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Actes des congrès de la Société

des historiens médiévistes de


l'enseignement supérieur public

Les merveilles de la nature vues par Hildegarde de Bingen (XIIe


siècle)
Madame Laurence Moulinier-Brogi

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Moulinier-Brogi Laurence. Les merveilles de la nature vues par Hildegarde de Bingen (XIIe siècle). In: Actes des congrès de la
Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, 25ᵉ congrès, Orléans, 1994. Miracles , prodiges et
merveilles au Moyen Age. pp. 115-131;

doi : https://doi.org/10.3406/shmes.1994.1653

https://www.persee.fr/doc/shmes_1261-9078_1995_act_25_1_1653

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Laurence MOULINIER

LES MERVEILLES DE LA NATURE


VUES PAR HILDEGARDE DE BINGEN

SIÈCLE)

Autant le dire d'emblée : ce n'est pas pour les miracles que lui prêtent ses
hagiographes que la désormais célèbre abbesse allemande Hildegarde de
Bingen (1098-1 179), tenue pour sainte bien que jamais canonisée, a sa place
ici, mais pour l'originalité de sa vision de la Nature. Faisant sienne la
louange du Psalmiste, « Grandes sont les œuvres de Yahvé, Dignes d'étude
pour qui les aime » l, la sainte femme frottée de théologie a en effet glorifié
la Nature dans l'ensemble de son œuvre, et concilié amour de Dieu et désir
de savoir au point de composer, entre autres productions fort diverses, un
ouvrage de science naturelle intitulé Liber subtilitatum diversarum natura-
rum creaturarum, que nous connaissons aujourd'hui sous la forme de deux
traités, Physica et Causae et curae. Le regard porté par Hildegarde sur la
Nature est donc un regard à la fois curieux et émerveillé puisque la Création
n'était autre à ses yeux que l'ensemble des « merveilles de Dieu », les mira-
bilia Dei que chantent tous ses écrits. Fidèle en cela à l'enseignement du
Livre de la Sagesse, XI, 20 (Omnia disposuisti in mensura, numéro et
pondère suo), elle y voyait en effet un univers dominé par l'ordre, l'harmonie et
la proportion, comme en témoignent les longs développements consacrés
dans sa dernière œuvre, le Liber divinorum operum, aux proportions
régissant le cosmos ou encore le corps humain : la quatrième vision de cet ouvra-

1. Psaume 111, « Eloge des œuvres divines », La Bible de Jérusalem, Paris, Desclée de
Brouwer, 1975, p. 905.
1 16 Laurence MOULINIER

ge notamment 2, peut-être inspirée de Vitruve, propose de fait, selon Ildefons


Herwegen, un véritable « canon du corps humain » 3.

D'où le scandale que constituent les créatures dont l'existence semble


rompre l'harmonie du tout en allant apparemment contre le cours naturel des
choses, les monstra, portenta etprodigia dont Varron (Ier s. av. J.C.) avait
légué au Moyen Age l'ébauche d'une définition qui fut reprise, développée et
affinée par des auteurs chrétiens comme saint Augustin au IVe siècle et
Isidore de Seville au VIIe. Dans une perspective chrétienne, il n'est plus
possible en effet de tenir les monstruosités, comme le faisait Varron et, bien
avant lui, Aristote, pour une catégorie de faits contraires à la Nature : pour
saint Augustin par exemple, loin d'être des productions aléatoires, les
monstres font partie du vaste domaine des miracula. « Ils ne naissent pas
contre nature, puisqu'ils sont faits par volonté divine », renchérit Isidore qui
donne ainsi, dans ses Etymologies, la « première définition médiévale de la
monstruosité » selon Claude Lecouteux 4. Pour l'Occident médiéval, si des
monstres existent, c'est donc par permission divine ; reste à savoir ce qu'ils
représentent dans l'ordre divin, question que ne manque pas de se poser à son
tour Hildegarde en abordant ce thème en différents endroits de son œuvre.

Questions de vocabulaire

Deux difficultés se dressent face à qui veut étudier les vues de l'abbesse
en ce domaine, et tâcher de définir ce que recouvrent pour elle les notions de
« monstre », de « prodige » et de « merveille » ; la première tient aux
flottements de son vocabulaire, et l'on est loin par exemple de retrouver chez elle
un emploi fidèle de la triade monstrum, portentum et prodigium définie par
Varron et glosée par Augustin 5 ; le second écueil vient de son goût prononcé
pour l'implicite, en d'autres termes de l'usage fréquent qu'elle fait de « covert
categories » : incontestablement, plusieurs créatures se présentent dans son
œuvre comme prodigieuses, voire monstrueuses, sans que ces qualificatifs
leur soient pour autant expressément appliqués. Il faut se souvenir, enfin,

2. Cf. Hildegarde de Bingen, Le livre des œuvres divines, trad. B. Gorceix, Paris, Albin
Michel, 1982, notamment p. 93-102.
3. I. Herwegen OSB, « Ein mittelalterlicher Kanon des menschlichen Kôrpers »,
Repertoriumfdr Kunstwissenschaft, 32 (1909), p. 445-446.
4. Etymologiarum librixx, XI, 3, cité par C. Lecouteux, Les monstres dans la pensée
médiévale européenne, Paris, Presses de l'Université Paris Sorbonne, 1993, p. 10.
5. « On les appelle monstres, de monstro parce qu'ils présagent quelque chose, et "signes"
et "prodiges" d'après porîendo et porro dico, parce qu'ils annoncent et présagent ce qui va
survenir» (De Civitaîe Dei, XXI, 8, cité par C. Lecouteux, Les monstres dans la pensée
médiévale européenne, op. cit., p. 9).
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que la langue maternelle de Hildegarde était l'allemand, et que cette


spécificité linguistique peut expliquer son emploi sui generis d'un
vocabulaire ayant pour racine mir (miror, mirari, etc.), « qui implique quelque chose
de visuel » comme l'a pertinemment rappelé Jacques Le Goff :

« Quand les langues vulgaires affleurent, deviennent des langues littéraires, le


mot merveille apparaît dans toutes les langues romanes et également l'anglo-
saxon. En revanche, il n'existe pas dans les langues germaniques où c'est
autour de Wunder que se bâtira le domaine qui sera celui du merveilleux » 6.

L'abbesse distingue certes très nettement ce qui, dans la pensée


germanique, relève du Wunder (notion qui recouvre le miracle et la merveille) et
participe du divin, de tout ce qui est Zauber, et rejeté du côté du
diabolique 7 ; comme le fera encore au XVIe siècle Ambroise Paré, Hildegarde
condamne de fait les « faux prodiges », les artifices des démons et de leurs
suppôts qu'elle stigmatise entre autres dans le Scivias : de tels portenta sont
des signes trompeurs, fallaciter ostendunt, affïrme-t-elle à plusieurs
reprises8.

