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Durée du parcours : 8 jours, 7 nuits

LA RINCÉE

Starring :
Nathalie Appéré

Johanna Rolland

Jean-François Kerroc’h

Jean Blaise

Samedi
Sixième jour

qui doit les conduire de Nantes jusqu’au Mont-Saint- Michel. en passant par tous les lieux enchanteurs et secrets de la Loire-Atlantique et de l’Ille-et-Vilaine. Johanna Rolland. » Nathalie Appéré. en récupérant des morceaux de plastique dans des containers à ordures. . à proximité du Palais du Grand Large. Après s’être arrêtés sur le site des onze écluses. les parcourants ont fait une halte à Bécherel. et ont rejoint leur petit hôtel. et encouragés par Alain. Résumé de l’épisode précédent : La journée du vendredi a commencé sous une pluie battante. Ils sont finalement arrivés à Saint-Malo. où ils ont dévalisé les étagères des bouquinistes – non sans profiter du trajet pour se remémorer leurs émotions de la veille à Rennes 2. Les précipitations ayant repris de plus belle. ce n’était pas aujourd’hui que les richesses mi- rifiques de l’Asie et de l’Amérique du Nord allaient ruisseler dans les boutiques de souvenirs de la Cité Corsaire. les édiles ont été contraints de manger dans un McDonalds. Plus loin.« Décidément décidément. Traversée moderne d’un vieux pays. noyé dans la brume. à Plouër-sur-Rance. la visite de Dinan a tourné court et en lieu et place de restaurant savoureux. Jean Blaise et Jean-François Kerroc’h accompagnent un groupe de dix touristes étrangers sur leur nouveau parcours « sensible et poétique ». les Asiaricains ont découvert les sculptures de Denis Monfleur. ils se sont essayés à leur tour à l’activité de plasticien.

dont une lèpre faite de balanes et de glands de mer couvrait les arêtes jusqu’à mi-faîte. Mais en 1825. la Grande Conchée et l’île de Cézembre – Jean Blaise et Jean-François. témoin du niveau des hautes marées. après que les marées d’équinoxe précédentes eussent endommagé les fortifications. et elles apercevaient leurs silhouettes qui ré- trécissaient progressivement dans la lumière. » 3 . « C’est en 1698 qu’a été prise la décision d’installer les pieux de la plages du Sillon. Après qu’ils eussent pris un solide petit déjeuner face à la mer. avaient préféré se dégourdir les jambes en direction du Grand Bé. Nathalie hasarda un orteil dans l’eau. Mais au lieu de contempler la Manche. Elle était glaciale. » Pendant qu’ils s’extasiaient devant l’écorce aux plis profonds de ces chênes de la mer. elles apercevaient le phare du Grand Jardin. de leur côté. deux mille six cent nouveaux troncs “tortillards” furent enfoncés dans le sable. récemment sacrée plus belle plage de France. le site de Météo France ne s’était pas trompé. Lu- dovic vint chercher les Asiaricains pour leur faire découvrir la plage du Sillon. Au loin. À l’exception du vent et de ces gros nuages gris qui avançaient rapidement en direc- tion de la côte. d’environ un tiers de leur lon- gueur. à l’initiative de l’ingénieur des Ponts et chaussées Robinot. D’ailleurs. se détachant sur la mer sombre. initialement de sept mètres. car le guide était incollable sur le sujet.— Le sixième jour était dédié à la découverte de Saint-Malo et de son lit- toral – irrésistible invitation à l’évasion et à la promenade au grand air. ils furent interloqués par les brise-lames qui dé- fendaient l’enceinte de la ville. le ciel était au beau fixe. « Il est encore tôt. Nathalie Appéré et Johanna Rolland décidèrent de mettre les mollets dans l’eau. Une chance.

