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1- «Le phénomène coranique»

Le Soir
d’Algérie Contribution Dimanche 25 octobre 2015 - PAGE 8

PENSÉE
DE MALEK
BENNABI
est vers l’âge de quarante ans débat religieux afin d’amener l’intellectuel contre sur l’homme des énoncés stupé-

C’ que Malek Bennabi (1905-1973)


a entrepris la rédaction de son
premier livre, Le phénomène coranique :
algérien à édifier lui-même cette base
nécessaire à sa foi.» Bennabi a pris d’en-
trée de jeu le soin d’informer le lecteur que
fiants : il est humainement impossible d’ex-
pliquer leur présence à l’époque où le
Coran fut porté à la connaissance des
Par Nour-Edine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr

essai d’une théorie sur le Coran, publié en Le phénomène coranique, rédigé pour l’es- hommes, étant donné ce que l’on sait du
février 1947 par la maison d’édition algé- sentiel alors qu’il était enfermé dans un savoir du temps.
rienne En-Nahda, créée un an plus tôt à La camp de concentration français avant la fin Ces constatations n’avaient pas encore
Casbah par les frères Mimouni. La préface de la Seconde Guerre mondiale, n’est fait l’objet d’une communication scienti-
est signée par Abdallah Draz, cheikh azha- qu’une indication pour des travaux à venir, fique en Occident lorsque, le 9 novembre
rien qui deviendra célèbre et à qui Nasser nécessitant des connaissances linguis- 1976, je présentai à l’Académie nationale
proposera, après le renversement de la tiques et archéologiques étendues pour de médecine à Paris un exposé de notions
monarchie égyptienne, de présider aux «suivre depuis les Septantes, la Vulgate, de physiologie et d’embryologie trouvées
destinées d’Al-Azhar. les documents massorétiques, les docu- dans le Coran, en avance de près de qua-
Le livre sera traduit et publié en arabe ments syriaques et araméens, le problème torze siècles sur des découvertes
au Caire dix ans plus tard (1957). Il se des Saintes Ecritures». modernes.» Et Maurice Bucaille de tirer
compose d’une introduction et de onze Il fait rapidement allusion aux circons- cette cinglante conclusion : «Si Muham-
parties : le phénomène religieux, le mou- tances dans lesquelles le travail a vu le mad avait été l’auteur du Coran, on ne voit
vement prophétique, les origines de l’is- jour, nous apprenant qu’il s’agit de la pas comment il aurait pu discerner les
lam, le messager, le mode de révélation, la reconstitution d’un original détruit dans des erreurs scientifiques de la Bible sur de
conviction personnelle du Prophète, la circonstances qu’il ne précise pas : «Nous nombreux sujets, et les avoir TOUTES éli- d’ailleurs que l’essence du mouvement
position du «moi» mohammadien dans le avons, croyons-nous, sauvé l’essentiel : le minées.»(2) prophétique, depuis Amos jusqu’au second
phénomène du wahy (révélation), la souci d’une méthode analytique dans l’étu- L’islam n’a jamais fait mystère de sa Isaïe, sera précisément une réaction vio-
notion mohammadienne, le message, les de du phénomène coranique.» Et en proximité avec les autres religions révélées lente contre cet esprit particulariste ; tous
caractéristiques phénoménales du wahy désigne le double objet : «Procurer d’une dont il affirme être la confirmation et la les prophètes comme Jérémie qui appar-
et les notions coraniques remarquables. part aux jeunes musulmans algériens une continuation. De nombreux versets l’attes- tiennent à ce mouvement réformiste feront
Au cours de ses années d’étude à Paris occasion de méditer la religion, et suggé- tent comme celui-ci : «Il vous a prescrit des efforts afin de rétablir Dieu dans ses
entre 1930 et 1936, Bennabi avait remar- rer, d’autre part, une réforme opportune comme religion ce qu’il avait prescrit à droits universels». Avec le christianisme, la
qué combien les étudiants maghrébins et dans l’esprit de l’exégèse classique.» Noé, celle qui t’est révélée, celle que nous pensée monothéiste a subi une autre
orientaux qui venaient poursuivre leurs Dans son travail, Bennabi va d’abord avons prescrite à Abraham, à Moïse, à entorse : Dieu n’est pas Un, mais multiple.
études en France étaient exposés à l’in- lier l’islam au phénomène religieux dans Jésus en leur ordonnant d’observer cette En outre, il se serait fait homme selon le
fluence des idées orientalistes. Faute son ensemble en situant le Prophète dans religion et de ne pas en altérer le sens par la mystère de la Trinité.
d’avoir produit elles-mêmes une pensée la chaîne prophétique et en plaçant la révé- division.» (42-13). D’autres versets affirment Ni dans le premier cas ni dans le
actualisée, les élites musulmanes moder- lation coranique comme l’aboutissement que les musulmans ne seront pas privilégiés second l’islam n’a repris les dogmes sur
nistes se retrouvaient sous la dépendance du courant monothéiste. Loin de lui toute par rapport aux autres croyants : «Ceux qui lesquels reposent les deux religions qui
des écoles orientalistes, surtout française idée de prosélytisme en faveur de l’islam, croient, ceux qui sont juifs, nazaréens ou l’ont précédé. Il les a au contraire
et anglaise, qui poursuivaient des buts qui toute tentation d’établir sa suprématie sur sabéens, quiconque croit en Dieu et au amendés : Dieu est Un et universel : «La
n’étaient pas toujours désintéressés. le judaïsme ou le christianisme ou toute Jour dernier et fait le bien, à ceux-là est pluralité et l’anthropomorphisme sont irré-
Ces spécialistes lui apparaissent dans vocablement condamnés», écrit Bennabi,

Ni le christianisme ni le judaïsme n’ont eu pourtant


leur grande majorité comme des chargés poursuivant : «Toute une philosophie reli-

envers l’islam l’attitude que celui-ci a eue envers eux,


de mission au service de la «dés-islamisa- gieuse d’essence coranique va pénétrer la
tion» de l’élite musulmane en formation culture monothéiste, et on ne sait pas jus-

accusant le Prophète d’imposture et de plagiat de la


dans les universités européennes et écrit : qu’à quel point tous les remous ultérieurs

Bible, alors que celle-ci comporte tellement


«La renaissance musulmane reçoit toutes de la pensée chrétienne, depuis le mouve-
ses idées techniques de la culture occiden- ment albigeois jusqu’à celui de la Réforme,

d’invraisemblances que la déclaration du concile de


tale… Beaucoup de jeunes musulmans let- ne sont pas imputables, comme consé-

Vatican II en 1965 n’a pu éviter de reconnaître que


trés puisent aujourd’hui leur édification reli- quence plus ou moins directe, à la concep-
gieuse, et parfois leur impulsion spirituelle

les livres de l’Ancien Testament «contiennent de


tion métaphysique du Coran.»
même, à travers les écrits des spécialistes C’est en ce sens que l’islam s’identifie à

l’imparfait et du caduc».
européens.» la tradition primordiale universelle (ad-ddin
Un bâtisseur doit commencer par les al-hanif) (3). En voulant résumer la morale
fondations. Et ces fondations, pour un propre à chacune des trois branches du
homme qui s’apprête à livrer sa pensée monothéisme, Bennabi relève que si les
comme on livre un édifice étage après intention de disqualifier les autres pro- réservée leur récompense auprès de leur Dix commandements du Pentateuque prê-
étage, sont l’islam, le Coran et la prophétie. phètes. Il aura donné ainsi une application Seigneur ; il n’y aura point de crainte pour chent «l’abstention de faire le mal», et que
Il doit «prouver» leur authenticité en les concrète au verset coranique : «Dis : Ô eux et ils ne seront point affligés.» (2-62) les Evangiles commandent de «ne pas
confrontant au scepticisme du scientisme peuples des Ecritures, élevons-nous à une Dans un chapitre du Phénomène cora- réagir contre le mal», le Coran, qui consti-
de l’époque et à l’agressivité des philoso- parole commune qui mettra l’accord entre nique intitulé «Rapport Coran-Bible», Ben- tue une récapitulation et un perfectionne-
phies athées en vogue. Ce préalable, il va nous.» (3-57) nabi aborde cet aspect, écrivant : «Le ment des morales précédentes, «ordonne
le mener méthodiquement, établissant la Ni le christianisme(1) ni le judaïsme n’ont Coran se réclame hautement de la lignée de combattre le mal et de faire le bien».
transcendance du message coranique puis eu pourtant envers l’islam l’attitude que biblique. Il revendique constamment sa Bennabi confronte dans son essai les
démontrant la non-implication dans son celui-ci a eue envers eux, accusant le Pro- place dans le cycle monothéiste et, par versions biblique et coranique de l’histoire
élaboration de celui qui l’a porté, le Prophè- phète d’imposture et de plagiat de la Bible, cela même, il affirme solennellement les de Joseph, en relève les parentés et les dif-
te Mohammad. alors que celle-ci comporte tellement d’in- similitudes qu’il peut avoir avec le Penta- férences, avant de conclure que le Prophè-
Les musulmans ne disposaient jusque- vraisemblances que la déclaration du teuque et l’Evangile. Il se réclame expres- te Mohammad n’était pas instruit des Ecri-
là que des arguments de l’exégèse clas- concile de Vatican II en 1965 n’a pu éviter sément de cette parenté et la rappelle au tures judéo-chrétiennes, que son milieu ne
sique fondés sur l’inimitabilité et la perfec- de reconnaître que les livres de l’Ancien besoin à l’attention du Prophète lui-même. connaissait aucune influence provenant de
tion stylistique du Coran (I’idjaz) pour Testament «contiennent de l’imparfait et Voici, entre autres, un verset qui accuse cette source et qu’à l’époque il n’existait
défendre leur foi. Les convictions des intel- du caduc». particulièrement cette parenté : «Ce Coran aucune traduction en arabe de la Bible
lectuels, réformistes ou modernistes, Le Dr Maurice Bucaille, qui s’est spécia- ne peut être l’œuvre de quiconque d’autre (pourtant la tradition reconnaît que le prêtre
comme celles des gens du peuple, étaient lisé dans la confrontation des Ecritures que Dieu. Il confirme la vérité des Ecritures nazaréen Waraka, cousin de Khadidja,
placées sous la seule égide de la théolo- avec les données de la science, écrit : qui le précèdent, il en est l’interprétation. détenait un Evangile en langue arabe).
gie. Aux yeux de Bennabi, ces garanties «Quant au Coran, des idées erronées ont On n’en saurait douter : le Souverain des Il procède de la même manière en ce
n’étaient plus en mesure de résister aux été entretenues dans nos pays pendant mondes l’a fait descendre des cieux.» (10- qui concerne la sortie des Hébreux d’Égyp-
assauts des idées du siècle, particulière- longtemps, et le sont encore au sujet de 37) Et Bennabi de conclure : «Toutefois, te sous la guidée de Moïse et la fin tragique
ment remontées contre l’esprit religieux en son contenu et de son histoire… Nul doute cette parenté laisse bien au Coran son de Pharaon pour relever là aussi les points
tant que tel. Il fallait autre chose que le prin- que les assertions sur l’homme qui en sont caractère propre : sur beaucoup de points, de convergence et de divergence dans les
cipe d’autorité des Anciens pour répondre extraites pourront étonner, comme elles il semble compléter ou même corriger la deux Ecritures.
à l’exigence d’une élite «désormais m’ont étonné lorsque je les ai découvertes. donnée biblique.» C’est ainsi que si la Bible nous apprend
engouée de positivisme». Il fallait placer De plus, la comparaison des deux textes, Mais, observe-t-il, l’islam n’a pas fait que Pharaon a été englouti par les eaux qui
les convictions religieuses sous une égide biblique et coranique, est très suggestive : que confirmer la pensée monothéiste, il a se sont refermées sur lui et ses troupes, le
nouvelle, celle de la raison. C’est ce qu’il se l’un et l’autre évoquent un Dieu Créateur, augmenté sa portée. C’est ainsi que le Coran confirme ces faits mais ajoute au
propose de faire : «Nous voudrions, sinon mais on s’aperçoit que les détails descrip- judaïsme a fondé sur le privilège de l’élec- récit un élément inédit, à savoir que Dieu a
fournir directement la base rationnelle tifs de la Création du récit biblique, scienti- tion d’Israël «tout un système religieux décidé de le «sauver dans son corps afin
nécessaire à cette conviction, du moins fiquement inacceptables, n’existent pas nationaliste. Dieu y était à quelque chose qu’il soit un témoignage pour la postérité»
ouvrir méthodiquement et largement le dans le Coran. Ce dernier contient par près une divinité nationale. Si bien (20, 91-92).
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Or, Bennabi prend ce verset au pied de Ce dernier a eu affaire à Ramsès II créer dans une société le climat favorable accusations qui pesaient sur lui venaient à
la lettre pour en inférer que Pharaon n’est avant son exil en pays madianite, puis à au développement de la science, et s’il être prouvées et qui, au lieu d’être préoc-
pas mort dans les flots mais qu’il a subi un Mineptah qui serait le pharaon historique déclenche dans sa psychologie les méca- cupé par son sort, est habité par la pensée
choc tel qu’il a été conduit à changer de et réel de la traversée de la mer. Quant à nismes nécessaires à l’acquisition et à la d’apporter aux croyants de toutes les
nom et à adopter le monothéisme(4). Akhenaton, il serait mort un demi-siècle au transmission de la connaissance. C’est là confessions le réconfort de la certitude
Cherchant à l’identifier dans l’histoire moins avant la naissance de Moïse. le problème de la science, non pas d’un rationnelle.
des dynasties qui ont régné sur l’Egypte, il La thèse soutenue par Bennabi rejoint point de vue épistémologique, mais d’un Il faut signaler qu’avant de rédiger Le
croit, sur la base des documents consul- cependant celle de la tradition juive qui point de vue psychosociologique. phénomène coranique Bennabi a connu
tés, le trouver en la personne d’Amenhotep situe l’Exode à l’époque d’Amenhotep IV, Il suffirait d’ailleurs pour justifier la pen- une période de doute dont il fait état lui-
IV (devenu Akhenaton), époux de Néfertiti. mais s’en éloigne quand cette dernière sée islamique du premier point de vue même. En effet, il évoque à la fin de son
Dans la plurimillénaire histoire de l’ancien- affirme que la «révolution religieuse de d’évoquer à son actif deux inventions sans livre cet embarras et «les préjugés de l’in-
ne Egypte, ce pharaon (désigné aussi celui-ci ne doit rien à Moïse puisqu’elle lui lesquelles tout le progrès technologique du tellectuel, parfois déconcerté par l’ordre
sous le nom d’Aménophis IV) est connu est antérieure». André Neher écrit : «C’est XXe siècle serait inconcevable. En effet, le imprévu des idées (formulées dans le
comme étant le seul qui a essayé de faire surtout l’extraordinaire aventure spirituelle progrès technologique qui culmine Coran) et par leur nature parfois surpre-
évoluer — de manière révolutionnaire — la d’Amenhotep IV que l’on met en rapport aujourd’hui dans le chapitre de la physique nante». Mais à mesure qu’il multipliait ses
pensée et les croyances religieuses égyp- avec celle de Moïse… Il devient Ikhénaton nucléaire pourrait-il se concevoir sans des lectures du Coran, il en découvrait l’ordre,
tiennes vers le monothéisme. (le fils d’Aton), et sa capitale Ikhoutaton. méthodes de calcul ultra-rapides qui n’ont l’architecture et la nature «qui ne sont pas
Pour marquer sa volonté de rompre C’est, du moins dans toute l’Antiquité, en été possibles qu’avec la mise au point ceux d’une encyclopédie de faits scienti-
avec la culture religieuse païenne de son dehors d’Israël, l’unique instant de mono- préalable d’un système numérique appro- fiques, ni d’un livre didactique consacré à
temps, il est allé jusqu’à abandonner théisme.»(8) Elle est en tout cas conforme à prié ? Seul le système décimal qui permet une discipline particulière».
Thèbes pour une nouvelle capitale qu’il fit l’exégèse biblique de 1768 qui présente d’écrire une constante comme le nombre Le Coran, le Prophète et la Sunna lui
construire sur l’actuel site d’al-Amarna et à Aménophis IV comme étant le pharaon de d’Avogadro avec neuf chiffres seulement sont alors apparus comme portant en eux-
laquelle il donna le nom de «Akhetaton». l’Exode. Avant sa publication, Le phéno- pouvait le permettre. mêmes les preuves rationnelles de leur
Plusieurs explications ont été données à mène coranique a été, comme on le sait, Or, cette mise au point préalable authenticité. C’est ainsi que ses préjugés
cette extraordinaire réforme religieuse que soumis au cheikh Draz de l’université isla- essentielle a été faite par la civilisation cédèrent et qu’il put concevoir ce livre.
les successeurs d’Amenhotep IV se sont mique d’Al-Azhar pour qu’il en rédige la musulmane, c’est-à-dire d’une façon plus Bennabi s’est réalisé intellectuellement
empressés d’effacer des mémoires. Pour préface. Dans celle-ci, le âlem égyptien n’a précise dans le climat intellectuel formé en réalisant cet ouvrage. Il s’est libéré défi-
Bennabi elle résultait de ce qu’il était deve- pas manqué d’attirer l’attention du lecteur par la notion coranique. De même, sans la nitivement d’une confusion : le problème