Le terme de prodigium est pour sa part fort peu employé, et n'apparaît


guère que pour évoquer les « prodiges accomplis par le Fils de Dieu » 9 ;
quant à mirabilia, il fait figure de terme générique pour désigner la
Création : fréquent dans l'œuvre théologique (ou visionnaire) de Hildegarde,
il n'est pas toujours clairement distingué de miracula, auquel il est tantôt
purement et simplement substitué, tantôt associé comme chez nombre
d'autres auteurs 10 ; elle évoque ainsi, toujours dans le Scivias, les mirabilia
miraculorum Sapientiae n. Rien, dans l'œuvre de l'abbesse, ne laisse donc

6. J. Le Goff, L'imaginaire médiéval, Paris, Gallimard, 1985, p. 19.


7. J. Grimm, Deutsche Mythologie, Berlin, Max Schroder Verlag, 1934, p. 241 : « Das
Wunder ist gôttlich, der Zauber teuflisch ».
8. Hildegardis Scivias, m, 11, cap. 29, éd. A. Fùhrkôtter, A. Carlevaris, Turnhout,
Brepols, 1978 (Corpus Christianorum Continuatio Medievalis, 43 et 43 A), t. 43 A, p. 593 :
quod quidam a diabolo decepti portenta in creaturis fallaciter ostendunt, sed eas in alium
modum transmutare non possunt, et : Et hanc ipsam artem deceptionis suae diabolus illis in-
fundit qui in ipsum confidunt, ita quod ipsi in hoc arte diversa portenta in creaturis secundum
voluntatem suant hominibus fallaciter ostendunt.
9. Scivias, m, 11, cap. 42, op. cit., p. 601.
10. Sur le caractère interchangeable des termes « miracle » et « merveille » chez certains
auteurs médiévaux, voir par exemple F. Dubost, « La pensée de l'impensable dans la fiction
médiévale », dans D. Boutet et L. Harf-Lancner (sous la direction de), Ecriture et modes de
pensée au Moyen Age (VUI'-XV siècles), Paris, Presses de l'Ecole Normale Supérieure, 1993,
p. 47-68, p. 57 : « Comment cerner la spécificité de ces deux termes au Moyen Age, alors que
les auteurs chrétiens les utilisaient assez fréquemment l'un pour l'autre ? ».
11. Scivias, II, 5, cap. 7, op. cit., p. 182.
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clairement entrevoir la distinction que proposera Gervais de Tilbury dans la


troisième partie de ses Otia imperialia, définissant les miracula comme tout
ce qui excède les forces de la Nature et doit être rapporté à la puissance de
Dieu, et les mirabilia, au contraire, comme des faits qui échappent à notre
savoir, même quand ils sont naturels 12 : chez elle, puissance de Dieu et
forces de la Nature ne sauraient être disjointes.

La Création toute entière est une merveille mais elle est extrêmement
variée, ce qui amène à se poser les questions suivantes : quel sens donner à la
rareté, à tout ce qui sort pour ainsi dire de l'ordinaire ? De tels phénomènes
portent-ils en eux, plus manifestement que les autres créatures, une marque
sacrée ? Montrent-ils plus nettement la présence de Dieu au sein de
l'Univers ? Enfin et surtout, quel nom leur donner, et peut-on à bon droit appeler
« monstre » ce qui est en son espèce ordinaire à la Nature ?

Chez Ambroise Paré par exemple, nous dit Jean Céard, le terme de
« monstre » convenait pour désigner aussi bien des êtres manquant à la
forme ordinaire de leur espèce que ceux qui avaient une propriété
remarquable, c'est-à-dire aussi bien les individus monstrueux que les espèces
monstrueuses, pour reprendre les distinctions de saint Augustin 13. Or, bien
qu'un tel distinguo ne soit nullement explicite chez Hildegarde, il faut y
recourir si l'on veut rendre compte du caractère tantôt négatif tantôt, au
contraire, positif qu'elle attache à ces êtres d'exception.

Evoquons tout d'abord les créatures qui manquent à la forme ordinaire de


leur espèce, auxquelles Hildegarde s'attache en deux endroits :
— Le Fragment de Berlin, pour sa part (texte attribué à Hildegarde mais
sujet à caution à plus d'un titre), envisage le cas d'un enfant né avec deux ou
trois têtes, ou un trop grand nombre de membres, et aborde la question de la
forme sous laquelle il ressuscitera. La cause de la monstruosité est ici
clairement désignée (propter peccata parentum suorum) et la réponse apportée
est semblable à celle que proposait saint Augustin au même problème au
dernier livre de la Cité de Dieu, dont de longues pages sont consacrées à la
résurrection des monstres : les corps seront rendus à la perfection, unam
tamen animam habet et in resurrectione in redis membris et in recta statura
resurget ut alius homo, affirme Hildegarde 14.

12. Cf. Gervais de Tilbury, Le livre des merveilles. Divertissement pour un Empereur
(Troisième partie), éd. A. Duchesne, Paris, Les Belles Lettres, 1992, p. 20.
13. Cité de Dieu, XVI, 8, cité dans Ambroise Paré, Des monstres et prodiges, édition J.
Céard, Genève, Droz, 1971, p. XXXV.
14. H. Schipperges, « Ein unveroffentlichtes Hildegard-Fragment », Sudhoffs Archivfiir
Geschichte der Medizin, 40 (1956), p. 41-77, p. 73.
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— Dans le traité Causae et curae d'autre part, second volet de l'œuvre


scientifique qu'on lui attribue aujourd'hui, elle raconte comment, avant le déluge,
les humains, oublieux de Dieu, qui se mêlaient aux bêtes furent transformés
en monstra ; Dieu déchaîna contre eux son déluge, en n'épargnant que
quelques fils d'Adam seuls dignes du nom de « fils de Dieu » 15.

Le thème des hybrides est également évoqué en plusieurs passages de la


Physica, comme dans la préface du « livre des poissons » où il est question
de poissons qui se mêlent à d'autres espèces 16 : ces unions bestiales ou
contre-nature ne produisent que des fruits monstrueux, et l'horreur
qu'inspirent les hybrides à Hildegarde (comme d'ailleurs à bien d'autres de ses
contemporains 17) trouve son point culminant dans un de ses ouvrages
visionnaires, le Liber vitae meritorwn, où les différents vices qu'elle fustige
sont personnifiés — peut-être sous l'influence de l'Apocalypse ? 18 — sous la
forme de créatures monstrueuses car composites, empruntant leurs organes
et leurs membres à autant d'animaux différents 19.