C’étaient surtout des groupes de touristes étrangers. l’entendit crier. Ils se hâtèrent de rejoindre Saint-Malo intra-muros. « C’est la seule solution. au bord du rivage. c’est vrai que ça faisait du bien. elle sentait déjà la douleur diminuer. C’était une piqûre incroyablement douloureuse. une poignée d’enfants jouait dans les va- guelettes. pour repousser l’odeur d’urine. d’innombrables boutiques de souvenirs déversaient sur l’espace public leurs cartes postales. De l’autre côté. Bientôt. aucun adulte ne semblait désireux de braver les températures arc- tiques des eaux de la Côte d’Émeraude. que les Asiaricains n’avaient pas quitté de leurs écrans de smartphone. elle marcha sur une vive. mais alors que ses chevilles se tétanisaient. mais bien qu’on fût déjà à la fin du mois de juin. ils se retrouvèrent face à une foule immense. qui fit une terrible grimace de dégoût. Nathalie se força quand même à faire quelques pas en direction du Channel. Johanna. leurs marinières. Elle se pinça le nez. leurs hermines et leurs ré- pliques du Fort National. facilement re- 4 . leurs tris- kèles. Quelques mètres plus loin. Mais dès qu’ils eurent franchi la porte Saint-Vincent. qui lui traversa la plante du pied et remonta instantanément dans tout son corps. et qu’elle s’apprêtait à faire demi-tour. et elle sentit un filet de liquide chaud lui cou- ler sur la voûte plantaire. et ils avaient énormément de choses à voir. elle fut à nouveau d’aplomb – sans quoi les autres l’auraient simplement laissée là . qui était restée au sec. « Tout va bien ? » Quelques minutes plus tard. leurs bols bretons. ce haut-lieu de la guerre navale où tout était tourné vers des horizons qui racontent des histoires d’aventures et de conquêtes. et qui s’engouffrait par petites vagues dans les ruelles de la vieille ville. tassée place Chateaubriand. Nathalie était allongée devant ces troncs chagrinés. » Alors elle tourna la tête. mais au bout du compte. et il chuchota quelques mots à l’oreille de Na- thalie. car il était déjà presque dix heures et demi. Ludovic les éloigna.

au niveau de la place Vauban. pour éviter qu’ils se retrouvent mélangés à un autre groupe que le leur . « Depuis les remparts longs de mille sept cent cinquante-quatre mè- tres. Ils n’avaient rien contre les autres vacanciers. les Asiaricains firent plusieurs pas en arrière. qui s’étaient faits ber- ner comme tout le monde – mais ils sentaient fermenter dans leurs veines une rancune et même une haine profonde contre tous ceux qui leur avaient promis des trésors méconnus.connaissables à leur tenue vestimentaire colorée et à leur équipement photographique. qu’ils por- taient avec une fierté apprêtée – car ceux qui n’en avaient pas les solli- citaient régulièrement pour prendre des selfies à leurs bras. il proposa à la compagnie de monter plutôt sur les remparts. d’autres avaient de grosses gommettes de couleur collées à leurs pulls ou à leurs vêtements de pluie. ou du moins de ce qu’ils redoutaient d’être. admirez l’horizon et les nombreux îles et îlots fortifiés qui entourent la ville. « There is nice view. et de faire le tour de l’enceinte de la ville. un joli escalier en colimaçon permettait de rejoindre le sommet des fortifications. qu’il arrêta son geste en cours de route. mais les Asiaricains avaient l’air tellement contrariés par ce qu’ils voyaient. à d’autres encore. leur ren- voyant l’image de ce qu’ils étaient. qui ne devait être réservée qu’à eux. Justement. des plages secrètes et des cam- 5 . C’étaient d’interminables chapelets de vacanciers qui s’égrenaient le long des remparts. pour mieux leur vendre cette Traversée moderne. Mais Ludovic com- prit immédiatement ce qui se passait. dans lesquels ils re- cevaient les explications de leur guide. Certains portaient des écouteurs. tout en repensant aux discours dont les agences de voyage avaient bercé leurs oreilles. Comme s’ils s’étaient retrouvés face à un miroir déformant. marchant parfois derrière un individu tenant un petit fanion coloré. la situation n’était pas plus relui- sante. Ludovic s’apprêtait à sortir le sien . Mais en haut. et comme un magicien qui a plus d’un lapin dans son chapeau. » Mais les excursionnistes gardaient les yeux rivés sur les autres tou- ristes. on avait carrément donné des chapeaux de pirates. » En effet. qui se trouvait un peu plus loin. parlant dans un micro sans fil .