Bennabi s’est également livré dans Le phénomène


nu in extremis croyant. Pour Sigmund n’est pas dans l’islam mais dans la maniè-
Freud, Amenhotep IV n’a pas fondé une re dont les musulmans l’ont compris et

coranique à un rapprochement entre le contenu de


nouvelle religion : «Le jeune souverain vécu. C’est en se libérant de ce travail qu’il

certains versets coraniques et les ultimes connaissances


trouva un mouvement qu’il n’eut pas besoin est passé du religieux au psychologique,
de créer, mais auquel il put se rallier.» Le du théologique au sociologique et de la

mises à jour par le progrès scientifique. Il n’en a pas


père de la psychanalyse nous renseigne métaphysique à la philosophie de l’histoire.

fait cependant une spécialité même s’il a eu l’intention


sur ce qu’était ce nouveau culte : «Il A la parution du livre, le professeur Mah-

d’écrire un livre intitulé «Sur les traces de la pensée


(Amenhotep IV) n’adorait pas le soleil en dad (1896-1984), sénateur de l’UDMA, en
tant qu’objet matériel, mais en tant que fait une présentation dans la presse natio-

scientifique de l’islam». Pour lui, il importe peu que le


symbole d’un être divin dont l’énergie se naliste : «Le livre de M. Bennabi, outre qu’il

caractère divin du Coran soit corroboré par des


manifestait par ses rayons. Il ajouta à la pose et résout le problème de la foi d’une
doctrine d’un dieu universel quelque chose manière magistrale, est appelé par ses

découvertes scientifiques.
qui en fit le monothéisme, à savoir son répercussions psychologiques et sociales à
caractère exclusif. Dans l’un de ses un retentissement considérable…
hymnes, il est dit clairement : «Oh toi ! Dieu En saluant Le phénomène coranique
unique à côté de qui il n’en est point sur quelques points sur lesquels il était en contribution de l’algèbre dont le nom comme point de départ d’un renouveau reli-
d’autre…»(5) désaccord avec Bennabi, mais ni lui ni même est arabe et qui a permis au calcul gieux nécessaire dans ce pays, nous sou-
Freud nous apprend aussi que ce pha- davantage son compatriote Abdessabour de passer du stade numérique à celui de la haitons de tout cœur qu’il soit aussi le pre-
raon avait interdit, sous peine de graves Chahine, qui a traduit l’ouvrage en arabe, mathématique pure, le progrès n’eut été mier monument de la pensée algérienne
châtiments, le culte des dieux, l’adoration ne se sont arrêtés à cette question qui n’au- possible dans aucun domaine des sciences rénovée au contact de l’Occident» (Egalité
de Amon, la pratique de la magie, les rait pas dû échapper à des hommes versés exactes. Or, c’est dans le climat créé par la du 10 avril 1947, organe de l’UDMA de
mythes d’Osiris et du royaume des morts… dans la connaissance du Coran et à des notion coranique que l’algèbre a vu le jour… Ferhat Abbas, qui deviendra, à partir de
Il estime enfin que Moïse, qui serait un Égyptiens plus compétents que d’autres Il est superfétatoire d’ajouter que le Coran février 1948, La République algérienne).
Égyptien et non un Hébreu, a trouvé les dans la connaissance de leur histoire. n’a apporté dans ses versets ni le système En février 1954, un médecin français de
éléments de sa croyance dans la religion Bennabi s’est également livré dans Le numérique décimal ni l’idée du calcul algé- solide culture scientifique se présente à la
d’Akhenaton et que l’Exode n’a eu lieu phénomène coranique à un rapproche- brique. Il a apporté quelque chose de plus Mosquée de Paris pour proclamer sa
qu’après la mort de ce dernier. (6) ment entre le contenu de certains versets important : le climat moral et intellectuel conversion à l’islam. C’est le Dr Emmanuel
Maurice Bucaille s’est intéressé à cette coraniques et les ultimes connaissances dans lequel a pris naissance une attitude Benoist. Il confie à un journal : «L’élément
affaire dans La Bible, le Coran et la scien- mises à jour par le progrès scientifique. nouvelle à l’égard de la science.» essentiel et définitif de ma conversion à l’is-
ce (7), avant de lui consacrer vingt ans plus Il n’en a pas fait cependant une spé- Le phénomène coranique est l’œuvre lam a été le Coran. J’ai commencé à l’étu-
tard un ouvrage complet où il prend le cialité même s’il a eu l’intention d’écrire d’un savant. Tel un chercheur dans un dier avant ma conversion avec le regard
contre-pied de Bennabi et de Freud. Il un livre intitulé «Sur les traces de la pen- laboratoire, l’auteur entre dans les critique d’un intellectuel occidental, et je
pense que Pharaon est mort noyé et que sée scientifique de l’islam». Pour lui, il méandres du Coran, procède à des prises dois beaucoup au magnifique travail de M.
son corps fut effectivement retrouvé importe peu que le caractère divin du d’échantillons et va les déposer sous l’œil Bennabi, intitulé Le phénomène coranique
conformément à la promesse de Dieu dans Coran soit corroboré par des découvertes du microscope. Il en sort non pas avec une qui m’a convaincu que le Coran était un
le Coran. C’est à son seul corps que s’ap- scientifiques. Au contraire, il redoute que satisfaction béate mais avec une conclu- livre divin. Il y a certains versets qui ensei-
pliquerait le sauvetage dont il est question. les musulmans ne tombent dans un autre sion générale qui s’étend à l’ensemble des gnent exactement les mêmes notions que
Et ce Pharaon serait Mineptah, fils et suc- travers, le «goût du merveilleux» et l’or- aspects de la vie historique : «Le Coran les découvertes les plus récentes et les
cesseur de Ramsès II. gueil puéril. brosse un tableau saisissant du drame plus modernes. Cela m’a définitivement
Les corps de tous les pharaons concer- Il écrira à ce sujet trente ans plus tard perpétuel des civilisations sur lequel il convaincu.» Avant de se consacrer entière-
nés par les évènements décrits dans les dans L’œuvre des orientalistes et leur nous invite à nous pencher.» Un tel travail ment à la problématique de la renaissance
Ecritures saintes ont été retrouvés à la fin influence sur la pensée musulmane a requis un esprit scientifique nourri des du monde musulman, Bennabi va se per-
du XIXe siècle dans la Nécropole de moderne(9) qu’il faut regarder comme un plus récentes acquisitions, des connais- mettre un petit répit en rédigeant un roman,

N. B.
Thèbes, dans la Vallée des Rois, où ils ont prolongement de l’introduction du Phéno- sances étendues à tous les domaines de la le seul de sa bibliographie, Lebbeïk.

N. B. : Jeudi prochain : Pensée de Malek


été préservés pendant plus de 3 000 ans. mène coranique : «Il ne s’agit pas de se science et une information complète sur

Bennabi : 2) un roman spirituel, Lebbeïk.


La chronologie des rois de l’ancienne demander si le Coran contient une allusion les religions. Il a pourtant été écrit dans un
Egypte a établi qu’Aménophis IV n’était plus ou moins claire à telle découverte, camp de concentration par un homme qui
pas contemporain de Moïse. mais de se demander si le Coran peut risquait d’être passé par les armes si les

1. Dans l’introduction à La Bible, le Coran et la science (Ed. Eglise (christianisme). Dieu étant par essence la Vérité ne dit : «Oui, je crois : il n’y a de dieu que celui en qui les fils
Sned, Alger, 1976), Maurice Bucaille fait état des change- pouvait se révéler de différentes manières : celle-ci ne pouvait d’Israël croient ; je suis du nombre de ceux qui lui sont sou-
ments survenus dans l’attitude des plus hautes autorités être qu’unique à mes yeux… La grande idée de l’islam c’est mis.» Dieu dit : «Tu en es là, maintenant, alors que précé-
ecclésiastiques envers l’islam au cours des dernières décen- qu’il se veut le rappel de ce qu’a d’essentiel la révélation abra- demment tu étais rebelle et que tu étais au nombre des cor-
nies et cite à l’appui un document officiel intitulé «Orienta- hamique… J’ai longuement réfléchi avant de me décider. Je rupteurs. Mais aujourd’hui, nous allons te sauver en ton
tions pour un dialogue entre chrétiens et musulmans», éla- voulais être sûre de moi. Avant de faire ma déclaration de foi corps afin que tu deviennes un signe pour ceux qui viendront
boré à la suite du concile de Vatican II et qui invite les chré- musulmane, j’ai fait trois ans d’études théologiques chré- après toi.» (10, 90-92)
tiens à écarter «l’image surannée héritée du passé ou défi- tiennes afin d’être certaine que je ne rejoignais pas l’islam par b - «Pharaon les poursuivit avec ses armées ; le flot les sub-
méconnaissance du christianisme… Pour moi, l’islam est le mergea. Pharaon avait égaré son peuple, il ne l’avait pas
gurée par des préjugés et des calomnies» et à «reconnaître
commun dénominateur de toutes les autres religions.» Cf. dirigé.» (20, 78)
les injustices du passé dont l’Occident d’éducation chrétien-
Pierre Assouline Les nouveaux convertis, Ed. Albin Michel, c - «Le jour de la Résurrection, il (Pharaon) marchera en tête
2. Cf. L’homme d’où vient-il ?, Ed. Seghers, Paris 1981.
ne s’est rendu coupable à l’égard des musulmans». de son peuple et il le conduira au feu comme on conduit un
Paris 1982. Le 17 décembre 2005, le Collectif Hamidullah a

3. L’universitaire et orientaliste française Eva de Vitray-Meyero- 5. C’est littéralement la traduction du premier membre de la
rendu à Paris un hommage à Malek Bennabi, Eva de Vitray, troupeau à l’abreuvoir.» (11, 98).
Meyerovitch et Mohamad Hamidullah. M. Boukrouh était

4. Les versets coraniques relatifs à ce sujet sont les suivants : 6. Cf. Moïse et le monothéisme, Ed. Gallimard, Paris 1948.
vitch s’est convertie à l’islam en 1955. A l’époque, elle dirigeait parmi les conférenciers. «chahada» islamique (attestation de foi) : «La Ilaha illa-l-lâh…».

7. Op.cité.
le service des sciences humaines du CNRS. Elle dit à propos de

8. Moïse et la vocation juive, Ed. du Seuil, Paris 1957.


sa conversion : «L’islam répondait pour moi à un souci d’uni- a- «Nous avons fait traverser la mer aux fils d’Israël. Pha-

9. Ed. Révolution africaine, Alger 1968.


versalisme. Je ne pouvais imaginer que Dieu se révèle d’une raon et ses armées les poursuivirent avec acharnement et
manière privilégiée soit à un peuple élu (judaïsme) soit à une hostilité, jusqu’à ce que Pharaon, sur le point d’être englouti,
2) Un roman spirituel, «Lebbeik»
Le Soir
d’Algérie Contribution Jeudi 29 octobre 2015 - PAGE 8

PENSÉE
DE MALEK
BENNABI

A
u début de l’année 1948, un Putiphar qui, dans le récit biblique de la coranique : «Brahim avait gardé, malgré
Par Nour-Edine Boukrouh
deuxième livre de Bennabi est légende de Joseph, tente de séduire ce la mauvaise tournure de sa vie, l’esprit
noureddineboukrouh@yahoo.fr
publié aux Editions En- dernier. A la fin, elle finit par confesser sa mystique que lègue une lignée d’hon-
Nahda(10). Curieuse chose que ce roman faute et faire son mea culpa. Le triomphe nêtes gens à sa descendance.» Il se
de 99 pages écrit en un mois et dans du bien sur le mal, la grandeur d’âme, la réveille, son rêve encore frais, prend
lequel sont annoncés deux nouveaux générosité enthousiasment depuis tou- conscience de sa triste condition et se
livres : Visages à l’aurore et Sur les jours et partout les foules parce qu’ils sent gagné par un sentiment de honte :
traces de la pensée scientifique musul- montrent ce qu’il y a de meilleur en «Quelle que soit sa déchéance, une âme
mane. Les ouvrages annoncés ne paraî- l’homme. Les luttes entre le vice et la musulmane garde ainsi une certaine
tront jamais, du moins sous ces titres : vertu, entre la déchéance et la sainteté, dignité par ce sentiment qu’elle a de l’op-
Discours sur les conditions de la renais- entre le juste et l’injuste font encore probre, quand elle y a succombé», assu-
sance algérienne sortira un an plus tard vibrer les lecteurs et les spectateurs du re Bennabi.
à la place (nous le supposons car Ben- monde entier. Or, Bennabi est un homme Brahim est préoccupé par le sens qu’il
nabi ne le dit pas explicitement) de extrêmement sensible aux manifesta- faut accorder à son rêve ; il se dit que c’est
Visages à l’aurore ; quant au second, tions de l’âme et des valeurs morales. peut-être un signe de Dieu. Il est mainte-
nant tout à fait lucide : son passé défile

D’emblée, l’auteur nous prévient que la rédaction du


dans sa mémoire comme la bande d’un

roman a été expédiée entre deux voyages, «quasiment


film ; il revoit la scène qui a emporté sa vie
conjugale et mesure la déchéance dans
dans une chambre d’hôtel». Il précise aussi que les deux
hautement valorisant de «hadj» alors
laquelle il est tombé… La voix du muezzin même qu’il n’a pas quitté la ville. Même
principaux personnages du roman, un charbonnier et un
brise le silence matinal ; l’appel à la prière sa femme a été prévenue. Elle lui a fait

gosse de Annaba, ont réellement existé.


transperce sa conscience. Brahim a l’im- parvenir le chapelet que les parents de
pression que son âme s’est brusquement Brahim lui ont offert avant de quitter ce
allégée, comme si elle venait d’être libé- monde. L’«acolyte», quant à lui, ne com-
aucun livre de Bennabi ne portera ce Aussi son roman est-il centré sur l’histoi- rée des lourdes chaînes par lesquelles il prend rien quand son ami vient lui tendre
titre. Celui qui sera publié après Les re d’un homme de bonne extraction la croyait à jamais entravée. les clefs du local auquel il renonçait défi-
conditions de la renaissance sera Voca- sociale qui sombre, pour on ne sait L’homme tourmenté se précipite hors nitivement en sa faveur. Brahim fait ses
tion de l’islam. quelles raisons, dans l’alcoolisme et qui de la boutique et court dans la direction adieux à ses voisins et prend le chemin
Pourquoi ce roman dont le Dr Abdela- arrive, en une nuit, à retrouver le droit de la mosquée du quartier où il hésite du port.
ziz Khaldi, en rédigeant une année plus chemin. d’abord à rentrer. Il lève les mains vers le Bennabi écrit : «En prenant pied sur le
tard la préface des Conditions de la Le livre s’ouvre sur une description ciel et s’écrie : «Ô mon Dieu ! guéris-moi pont du bateau, Brahim eut l’impression
renaissance, dira qu’«il a été jugé par de l’atmosphère sociale à Annaba à la de mon mal, dirige-moi ; je suis égaré.» de franchir le seuil d’un nouveau
certains lecteurs comme étranger à l’or- veille du départ des pèlerins pour La Tout-à-coup, une idée traverse sa tête : monde.» Son passé s’éloigne de lui et
bite étincelante tracée par Le phénomè- Mecque. Ceux-ci viennent de villes serait-il possible de donner un prolonge- se détache pendant que le bateau enta-
ne coranique ? Il faut peut-être y voir un proches comme Tébessa ou Constanti- ment réel au rêve ? Quelque chose qui me les manœuvres de dégagement.
intermède entre deux moments de très ne pour prendre le bateau qui doit les ressemble à un projet prend forme dans C’est comme si ce passé avait été celui
grande concentration dans la vie intel- conduire aux Lieux saints. Dans les son esprit. Il se dirige vers un bain d’un autre : «Le temps de la faute était
lectuelle de Bennabi : celle qui lui a été habitudes algériennes de l’époque, on maure, se lave, puis retourne à la mai- révolu», ponctue Bennabi, hugolien,
nécessaire pour rédiger Le phénomène ne va pas à l’hôtel, ce sont les familles son confier la folle idée qui vient de s’em- avant d’ajouter : «Une béatitude inexpri-
coranique et celle qu’il est en train de de la ville qui se chargent de recevoir parer de lui à son voisin, un vénérable mable l’envahissait à présent. Il ne se
mobiliser pour formuler dans Les condi- chez elles les pèlerins qu’elles vont vieillard qu’il regarde comme son père. sentait aucun tourment pour ce passé…
tions de la renaissance sa conception de chercher à leur descente du train à la Pour faire face aux dépenses, il est Le musulman croit trop profondément en
la civilisation. L’homme a peut-être gare. Tout cela donne une animation disposé à vendre la maison et le dit à son Dieu pour s’abandonner au regret obsé-
besoin de souffler, de se détendre, particulière à la ville. interlocuteur qui en est sidéré, croyant dant quand il s’est relevé. Seul le crime
d’oxygéner son cerveau par un apport Cette année-là, le pèlerinage survient assister à un miracle. Il adhère néan- grave, comme la destruction irréparable
de spiritualité». au mois d’avril. A la tombée du jour, dans moins à son projet et trouve une solution d’une vie humaine, peut imprimer un
D’emblée, l’auteur nous prévient que une obscure ruelle, deux ivrognes pour régler le problème : il gagera la mai- regret éternel dans l’âme musulmane.»
la rédaction du roman a été expédiée mènent grand tapage. L’un d’eux, le son pour obtenir un prêt. Quant à la bou- Dans le roman, point besoin d’une
entre deux voyages, «quasiment dans héros du roman, s’appelle Brahim. Il a tique, Brahim annonce qu’il en fait don à cure de désintoxication ou d’un traite-
une chambre d’hôtel». Il précise aussi trente ans et exerce la profession de son «acolyte». ment de longue durée : c’est le miracle
que les deux principaux personnages du charbonnier dans la boutique où ils vien- S’agissant des papiers, il connaît un de la religiosité, le miracle de la foi sur un
roman, un charbonnier et un gosse de nent de s’engouffrer en titubant son com- élu qui va effectivement l’aider à obtenir charbonnier, la grâce de Dieu sur une
Annaba, ont réellement existé. C’est pagnon et lui. Dans le roman, celui-ci à la sous-préfecture l’autorisation de créature repentie. Pendant le voyage,
peut-être une façon de nous dire qu’il n’est pas nommé, l’auteur ayant résolu
Ainsi prend fin un roman peut-être délibérément non
n’est pas un romancier, c’est-à-dire quel- de le désigner du début à la fin par l’ex-

achevé. A l’époque, Bennabi n’a pas encore accompli le


qu’un de voué à la fabrication de trames pression «l’acolyte de Brahim».

