de

« mode »

en parle d'ailleurs plus

souvent que des facteurs objectifs. Or, sans ces derniers, on ne peut pas

suggère les

facteurs

subjectifs, et l'on

à

88

ADAM SCHAFF

mon avis

comprendre le problème, et c'est pourquoi nous commencerons

par eux.

a) Les prémisses ontologiques et gnoséologiques

Le problème soulevé ci-dessous n'a un sens que si l'on se situe sur les positions du réaUsme cognitif, c'est-à-dire de la théorie qui considère la

connaissance comme une représentation spécifique de la réaUté objective, existant indépendamment de toute conscience et en dehors d'elle. En effet,

sur la base du subjectivisme, le problème ne se pose

connaissance emploie des constructions arbitraires, U ne reste qu'à décider laqueUe choisir, mais comme chacune est admissible, toute l'affaire prend fin dès que le choix est fait. Le problème n'existe qu'à condition de reconnaître

que

de

la

pas,

car

si

le

choix n'est pas arbitraire et de se demander,

donc, sur la base

queUes prémisses et d'après quels critères le choix a été fait. Nous devons donc d'emblée préciser à partir de quelles positions et sur la base de quel courant phUosophique, en matière d'ontologie et de gnoséo- logie, nous aUons développer nos analyses. Ces précisions sont nécessaires pour une plus grande clarté, pour que notre adversaire puisse nettement voir où nos routes se séparent du fait de présuppositions différentes (les différends philosophiques ont ceci de particuUer qu'on ne peut pas s'en remettre à Yexperimentum crucis, alors que la vérification est un processus souvent infini) ou pour qu'il puisse, au cas où U accepte ces présuppositions, nous suivre dans nos développements. Nous fondons donc notre analyse du problème sur le matériaUsme ontologique et sur le réaUsme gnoséologique. En considérant la réaUté comme matérielle et, partant, comme existante objectivement, nous la saisissons à la fois comme une totaUté constamment en mouvement et en mutation. Il est évident qu'on peut et qu'on doit étudier la réaUté ainsi définie du point de vue de sa dynamique, que la science doit formuler les lois de cette dynamique, lesqueUes se manifestent en général sous la forme des lois causales. Mais la réaUté constamment en mouvement et en mutation n'est nuUement amorphe : au contraire, le mouvement et le changement conduisent des systèmes relativement isolés à des états d'équUibre relatif. Nous parlons d'« équUibre » au sens d'une stabiUté définie des rapports existant entre des éléments de la réaUté, et si nous précisons que cet équiUbre est « relatif », c'est parce qu'U est temporaire et qu'U concerne uniquement un système d'éléments relativement isolé, abstraction faite des relations et dépendances entre ce système et d'autres qui sont également des systèmes relativement isolés. Ces systèmes relativement isolés et en équUibre relatif existent objectivement et constituent donc l'objet potentiel de la connaissance. Il importe donc de découvrir et de formuler non seulement les lois dynamiques, causales, de la réaUté étudiée, mais aussi les lois structurelles des systèmes relativement isolés et en équUibre relatif. Si la réaUté est constamment en mouvement et en mutation, si d'autre part ses parties sont en équUibre relatif, l'étude de ces deux types de lois est non seulement fondée,

LE STRUCTURAUSME EN TANT QUE COURANT INTELLECTUEL

89

mais, qui plus est, seule leur saisie complémentaire permet d'obtenir une image globale et précise de la réaUté. Comme nous l'avons dit ci-dessus : si nous voulons étudier les lois du développement (génétiques, causales) d'une chose, nous devons savoir ce qu'est cette chose, c'est-à-dire connaître les lois de sa structure (coexistentielles, morphologiques). Evidemment, ce savoir est graduel, de même d'aUleurs qu'est progressif notre savoir sur la genèse et le développement des objets étudiés ; mais nous devons connaître plus ou moins les lois structurelles pour pouvoir articuler la réaUté. Il en découle que la connaissance des lois coexistentielles, morphologiques acquise évidemment au terme non pas d'une réflexion scientifique mais de l'activité pratique est