15. Beatae Hildegardis Causae et curae, éd. P. Kaiser, Leipzig, Teubner, 1903, p. 47 : Et
omne genus humanum in monstra transmutatum et transformatum, ita quod etiam aliqui ho-
mines secundum bestias mores et voces formantes constituebant currendo, ululando et viven-
do.
16. S. Hildegardis abbatissae subtilitatum diversarum naturarum creaturarum libri no-
vem (Physica, dorénavant cité sous ce seul titre), dans S. Hildegardis abbatissae opera omnia,
éd. J.P. Migne, Patrologie latine (désormais abrégé en PL), 197, col. 1117-1352, col. 1268 :
Et sicut homo naturam suam destituit, pecoribus se commiscens, ita etiam et pecora in aliud
genus suum se aliquando in commixtione ducunt. Et sic etiam pisces a génère suo in aliud
genus interdum in effusione seminis sui déclinant, et aliud genus extraneum generi suo produ-
cunt.
17. Voir par exemple les deux animaux monstrueux omant le fol. 225 v° de VHortus deli-
ciarum de Herrade de Hohenbourg (Herrade of Hohenbourg, Hortus deliciarum, éd. R. Green,
Londres-Leyde, 1979, vol. 2, pi. 147) ou la diatribe de saint Bernard, tonnant contre les
représentations de telles créatures sur les chapiteaux romans : « A quoi bon, dans ces endroits, ces
singes immondes, ces lions féroces, ces centaures chimériques, ces monstres demi-hommes
[...] ? Ici, l'on voit une seule tête pour plusieurs corps ou un seul corps pour plusieurs têtes ;
là, c'est un quadrupède ayant une queue de serpent et plus loin c'est un poisson avec une tête
de quadrupède... » (Apologia, XII, 28, trad. M.-M. Davy, cité dans M. Gaily, C. Marchello-
Nizia, Littératures de l'Europe médiévale, Paris, Magnard, 1985, p. 76).
18. Voir par exemple la description des sauterelles dans Apocalypse, 9, 7 (« Or ces
sauterelles, à les voir, font penser à des chevaux équipés pour la guerre ; sur leurs têtes on dirait
des couronnes d'or, et leur face rappelle des faces humaines ; leurs cheveux, des chevelures de
femmes, et leurs dents, des dents de lion » ; « elles ont des queues pareilles à des scorpions »,
etc.) ou celle de la Bête (Apocalypse, 13, 2) : « La Bête que je vis ressemblait à une panthère,
avec les pattes comme celles d'un ours et la gueule comme une gueule de lion » (citations
tirées de La Bible de Jérusalem, op. cit., respectivement p. 1826 et 1829).
19. Liber vitae meritorum dans Analecta sacra Spicilegio Solesmensi parata, éd. J.-B.
Pitra, t. 8, Nova sanctae Hildegardis opera, Mont Cassin, 1882, p. 7-244, par exemple p. 11,
« Verba joculatricis » : Tertia vero imago homini assimilabatur, excepto quod tortuosum na-
sum habebat, et quod manus eius ut pedes ursi erant, et quod pedes ipsius ut pedes grifonis
120 Laurence MOULINIER

La naissance contre-nature engendre des monstres, et ce constat


s'applique non plus à l'individu mais à l'espèce dans le cas des reptiles au livre VIII
de sa Physica : bien que le terme n'y figure pas, c'est toute l'espèce en effet
qui est présentée comme monstrueuse, au travers du récit « à mi-chemin
entre le mythe et l'explication scientifique » 20 que livre Hildegarde de
l'origine des reptiles.

S'inspirant de la Genèse comme des Métamorphoses d'Ovide, elle montre


que les serpents monstrueux existaient avant le déluge et y ont survécu : le
péché originel avait provoqué une première mutation de l'ordre des reptiles,
dont le « suc délicieux » s'était transformé en venin mortel « pour tuer
l'homme avec la permission de Dieu » ; un deuxième crime tout aussi atroce,
le meurtre d'Abel, appela un autre châtiment, et les serpents furent à nouveau
l'instrument de la vengeance de Dieu contre les hommes, « par la volonté de
Dieu ». Enfin, lors de l'accomplissement de la « divine vengeance » par le
déluge, ces vernies sont certes morts par suffocation dans les eaux, mais de
la décomposition de leurs cadavres dispersés sur la terre entière sont nés de
nouveaux reptiles du même genre 21.

Au niveau individuel comme à celui de l'espèce, les monstres que nous


venons de citer se caractérisent tous par l'aspect monstrueux de leur
naissance (la pire étant celle des reptiles, nés de la mort), mais il faut noter que
même les plus diaboliques en apparence de ces créatures, comme certains
serpents 22, n'ont vu le jour qu'avec la permission divine : Satan n'a pas le
pouvoir d'établir un autre ordre et, si Dieu a permis que soit produit l'ordre
monstrueux des reptiles, c'est afin de rappeler l'homme au sens de l'harmonie
du tout que ses œuvres mettaient en péril.

Les prodiges du monde animal

Venons-en à présent aux créatures qui se caractérisent non plus par un


défaut, mais par une propriété remarquable, qui force l'admiration de
l'homme qui les contemple. Parmi ces animaux extraordinaires, que
Hildegarde propose à l'émerveillement du lecteur, on trouve en premier lieu
des animaux qui étonnent par l'apparence de savoir qu'ils détiennent, qu'il

apparuerunt, ou p. 13, « Verba ignaviae » : Quinta vero imago velut humanum caput habebat
excepîo quod sinistra auricula eius ut auricula leporis erat, sed tamen tantae quantitatis quod
ipsa idem caput totum operiebat.
20. C. Lecouteux, Les monstres dans la pensée médiévale européenne, op. cit., p. 167.
21. Cf. Physica, vin, praefatio, op. cit., col. 1337-1338.
22. Cf. Physica, vin, op. cit., col. 1338 : vernies, qui in natura sua diabolicis artibus ali-
quantum assimilantur.
LES MERVEILLES DE LA NATURE VUES PAR HILDEGARDE 121

s'agisse de la belette capable de ramener à la vie ses congénères 23, de la


souris qui connaît certains petits cailloux aidant l'accouchement 24, du
vautour qui est « pour ainsi dire prophète » 25, des poissons à qui « Dieu a donné
une certaine science » des herbes qui leur garantissent la fécondité ou la
survie sans nourriture 26, etc.

Si « merveille » il y a ici, elle ne se définit pas tant du point de vue de


l'activité créatrice de Dieu qu'elle ne prend son nom de l'admiration que
suscitent ces animaux en l'homme : en fait, les animaux en question n'ont fait
que conserver un savoir, un contact direct avec la Nature que l'homme a
perdu avec la Chute.