Jean Blaise était contrarié lui aussi.pagnes préservées. il sentait bien que la supercherie était en train de s’écrouler – même si elle s’était fissurée dès le départ. mais il avait quand même son air jovial et grivois des grandes occasions. et cette façon décalée de les décou- vrir. « We leave. et ils avaient rendez-vous à treize heures avec Claude Renoult à la Table d’Henri. les Asiaricains étaient des touristes comme les autres. De toute façon. c’était là qu’ils voulaient être – pour le plaisir de cacher la vue à leurs semblables. mais le ciel était trop menaçant. Claude Renoult ne s’était pas encore tout à fait remis de son intoxication alimentaire. ils préférèrent se réfugier à l’intérieur. Jean Blaise essayait quand même de positiver. Ils retrouvèrent le maire de Saint-Malo devant le numéro 4 de la Chaussée du Sillon. c’était bon pour les plaquettes commerciales. Pourtant il essayait de se justifier à ses propres yeux. avant de les jeter négligemment au milieu de cette mêlée humaine. non seulement parce que c’était là que les commer- çants et les hôteliers les attendaient. et plus généralement sur le territoire bretillien. ce n’était pas aujourd’hui que les richesses mirifiques de l’Asie et de l’Amérique du Nord allaient ruisseler dans les boutiques de souvenirs de la Cité Corsaire. il aurait mieux fait de laisser les ex- cursionnistes claquer leur fric au casino le soir précédent. Tous ces sites oubliés ou pas encore révélés. l’heure tournait. Pour le reste. On leur proposa de s’installer en terrasse. En vérité. qu’il fallait emmener dans les mêmes lieux bondés que leurs congénères . » Décidément décidément. et les argumentaires des tour-opérateurs. mais aussi parce que. « Always sun is boring. Il s’adressa finalement aux parcourants en gardant la mâchoire à demi serrée. Et Jean-François se sentit soudainement furieux contre lui-même : en fin de compte. inconsciem- ment. Du reste. personne ne sollicitait les services d’une agence de voyage pour rester tout seul dans son coin. et puis le vent était glacé. fût-ce sur une plage de rêve. pour le déjeuner. » 6 .

les serveurs po- saient de gigantesques plateaux de fruits de mer sur leur table. Que les Asiaricains fassent la fine bouche s’ils voulaient. se fit servir une assiette de crudités. les édiles s’en mettaient plein les tripes. Ils étaient chez nous. Mais déjà. Et l’un d’entre eux se risqua à prendre la parole. qui avait été s’acheter un sandwich au gruyère un peu plus loin. Ils appro- chaient les bulots et les bigorneaux de leur nez. les attendait déjà devant la porte. avant de les examiner avec suspicion . des homards aux araignées de mer et aux tourteaux. Les premiers symptômes se déclarèrent après le café. De leur côté. Jean-François fut pris d’une crampe à l’esto- mac. assortis de pain et de petites cuil- lerées de mayonnaise. sans savoir s’il faisait une blague ou s’il leur délivrait une vérité profonde sur cette région du monde au climat terriblement capricieux. toutes ces friandises de l’océan allaient leur fondre dans la bouche. Les Asiaricains le regardaient avec gêne. Mais les Asiaricains eux-mêmes semblaient méfiants. échaudé par sa dernière expérience. l’estomac encore un peu fragile. Ludovic. mais même les crevettes grises leur paraissaient dou- teuses. il y en aurait plus pour les autres. ils al- laient se plier à nos manières ! D’autant qu’ils n’allaient pas le regretter. » Alors Jean Blaise se fâcha à nouveau. les excursionnistes se risquèrent quand même à goûter quelques coquillages. « Cuire plus plus. Seul Claude Renoult. Des monceaux de carapaces s’entassaient déjà dans leurs assiettes. Et puis quoi encore ! Est-ce qu’ils allaient nous apprendre comment on préparait les fruits de mer ? Ou bien était-ce une nouvelle façon de se moquer des habitudes alimen- taires des Français ? On ne leur avait pourtant pas servi des cuisses de grenouilles ou des escargots de Bourgogne. Mais en se levant. au moment où ils s’apprêtaient à sortir du restaurant. et le maire de Saint-Malo. mais ils mangeaient encore. les observait avec une lueur d’in- quiétude dans les yeux. des langous- tines aux homards. « It’s spécialité ! » Face à tant d’insistance. passant sans transition des huîtres aux langoustines. 7 .