le plus ancien savoir dans l'histoire de l'humanité : U est né et s'est développé à mesure que l'homme apprenait à distinguer une plante d'une autre, un animal d'un autre, c'est-à-dire à articuler la réaUté sur la base de sa capacité, fixée par la pratique, à reconnaître les propriétés coexistentieUes qui distinguent les choses. Cest dans ce sens que l'homme est « structuraUste » depuis qu'U est homme. Cette formule délibérément outrée, dans laquelle le grain de vérité néanmoins subsiste, a pour but de montrer qu'U y a finalement quelque chose de banal dans les postulats du structuraUsme. Nous ne pensons nuUement déconsidérer celui-ci : prouver que le postulat d'étudier les structures des systèmes existants dans la réaUté possède son fondement gnoséologique et ontologique, ce n'est pas déprécier ce postulat, c'est au contraire en souligner l'importance objective. L'important, c'est de ne pas Umiter la question à un

postulat

le préciser pour mieux éclairer le type de recherches structurales adaptées à l'objet concret de l'étude. C'est alors que nous passons d'une généraUté de nature philosophique à des thèses théoriques et méthodologiques qui méritent d'être définies comme « structuraUstes ». Pour illustrer ce que nous venons de dire, recourons au structuraUsme Unguistique de l'école phonologique (de Prague). Rappelons-le, la phonologie

concepts fondamentaux : le système et la

structure. Une langue équivaut au système des unités phonologiques qu'elle emploie, c'est-à-dire notamment que la place de chacune de ces unités (phonèmes) est définie par la totaUté qui est quelque chose de plus que la simple somme de ces phonèmes, puisqu'elle contient également les relations entre ces unités. La structure du système, c'est précisément l'ensemble de ces relations qui, d'après la phonologie structurale, sont d'un genre spécial : elles consistent toujours en des oppositions (avant tout binaires) et, de ce fait, ce n'est pas l'unité, le phonème en tant que tel, mais précisément l'opposition d'un couple de phonèmes qui possède une valeur définie. Il résulte de cet exemple très sommairement exposé qu'une théorie n'est pas forcément « structuraUste » parce qu'elle emploie fréquemment le terme « structure », qu'elle nie l'étude diachronique en faveur de l'étude synchronique, ou qu'elle pratique une autre forme vulgarisée de l'analyse structurale pour se mettre « au goût du jour », sans exclure les tentatives de projeter

structuraUste se sert

aussi

général

qui confine réeUement au Ueu

commun :

U

faut

de deux

90

ADAM SCHAFF

mécaniquement les résultats atteints par la méthode structurale dans un domaine déterminé de la science, par exemple en phonologie, sur un domaine différent qui exige ses propres solutions. Ce qui fait qu'une théorie est structuraUste, c'est l'application quaUfiée des présuppositions générales du structuraUsme, c'est-à-dire une appUcation qui réussit à traduire la thèse banale que toute chose et tout phénomène possèdent un aspect non seulement dynamique, mais aussi synchronique (et dans ce sens statique), dans le langage d'indications méthodologiques concrètes relatives à la structure donnée. Evidemment, ce postulat est radical et il rétrécit

considérablement l'extension possible de la classe des « structuralismes ». Cependant, nous ne le nuancerons pas ici, car nous nous intéressons actuellement à un autre problème : dans quelle mesure ce que nous avons dit ci-dessus nous permet de comprendre le « tournant » structuraUste, cette « mode » du structuraUsme qui est un fait indéniable et que nous essayons de comprendre et d'interpréter. Voici une des interprétations possibles que nous proposons. La réaUté est donc constamment en mouvement et mutation, mais ses éléments peuvent se trouver en état d'équiUbre relatif. D'où le double aspect objectif de la réaUté et la duaUté de ses lois : eUe est à la fois dynamique et statique, mobUe et (relativement) immobile, régie donc par des lois dynamiques (causales) et synchroniques (coexistentielles, morphologiques). D'où également, comme nous l'avons dit, seule la méthode consistant en l'analyse complémentaire de ces deux aspects de la réaUté, seule la vision issue de la

