Vous êtes sur la page 1sur 37

Edito

Alex Anfruns

BRESIL

Brésil : Le grand capital fait élire


un grand cheval…Atroce
Paulo Correia

Goebbels à l’ère des TIC


Smail Hadj Ali

Bruits de bottes dans les universités


publiques brésiliennes
Smail Hadj Ali

VENEZUELA

La guerre caribéenne n’aura pas lieu


Jonas Boussifet

Pablo S. Allende : « Historiquement l’opposition


vénézuélienne a été tout sauf démocratique »
Alex Anfruns

ETATS-UNIS / NOTRE AMERIQUE

La troïka de la tyrannie : le projet impérialiste


en Amérique latine et ses imitateurs
Roger D. Harris

Le Nicaragua est victime de la politique


du deux poids deux mesures
Alex Anfruns

Des yeux pour voir le Che


Enrique Milanés Leon
Edito
Paraguay, Honduras, Argentine, Brésil, Équateur...Ne nous trompons pas, ce qui est en cours
en Amérique Latine n'est pas une "fin de cycle" de la "décennie d'or" des gouvernements
progressistes, mais bel et bien une subversion planifiée à l'échelle du sous-continent. Ou, comme
l'ex-président de l’Équateur Rafael Correa l'avait prédit il y a deux ans, un "nouveau Plan Condor".
Cette "restauration conservatrice" a pour but de réintroduire le désordre capitaliste dans une région
qui a manifesté sa volonté de se développer autrement, en désobéissant aux diktats du marché.
Cette fois-ci, la répression, bien que systématique, est appliquée de façon subtile. La formule
se résume en trois phases : des salves répétées de "fausses nouvelles" médiatiques, une campagne
de dénigrement des adversaires et un acharnement du système judiciaire. C'est ainsi que Milagro
Sala a été condamnée et vient de dépasser les 1000 jours en prison, pour avoir osé construire avec
son mouvement d'autogestion Tupac Amaru, plus de 8 000 logements sociaux à Jujuy, une région
extrêmement pauvre du nord de l'Argentine. Sala avait également été active dans le développement
de coopératives, l'aide aux familles avec des petits-déjeuners pour les écoliers... Le pape François et
le président Evo Morales avaient même salué son action. Mais enfin, penser aux pauvres, quel
péché intolérable !
Aujourd'hui, le gouverneur de la région, très impliqué dans la persécution politique contre
Milagro, semble beaucoup plus indulgent à l'égard des propriétaires terriens qui cultivent la feuille
de tabac. Au point d'avoir donné le feu vert à l'embauche d'enfants âgés de 10 à 17 ans pour le
travail de la récolte ! Selon une enquête de 2017, il y a en Argentine 715 484 enfants âgés entre 5 et
15 ans qui travaillent. Sans oublier le danger lié aux conditions de travail. Cette situation est
particulièrement criante à Jujuy, où la Tupac Amaru s'était fixé le noble objectif d'aider les damnés
de la terre. C'était sans compter sur les agents zélés du petit monde de Macri. Elle n'est pas belle, la
vie ?
Jorge Glas fait partie de ces nombreux pécheurs latino-américains d'aujourd'hui. Vice-
président du gouvernement Correa, il incarnait le progrès en Équateur, notamment avec la création
de centrales hydro-électriques qui ont, pour la première fois permis à son pays d'être autonome sur
le plan énergétique, et même d’exporter l'énergie aux pays voisins ! C'est grâce à un accord avec la
Chine que ce projet important fut réalisé. Encore un péché impardonnable ! Sur base d'une
accusation qui ne tient pas la route, Jorge Glas se trouve depuis bientôt un an dans une cellule de
prison de haute sécurité. Fin octobre, il a commencé une grève de la faim afin de clamer son
innocence. Sa vie est en danger !
L'histoire de Lula au Brésil mérite aussi d'être rappelée. Élu président, il lance le programme
"Faim zéro", internationalement reconnu et qui permettra à 28,6 millions de Brésiliens de sortir de
la pauvreté. Conscient de l'avantage que ce bilan réel lui offrait en vue des prochaines
présidentielles post-coup dans le contexte d'un Brésil à bout de souffle gouverné par Temer,
fragilement soutenu par une classe politique brésilienne anti-sociale et corrompue jusqu'à la moelle,
Lula avait décidé de se lancer dans la course aux présidentielles. Une tournée spectaculaire du nord
au sud du Brésil qui avait confirmé les bons augures : Lula était le candidat donné favori par les
sondages.
Mais les responsables du coup d’État parlementaire contre Dilma lui intentèrent aussi un
procès bidon. C'est ainsi que l'agenda judiciaire est venu interrompre de façon opportune son retour
au pouvoir. Le "super-juge" Sergio Moro, qui a coopéré efficacement avec le Département de la
Justice étasunien, peut s'en féliciter. Son avenir semble radieux au sein du gouvernement
Bolsonaro...
Une chose est certaine :ils peuvent emprisonner Milagro Sala, Jorge Glas et Lula, mais pas
leurs peuples. L'Histoire des peuples n'est pas écrite d'avance !
Alex Anfruns
Brésil : Le grand capital fait élire
un grand cheval…Atroce

Jair Bolsonaro s’est fait élire hier avec 55% des votes exprimés, au
second tour de l’élection présidentielle brésilienne. A l’heure où le
Brésil représente une des sociétés les plus violentes et inégalitaires au
monde, fruit de 518 ans de colonialisme, esclavagisme et fascisme, un
militaire insubordonné surnommé « cavalão » – grand cheval, va
sublimer le Brésil dans une parfaite dystopie, où les élites nationales
vont pouvoir se maintenir et continuer à se gaver à titre personnel, en
échange des gigantesques ressources minérales, pétrolières et
forestières – Amazonie – qui s’y trouvent et qui alimentent les
monopoles transnationaux.

Bolsonazi, l’autre surnom acquis suite à ses propos racistes, homophobes, misogynes et militaristes,
a bénéficié de ces nouveaux chevaux de Troie, qui corrodent et pourrissent nos démocraties : les
réseaux sociaux et les techniques avancées de diffusion massive de « fake news », l’arme ultime et
« low cost » – par rapport à une intervention militaire de l’Occident – du grand capital, où que ce
soit. La vraie « Globo/a/lisation » !
Le lourd fardeau de cinq siècles d’Histoire d’esclavage, d’oppression, de répression, d’exploitation
et de misère profonde, ont été brièvement interrompus par Getúlio Vargas, Luiz Inácio Lula da Silva
et le PT. Les 14 ans de gouvernements du PT, n’ont pas suffi pour combler les lacunes systémiques
en matière de démocratie et d’éducation. Je peux donc affirmer, qu’une bonne partie de la
population n’a pas une vraie culture politique. D’ailleurs, Bolsonaro s’est fait élire sans avoir
débattu avec son opposant, Fernando Haddad.

Le rôle des médias a été donc, de promouvoir le message du pouvoir judiciaire à la botte des élites
et de contrarier le sursaut populaire, progressiste et civilisationnel, personnifié par le PT et son
leader charismatique, Lula.

Les deux principaux groupes de médias ont ainsi fait le travail sur deux terrains différents
mais complémentaires :

Le groupe « Globo », grand soutien de la dictature militaire de1964/1985 et détenu par la famille
Marinho, a réussi par la médiatisation de l’opération « Lava Jato », à coller sur le front de Lula et du
PT les étiquettes de « voleurs, corrompus et tous pourris ». En résultat, nous avons la destitution de
Dilma Rousseff en 2016, l’emprisonnement de Lula et la défaite de Haddad en 2018.
Pire que ça, les graines d’une guerre civile germent ainsi, basées sur une haine viscérale contre le
PT, exultée par Bolsonaro lui-même. Une guerre régionale est prévue contre le Venezuela – selon
les propres mots de Bolsonaro fils – et servira ainsi les désirs des tout-puissants.
Le groupe « Record », propriété de l’évêque évangéliste Edir Macedo, grand soutien de Bolsonaro,
a fait campagne ouverte pour ses idées et ses valeurs. Je ne sais pas comment peut-t-il prêcher la
paix à ses fidèles et soutenir un personnage pareil !? Son église, l’IURD, est considérée comme
étant une secte, ayant une forte emprise sur un large secteur de la population.
La devise inscrite sur le drapeau brésilien, ORDEM E PROGRESSO – ORDRE ET PROGRES –
est en effet remplacée, après cette élection par « désordre et régression ». Ma croyance ou son
absence me font dire que Dieu ne pourra pas aider le peuple Brésilien !
Brésil : Goebbels à l’ère des TIC

Dans son édition du 18 octobre, le journal Folha de Sao Paulo a publié un reportage de la
journaliste Patricia Campos de Mello annonçant la préparation d’une fraude électorale
massive en faveur du candidat fasciste, pour la semaine précédant le second tour le 28 octobre
2018.
Smail Hadj Ali
Ouvrons une parenthèse pour rappeler le soutien ferme et résolu de la Folha de Sao Paulo au golpe
parlementaire contre Dilma Rousseff, et à toutes les forfaitures du président usurpateur Temer.
Comment ne pas relever, à cet effet, l’immense responsabilité dans la montée en puissance des
forces de l’obscurantisme et du fascisme au Brésil de ces apprentis-sorciers, médias PIG, femmes et
hommes politiques de droite, et leurs variantes « sociales-libérales », comme le Parti de la sociale
démocratie brésilienne, membre de l’Internationale socialiste.
Ceci posé, cette opération de fraude qui viole la loi électorale est orchestrée par 156 entreprises et
affairistes brésiliens. Parmi eux, la journaliste a constaté l’implication de la chaine de vente de
produits électroménagers, électroniques, et de mobiliers, Havan, présente dans 15 États, dont la
contribution à la fraude avoisine les 12 millions de reais – 4 millions d’euros environ. Son patron
milliardaire, Luciano Lang, fidèle parmi les fidèles de Bolsonaro, s’est distingué courageusement en
menaçant de licenciement les milliers d’employés de sa société qui ne voteraient pas pour
Bolsonaro.
L’enquête de la journaliste a établi que ces 156 entreprises et hommes d’affaires bolsonaristes ont
acheté les données de plusieurs millions d’usagers auprès d’entreprises de téléphonie et d’agences
de stratégie numérique, parmi lesquelles figurent Quickmobile, Yacows, Croc Services, SMS
Market, AM4.

Caisse noire électorale

Quels sont les objectifs de cette entreprise mafieuse ? Il s’agit de transmettre à travers des « tirs
massifs », via le réseau WhatsApp, plusieurs centaines de millions de messages de propagande
fasciste contre Fernando Haddad et le P.T à des dizaines de millions d’usagers-électeurs potentiels,
et ce en violation de la loi qui réprime la « Caixa dois electoral», que l’on peut traduire par «
caisse noire électorale ». Cette pratique financière illégale consiste à ne pas déclarer le flux des
entrées et sorties de trésorerie, en créant une trésorerie parallèle, provenant généralement de dons
financiers, non déclarés au Tribunal Supérieur Électoral-T.S.E.-
L’opération en cours révélée est considérée par la loi électorale comme un crime d’abus de pouvoir
économique, qui, s’il est avéré, peut conduire à l’annulation de l’élection, indépendamment des
peines de prison et amendes. Encore faut-il que le T.S.E accepte d’enquêter et de prendre en
considération les informations et les preuves accablantes de ce crime. Car en en effet, le TSE, ainsi
que les institutions judiciaires, au même titre que le Tribunal Fédéral Supérieur, -S.T. F- qui est
l’équivalent du Conseil Constitutionnel en France, sont aux mains des golpistes et de leurs féaux.