Jean Blaise se félicita un instant d’être le seul rescapé de cette épi- démie. qui n’avaient presque pas touché à leurs assiettes. il sentit un fort mouvement de contraction au niveau de son sphincter. « La diosmectite est un silicate de magnésium et d’aluminium. Les Asiaricains. « Je reviens. avec une triple dose de pansement gastrique. les quatre édiles n’avaient toujours pas reparu. « Moi aussi. et Lu- dovic avait fini par entrer dans l’établissement et par prendre sa place. comme s’ils s’étaient attendus depuis le début à ce qui arrivait. En tournant la tête. Mais déjà Johanna se plai- gnait de douleurs abdominales. Nathalie et Johanna avaient le teint presque vert. Mais le ventre de Nathalie émit une série de gargouillements inhabituels. » Il prépara quatre verres. Claude Renoult était parti. » Nathalie et Jean Blaise se dévisagèrent avec un soupçon de crainte. » Il disparut derrière la porte des toilettes. pour attendre au chaud . et il les apporta fièrement aux édiles. » Il fallait agir. Elle augmente l’épaisseur et la viscosité du mucus qui tapisse le système digestif. espérant que ça ferait rapidement effet. et Jean Blaise se te- 8 . mais les Asiaricains commençaient à s’impa- tienter. ils virent Jean-François sortir des sanitaires. et y retourner aussitôt en serrant l’entrejambe. hochaient gravement la tête. et revint quelques minutes plus tard avec une demi-douzaine de boîtes de diosmectite. « Nous dire cuire plus plus. et la maire de Rennes se leva à son tour. Une heure plus tard. et protège ainsi la muqueuse intestinale. Il était seize heures quand ils se retrouvèrent devant l’établissement. prétextant des affaires importantes. Ils se regardèrent encore. pour rejoindre ses camarades aux sanitaires. mais l’instant d’après. utilisé comme traitement antidiarrhéique et vendu notamment sous le nom de marque Smecta. Ludovic se rendit finalement à la pharmacie la plus proche.