la

superposition de ces deux

connaissance une perspective adéquate. Mais c'est également à cette situation que tiennent certaines difficultés. Théoriquement, on peut admettre que le chercheur, ayant à l'esprit cette complémentarité des aspects de la réaUté et des modes d'appréhension subséquents, appUquera toujours les deux méthodes, visant à une synthèse

spécifique. En pratique cependant, le processus de la connaissance scientifique

ne se déroule

que la science à d'abord dû se développer et accumuler maintes expériences avant que les chercheurs puissent procéder à une telle réflexion et atteindre ce degré de conscience métathéorique. La seconde est qu'un chercheur, même s'U possède déjà la conscience méthodologique requise, a tendance à se concentrer sur l'aspect de la réaUté qui, dans la situation donnée, attire plus particuUèrement son attention, à s'engager donc sur la pente qui le mènera à attribuer une- exclusivité effective au plan d'étude privilégié. Cette tendance

n'est pas uniquement de nature subjective, elle est également profondément enracinée dans les conditionnements objectifs de la connaissance scientifique. Certes, les deux aspects de la réalité forment un tout organique qu'on ne peut donc pleinement connaître qu'en appUquant les deux méthodes d'étude complémentaires, qu'en superposant les résultats des recherches dans une synthèse spécifique. Cependant, le processus réel de la connaissance possède ses propres lois. Ainsi, les deux plans d'étude sont non seulement liés entre eux, mais encore dépendent l'un de l'autre : on ne peut pas faire progresser

modes

de

saisie

de - la

réaUté

donne

à

pas ainsi, et ce pour deux raisons au moins. La première est

LE STRUCTURALISME EN TANT QUE COURANT INTELLECTUEL

91

les recherches génétiques si l'on n'a pas assez étudié la structure de l'objet qui nous intéresse ; d'autre part, une étude structurale exige un mimmum de savoir génétique, historique, permettant de connaître le système faisant l'objet de l'étude. De plus, ce savoir est graduel : à chaque nouveau palier atteint sur l'un des plans de l'étude, U faut atteindre le palier correspondant sur le second plan. D'où une certaine séquence dans le temps en ce qui concerne le développement de la connaissance tantôt sur le premier plan, tantôt sur l'autre. La connaissance ne peut pas progresser d'une manière égale sur les deux plans à la fois : U faut accumuler un certain savoir sur l'un des plans (en pratique, on commence par la connaissance de la structure de l'objet et des lois coexistentieUes qui lui sont propres) pour que le travail puisse avancer sur l'autre. C'est pourquoi nous voyons périodiquement que la connaissance est bloquée sur un plan, que ses possibilités sont épuisées, parce que le savoir accumulé sur le second plan est devenu trop restreint et empêche tout développement. L'attention des savants se concentre alors sur le plan « sous-développé » qui s'avère être plus intéressant, parce que plus

se prêtant finalement aux

fertile

« modes » intellectuelles. Ce ne sont donc pas des raisons subjectives, dont le snobisme, qui l'emportent (bien que le snobisme puisse y trouver son compte en tant que produit dérivé), mais bel et bien le besoin objectif de développer les études précisément sur ce plan de la connaissance de la réaUté. Par conséquent, il n'y a rien d'étonnant à ce que l'histoire des sciences soit une succession de périodes qui accentuent l'importance tantôt de l'un, tantôt de l'autre des deux plans d'étude ; une succession de périodes où prédominent les recherches tantôt structurales (synchroniques), tantôt dynamiques (diachroniques). C'est ce qui se produit le plus souvent dans les sciences

natureUes, en particuUer dans les sciences consacrées à la nature organique, où aux études de systématisation succèdent des études génétiques et évolutionnistes, suivies à nouveau d'un organicisme engagé dans l'étude des lois structurelles. Evidemment, nous simplifions et schématisons ici, mais nous pourrions certainement reconnaître les Ugnes maîtresses de notre idée dans tous les domaines de la recherche scientifique ; la courbe représentant la succession de ces différentes périodes ressemblant à une spirale. On pourrait même étudier la structure de cette dynamique de la connaissance, surtout après la belle tentative du même genre qu'a entreprise François Jacob dans sa Logique du vivant (Paris, 1970).