Plus admirables du point de vue du Créateur et non plus de celui de


l'homme déchu sont sans doute les animaux dont les propriétés semblent
excéder leur nature ou paraissent sans grand rapport avec leur conformation :
l'existence d'animaux amphibies comme le castor, par exemple 27, prouve
que les créatures, tout en ayant une identité, ne sont pas enfermées et isolées
dans leur être individuel, mais liées par une continuité essentielle. Ainsi
Hildegarde souligne-t-elle que l'autruche, malgré ses ailes, a en elle la nature
des bestiae puisqu'elle court sans jamais voler 28, que le marsouin, par sa
manière de se nourrir (et sans doute aussi par le biais de l'étymologie), tient
de la nature des poissons et de celle des porcs 29, que la belette a dans sa
rapidité 30, de même que le perroquet dans son vol 31, quelque chose de la
vertu du griffon, que le griffon lui-même — et l'on retrouve ici en filigrane

23. Cf. Physica, vu, 38, « De Wisela », col. 1334.


24. Ibid., vn, 39, « De Mure », col. 1335.
25. Ibid., VI, 7, « De Vulture », col. 1290-1201 : velut propheta est.
26. Ibid., V,praefatio, col. 1268 : Deus autem in quibusdam piscibus quamdam scientiam,
secundum naturam suant et genus suum, dédit.
27. Cf. Physica, vn, 22, « De Bibere », col. 1329.
28. Ibid., VI, 2, « De Strusz », col. 1287. Voir ce qu'en dit Ambroise Paré au XVIe siècle:
« cet oiseau est diet Autruche, et est le plus grand de tous, tenant quasi du naturel des bestes à
4 pieds » (Des monstres et des prodiges, op. cit., p. 126).
29. Physica, V, 3, « De Merswin », col. 1273.
30. Ibid., vn, 38, « De Wisela », col. 1334 : et in velocitate sua aliquid de virtute grifonis
habet.
31 Ibid., vn, 38, « De Wisela », col. 1334 : et in velocitate sua aliquid de virtute grifonis
habet. Ibidem, VI, 32, « De Psittaco », col. 1300 : et aliquod de volatu grifonis et aliquod de
virtute leonis habet.
1 22 Laurence MOULINER

Isidore 32 — a « quelque chose de la nature des oiseaux et quelque chose de


la nature des bêtes » 33, etc.

Parmi tous ces animaux qui se distinguent par une propriété étonnante, il
faut bien sûr faire une large place à ceux qui se signalent par leur taille
gigantesque. Le gigantisme est en effet un motif qui tient à cœur à Hildegarde,
et l'importance qu'elle accorde au prodige de taille dépasse le cadre de son
œuvre scientifique. Dans la Physica, on le note d'emblée puisque l'ordre des
chapitres à l'intérieur de chacun des livres zoologiques semble refléter un
ordre de taille décroissant : chaque livre s'ouvre en effet sur l'animal le plus
gros de chaque catégorie, dans l'ordre le cetus, le griffon, l'éléphant et le
dragon (le plus grand de tous les serpents, ou même de tous les animaux
terrestres d'après Isidore 34).

Mais le motif du géant, et pas seulement dans le règne animal, semble


exercer sur elle une véritable fascination et traverse en fait l'ensemble de son
œuvre — attrait qui s'explique peut-être en partie par son appartenance à
l'aire germanique : selon C. Lecouteux en effet, c'est dans les pays de langue
allemande que le géant a fait l'objet des descriptions les plus détaillées 35.

Il est en tout cas rangé, dans cette aire culturelle, parmi les prodiges, les
portenta, comme le prouve par exemple le Summarium Heinrici (écrit
v. 1000-1020), «véritable ouvrage de référence en Allemagne au XIIe
siècle » 36, qui « reprend les traditions tératologiques attestées chez Isidore et
tente de donner pour chaque nom de monstre son équivalent allemand ». De
fait, l'intérêt majeur de ces gloses, toujours d'après C. Lecouteux, est de
montrer « la difficulté que rencontrent les auteurs médiévaux face à des
vocables qui n'existent pas dans leur langue » 37. On y lit ainsi, au chapitre
« De Portends » :

Portenta dicuntur quae transfigurantur ultra communem modum hominum


[...] Gigasriso 38.

32 Isidore de Seville, Etymologies livre XII, éd. J. André, Paris, Les Belles Lettres, p. 101 :
Gripes vocatur quod sit animal pinnatum et quadrupes.
33. Physica, VI, 1, « De Griffone », col. 1287.
34. Isidore de Seville, Etymologies livre XII, op. cit., p. 135 : Draco maior cunctorum ser-
pentium, sive omnium animantium super terram.
35. C. Lecouteux, Les monstres dans la pensée médiévale européenne, op. cit., p. 67.
36. M. Curschmann, « The German Gloses », dans Herrade of Hohenbourg, Hortus deli-
ciarum, op. cit., vol. 1, p. 63-80, p. 65.
37. C. Lecouteux, Les monstres dans la pensée médiévale européenne, op. cit., p. 25.
38. Summarium Heinrici, éd. R. Hildebrandt, Berlin-New York, De Gruyter, 1982, t. 2,
p. 28.
LES MERVEILLES DE LA NATURE VUES PAR HILDEGARDE 123

Penser le gigantesque

A l'époque où Hildegarde écrit, ce thème a déjà une longue histoire et est


voué à une fortune durable si l'on juge par les ouvrages et les commentaires
qu'il suscitera encore à la Renaissance, comme celui de Jean Chassanion 39.
n est également fort ambivalent, et la figure du géant oscille alors entre le
mal et le bien comme entre le mythe et l'histoire. Le géant n'était pas
seulement en effet un agrandissement de l'homme: monstrueux par sa taille
(désordre physique), il pouvait également être vu comme un représentant du
désordre métaphysique 40, et l'imaginaire médiéval semble avoir hésité,
selon Francis Dubost, entre deux interprétations, l'une « exaltante et positive »
et l'autre « démoniaque et négative ».

Dans la littérature médiévale, ce mythe originel — la révolte des géants


contre Dieu ou contre l'Olympe, au croisement entre la tradition biblique et
celle des Métamorphoses (I, 152) — trouva en effet un écho long et
contrasté : Isidore par exemple blâmait ceux qui croyaient pouvoir affirmer
par un passage de la Genèse l'existence de ces êtres fabuleux 41; d'aucuns,
comme Gautier Map, affirmaient que les géants avaient été anéantis par
Hercule ; d'autres enfin, comme au IXe siècle l'évêque de Bale Werner, dans
son Synodicus, soutenaient que Dieu avait envoyé le déluge pour les punir de
leur orgueil mais que certains avaient survécu et construit la tour de Babel 42
sous la direction de Nemrod que Dante fit figurer au chant XXXI de son
Enfer 43, et Chassanion, au XVIe siècle, prétendait lui aussi que le déluge
n'avait pas tout détruit 44.

