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Réflexion

Le clou qui dépasse appelle le marteau

Par Nour-Eddine Boukrouh


noureddineboukrouh@yahoo.fr
«Les chocs dangereux à l’avenir risquent de venir de l’interaction de l’arrogance occidentale, de l’intolérance
islamique et de l’affirmation de soi chinoise.»
S. P. Huntington («Le choc des civilisations»)
Ce titre est la reprise d’un proverbe japonais qui a concentré dans cette image suggestive la philosophie sociale
des sociétés extrême-orientales modelées par la pensée bouddhique, confucéenne ou shintoïste. En gros, dans
cette culture, l’harmonie est opposée à la différenciation, le conformisme à la diversité, le monolithisme à la
pluralité et la société à l’individu, donnant tout naturellement lieu à travers leur histoire à des régimes politiques
dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ont été vigoureusement autoritaires. Dans les évènements qui ont éclaté
depuis les derniers jours de septembre à Hong-Kong, c’est cette philosophie de la vie qui est remise en question.
On trouve dans les sociétés façonnées par la culture islamique l’équivalent du proverbe japonais, en plus brutal :
«Les têtes qui mûrissent appellent le sabre», pour reprendre une formule remontant aux premiers temps de
l’islam dont l’auteur est Hadjadj ibn Youssef, le bras armé du despotisme omeyyade qui a «vendangé» des
centaines de têtes de ses coreligionnaires et failli raser La Mecque. Mais les deux types de sociétés n’ont pas fait
le même usage de cette philosophie autoritariste à travers l’Histoire. Le Japon, la Corée du Sud et la Chine, pour
ne prendre que ces pays-là, sont aujourd’hui de véritables démocraties, pour les deux premiers, et de grandes
puissances économiques et technologiques, pour les trois, tandis que les pays arabes sont tous sous-développés
en termes d’IDH, et la plupart d’entre eux sont entrés dans un processus de désagrégation dont personne
n’entrevoit les limites et qui pourrait nous happer si nous ne tirions pas les enseignements de ce qui se passe
autour de nous.
Dans le cas de la civilisation extrême-orientale, la société a sécrété ce principe pour s’édifier et se perpétuer à
travers les âges, tandis que dans les pays maghrébins et moyen-orientaux, ce sont les individus qui, à l’image
des islamistes radicaux de nos jours, le brandissent dans les grands moments d’intolérance pour abolir toute
société ne correspondant pas à leur vision sectaire. Les premiers ont fini par adapter leurs mentalités au monde
moderne, fait une place régulièrement élargie dans leur législation à la notion de droits de l’homme et tempéré les
mœurs qui ont produit ce proverbe, tandis que les seconds sont plus que jamais aspirés par un tourbillon
régressif aussi insensé que sanglant.
Au Japon, l’empereur a abdiqué toute prétention à la divinité et tout pouvoir politique au profit du parlement
nippon ; la Chine a instauré définitivement la république, et la Corée du Sud s’est dotée d’un pouvoir civil et
démocratique. En Afghanistan, au Pakistan, en Somalie, en Algérie, en Irak, en Syrie, en Libye, en Egypte, en
Tunisie, au Mali, au Nigeria, au Niger, etc, l’Etat moderne hérité de la colonisation, s’il n’a pas été mis à bas par
les armes du terrorisme, est sournoisement démantelé dans les esprits par l’idéologie salafiste.
Quel est l’intérêt de ce sujet pour nous qui, en tant que nation précaire, venons de faire le choix remarqué dans le
monde d’embarquer sur un navire sans capitaine pour une traversée en temps de tempête et, en tant que partie
intégrante de la culture islamique, nous nous enfonçons chaque jour un peu plus dans une cosmogonie
moyenâgeuse où il n’est obsessionnellement question que de volonté de Dieu, de droits de Dieu sur l’homme, de
devoirs de l’homme envers Dieu, de «demeure de l’au-delà», mais presque jamais de droits de l’homme, de
développement, de responsabilité historique ou du sort commun de l’humanité ?