pèlerinage ; il le fera en 1955, en 1961 et en 1972. Ce qu’il


et de personnages fictifs, et qu’il s’excu- Les parents de ce dernier étaient des

en sait, c’est ce que lui en ont appris ses études à la


se par avance de proposer quelque gens pieux qui lui ont laissé en héritage
chose de bien modeste dans le genre. des biens commerciaux et une maison
medersa et sa culture sociale. Mais les émotions attachées
Selon certains témoignages, il n’aimait dont il occupe une chambre et loue le

au pèlerinage, c’est de sa mère qu’il les tient, elle qui, en


pas qu’on lui rappelle l’existence de Leb- reste. Sa femme, Zohra, l’a quitté à

1933, a accompli le devoir sacré.


beik dans sa bibliographie comme s’il cause de la boisson. Depuis, il est tombé
regrettait d’avoir cédé, à un moment de bien bas, dilapidant ce qu’il gagnait et
sa vie, à une faiblesse, celle d’avoir rédi- noyant ses remords dans la boisson.
gé un «roman», lui l’esprit scientifique. Des biens légués, il n’est resté que ce voyage nécessaire. Il court chez un mar- l’auteur décrit les scènes de fraternisa-
La toile de fond du livre est essentiel- petit local où il exerce le métier de char- chand de tissu et achète l’ihram, le vête- tion entre les pèlerins organisés en
lement religieuse. L’histoire est construi- bonnier. Dans le quartier, il est l’objet du ment de rigueur du pèlerin. Tout cela en groupes, vivant dans une convivialité et
te sur des émotions que l’auteur cherche mépris de ses voisins et des quolibets quelques heures. une solidarité exceptionnelles.
visiblement à transmettre au lecteur. Le des enfants : «Quand le milieu social Quand il eut achevé d’accomplir les Brahim a retrouvé sa place dans cette
thème, quant à lui, n’est pas nouveau, juge ainsi un individu, ce sont les enfants formalités du voyage, Brahim retourne à microsociété qui le traite comme un
c’est celui du repentir et de la rédemption qui prononcent implacablement le juge- la maison où oncle Mohamed, le voisin, homme de haut rang ; il est ennobli par
qu’on trouve au cœur de toutes les ment : ils appellent le fou un fou et a alerté tout à l’heure les autres loca- le titre de «hadj» qui lui est attribué
morales religieuses ; il a été exploité à l’ivrogne un ivrogne, et sont alors les jus- taires. Ceux-ci l’accueillent avec le senti- comme une promotion sociale ; il n’est
satiété par les romanciers et les ticiers des usages, des conventions, des ment de surprise mêlé d’admiration plus au ban de la société mais à son faîte
cinéastes, il a inspiré les chansons de traditions», écrit Bennabi, philosophe. qu’on éprouve devant l’extraordinaire. moral ; il n’est plus un paria, un objet de
geste et les chansons populaires. Au petit matin, Brahim se réveille à Cet accueil lui montre le respect qu’il mépris et d’insultes, mais un notable reli-
Comme s’il voulait annoncer Lebbeik, l’instant même où finit le rêve qui l’avait vient de gagner à leurs yeux. Il n’est plus gieux, c’est-à-dire le personnage le plus
Bennabi parle dans Le phénomène cora- transporté à La Mecque. Son subcons- le clochard que la veille encore ils répu- respecté dans le spectre social d’un
nique de «conscience humaine gagnée cient a dû, la veille, s’emplir du spectacle gnaient de croiser. Ils lui ont préparé des milieu traditionnel. L’alcool l’a coupé de
par le repentir et vaincue par l’innocence du flot de pèlerins déferlant sur la ville. provisions pour la traversée. Il en est la société et jeté dans le ruisseau, voilà
et la probité» à propos de la femme de Dans son enfance, il a fréquenté l’école touché. Il sent qu’il bénéficie du statut que la foi l’y ramène.
Le Soir
d’Algérie Contribution Jeudi 29 octobre 2015 - PAGE 9
Devant une transfiguration morale et ge de nacre dans une mer étale.» Accou- nages. Dans la fiction, Brahim est un qu’un moyen de faire passer des mes-
psychologique semblable, quand Jean dé au bastingage du navire, Brahim égrè- ivrogne alors que dans la réalité Allaoua sages à un peuple qu’il sait sensible à la
Valjean était effondré de remords devant ne le chapelet de ses parents que lui a ne buvait pas. On ne boit pas dans la culture du terroir. Voici ce qu’il en dit dans
Monseigneur Muriel, Victor Hugo a écrit envoyé son ex-femme. Comme s’il était famille de Bennabi car dans leur morale «Politique et sagesse populaire» paru
dans les Misérables : «C’est une chute, lui-même sur le bateau, Bennabi trouve familiale, boire ne signifiait pas seule- dans Révolution africaine du 18 sep-
mais une chute sur les genoux qui s’est que «le musulman aime contempler le ment enfreindre un interdit religieux, mais tembre 1965 : «Pour parler à la conscien-
achevée en prière.» ciel, comme le Basque l’océan. L’un et surtout trahir l’esprit de sa nation et de sa ce humaine, la religion a utilisé souvent
Le bateau accoste au port de la Gou- l’autre recherchent l’évasion dans l’infi- culture. Cet ivrogne, c’est peut-être le symbole pour traduire ses notions les
lette, à Tunis, où il doit prendre les der- ni». Impression toute personnelle d’un Mokhtar, un joueur de «ray-ray» de plus ardues. D’ailleurs, on peut dire que
niers pèlerins de l’Afrique du Nord. Au rêveur qui a pris de multiples fois le Tébessa dont parle Bennabi dans ses la mathématique n’utilise que cette
moment où la passerelle va être retirée bateau depuis 1925. Brahim est tout à Mémoires et qui était allé un jour méthode traduite en équations. Et les
pour laisser partir le navire, un homme ses pensées de bonheur : il veut se fixer remettre une grosse somme d’argent au peuples ont éprouvé dans leurs expé-
surgit sur le quai et se précipite vers la pour toujours à Médine, reconquérir sa comité chargé de la construction d’une riences spirituelles ou scientifiques l’effi-
passerelle, tentant de l’agripper pour femme, adopter Hadi... Après quatre mosquée avant de devenir un fervent cacité d’un tel langage. Le symbole est
monter à bord. Des policiers se jettent jours de navigation, le navire franchit le «islahiste». Quant au personnage de un moyen d’expression qui s’impose
sur lui pour l’arrêter : «Tous les regards canal de Suez et débouche sur la mer Hadi, il rappelle beaucoup le yaouled chaque fois que le langage ordinaire peut
du bateau étaient braqués sur lui comme Rouge. C’est là que se termine le voyage que Bennabi a rencontré lors de sa pre- trahir la signification ou choquer nos
sur une sorte d’incarnation de la foi… et bientôt le roman, le temps de savoir, mière tentative d’émigration en France conventions et le bon goût…»
en 1925 et qui avait spontanément mis Dans un autre article, «Simple anec-
Cette histoire simple, rudimentaire, avec peu de
sa maigre fortune à leur disposition, dote»(12), il rapporte les sensations avec

personnages, un scénario assez plat où il n’y a ni énigme ni


Gaouaou et lui (voir Mémoires d’un lesquelles il est rentré en 1968 d’un

action, se décline comme un roman spirituel frôlant le roman


témoin du siècle, l’enfant. En tout cas, il séjour en Angleterre. Descendu à Leeds

à l’eau de rose. A qui s’adresse-t-il ? On sait qu’il est


lui ressemble et a le même comporte- chez un petit-fils de l’Emir Abdelkader,
ment fait d’innocence et de ruse, d’auda- celui-ci lui raconte une étrange histoire

dédicacé : «A ma chère épouse en témoignage de sa


ce et de générosité. Rappelons-nous qui lui était arrivée lorsqu’il avait accompli

maternelle tendresse pour les humbles de mon pays ; à ma


aussi qu’il avait «grillé» le bateau selon son pèlerinage en 1935 : il y avait fait la

sœur hadja Latifa ; à M. Billard, l’hommage de mon


l’aveu qu’il avait fait à Bennabi. connaissance d’un Sud-Africain qui avait
Cette histoire simple, rudimentaire, couvert à pied avec femme et enfants le
admiration respectueuse.» On ne sait pas qui est M. Billard. avec peu de personnages, un scénario
assez plat où il n’y a ni énigme ni action,
trajet jusqu’à Port-Soudan en quatre ans
pour effectuer son hadj. Ce jour-là, un
se décline comme un roman spirituel frô- Malek Bennabi âgé de 63 ans en eut les
Ceux qui suivent la scène, y compris les en deux pages, qu’un pèlerin vient un lant le roman à l’eau de rose. A qui larmes aux yeux.
policiers, sont touchés du désespoir de matin remettre à oncle Mohamed une s’adresse-t-il ? On sait qu’il est dédicacé Il ne faut pas croire que dans la vie et
l’homme qui s’écrie à voix haute : “Ô Pro- lettre de Brahim par laquelle ce dernier : «A ma chère épouse en témoignage de la philosophie de Bennabi les vertus
phète ! tu vois, j’ai abandonné ma tente l’informe qu’il est désormais installé à sa maternelle tendresse pour les morales ne sont destinées qu’à produire
et mes enfants pour venir vers toi. Mais Médine vendant pour vivre du café aux humbles de mon pays ; à ma sœur hadja des effets larmoyants sur les âmes
tu vois, j’ai fait 700 km à pied, et je ne clients d’un hammam tenu par un Magh- Latifa ; à M. Billard, l’hommage de mon tendres. Il n’aimait ni le moralisme ni le
peux plus aller plus loin, Ô Prophète !”.» rébin avec Hadi qu’il a adopté. admiration respectueuse.» On ne sait misérabilisme. Dans sa pensée, les
Ce sont de telles scènes qui ont rendu Ainsi prend fin un roman peut-être pas qui est M. Billard. Mais il doit s’adres- valeurs morales ont une fonction essen-
certains romans immortels. Bennabi, qui délibérément non achevé. A l’époque, ser de façon plus subliminale à ceux qui, tielle dans la vie, elles sont l’énergie
affirme dans la préface de son roman que Bennabi n’a pas encore accompli le pèle- au moment où le roman est écrit, parlent motrice de l’Histoire. Ce sont elles qui
ce fait divers est vrai et qu’il a fait l’objet rinage ; il le fera en 1955, en 1961 et en du peuple sans connaître son âme et ses donnent sa force ascensionnelle à une
d’un article dans la presse tunisienne, 1972. Ce qu’il en sait, c’est ce que lui en misères, à ceux qui méprisent l’islam et idée et créent la tension nécessaire dans
commente : «Tolstoï a connu sa plus ont appris ses études à la medersa et sa doutent de ses capacités rédemptrices. la psychologie humaine pour la hisser au
grande crise morale à la vue d’un men- culture sociale. Mais les émotions atta- De toute façon, tous les écrits de Ben- niveau des grands défis.
diant malmené à Moscou par un sergent chées au pèlerinage, c’est de sa mère nabi sont destinés au peuple, à l’exclu- Bennabi croit à l’influence de la littéra-
de ville, sous prétexte que la mendicité qu’il les tient, elle qui, en 1933, a accom- sion, précise-t-il, des intellectomanes, ture sur l’esprit d’un peuple, d’une
était interdite.» Sur le pont, Brahim pleure pli le devoir sacré. Dans ses Mémoires, comme il tient à le souligner dans ses époque ou même d’une civilisation et à
en songeant à la douleur qui aurait été la Bennabi a consacré de nombreux pas- Mémoires dont il dit quand il a achevé de sa fonction de véhicule des idées cou-
sienne s’il n’avait pu, comme le bédouin, sages à la narration qu’elle lui en faisait : les écrire : «Ces mémoires sont destinés rantes en leur sein. Les romans de
réaliser son rêve. «Ses récits m’enchantaient ou m’émou- au peuple quand il saura lire son histoire Daniel Defoe, Robinson Crusoé, et de
Le lendemain matin, le personnel de vaient et m’instruisaient par surcroît. Je authentique, quand les fausses histo- Ibn Tofaïl, Hay Ibn Yakdhan sont évo-
bord découvre un passager clandestin. Il faisais avec elle, en pensée, le pèlerina- riettes qu’on monte en films pour le duper qués dans son œuvre comme des arché-
s’agit de Hadi, un jeune garçon qui a ge. Je subissais une indescriptible émo- seront jetées sur le tas des choses péri- types culturels, comme des expressions
embarqué à Annaba. Brahim reconnaît tion quand elle me décrivait l’ambiance mées de l’ère coloniale.» représentatives de l’idiosyncrasie de
en lui l’enfant qui, quelques jours plus tôt, où des milliers d’âmes s’élancent éperdu- Par ce roman, l’auteur voulait peut- deux civilisations symétriques, celle de
lançait à son passage le cri si blessant de ment pour se livrer à Dieu dans le cri être aussi dépeindre cette frange de plus l’Occident, centrée sur l’efficacité, et celle
: «Ivrogne ! Ivrogne !» Redoutant le pire rituel, ce ‘‘Lebbeik ! Mon Dieu !’’ qui est en plus large de la population algérienne de l’islam, centrée sur la morale.
pour lui, il se propose de payer le prix de pour le musulman qui est musulman le

Il ne faut pas croire que dans la vie et la philosophie de


son billet mais le commissaire de bord, don total de soi. Les récits de ma mère

Bennabi les vertus morales ne sont destinées qu’à


un homme au cœur bon, se contente de étaient si vrais dans leur simplicité qu’ils
le commettre aux cuisines. Hors de ses me bouleversaient parfois… Je me reti-
produire des effets larmoyants sur les âmes tendres.
heures de travail, Hadi vit avec le groupe rais alors brusquement dans ma

Il n’aimait ni le moralisme ni le misérabilisme. Dans sa


dont fait partie Brahim. Ce dernier se chambre pour cacher mes larmes.»

pensée, les valeurs morales ont une fonction essentielle


prend d’affection pour lui et l’initie aux Comme il aurait été heureux dans le saint

dans la vie, elles sont l’énergie motrice de l’Histoire.