en

résultats plus

facUes à

atteindre,

Ce

que nous observons actuellement dans les sciences de la nature,

comme dans les sciences de l'homme et de la société, illustre à sa manière notre thèse générale : après une époque absolument dominée par la méthode génétique et historique, l'accent se déplace manifestement sur les études structurales. Si l'on comprend la complémentarité des deux méthodes, on ne peut douter un seul instant qu'il s'agit là non pas de nier la viabiUté de la méthode génético-historique, mais d'un déplacement temporaire de l'intérêt des chercheurs sur le plan structural de la connaissance. Et c'est pourquoi la critique des outrances et des excès constatés dans l'application de la méthode

92

ADAM SCHAFF

structurale dans son sens le plus large, n'impUque pas la négation de la valeur de cette méthode : ce dont U s'agit en tout premier Ueu, c'est de saisir son expansion actueUe dans son contexte et ses proportions véritables.

savoir si le

structuraUsme (au sens précédemment exposé de ce terme) a ouvert de nouveUes perspectives à la science, cela ne signifie pas, comme le proclament certains représentants extrémistes de ce courant, que ces perspectives

équivalent à l'infirmation des études génético-historiques, à la victoire d'un prétendu antihistoricisme qui éUminerait le point de vue dynamique en faveur du point de vue statique, synchronique. Aucun chercheur digne de ce nom ne peut prendre au sérieux ces « proclamations » qui relèvent de la mystification. Le structuraUsme ouvre de nouvelles perspectives dans la mesure où U perfectionne un instrument méthodologique adopté à une meilleure connaissance de l'un des aspects de la réalité, et à une nouvelle étape du développement des sciences. Ainsi, une méthode d'étude n'en éUmine pas une autre, mais, au contraire, dans le mouvement dialectique de la thèse et de l'antithèse, les deux méthodes alternatives préparent le terrain pour une nouveUe synthèse, pour un nouveau progrès de la connaissance du monde. Et si c'est dans ces termes qu'on envisage le problème, aucune école scientifique sérieuse ne peut s'opposer à ce tournant successif dans les méthodes d'étude

Si

la réponse

ne peut être que positive

à la question de

de

complémentaire, mais à approfondir la vision structurale du monde. Au contraire,

toute école se doit de mettre ce tournant à profit, et ceci concerne également le marxisme. La chose est évidente, et si je l'évoque, c'est parce que le différend actuel au sujet du rapport entre marxisme et structuralisme suit un cours qui, malheureusement, ne correspond pas toujours aux impératifs de la clarté et de la précision qui sont pourtant indispensables si l'on veut obtenir des résultats positifs.

la

réaUté, à

un tournant qui conduit non pas à

éUminer une méthode

b) Les facteurs subjectifs de la mode » du structuralisme.

En essayant de montrer d'abord les conditionnements objectifs de la « mode » du structuralisme, notre but était de dégager ce qui est rationnel et progressiste dans le courant structuraUste du point de vue du développement de la connaissance scientifique. Mais nous sommes loin de sous-estimer l'importance des déterminations subjectives de ce phénomène. Commençons par une question générale et, partant, d'une plus grande portée que les facteurs qui agissent sur un terrain Umité : dans le cas de la « mode » du structuraUsme, U s'agit d'un mouvement intellectuel spécifique dans les sciences humaines et sociales. Expliquons-nous. Comme nous l'avons constaté, l'étude des structures et des lois coexistentielles n'est pas une nouveauté dans les sciences naturelles, et personne ne criait à la « révolution » structuraliste ou au grand « tournant » alors que la chimie et la biologie, par exemple, pratiquaient des études de ce type depuis longtemps. L'affaire est devenue en quelque sorte pubUque, voire même a été reconnue comme un fait révolutionnaire, quand les sciences humaines et sociales ont été attirées dans l'orbite de