39. J. Chassanion, De giganîibus, eorumque reliquiis, atque Us, quae ante annos aliquot
nostra aetate in Gallia reperte sunt, Bâle, 1580.
40. F. Dubost, Aspects fantastiques de la littérature narrative médiévale (XW -XIIIe s.).
L'Autre, VAilleurs, VAutrefois, Paris, Honoré Champion, 1991, p. 589.
41. Etymo., XI, 3 : Falso autem opinantur quidam ... praevaricatores angelos cumfiliabus
hominum ante diluvium concubuisse et exinde natos gigantes (cité par J. Berger de Xivrey,
Traditions tératologiques ou Récits de l'Antiquité et du Moyen Age en Occident sur quelques
points de la fable du merveilleux et de l'histoire naturelle, Paris, Imprimerie Royale, 1836,
p. 189). Cette version provenait vraisemblablement du Livre d'Enoch, apocryphe composé au
Ier siècle av. J.C. : « les anges devinrent amoureux des filles des hommes, s'approchèrent
d'elles et enfantèrent des géants » {Le livre d'Enoch, Paris, R. Laffont, 1975, p. 19, cité par F.
Dubost, Aspects fantastiques de la littérature narrative médiévale, op. cit., p. 607).
42. Cf. C. Lecouteux, Les monstres dans la pensée médiévale européenne, op. cit., p. 30.
43. Sur la place des géants dans l'œuvre de Dante, voir R. Lemay, « Mythologie païenne
et révélation chrétienne éclairant la destinée humaine chez Dante : le cas des géants », Revue
des études italiennes, Dante et les mythes, neUe s., 11 (1965), p. 237-279.
44. Cf. J. Chassanion, De Gigantibus, op. cit., p. 12.
124 Laurence MOULINIER

Un témoignage comme celui de Werner prouvait que tous les géants


n'avaient pas été anéantis lors du premier cataclysme et expliquait, à sa
façon, leur existence au Moyen Age, d'après C. Lecouteux. De fait, contre
ceux qui tendaient à faire des géants des monstres d'autrefois « appartenant à
des terreurs coupées de leur impact originel », tout au long du Moyen Age,
des « découvertes » — et ce depuis saint Augustin — mettaient au jour les
restes d'hommes monstrueux par leur taille : ainsi, au IXe siècle, le Liber de
monstris racontait qu'on avait découvert les os du géant Hygelac, roi des
Gètes (480-520), vers 1240 Thomas de Cantimpré rappelait l'exhumation à
Saint-Etienne, près de Vienne, des restes de Theutanus, ancêtre éponyme des
Teutons 45 et à la Renaissance, Chassanion attestait de semblables
découvertes dans la région de Bordeaux 46.

Le thème des géants gardait donc une certaine actualité, notamment à la


cour d'Angleterre, où se développa au XIIe siècle la légende de l'origine du
peuple et de la lignée des souverains anglais : Giraut de Barri, à la toute fin
du XIIe siècle, évoquait ainsi les géants d'Irlande dans sa Topographia
Hibernica 47, et au XIIIe siècle, le récit des Grands Géants mettait en scène
Brutus, descendant d'Enée et premier conquérant éponyme de la (Grande)-
Bretagne, qui aurait trouvé, dans l'île, des géants que les Troyens
exterminèrent. Reprenant un motif développé dans le Roman de Brut de Wace un
siècle plus tôt, ce récit anonyme liait donc aussi, mythiquement, par le biais
des géants, l'Angleterre à l'Antiquité grecque 48.

La fondamentale ambivalence de ce thème ne manque pas non plus de se


retrouver dans l'œuvre de Hildegarde : le terme de gigas apparaît doté d'une
valeur laudative dans un de ses poèmes où il sert de comparant à saint
Matthias 49 ainsi que dans le Liber vitae meritorum où il désigne la vis
divinitatis50, ou encore le Fils de Dieu 51 ; dans une autre vision du même
livre, comme d'ailleurs aussi dans le Livre des œuvres divines, Dieu lui-
même lui apparaît sous la forme d'un géant, tel qu'il est souvent présenté

45. Cf. C. Lecouteux, Les monstres dans la pensée médiévale européenne, op. cit., p. 16.
46. J. Chassanion, De Gigantibus, op. cit., p. 25 : Sed neque nostra haec aetas suis gigan-
tibus caruit.
47. Cf. Giraldi Cambrensis Opera, éd. J.F. Dimock, Londres, 1867, vol. 5, Topographia
Hibernica, p. 1-204, p. 141 et 144.
48. Cf. M. Gally, C. Marchello-Nizia, Littératures de l'Europe médiévale, op. cit., p. 100.
49. Louanges, trad. L. Moulinier, Paris, La Différence, 1990, n° 72, « De sancto
Matthia », p. 104 : Tune Matthias per electionem Divinitatis / sicut gigas surrexit.
50. Liber vitae meritorum, op. cit., p. 238 : Ego vis divinitatis - gigas magnus in virtute
super omnem hominem processi.
51. Ibid., p. 158 : Tune idem Filius Dei exultavit, et in altitudine divinitatis, ut gigas, hoc
in gaudio suo habuit, quod nec timor nec dubium in ipso erat.
LES MERVEILLES DE LA NATURE VUES PAR HILDEGARDE 125

dans l'Ancien Testament 52, sans que le mot gigas figure pour autant dans le
texte de la visionnaire 53. Mais dans ce même Liber vitae meritorum, un vice
comme l'envie prend la forme monstrueuse d'un hybride qui présente entre
autres des traits de gigantisme humain 54. Dans le Scivias, la figure de
Goliath est également négative, et symbolise le diable dans son orgueil 55 ;
en outre, une lettre de Hildegarde au patriarche de Jérusalem 56 met en scène,
dans un passage fort obscur (dont je me demande si la source n'est pas
l'œuvre des Mythographes du Vatican) 57, la lutte des géants et des aigles,
qui se termine par la victoire de ces derniers grâce à l'intervention du soleil.
Les géants y font donc figure d'engeance à combattre.

Le géant des mers

Les géants humains pouvaient être vus comme des êtres portés à un
certain nombre de désordres ultérieurs et représenter entre autres, y compris, on
l'a vu, pour Hildegarde, les dangers auxquels mène l'orgueil ou la démesure
humaine ; mais en était-il de même pour le monde animal ? En d'autres
termes, les géants animaux, ces créatures énormes constituées uniquement de
force physique, étaient-ils perçus à leur tour comme un danger pour
l'équilibre de la nature, pour l'ordre de la Création ?

