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Montréal ville led

Sur les coups de sept heures le marteau-piqueur se mit en marche à ma fenêtre, bientôt suivi d’une scie
à béton et d’une pelle mécanique, ma foi, passablement rouillée : réveil on ne peut plus brutal! Cet
esclandre – inexplicable, étant donné l’état apparemment impeccable de cette pauvre rue par ailleurs
fraîchement peinte – n’a évidemment pas manqué de me plonger dans une colère bleuie de vapeurs
soporifiques à peine levées. Mon coloc eut beau percer la quincaillerie d’un sonore « Il y a des gens qui
dorment! », les ouvriers étaient hélas impuissants à interrompre leurs ardeurs caféinées, répondant
d’une injonction supérieure au gagne-pain quotidien, l’épée libérale-sicilienne pendant sur leur tête.
Cela durera sans doute des mois durant, et devant l’absence de droit au repos dans Montréal blafard,
tout nous confine à l’impuissance.

Mais ce sommeil coupé aux petites heures n’était qu’une partie de l’affaire, car il fut différé tout autant
à l’approche et aux abords, par cause d’un lampadaire qui, fraîchement revampé d’un pis-aller de style
inoxydable (et en cela en tous points similaire aux plaques de tôle surpeintes en noir pour meubler les
bancals balcons des condos), s’est taillé un chemin du trottoir à ma tête via l’impassible interstice des
rideaux. Ce filiforme filet rayonnant de corrosion me titilla l’hypophyse (ou je ne sais quelle glande) la
nuit durant, comme en fit foi mon désarroi lorsque ma chandelle – déjà passablement émaciée d’un
côté –, le fut par surcroît de l’autre, par cause d’une si dispensable entreprise de voirie. Car si
quelqu’un(e) règne bien en reine et maître céans, c’est bien cette souveraine voirie, et sa maré-chaussée
de gendarmerie (qui en profite tant, soit dit en passant, considérant le pactole qu’elle s’amasse à tout
bonnement presser l’interrupteur à la moindre artère).

Est-il donc vrai que rien ne contreviendrait à de tels attentats sons et lumières de notre somnolence?
Hors nos quatre murs de briques et fenêtres, la municipalité saurait-elle s’adonner aux pires bravades
qu’elle n’en serait pas moins dans son bon droit? Quand bien même elle se mettait en tête de braquer,
pour l’exemple, un faisceau au xénon de calibre aérospatial sur l’unique lucarne d’un pauvre bougre,
tout en y projetant un bon millier de watts de Limp Bizkit Guantanamo-style, il n’y aurait là rien à
blâmer légalement parlant, pourvu que le dispositif repose sur le domaine public? Eh bien non; niet;
nada (ils sont au pouvoir je vous dis!)!

Les villes québécoises ne peuvent pas se targuer d’être le meilleures en grand-chose quand on les
compare aux vertigineuses mégapoles qui peuplent (beaucoup trop d’ailleurs) la planète. Cela rend
d’autant plus décisive cette singulière statistique sur laquelle je suis tombé lorsque, frottant mes yeux
secs et gonflés, j’ai fait mes devoirs : Montréal et Quebec city sont, toutes villes du monde confondues,
celles où il y a la plus importante pollution lumineuse par capita!
http://www.skyandtelescope.com/astronomy-blogs/light-pollution-in-north-america/
http://www.lapresse.ca/le-droit/actualites/sante/201510/23/01-4913418-leclairage-de-rue-sous-les-
projecteurs.php
Cela tient à ce qu’elles s’étalent sans gêne sur des dizaines de kilomètres carrés, au lieu de gratter le
ciel – de sorte que cette chère Quebec city éclaire dix fois plus par habitant que Tokyo).
Depuis le début des années 2000 – d’où date cette effarante statistique –, les choses ont cependant
changé; comme d’habitude, pour le pire. Cette aveuglante lanterne qui a gâché la première partie de ma
nuit, les commis des réverbères venaient tout juste de la poser (ces allumeurs, je les allumerais
volontiers en retour!), dans le cadre du remplacement généralisé des 110 000 lampadaires au sodium de
la métropole par des ampoules à diodes électroluminescentes : les LED.