ablutions et à la prière. compagnonnage du Prophète, aux côtés
Le récit file et vogue avec le navire qui de Bilal, Ammar Ibn Yasser, Abou Dherr
poursuit la traversée. Bennabi décrit le al-Ghifari et des autres ! Comme il aurait
quotidien des pèlerins, leurs prières col- voulu vivre aux temps médinois !
lectives, les repas pris ensemble… On a Ce sont ces émotions arrachées par précipitée dans la misère et le vice par la Comme les philosophes de l’Antiquité,
même droit à un débat philosophique tout ce qui a trait au sacré que Bennabi a colonisation. C’est un regard islahiste qui comme les Prophètes, il croyait au pou-
impromptu entre un matelot français qui voulu restituer dans ce roman écrit qua- est jeté sur cette lie dont devraient s’occu- voir des vertus, de la foi, des idées… Il a
déplore que le monde soit rempli de torze ans après le décès de sa mère. Est- per justement les Oulamas et les «bouliti- commencé par le commencement en
conflits, de misère et d’injustice, et un ce pour elle qu’il l’a composé ? On ne le ciens» pour qui elle n’est souvent qu’un produisant dans l’ordre Le phénomène
groupe de pèlerins qui dénie toute res- sait pas. Quant au décor dans lequel auditoire ou un thème de discours. On coranique et Lebbeik, ces livres d’«inté-
ponsabilité divine dans les dérives commence l’histoire, la maison de Bra- peut penser qu’il y a de la naïveté dans rieur» qui représentent en fait sa propre
humaines. Un tel milieu est la projection him, elle ressemble étrangement à la l’histoire, voire du simplisme, mais c’est «phase de l’âme».
de la société dans laquelle aurait voulu description donnée dans ses Mémoires justement cela l’état d’âme général de N. B.
vivre Bennabi, une société vertueuse, de la maison de sa grand-mère paternel- Bennabi, fait d’angélisme, de pudeur et
une cité idéale où tout est régi par la foi le, khalti Bibya(11). Celle-ci habitait avec de compassion. La foi du savant qui vient ›Dimanche prochain : Pensée de
et où la morale tient lieu de loi. Bennabi un de ses frères, Allaoua, qu’il décrit de publier le magistral Phénomène cora- malek bennabi : 3) «Les conditions de
s’attarde sur la transfiguration morale de dans ses Mémoires comme un vieux gar- nique est la même que la foi du charbon- la renaissance».
ce cireur jeté à la rue, à la mort de ses çon doux comme un agneau et qui était nier décrite dans Lebbeik. Il y a de
parents, et ayant dû apprendre à sur- établi dans une rue toute proche comme grandes et de petites raisons de croire. 10) Lebbeik : pèlerinage de pauvres a été
vivre. A l’époque, on appelait cette sorte charbonnier. Ce sont peut-être sa condi- Bennabi a aimé dans son enfance les réédité en 2005 pour la première fois
d’enfants les yaouled. Brahim est heu- tion et son caractère désintéressé que contes et anecdotes que lui racontait sa depuis 1948 par les éditions Dar al-Gharb
reux de transmettre son maigre savoir à Bennabi a transposés dans la composi- grand-mère. Il en a été profondément (Algérie) avec une préface de Abdelkader
Hadi qu’il veut s’attacher comme un fils. tion du personnage de Brahim. marqué puisqu’il y fait souvent référence Djeghloul.
Le bateau poursuit sa trajectoire ryth- En tout cas, on a la nette impression dans son œuvre et qu’il en a même tiré le 11) Cette maison n’existe plus, ayant été
rasée en 1986 lors d’une opération de
mée par les vagues et les cinq prières de que c’est dans son milieu, ses souvenirs sujet de plusieurs articles où le genre lit-
réhabilitation du quartier.
la journée : «Une atmosphère sereine et ses émotions personnelles que Benna- téraire est mis au service de l’éducation
12) Révolution africaine du 22 février 1968.
enveloppait le bateau qui traçait son silla- bi a puisé pour construire ses person- de la société. La forme adoptée n’est
3) «Les conditions de la renaissance»
Le Soir
d’Algérie Contribution Dimanche 1er novembre 2015 - PAGE 8

PENSÉE
DE MALEK
BENNABI
es grandes lignes de Discours sur descriptions fulminent. Dans La République vocation ici-bas en s’attachant à donner à

L les conditions de la renaissance


algérienne, titre originel du livre, ont
été ébauchées par Bennabi juste après la
algérienne du 25 mars 1949, une analyse
signée Juba III, pseudonyme derrière lequel
se cache (selon Bennabi) une intellectuelle
leur existence une signification cosmique.
Fichte accorde une haute importance au fac-
teur religieux et pense que c’est la religion
Par Nour-Edine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr

parution, en février 1947, du Phénomène française, est publiée. Elle est critique mais qui assure l’unité subjective des individus, ce
coranique. Il ne le reprendra qu’en avril 1948 ne peut nier la qualité du travail : «Ces vues qui correspond tout à fait aux vues de Ben-
à Alger, pour l’achever en France un mois qui demeurent justes dans leur hardiesse et nabi. En tout cas, le ton et le rythme des
plus tard. En juin, il inaugure une collabora- leur nouveauté révèlent une forte personna- Conditions de la renaissance révèlent un
tion bénévole à La République algérienne lité, mieux, un tempérament de penseur et Bennabi vitaliste et assez imprégné de la
qui durera, avec quelques interruptions, jus- d’écrivain. Personnalité si forte, si originale, pensée allemande : Fichte, Nietzsche, Spen-
qu’en 1955. Le premier article qu’il signe est qu’elle évoque parfois Auguste Comte… gler, Hermann de Keyserling y sont cités…
un plaidoyer pour l’entrée de la langue arabe Nous sommes constamment soumis au régi- Le sens poétique et le sens tragique
(«La langue arabe à l’Assemblée algérien- me épuisant de la douche écossaise… Il ne alternent. Le livre est organisé en chapitres
ne», la RA du 6 juin). Il se rend ensuite à s’agit pas cette fois d’un utopiste, mais d’un courts, extrêmement denses où est résumée
Tunis où il est invité à donner une conféren- esprit positif, d’un technicien. S’il ne voit pas en quelques pages l’histoire de l’Algérie à
ce sur le thème de la renaissance. Pour lui, toujours juste, il sait voir grand !» travers les périodes sociologiques par les-
ce thème n’est pas seulement culturel mais Pour sa part, Mohamed-Chérif Sahli quelles elle est passée (Stade épique : guer-
politique puisque les deux conditions fonda- (1906-1989) parle dans un article passable- riers et traditions ; Stade politique : idée,
mentales qu’il y met sont la fin de la coloni- ment hostile d’une «notion fausse dans son idole). C’est la première partie. La seconde,
sabilité et la fin du colonialisme. Quelque principe et dangereuse dans ses consé- intitulée L’avenir, s’ouvre sur un «Apologue»
temps après il anime à Alger une conférence quences»(16). Dans Vocation de l’islam II, écrit dans le même style, un mélange de réflexion de Bennabi, ordre où on le voit pas-
sur l’«Anthologie du chiffre arabe» puis une Bennabi laissera libre cours à sa colère : «Je prose et de poésie, que le «Prologue». On y ser de l’idée à la réalité, de l’individu à la
autre, un peu plus tard, sur «L’homme, le sol suis né dans un pays et à une époque où trouve exposés en quelques pages les pre- société, et de la société à l’humanité.
et le temps» au siège de l’Association des l’on comprend à demi ce qui se dit claire- miers jalons de sa théorie de la civilisation Le livre devait, comme on le sait, porter le
étudiants musulmans. ment, et rien du tout à ce qui se dit à demi- (l’éternel retour ; le cycle de civilisation ; les titre de Visages à l’aurore. Un tel titre n’est
Les conditions de la renaissance sort en mot… J’ai écrit pour mes frères les coloni- richesses permanentes) qu’il illustre par un pas sans rappeler celui d’une œuvre de
librairie fin février 1949. Il l’a achevé en pen- sables colonisés d’Algérie, mais mes frères graphique où apparaissent les moments déci- Nietzsche, Aurore. Renaissance et Aurore
sant qu’avant de mourir il fallait «laisser à n’ont compris qu’à demi ma pensée parce sifs de sa trajectoire : apparition d’une idée sont pour les deux philosophes une même
(mes) frères algériens une technique de que pour la rendre efficace, j’ai dû en faire religieuse qui opère une synthèse de l’hom- métaphore par laquelle ils expriment le
renaissance». C’est certainement pour une sorte d’imprécation permanente contre me, du sol et du temps : c’est la phase de moment, pour un peuple, d’un départ dans
exprimer ce sentiment qu’il a choisi de leur colonisabilité. Ils auraient tant souhaité, l’âme ; cette synthèse bio-historique va don- l’histoire. Ces visages, ce sont probablement
mettre en épigraphe cette touchante et si les malheureux, me voir insulter “héroïque- ner lieu à une ère de développement social ceux de l’intellectomane, du minus habens,
peu machiavélique pensée de Machiavel : ment” le colonialisme ! Malheureusement, et de créativité intellectuelle, c’est-à-dire une de l’homo-natura, du post-almohadien, etc.,
«Le devoir d’un honnête homme est d’ensei- les colonialistes m’ont compris à demi-mot. civilisation ; elle est projetée par sa vitesse dépeints dans le livre : «Le spectre social
gner aux autres le bien que les iniquités du Ils m’ont fait le sort que mérite, à leurs yeux, de propulsion jusqu’à ce qu’un accident algérien s’étale en une infinité de nuances
temps et la malignité des circonstances l’ont celui qui n’insulte pas le colonialisme mais le vienne à stopper son mouvement ascension- qui expliquent toutes les dissonances, toutes
empêché d’accomplir, dans l’espoir que tue… dans l’œuf, l’étouffe dans ses racines nel : c’est le début de la phase de la raison les inharmonies d’une société qui a perdu
d’autres, plus capables et placés dans des mêmes qui plongent dans la colonisabilité. où la civilisation continue son expansion son équilibre traditionnel et est à la
circonstances plus favorables, seront assez En commençant ma carrière il y a vingt alors que le feu sacré qui l’a impulsée se met recherche d’un nouvel équilibre. Recherche
heureux pour le faire.»(13) Le livre est préfacé ans, je ne comptais pas, certes, que l’admi- à décliner jusqu’à l’extinction ; la décadence qui sème la vie algérienne de détails inatten-
par le Dr Abdelaziz Khaldi qui était lui-même nistration me prête son aide pour que je la ou phase de l’instinct s’installe et avec elle la dus, discordants, parfois naïfs ou ridicules,

Le livre n’avait qu’un public réduit, celui des lettrés,


un écrivain qui avait déjà publié, et un pam- et parfois même tragiques… Cette multitude
phlétaire redouté dont les premiers articles de regards dénote les degrés d’adaptation

mais c’est justement celui-là qu’il soumet à une rude


avaient paru dans Egalité. différents qu’on rencontre en Algérie, le

critique avec des propos tout à fait sacrilèges pour


Le livre, dédié au Dr Saâdane et à Mada- contraste des vêtements, des opinions et
me Pia(14), sort dans un contexte de mobilisa- des goûts, les divergences. La terre n’est

l’époque. Il s’en prend directement et nommément


tion internationale des pays musulmans et pas encore ronde pour tout le monde. Les

aux «élus», aux Oulamas, au discours populiste du


de l’islam contre le communisme. On est au uns vivent en 1368 et certains en 1948.
début de la guerre froide. Sollicité tacitement D’autres sont entre ces deux extrêmes. C’est

PPA-MTLD, aux étudiants «progressistes»…


pour jouer un rôle dans cette stratégie, Ben- le drame de notre adaptation avec toute son

Bennabi s’est ainsi mis tout le monde à dos.


nabi a constamment refusé. Jamais il n’atta- acuité, jusque dans nos relations amicales et
quera dans ses œuvres le bloc soviétique ou familiales. On a l’impression de vivre dans
le communisme dans lesquels il voyait au un milieu hybride fait de mille peuples, de
contraire des alliés objectifs. Comme Nehru, mille cultures. Ces dissonances sont impu-
il pense que «si le communisme est mau- combatte. Mais je ne comptais pas davanta- fin de la créativité intellectuelle et scienti- tables avant tout à une vision incomplète,
vais, le colonialisme est infiniment pire». ge que ceux-là mêmes parmi mes frères qui fique, la crispation sur un modèle devenu fragmentaire du milieu nouveau où nous
Aussi va-t-il être présenté par ses contemp- font, publiquement, profession de la com- non performant, faute d’innovation, puis l’ar- sommes, à une appréciation erronée de la
teurs comme un suppôt du communisme. battre me refusent toute aide et me combat- rêt définitif. civilisation qui nous attire irrésistiblement.»
Kateb Yacine (1928-1989) rédige un article traient, au contraire, avec les armes mêmes Mais Bennabi pense qu’une renaissance A l’entrée des Conditions de la renaissan-
dans le journal français Combat dans lequel de l’administration coloniale. Celle-ci, en est possible sous certaines conditions. C’est ce, Bennabi a mis en «Prologue» un beau
il s’en prend au livre. En fait, tous les effet, n’a qu’un geste à faire. Aussitôt la justement l’objet du livre. Viennent alors les poème dans lequel il exprime une perception
organes de presse du mouvement national condamnation de ma pensée, de mon effort, «discours» sur les tâches à réaliser pour imagée de la renaissance. Ce texte rappelle
s’acharnent sur lui : Liberté du Parti commu- de mon œuvre est signée, proclamée, exé- enclencher le processus de renaissance indubitablement le «Prologue» sur lequel
niste algérien, La République algérienne de cutée par cent “patriotes”, cent “âlem”, cent (orientation de la culture, orientation du tra- s’ouvre Ainsi parlait Zarathoustra. Ici, Ben-
l’UDMA, Al-Bassaïr des Oulamas, Le Jeune “sauveurs” du pays…» vail, orientation du capital). La troisième par- nabi n’est pas seulement proche de
musulman de l’Association des étudiants Le livre n’avait qu’un public réduit, celui tie, enfin, est consacrée au coefficient colo- Nietzsche par les paraboles et le style, il est
musulmans algériens, Alger-républicain… des lettrés, mais c’est justement celui-là qu’il nisateur et au cœfficient autoréducteur, sui- lui-même Zarathoustra venant réveiller une
Il ne réagit à aucune de ces attaques soumet à une rude critique avec des propos vis de monographies réservées à des caté- cité endormie. Le livre du philosophe alle-
mais consigne dans ses Mémoires : «Le tout à fait sacrilèges pour l’époque. Il s’en gories sociales (les femmes, les scouts, les mand s’ouvre sur ces lignes : «Je suis las de
“psychological-service” remportait une vic- prend directement et nommément aux oulamas, les politiciens, …) ou des concepts ma sagesse, comme l’abeille qui a butiné
toire contre la première étude scientifique «élus», aux Oulamas, au discours populiste (l’art, le sol, le temps…). La conclusion est trop de miel…» On lit dans les Mémoires de
du “cœfficient colonisateur”, et de la grave du PPA-MTLD, aux étudiants «progres- une annonce des thèmes qui seront abordés Bennabi : «J’ai vu trop de choses depuis
maladie sociale que je dus nommer “la colo- sistes»… Bennabi s’est ainsi mis tout le dans le livre suivant, notamment ceux relatifs vingt ans ! J’en suis gorgé comme l’abeille
nisabilité” en indiquant les moyens immé- monde à dos. L’affrontement entre lui et le au mondialisme et à la «cité humaine». de son miel quand elle a trop butiné…»
diats pour la guérir, alors que le colonialis- mouvement national, entrecoupé de Si Le phénomène coranique avait pour Dans le livre de Nietzsche, Zarathoustra
me était heureux, au fond, que les mouve- périodes de rapprochement lorsque le colo- but d’établir l’authenticité de l’idée islamique, réincarne Zoroastre, prophète du mazdéis-
ments nationaux cherchaient ces moyens nialisme sévissait durement ou à l’occasion et Lebbeik celui de montrer sa capacité à me(17). Retiré dans les montagnes à l’âge de
dans la lune.» Il ne leur répondra, en les d’actions de résistance communes, n’allait transformer l’homme, Les conditions de la trente ans, il connaît l’illumination après dix
désignant nommément (Association des plus cesser jusqu’au déclenchement de la renaissance se propose de déterminer à ans de retraite. Il se lève un matin, invoquant
Oulamas, Parti communiste algérien, intel- Révolution et même au-delà. quelles conditions doit se plier une société le «Grand astre» et lui annonce son désir
lectuels algériens), que dix ans plus tard L’essai est d’une haute facture littéraire et pour devenir efficace, c’est-à-dire en mesure d’aller prêcher aux hommes l’«éternel
dans son livre La lutte idéologique dans les comporte des pages écrites sous l’influence de susciter un processus de développement retour». Ayant rencontré aux abords de la
pays colonisés.(15) manifeste de Nietzsche. Le titre peut aussi intellectuel, économique et social qui s’ap- ville la foule distraite par les jeux de la foire,
La cause de cette levée de boucliers ? faire songer au livre de Fichte, Discours à la pelle «civilisation». Le livre a un caractère de il l’apostrophe : «Je vous le dis : vous portez
Les critiques au vitriol qu’il a élevées contre nation allemande, écrit à une époque (1807) prolégomènes à l’œuvre générale. Il est en encore du chaos en vous… Le moment est
les uns et les autres ainsi que l’apparition où l’Allemagne n’était pas encore unifiée et lui-même un plan de travail dont les parties venu que l’homme se fixe son but. Le
d’un concept qu’il venait de forger, la coloni- dans lequel le «philosophus teutonicus» feront l’objet de développements ultérieurs. moment est venu pour l’homme de planter le
sabilité. Ceux qui se sont reconnus dans ses exhortait ses compatriotes à réaliser leur Mais déjà apparaît l’ordre qui commande la germe de son espoir le plus haut…»
Le Soir
d’Algérie Contribution Dimanche 1er novembre 2015 - PAgE 9
L’homme décadent que Bennabi veut ont porté un immense dégoût de la petites- sombré dans la folie. Dans le livre le plus vio- pour l’amener à quitter le monde du bavar-
réformer, c’est l’homme déclinant que se, du déclin, de l’absence de volonté civili- lent à l’égard du christianisme qu’il ait pro- dage stérile.
Nietzsche veut réveiller : «Je veux apprendre sationnelle, tous deux ont dénoncé la déca- duit, Nietzsche écrit : «Quand l’islam mépri- Nous retrouvons nettement chez Bennabi
aux hommes le sens de leur existence qui est dence incarnée chez l’un par le «philistin de se le christianisme, il a mille fois raison : l’is- cet esprit de révolte et parfois cette attitude
le surhomme», écrit ce dernier. Mais la foule la culture» et chez l’autre par le post-almo- lam présuppose des hommes… Le christia- iconoclaste contre les valeurs dévitalisées
le raille et se détourne de lui. Déçu, Zara- hadien, tous deux ont raisonné en termes de nisme nous a privés de la moisson de la cul- aussi bien dans ses écrits publics que dans
thoustra quitte la ville et va se réfugier dans civilisation, tous deux sont à la fois d’impla- ture antique, plus tard il nous a encore privés ses écrits inédits comme ce passage de ses
une forêt. En se réveillant le lendemain, il a cables procureurs et de tendres poètes. de la moisson de la culture islamique. Mémoires où il voue aux gémonies la préten-
changé de résolution : «Ce n’est pas à la Portés par le souffle de la grandeur, ils La merveilleuse culture mauresque de due «culture islamique» : «Dès lors, la cultu-
foule que Zarathoustra doit parler mais à des ont rêvé et proposé à leurs contemporains l’Espagne, au fond plus proche de nous, plus re d’al-Azhar et de la Zitouna, cette culture
compagnons… Des compagnons qui puis- une autre philosophie de l’existence. éloquente pour l’esprit et la sensibilité que qui tue les consciences et les âmes, me fit
sent moissonner avec lui, car chez lui tout est Nietzsche a sombré dans la folie alors que Rome et la Grèce, on l’a piétinée parce horreur comme la pire calamité qui pût
prêt pour la récolte… Entre l’aurore et l’auro- Bennabi n’en a été sauvé que par la foi. Il qu’elle devait sa naissance à des instincts menacer le monde musulman. Depuis, la vie
re suivante, une vérité nouvelle m’est semble que Nietzsche ait prédit son destin d’homme, parce qu’elle disait oui à la vie et n’a cessé – hélas — de me fortifier dans
venue… Je ne veux plus désormais parler à dès 1870 dans une lettre à Erwin Rohde où le disait avec les raffinements singuliers et cette conviction. Pour que l’islam vive ou
ressuscite dans les consciences, il faut tuer
la foule… C’est au créateur, au moissonneur il dit : «Le malheur est que je n’ai pas de précieux de la vie mauresque… Les croisés,
ce qu’on appelle aujourd’hui la “culture
que je veux me joindre…» modèle et que je cours le risque de devenir par la suite, ont combattu quelque chose
musulmane”, cette culture qui empuantit les
Dans le «Prologue», Bennabi s’adresse pareil à un fou abandonné à lui-même.» devant quoi il eut été plus séant qu’ils se
âmes, avilit les caractères, affadit les
dans un style exalté à un compagnon, le Le premier a été pessimiste jusqu’à prosternassent dans la poussière, une cultu-
consciences, effémine les vertus. J’ai main-
«semeur», qu’il exhorte à planter le germe s’abstraire de son temps, quand le second, re devant laquelle notre XIXe siècle lui-même
tenant (Bennabi parle des années 37-38)