Les méthodes de l’ex-officine d’extrême droite Analytica Cambridge

Comme pour la présidentielle US, les données achetées par ces entreprises, au-delà des numéros de
téléphone, offrent une segmentation par région géographique, ainsi que des informations sur les
orientations politiques, les croyances, mais également sur les revenus. Sont fournies également des
indications sur la date, l’heure et le contenu des messages afin de transmettre des contenus digitaux
adaptés aux profils des usagers.
Ces messages s’adressent principalement aux électeurs indécis, dépolitisés, désorientés, et donc
sensibles aux messages mensongers axés sur les questions religieuses, identitaires, et surtout ceux
qui ont un rapport aux orientations sexuelles attribuées d’office à « l’ennemi rouge » : inceste,
pédophilie, dépravations sexuelles, ou encore l’enseignement et la promotion de l’homosexualité en
milieu scolaire, etc.
Comme le professait le nazi Goebbels : « Plus le mensonge est gros, plus il passe. Plus souvent il
est répété, plus le peuple le croit. ». Le peuple peut d’autant plus croire aux mensonges qu’il est
maintenu dans l’ignorance des enjeux politiques, et soumis à l’influence ravageuse des pasteurs
néo-pentecôtistes dans les églises, mais, et, surtout à celle des télévangélistes, de la même
obédience, qui quotidiennement sassent, ressassent et matraquent de leurs discours obscurantistes
et diffamatoires la population en générale, parmi laquelle les 42 millions de fidèles de l’Église
universelle de Edir Macedo qui a prêté allégeance et concours à Bolsonaro.
Adaptées aux situations locales, elles s’appuient sur les méthodes, articulées à l’efficacité des TIC,
conçues par Analytica Cambridge, une société créée en 2013, disparue en 2018, et dirigée par deux
personnages de l’extrême-droite nord-américaine, dont Steve Bannon.
En liaison avec ces pratiques, qui relèvent du viol des foules, en mars 2017 la presse a rendu public
l’immense scandale du « vol » de 280 000 comptes Facebook, quelques temps avant l’élection
présidentielle étasunienne. Sur la base de ces données les chercheurs de Cambridge Analytica ont
pu dresser le profil psychologique de cinquante millions de personnes. C’est à l’aide de ces profils
que les messages ciblés de Bannon et de ses acolytes ont pu atteindre les grands électeurs instables,
indécis.
En liaison avec ces faits, comment ne pas s’interroger, d’autre part sur le sort des 400. 000 comptes
Facebook piratés en septembre 2018, suite à l’annonce faite le 25 septembre par les dirigeants de
cette entreprise. Comme le note un journaliste brésilien, les dirigeants de Facebook ont précisé le 12
octobre, que le vol des comptes avait en réalité commencé le 14 septembre. Grâce à ces 400 000
comptes, les auteurs de cette effraction ont pu obtenir de multiples informations sur 30 millions de
personnes parmi lesquelles les numéros de téléphone, les messageries, le nom, le sexe, la langue,
l’état-civil, la religion, la ville de résidence, la date de naissance et les quinze dernières recherches
effectuées sur internet, de 29 millions d’individus. Interrogés sur la nationalité de ces millions de
personnes, les dirigeants de Facebook ont refusé de répondre. Question : y avait-il des comptes
brésiliens parmi ces 30 millions de comptes piratés ?
Pour en revenir à la gigantesque fraude engagée par Bolsonaro et les milliardaires qui financent sa
campagne, Mauro Plinio, directeur de Data Folha, un des plus importants instituts de sondage du
pays, a admis vendredi 18 octobre que la montée en puissance de Bolsonaro au premier tour des
élections était entachée de fraudes. Plusieurs jours avant le premier tour, a-t-il précisé, des
entreprises pro-bolsonaristes ont acheté des millions de données d’usagers à des agences
numériques et entreprises téléphoniques, et transmis inlassablement, grâce au mode opératoire
relaté dans cet article, des dizaines de millions de messages mensongers, diffamatoires et orduriers
contre Fernando Haddad et le Parti des travailleurs.

L’avis extrajudiciaire de Whatsapp

Vendredi 19 octobre dans la journée, face à l’ampleur prise par cette affaire, la société WhatsApp a
transmis un avis extrajudiciaire à ces agences numériques vendeuses de données leur interdisant
d’utiliser son réseau internet pour l’envoi massif de messages à des numéros de portables d’usagers
sans leur consentement. L’envoi groupé de message à contenu électoral n’est pas illégal, mais à la
seule condition que les candidats utilisent des données des personnes cédées volontairement
Dans cet avis, il leur a également été signifié l’interdiction d’utiliser les comptes WhatsApp
associés à leurs agences. Ceci étant, la réaction de cette entreprise, qui ne revêt aucun caractère
contraignant au plan judiciaire, suffira-t-elle à dissuader les fraudeurs fascistes et leurs complices à
poursuivre leur gigantesque et violente opération frauduleuse, et les autorités judiciaires à sévir ?
L’actuelle situation politique et la nature des appareils d’État qui commandent ce pays incitent à
répondre négativement.
Bruits de bottes dans les universités
publiques brésiliennes

À trois jours du second tour, la presse progressiste du Brésil, et d’autres titres


dont le journal de la droite libérale Folha de Sao Paulo, rapportent que trente
universités fédérales -publiques- dans tout le pays, ont fait l’objet d’actions
répressives menées par la police militaire, et fédérale, les juges du Tribunal
supérieur électoral, et ce en violation totale de l’autonomie des Universités,
stipulée par la Constitution. -5/10/1988-. Ces médias signalent que ces actions se
sont déroulées dans des universités du nordeste, du nord, du centre-ouest, du
sud -est du Brésil.

A cet effet, comment ne pas lire ces actions répressives à la lumière de la publication du décret
numéro 9527 du 16 octobre 2018, signé conjointement par le président usurpateur Temer et le
général Etchegoyen, qui met en place à compter du 26 octobre, soit deux jours avant le second tour,
une puissante structure d’information dédiée à la « lutte contre les organisations criminelles
auxquelles est confrontée l’État brésilien », sans que soient fournies des précisions sur la
signification et la portée de ces termes.
Un mot sur cet homme de l’ombre, nostalgique de la dictature, et membre de l’armée depuis 1971.
Totalement inféodé au puissant lobby sioniste du Brésil, il est le fils d’un général qui fut un zélé
serviteur de la dictature militaire, dont la Commission Vérité a établi l’implication dans les actes de
torture.
J’ouvre une parenthèse sur cette pratique monstrueuse pour noter que le « spécialiste » des
questions internationales sur CNews, Harold Hyman, interrogé ce jeudi 25 octobre sur la situation
au Brésil par Yves Calvi, dans l’émission L’Actu. L’Info Du vrai de CNews, a admis l’existence de
la torture sous la dictature militaire : « oui il y a eu de la torture », pour très vite nuancer : « …mais
pas de manière excessive ». À ces propos tout simplement ignobles, une question : combien de
torturés vous faudra-t-il, Monsieur le spécialiste, pour juger que la torture « a été excessive » ?
Fermons cette parenthèse.
Le général, fils du général Etchegoyen, s’est naturellement élevé contre l’implication, documentée
par la Commission Vérité, de son père, et réaffirmé à de multiples occasions sa fierté et sa
reconnaissance filiales. Sa signature conjointe, plus qu’étrange, du décret présidentiel, doit bien
évidemment à sa nomination par Temer au lendemain du golpe parlementaire, en tant que ministre
en chef du Cabinet de Sécurité Institutionnelle, – Gabinete de Segurança Institucional- à la
présidence de la république, ce qui ne s’était jamais vu depuis la « fin » de la dictature. En vérité,
cette structure est l’exacte réplique du sinistre Service National des Informations-SNI- créé en juin
1964 par la dictature militaire, et spécialisé dans la répression, l’arrestation et la disparition des
opposants. Les forces progressistes considèrent que ce personnage est un membre caché de l’équipe
de coordination électorale de Bolsonaro. Sa nomination par Temer, lors du golpe néo-libéral-
fascisant comme nous l’avions écrit en mai 2016 préfigurait le scénario que vit aujourd‘hui le
Brésil-ibidem-, et en fait l’homme fort du golpe anti Dilma Rousseff.

Entre le 23 octobre et le 26 octobre, c’est donc plus de trente campus d’universités publiques
qui ont été envahis par les forces de répression. Ces opérations répressives ont visé des
activités démocratiques et progressistes, mais également des cours.

-Mardi 23 octobre, des policiers militaires et fédéraux ont envahi l’Université fédérale Fluminense
(UFF) à Niterói -État de Rio de Janeiro-, pour retirer un drapeau antifasciste, qui ne mentionnait
aucun des candidats.

-Mercredi 24 octobre, l’Université fédérale de São João del Rei (État du Minas Geraes) a reçu un
mandat ordonnant le retrait de la note de l’Université réaffirmant les principes démocratiques et le
rejet de la violence durant la campagne électorale de la présidentielle. Dans cette note le Recteur
déclarait : “La violence qui affecte aujourd’hui les groupes minoritaires dans notre société – Noirs,
Indiens, Quilombolas, LGBTI, personnes handicapées, femmes, s’étend aussi à des groupes qui
s’opposent à la doctrine de l’un des candidats. La production du savoir, de l’art et de la culture est
menacée dans sa propre existence, dans un contexte de violence et de manque de respect pour la
démocratie “.

-Le syndicat des enseignants de l’Université publique de l’État du Para rapporte que la police
militaire a envahi mercredi 24 octobre, la classe du professeur Mario Brasil, suite à la dénonciation-
délation d’un étudiant, alors qu’il abordait dans la partie relative aux médias sociaux de son cours
de sciences sociales, la question des fausses nouvelles- fake news-. Alertés par le père de l’étudiant
les agents de la Police militaire, une excroissance des pires moments de la dictature, ont voulu
conduire au poste de police l’enseignant qui a refusé et déclaré qu’il ne s’y rendrait qu’avec ses
avocats et les responsables de son syndicat.

-Le 24 octobre, à l’université fédérale de l’État de Paraiba, -Nordeste- située à Joao Pessoa capitale
de l’État, des hommes portant la tenue d’ agents du Tribunal régional électoral-T-R-E, mais refusant
de décliner les documents justifiant leur statut et leur appartenance, ont envahi la salle de cours d’un
enseignant pour enquêter sur une allégation selon laquelle on y faisait de la publicité électorale pour
une candidate progressiste. L’accusation ne reposant sur rien, ces supposés agents ont dû rebrousser
chemin
Toujours dans l’État de Paraiba, le 25 octobre à l’Université fédérale de Campina Grande, des
officiers de la police fédérale armés et mandatés par un juge électoral ont fait une descente au siège
du syndicat national -ANDES- qui se trouve dans le campus, pour y saisir et détruire le” Manifeste
de Défense de la démocratie et de l’Université publique “, rédigé par le syndicat et approuvé en
Assemblée générale par les enseignants. Durant la perquisition ils ont volé l’ordinateur du Bureau
de presse du syndicat.
Ce manifeste se faisait l’écho des positions des enseignants dans la défense « sans restriction de la
démocratie, des libertés démocratiques, de l’université publique, libre, de qualité et laïque et de
leur organisation syndicale ».