C’est que, plaide la ville, les « lampadaires devaient être remplacés de toute façon », et « tant qu’à
faire », ils en profitent pour switcher aux LED, qui, moins énergivores, pourraient permettre
d’économiser une partie des 13 millions de $$$ que coûtent l’illumination de la ville chaque année (eh
oui! Mais rassurons-nous, ce n’est pas rien devant les 691 millions annuels du SPVM!) Or le fait est
que les LED sont considérablement plus puissantes que les pauvres lampadaires au sodium. On estime
qu’elles augmenteront la pollution lumineuse de quelques 250%.
http://montrealgazette.com/news/local-news/montreals-push-for-outdoor-led-lights-isnt-just-a-night-
sky-problem-its-unhealthy-scientists-warn
Plus une lumière est puissante, plus son spectre de couleur variée du jaune ambré au bleu, et
parallèlement, du chaud au froid. Et voilà que Montréal, considérant qu’il n’avait pas déjà assez froid,
se paie une glaciation fluocompacte!

S’il faut magnanimement convenir que les LED représentent sans doute une option raisonnable pour les
lumières de noël et autres méprisables babioles, de grâce, épargnons les espaces publics que vous et
moi sommes dans l’obligation de parcourir sur une base quotidienne, nous faudrait-il hurler, le pasteur
au collet, notre opposition à ce pitoyable mariage préarrangé entre LED, béton et tôle noire!

Ses inconvénients sont pourtant patents : les LED causent, cause-t-on, la perte des animaux qui, confus
par son faux diurne, font des becs et des ailes pour bifurquer leurs migrations vers les essaims de
kelvins. Les tortues marines sont par ailleurs particulièrement affectées, à ce qu’il paraît. Et quant à
nous, non seulement l’illumination compromet-elle notre sécurité automobile en causant force
éblouissements, mais il semblerait que son bleu spectral aurait pour effet de supprimer notre production
de mélatonine – tout bonnement notre hormone du sommeil. Ah la chic idée! Rien de surprenant
cependant, lorsqu’on considère qu’il y a la même différence d’intensité entre les lumières au sodium
(2000 Kelvins) et les LED (4000K) qu’entre ces dernières et le plein soleil (6000K). Autant dire que les
LED nous emprisonnent au beau milieu de limbes insomniaques, la tête dans le cul entre chien et loup.
Prenant la mesure de son hubris, l’Île-des-Sœurs s’est résignée à installer 40 000 piastres de filtres pour
tamiser l’éclat chirurgical des 75 méga-lampadaires qu’elle avait précipitamment installées en 2015,
pour un grand total de 225 000$.
http://journalmetro.com/local/verdun/actualites/949036/remplacement-des-lampadaires-des-lumieres-
led-controversees/
De même, devant le feu nourri des critiques, Coderre mit récemment une larme l’eau dans son vin
lorsqu’il concéda qu’il vaudrait effectivement mieux que les faisceaux métropolitains ne dépassent pas
le seuil des 3000K, convenant que Montréal ne devrait pas être la « ville-néon » qu’elle est déjà
devenue de par la faute même de ce même gros porc. Au moins ce changement de cap permettra-t-il de
dilapider près d’un million et demi de beaux dollars juste pour changer les ampoules des 1496 lampes
4000K déjà installées en secteur résidentiel. C’est qu’il faut bien créer de l’emploi!
http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1011573/montreal-lumieres-rue-lampadaire-del