LE STRUCTURALISME EN TANT QUE COURANT INTEUECTUEL

93

la méthode structuraUste. Or, une fois de plus, le fait n'était pas entièrement nouveau : la psychologie de la forme {Gestaltpsychologie) avait introduit un structuraUsme particuUer dès le début du siècle : encore au XIXème siècle, Marx avait appUqué cette méthode et l'avait développée dans ses travaux sur l'économie et la sociologie. Pourtant, le structuraUsme n'a vraiment

commencé à devenir une « mode » qu'à

structurale de l'école de Prague, et cela pour des raisons biens définies. Dans les années trente, le structuraUsme de l'école phonologique était devenu un modèle pour les sciences humaines et sociales, non seulement parce que la nouveUe méthode avait permis d'atteindre des résultats indéniables, mais aussi parce qu'eUe avait réellement bouleversé un secteur des sciences humaines en lui conférant la forme d'une science exacte, égale de ce point de vue aux sciences naturelles. Or, U faut mettre ce fait en rapport avec le véritable traumatisme psychologique (rarement conscient, et encore plus rarement avoué pubUquement) des représentants des sciences humaines et sociales : leur nostalgie d'égaler les sciences naturelles et exactes du point de vue de la précision et de l'objectivité scientifique. Certes, avec plus ou moins de conviction, on proclame la spécificité des sciences humaines et sociales, et l'on s'en réclame, mais, dès qu'U se lève un espoir de dépasser cette spécificité (comme ce fut le cas à l'époque où le néo-positivisme lançait le langage de la

logique mathématique ou quand on essaya d'étendre les méthodes mathématiques en particuUer aux sciences sociales), les « modes » naissent, confirmant bel et bien l'existence du traumatisme en question. Dans ces conditions qui viennent s'ajouter aux besoins objectifs du développement de la science, U est naturel que le courant structuraliste, fort de ses résultats en linguistique, ait fini par s'étendre et devenir une nouveUe « mode ». Afin que cette « mode » s'installe, c'est-à-dire afin que le structuraUsme soit véritablement « intériorisé » en tant que méthode privUégiée d'étude dans le mUieu scientifique, le concours de plusieurs circonstances est donc nécessaire , les besoins objectifs du développement de la science, les aspirations des représentants des sciences humaines et sociales au degré de précision et d'empirisme des sciences naturelles (nostalgie comparable à l'envie du pénis dont souffrent les fiUes d'après Freud), etc. Mais à ces circonstances, U faut ajouter un facteur supplémentaire de caractère plus « local », sans quoi U

serait impossible

envahit certains pays, alors qu'eUe en épargne d'autres. Ainsi, par exemple, la manière néo-positiviste de l'analyse logique du langage scientifique avait entièrement contaminé la Pologne, alors que la France était restée à cet égard

C'est l'inverse qui se produisit dans le cas de

étonnamment exempte.

l'existentiaUsme : autant ce courant avait entièrement subjugué les esprits en France après la guerre, autant U restait en Pologne un objet d'intérêt plutôt exotique pour les phUosophes. Quand nous parlons aujourd'hui de la « mode » du structuraUsme, U y a Ueu d'examiner très attentivement de quel structuraUsme et de queUe « mode » U s'agit. Il est incontestable que le structuraUsme Unguistique (dans

partir des succès de la Unguistique

d'expUquer pourquoi

teUe

et telle mode inteUectueUe

94

ADAM SCHAFF

que ses

influences fondées ne disparaîtront pas d'aussi vite. Si, par exemple, on interroge un spéciaUste polonais des sciences humaines sur le statut du