-Le 25 octobre l’Université fédérale, de la ville de Grande Dourados dans le Mato Grosso do Sul, a
été l’objet de la violation de son autonomie sur ordre d’un juge du Tribunal Électoral Supérieur
interdisant une conférence publique intitulée “Écrasons le fascisme” qui devait avoir lieu le même
jour à 10h00.

Face à ces actes de répression et de violation de l’autonomie universitaire, l’Université Pontificale


Catholique de São Paulo, PUC-SP, dont le campus a été envahi par les forces de répression de la
dictature militaire en septembre 1977, et dont neuf cents étudiants ont été arrêtés et conduits dans
les locaux de la police militaire et de la police politique -la sinistre DOPS-, a publié une note jeudi
25 octobre, dans laquelle elle affirme :
“Répudier toutes les manifestations de haine, d’intolérance et d’embarras de quelque manière
que ce soit, contraire à l’égalité individuelle et collective, politique, économique, sociale, raciale et
de genre de la population brésilienne établie par la Constitution. La note ajoute que “la défense
des intérêts du peuple brésilien, de ses travailleurs, ainsi que des personnes les plus fragiles et les
plus vulnérables, qui est notre priorité, est désormais menacée. L’université déclare qu’elle se joint
à ” tous ceux qui appellent à un large mouvement syndical pour la défense de la justice sociale et le
plein accès au bien-être du peuple brésilien dans son ensemble ».
Parmi les protestations, notons également celle de la section de Rio de Janeiro de l’Ordre des
Avocats du Brésil dénonçant la censure et la répression. La section désavoue les récentes décisions
du tribunal électoral censurant la liberté d’expression des étudiants et des professeurs des facultés,
dont celles de droit qui, comme tous les citoyens, ont le droit garanti par la Constitution d’exprimer
leur point de vue politique.
La troïka de la tyrannie : le projet impérialiste
en Amérique latine et ses imitateurs

Cuba, le Nicaragua et le Venezuela sont aujourd’hui menacés par l’impérialisme nord-


américain. La première salve de l’ère moderne de l’impérialisme a commencé en 1898 lorsque
les États-Unis se sont emparés de Cuba ainsi que de Porto Rico et des Philippines pendant la
guerre hispano-américaine. Roger D. Harris

L’ère de l’impérialisme, comme l’a observé Lénine, se caractérise par la concurrence des diverses
puissances impériales pour la domination. Cette rivalité inter-impérialiste a conduit à la Première
Guerre mondiale. Lénine qualifiait de « social-impérialistes » les supposés socialistes qui
soutenaient leurs propres projets impérialistes nationaux. Le social-impérialisme est une tendance
qui est socialiste de nom et impérialiste de fait. L’impérialisme et ses serviteurs sociaux
impérialistes sont encore parmi nous aujourd’hui.

Les États-Unis émergent comme puissance hégémonique mondiale

Les États-Unis sont apparus comme la puissance impérialiste dirigeante après la Seconde Guerre
mondiale. Avec l’implosion du bloc socialiste en 1991, l’hégémonie américaine s’est encore
renforcée. Aujourd’hui, les États-Unis sont la puissance hégémonique mondiale incontestée.
L’hégémonie signifie gouverner mais encore plus dominer. En tant que puissance hégémonique
mondiale, les États-Unis ne toléreront pas les neutres et encore moins les éléments hostiles. Comme
le dit la doctrine Bush, les États-Unis essayeront d’asphyxier tout projet anti-hégémonique naissant,
aussi insignifiant soit-il.
Dans les Caraïbes, par exemple, les États-Unis ont étouffé le gouvernement de gauche de la
Grenade en 1983, dans l’opération portant le nom de code de Urgent Fury [Fureur urgente]. La
population de Grenade est plus faible que celle de Vacaville, en Californie.
Les seules puissances que l’hégémonie mondiale tolérera sont les partenaires juniors comme la
Colombie en Amérique latine. Le partenaire junior doit accepter un régime économique néolibéral
destiné à servir les intérêts du capital. L’ajustement structurel de l’économie est exigé afin que les
« réformes » néolibérales deviennent irréversibles ; pour qu’on ne puisse pas repousser la pâte
dentifrice dans le tube.
La Colombie a récemment adhéré à l’OTAN, mettant l’armée du partenaire junior en interaction
directe avec le Pentagone, sans passer par son gouvernement civil. Les États-Unis ont sept bases
militaires en Colombie afin de projeter – ce sont les mots du gouvernement américain – une
suprématie « tous azimuts » sur la scène latino-américaine.
Cela va sans dire, il n’y a pas de base militaire colombienne aux États-Unis. Aucun autre pays n’a
de base militaire sur le sol américain. La puissance hégémonique mondiale a quelque 1000 bases
militaires à l’étranger. Même le plus sycophante des partenaires juniors des États-Unis, la Grande-
Bretagne, est militairement occupée par 10 000 soldats américains.
Les États-Unis ont fait une liste très claire de leurs ennemis. Le 1er novembre, le conseiller
américain à la Sécurité nationale John Bolton, prenant la parole à Miami, a qualifié le Venezuela, le
Nicaragua et Cuba de « troïka de la tyrannie ». Il a décrit un « triangle de terreur qui s’étend de la
Havane à Caracas et Managua ».
Le Venezuela, le Nicaragua et Cuba sont la cible de l’impérialisme américain parce qu’ils
représentent ce qu’on pourrait appeler la « menace d’un bon exemple », c’est-à-dire une alternative
à l’ordre mondial néolibéral.
Ces pays subissent des attaques des impérialistes pour ce qu’ils ont fait de bien, pas pour leurs
défauts. Ils tentent de bâtir une société plus inclusive pour les femmes, les gens de couleur et les
pauvres ; d’avoir un État qui au lieu de servir les riches et les puissants fait passer en priorité les
travailleurs, parce que ce sont les gens qui ont le plus besoin d’être aidés socialement.

Les sanctions : la guerre économique contre le Venezuela, le Nicaragua et Cuba

La rhétorique impérialiste américaine est soutenue par les actes. En 2015, le président Obama a
déclaré que le Venezuela était une « menace extraordinaire pour la sécurité des États-Unis » et il a
imposé des sanctions. L’administration Trump a étendu et renforcé ces sanctions. De même, depuis
plus d’un demi-siècle, les États-Unis soumettent Cuba à des sanctions dans le cadre de la politique
bipartisane des Républicains et des Démocrates. Aujourd’hui, ils sont en train d’imposer des
sanctions au Nicaragua.
Les sanctions unilatérales comme celles imposées par les États-Unis sont illégales en vertu des
chartes de l’ONU et de l’Organisation des États d’Amérique, parce que c’est une forme de punition
collective visant la population.
Les sanctions américaines sont conçues pour rendre la vie si misérable pour les masses populaires
que celles-ci rejetteront leur gouvernement démocratiquement élu. Pourtant, au Venezuela, ceux qui
sont le plus durement touchés par les sanctions sont ceux qui soutiennent de la manière la plus
militante leur président Nicolás Maduro.
Par conséquent, l’administration Trump laisse aussi planer l’option d’une intervention militaire
contre le Venezuela. Les dirigeants d’extrême droite récemment élus, Bolsonaro au Brésil et Duque
en Colombie, qui représentent les deux puissants États aux frontières ouest et sud du Venezuela,
sont de connivence avec la puissance hégémonique du nord.
Les organisations de défense des droits de l’homme agissant à l’intérieur, comme Human Rights
Watch, renoncent à condamner ces sanctions illégales et immorales. Elles se lamentent sur les
souffrances humaines causées par les sanctions, tout en soutenant leur imposition. Elles n’élèvent
pas non plus la voix contre l’intervention militaire, peut-être le plus grave de tous les crimes contre
l’humanité.
Des institutions libérales comme le groupe de pression Washington Office on Latin America
(WOLA) essaie de se distinguer des impérialistes purs et durs en s’opposant à une invasion militaire
du Venezuela tout en appelant à des sanctions encore plus efficaces et punitives. En effet, elles
jouent le rôle du bon flic, offrant une ouverture libérale à l’ingérence dans les affaires intérieures de
pays latino-américains.
Ces ONG financées par des milliardaires ont un arrangement pour une dotation en personnel sous
forme de pantouflage avec le gouvernement américain. Il n’est donc pas surprenant qu’elles
reflètent les initiatives de politique étrangère de Washington.
Mais pourquoi certaines organisations qui se proclament de gauche font-elles systématiquement
écho aux impérialistes, s’inquiétant à tel point du Venezuela, de Cuba et du Nicaragua tout en
ignorant des problèmes beaucoup plus importants comme par exemple au Mexique, en Colombie,
au Honduras, qui sont des États-clients des États-Unis ?

Le pays le plus progressiste d’Amérique centrale est visé

Prenons le Nicaragua. Il y a un an, l’institut de sondage Latinobarómetro a révélé que le taux


d’approbation des Nicaraguayens pour leur démocratie était le plus élevé d’Amérique centrale et le
second en Amérique latine.
Daniel Ortega avait remporté l’élection présidentielle en 2006 avec une majorité de 38%, en 2011
avec 63% et avec 72.5% en 2016. L’Organisation des États d’Amérique a officiellement observé et
certifié le vote. Les sondages indiquaient qu’Ortega était peut-être le chef d’État le plus populaire
dans tout l’hémisphère occidental. Comme l’a fait remarquer Chuck Kaufmann, vieux militant de la
solidarité avec le Nicaragua, « Les dictateurs ne gagnent pas des élections équitables avec des
marges de plus en plus grandes ».
Le Nicaragua est membre de l’Alliance bolivarienne anti-impérialiste pour les peuples de notre
Amérique avec Cuba, le Venezuela, la Bolivie et quelques pays caribéens. Prenant la parole à
l’ONU, le ministre des Affaires étrangères nicaraguayen a eu la témérité de faire la liste des
nombreuses transgressions du pays que Martin Luther King appelait « Le plus grand pourvoyeur de
violence dans le monde » et d’exprimer l’opposition du Nicaragua.
Ce sont des raisons suffisantes pour qu’une alternative progressiste comme le Nicaragua encoure
l’hostilité des États-Unis. L’énigme est de savoir pourquoi ceux qui se prétendent de gauche
cibleraient un pays qui:
• Présente le deuxième taux de croissance le plus élevé et l’économie la plus stable en
Amérique centrale ;
• Est le seul pays de la région produisant 90% de la nourriture qu’il consomme ;
• A réduit la pauvreté et l’extrême pauvreté de moitié ; c’est le pays où l’extrême pauvreté a le
plus diminué ;
• A atteint l’objectif du millénaire pour le développement des Nations unies de réduire de
moitié la malnutrition ;
• Assure aux Nicaraguayens la gratuité des soins de santé de base et de l’éducation ;
• A pratiquement éliminé l’analphabétisme, il était de 36% lorsque Ortega est entré en
fonction ;
• A atteint une croissance économique moyenne de 5.2% ces 5 dernières années (FMI et
Banque mondiale) ;
• Est le pays le plus sûr d’Amérique centrale (Programme de l’ONU pour le développement)
avec l’un des taux de criminalité les plus bas d’Amérique latine ;
• A le niveau le plus élevé d’égalité entre les sexes (Rapport mondial de 2017 sur l’écart entre
les sexes du Forum économique mondial) ;
• N’a pas contribué à l’exode des migrants aux États-Unis, contrairement à ses voisins, le
Honduras, El Salvador et le Guatemala ;
• Contrairement à ses voisins, il a mis les cartels de la drogue sous contrôle et a été un
pionnier de la police de proximité.