Portés par le souffle de la grandeur, ils ont rêvé


de la renaissance. Dans le livre de plus que jamais cette conviction.» On recon-
Nietzsche, Zarathoustra retourne à sa mon-

et proposé à leurs contemporains une autre


naît là les accents nietzschéens contre
tagne et à sa solitude, «attendant tel un «ceux qui parlent d’espérances suprater-

philosophie de l’existence. Nietzsche a sombré dans


semeur qui a répandu sa semence… Son restres, ces empoisonneurs… Ils ont
âme se remplit d’impatience et d’avidité pour

la folie alors que Bennabi n’en a été sauvé que par


quelque chose dont ils sont fiers. Comment
ceux qu’il aimait : car il avait encore beau- le nomment-ils donc ce qui les rend si fiers ?

la foi. Il semble que Nietzsche ait prédit son destin


coup à leur donner». Mais un matin il se Ils appellent ça la culture…».(21)
réveille sur un rêve où il avait reçu un aver-

dès 1870 dans une lettre à Erwin Rohde où il dit :


Khalil Gibran, Mohamed Iqbal et Bennabi
tissement : ses ennemis ont détourné et tra- ont emprunté à Nietzsche ses saisies fulgu-

«Le malheur est que je n’ai pas de modèle et que je


vesti son message. La «nouvelle volonté» rantes, ses impulsions et ses raccourcis.

cours le risque de devenir pareil à un fou


dont Nietzsche souhaite voir ses contempo- Tous trois ont été marqués dans l’étape de
rains animés est la volonté de civilisation leur éveil intellectuel par le courant vitaliste

abandonné à lui-même.»
que Bennabi cherche à insuffler aux siens en de la pensée allemande en général et la phi-
leur proposant des valeurs nouvelles : l’effi- losophie et le style de Nietzsche en particu-
cacité, le sens collectif, la civilisation… lier. Ils doivent à ce dernier leur ouverture à
Dans le livre de Nietzsche, comme dans la conscience tragique et leur découverte de
Les conditions de la renaissance, le «Pro- malgré les vicissitudes qui ont jalonné sa vie, ferait bien de se sentir très indigent, très tar- la psychologie faustienne. Le problème par
logue» est suivi de «discours» sur l’«éternel est resté «présent» dans son époque car il dif… “Guerre à outrance contre Rome ! lequel tous trois étaient habités, celui de l’ar-
retour», autre désignation de ce que Benna- était mû par le sentiment d’avoir une mission Paix, amitié avec l’islam”. Tel fut le senti- riération sociale du monde arabo-musulman
bi appelle les cycles de civilisation, cette à accomplir : témoigner. Il a été tenté par le ment, telle fut l’action de ce grand esprit et du despotisme qu’exerçait l’école tradi-
succession infinie de départs et de retours, suicide, mais s’en est détourné. Le premier libre, le génie parmi les empereurs alle- tionnelle sur la pensée, ils l’ont trouvé posé
d’apogées et de périgées, de grandeur et de était tendu par la volonté de puissance jus- mands, Frédéric II.»(20) presque dans les mêmes termes dans les
décadence… L’idée d’«éternel retour» est le qu’à l’aliénation ; le second était porté par la Le style incantatoire imprègne de bout en œuvres et l’état d’esprit de Fichte, Goethe et
produit de l’influence exercée sur Nietzsche volonté de renaissance jusqu’à l’obsession. bout l’œuvre de Nietzsche qui est convaincu Nietzsche. Aussi partiront-ils tous trois en
par un autre philosophe allemand, Goethe, Zarathoustra, parmi les hommes, c’était le que c’est par le chemin souterrain de son guerre contre l’abdication intellectuelle,
qu’il revendique d’ailleurs comme l’un de ses déclin. Bennabi dans son époque, c’était une âme que l’homme peut être abordé si on transposant dans la pensée arabo-musulma-
souffrance sans nom et sans fin. envisage de provoquer en lui une métanoïa. ne moderne le souffle, les images et les
«ancêtres»(18). Chez Goethe, l’idée d’éternel
concepts de la philosophie allemande. Cou-
retour est exprimée par la «loi de la systole- Contrairement à ce que l’on est porté à Voulant l’atteindre dans ses profondeurs
rageux, Iqbal écrit : «Il n’y a rien d’étonnant
diastole» qui commande le fonctionnement croire, Nietzsche était préoccupé de religion. pour déposer en lui le ferment des nouvelles
à ce que la jeune génération musulmane
de la Création comme elle régit les mouve- Son style est essentiellement allégorique et valeurs, il a privilégié les accents religieux
d’Asie et d’Afrique réclame une orientation
ments du cœur (contraction, décontraction). on pense même qu’il a emprunté à la Bible qui seuls peuvent trouver la voie de la strate
nouvelle de sa foi. Avec la renaissance de
Goethe est aussi l’inventeur de la notion de de Luther. Bennabi évoque à son propos inconsciente de la psychologie humaine où l’islam, il est nécessaire d’examiner dans un
«surhomme» (Ubermensch). On a dit que dans un article «cette fraîcheur biblique qui se forment les idées primordiales, les arché- esprit indépendant ce que l’Europe a pensé,
Zarathoustra de Nietzsche était le fils du n’existe dans le style d’aucun autre philo- types, les motivations. et la mesure dans laquelle les conclusions
Faust de Goethe. sophe»(19). Fils de pasteur, cet imprécateur Nietzsche propose une nouvelle religion qu’elle a atteintes peuvent nous aider à
Si les deux prologues se ressemblent, il était en fait dressé contre les valeurs chré- – la volonté de puissance – et emprunte les revoir et, si nécessaire, reconstruire la pen-
n’en va pas de même pour le reste. Faute tiennes dans lesquelles il voyait l’abaisse- modes opératoires convenant à cet office : la sée théologique de l’islam.»(22)
d’objectifs historiques ou sociologiques pré- ment de l’homme et la négation de ses aspi- révélation sensationnelle, la désignation de Khalil Gibran, qui croyait en une religion
cis, l’œuvre de Nietzsche a été jugée nihilis- rations à une vie intense et libre. Sa haine nouveaux impératifs, le prosélytisme… Etre universelle, estime pour sa part que «Dieu a
te, alors que l’œuvre de Bennabi est un pour le christianisme n’est pas un acte de prophète ne lui suffisant pas, il érige son donné plusieurs portes à la vérité de maniè-
ensemble d’indications destinées à des défi, mais une protestation énergique ; il ne œuvre en source «au-delà du bien et du re à pouvoir accueillir chaque croyant qui y

N. B.
hommes en situation d’agir pour transformer s’attaque pas à ses dogmes mais à sa mora- mal» pour balayer les valeurs périmées et frappe.»
leur état historique. Nietzsche et Bennabi ont le, à la psychologie qu’il a instillée dans les remplacer par une haute religion – celle

Jeudi prochain : PENSÉE DE MALEK


en commun d’avoir été des penseurs qui ont l’âme occidentale. Il était à la recherche d’un du surhomme — dont il se veut le prêtre ;

BENNABI : 4) «Vocation de l’islam».


révéré la transcendance, le dépassement de «Dieu inconnu» et, faute de l’avoir trouvé c’est un anachorète en colère qui prescrit un
l’horizon borné, le «surhomme»… Tous deux comme Goethe au contact de l’islam, il a impératif catégorique nouveau à son époque

13) En octobre 1963, Bennabi évoque au cours d’une discus- S’agissant de l’Association des étudiants, il rappelle qu’«elle écrit : «L’islam, ouvert par vocation surnaturelle à toutes les formes
sion avec le Dr Khaldi et le Dr Okbi cette pensée par laquelle a publié un communiqué dénonçant l’ouvrage comme ‘‘nuisible’’ de révélation authentiques, prophétiques ou sapientiales, a joué un
Machiavel a voulu léguer son œuvre aux générations futures et à la cause du peuple !» Bennabi a été amené à rapporter ces rôle spécial d’intégration à l’égard, non seulement du Mazdéisme
note dans ses Carnets en date du 13 : «Les générations musul- faits non pour se venger, mais pour montrer comment opère le et de l’Hermétisme kaldéo-égyptien, mais encore du courant
manes se succèdent mais ne s’héritent pas. L’esprit occidental colonialisme en matière de lutte idéologique : «Le combat ne pythagoricien et platonicien qui, contrairement à ce qui avait eu
se projette dans l’avenir en étant du présent et en gardant un s’est pas déroulé entre un écrivain qui lutte pour une cause et le lieu en Europe, s’était maintenu dans le milieu arabo-persan
regard sur le passé. Dans la société post-almohadienne, il n’y a colonialisme dont les intérêts se situent aux antipodes de cette avec une continuité qui lui avait permis de conserver vivants ses
pas de Machiavel soucieux de transmettre un message aux lutte. Il se présente en apparence comme une lutte opposant fondements ésotériques. Ainsi peut-on dire que, par sa capacité
générations suivantes, et il n’y a pas d’homme soucieux de l’écrivain aux mouvements nationalistes qui prétendent, para- providentielle d’accueil et de synthèse de tous les modes de la
devenir, à son époque, le relais du message à transmettre aux doxalement, représenter aussi cette cause… Le colonialisme a Prophétie universelle, c’est l’islam qui pouvait entre tous discer-
époques futures.» dévié un combat qui l’oppose à un individu pour en faire un ner le nom du Graal écrit dans les étoiles car le Graal, dans sa
14) Nous n’avons pas pu déterminer qui était cette personne. conflit entre cet individu et ses propres frères… En appuyant signification macrocosmique la plus générale, représente le
La dédicace est ainsi rédigée : «A Madame Pia, la brave femme seulement sur une “touche” secrète, il a réussi à transformer la dépôt spirituel et doctrinal de la Tradition primordiale.» (Cf. L’Is-
qui ne connut de ma personne que le nom et la religion, et qui bataille en une opération psychologique à double objectif. D’un lam et le Graal, étude sur l’ésotérisme du Parzival de W. Von
m’offrit cependant toute la tendresse d’une mère dont je ne côté, il a jeté sur le livre paru toutes les lumières susceptibles de Eschenbach, Ed. Denoël, Paris 1957). Toynbee note pour sa
connus rien d’autre moi-même.» le déformer au sein de l’opinion publique et de l’entourer de part qu’«il s’est peut-être trouvé quelques années au VIe siècle
15) Où l’on peut lire ceci : «Lors de la parution de l’édition soupçons qu’il n’est pas facile de dissiper dans un pays où av. J.-C. pendant lesquelles cinq prophètes (Zarathoustra, Isaïe
française de mon livre Les conditions de la renaissance en Algé- règnent l’analphabétisme et la politique émotionnelle. De l’autre, le second, Bouddha, Confucius et Pythagore) furent simultané-
rie voilà une quinzaine d’années, le colonialisme avait pressé sur on relève qu’il a créé ou qu’il a tenté de créer chez l’écrivain un ment en vie, et il est vraisemblable qu’aucun d’entre eux n’ait été
une touche. Un mouvement hostile s’était aussitôt mis en branle complexe psychologique en essayant de l’isoler de sa cause… au courant de l’existence d’aucun des autres…» (Cf. La grande
à travers trois réactions. La première, l’Association des oulamas D’un côté, il a voulu isoler le combattant dans l’arène idéologique aventure de l’humanité, Ed. Elsevier, Paris 1977).
musulmans algériens, par le biais de deux articles de son organe en provoquant l’aversion pour ses idées au sein de l’opinion Dans une note de ses Carnets datée du 22 octobre 1963,
où l’auteur décrit le livre comme une œuvre puisée dans son publique de son pays par tous les moyens, de l’autre, il a cher- Bennabi écrit : Dans l’Inde, Brahma inspire à Manou le Livre
ensemble dans les articles parus dans un grand quotidien pari- ché à le rebuter lui-même de la cause pour laquelle il milite en des Lois. 2000 ans avant J.-C., le dieu Mardouk dicte ses Lois
sien… La deuxième réplique a été publiée dans le journal d’un créant chez lui un sentiment de peine perdue, qu’il milite pour au premier législateur, Hammourabi. Ahura Mazda, sur une mon-
parti nationaliste, à travers deux articles également. L’auteur fait une cause qui ne rime à rien.» tagne, au milieu de la foudre et des éclairs, remet à Zoroastre le
semblant de présenter une critique honnête et impartiale du livre. 16) C’est lui l’auteur de Faux pas et confusion. Livre de la Loi pour la Perse. Chez les Hébreux, Iahvé remet à
Il y reproduit sa critique sous le titre accrocheur de “Faux pas et 17) Selon René Guénon (Abdel Wâhid Yahia), Zoroastre Moïse les Tables du Décalogue. Une divinité confie au roi Minos
confusion”. Un titre fort insinuant comme on le voit. La troisième désignait chez les anciens Perses non un personnage mais une les Lois de la Crète...»
réaction est venue de l’organe central du Parti communiste en fonction prophétique. Il y aurait eu plusieurs Zoroastres ayant 18) Cf : La naissance de la philosophie à l’époque de la tra-
Algérie… Il a présenté l’œuvre comme «un livre qui mérite l’agré- vécu à des époques différentes. Les Zoroastriens ont leur livre gédie grecque op.cité.
ment du colonialisme». Il faut également ajouter l’attitude de la sacré, l’Avesta, et sont assimilés par l’islam aux Gens du Livre. 19) Le problème de la culture, Révaf du 10 avril 1968.
presse progressiste en général qui a passé totalement sous Selon d’autres sources, il serait Abraham ou encore le Brahma. Un 20) F. Nietzsche : L’Antéchrist, Ed. UGE, Paris 1967.
silence le sujet. «Un silence d’or pour le colonialisme». disciple de Guénon, Pierre Ponsoye, lui-même converti à l’islam, 21) Ainsi parlait Zarathoustra, Ed. LGF, Paris 1983.
4) «Vocation de l’islam»
Le Soir
d’Algérie Contribution Jeudi 5 novembre 2015 - PAGE 8