structuralisme dans la pensée scientifique polonaise, celui-ci associera cette question avec le structuralisme linguistique (sous sa forme classique conférée par l'école de Prague, avec une éventueUe extension à Lévi-Strauss dans la

mesure

dernier appUque la méthode de ce structuralisme dans

ses diverses éditions)

triomphe

aujourd'hui

dans

le

monde et

ce

l'anthropologie), et son jugement sera certainement positif. Mais de là à l'ampleur du « structuralisme » en France et sa « mode », il y a très loin. En Angleterre, on ne peut même pas constater les quelques éléments de ce phénomène qui existent, en Pologne. On ne peut expliquer ces faits qu'en recourant à ce facteur « local » dont nous avons ci-dessus parlé. Essayons donc, du moins en surface, d'analyser en quoi consiste le conditionnement spécifiquement français de cette « mode » du structuralisme ; mode qui est précisément née en France d'où eUe a ensuite rayonné sur d'autres pays. En France, être structuraliste, c'était et c'est encore en partie aujourd'hui (bien que cette « mode », comme toutes les autres, après avoir atteint son apogée, se trouve actuellement en reflux) se soumettre en quelque sorte à une obligation intellectuelle. Dans le cas contraire, on était considéré comme un intellectuel «arriéré», «dépassé», « outdated » et, dans un certain sens, « Salonunfahig ». On le voit à la quantité de « structuralismes » qui foisonnent en France (alors que le structuralisme linguistique authentique a trouvé une très faible résonance dans la Uttérature et donc, probablement, dans la connaissance du sujet). On le voit non seulement aux travaux des adeptes du structuralisme, mais aussi aux écrits de leurs critiques, surtout quand les différends éclatent à l'intérieur de la famille marxiste au sujet de la légitimité et de l'interprétation du structuralisme dit marxiste. La pression - intellectuelle du structuralisme est si forte que même ses critiques en France seraient souvent considérés dans d'autres pays comme ses adeptes. Le miheu intellectuel français est incontestablement « influent », c'est-à- dire, entre autres, que s'il est ouvert aux influences, U les rejette ensuite avec une assez grande facUité. Il est vrai que la France est le pays qui, traditionnellement, lance la mode, qu'elle l'impose mais qu'elle la subit aussi. Dans le domaine intellectuel, ce phénomène est inquiétant dans la mesure où, dans une période de temps relativement courte, la France a lancé deux « modes » : d'abord l'existentialisme, puis le structuraUsme. Et, dans les deux cas, U s'agit non pas de produits originaux, mais de courants empruntés de l'extérieur et « vendus » de seconde main sous une forme que les véritables créateurs n'acceptaient pas. C'est là un phénomène psycho-social incontestablement intéressant et dont on devrait étudier les raisons, surtout en ce qui concerne le problème de la « mode » du structuralisme. Or, ces raisons ne semblent pas intéresser les chercheurs français et, faute peut-être de connaître toute la Uttérature française, je n'ai trouvé qu'une seule tentative d'analyser ce problème chez François Furet, Les Français et le structuralisme (22), ainsi

(22) Preuves, N. 192, février 1967.

LE STRUCTURALISME EN TANT QUE COURANT INTELLECTUEL

95

son livre Pour Marx (23), donnant

matière à réfléchir sur les questions soulevées ici. Voici comment je vois personnellement les choses. Après la guerre, parmi l'intelligentsia française radicale, deux courants philosophiques dominent et donnent le ton sur le plan aussi bien idéologique que méthodologique : le marxisme et l'existentialisme. Ce « partage » des influences amenait non seulement à des oppositions et différends, mais aussi à de spécifiques interactions et à des alliances. Jean-Paul Sartre dans le camp de l'existentialisme français, et Roger Garaudy, dans le camp du marxisme français, représentent personnellement le mieux ce réseau complexe de relations et influences réciproques. Dans les années cinquante, ces deux courants entrèrent dans une époque de crise, perdant peu à peu leur impact sur les intellectuels français. Le marxisme à cause du choc politique provoqué par la condamnation du stalinisme dans le mouvement ouvrier international ; on se détourna alors de la version dogmatique et déformée du marxiste,