En avril dernier, tout ceci a été menacé. Les États-Unis avaient déversé des millions de dollars dans
des programmes de « promotion de la démocratie », un euphémisme pour les opérations de
changement de régime. Soudain et de façon inattendue, une cabale de la hiérarchie de l’Église
catholique réactionnaire, des associations commerciales conservatrices, des vestiges des Contras
financés par les États-Unis et d’étudiants d’universités privées ont fomenté une tentative de coup
d’État.
D’anciens membres du Parti sandiniste d’Ortega, qui étaient tombés depuis longtemps dans l’oubli
politique et avaient dérivé vers la droite, sont devenus des propagandistes efficaces de l’opposition.
En incitant à la violence et en utilisant habilement la désinformation dans un barrage concerté à
travers des médias sociaux, ils ont tenté d’atteindre par des moyens illégaux ce qu’ils ne pouvaient
réaliser démocratiquement.

L’impérialisme au visage souriant

Nous qui vivons dans le « ventre de la bête » sommes bombardés en permanence par les médias
grand public qui formulent les problèmes (par exemple les « bombardements humanitaires »).
Certains groupes et individus de gauche captent ces signaux, les amplifient et les rediffusent. Bien
qu’ils puissent sincèrement croire à ce qu’ils promeuvent, il y a aussi des récompenses comme des
financements, une couverture médiatique, la possibilité de fréquenter des politiciens américains
importants et de remporter des prix pour abhorrer les excès de l’impérialisme tout en acceptant ses
prémisses.
Les organisations d’aujourd’hui, qui sont socialistes de nom et impérialistes de fait répercutent
l’exigence impériale que les chefs d’État des mouvements progressistes en Amérique latine « s’en
aillent » et légitiment l’argumentation selon laquelle ces dirigeants sont des « dictateurs ».
Ils essaient de se démarquer des impérialistes en proposant un mouvement mythique, qui créera une
alternative socialiste triomphante et correspondant à la ligne de leur secte : le chavisme sans
Maduro au Venezuela, le sandinisme sans Ortega au Venezuela et la Révolution cubaine sans le
Parti communiste de Cuba.
La réalité politique en Amérique latine est qu’une offensive droitière attaque les gouvernements de
gauche qui résistent. Le président George W. Bush avait raison : « Soit vous êtes avec nous, soit
vous êtes avec les terroristes. » Il n’y a pas de troisième voie utopique. Chacun de nous doit
déterminer qui sont les véritables terroristes, alors que le rouleau compresseur de l’impérialisme
américain développe un ordre mondial néolibéral.
Le chaos : le nouveau plan impérialiste

Pour l’heure, le coup d’État au Nicaragua a été évité. S’il avait réussi, le chaos aurait régné. Comme
l’admettent même les plus ardents défenseurs de l’opposition, la seule force organisée dans
l’opposition était l’extrême-droite soutenue par les États-Unis, qui aurait instauré le règne de la
terreur contre la base sandiniste.
Les États-Unis préféreraient installer des États-clients de droite stables ou même des dictatures
militaires. Mais s’ils ne peuvent atteindre ni les uns ni les autres, le chaos est l’alternative préférée.
La Libye, où des seigneurs de guerre rivaux se disputent le pouvoir et où les esclaves sont
ouvertement échangés dans la rue, est le modèle qui se profile en Amérique latine.
Le chaos est le nouveau plan impérialiste, en particulier pour les pays que Bolton appelle la « troïka
de la tyrannie ». Les impérialistes comprennent que les mouvements sociaux progressistes au
Venezuela, au Nicaragua et à Cuba sont trop populaires et ancrés pour être éradiqués par un simple
changement de personnel au palais présidentiel. Ils envisagent des moyens beaucoup plus
énergiques ; des moyens qui, en comparaison, rendraient pâles les conséquences sanglantes du coup
d’État de Pinochet soutenu par les États-Unis, au Chili en 1973.
Au Venezuela, par exemple, l’opposition aurait pu remporter l’élection présidentielle de mai 2018
vu la situation économique catastrophique causée en grande partie par les sanctions américaines.
L’opposition s’est divisée entre une aile modérée prête à s’engager dans la lutte électorale et une
aile d’extrême droite qui préconisait une prise de pouvoir violente et l’emprisonnement des
chavistes.
Lorsque le président vénézuélien Maduro a rejeté la demande américaine d’annuler les élections et
de démissionner, il a été qualifié de dictateur par Washington. Et lorsque le modéré Henri Falcon a
participé à la course présidentielle sur un programme de transition néolibérale total, Washington, au
lieu de se réjouir, l’a menacé de sanctions pour s’être présenté. Les États-Unis ont agité une option
militaire belliciste pour le Venezuela, durci les sanctions étouffantes et fait basculer l’équilibre au
sein de l’opposition vers la droite radicale.
Les États-Unis ne sont pas prêts de permettre au Venezuela un atterrissage en douceur. Leur
intention est de détruire la contagion des programmes sociaux progressistes et de la politique
internationale qui ont été l’héritage de près de deux décennies de chavisme. Idem pour Cuba et le
Venezuela. Nous devrions aussi ajouter la Colombie dans la ligne de mire de l’empire.
Nous avons vu ce que la Pax Americana a signifié pour le Moyen-Orient. Le même scénario
impérial est mis en œuvre en Amérique latine. La solidarité avec les mouvements sociaux
progressistes et leurs gouvernements en Amérique latine est nécessaire, surtout si leur défaite serait
synonyme de chaos.

Roger Harris est membre du comité directeur de la Task Force on the Americas, une organisation
anti-impérialiste de défense des droits de l’homme vieille de 33 ans, et il participe activement à la
Campagne pour mettre fin aux sanctions canado-américaines contre le Venezuela.

Traduit de l’anglais par Diane Gilliard pour le Journal Notre Amérique


Venezuela : La guerre caribéenne
n’aura pas lieu

La République Bolivarienne du Venezuela est menacée par la guerre, le pouvoir


d’achat a été enlevé aux Vénézuéliens et la souveraineté du pays semble
menacée. En Amérique deux clans s’opposent, une droite néolibérale représentée
par les « touts puissants » Etats-Unis et leurs alliés tous regroupés dans le
groupe de Lima (Argentine, Canada, Chili, Pérou, le Paraguay et la Colombie)
et une gauche socialiste dont les derniers représentants sont la Bolivie, le
Nicaragua, l’Uruguay, Cuba, et le Venezuela. Autrefois le Brésil, l’Equateur et
l’Argentine appartenaient au clan progressiste mais à la suite de parades
juridico-politiques suspectes et en contradiction totale avec les recommandations
de l’ONU ces pays représentés par le putchiste Michel Temer au Brésil, le
président destitué de son parti (Alianza País) Lenin Moreno et Mauricio Macri
qui, malgré l’histoire peu concluante entre le FMI et ses plans d’ajustement
structurels, et l’Argentine tente une nouvelle fois de plonger le pays dans une
position de faiblesse et d’esclave du marché.
Jonas Boussifet
Premier cheval de Troie : La spéculation

Malgré les mesures prises par le gouvernement de Maduro, la multiplication des salaires par 34 et la
prise en charge des salaires des petites et moyennes entreprises, l’inflation continue de progresser.
La désertion et l’augmentation drastique des produits de consommations de base sont de plus en
plus courantes et exacerbent la vie quotidienne des Vénézuéliens, elles augmentent la violence et les
vols…
Alors que le Venezuela vient de négocier 28 accords avec la Chine, l’appui constant des membres
de l’ALBA, de l’Inde et de la Russie l’économie vénézuélienne peine à sortir de sa stagflation.
Pourquoi ? Parce que le Venezuela a subit depuis les années 80, son premier cheval de Troie : la
spéculation des produits de base. Si le slogan du gouvernement est la « Lucha sigue » (la lutte
continue) depuis vingt ans, la lutte ne continuera qu’avec l’approbation et la volonté de tous les
Vénézuéliens pour la durée de l’État socialiste. Cependant la classe bourgeoise vénézuélienne n’est
pas de cet avis. Pourquoi vendre des médicaments aujourd’hui à 150 Bolivars alors que demain ils
atteindront les 200 Bolivars et la semaine d’après les 1.000 Bolivars ?
Les hauts entrepreneurs Vénézuéliens reçoivent des devises étrangères de l’État pour acheter et
acheminer les biens mais en bloquant l’acheminement des produits au lieu de vente pour telles ou
telles raisons ils enclenchent une pénurie. Et une pénurie qui rapporte gros puisque les prix et la
consommation ne cessent de monter. Un cas de figure vécu en Irlande lors de « la crise de la pomme
de terre » en Irlande entre 1845 et 1852, ou plus l’augmentation du prix de la patate augmentait plus
les Irlandais en achetaient provoquant ainsi une famine généralisée.

Photo : Jonas Boussifet


Deuxième cheval de Troie : La Colombie, le voisin

Sur le chemin de Caracas jusque San Antonio, dernière ville Vénézuélienne à la frontière
colombienne, la route est longue et ardue. Alors que le Venezuela est le premier pays regorgeant de
ressources pétrolières, une fois entré dans Tachira, le dernier État séparant le Venezuela de la
Colombie, l’essence se fait rare. Si la vue d’une station-service à chaque coin de rue est courante, le
carburant l’est beaucoup moins et quand il est disponible, les habitants font la file durant des heures,
voire des journées. Une pénurie généralisée dans tout un État.
Comment faire un plein d’essence dans un État aussi grand que la Belgique ? Tel fut ma question à
la police nationale, leur réponse : passer par les contrebandiers, il est possible d’en trouver à chaque
coin de rue, le dernier policier à qui j’ai posé la question m’a même passer le numéro de son
facilitateur, mais à une condition : le payé en Dollar U.S. ou en Peso Colombien. Une réponse plus
qu’incroyable de la part des forces de l’ordre, dont l’objectif est de faire respecter la loi sur le
territoire du pays, ce qui m’amène à dénoncer que la souveraineté économique n’est ni respectée par
les Tachiriens, ni par les fonctionnaires publiques. Une fois mon bidon d’essence (pinpina) de vingt
litres acheté au contact de ce gredin, je continue ma route jusque la dernière ville me séparant de la
Colombie et loin d’être un euphémisme la raison de cette pénurie généralisée.
Sur le pont reliant les deux pays, j’assiste à des scènes irréelles. Des vélos dont les roues ont été
remplacées par des pneus de motos et des structures latérales soudées sur les côtés pour transporter
une dizaine de bidons d’essence (remplis bien sûr). Mais aussi une jeune vénézuélienne
transportant ses valises, plusieurs valises jusqu’aux douaniers. Ces derniers la contrôlant
s’aperçoivent que la jeune fille transportant des kilos des nouveaux Bolivars Souverains et en
profitent pour lui demander une « collaborations » et payer « leur rafraichissement de la journée ».
Avec assurance, elle leurs laisse une poignée des nouveaux billets de 50 Bolivars, l’équivalent de
plusieurs salaires mensuels, et passe la frontière où elle pourra revendre les billets à l’équivalent de
quatre fois leur valeur.
Impensable, mais vrai. Certains profitent de changer les Bolivars au bureau de change colombien
pour vivre. Les Bolivars seront ensuite « nettoyés » car en Colombie, il est plus avantageux
d’acheter les nouveaux billets, les nettoyer et les falsifier en Peso Colombien. Une réalité à peine
pensable, mais qui s’étend aussi aux Carnets de la Patrie qui pour leur quantité de plastique ou pour
la falsification de l’identité seront utilisé pour acheter l’or noir Vénézuéliens à prix avantageux.