Ce n’est pas à cause de la distance, vu le développement fabuleux des NTIC, que la «révolution des parapluies»
ne nous a pas captivés comme l’ont fait les mouvements de foule arabes en 2011. Ce n’est pas parce qu’ils ont
éclaté durant la semaine précédant notre rendez-vous annuel avec le mouton et ses joies qui ont paru cette
année particulièrement déplacées parce qu’elles ont coïncidé avec la décapitation d’un taxieur britannique, Allan
Henning, pour se venger de la politique de son pays, ou suivie quelques jours après de l’égorgement d’un
alpiniste français, Hervé Gourdel, malencontreusement fourvoyé chez nous. Les manifestations de Hong Kong,
loin de nos yeux et infiniment plus loin encore de nos cœurs fermés aux palpitations du monde non arabo-
musulman, ne pouvaient dès lors passionner nos médias.
L’explication à cette indifférence réside dans l’absence de résonnance culturelle de ces évènements en nous,
évènements dans lesquels les plus intelligents parmi nous ont dû voir un autre «printemps arabe» préludant à un
autre cycle d’«anarchie créative» en Asie. Nous sommes fatigués des révolutions démocratiques sans en avoir
jamais connu une seule depuis l’aube des temps. On nous en a dégoûtés à force de nous les décrire comme des
sources de désordre, de guerre civile, d’intervention étrangère, de destruction de l’intégrité territoriale et
nationale, mettant un soin particulier à occulter le succès des révolutions civiques qui ont eu lieu au cours du
dernier demi-siècle au Portugal, en Espagne et dans maint pays d’Europe de l’Est, d’Amérique latine et d’Asie,
libérant des centaines de millions d’hommes du despotisme pour les investir dans de fructueuses politiques de
développement.
La Chine avait déjà plusieurs problèmes hérités des vicissitudes de son histoire (Tibet, Taïwan, Xingjiang…). Un
nouveau vient d’apparaître, celui de Hong Kong, un territoire situé au sud-est de Canton, s’étalant sur une
superficie de 1100 km2 et associant une fine bande côtière et une minuscule île de la Mer de Chine. Ce territoire
avait été concédé avec sa population aux Britanniques en 1842, à l’époque où prévalait la philosophie
confucéenne, et restitué à la Chine en 1997 avec une population, ou à tout le moins une importante élite sociale,
celle qui est sortie dans la rue, acquise à la philosophie démocratique. C’est ce qui pose problème, c’est là que le
bât blesse. Le clou est là, bien saillant, mais les autorités chinoises ont jusqu’ici eu la sagesse de ne pas sortir le
marteau en dépit de leur crainte des conséquences que pourrait entraîner ce mouvement dans d’autres régions
de leur vaste pays.
La rétrocession de Hong Kong à la Chine s’est faite en douceur, par la voie diplomatique et sur la base d’un
accord signé avec la Grande-Bretagne en 1984. Juste après la signature de l’accord, Pékin a ouvert avec les
représentants de la colonie des pourparlers qui ont abouti à la rédaction d’une Loi fondamentale, entérinée par le
Parlement chinois en 1990.
Cette loi-cadre a institué la «région administrative spéciale de Hong Kong» jouissant d’un statut d’autonomie
jusqu’en 2047, échéance à laquelle il sera mis fin au principe dérogatoire de «Un pays, deux systèmes». Macao,
sur la côte sud de la Chine, sera rétrocédée par le Portugal aux autorités chinoises selon le même protocole en
1999 après une occupation qui aura duré 442 ans. Entre-temps, l’entité a le droit de disposer de sa propre
législation, de sa propre monnaie et d’un système politique reposant sur un Conseil législatif de 60 membres et
un chef de l’Exécutif. Une moitié des membres du Conseil est élue par la population et l’autre moitié par les
principales organisations socioprofessionnelles pour un mandat de quatre ans. C’est ce Parlement qui, à son
tour, élit le chef de l’Exécutif sur une liste de candidats agréée par Pékin. En parlant du Hong Kong d’aujourd’hui,
on parle de la troisième place financière mondiale, d’infrastructures aéroportuaires parmi les plus importantes de
la planète, d’une population de sept millions d’habitants dont le revenu annuel moyen est supérieur à 40 000
dollars (3 000 pour l’Algérien), d’un système éducatif aux normes internationales et d’universités parmi les
meilleures du monde… Attachés au modèle de vie acquis au cours des 150 ans de cohabitation avec les
Britanniques, des dizaines de milliers de manifestants dont une majorité d’étudiants sont sortis dans la rue, ont
occupé des espaces publics et lancé un mouvement de désobéissance civile pour revendiquer non pas des
avantages matériels, mais des changements institutionnels allant dans le sens d’avoir mieux que ce que leur ont
laissé les Britanniques et plus que ce que leur propose le gouvernement de Pékin. Un de leurs mots d’ordre était :
«Si l’on ne crie pas dans le silence, le silence nous anéantira.» Ce que veulent en substance ces contestataires,
c’est la démission de l’actuel chef de l’Exécutif et l’élection au suffrage universel direct du Conseil législatif et d’un
nouveau chef de l’Exécutif choisi par les électeurs et non adoubé par Pékin, demandes jugées irrecevables par le
pouvoir central. Le bras de force se poursuit dans une ambiance dangereuse quoiqu’aucune victime n’ait été
déplorée jusqu’ici.