Mais le mal se fait, même amoindri : il suffit d’une pleine lune pour perturber le sommeil des plus
sensibles, et un lampadaire LED illumine autant qu’une bonne centaine d’entre elles. Sa lumière bleue
saute aux yeux comme les écrans – attirant en nous la mouche à marde divertie par la game de basket
(sans en être le moindrement fan) au fond du bar plutôt que l’anecdote (pourtant désopilante) de son
prochain. C’est qu’il s’agit – dans les écrans et les lampadaires – d’exactement le même genre de
lumière (bleue!), suscitant le même type d’éveil agité et intranquille, les paupières plombées par la
tasse de café de trop. Or, cette torpeur distraite, cette anxiété égarée, si éloignée serait-elle du rêve, ne
doit-on pas la tenir équivalente de dormir debout?

Les écrans comme les médias en général relèvent tout autant de cette logique zombifique, où il ne
s’agit jamais que de mirer des données stockées au-delà de leur péremption. Le cauchemar éveillé sous
le feu des projecteurs LED tient à ce qu’il ne parvient plus à ne pas voir – ni à plus forte raison à
oublier. Mais le réel ainsi saturé de surexposition, s’il voit tout, ne voit plus rien en particulier. Comme
en ces condos d’où tout détail fut méticuleusement retiré : « ici, on paye pour du pied carré! »Le
singulier – ce qui est digne d’être aimé (et non pas liké), voilà ce à quoi l’écran fait écran.

Non seulement le singulier, mais le singulier universel de ce monde : précisément l’univers,


aujourd’hui voilé par l’auto-illumination des créatures et de leurs infrastructures. Désormais, du fait de
la pollution lumineuse. 1/3 des terriens et 80% des nord-américains ne sont plus en mesure de
distinguer la voie lactée qui continue tout le temps pourtant de trôner – imperturbable – au firmament.
https://www.treehugger.com/natural-sciences/10-shocking-facts-nighttime-sky-world-atlas-light-
pollution.html La sublime harmonie des astres, qui fut pour si longtemps le guide des égarés –
précisément parce que rien ne leur était plus étranger –, est ainsi dérobée du regard contemporain, qui
se retrouve fin seul à baigner dans son propre jus. Adieu la promesse d’une renaissance, adieu le retour
de Ptolémée après le sac vénétien de Byzance – dont les bouquins avaient considérablement brassé la
cage spirituelle de ces regrettés médiévaux, jusqu’à ressusciter une Rome hallucinée d’insurrection.
Auourd’hui, hélas, rien de tout cela! En lieu et place de la voûte céleste s’étend maintenant la chape
numérique, le miroir chiffré de nous-mêmes, intercesseur algorithimique de notre incestueuse auto-
relation.
Ce narcissisme de l’espèce qui n’en finit plus de contempler son propre reflet magnifié au silicone est
certainement un important vecteur de la déprime caractéristique du nihilisme occidental. En cherchant à
échapper au regard sévère et immuable de la galaxie, l’être humain – et le montréalais au premier chef
– finit par ne s’exposer qu’à sa propre abjection, (et partant, à sa propre finitude?). Un chose est sûre : à
l’heure où la brillance des LED bleues atteint 1/30 de toute la lumière fournie par le soleil, ce vieux
Dieu unique pourvoyeur d’énergie est en passe de retourner son essence contre la planète vivante, pour
la chauffer à bloc comme au temps des laves.
http://www.darksky.org/5-popular-myths-about-led-streetlights/

Le montréalais au premier chef souffre de voir sa ville ainsi défigurée par les marteaux-gentrificateurs,
dont l’illumination tous azimuts peine à en cacher la mocheté (voyez le pont à 40 millions, voyez le
quartier des spectacles, voyez l’îlot voyageur, voyez la vomissure de la tour Desjardins ! Ainsi
conspue-t-il contre la conspiration faite à son sommeil. Et plus il sombre en apnée, plus ses sens se
troublent et sons et lumières crépitent... Jusqu’à ce qu’à bout de forces il somnambule son chemin vers
des folies téméraires, puis pète en silence sa toute dernière fuse.