Jean-François n’en menait pas large non plus. Le 9 . ils pouvaient reprendre le parcours là où ils l’avaient arrêté. soulagés d’avoir échappé à cette incurie alimentaire. mais comme un bus passait à leur hauteur. leur donnèrent immédiatement le mal de mer. et au moment de partir. Avec la marée montante. qui sem- blaient danser sur les flots. la mer s’était un peu agitée. Jean-François leur assura que tout allait bien. sur laquelle le sort semblait s’acharner depuis le début du voyage. Ils s’apprêtaient à marcher jusque là-bas. le ca- pitaine de la compagnie Corsaire donna un coup d’avertisseur. Et comme les parcourants lui po- saient la question. Ils prirent place dans la petite navette. auquel vinrent s’ajouter les odeurs de vase et de goémon. Nathalie garda la main sur la bouche pendant tout le trajet. et au loin. pour aller vomir derrière une pile de casiers à cre- vettes. elle durait dix minutes à peine . Mais en s’approchant. pour les amener à Dinard. il fut pris d’un grand élan de pitié pour la maire de Rennes. et quand la vedette accosta. Les Asiaricains.nait le bas du ventre . Nathalie le héla. mais un bateau les attendait depuis presque deux heures au niveau de la chaussée Éric Tabarly. Jean Blaise découvrit qu’ils l’interrogeaient sur les prochaines manifestations qui devaient avoir lieu à Rennes. La traversée était rapide. mais le rou- lis de la houle. elle s’était même couverte d’une multitude de moutons blancs. « Dur dur le haricot ! » Ils suivirent le chemin côtier. paraissaient plus concentrés que d’ordinaire – même on eût dit qu’ils harcelaient Ludovic de questions. « We have the habitude ! » S’ils avaient passé l’après-midi au chaud dans un musée ou un salon de thé. qui ré- sonna contre les remparts de Saint-Malo. mais ils étaient sur pied. mais en la voyant. ils se retrouvèrent à l’embarcadère. » Finalement. « C’est plus prudent. et ils s’assirent tous dans le véhicule de la société Kéolis. elle se précipita sur le quai. découvrant les villas typiques de l’ar- chitecture Belle Époque de Dinard. peut-être que leur métabolisme eût finalement retrouvé son état de tranquillité .

« Bretagne is proud country. « Possible aller ? » 10 . Lu- dovic racontait aux excursionnistes les luttes qui avaient émaillé l’his- toire récente de ce vieux pays à la fierté exacerbée. qui foutaient l’environnement en l’air . alors là ils seraient toujours accueillis comme des rois. il appuya exprès sur le mot « Bretagne ». surtout s’ils manifestaient un intérêt particulier à cet en- droit-là. et qui repoussait à chaque fois courageusement les assauts du grand Ca- pital. les Asiaricains le tannèrent. pour énerver les édiles. où les étudiants avaient été exemplaires. qui se trouvait à quelques encablures de là. car il ne fallait pas prendre non plus la Bretagne pour une résidence secondaire . Il n’était pas spécialement révolutionnaire . qui avaient voulu le faire disparaître de leurs supports de com- munication – afin de ménager les susceptibilités politiques. Et en voyant que les autres se ré- jouissaient de cette annonce. il leur parla encore des mouvements contre le CPE et contre la loi « Travail ». il n’avait pas de raison de le cacher aux Asiaricains. » Par défi même. mais ça faisait partie de l’histoire de sa région. mais aussi de tous les collectifs qui se battaient aujourd’hui contre les sociétés de prospection minière et d’extraction de sable. qui n’avait pas encore dit son dernier mot en matière de révolte contre l’ordre établi. il évoqua finalement la ZAD de Notre-Dame- des-Landes. dans le Finistère. il y aurait forcément quelque chose dans les jours à venir. à ce titre. Il se sentit obligé de leur avouer que les touristes n’étaient pas tou- jours les bienvenus dans les parages. mais puisque certaines grèves dures étaient toujours en cours. Il leur parla de la lutte contre le projet de centrale nucléaire à Plogoff. du manoir de la Baronnais et de la villa de la Reine. surtout s’ils venaient là pour se faire servir. il leur fit l’apologie d’une Bretagne rebelle et frondeuse. et qui venait tout juste d’être réoccupée par les Zadistes. qui avait toujours été la lanterne rouge de l’Hexagone. Et pendant qu’ils passaient à hauteur de l’ancien prieuré. mais si en revanche ils venaient pour joindre leurs efforts à la cause et aux combats en cours. de la maison du Prince Noir. Et quand.guide n’était pas un spécialiste des mouvements sociaux.