3ème cheval de Troie : les médias, les expatriés pro-interventionnistes,


et les déclarations unilatérales

Au cours de la 73ème Assemblée de l’ONU, les médias ont reliés la contestation des Vénézuéliens à
New York, aux côtés des banderoles de protestations écrites en anglais, un nouveau visage méconnu
de la rue, l’Ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU Nikki Haley, armé de son mégaphone et de ses
gardes du corps et s’adressant à la foule avec des slogans tels que :
«« Nous allons nous battre pour le Venezuela et continuer jusqu’à ce que Maduro parte »
mais aussi, « ce que nous avons vu, personne ne devrait le vivre… Pendant que Maduro
mange dans de bon restaurant ».
Depuis quand les êtres humains sont-ils aussi dupes ? Se battre, oui mais pourquoi ? Il y a toujours
une raison pour lutter, que ce soit diplomatiquement ou par la force. Cette raison loin d’être
expliqué mais évoquant les nombreuses guerres de Washington, et les plus sombres souvenirs des
peuples ayant subi ces guerres (Afghanistan, Irak, Libye, Vietnam, Nicaragua,… j’en passe et des
pires), toutes ces guerres ont salit les mots « Liberté » et « Démocratie » pour le profit États-unien.
Pourquoi tenté une invasion militaire au Venezuela comme l’a proposé Trump en août dernier, lors
du centenaire de Nelson Mandela- prix Nobel de la paix malgré sa présence sur la liste Nord-
Américaine des terroristes jusque 2008- à la table de l’ONU, cette salle où les mots « paix »,
« multilatéralisme » et « coopération » devraient être prônés a été souillée par l’évocation du
Président Trump a s’allier avec les forces armées vénézuéliennes pour renverser Maduro.
Mais revenons aux attaques de l’ambassadrice Haley, qui a évoqué une image ayant fait tour du
monde, celle de Nicolas Maduro dans un restaurant à Istanbul dégustant un steak qui selon les
médias aurait dû couté entre « 70 et 250 Dollars » une fourchette d’argent qui loin d’être évocatrice
et douteuse a alimenté les blogs des contestataires vénézuéliens et la critique internationale
dissimulant au passage les raisons de son voyage, les 28 accords signés entre la Chine et le
Venezuela et son retour au pays en passant par la Turquie qui soutient ouvertement le gouvernement
Maduriste.
Cette image du président accoudé à une table dégustant son steak saignant, citée et utilisée par
l’ambassadrice a fait un « buzz » sur les réseaux sociaux entrainant une vague de colère non pas
uniquement suscitée par les Vegans, autres végétariens ou défenseurs des animaux mais les
« défenseurs de la paix ». D’où ma question : « Pourquoi un être humain n’a-t-il pas le droit de
s’alimenter ? Parce que son pays subit un blocus États-unien et ne peux plus importer des aliments
faute de devises étrangères ?

Photo : Jonas Boussifet


Par mauvaise fois, je l’accorde, j’ai été visité les comptes Instagram et Twitter de Miss Haley à la
recherche d’une photo accoudée elle aussi, à une table de restaurant. Car oui, si les États-Unis ne le
montre pas sur la scène internationale du taux de la population ne pouvant s’acheter une viande de
qualité et doit passer par les fast-foods et autres chaînes de « restaurant » dont mêmes les chiens
sont dégoutés par le contenu alimentaire. Une recherche infructueuse quant à mon objectif mais
incroyable quant à la situation des armes à feux aux « States ». Alors que le nombre croissant de
fusillades et de morts s’allongent aux États-Unis, l’ambassadrice nous offre une photo d’elle
brandissant et utilisant une arme automatique et offrant ainsi une pub directe pour tous les lobbies et
indirectes à l’utilisation des armes à feux.

4ème cheval de Troie, la MUD ou l’opposition vénézuélienne


et les contre-révolutionnaires étrangers

Alors que le Président Maduro démocratiquement élu était à l’étranger à la recherche de soutien, un
autre représentant était reçu par la cheffe de la diplomatie européenne : Fédérica Mogherini. En
effet le ministre des affaires étrangères colombien était lui aussi à la recherche de soutien pour
« endiguer l’immigration vénézuélienne » en durcissant les sanctions du blocus de l’Union
Européenne à Bruxelles et à Madrid. Le nouveau partenaire de l’OTAN ou le « gouvernement de
l’Israël latino » comme appelé au Venezuela cherche à approfondir l’isolation de Caracas via la
« communauté internationale » (Communauté internationale ou les pays de l’alliance atlantique).
Revenons sur l’immigration, la plus grande immigration contemporaine latino-américaine selon
Bogotá. Loin d’être pratiquant de la religion catholique, je suis ouvert aux enseignements du
Nouveau Testament et je vais utiliser le verset suivant : « […] il est plus facile de voir la paille qu’il
y a dans l’œil de son voisin plutôt que de remarquer la poutre qu’il y a son propre œil ». Un
enseignement qui n’a malheureusement pas raisonné aux oreilles du diplomate ayant sorti cette
information.
Le gouvernement aurait-il oublié les 5 millions de réfugiés colombiens que le Venezuela, le Pérou,
l’Équateur et le Panama ont accueillis durant la guerre civile entre les FARCs, l’ELN et Bogotá ?
Aurait-il oublié les 50 ans de cette guerre ? Aurait-il oublié la persécution, qui malgré les accords de
paix récompensé par un prix Nobel au Président Santos, des agriculteurs vivant sur les terres
dirigées par les paramilitaires ou la mort des leaders révolutionnaires estimé à un assassinat tous les
deux jours ? Si le gouvernement colombien à la mémoire courte, il est aussi belliqueux et peu
reconnaissant de l’aide fournie à ces habitants durant ces moments troubles.
Parlons récompense et reconnaissance et de facto financement de groupes radicaux, en septembre
2017 un an après l’élection de la Constituante, dont la naissance est écrite dans la constitution
bolivarienne du Venezuela a reçu le prix Sakharov et 50 000 euros de la part de l’Union
Européenne. Le prix de la démocratie offert à la MUD et ses partisans ultra-droitistes n’est rien de
plus qu’un oxymore et une insulte à la démocratie. Comment peut-on récompenser un parti prônant
la radicalité, la violence et l’antidémocratisme ? L’Aube Dorée grecque ou le Kuklux Klan était-il
eux aussi sélectionné par l’attribution du prix ? L’Union Européenne aurait-elle perdu ses valeurs et
son respect ?

5ème cheval de Troie : le cauchemar de du Libertador Simon Bolivar


ou la (N)ATOmisation de l’Amérique Latine
Inspiré par la révolution haïtienne, Simon Bolivar voulait libérer l’Amérique Latine de la présence
et du pouvoir des métropoles étrangères. Vénézuélien d’origine, son souhait était de créer la Grande
Colombie regroupant Venezuela, la Guyana actuelle, la Colombie, Le Pérou, l’Équateur, le Panama
et la Bolivie. Un rêve bolivarien aujourd’hui bafoué par la cupidité des gouvernements.
Peu d’écrits rapportent l’idée de Mouhammad Kadhafi sur la création des États-Unis d’Afrique, une
idée qui malgré son rapporteur aurait pu aider le continent sur la scène internationale tant au niveau
économique, politique et souverain. Le souhait du Libertador était du même acabit. Or on déplore
actuellement la faille de ce rêve déchu. Si les gouvernements de ces pays ne se supportent pas, ils se
querellent au niveau diplomatique. Représenté par le groupe de Lima, le Pérou et la Colombie ont
appelé la Cour Internationale Pénale à enquêter sur les « crimes de l’humanité » du gouvernement
bolivarien du Venezuela. Une requête dont l’idéologie reste d’isoler et de condamner le pays.
En outre, la Colombie a été élue comme membre observateur de l’OTAN et sera amené à participer
dans les futures conquêtes de l’Alliance Atlantique. Une facilité pour le dirigeant actuel des Etats-
Unis dans son souhait d’envahir le Venezuela. Si les Etats-Unis ont sept bases militaires à la
frontière vénézuélienne, il pourra aussi compter sur la Guyane Française sur les rives atlantiques,
mais aussi utiliser l’île hollandaise de Curaçao comme port d’attachement au nord, et les
Maldouines anglaises au Sud pour approvisionner et baser les troupes de l’alliance. Une atomisation
ou Natomisation qui commencera par le Venezuela.

6ème cheval de Troie, faute de charisme ou faute de chavisme ?

Il y a douze ans, le Président vénézuélien Hugo Chavez Frías condamnait encore les États-Unis
dans leur conquête de l’Irak. 24 heures après le discours de Bush recherchant toujours les armes de
destructions massives irakiennes, Hugo Chavez faisait une comparaison entre le diable et le
Président États-uniens : « Pourquoi cette table a-t-elle toujours l’odeur du souffre ? » disait-il sous
l’applaudissement de l’assemblée onusienne.
Photo : Jonas Boussifet

Douze ans après la balle n’a pas changé de camp dans la mentalité Nord-Américaine, mais la
mentalité du Président Vénézuélien s’est approché du camp adverse proposant ainsi de s’asseoir à la
table de négociations avec Donald Trump. Un pas brutal pour les partisans de la Révolution. Hugo
Chavez se serait-il assis à la table du Diable pour traiter de l’avenir du pays ? Nul ne le sait et les
conditions actuelles sont pires que durant la présidence de Chavez. Cette rencontre sera en tout cas
suivie et critiquer par de nombreux Vénézuéliens qu’ils soient partisans ou de l’opposition.
Si j’ai voulu utiliser quelques élément du livre pacifiste « la Guerre de Troie n’aura pas lieu » de
Jean Giraudoux, c’est parce qu’aujourd’hui le Venezuela présente le même contexte politique que
lorsque Troie possédait la belle Hélène. Toutes les raisons sont bonnes pour s’affronter malgré la
diplomatie. Comme le disait monsieur Giraudoux dans sa pièce de théâtre au travers des
protagonistes du livre : « Aux approches de la guerre, tous les êtres secrètent une nouvelle sueur,
tous les éléments revêtent un nouveau vernis, qui est le mensonge. Tous mentent. »
Il ne suffit que d’un seul souffle, une seule phrase, un seul évènement pour arracher la vie de
milliers d’innocents, car il n’existe pas de guerre juste ni de guerre justifiée. Il n’existe que
l’opportunité, la destruction et le profit. Et si cette guerre aura lieu comme à la fin du livre, cette
guerre ne sera ni une guerre de libération ni une guerre pour la paix ou la démocratie, ce sera une
guerre. Et tous auront une responsabilité dans cette crise : « même le plus petit flocon se sent
innocent lors de l’avalanche » tant les opportunistes que les guerriers.

« Le poète troyen est mort… La parole est au poète grec ».