52. Voir entre autres les Psaumes, notamment 18, 10 (« II inclina les cieux et
descendit ») ; 95, 3 (« Car c'est un Dieu grand que Yahvé, un Roi grand par-dessus tous les dieux ») ;
97, 9 (« Très-Haut sur toute la terre, surpassant de beaucoup tous les dieux ») ; 144, 5
(« Yahvé, incline tes cieux et descends »), etc. (trad. La Bible de Jérusalem, op. cit., passim).
53. Liber vitae meritorum, op. cit., p. 17 : Virenim iste tantae proceritatis, quod a summi-
tate nubium coeli usque ad abyssum pertingit, Deum désignât.
54. Ibidem, p. 107 : Secundam autem imaginem monstruosam formam habentetn vidi,
cuius caput et scapulae ac brachia homini aliquantum assimilabantur, exceptis manibus,
quae ut manus ursi erant ; sedpectus et venter ac dorsum ipsius humanum modum in grossi-
tudine excedebant.
55. Scivias, III, 1, cap. 18, op. cit., p. 346 : Et sicut Goliath surrexit ad despectum David,
ita erexit se diabolus in praesumptionem in semetipso, volens similis esse Altissimo.
56. Epistola XXII, PL, 197, col. 179 : Altéra via plena aedificiorum erat in quibus aquilae
et alia volatilia habitabant. Altéra autem magnae optionis plena fuit, in qua gigantes concur-
rerunt, qui contra aquilas istas et caetera volatilia pugnabant sed eis praevalere non pote-
rant. Tune sol processit, et in extremo brachio suo aureos clypeos habuit, et contra gigantes
illos pugnavit.
57. Mythographi Vaticani 1 et 11, éd. P. Kulcsàr, Turnhout, Brepols, 1987 (Corpus
Christianorum Continuatio Medievalis, 91c), Mythographus I, 11, p. 6 : Fabula Titanarum,
Gigantum : Iupiter autem auxilio aquilae, que fulmina sibi portans ministrat, eos devicit et in
Ethna conclusit absque uno Titane, id est sole, et Mythographus il, 5, p. 100 : Aquila ...
Fingitur etiam in bello gygantum Iovi arma ministrare.
126 Laurence MOULINER

On sait que l'Histoire naturelle de Pline et le Physiologus, répertoire de


merveilles animalières peu à peu complété au cours des siècles au gré de ses
traductions et transmissions, jouèrent un rôle fondamental dans l'histoire de
la tératologie de l'Occident médiéval, qui y puisa largement. Hildegarde elle-
même eut connaissance de ces œuvres, directement ou non, et plusieurs
chapitres de sa Physica en portent l'empreinte, plus ou moins reconnaissable.
Nous passerons donc assez rapidement sur les notices consacrées aux trois
géants du règne animal que sont le griffon, l'éléphant et le dragon, animaux
fabuleux ou exotiques dont elle donne un traitement encore très tributaire de
ses sources 58, malgré son habileté à les transformer et à y introduire parfois
des éléments nouveaux. Notons toutefois que l'éléphant, comme la
« baleine », fait figure de géant positif dans le monde animal : l'un comme
l'autre ont un coït chaste et donc agréable à Dieu, car ils n'engendrent qu'un
petit à la fois (Hildegarde porte ailleurs un jugement très négatif sur les
animaux «qui pullulent», gêner ando fetus multiplicant 59), ce qui revient à
mettre en rapport leur grande taille et leur faible taux de reproduction.

Toute notre attention se concentrera désormais sur le cas du cetus : en


effet, les chapitres traitant respectivement du cetus, du griffon, de l'éléphant et
du dragon mettent tous en avant lafortitudo, la force physique de l'animal en
question, liée à sa taille, mais seule la notice « De Cete » s'interroge sur la
signification de l'existence d'un être aussi monstrueux par sa taille au sein de
la Création, et donne à cette question une réponse qui n'a pas, à ma
connaissance, de précédent ou de postérité pendant tout le Moyen Age.

Mal connu, le monde marin fait peur aux terriens et nourrit un certain
nombre de leurs fantasmes. Comme l'expliquait Hraban Maur au IXe siècle,
si les poissons ont été nommés après et d'après les animaux terrestres, c'est
qu'ils ont été vus et connus plus tard 60. Or, de même que l'Occident
médiéval connaissait somme toute peu de reptiles et que les serpents connus par les
écrivains romains étaient devenus des dragons sous la plume de leurs
successeurs, de même certains animaux marins comme la baleine, le phoque ou le
marsouin avaient subi un traitement analogue pour se transformer en
belluae 61. Au sein de ce monde marin, obscur et inquiétant, la baleine était
toute désignée, par ses proportions gigantesques, pour devenir et rester, de-

58. Pour une étude détaillée des rapports entre la Physica et la littérature dont elle a pu
s'inspirer ou au contraire s'affranchir, notamment le Physiologus, je me permets de renvoyer
au chapitre VI (« Sources et influences ») de ma thèse, L'œuvre scientifique de Hildegarde de
Bingen, Université de Paris vm, 1994, ex. dactyl., vol. 2, p. 322-404.
59. Cf. Physica, VU, praefatio, col. 1312.
60. Cf. Hraban Maur, De Universo sive de rerum naîuris libri vigenti duo, éd. J.P. Migne,
PL, 111, lib. vm, cap. 5, « De Piscibus », col. 237.
61. C. Lecouteux, Les monstres dans la pensée médiévale européenne, op. cit., p. 11.
LES MERVEILLES DE LA NATURE VUES PAR HILDEGARDE 127

puis le Livre de Jonas, le monstre marin par excellence, pendant tout le


Moyen Age et même au-delà : pour Ambroise Paré, la baleine est toujours
« le plus grand monstre poisson qui se trouve en mer » et les planches
illustrant le livre consacré aux monstres marins par Conrad Gesner dans ses
Historiae animalium libri IV sont souvent, par leurs proportions démesurées,
de véritables figures de cauchemar 62.

Signalons ici que selon les auteurs médiévaux considérés, le terme de


cetus (et ses descendants immédiats dans les langues romanes, notamment en
ancien français 63), qui servait à désigner le poisson de Jonas dans l'Ecriture,
peut être pris pour un strict équivalent de « baleine », ou signifier plus
généralement « cétacé, monstre marin », alors qu'Isidore de Seville distinguait le
cetus, héritier du pluriel grec xfjToC, de la ballena, associée au verbe
pdXÀEiv, « jeter » par une fausse étymologie (distinguo que le Summarium
Heinrici, pour sa part, reproduisit fidèlement en traduisant le premier terme
par walirun et le second par wal 64) :

Ballenae sunt inmensae magnitudinis besiiae,

écrivait Isidore, et

Cete dicta ... ob immanitatem ; sunt enim ingentia genera beluarum et aequa-
lia montium corpora 65.