Derrière eux. ils durent se résoudre à ralentir encore le pas. ils n’avaient même pas 11 . ils firent demi-tour. « It’s happen to win. et peut-être même gagner beaucoup d’argent. Ils allaient sûrement bien s’amuser. pour retrouver l’embarcadère. qui était vraiment à deux pas d’ici. Les Asiaricains furent ravis de retrouver leur com- pagnon de voyage. mais surtout ils voulaient garder des forces – car ils avaient des projets pour la suite sur lesquels ils préféraient encore garder le secret. et quand le guide proposa à Nathalie et à Johanna de reprendre le même chemin qu’à l’aller. plutôt que d’avoir à suppor- ter les dangereux sermons de Ludovic. Après le dîner. qui avait passé tout ce temps-là à les attendre – même si Jean Blaise entendit plusieurs fois le nom de Rennes sortir de sa bouche. qui vint les chercher au niveau du mini- golf de Saint-Énogat. elles poussèrent des cris. « business » et « en- treprise » clignotaient fortement dans leurs têtes comme des alarmes. » Mais les Asiaricains lui répondirent qu’ils préféraient se coucher tôt . et ils enrageaient en silence – car le simple fait d’ouvrir la bouche eût pu avoir des conséquences fatales pour chacun d’entre eux. Jean Blaise incita cette fois vivement les Asiaricains à aller prolonger la soirée au casino. En redescendant. Finalement. on appela Alain. les quatre édiles l’entendaient réciter son discours de propagande. Ils apprécièrent de rentrer au chaud dans leur petit hôtel. Arrivés à la pointe de la Roche Pelée. ils purent profiter de la vue qui s’offrait à eux des deux côtés. Il pensait qu’ils lui au- raient parlé du Mont-Saint-Michel. Il ne pleuvait pas encore. « innovation ». mais rien du tout. Jean Blaise était perplexe. le moin- dre tressautement risquait d’envoyer valser tout ce qu’elles avaient encore dans le ventre. En passant le barrage de la Rance. mais le ciel était d’un gris cendreux qui pouvait se déchirer à tout moment. Et alors que les mots « numérique ». Plu- tôt mourir ! Elles avaient encore l’estomac au ras des gencives. ils étaient fatigués. qu’ils désespéraient de découvrir depuis le début du parcours .

leur parcours sen- sible avait été un véritable échec. c’était que le territoire breton n’était pas encore suffisamment adapté. Non. et les transformer en grand parc d’attraction clé en main. rien à voir en tout cas avec les autres régions françaises. Mais qu’à cela ne tienne ! Ils allaient tout réaménager en grand. Et sans y penser. et le temps risquait toujours de virer à la tempête. le fond du problème. il fallait bien reconnaître que ce n’était pas spéciale- ment folichon non plus. d’un ton froid et cynique. Mais ils allaient persister. Ils étaient KO sans doute. ils trouve- raient bien une commune d’Ille-et-Vilaine assez stupide pour gober leurs discours mielleux et leurs éternels arguments sur l’innovation et l’attrac- tivité. qui accumulaient les lieux historiques. Les entreprises de BTP qui avaient déjà redessiné la géographie de Nantes et Rennes allaient s’attaquer maintenant aux zones environnantes. Nathalie une tequila sunrise. ils se dirent que tous les Saints Patrons de la Bretagne devaient s’être ligués contre eux. ils auraient toute la jour- née du lendemain pour se réjouir d’y arriver enfin. ils préparaient déjà le parcours suivant. pour que les choses se passent aussi mal. mais l’eau était glacée. Assis au bar de l’hôtel. Jo- hanna un monaco et Jean Blaise. Quant à l’in- térieur des terres. comme ils avaient pu en faire l’expérience plus tôt dans la journée. Jean-François demanda un mojito. Johanna. Et les édiles rêvaient carrément de pouvoir mettre la Bretagne sous cloche. Nathalie et Jean-François faisaient le bilan de cette sixième journée. un double whisky. et pour accueillir les hordes de visiteurs argentés dont ils rêvaient. comme ces bulles géantes qui permettaient aux Center Parcs de promettre trois cent 12 . Il y avait la mer évidemment. les merveilles et les curiosités géologiques. Même. et s’entêter s’il le fallait. Peut-être finalement que c’était la crêperie géante « Crêpetown » qui avait manqué – et s’ils n’avaient pas pu la faire à Bécherel. et quand Jean Blaise les rejoignit. ils la feraient ailleurs . ils n’étaient pas du genre à s’arrêter de courir à la première em- bûche – sinon ils ne seraient jamais arrivés là où ils étaient. ils se décidèrent à commander des verres.prononcé son nom. « Sur les rochers ! » Il fallait bien être honnête deux minutes : jusqu’ici.