PENSÉE
DE MALEK
BENNABI
n mars 1950 éclate à Tébessa une a échappé par deux fois à la catastrophe en domaines de la science, de la technologie

E grave affaire qui a été retenue par


l’histoire sous le nom de «complot».
La police coloniale procède sur dénoncia-
un quart de siècle, mais ne survivra pas à
une troisième où sera forcément utilisé l’ar-
senal nucléaire : «La technique a aboli l’es-
ou de la puissance. Ils doivent trouver dans
une sorte de division historique du travail
leur spécialisation. Or, au regard de leurs
Par Nour-Edine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr

tion à l’arrestation de plusieurs centaines pace, il n’y a plus entre les peuples que la «avantages comparatifs révélés», cette
de membres de l’Organisation spéciale, distance de leurs cultures… La science a spécialisation ne peut trouver à s’appliquer
organe paramilitaire du PPA-MTLD, à tra- aboli les distances géographiques entre les que dans le domaine de la spiritualité, de la
vers le territoire national. Son chef, Ahmed hommes mais des abîmes subsistent entre morale, des valeurs humaines. Cette mis-
Ben Bella, ainsi que des personnages qui leurs consciences. Ainsi, les faits et les sion est toutefois incompatible avec l’état
joueront un rôle important dans le déclen- idées se contredisent. La terre est devenue de leur développement social et politique.
chement de la Révolution du 1er Novembre une boule exiguë, extrêmement inflam- Ils doivent au préalable se réformer menta-
1954 sont incarcérés. Bennabi, quoique mable, où le feu qui prend à un bout peut lement, politiquement et économiquement
n’ayant aucun lien avec l’affaire, a lui aussi se propager instantanément à l’autre bout. pour se hisser au rang de nations dévelop-
été arrêté à Tébessa, interrogé puis libéré. Il n’est plus possible de diviser les pro- pées et espérer devenir des exemples à
Ce n’était pas ses premiers démêlés blèmes et les solutions, de faire de l’euro- suivre. Ce rôle spirituel, c’est d’abord celui
avec la police française. Lui et sa femme péanisme d’une part, et du colonialisme de du «témoignage». La mission de témoigner
avaient été arrêtés en France le 18 août l’autre… Ainsi commence une page nouvel- est la première à être assignée à l’islam et
1944 et placés dans un camp de concen- le de l’histoire qui a pour titre : l’humanité aux musulmans et Bennabi lui-même ne
tration dans le Loiret jusqu’au 16 avril 1945, doit être une ou cesser d’être.» s’est défini que comme tel. Toute son
puis emprisonnés une seconde fois à Dans un article daté du 11 novembre œuvre se veut une souscription à cet impé- vie et sa pensée puisqu’il a évolué
Chartres du 10 octobre 1945 au 10 mai 1949, «Ruptures et contacts nécessaires», ratif moral et c’est pourquoi notamment il a constamment en elles et entre elles. Voca-
donné à son autobiographie le titre de tion de l’islam est, dans l’œuvre bennabien-

Le titre de l’ouvrage soulève beaucoup de questions, celles-là


Mémoires d’un témoin du siècle : «L’histoi- ne, le lieu de comparaison par excellence
des deux civilisations. On le voit dès son

mêmes qui se posent à nous trois quarts de siècles plus tard :


re commence avec l’homme intégral, adop-
tant constamment son effet à son idéal et à arrivée en France en 1930 sonder l’âme

quelle place pour l’islam et les musulmans dans le monde ?


ses besoins et accomplissant dans une française, analyser ses idées et réfléchir

Comment être musulman et vivre en harmonie avec les


société sa double mission d’acteur et de sur son attitude à l’égard des musulmans :
«En s’implantant dans le monde musulman

autres nations, cultures et religions ? L’islam est-il


témoin… Le monde musulman n’est pas un
groupe social isolé, susceptible d’achever vers le début du siècle dernier, l’Européen

condamné à n’être que vainqueur ou vaincu ?


son évolution en vase clos. Il figure dans le n’apportait de la morale chrétienne que cer-
drame humain à la fois comme acteur et taines dispositions de son âme, de cette
comme témoin. Cette double participation âme belle pour qui la regarde de l’intérieur,
1946. Depuis, la police n’a cessé de le har- il écrivait, cinq ans avant la parution du livre lui impose le devoir d’ajuster son existence du point où convergent ses vertus centri-
celer jusqu’à son départ en exil en Égypte : «Désormais notre pensée est en contact matérielle et spirituelle aux destinées de pètes, mais qui restera fermée et imper-
début 1956. avec deux axes : celui le long duquel l’humanité. Pour s’intégrer effectivement, méable aux musulmans. En effet, du
Bennabi travaille à un nouveau livre, s’écoule la spiritualité islamique, et celui le efficacement à l’évolution mondiale, il doit dehors, c’est-à-dire dans ses contacts réels
Vocation de l’islam, qu’il désigne comme long duquel circule la technicité cartésien- connaître le monde, se connaître et se faire avec le monde musulman, l’âme chrétienne
«l’œuvre qui devait être mon meilleur cru». ne. Il faut faire les évaluations nécessaires connaître, procéder à l’évaluation de ses est surtout celle du colonisateur qui, avant
Entre avril 1950 et octobre 1951, il donne à notre renaissance sur ces deux axes à la valeurs propres et de toutes les valeurs qui d’embarquer pour les côtes barbaresques,
quelques bonnes feuilles à la publication fois… Sans doute, une plus large synthèse constituent le patrimoine humain.» les Indes ou les îles de la Sonde, a entendu
dans La République algérienne. C’était s’imposerait encore quand on trouvera un Ils sont rares les penseurs musulmans parler au cours des veillées familiales au
pour sauver ce qui lui paraissait «essen- axe commun pour la pensée humaine. Car à avoir tenté d’analyser en profondeur la coin du feu d’Eldorados fabuleux.»
tiel» dans son livre dans le cas où il venait notre destin doit se réaliser désormais dans civilisation occidentale, se répandant pour Il reproche à la civilisation européenne
à mourir (l’idée est récurrente ; on en un sens planétaire, chacun devant réaliser la plupart en jugements d’ensemble d’avoir arriéré les peuples placés sous sa
connaîtra les raisons plus tard). En fait, il le en lui “l’omni-homme”, selon le mot de Dos- approximatifs ou en anathèmes dévalori- domination. Malgré leur infériorité militaire,
publie pratiquement dans son intégralité si toïevski, ou le “citoyen du monde” selon la sants. Beaucoup de figures musulmanes économique, scientifique et sociale, les
l’on ajoute ce qui a été publié par Le jeune formule de Garry Davis.» ont, au cours des deux derniers siècles, musulmans ne se sont pas résignés à
musulman (1), hebdomadaire francophone Le titre de l’ouvrage soulève beaucoup résidé un temps plus ou moins long en admettre la supériorité morale de l’Occident
de l’Association des oulamas algériens. Le de questions, celles-là mêmes qui se France, en Grande-Bretagne, en Alle- : «Il n’y avait pour le monde musulman sur
livre devait s’intituler Infrastructure du posent à nous trois quarts de siècles plus magne ou aux Etats-Unis. On peut citer ce plan aucun complexe d’infériorité, c’est-
monde musulman moderne puisque c’est tard : quelle place pour l’islam et les musul- Rifaa Tahtaoui et Ayyad at-Tantawi, Dja- à-dire aucune provocation à se ressaisir, à
sous ce titre générique que les extraits ont mans dans le monde ? Comment être mel-Eddine al-Afghani, Mohamed Abdou, repenser sa foi. Et il semble qu’on puisse
été publiés. C’est son ami et préfacier des musulman et vivre en harmonie avec les Mustapha Kamel Pacha, Taha Hussein, attribuer l’apathie morale des peuples
Conditions de la renaissance, le Dr Abdela- autres nations, cultures et religions ? L’is- Mohamed Iqbal, Sayed Qutb… Ils ne sont musulmans méditerranéens en grande par-
ziz Khaldi, qui lui a proposé le titre final du lam est-il condamné à n’être que vainqueur pas revenus de leur séjour avec les tie à cette sorte d’orgueil béat, à cette suffi-
livre. Il est dédicacé : «A si Mohammed ou vaincu ? N’y a-t-il pas pour lui d’autre mêmes conclusions ni tiré les mêmes sance concernant leur religion qu’ils met-
Khettab, en témoignage de gratitude ; à sort que de poursuivre son chemin en soli- enseignements que Bennabi. Aucun taient implicitement en comparaison avec
mon frère le Dr Khaldi à qui l’ouvrage doit le taire en attendant que les autres se sou- Oriental n’a mieux que lui saisi la mesure une espèce colonialiste du christianisme.»
titre et l’auteur beaucoup.» mettent à son culte et adoptent sa vision du
Le monde musulman et l’Europe sont d’anciens voisins.
Les éditions du Seuil en possession du monde ? Le problème n’est-il pas dans

Ni le premier ne s’est converti au christianisme (avant


manuscrit depuis près de trois ans ne le cette vision elle-même ?

l’apparition de l’islam) ni le second n’a accepté la présence de


publient qu’en septembre 1954. L’ouvrage Bennabi ne pose pas littéralement ces
se compose d’un avant-propos et de six questions dans ce livre mais elles sont
l’islam chez elle. Ils se sont affrontés dans la Reconquista, les
parties intitulées : «La société post-almoha- sous-jacentes ; on devine qu’il les a sou-

Croisades et durant la colonisation. La civilisation occidentale


dienne», «La renaissance», «Le chaos du vent posées. L’échec de la «Nahda» a

a voulu imposer son hégémonie au monde musulman qui


monde musulman moderne», «Le chaos du achevé de le convaincre qu’un sort isolé
monde occidental», «Les voies nouvelles», n’est plus possible pour le monde musul-
n’avait à lui opposer qu’une «renaissance» illusoire.
«Les prodromes du monde musulman» et man. D’un autre côté, le désordre moral de
une conclusion, «Le devenir spirituel de l’is- l’Occident n’appelle à aucun compromis.
lam». Si les Les conditions de la renaissan- L’homme occidental lui apparaît comme
ce (1949) a été écrit «pour faire ressortir les inachevé spirituellement et l’homme musul- de l’âme occidentale, compris ses ressorts Le monde musulman et l’Europe sont
conditions que l’individu doit offrir au déve- man comme inachevé sociologiquement. Il internes ou en a parlé comme il l’a fait. d’anciens voisins. Ni le premier ne s’est
loppement d’une civilisation», Vocation de est devant une thèse et une antithèse dont Parmi ceux qui ont relaté leur expérien- converti au christianisme (avant l’apparition
l’islam se propose d’«étudier l’évolution il veut faire surgir une synthèse qui serait la ce dans des livres on peut évoquer les de l’islam) ni le second n’a accepté la pré-
moderne du monde musulman en signalant perspective mondialiste, mot qu’il est peut- Egyptiens Rifaâ at-Tahtawi(2) et Ayyad at- sence de l’islam chez elle. Ils se sont
les rapports effectifs ou possibles de cette être le premier à employer et dont a dérivé Tantawi(3), le Syrien Faris ach-Chidiyaq(4) ou affrontés dans la Reconquista, les Croi-
évolution avec le mouvement général de le concept de mondialisation. Il emploie encore le Tunisien Kheireddine Pacha(5). sades et durant la colonisation. La civilisa-
l’histoire humaine». L’auteur se demandait d’ailleurs l’expression «processus de mon- Bennabi est celui qui aura le mieux connu tion occidentale a voulu imposer son hégé-
dans les derniers paragraphes des Condi- dialisation» dès 1949. Celle-ci ne lui appa- l’Occident parce qu’il l’a «éprouvé» et non monie au monde musulman qui n’avait à lui
tions de la renaissance : «Notre époque raît pas comme une gigantesque opération côtoyé un temps ou contemplé de l’exté- opposer qu’une «renaissance» illusoire. Le
peut-elle enfanter une civilisation qui soit de fusion-absorption des nations, mais un rieur. Il est entré profondément dans ses contact entre les deux entités culturelles a
celle de l’humanité et non celle d’un peuple système multilatéral à inventer collégiale- entrailles par ses études, son mariage, ses été renoué au moment où l’une était à son
ou d’un bloc ?» ment. Nous en sommes toujours loin. fréquentations, ses lectures et la durée de apogée et l’autre à son périgée ; au
Il répond ici avec la certitude que c’est Pour lui, les musulmans ne peuvent pas son séjour en France. Les deux civilisations moment où l’une était devenue colonisable
l’unique alternative restant à l’humanité qui espérer concurrencer l’Occident dans les l’ont interpellé par leurs implications sur sa et l’autre colonisatrice.
Le Soir
d’Algérie Contribution Jeudi 5 novembre 2015 - PAGE 9
De ce nouveau face-à-face est sortie du colonialisme qu’il entrevoyait indépen- ve.» Jean-Marie Domenach trouve Bennabi dans le premier paragraphe de la conclu-
l’histoire du XXe siècle avec son cortège de damment de ce qui se passait dans le «admirable en ce qu’il s’élève constam- sion de Vocation de l’islam ces lignes : «Au
douleurs, d’incompréhensions et de monde : «Le monde actuel est un produit ment au-dessus des cris et des lamenta- terme de cette étude, il m’apparaît claire-
drames. Bennabi a réalisé l’essentiel de son de l’inévitable désintégration du monde tions sur les souffrances immédiates». Un ment qu’il y manque une seconde partie
œuvre entre 1947 et 1962, c’est-à-dire sous colonialiste et colonisable que nous professeur d’économie, Jacques Austruy, dont le rôle eût été d’éclairer certains
l’occupation coloniale. C’est donc en connaissions il y a dix ans… Le colonialis- publie dans la Revue de l’Institut de aspects essentiels que j’ai cru devoir laisser
connaissance de cause qu’il parle de la me n’est plus compatible avec les condi- sciences économiques appliquées une de côté.» Il a secrètement comblé ce
«mission décivilisatrice» du colonialisme tions d’une existence internationale qui ne étude sous le titre de «Vocation écono- manque en rédigeant ce texte de 136 pages
dont il a pâti dans sa vie personnelle, fami- saurait avoir pour base la force. La mique de l’islam» dans laquelle il reprend commencé au Luat-Clairet le 5 décembre
liale et intellectuelle. Il a vécu dramatique- conscience universelle le condamnera les thèses développées par Bennabi et cite 1951 et achevé le 22 janvier 1952.
ment la condition d’«indigène» qui lui était solennellement comme cause de troubles, abondamment son ouvrage. Cette étude Il comporte une introduction de 11
faite, lui l’esprit remarquable et, ayant vécu de régression et de guerre.» Il ne dénie pas deviendra plus tard un livre, L’islam face au pages, deux parties principales («Esotéris-
de l’intérieur le phénomène colonial, il ne néanmoins tout rôle positif à la civilisation développement économique (Ed. me du monde moderne» et «Le monde
pouvait que le décrire et le condamner. occidentale : «En faisant craquer de toutes Ouvrières, Paris 1961). Dans un numéro de nouveau») et une conclusion de deux
Dans les Conditions de la renaissance, il parts l’ordre social dans lequel végétait la revue Communauté algérienne, un pages. La première partie se subdivise en
récuse la comparaison fréquemment faite l’homme post-almohadien, en lui ravissant article élogieux est publié où on peut lire : seize chapitres intitulés : «Arcanes du
par les orientalistes entre les conquêtes les moyens de végéter paisiblement, l’acti- «Ainsi se marque un véritable tournant monde moderne», «Sens de la diaspora»,
musulmanes et le colonialisme : «Histori- visme de l’Européen lui donnera une nou- peut-être dans l’histoire de la pensée «Le Juif en Europe», «La légende du Juif
quement, la colonisation est une régression velle révélation de sa valeur sociale. musulmane. L’œuvre de Bennabi n’est pas errant», «Le Juif intellectuel», «Le Juif
dans l’histoire humaine. C’est un retour à citoyen», «Le Juif ‘’moderne’’», «Le Juif