Que l'on opte pour une traduction de cetus par « baleine » ou « cète », il
s'agit dans les deux cas d'évoquer des espèces gigantesques et, puisque
Hildegarde reprend le terme de cetus associé à Jonas dans l'Ecriture, et par
Isidore lui-même 66, nous le rendrons par « baleine », désignation courante
du poisson de Jonas.

XCVllv0
62. Voir
et xcvni
par exemple
de la version
les planches
allemandeillustrant
du Liberlapiscium
sectionde
« Allerlei
Gesner parue
Wallfischen
en 1575,
» après
aux fol.
sa
mort (Fischbuch, Dos ist ein Kurtze doch vollkommene Beschreybung aller Fischen...newlich
durch S. Cunradt Forer.. An dos Teiitsch gebracht, Zurich, C. Froschover, 1575).
63. L'emploi de ceti par Philippe de Thaon est attesté en 1 1 19, et traduit par « grand
poisson de mer, baleine » par A.-J. Greimas, signification que l'on retrouve clairement au xme
siècle chez Brunetto Latini qui écrit :« Le cète est un grand poisson que la plupart des gens
appellent baleine » (Brunetto Latini, Livre du Trésor, trad. G. Bianciotto dans Bestiaires du
Moyen Age, Paris, Stock, 1980, p. 176). Dans le Roman d'Aeneas, en 1160, le terme de cetus
désigne en revanche, toujours selon A.-J. Greimas, un monstre marin indéterminé (cf. A.-J.
Greimas, Dictionnaire de l'ancien français jusqu'au milieu du XIVe siècle, Paris, Larousse,
1980, p. 98).
64. Summarium Heinrici, op. cit., p. 63.
65. Etymologies livre XII, op. cit., p. 187.
66. Ibid. : qualis cetus excepit Jonas.
128 Laurence MOULINIER

Du monstre marin à la merveille de Dieu

Indépendamment des problèmes posés par son identification, la baleine


est vue en général au Moyen Age comme un monstre effrayant, et affectée
d'une valeur fortement négative, dans la réalité comme dans la littérature qui
lui fait une place. Un chroniqueur comme Raoul Glaber rapporte ainsi que,
juste après l'apparition d'une baleine dans les parages de Berneval, en Seine-
Maritime, la guerre s'est allumée « sur toute l'étendue du monde occidental »
et confère donc à cet animal une valeur de présage éminemment funeste 67 ;
quant à la littérature qui brosse le portrait de la baleine non plus d'après des
choses vues mais d'après des choses lues, elle porte durablement l'empreinte
de la tradition issue du Physiologus, qui prêtait à la baleine deux principaux
traits négatifs : on racontait notamment à l'envi comment les marins, trompés
par la taille de l'animal, la prenaient pour une île et y accostaient pour leur
plus grand malheur, et cet épisode tragique ne connut guère qu'une version
comique, au Xe-XIe s., dans la Navigatio sancti Brandani, où les moines,
après un bain forcé, se tirèrent d'affaire sans le moindre mal 68. La seconde
« nature » que l'on attribuait à la baleine était la douceur de son haleine,
piège qui lui permettait d'attirer à elle et de dévorer ainsi ses victimes, les
petits poissons.

Le souvenir de la mésaventure de Jonas pesait fortement sur ce portrait


stéréotypé : dans son ventre, nous dit Brunetto Latini après Isidore de Seville
et bien d'autres, « Jonas s'imaginait être arrivé en enfer à cause de la
grandeur du lieu où il se trouvait » 69. La baleine fut durablement interprétée
comme une figure du diable, et le suave parfum se dégageant de sa gueule,
assimilé à la séduction et à la tromperie du démon et des hérétiques dévorant
les gens de peu de foi 70.

D'ailleurs, même chez les auteurs les plus soucieux d'objectivité et


apparemment affranchis de l'interprétation moralisante héritée du Physiologus
comme Albert le Grand, la baleine reste un monstre dont la description
n'évite pas tout dérapage vers le fantasme et l'exagération : « Le cetus est le

67. Cf. P. Rousset, « Le sens du merveilleux à l'époque féodale », MA, 62 (1956), p. 25-
37, p. 29.
68. F. Dubost, Aspects fantastiques de la littérature narrative médiévale, op. cit., p. 458 ;
voir aussi à ce sujet J. Le Goff, « Le merveilleux nordique médiéval », dans S. Deven (sous la
direction de), Pour Jean Malaurie, 102 témoignages en hommage à quarante ans d'études
arctiques, Paris, Pion, 1990, p. 21-28.
69. Brunetto Latini, Le livre du Trésor, op. cit., p. 176. Cf. Isidore, Etymologies livre XII,
op. cit., p. 187 : cuius alvus tantae magnitudinis fuit ut instar obtineret inferni, dicente
Propheta : « Exaudivit me de ventre inferni ».
70. Cf. Il Fisiologo, éd. F. Zambon, Milan, Adelphi, 1975, 3e éd. 1990, p. 56.
LES MERVEILLES DE LA NATURE VUES PAR HILDEGARDE 129

plus grand poisson qu'on ait jamais vu », commence ainsi à son tour le grand
Albert, pour en arriver à une évocation totalement irréaliste des yeux et des
« cils » du monstre :

« ses yeux sont très grands (l'orbite d'un seul œil peut contenir quinze
hommes, parfois même vingt) » 71.

On n'est pas loin, dans ce texte, du xrjxrj qui engloutissait des navires
entiers dans les « Histoires vraies » composées par Lucien de Samosate au Ile
s. après J.C. 72 et certes, chez Hildegarde aussi, le cetus a toutes les
caractéristiques du monstre, bien que, là encore, le mot n'apparaisse pas. Ce n'est
pas seulement un poisson, nous dit-elle, il a aussi « la nature des bêtes
sauvages comme le lion et l'ours » :

« du fait de sa nature de poisson, il vit dans les eaux, et du fait de sa nature de


bête sauvage, il atteint une taille immense (crescit in magnitudinem) » 73.

Outre son gigantisme, la force, la férocité et la voracité, voire le caractère


dévastateur de l'animal (in ferocitaîe se hac et Mac movet, et quidquid ei
tune occurrit furendo dévastât aut dévorât) contribuent à en faire un monstre
particulièrement effrayant pour l'homme, comme le prouve l'emploi des
termes horror et horribilis. L'existence d'une telle créature pose problème, et
Hildegarde va tenter de lui donner un sens en combinant deux approches,
l'une naturaliste ou scientifique, l'autre théologique mais qui prend le con-
trepied de l'interprétation alors couramment admise.