et ils imaginaient un grand Ouest entièrement réaménagé pour ces clientèles de luxe ve- nues de l’Orient lointain. ce n’était qu’une question de moyens. mais si ce n’était pas suffisant encore. Mais quand le serveur voulut leur annoncer qu’il fermait le bar. La soirée s’étirait. avec un enthousiasme grandissant. Ils avaient déjà dépensé de belles sommes pour élaborer leur petit parcours décalé et insolite . De toute façon rien ne serait jamais assez beau. Le serveur s’approcha pour leur demander s’ils voulaient autre chose. car ça leur donnait soif. pendant qu’Alain écoutait sans doute la retransmission d’un match à la radio dans le mini-bus. pour que les touristes friqués affluent enfin en masse sur leur petit morceau de territoire. suggéra Jean-François avec morgue. ils pouvaient multiplier les frais par dix. Soit qu’ils fussent tous au bord du coma éthy- 13 . pour mener à bien ce grand chantier d’utilité publique. des musées du numérique.soixante-cinq jours de soleil par an à leurs clients. ils continuaient de faire leurs plans sur la comète. Ils bâtissaient des tours géantes. le pays et même l’Union Européenne ne manqueraient pas de leur attribuer. C’était l’heure des secrets et des confidences. ils chauffaient l’eau de mer et redessinaient les contours du littoral à grands coups de crédits d’impôts aux entreprises et de dérogations à la loi littoral. » Leurs conseillers leur avaient suffisamment répété que l’Asie était le premier continent porteur de croissance touristique. par vingt. ils préemptaient les terres agricoles et les forêts domaniales pour y implanter leurs dis- neylands aux couleurs du Gwenn-ha-Du . ils étaient déjà complètement rincés. et qui ne savaient plus quoi faire de leurs for- tunes – qu’ils s’imaginaient mirobolantes. pour ces cohortes de visiteurs quality premium qui allaient débarquer prochainement chez eux par vagues entières. « Ce n’est pas l’argent public qui manque. par mille s’il le fallait. en vérité. des autoroutes gigantesques . de refaire le monde à leur idée. et ils remirent une tournée. des Luna Park. Ils jonglaient à présent avec tous les milliards que le département. Et pendant que les Asia- ricains et Ludovic dormaient profondément dans leur chambre. la région. et assez chic. il eût un mouvement de recul. De toute façon.

accompagnés de longs filets de bave. c’étaient seule- ment des borborygmes incompréhensibles. soit qu’ils eussent décidé de lui faire une blague. 5 euros . qui s’échappaient de leurs bouches imprégnées d’alcool – et pourtant ils continuaient d’opiner en hochant la tête. 108 x 178 mm. au pied du comptoir. préférant les laisser décuver là.lique. ce fut le sixième jour. en version complète et au format papier. il y eut un matin . Il y eut un soir. (à suivre : prochain et dernier épisode le 18 juin) (à découvrir en exclusivité aux Panama Papiers. . et de se donner des tapes amicales dans le dos. comme s’ils comprenaient parfaitement ce langage primitif. le petit salon de l’édition indépendante rennaise. plutôt que d’avoir à affronter leur haleine de vautours. le 16 juin à partir de 17 heures) — LA RINCÉE TRAVERSÉE MAUDITE D’UN FIER PAYS — La Rincée. Alors il s’éclipsa. 132 pages.

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