Si la Chine continentale s’est convertie de son propre gré au capitalisme dans les années 1980 avec une réussite
économique qui a stupéfié le monde, elle n’a par contre rien changé au système politique communiste qui la
régente depuis 1949. On peut passer du communisme au capitalisme en quelques années avec des résultats
inespérés, et la Chine en est, encore une fois, le meilleur exemple. Mais une population n’ayant jamais connu le
communisme peut-elle avoir assez de 50 ans pour passer du libéralisme politique au parti unique, c’est-à-dire
accepter de chuter d’un système démocratique où les décisions sont prises au nom du plus grand nombre, au
«centralisme démocratique» où les décisions sont concentrées entre les mains des membres du Comité central
du parti unique ? L’éternité ne suffirait pas pour faire accepter un tel non-sens à une population qui n’a jamais
connu la chape de plomb communiste. Passe pour un peuple qui n’a connu que cela, mais où et quand a-t-on vu,
depuis la chute du mur de Berlin et l’écroulement de l’Union soviétique, une démocratie se transformer en
dictature ? Quel voyant accepterait délibérément de devenir aveugle ? Quel être humain riche aspirerait à devenir
pauvre ?
Il est difficile de prédire l’issue du face-à-face entre le clou et le marteau, mais ce serait une erreur d’y voir un
remake des évènements de la place Tiananmen.
Les étudiants et intellectuels pékinois qui, au printemps 1989, ont eu le courage de braver les chars pour
revendiquer la démocratie étaient une infime minorité dans l’océan humain chinois ; ils n’étaient pas regroupés
dans un territoire s’apparentant à un pays ; ils aspiraient à être délivrés du communisme et à le remplacer par un
ordre démocratique, alors que c’est le contraire qui est réservé aux Hongkongais qui ne rêvent pas la nuit, sous
leur couette, d’échapper aux griffes de la démocratie pour se refugier dans le giron consolateur du parti unique.
Ils ne conçoivent pas un avenir autoritaire après avoir baigné dans la démocratie ; ils ont goûté au fruit
paradisiaque, la liberté, et n’entendent pas se résigner au goulag. Est-il possible, à titre d’exemple, d’imaginer
des milliers de citoyens de Corée du Sud mettant en péril leur vie pour faire la «harga» vers la Corée du Nord ?
Les choix qui s’offrent au gouvernement chinois sont divers, et nul au monde n’est qualifié pour leur donner des
leçons car ce peuple et ses dirigeants ont réalisé depuis l’Antiquité et tout récemment encore de véritables
prouesses dans tous les domaines, hissant haut le génie de l’homme et contribuant à son progrès intellectuel et
technique. L’économie de Hong Kong représente pour la Chine un important atout et sa population une ressource
humaine éduquée, performante et compétitive.