Cet homme, ces pensées, ces propos sont de ceux pour qui
l’âge romain après l’expansion de l’Empire doctrinaire», «Le Juif mondial», «Le Juif

l’histoire «officielle» n’est souvent qu’un maquillage de la


musulman qui fut cependant une expérience jette le masque», «La fin d’une époque»,
d’un nouveau genre dans l’histoire. En effet, «La guerre», «Stratégie de la prochaine
réalité et de la vérité. Bennabi plaint les «innocents
ni le Sud de la France, ni l’Espagne, ni guerre», «Neutralisme musulman», «Neu-

historiens qui ne voient dans le monde que ce qui est visible,


l’Afrique du Nord n’ont été les “colonies” de tralisme musulman et diplomatie occidenta-

luisant et bruyant, c’est-à-dire toutes ses apparences, mais


l’Empire musulman mais ses provinces au le» et «Conséquences internationales du
même titre que la Syrie ou l’Irak. Partout les neutralisme musulman». La seconde par-
rien de sa réalité qui est plutôt ombre et silence… L’histoire
chrétientés et les juiveries locales ont quand tie, beaucoup plus courte (30 pages sur

réelle du monde moderne reste à faire car on n’a fait


même subsisté librement, même avec toute 136) se subdivise, elle, en cinq chapitres :

jusqu’ici que son histoire apparente».


la latitude pour un moine comme Gerbert de «Le problème d’une civilisation», «Choc en
se former à la science musulmane, de deve- retour de la guerre», «Planisme et prosély-
nir le pape Sylvestre II et le promoteur de la tisme», «Le plan musulman» et «Fraternité
première croisade»(6). Dans un article de et fraternisation». Nous avons donc affaire
1953 intitulé «L’anti-islam», il écrit : «Toute L’homme de l’Europe a joué à son insu en effet le fruit d’une méditation repliée sur à un livre complet, écrit en six semaines,
l’histoire de l’expansion musulmane ne le rôle de la dynamite qui explose dans un elle-même ; elle témoigne d’une noble dis- qui pourrait être, compte tenu de son sujet,
comporte pas un seul ratissage ou un seul camp de silence et de contemplation. position de l’esprit qui le pousse à étudier celui annoncé par Bennabi sous le titre de
meurtre d’enfant ordonné par une autorité L’homme post-almohadien, comme le de l’intérieur et avec lucidité aussi bien la Le problème juif.
supérieure(7).» Dans deux autres publiés bouddhiste de Chine et le brahmaniste de société musulmane que la société occiden- Dans cet inédit, il estime que les facteurs
sous le titre de «La troisième perspective» l’Inde, s’est senti secoué et finalement tale, et à chercher à établir entre elles des qui ont conduit le monde aux deux guerres
(1 et 2)(8), il explique qu’il existait jusque-là réveillé.» Bennabi n’a pas pensé les seuls rapports nouveaux mais serrés. Je crois mondiales, à la création de l’Etat d’Israël et
deux perspectives pour un pays qu’une problèmes du monde musulman mais ceux qu’une ouverture d’une pareille ampleur ne à la guerre froide ne sont pas tous connus
armée étrangère envahit : l’occupation tem- du monde en voie de globalisation qu’il se retrouve guère que chez Iqbal et Benna- des hommes. Les facteurs «ésotériques»
poraire qui cesse avec la fin de l’état de voyait sortir de la Seconde Guerre mondiale bi. Cette attitude commune aux deux doivent être révélés aux générations futures
guerre et l’annexion pure et simple. avec ses promesses et ses contradictions. Il musulmans, le philosophe indien et le pen- afin qu’elles édifient le monde nouveau sur
Dans le premier cas, le pays garde sa voyait le dénouement de ces dernières dans seur algérien, est due à leur profonde reli- des bases saines : «Pour comprendre un
personnalité et ses biens ; dans le second, la mise en place d’une «convivenci» (ce mot giosité ainsi qu’à leur double culture». Plus monde, il ne s’agit pas de le saisir dans ses
il est fondu sur des bases égalitaires dans n’est pas de lui) universelle où cohabite- tard, l’orientaliste Louis Gardet, abondant apparences, mais dans son âme. Ses mani-
la communauté que le vainqueur et le vain- raient dans un cadre global les différentes dans le même sens, écrira : «Sa célèbre festations apparentes ne sont le plus sou-
cu finissent par former. La colonisation est cultures, nations et religions. S’il n’est pas le Vocation de l’islam le rattachait d’abord au vent que les effets d’une lampe magique qui
par contre une «troisième perspective» que premier à déceler dans le travail de l’histoire réformisme contemporain, et surtout peut- projette sur l’écran de l’histoire des scènes
l’histoire doit essentiellement à l’Europe. la tendance au mondialisme, il est par contre être au réformisme musulman indo-pakista- apprêtées. Ce qui importe, c’est l’intelligen-
Elle consiste en «une mise sous-séquestre le premier à situer l’islam dans cette pers- nais.» (In Les hommes de l’islam, Ed. ce et la main qui font cette histoire factice.
de toutes les ressources au projet du seul pective et à vouloir l’y installer. Hachette, Paris 1977). Quand l’éminent Ce qui importe, c’est la force créatrice qui
colon. L’habitant du pays, comme cela s’est L’ouvrage est reçu dans les milieux uni- historien français Jacques Benoist-Méchin est derrière ces manifestations, la cause de
vu en Algérie, est spolié de ses biens, versitaires français comme une importante lira en 1960 le livre, il se procure l’adresse ces effets : la force qui ramène la multiplicité
déchu de sa nationalité perdue, soumis à contribution à la connaissance du monde de Bennabi au Caire auprès des Editions apparente que nous constatons à une unité
une juridiction spéciale qui restreint sa vie musulman. Des revues et des signatures du Seuil et lui écrit une lettre trouvée dans fondamentale imperceptible au regard com-
dans tous les domaines». prestigieuses lui consacrent des présenta- les archives où il lui dit : «Je ne puis vous mun, invisible à l’œil intelligent, inaccessible
Il dévoile le machiavélisme du colonia- tions et des analyses. L’essai impressionne dire combien je trouve votre ouvrage à la pensée qui ne sait pas penser.»
lisme qu’il montre en action en Algérie à par la rigueur des vues, la puissance du remarquable et combien il a élargi ma Cet homme, ces pensées, ces propos
l’instigation d’hommes comme Louis Massi- verbe, la nouveauté de l’approche et sur- connaissance du monde islamique. Je l’ai sont de ceux pour qui l’histoire «officielle»
gnon, un personnage auquel sera consacré tout le ton serein. C’est, de tous les livres trouvé à la fois clair, émouvant et convain- n’est souvent qu’un maquillage de la réalité
un épisode de cette série en raison du rôle de Bennabi, celui qui sera le plus traduit cant. Il m’a donné une très grande envie de et de la vérité. Bennabi plaint les «inno-
qu’il a joué dans la vie de Bennabi : «En dans le monde et le plus cité dans les tra- lire vos autres ouvrages, notamment Le cents historiens qui ne voient dans le
face du modernisme — du tajdid — il va vaux sur l’islam. André Robert écrit dans la phénomène coranique et Les conditions de monde que ce qui est visible, luisant et
dresser un archaïsme artificiel comme une revue Esprit de décembre 1954 : «Le livre la renaissance… Je vous serais très obligé bruyant, c’est-à-dire toutes ses appa-
scène de théâtre où les figurants, mara- de M. Bennabi est plus riche que du seul de me dire si on peut encore se procurer rences, mais rien de sa réalité qui est plutôt
bouts, pachas, âlems ou universitaires tru- savoir bien présenté. C’est un effort probe ces ouvrages et, dans ce cas, où il faut ombre et silence… L’histoire réelle du
qués devront jouer la scène de la ‘‘tradition et clairvoyant pour décanter la probléma- s’adresser…» Une dizaine d’années plus monde moderne reste à faire car on n’a fait
islamique’’, tradition qui devient le mot tique interne de l’islam, un examen de tard, Benoist-Méchin, qui aura entre-temps jusqu’ici que son histoire apparente».
d’ordre de toute la politique coloniale... En conscience mené avec le regard du chirur- connu personnellement Bennabi, lui écrira S’agissant de la vocation de l’islam, il préci-
face de l’effort réformiste, on voit se dresser gien et qui répond à un pressant souci d’ef- en date du 28 août 1969 pour lui avouer «le se nettement sa pensée dans ce manuscrit
un obscurantisme tapageur et des mythes ficacité…, savoir façonner la matière en plaisir et l’enrichissement que (j’ai) tirés de : «Il ne s’agit pas de dominer le monde,
disparus. Parce que le colonialisme veut s’appropriant la technique de l’Europe sans (vos) ouvrages et de nos entretiens. Je mais de le sauver… Il ne s’agit pas de
inlassablement réédifier le panthéon ruiné jamais renier les dimensions humaines qui considère votre œuvre comme une étape vaincre les hommes, mais de les
du maraboutisme, on promènera dans cer- se trouvent au-delà du chiffre, telle est la de tout premier ordre dans la rénovation de convaincre... Jusqu’ici, l’islam a gagné du
taines capitales des figurines momifiées, synthèse que l’auteur assigne comme la pensée islamique… Il m’arrive souvent terrain à la manière du chiendent, comme
tirées du moyen-âge post-almohadien pour devoir du monde musulman…» de relire et de consulter vos livres ; j’y trou- une plante sauvage. Mais il a mis quatorze
figurer dans la scène rétrospective de la Dans la Revue française de science ve chaque fois des profondeurs et des siècles pour occuper l’espace qu’il occupe
politique indigène l’“islam traditionnel”… politique, l’historien Roger Letourneau note résonances insoupçonnées. C’est pour moi actuellement. Dans l’avenir il s’agirait au
Quoi qu’il en soit, c’est par de tels moyens : «Vocation de l’islam, écrit en 1950 et un honneur de pouvoir compter sur l’estime contraire de le planter soigneusement,
de déviation, de corruption, de falsification, publié en 1954, montre son caractère d’un esprit comme le vôtre». On l’ignore en scientifiquement, afin qu’il rayonne selon
que le colonialisme entend faire de la “poli- intemporel… Le trait qui domine est l’effort général, mais Vocation de l’islam devait être un processus déterminé, tenant compte de
tique coloniale” et se rend ainsi respon- loyal et courageux vers une vue objective complété par une deuxième partie dont tous les facteurs favorables et défavorables
sable d’une grande part du chaos du de la situation. Bennabi a l’immense mérite nous avons trouvé le manuscrit dans les liés à ce rayonnement.»
monde musulman… L’œuvre coloniale est de considérer les choses telles qu’elles archives léguées par Bennabi sous le nom N. B.
un immense sabotage de l’histoire.» sont et non pas telles qu’il voudrait qu’elles de Vocation de l’islam II. Les plus attentifs à
Dimanche prochain : PENSÉE DE MALEK
Il n’a jamais douté de la fin inéluctable soient, et de répudier la psychologie émoti- son œuvre peuvent se rappeler avoir lu
BENNABI : 5) «L’Afro-Asiatisme»

1) Ces articles seront pour les uns remaniés et pour les (6-4-1951 ; 13-4-1951 ; 1-6-1951 et 29-6-1951), et Le deve- 4) Auteur d’un livre sur l’Angleterre en 1855 et d’un autre
autres réécrits avant de devenir les chapitres que l’on nir spirituel de l’islam (19 et 26-10-1951). Les chapitres sur Malte en 1899.
connaît de Vocation de l’islam. Ils ont été publiés par la RA publiés par le JM sont : Les voies nouvelles (29-5-1953), Le 5) Auteur d’un livre sur la France édité en 1867.
sous le titre de «Avant-propos à Infrasctructure du monde phénomène cyclique (12-6-1953) et Premier contact Europe- 6) Gerbert d’Aurillac, pape français, est le premier à avoir
musulman moderne» (14-4-1950), L’exemple des précur- Islam (18-6-1954). introduit les chiffres arabes en Europe au Xe siècle.
seurs de la renaissance (10-11-1950 ; 17-11-1950 ; 1-12- 2) Takhlis al-Ibriz fi talkhis Bariz (1834). 7) La RA du 11 septembre 1953.
1950 et 8-12-1950), et A la veille d’une civilisation humaine ? 3) Tuhfat al-adhkiya bi akhbar bilad Russya (1850). 8) La RA des 13 et 20 novembre 1953.
5) «L’afro-asiatisme»
Le Soir
d’Algérie Contribution Dimanche 8 novembre 2015 - PAGE 6

PENSÉE
DE MALEK
BENNABI
ù est Bennabi en novembre 1954, information, à savoir qu’il avait en tête logique, marquant dans le monde musul-

O alors que s’ouvrent une des plus


importantes phases de l’histoire
de l’Algérie et une des luttes de libération
d’écrire L’afro-asiatisme près d’une année
avant la tenue de la conférence de Ban-
doeng qui s’est tenue en avril 1955 en
man l’avènement de la direction technique
qui saisit des mains des directions déma-
gogiques la barre de l’Histoire».
Par Nour-Edine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr

les plus marquantes du XXe siècle ? Quand Indonésie : «L’idée de ce travail était née Il se compose d’un avant-propos de
il sort des presses du Seuil en septembre dans mon esprit avant la conférence de quelques lignes daté du 6 novembre 1956,
1954, Vocation de l’islam comporte une Bandoeng. J’en avais entretenu un an d’une introduction et de trois parties :
note en bas de page où l’auteur évoque un auparavant le représentant diplomatique «L’homme afro-asiatique dans le monde
«tout récent voyage en Orient». Il vise d’une grande nation asiatique, exactement des grands» (subdivisée en trois cha-
l’Égypte, puisque dans L’afro-asiatisme qui en juillet 1954. Cet entretien avait pour pitres), «Edification de l’afro-asiatisme»
paraîtra un an après il rapporte qu’il a sujet l’étude que je me proposais de faire (subdivisée en 6 chapitres), et «Vocation
assisté au défilé militaire du 2 juillet 1954 sur les conditions générales d’un front neu- de l’afro-asiatisme» (subdivisée en 3 cha-
au Caire. Il existe aussi une photo datant traliste indépendant des deux Blocs.»(1) pitres). La version arabe sort en décembre
du même mois le montrant aux côtés du La conférence de Bandoeng a été pré- et est préfacée par le président égyptien
général Naguib et des colonels Nasser et cédée de la formation du groupe arabo- Anouar Sadate.
Sadate, chefs du mouvement des «Offi- asiatique lors des débats à l’ONU sur l’in- Le livre s’ouvre sur le procès de la poli-
ciers libres» qui a renversé la monarchie dépendance de l’Indonésie en 1945. En tique européenne : «Il est incontestable
en Égypte deux ans plus tôt. Nous avons 1949, ce groupe comptait déjà dix-neuf que depuis deux siècles le monde a vécu
trouvé dans les archives léguées par Ben- membres. Ils se réunissent à Colombo en sous l’empire moral et politique de l’Euro- bitation et au voisinage, est ramenée
nabi des lettres échangées avec son com- avril 1954 et posent le principe d’une pe. Les problèmes auxquels ni la politique constamment par sa morale aux bases de
pagnon de vie, l’ingénieur-agronome Salah conférence afro-asiatique. ni les deux guerres mondiales n’ont pu départ idéologique de son entreprise colo-
apporter de solutions efficaces résultent de niale… La volonté des “Grands”, avec le
L’ouvrage qui est de la même veine que Vocation de l’islam sort
cette haute direction européenne sur les droit de veto dont ils disposent dans les

au Caire en novembre 1956 avec une dédicace au président


affaires humaines. Le foyer de la crise se discussions internationales, se traduit en

Nasser, «l’homme en qui s’incarne une double révolution,


trouve dans la conscience européenne fait comme le contre-courant de l’histoire.»
elle-même. Il se situe dans son rapport Bennabi est conscient de la disparité et
politique et psychologique, marquant dans le monde musulman
avec le drame humain. Ceci revient à dire de la diversité qui caractérisent les pays

l’avènement de la direction technique qui saisit des mains des


que la crise tient moins de la nature des présents à Bandoeng : «Une synthèse ne

directions démagogiques la barre de l’Histoire».