Pablo S. Allende : « Historiquement
l’opposition vénézuélienne a été tout
sauf démocratique »

Pablo Sepúlveda Allende est le petit-fils du président chilien assassiné en 1973 lors du coup
d’État contre le socialisme démocratique de la Unidad Popular. Médecin comme lui, il exerce
aujourd’hui sa profession parmi celles et ceux que la révolution vénézuélienne a sortis de
l’exclusion. Avec un Réseau d’Intellectuels et Artistes en Défense de l’Humanité, il pousse une
note dissidente dans l’océan uniformisé des médias qui modèle de plus en plus la vision de la
gauche, surtout en Occident. Nous avons profité de son passage en Belgique pour nous
entretenir avec lui, quelques minutes avant la cérémonie organisée en hommage au citoyen
Salvador Allende à l’Université Libre de Bruxelles.

Alex Anfruns – Depuis quelques années les médias internationaux focalisent leur attention sur
les problèmes économiques du Venezuela; comment résumeriez-vous la situation actuelle ?

Pablo Sepúlveda Allende – Je vis au Venezuela depuis 2009. Jusqu’alors il y avait une situation
générale de bien-être social et économique. La première forte secousse pour l’économie
vénézuélienne provint de la dramatique chute des prix du pétrole en 2014, après la mort du
comandante Chávez. Un an après l’accession de Nicolas Maduro à la présidence de la République,
en très peu de temps les prix du pétrole ont chuté de 120$ le baril en moyenne à 25$. Rappelons
qu’historiquement le Venezuela est un pays dépendant du pétrole ; c’est une forme de capitalisme
rentier; ses devises en dollars, son produit interne brut, proviennent de la vente du pétrole et servent
à financer la totalité des importations. Le pays produit peu. La Révolution bolivarienne a tenté
d’inverser cette tendance mais sans résultats très probants à ce jour.

De quelle manière les grandes firmes importatrices, qui sont au cœur de l’économie
vénézuélienne, ont influé sur son cours?

Leur rôle a été déterminant et central dans la seconde secousse qui a ébranlé l’économie
vénézuélienne : la guerre économique. Ces firmes nationales tirent profit des importations de tout
type de produits : des vêtements, des produits alimentaires, des médicaments, des appareils
ménagers, etc… Le sabotage de l’économie a été clairement le fait de ces secteurs parasitaires : le
stockage et l’accaparement des produits de première nécessité, tels que l’alimentation et les
médicaments, ont joué concrètement sur les prix et l’hyperinflation en raison de la pénurie que cela
générait.

Y a-t-il d’autres facteurs qui sont entrés en ligne de compte ?

Oui. Un premier élément qui a eu de fortes répercussions sur l’économie a été le contrôle des
changes : le dollar du marché parallèle s’est envolé face au bolivar.
Ensuite il y a eu les sanctions économiques décidées par l’administration Trump qui ont eu
concrètement pour effet d’assécher les échanges des entreprises vénézuéliennes avec les États-
Unis ; ces sanctions sont allées jusqu’à la confiscation de leurs avoirs ou comptes bancaires
domiciliés aux États-Unis.
C’est ainsi que le Venezuela s’est vu confisquer des millions de dollars des banques internationales.
Cet argent était destiné à l’achat de produits alimentaires, de médicaments, de pièces détachées,
toutes choses vitales pour l’économie vénézuélienne.
La situation économique est réellement très difficile pour toutes ces raisons ; évidemment le
gouvernement bolivarien a aussi sa part de responsabilité dans la conduite souvent erronée des
affaires économiques du pays. Mais le discours international sur une prétendue «crise humanitaire »
est très loin de la réalité. La situation des secteurs populaires vénézuéliens n’est guère plus difficile
que celle de leurs homologues colombiens, mexicains , brésiliens ou d’Amérique centrale.

On entend cependant parler de l’impact que cette crise a sur l’émigration; quelle part de
vérité y a-t-il là-dessous ?

Historiquement, le Venezuela n’a jamais été un pays d’émigration. Actuellement, oui nous nous
trouvons face à un phénomène de migration suscité par la crise interne au pays, mais soyons clairs,
il ne s’agit pas de réfugiés. Une chose c’est de parler de migrants, l’autre de réfugiés ; ces derniers,
par définition, ne veulent ou ne peuvent pas revenir dans leur pays car il y a danger pour leur vie, à
cause de leur idéologie politique, de leur origine raciale, de leur religion ou à cause d’un conflit
intérieur ou d’une guerre.
Rien de tout cela ne caractérise la situation interne du Venezuela. Tout simplement les gens
émigrent pour des motifs économiques ; et dans de nombreux cas ils ont été induits par des
campagnes médiatiques orientées. Par ailleurs les chiffres sont parlants : le nombre global
d’émigrés vénézuéliens est, de loin, très inférieur aux six millions de colombiens réfugiés et
accueillis au Venezuela, ou aux millions de centraméricains et mexicains qui tentent de trouver
refuge aux États-Unis.
Que dire du concept « d’état en faillite » avancé par des spécialistes ? Ça peut s’appliquer au
cas du Venezuela ?

Là encore on est loin de la réalité. La notion d’état failli suppose que ses institutions ne fonctionnent
plus, qu’elles ne sont plus capables d’affronter une quelconque situation donnée. Or pour ce qui est
du Venezuela, il n’y a rien de plus faux ; malgré les difficultés la réponse du gouvernement
bolivarien a été à la hauteur : distribution régulière de vivres aux secteurs populaires les plus
nécessiteux au travers de la remise mensuelle, à un prix dérisoire, de paquets contenant des produits
alimentaires de base, difficilement trouvables sur le marché à cause des pénuries entretenues par les
spéculateurs. Les autres institutions fonctionnent normalement, qu’il s’agisse de la santé, de
l’éducation, etc…
Ajoutons à cela que le gouvernement bolivarien facilite le retour des migrants vénézuéliens qui le
souhaitent. Pour nombre d’entre eux la situation d’immigrés dans les pays d’accueil comme la
Colombie, le Pérou, l’Équateur ou le Brésil a été compliquée ; beaucoup de migrants de la classe
moyenne croyaient trouver dans ces pays de meilleures conditions salariales et sociales, et se sont
souvent heurtés à des manifestations de xénophobie à leur encontre. Par exemple, un avion a été
envoyé au Pérou pour rapatrier quelques centaines de migrants vénézuéliens qui s’étaient
volontairement rapprochés de leur ambassade ; les mêmes opérations se sont déroulées en
Colombie, au Brésil.
Un état failli n’aurait pas été en mesure de procéder à ces opérations, ni d’assurer la subsistance de
millions de familles dans le pays grâce au réseau de distribution des CLAP (comités locaux
d’approvisionnement et de production) , sans compter les autres programmes sociaux comme la
Misión Vivienda (Mission Logement) qui a permis la remise de plus de 2 millions de logements à
autant de familles (et ce programme perdure puisque ce sont des centaines de logements qui
continuent à être livrés mensuellement).
Rencontres et conférences en Belgique (2018)

Nous avons souvent entendu les déclarations de soutien du Parlement européen à l’opposition
vénézuélienne. Les valeurs dont ce Parlement pare cette opposition, présentée comme «
démocratique », avec des « prisonniers politiques », etc… reflètent-elles bien les valeurs qui
sous-tendent les actions et les projets de cette même opposition à l’intérieur du Venezuela ?

Les dirigeants de l’opposition au projet bolivarien ont été tout sauf démocratiques. Ils ont soutenu la
tentative de coup d’état contre Chávez en 2002 ; tous les partis d’opposition et leurs dirigeants sans
exception ont été présents physiquement, des vidéos en font foi. Il y a quantité de preuves que leurs
actions n’avaient rien de démocratiques. Quant à ceux qui sont appelés « prisonniers politiques »,
nous avons le cas emblématique de Leopoldo Lopez. Il n’est aucunement prisonnier politique, c’est
un responsable politique qui a appelé à la sédition, et dans tout état de droit qui se respecte, appeler
au renversement d’un gouvernement par des actions violentes est un acte qui tombe sous le coup de
la loi. Plus précisément : en 2014 Lopez a appelé ses partisans à protester violemment dans la rue,
dans le cadre d’une opération appelée « la salida » (la sortie). Les médias internationaux
présentèrent ces manifestations comme des manifestations pacifiques, mais les images et les vidéos
témoignent de leur caractère extrêmement violent. Ces manifestations ont coûté la vie à 43
personnes ! Lopez est donc ni plus ni moins accusé d’incitation à la violence et à la haine ayant
entraîné la mort, et de tentative de renversement d’un gouvernement légitimement élu.
Un autre cas emblématique est celui de Julio Borges contre lequel un mandat d’arrêt a été lancé ;
poursuivi par la Justice. Il est actuellement hors du Venezuela. Voilà un dirigeant politique qui a
parcouru le monde et les centres du pouvoir en Europe et aux États-Unis pour demander une
intervention militaire, inciter au blocus et aux sanctions contre le Venezuela. La mise en œuvre des
sanctions représente un véritable châtiment contre le peuple vénézuélien qui en est la première
victime, vu que le gouvernement voit ses marges de manœuvre restreintes pour importer des
produits de première nécessité tels que des produits alimentaires, des médicaments ou des pièces
détachées. En appelant de ses vœux plusieurs types d’intervention contre son pays, dont l’option
militaire, Borges s’est rendu coupable de trahison envers la patrie, légitimement punie par
n’importe quelle législation dans le monde.
Un autre cas concerne le jeune député Requesens, antérieurement dirigeant universitaire. Ça fait un
moment qu’il aurait dû être en détention en raison de sa responsabilité dûment prouvée dans les
protestations extrêmement violentes de 2017 qui ont coûté la vie à environ 120, 130 personnes, où
des gens ont été brûlés vifs ou lynchés simplement parce qu’ils étaient soupçonnés d’être chavistes.
C’était une politique de haine terrible et je suis sûr qu’en Belgique ou dans n’importe quel pays
européen elle serait condamnée pour « incitation à la haine et à la violence ». A cette époque ce
député fit un appel depuis une université de Miami à «créer les conditions d’ingouvernabilité au
Venezuela, pour favoriser une intervention étrangère dans le pays ». Ça aussi, partout dans le monde
on peut le qualifier de « trahison à la patrie ». Mais s’il est actuellement arrêté ce n’est pas pour tout
ce qui précède, et qui aurait amplement justifié son arrestation ; Il est sous les verrous en raison du
témoignage du journaliste péruvien de droite Jaime Baily qui affirme que Requesens est impliqué
dans la préparation et le déroulement de l’assassinat frustré contre le président Nicolas Maduro
d’août dernier. Il a été arrêté suite à cette confession, les preuves des enquêtes menées ont confirmé
sa participation et lui-même est passé aux aveux. Ce n’est donc pas non plus un cas de prisonnier
politique, rien ne prouve non plus qu’il ait été torturé ; une personne torturée porte des traces, et les
divers documents ou photos de Requesens publiés après son arrestation ne montrent aucune
évidence de mauvais traitements.
Toutes ces personnes qui s’auto-proclament « prisonniers politiques » sont détenues en raison de
leurs actions violentes et leurs infractions à la loi en vigueur, pas pour leurs idées politiques.
Actuellement au Venezuela il y a beaucoup de dirigeants de l’opposition qui parcourent le pays tous
les jours, s’expriment au travers des médias privés en disant tout ce qu’ils veulent contre le
gouvernement et il ne sont pas pas poursuivis ni arrêtés pour autant.