La Chine est un mastodonte en termes de nombre et de positionnement géostratégique, de même qu’elle est une
gigantesque mosaïque culturelle. Tout autant que sa voisine, l’Inde, qui a gagné le titre de «plus grande
démocratie du monde» malgré la diversité de ses ethnies, de ses langues et de ses religions. Mais l’Inde n’a pas
une économie libérale et un système politique hérité de Staline. Aussi le bras de force entre le David de Hong
Kong et le Goliath de Pékin n’est-il que l’objectivation de cette contradiction non encore résolue par la Chine mais
qu’elle ne saurait maintenir ad vitam æternam si elle veut prendre toute sa place dans le monde multipolaire de
demain. L’image du coup de marteau sur la tête du clou est plaisante et vraie au sens propre. Le menuisier, le
charpentier, le cordonnier, le maçon, le maréchal-ferrant, le bricoleur, etc., le font quotidiennement et à bon
escient. Mais elle peut exprimer un crime, un mal, lorsque le coup de marteau s’abat, au sens figuré, sur la tête
d’hommes ou de peuples au nom d’un système politique obsolète, d’intérêts claniques, de la force brute, du
despotisme ou du fanatisme. C’est ce qu’a souvent fait l’arrogance occidentale, c’est ce que compte faire avec
résolution l’islamisme ignare, et ce à quoi ne doit pas pousser l’«affirmation de soi chinoise» pour que n’en résulte
pas un choc dangereux pour son avenir ainsi que le prédisait l’auteur du «Choc des civilisations». La plus vaste
stratégie de chasse au «clou qui dépasse» n’est plus l’apanage du communisme ; il a pratiquement disparu du
monde. Elle n’est plus celui des sociétés confucéennes ou shintoïstes ; elles se sont développées, libéralisées et
culturellement modernisées pour l’essentiel, mais elle est en voie de devenir le label, la marque déposée de
l’islam, en fait de l’islamisme. L’ère où on pensait, en ces termes ou d’autres, que «le clou qui dépasse appelle le
marteau» est en voie d’être définitivement close partout dans l’univers, sauf dans de larges pans du monde
musulman où on observe une furieuse envie d’œuvrer par le sabre à tout ramener, hommes, femmes, nature,
idées, apparences, à une désespérante uniformité sous l’autorité de zombies croyant fermement ressembler au
Prophète et reproduire ses actes. Il n’y a pas de mouvement civique qui vaille pour l’islamisme, ni d’idéal à
chercher à réaliser en dehors de l’Âge d’or des quatre premiers califes. Pour la majorité de ceux en âge de voter
dans les pays musulmans où le vote existe, la solution n’est pas à chercher dans l’avenir, elle est toute trouvée
dans le «salaf», dans la reproduction d’un idéal qui n’a presque jamais existé mais auquel la majorité croit et est
disposée à tenter l’aventure n’importe quand, n’importe où et à n’importe quel prix pour lui donner corps. L’avenir
ne nous interpelle pas, la liberté ne nous tente pas, seules nous séduisent les chimères de l’Etat islamique, seul
le passé nous parle et nous culpabilise, un passé mythifié, falsifié mais irrémédiablement dépassé. En octobre
1959, Malek Bennabi recevait en son domicile au Caire un groupe d’étudiants soudanais dont l’un lui demanda :
«Comment faire pour porter le message de l’islam au monde ?» Sa réponse fut : «Le monde n’attend pas notre
message islamique, mais tout message qui peut lui apporter du bien.
La question est donc de savoir si, dans la situation matérielle et morale de l’humanité actuelle, il y a une
nécessité fondamentale que l’islam peut satisfaire. Si cela est, je dirais que le monde attend notre message. Il y a
donc lieu de vérifier d’abord l’existence d’une telle nécessité...» (1) Une année plus tard, il notait dans ses
Carnets : «Les médecins doivent savoir par quel bout un cadavre commence à pourrir. Il est probable que si le
monde entrait en putréfaction un jour, sa pourriture commencerait par notre bout. C’est notre pourriture qui
pourrira le monde… Il est terrible de donner à un enfant un sécateur quand il n’a aucune notion de l’art de tailler
un arbre : il ne peut que mutiler l’arbre. C’est ce que nous faisons en ce moment» (2). Sécateur, marteau, sabre,
machette, «mahchoucha», tout cet attirail barbare n’est en l’occurrence que le prolongement d’une idée,
l’islamisme, son passage de l’état gazeux à l’état solide et létal.
Le calife des temps modernes est déjà là, c’est le chef de «Daech», et il a sommé l’ensemble des musulmans à
travers le monde de lui prêter allégeance sous peine d’apostasie et donc de sévices corporels. Des dizaines de
milliers d’hommes et de femmes de toutes les contrées la lui ont déjà accordée, tandis qu’une coalition
internationale s’est levée pour lui barrer la voie de l’«Etat islamique» et lui signifier que le clou qui dépasse
aujourd’hui dans l’édifice mondial c’est lui, un clou rouillé, pourri, qui ne sera pas enfoncé avec un marteau, mais
arraché avec un arrache-clou pour ne pas contaminer l’édifice de la civilisation humaine.
N. B.

- 1) Cf. Malek Bennabi : Mémoires d’un témoin du siècle : l’Enfant, l’Etudiant, l’Ecrivain, les Carnets, p. 373, Ed.
Samar, Alger 2006.
- 2) Cf. Nour-Eddine Boukrouh : L’islam sans l’islamisme : vie et pensée de Malek Bennabi, p. 520, Ed. Samar,
Alger 2005.

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