Elle commence par montrer que sa taille étonnante est en réalité tout à
fait conforme à la Nature : comme plus tard chez Ambroise Paré, la mer
apparaît ici comme un inépuisable réservoir de vie 74, un milieu éminemment
vital qui explique que les animaux qui y demeurent puissent atteindre une
taille gigantesque ; est donc ébauché ici un raisonnement que Jérôme
Cardan, dans son traité De Subtilitate, portera à son terme en écrivant que
« la mer est toute vitale et pleine de monstres » et que « les bestes sont
grandes aus eaus, principalement en la mer ... parce qu'en l'Océan la chaleur
et l'humeur servent à l'augmentation et la saline à la conservation » 75.

71. Trad. L. Moulinier, « Les baleines d'Albert le Grand », Médiévales, 22-23 (1992),
p. 117-128, p. 120.
72. Cf. Luciano di Samosata, Storia vera, trad. U. Montanari, Rome, Tascabili Newton,
1994, p. 45.
73. Physica, V, I, « De Celé », op. cit., col. 1269.
74. Cf. Ambroise Paré, Des monstres et des prodiges, op. cit., p. XL.
75. Jérôme Cardan, De la subtilité, trad. fr. Richard Le Blanc, Paris, 1556, fol. 224v.
1 30 Laurence MOULINIER

Puis Hildegarde avance une idée extrêmement novatrice en soulignant


l'utilité de la baleine :

« si elle ne faisait pas diminuer le nombre des poissons en les mangeant et en


les dévorant, les voies de la mer seraient encombrées par leur multitude » 76.

Magistral retournement de l'opinion alors en vigueur : à l'image du


monstre qui rend périlleuse pour les hommes la navigation en mer,
Hildegarde oppose celle de l'animal régulateur, sans lequel au contraire la
mer ne serait pas pervium, pratiquable. Par cette idée tout à fait originale, qui
préfigure la notion de chaîne écologique, Hildegarde montre que la baleine,
loin d'aller contre le cours de la Nature, contribue à maintenir l'équilibre de
la création : comme l'écrit J. Céard, un tel animal, apparemment « en marge
du cours habituel des choses », révèle a contrario « la chaîne extrêmement
solide des causes et des effets qui conduit de la première cause aux plus
humbles "effets de nature" constatables parmi nous » 77.

La baleine n'est en effet rien de moins, aux yeux de Hildegarde, que le


signe manifeste de cette première cause, à savoir la puissance de Dieu :

« Car Dieu, en créant toutes les espèces d'animaux, en a fait quelques-unes


dans lesquelles il fait apparaître sa propre force ; c'est ce qu'il a fait dans le
cas de ce poisson » 78.

Aux antipodes de la diabolisation de la baleine, Hildegarde la présente au


contraire comme un animal divin, et ennemi du diable, qu'elle combat grâce
à son fameux souffle :

« voilà pourquoi ce poisson perçoit de temps en temps les attaques du diable


et projette son souffle contre lui. [...] et les esprits aériens redoutent sa force
et le fuient, car, lorsqu'il sent autour de lui quelque chose de diabolique, il
contracte sa peau, se donne un aspect terrifiant et envoie des souffles
effrayants contre ce phantasme » 79.

Rien d'étonnant, dès lors, à ce que la chair de ce « poisson » fasse figure


de véritable panacée dans la perspective médicale qui intéresse Hildegarde :

76. Hildegarde de Bingen, Le livre des subtilités des créatures divines (Physique), trad. P.
Monat, Grenoble, Jérôme Millon, 1989, vol. 2, p. 90.
77. J. Céard, La Nature et les Prodiges. L'insolite au XVIe siècle en France, Genève, Droz,
1977, p. 37.
78. Hildegarde de Bingen, Le livre des subtilités des créatures divines (Physique), op. cit.,
vol. 2, p. 92.
79. Ibid.
LES MERVEILLES DE LA NATURE VUES PAR HILDEGARDE 131

la fin du chapitre énumère de multiples maladies qu'elle est capable de


guérir, et couronne ainsi un double retournement de la tradition. Hildegarde
renverse en effet de deux manières la leçon du Physiologus : comme lui, elle
évoque la baleine en relation avec la navigation, mais, loin d'accorder même
une mention à l'épisode de l'île, elle montre que la baleine est somme toute
une bénédiction pour ceux qui naviguent ; comme lui aussi, elle évoque le
diable à son sujet, mais pour montrer qu'elle en est l'ennemi acharné.

Dans une Création toute entière merveilleuse puisqu'œuvre de Dieu,


Hildegarde s'attache donc à certaines réalités plus étonnantes que les autres
et dont le sens reste caché à la plupart des hommes, et en particulier aux
animaux prodigieux par leur taille et par leur force. Dans le créé, « c'est la
divinité et elle seule qui s'exprime », et, « n'étant soumise à aucune
néces ité », elle peut s'exercer en apparence contre l'ordre de la Nature 80. Or le cas
de la baleine montre bien qu'il faut opérer une véritable traversée des
apparences pour atteindre le sens caché de certains êtres, dont Hildegarde,
comme l'indique le titre de son œuvre scientifique, a entrepris de révéler les
« subtilités » en forçant les secrets que Dieu a inscrits dans leur
conformation. Pour paraphraser saint Augustin, on peut dire que seuls ceux qui,
contrairement à Hildegarde, ne peuvent voir l'ensemble de la création et sa
beauté sont « choqué[s] de l'espèce de difformité de telle partie dont il [s]
n'aperçoi[ven]t pas le rapport et le concours » 81. De fait, un « monstre »
comme le cetus concourt à l'ordre du monde et, partant, à sa beauté, et loin
d'être une simple curiosité ou aberration nuisant à son harmonie, il atteste au
contraire la profonde solidarité du Tout. Dieu n'a en effet pas voulu
seulement montrer sa force à travers cet animal monstrueux, il a également permis
que la Création toute entière, et en particulier l'homme qui en est le centre,
en tire bénéfice : outre qu'elle rend possible la navigation en régulant le
monde des eaux, la baleine permet à l'homme de lutter contre les dangers
physiques et moraux qui le guettent puisqu'elle peut servir à écarter le diable
et à lutter contre de nombreuses maladies. Par le regard sans précédent
qu'elle porte sur cette grosse bête, Hildegarde nous fait toucher pleinement
du doigt un exemple de « merveilleux scientifique » tel que l'a défini Jacques
Le Goff : la baleine vue par l'abbesse est bien un « naturel exceptionnel »,
« terrestre et divin à la fois » 82.

80. S. Houdard, Les sciences du diable. Quatre discours sur la sorcellerie, Paris, Le Cerf,
1992, p. 72.
81. Saint Augustin, De Civitate Dei, XVI, 8, cité par J. Berger de Xivrey, Traditions
tératologiques, op. cit., p. XVI.
82. J. Le Goff, « Le merveilleux nordique médiéval », op. cit., p. 23.