Quelle est ta perception de l’histoire récente de la transition démocratique au Chili ?

La transition de la dictature vers la démocratie a été un processus extrêmement négocié et


consensuel. S’il est vrai qu’il y a eu un plébiscite, il n’en est pas moins réel qu’il y a eu un accord
tacite entre ceux qui ont assumé le pouvoir, la coalition de partis de centre-gauche « Concentración
», le haut commandement militaire et l’oligarchie chilienne, accord selon lequel on ne toucherait
pas au modèle économique et politique imposé par la dictature, et donc on ne toucherait pas à la
Constitution de Pinochet. A aucun moment durant les premières années de transition on n’a remis
en cause le modèle économique. Toutes les structures libérales ou anti- démocratiques héritées de la
dictature, cadenassées dans la Constitution et le modèle économico-politique, sont restées en l’état.
Les réformettes apportées à la Constitution sont vraiment dérisoires.

Que reste-t-il encore à faire pour récupérer la mémoire historique et que justice soit enfin
faite pour les victimes de la dictature?
En ce qui concerne la justice on ne peut pas comparer les cas chilien et argentin ; en Argentine il y a
eu de nombreux procès contre des militaires de haut rang, ce n’est pas le cas au Chili où ces mêmes
procès ont été rares. Et quand il y en a eu, ils se sont déroulés dans des conditions très favorables
aux accusés, qui par exemple, ont pu bénéficier de conditions de détention très privilégiées. Une des
revendications des organisations de droits de l’Homme est le transfert des détenus dans des prisons
moins luxueuses, voire des prisons de droit commun. Ces mêmes militaires continuent à recevoir
des pensions millionnaires comparées à celles que touche le commun des citoyens, ou aux
indemnisations qu’ont reçues les victimes de la torture ou les familles de disparus.
Donc du côté de de la Justice les choses ne sont pas fiables, et cela perdure malgré la succession de
gouvernements de tendances diverses, notamment deux gouvernements dirigés par le parti
socialiste, celui-là même qui fut le parti de Salvador Allende mais qui s’est éloigné de ses principes
fondateurs. Au parti socialiste ils ne luttent plus pour changer de modèle économique, ils ne croient
plus au véritable socialisme ; ils ne remettent même pas en question le modèle néo-libéral dont ils
s’accommodent pour gouverner. Les deux gouvernements de Michelle Bachelet et Ricardo Lagos
ont ainsi approfondi ce modèle tout en l’agrémentant d’un vernis droit-de-l’hommiste mais en
omettant d’emprisonner les militaires de la dictature. Un musée de la Mémoire a bien vu le jour, et
il est certes utile pour garder la mémoire des horreurs de la dictature, mais aucune avancée ne s’est
produite en terme de justice réelle : tout est encore à faire en la matière.

Et du côté du peuple chilien, y a-t-il des indices d’un changement à venir ?

Ce qui est intéressant c’est que ces dernières années, et notamment à partir du mouvement étudiant,
il y a eu un réveil des citoyens chiliens pour remettre en cause le néo-libéralisme dominant et sa
logique de marchandisation de tous les aspects de la vie en société. Ce sont donc les étudiants qui
ont été à l’avant-garde en luttant contre la privatisation de l’enseignement; il y eut une prise de
conscience générale que l’éducation ne peut pas être payante.
Dans d’autres domaines, tel celui de la santé, le peuple chilien commence à contester les bases
idéologiques du néolibéralisme. Le réveil est une réalité et il se manifeste par l’élection de 20
députés de gauche lors des dernières élections qui viennent de façon inédite bousculer le bipartisme
bien rôdé au Parlement entre la droite et la Concertación.
Enfin il faut souligner la résistance continue du peuple mapuche, victime de violations flagrantes
des droits de l’homme. Mais sur ce sujet il est curieux de constater que rien ne transpire à Genève ni
au Parlement européen. D’autres luttes ont également été réprimées. La tendance fasciste du
gouvernement de Piñera est évidente et il reste à espérer que le peuple chilien réagisse à la hauteur
du danger et apprenne à mieux se défendre.
Le Nicaragua est victime de la politique du
deux poids deux mesures

Julie Lamin est une enseignante du secondaire engagée en Grande-Bretagne.


Pendant les vacances d’été 2017, participant à une délégation d’enseignants
organisées par son syndicat, l’Union nationale de l’Éducation (section des
enseignants), elle s’est rendue au Nicaragua à l’invitation du syndicat des
enseignants nicaraguayens (ANDEN) et du ministère de l’Éducation. Le but de
la délégation était de soutenir les enseignants nicaraguayens pour développer le
programme d’apprentissage de l’anglais comme deuxième langue.
Alex Anfruns
Ayant pu constater directement les immenses progrès réalisés par le Nicaragua dans
la vie des jeunes et de leurs familles sur le plan de l’éducation, de la santé et du bien-
être dans un des pays les plus sûrs d’Amérique latine, Julie a été choquée et blessée
d’entendre parler de la violence qui a commencé à déstabiliser le pays neuf mois plus
tard. Ce qui était encore plus blessant, sachant les terribles souffrances qu’enduraient
ses camarades enseignants au Nicaragua aux mains de l’« opposition », c’était la
position prise par Amnesty International, une organisation que Julie soutenait par un
don mensuel régulier et en participant à ses campagnes.
Qu’est-ce qui a fait changer d’avis Julie ?

Julie a été choquée qu’Amnesty mène une campagne pour défendre des prisonniers
« politiques » alors qu’elle savait que certaines des personnes qu’Amnesty considérait
comme des prisonniers politiques étaient aussi celles-là mêmes qui étaient à l’origine
des violences que ses amis avaient subies. Elle a immédiatement annulé son
prélèvement mensuel pour Amnesty et a augmenté son versement mensuel pour la
Campagne de solidarité avec le Nicaragua. Elle a écrit à Amnesty International pour
expliquer pourquoi ils se trompaient à propos du Nicaragua. Deux mois plus tard, sa
lettre n’avait toujours pas reçu de réponse.
Julie a décrit ce qu’elle voyait dans les articles émanant du Nicaragua. « La vie des
honnêtes gens était perturbée par les barrages routiers, les « tranques » (barricades)
mises en place par les voyous de « l’« opposition » dans de nombreuses villes du
Nicaragua. Ces gens violents, pour la plupart de jeunes hommes, avaient arraché les
pavés (le Nicaragua a plus de routes pavées que la plupart des pays d’Amérique
latine) pour construire des barricades empêchant les enfants d’aller à l’école, les
adultes d’aller travailler et les camions de livrer de la nourriture dans le pays. »
De plus, Julie a un lien personnel avec le Nicaragua : « J’ai comparé le contexte avec
ce qui se passait dans mon quartier. Si des gens s’étaient conduits de cette manière
dans ma rue, j’aurais appelé la police. »
« C’est là qu’intervient le deux poids deux mesures », commente Julie. « Pendant
l’été 2011, lorsqu’il y a eu des émeutes au Royaume-Uni, la police était dans les rues
avec des chevaux, des gaz lacrymogènes, des matraques et des boucliers. Par la suite,
le système judiciaire a prononcé quelques peines très sévères, envoyant mêmey
compris une femme en prison parce qu’elle avait reçu des shorts volés et deux jeunes
hommes pour un message sur Facebook qui ne les verra finalement jamais passer à
l’acte.qu’ils n’avaient jamais mis en pratique. »
« La police nicaraguayenne est différente de la police britannique et très différente de
la police dans des pays comme les États-Unis. Je ne pense pas que la police
nicaraguayenne soit formée pour contrôler des émeutes comme nos policiers. »
« Non seulement les barrages routiers étaient nuisibles économiquement, mais ils
étaient aussi un acte terroriste. Vous ne discuteriez pas avec les voyous qui les
contrôlaient, notamment parce que leurs armes avaient l’air assez puissantes. Qui leur
a fourni ces armes ? Il s’agissait d’un acte de terrorisme parce qu’elles étaient
utilisées pour attaquer les individus mêmes qui étaient les symboles de ce qu’avait
réalisé le Nicaragua – des enseignants, des travailleurs de quartier, des travailleurs
médicaux, des agents de police – les gens qui consacrent leur vie à bâtir un pays
meilleur.
Le Nicaragua a le droit de défendre ses citoyens pacifiques et respectueux de la loi
contre ceux qui organisent le terrorisme ou y participent, et s’ils sont en prison en
attendant leur procès, c’est le droit légitime du Nicaragua. Dans ma lettre à Amnesty,
j’ai souligné que ces personnes suspectes de terrorisme attendaient d’être jugées –
elles n’étaient n’avaient pas encore passées en procès parce que, comme cela se passe
dans tout pays où la loi est régulièrement occupée, il faut recueillir des preuves des
deux côtés, la défense comme l’accusation.

Pourriez-vous m’en dire plus sur la solidarité avec les enseignants


nicaraguayens…

Personnellement, j’ai soutenu le Nicaragua depuis 1979, lorsque les Sandinistes ont
mis fin à l’affreuse dictature de Somoza et ont commencé à bâtir un pays
démocratique avec la participation des masses. J’avais 21 ans ! Je suis allée au
Nicaragua en 1987 pendant la guerre des Contras dans le cadre d’une brigade de
reforestation ; pendant la dictature de Somoza, l’environnement avait été détruit et le
gouvernement sandiniste essayait de restaurer sa richesse naturelle. (Y retournant
trente ans plus tard, j’ai vu un pays magnifique capable de nourrir sa population.)
Pendant les années 1990, j’ai été si occupée par mon métier et ma famille que je n’ai
pas pu être active dans le travail de solidarité. Lorsqu’en 2017 mon syndicat a
demandé des volontaires pour prendre part à la délégation d’enseignants, j’ai été ravie
d’être acceptée.
Notre délégation a travaillé étroitement avec le ministère nicaraguayen de
l’Éducation – nous avons trouvé remarquable que ce ministère ait écouté les
enseignants et leurs syndicats – pour faire progresser l’enseignement de l’anglais (la
langue maternelle des Nicaraguayens de la côte caraïbe est l’anglais, c’est pourquoi le
Nicaragua voulait que nous soutenions leur développement de l’anglais).
La délégation de 2017 a été une telle réussite que le syndicat national de l’éducation
(sa section enseignants) a recruté une seconde délégation pour 2018.
Malheureusement, en raison de la violence au Nicaragua et des conseils du ministère
britannique des Affaires étrangères, nous n’avons pas pu partir. J’étais catastrophée !