proposée jusqu'alors et docilement acceptée. Quant à la crise de l'existentialisme, elle consistait plutôt en un épuisement de sa force d'attraction en tant que « mode » intellectuelle. Autant l'existentialisme avait séduit les intellectuels en donnant priorité à la problématique de l'individu, de sa liberté et de

l'histoire, alors que le marxisme dogmatique la rejetait

carrément, autant il devait décevoir par son subjectivisme qui ne pouvait pas

satisfaire les aspirations radicales d'un grand nombre d'intellectuels. La crise

que l'introduction

de

L. Althusser à

son rôle

dans

des deux

plus en plus béant. Et comme tout vide doit être rempli, dans le domaine des mouvements intellectuels également, on commença à chercher un nouveau courant : le terrain est psychologiquement prêt pour que s'y implante une nouvelle « mode ». Or le structuralisme se profile précisément à l'horizon, semblant apporter le « salut » aux fugitifs des deux camps. D'une part, la vision du paradis structuraliste d'une science objective s'offre aux marxistes déçus par « l'idéologie » (en réalité, par une idéologie concrète l'idéologie de type stalinien à laquelle ils croyaient et qu'ils servaient avec un

aveuglement exceptionnel) et qui aspirent à la science « pure ». Rien n'est plus caractéristique à cet égard que l'introduction d'Althusser dont nous avons déjà parlé, très souvent passée sous silence alors qu'elle est si éloquente. Déclaration de foi spécifique ou, si l'on préfère, testament idéologique, c'est un intéressant document pour la psychanalyse des « revirements » ou « replis » idéologiques des vieux marxistes qui aspiraient à quelque chose de nouveau, mais sont incapables de se débarrasser de leur ancienne peau. Quant aux existentialistes déçus par la stérilité des spéculations subjectives sur la liberté de l'individu, le structuralisme leur ouvrait une porte donnant sur le savoir objectif.

la même époque, d'où un vide intellectuel de

courants se situe à

Ainsi, la proposition

fut

agréée et la nouvelle

« mode » s'implanta,

d'autant plus qu'elle était transmise de seconde main et acceptée comme une philosophie et une idéologie spécifiques. Ce ne sont pas Troubetzkoi . et

(23) L. Althusser, Pour Marx, Maspero, Paris, 1967.

96

.

ADAM SCHAFF

Jakobson, avec la Unguistique structurale, qui frayèrent la voie au

Il y fut bel et bien introduit de seconde main, puisque à

pas ceUe des Structures

élémentaires de la parenté, dans lesqueUes l'auteur essayait d'appUquer les méthodes de la phonologie structurale aux recherches sur les rapports de

parenté, mais principalement à travers la médiation, beaucoup plus phUosophique et éloignée de l'original, de YAnthropologie structurale et des Tristes tropiques (les Mythologiques sont postérieures).

dépit des

déclarations, fut accepté en tant que phUosophie et idéologie. Diverses sont les variétés de ce courant en France : Lévi-Strauss représente autre chose que Foucault, Barthes autre chose qu'Althusser et les autres tenants du «

structuralisme marxiste ». Si l'on ne veut pas se borner à des généralités et s'arrêter sur une critique nihUiste, ce qui serait contradictoire avec notre récente analyse des conditionnements objectifs de la « mode » du structuralisme, chacun de ces courants demande à être examiné à part. En particuUer, du point de vue du marxisme, c'est Louis Althusser et l'école du « structuraUsme

plus nous intéresser. Mais U y a là matière à un

marxiste » qui doivent le nouveau chapitre.

structuraUsme en France.

travers la

médiation

de C. Lévi-Strauss,

même

Le vide

fut ainsi comblé avec le structuraUsme qui,

en

Traduit du polonais par Claire Brendel