Quel est votre message à vos compatriotes qui ne connaissent rien sur le
Nicaragua ?
Les pays comme le Nicaragua, Cuba et le Venezuela veulent tout simplement
bénéficier des mêmes avantages que les gens dans mon pays. Ils veulent un système
de santé gratuit pour que les gens puissent vivre en meilleur santé sans craindre de ne
pas avoir les moyens de se faire soigner. Les enfants dans les écoles nicaraguayennes
avaient tous l’air en bonne santé et bien nourris. En revanche, il y a beaucoup
d’enfants dans ma région de Grande-Bretagne qui n’ont pas l’air en aussi bonne santé
et aussi bien nourris. Comme partout, les Nicaraguayens veulent l’instruction, des
emplois, de bons moyens de transport et de bonnes routes, une économie prospère, la
paix et la stabilité. C’est exactement ce que le gouvernement sandiniste essaie de leur
procurer.
Pourtant, l’ombre qui plane sur leur désir de jouir de ces droits de base est celle des
ailes de l’aigle étasunien, dont la trajectoire de vol a été déterminée par la doctrine
Monroe d’il y a 200 ans et qui déclaraita déclaré que l’Amérique latine était son
« arrière-cour » légitime.
Les critiques avancées par les médias britanniques, y compris la BBC, accusent
Daniel Ortega d’être un dictateur. Ils omettent de mentionner qu’il a été élu à une
majorité de 72%. Ils ne voient pas les manifestations massives de soutien en sa faveur
et pour la paix dans les rues de Managua. Ils oublient de dire comment les voisins ont
défendu leurs voisins et leur quartier contre les actes terroristes avec les outils à
portée de main – machettes, pelles, bâtons et pierres – contre des bandes de criminels
bien armés.
Les Nicaraguayens se sont soulevés contre l’injustice d’une tentative de coup d’État.
Si les médias veulent vraiment savoir ce que fait un dictateur, ils devraient parler aux
Nicaraguayens, qui leur diront comment le dictateur Somoza traitait ceux qui
s’opposaient à lui : il les torturait, les enterrait vivants dans des grottes et les jetait
dans des gouffres et des volcans.
Oui, beaucoup de Nicaraguayens ont survécu à cette dictature et c’est pourquoi ils
défendent la démocratie pour laquelle ils ont combattu, une démocratie pour laquelle
des membres de leur famille et des amis sont morts un jour.
Des yeux pour voir le Che

Ce matin-là, nous sommes arrivés de bonne heure au Centre ophtalmologique


Ernesto Guevara, récemment rénové, dans la paroisse de Pinto Salinas, et la
première personne que nous avons rencontrée était la Dr Aimée Blanco Chibas,
engagée dans une conversation animée avec des patients qui attendaient d'être
auscultés par des spécialistes cubains, auxquels de nombreux Vénézuéliens
modestes confient chaque jour, littéralement, la « prunelle de leurs yeux” ».

Enrique Milanés Leon

Bien que leurs yeux soient remplis d’ombres, ou à cause de cela, les malades prêtent un grand
intérêt à l'explication détaillée et affectueuse de cette coopérante cubaine de la santé sur la
logistique mise en place dans le cadre de l’Opération miracle, une mission très appréciée.

Depuis les cliniques populaires aux Centres de Diagnostic Intégral, et de là au centre


ophtalmologique, un réseau de chirurgiens, de médecins diplômés en ophtalmologie, d'infirmières et
de médecins électromédicaux coordonnent leurs efforts pour que de nombreux patients non-voyants
recouvrent la vue grâce à l'intervention gratuite des médecins cubains.

La Dr Aimée Blanco n'est pas un médecin de plus : cette jeune femme originaire de Guantanamo,
spécialiste en hygiène et épidémiologie et diplômée en ophtalmologie, est conseillère nationale de la
Mission Miracle et responsable du travail des 377 professionnels qui exercent dans les 18 centres
ophtalmologiques ouverts en divers points du pays, dans le cadre de la Mission médicale cubaine.

« Cette année, nous avons l'objectif d'atteindre plus de 51 000 chirurgies spécialisées au Venezuela,
et entre 20 et 25 % d'entre elles seront pratiquées ici, dans le district de la capitale. Bien que tous les
coopérants ressentent le même engagement, ce centre, qui dispose du personnel le plus qualifié qui
travaille dans deux postes chirurgicaux, accueille deux fois plus de patients. Ainsi, dans la pratique
nous fonctionnons comme deux établissements en un seul service pour conforter l'offre de soins »,
explique la conseillère.

Apporter la lumière

Originaire de la province d’Holguin, dans l’est de l’Île, le Dr Faustino Lopez Estévez, spécialiste en
ophtalmologie du premier degré, devait opérer ce matin-là. Nous nous sommes donc dépêchés pour
arriver à l’heure et avoir un entretien avec ce médecin très occupé qui, dans sa deuxième mission au
Venezuela, a bénéficié d’une profonde reconnaissance de la population dans les États de Trujillo et
Falcon avant d'être appelé à la capitale.

« Les centres ophtalmologiques où j'ai travaillé offrent de très bonnes conditions, mais celui-ci est
sans aucun doute le meilleur. Il réunit tous les avantages et les services, y compris le laser et
l’échographie. La technologie est très bonne, le microscope optique est de dernière génération, tout
comme l'équipement laser, et cela se reflète dans l'efficacité des opérations », explique le chirurgien,
qui réalise en moyenne 12 opérations de la cataracte par jour, tandis qu'un autre collègue effectue
quant à lui une dizaine d’ablations chirurgicales de pterygium par jour.

Fort de 29 ans d'expérience comme médecin, dont 25 en ophtalmologie, le Dr Faustino n'a aucune
idée du nombre de personnes à qui il a permis de recouvrer ou d’améliorer la vue : «Oh, j’ignore le
nombre exact, il y en a pas mal. À Cuba, j'opère deux fois par semaine, de dix ou douze patients à
chaque fois. Et au cours de mes quatre premières années au Venezuela, j’allais au bloc opératoire
tous les jours. Tout ce que je sais, c'est que dans cette mission, ils sont déjà plusieurs milliers »,
signale-t-il, pensif.

Le chirurgien fait une parenthèse pour parler du collègue extraordinaire qui donne son nom au
centre : « Le Che était un homme immense. À Falcon, un écrivain vénézuélien m'a fait cadeau d’un
livre sur le Guérillero héroïque, et je suis fier de ce livre et de travailler maintenant dans un endroit
qui porte son nom. Mon hommage personnel au Che est de me dévouer tout entier à mes patients et
de travailler sans répit », poursuit le chirurgien avant d’entrer dans la salle d’opération pour
accomplir le miracle.

Sur les traces de l'ami

Originaire de la ville de Mazanillo, dans la province de Granma, le jeune médecin Pedro Enrique
Gonzalez Guerra, diplômé en optométrie et en optique, a pratiquement commencé sa vie
professionnelle au Venezuela, où il est arrivé il y a deux ans. Sa fonction est de soigner les patients
référés en chirurgie et de rectifier le résumé de l'historique du patient : mesurer l'acuité visuelle,
effectuer la réfraction et, en cas de cataracte, calculer la lentille à utiliser. Autrement dit, il fournit
des éléments supplémentaires pour déterminer si le patient a besoin d’une chirurgie ou pas.

« Les Vénézuéliens ressemblent beaucoup aux Cubains. Ils sont charismatiques et reconnaissants, et
ils apprécient beaucoup notre travail, ce qui est très réconfortant. On les voit arriver d’un pas lent de
peur de trébucher ou de se cogner et repartir heureux et confiants, le visage radieux, ce qui nous
procure un immense plaisir ! », souligne-t-il.

Dans le même salon, son collègue Yaumer Gomez Cabrera, de la province de Ciego de Avila,
explique quant à lui que cette mission lui a permis de mettre en application les connaissances
acquises à Cuba, de vivre de nouvelles expériences et de confirmer la vocation humaniste de la
médecine cubaine. « Cette mission est l'une des plus importantes, parce que nous permettons aux
gens de passer des ténèbres à la lumière. Nombre d’entre eux arrivent avec un sévère déficit visuel
et repartent le sourire aux lèvres alors qu'ils avaient abandonné l'espoir de recouvrer la vue ; les
résultats sont palpables dès le lendemain », indique-t-il.

Yaumer avait fait ce même travail au Venezuela, entre 2013 et 2015, et il a décidé de se donner une
seconde opportunité de coopération solidaire. Cette fois, il a été surpris ici par la mort d'Hugo
Chavez.

Pourquoi être revenu après la perte du meilleur ami de Cuba ?, lui demande le journaliste. Et lui de
répondre : « Parce que nous devons défendre son héritage. Chavez a fondé cette mission avec Fidel,
et ce travail doit continuer. »

Comme deux yeux d'un même pays

Au centre, tout nous rappelle la « très belle histoire » que la Dr Aimée Blanco nous a racontée sur la
Mission Miracle : « Elle a été lancée par Fidel et Chavez, en 2005, à la suite de l'Engagement de
Sandino, dans la province cubaine de Pinar del Rio et, avec la devise "une vision de solidarité pour
le monde", avec pour objectif de rendre la vue à six millions de Latino-américains et Caribéens,
dont trois millions de Vénézuéliens. »

L'objectif vénézuélien du programme ayant été atteint, les spécialistes cubains s'emploient à présent
à réaliser la totalité du nombre proposé par les deux commandants.

La Dr Aimée reconnaît que c'est un miracle quotidien et collectif qui l’a captivée dès le début : «
C'est une très belle expérience qui m'a inculqué de nouvelles valeurs humaines et professionnelles
et qui m'a permis d’acquérir des compétences pour l’avenir », explique-t-elle avant de souligner
l’impact social de cette mission, car elle permet aux bénéficiaires de participer activement à leur
projet révolutionnaire.

En fin de matinée, presque au moment des adieux, le Vénézuélien Humberto Serraute Ardila
confirme ce que nous avaient appris les interviewes précédentes. Opéré « à la cubaine » de
ptérygium et d'une cataracte, il attendait d'être opéré d'une seconde cataracte. « Cela s’est très bien
passé. J'ai vu quelques nuages tout de suite après l'opération, et ensuite j'ai retrouvé une vision de
qualité, sans avoir besoin de lunettes. Mon évolution a été parfaite », dit-il rapidement.

Humberto habite dans la zone où travaillent et vivent les médecins solidaires. Il a vu naître la
Mission Miracle et il tient à adresser ses remerciements et sa profonde reconnaissance à ces
professionnels. Comme il s’y attendait, il a quitté la salle avec une vision parfaite de 20 sur 20.
Interrogé sur le professionnalisme de nos coopérants, il ajoute, avec un grand sourire : « Je vous le
dis en toute franchise : pour moi, ils sont comme les Vénézuéliens, des gens avec leurs qualités,
leurs défauts, leurs joies et leurs peines. Ce n'est pas la même chose pour ceux d'entre nous qui
avons nos familles avec nous. Ils ont quitté leurs êtres chers pour venir nous aider. C'est dur pour
eux, mais ce sont des gens bien. Nous sommes unis par les mêmes attentes. »

« En moment où nous souffrons des mêmes problèmes de harcèlement que ceux qu’ils endurent
depuis 60 ans, nous pensons que nous pouvons les résoudre ensemble, en restant unis, grâce à notre
profonde amitié », conclut le patient alors que l’image de Che Guevara nous vient clairement à
l’esprit.
LE JOURNAL NOTRE AMERIQUE

OCTOBRE – NOVEMBRE 2018

N° 39 / ANNEE IV

REDACTEUR EN CHEF
ALEX ANFRUNS

EQUIPE DE REDACTION NOTRE AMERIQUE :


SMAIL HADJ ALI, JONAS BOUSSIFET, ALEX ANFRUNS

TRADUCTEUR/TRICE :
DIANE GILLIARD, JEAN-CLAUDE SOUBIES

CORRECTEUR :
REMI GROMELLE

REMERCIEMENTS :
VENEZUELA INFOS, GRANMA

GRAPHISME & MISE EN PAGE :


BAM