problèmes que de leur interprétation ; qu’il peut résulter des éléments rassemblés à
ne s’agit pas d’une crise des “moyens”, Bandoeng s’il n’y a pas les conditions
mais des “idées”. Toute politique, pour être d’une catalyse : le facteur qui crée le phé-
efficace, doit adapter ses moyens à une nomène bio-historique.» Il commence par
Ben Saï et les cheikhs Larbi Tébessi, En 1955, les équilibres mondiaux don- certaine conception de l’ordre humain.» Il rejeter la possibilité d’un afro-asiatisme lié
Abderrahmane Chibane et Cheikh Khei- nent l’impression d’être brusquement entrevoit la possibilité d’une dynamique
à des données de race ou de langue. Les
reddine établissant qu’en novembre 1954 il remis en cause : dans le jeu de la politique intercontinentale et souhaite qu’elle soit
civilisations ne reposent pas sur ces don-
est au Luat-Clairet (Normandie). mondiale, le Tiers-Monde fait une entrée l’amorce de l’intégration mondiale.
nées, ni même sur les nations. Par contre,
Le 11 février 1955 est publié dans La sensationnelle avec la conférence de Ban- On devine à la lecture du livre qu’il l’a
la culture et la géographie y jouent une
République algérienne son dernier article doeng qui s’est ouverte en avril 1955 en écrit rapidement, fiévreusement. L’ouvrage
place importante. Il cherche les bases cul-
de l’ère coloniale, «Lettre ouverte à Bor- présence des figures emblématiques du fourmille de références, de faits, de notes,
geaud», une semaine après la chute du Tiers-Monde : Nehru, Nasser, Chou En de documents dont il aurait pu se passer turelles de l’afro-asiatisme et en exclut
gouvernement Mendès-France. Bennabi y Laï, Soekarno… La réunion est en soi un tant on devine l’homme en phase avec un d’emblée le ressentiment anticolonialiste et
fustige ce pilier du colonialisme en Algérie événement spectaculaire. Pour la première moment de l’Histoire qu’il veut chevaucher la haine de l’Occident : «Il ne s’agit pas
opposé à la politique d’ouverture du leader fois dans l’histoire, les deux continents les et forcer à aller dans la direction qu’il sou- d’arracher le monde au mépris des Grands
socialiste dont il a fomenté la chute. plus peuplés du monde se réunissent pour haite, qu’il croit possible et peut-être même pour le livrer à la haine des petits…» Il croit
Ses Carnets (journal intime) nous définir une ligne de conduite face aux deux nécessaire. trouver ces bases dans le principe moral
apprennent qu’en juillet 1954, à l’occasion superpuissances qui s’affrontent dans la Il est stimulé au plus haut point, on sent de la non-violence proposé par Gandhi.
de son premier voyage en Égypte, il s’est guerre froide. L’Europe y voit un encercle- l’excitation du penseur devant des circons- Toutes les croyances étant représen-
rendu à l’ambassade de l’Inde au Caire ment par l’URSS. Au profit et au détriment tances favorables à la mise en œuvre de tées à la conférence, il considère qu’«une
pour exposer à l’ambassadeur le projet de qui va pencher la balance ? Ce sera le ses vues grandioses de visionnaire qui voit telle diversité peut fournir les éléments
d’un livre portant sur l’«afro-asiatisme» et neutralisme. plus loin que les autres, plus loin que les nécessaires pour dresser un socle solide à
écrit : «Il fut d’accord pour que son gouver- Bennabi, lui, y voit la chance d’ériger stratégies en action dans le monde : c’est la paix et jeter les bases spirituelles et
nement prenne sous son égide la publica- non pas un troisième bloc mais une civili- Marx devant la formation de l’Internationa- technologiques d’une civilisation de l’hom-
tion du livre une fois qu’il sera rédigé.» Il en sation afro-asiatique. Il trouve là un champ le ou la révolution de 1848 en France. me afro-asiatique». Dans son esprit, l’afro-
commence la rédaction le 11 octobre 1955 d’application aux idées mondialistes sur Le monde de l’après-guerre pensait, asiatisme n’est pas une fin en soi : «Il n’est
et prévoit de l’intituler l’afro-asiatisme : lesquelles s’était terminé Vocation de l’is- avec la Charte de l’Atlantique, déboucher qu’une étape nécessaire, le premier degré
ébauche d’une doctrine. Le plan initial lam et saute sur l’occasion : «Il n’est plus
comprend une introduction, trois parties et possible de gouverner le monde avec une
Quelque chose qui soit une sorte d’empire afro-asiatique
apparaît à Bennabi comme proprement impensable. Il le
une conclusion. Les trois parties ont pour science moderne qui projette l’humanité

voit plutôt comme un «no man’s land spirituel» entre les deux
titre : I- Dans la crise, II- Auto-création de dans l’âge atomique, et une conscience

blocs, fondé sur l’islam et l’hindouisme, ce qui l’empêchera de


l’afro-asiatisme, III- Action de l’afro-asiatis- médiévale qui prétend le maintenir dans
me. Il est dédicacé au président Jawaher- les structures particulières qui ont engen-

se cristalliser en bloc monolithique susceptible de servir de


lal Nehru, «en hommage à l’homme de la dré la colonisabilité et le colonialisme.» Le

base à une œuvre de domination


paix, au héros de la non-violence». La pré- bond à accomplir doit se faire de l’ordre
face est datée du 3 décembre 1955 et technique à l’ordre éthique.
comprend une citation de Nietzsche : Notant que sur les pays présents à Ban-
«Ecris avec le sang et tu apprendras que le doeng quatorze sont musulmans, il est sur un nouvel ordre international : «Mais le
sang est esprit.» conduit à réfléchir sur le rôle que pourrait danger passé, on se contenta de s’installer d’un monde se réalisant à l’échelle plané-
Une autre source, Note sur la vie de jouer l’islam dans la nouvelle donne et écrit dans les ruines de l’ancien… En 1945, on taire…Il est une certaine phase du mondia-
Malek Bennabi de Salah Ben Saï, nous : «L’islam est désigné pour être le pont se retrouvait dans les mêmes dispositions lisme… La puissance technique a rendu le
apprend que Bennabi entretenait une cor- entre les races et les cultures, un facteur qu’en 1919… Le “monde civilisé” qui monde petit, il faut maintenant le rendre
respondance avec le Pandit Nehru qui l’au- de cristallisation, un élément essentiel de n’avait pas modifié ses conceptions exo- habitable.» Il exclut tout risque que le
rait invité en 1955 à venir présenter en catalyse dans la synthèse d’une civilisation tiques à l’endroit du “monde indigène” ne regroupement des vingt-neuf pays repré-
Inde L’afro-asiatisme. Salah Ben Saï écrit afro-asiatique aujourd’hui, d’une civilisa- pouvait pas modifier à son égard sa ligne sentant un milliard et demi d’hommes puis-
dans cette «note» : «En avril 1956, Benna- tion universelle demain.» Il cherchait une politique… En fait, ce qui s’est répété en se déboucher sur un bloc menaçant l’Euro-
bi décide de se rendre à l’invitation de l’In- vocation à l’islam ? Il la trouve dans l’ac- 1919 et 1945, ce n’est pas l’histoire, mais pe ou les Etats-Unis, contrairement à ce
de et me demande de l’accompagner. tualité même : les relations internationales la tentation du monde occidental de la que redoutait la presse de l’époque qui
Nous partons pour Le Caire, première résultant de la guerre froide lui donnent refaire à son profit… Toute la vie internatio-
écrivait : «Tout le monde sait ce qui doit
étape de notre voyage… A la suite d’un l’opportunité de montrer ses capacités de nale est dominée par la “volonté de puis-
arriver entre l’Asie et l’Occident, entre le
concours de circonstances, le voyage en géopoliticien d’envergure mondiale. sance” qui est inséparable de la civilisation
Jaune et le Blanc… Le monde entier com-
Inde est annulé et Bennabi décide de s’ins- L’ouvrage qui est de la même veine que du XXe siècle. C’est une norme de la psy-
taller provisoirement au Caire.» Vocation de l’islam sort au Caire en chologie occidentale, une norme qui prend que la crise la plus grave de la des-
Dans la version originale de La lutte novembre 1956 avec une dédicace au pré- marque le retard moral de l’homme d’Occi- tinée de la population du globe est sur le
idéologique dans les pays colonisés en sident Nasser, «l’homme en qui s’incarne dent… L’Europe, projetée dans le monde point de se produire. Une combinaison
langue française Bennabi confirme cette une double révolution, politique et psycho- par sa technique qui la contraint à la coha- afro-asiatique dirigée contre l’Occident.»(2)
Le Soir
d’Algérie Contribution Dimanche 8 novembre 2015 - PAGE 7
Averti de ces jugements hâtifs et de leur Quelque chose qui soit une sorte d’em- résidait Bennabi. Mais nous n’avons pas Du coup, il dénie tout avenir à des for-
dangerosité, Bennabi met en avant une pire afro-asiatique apparaît à Bennabi trouvé mention dans les Carnets ou les mules de regroupement qu’il juge dépas-
autre perception : «En tant qu’expression comme proprement impensable. Il le voit archives de Bennabi d’une telle rencontre. sées. Il avait déjà annoncé dans Vocation
d’un certain particularisme, l’afro-asiatisme plutôt comme un «no man’s land spirituel» Le rôle qu’il assigne à l’islam dans la de l’islam que «le monde est en train de se
pouvait se voir interprété comme une entre les deux blocs, fondé sur l’islam et mondialisation, sa vocation dans l’histoire, réaliser à l’échelle planétaire, de se totali-
hégémonie en puissance comme il arrive à l’hindouisme, ce qui l’empêchera de se Bennabi les déduit essentiellement de son ser, de totaliser ses ressources et ses
un particularisme raciste ou nationaliste de cristalliser en bloc monolithique suscep- caractère intermédiaire : «L’islam, c’est le besoins. Il est en passe de réaliser institu-
l’être. Mais sa structure idéologique ne tible de servir de base à une œuvre de pont jeté dans l’histoire entre les civilisa- tionnellement le sens de l’histoire… Le
laisse pas place à une telle interprétation. domination : «L’afro-asiatisme se présente tions de l’Antiquité et la civilisation actuelle. monde musulman aura donc à tenir compte
Se trouvant du fait de ses origines aux à son point de départ comme un système Sa civilisation s’insère entre la pensée dans sa propre évolution de ce pas décisif
confluents des courants spirituels les plus de forces morales, intellectuelles, de empirique de l’Antiquité et la pensée scien- de l’histoire. Les formules comme le pan-
divers et en particulier de l’islam et de l’hin- forces sociales, économiques et poli- tifique moderne.»(8) Vers la fin de sa vie, il arabisme et le panislamisme sont désor-
douisme, il ne saurait en conséquence se tiques... Les religions se prêtent difficile- croit encore à cette possibilité et procède mais désuètes, tout autant que le pan-euro-
transformer en une idéologie monolithique ment à servir pour moyens à de telles fins. même à une répartition des tâches dans un péanisme qu’on voudrait ressusciter à
soutenant quelque “volonté de puissance” Par conséquent, il n’y a pas lieu de recher- article, «Spiritualité et socio-économie», où Strasbourg… L’unité du monde a toujours
incarnée par un “Führer”… Par leur nature cher la cohésion et la cohérence, ni dans il écrit : «La perspective du monde fait été le phénomène essentiel de l’histoire,
même, les problèmes exposés à la confé- un principe unique ni dans un syncrétisme apparaître de plus en plus l’exiguïté des tandis que les divisions ne sont que des
rence afro-asiatique n’appellent pas des religieux… Dans son aboutissement, en frontières nationales et la nécessité impé- accidents, des épiphénomènes...».
solutions de puissance mais des solutions tant que civilisation, il devra représenter la rieuse pour l’homme de s’organiser à Lorsque le pape Paul VI publie au début

Lorsque le pape Paul VI publie au début de l’année 1967


d’existence, et par conséquent ne postu- de l’année 1967 une encyclique, Popula-
rumprogresso, Bennabi en fait le sujet d’un
une encyclique, Popularumprogresso, Bennabi en fait le sujet
lent pas une culture d’empire mais une cul-
ture de civilisation.» C’est dans un article article et y voit «un document de notre

d’un article et y voit «un document de notre époque, un signe


de la série «A la veille d’une civilisation époque, un signe essentiel du développe-

essentiel du développement moral d’une humanité parvenue


humaine ?»(3) que Bennabi parle pour la ment moral d’une humanité parvenue peut-
être à l’avènement de l’omnihomme».(11)
peut-être à l’avènement de l’omnihomme».
première fois de culture d’empire et de cul-
ture de civilisation en s’inspirant de la com- En juin 1967, il écrit : «On se rappelle
paraison de Spengler entre l’«âme les espérances qu’elle (la Conférence de
grecque» et l’«intelligence romaine».(4) Il Bandoeng) avait fait naître dans le Tiers-
catalogue l’Occident comme culture d’em- synthèse de toutes ces forces. Il doit fon- l’échelon mondialiste afin de faire face au Monde et les inquiétudes qu’elle suscita
pire et écrit : «Une culture qui ne peut se der son éthique sur un principe qui ne sau- choc du futur. Cette dernière nécessité dans le camp impérialiste. En effet, tout
déterminer que selon le plan des “causes” rait être d’essence religieuse… Dans cette suppose que chaque entité sociologique l’ancien empire colonial s’était converti en
peut sans doute agir à perte de vue sur la dualité (islam-hindouisme), il ne saurait existante doit extirper tout caractère une ligue anti-impérialiste animée par l’es-
matière : créer la bombe atomique ou la s’agir non plus d’une tentative de syncrétis- expansionniste et exclusif à ses particulari- prit de Bandoeng. Qui plus est, cette ligue
fusée interplanétaire. Mais cela ne veut pas me, mais d’un pacte moral entre l’islam et tés culturelles, idéologiques, politiques et traduisit sa vocation politique d’une façon
dire qu’elle réalisera dans la même mesure l’hindouisme pour assumer une même économiques, et doit envisager l’existence claire et nette : le neutralisme… Dès lors,
“la condition humaine”, laquelle se définit vocation terrestre. Il ne s’agit donc pas de d’une autre entité sociologique sous l’angle on comprend toutes les raisons que l’impé-
davantage par des aspirations, des buts, renouveler la vaine tentative de l’empereur d’une complémentarité nécessaire à la rialisme avait de miner ce rassemblement
un destin, c’est-à-dire par des “fins” plutôt Akbar qui avait voulu, au XVIe siècle, fon- résolution maximale de ses contradictions de peuples du Tiers-Monde et tous les
que par des “causes”… Le cartésianisme a der son empire en Inde sur un syncrétisme internes. Dans cette perspective, quelle est efforts qu’il devait déployer pour y introdui-
mis à la culture une œillère — la causalité islamo-hindouiste.» la place de l’islam ? L’islam empruntera à re les fissures et les clivages nécessaires à
— qui l’empêche de voir toute la perspecti- Cette idée est ancienne chez Bennabi l’Occident la technique une fois qu’il aura son jeu…». Lorsque l’OUA est créée en
ve métaphysique de la finalité de l’homme, qui citait dans un article de 1949 le savant fait sa révolution culturelle. Mais l’islam – 1960, il y voit une grande manœuvre de la
engendrant ainsi l’homme-outil ou le robot- musulman Biruni, dans lequel il voyait «un en vertu de la complémentarité nécessaire lutte idéologique et note dans le même
savant. D’autre part le colonialisme lui a intermédiaire entre la pensée hindoue et la – fera découvrir à cet Occident le côté spi- article : «L’OUA est un enfant adultérin de
mis une autre œillère, celle-ci masquant la culture méditerranéenne».(6) En effet, Ibn rituel des problèmes de l’homme… Il lui l’impérialisme et de l’Afrique, mais d’une
dignité de l’homme dans lequel on ne voit Ahmad Biruni (973-1050), qui a accompa- fera comprendre qu’à un problème spiri- Afrique qui l’a enfanté sans savoir même
plus que l’indigène, et empêchant en gné l’expédition qui a ouvert à l’islam le tuel, une solution socio-économique exclu- qui était son père, ni que son enfant était
conséquence de voir l’unité organique du Pendjab et le Cachemire, a vécu en Inde sive est inefficace.»(9) tout simplement venu au monde pour
monde actuel issu de deux guerres qui ont où il a appris le sanskrit et traduit les «Upa- Précédant de près d’un demi-siècle mettre un hiatus entre elle et l’Asie.»
enfanté le “mondialisme” dont l’ONU n’est nishad» en arabe. Il est l’auteur du Livre Francis Fukuyama, Bennabi est convaincu Que reste-t-il du rêve afro-asiatique qui
qu’une modeste préfiguration. Et les deux sur l’Inde et d’une Chronologie des anciens que «l’histoire est en train d’apporter son deviendra le mouvement des Non-alignés
causes se conjuguent pour en faire une cul- peuples où il développe une philosophie dénouement». C’est cela qui serait vérita- puis plus rien ? Des souvenirs-photos.
ture d’empire plutôt qu’une culture de civili- calquée sur les cycles hindous (les yugas). blement la fin de l’Histoire, selon sa propre Beaucoup d’argent, de démagogie et de
sation… Précisément, le problème ne se Bennabi s’est intéressé très tôt à la pensée expression, et non la situation mondiale faux espoirs auront été consommés en
pose pas sous l’angle de l’“intelligence” védique dont il avait une large connaissan- apparue après la chute de l’URSS en pure perte. L’Inde est devenue la plus
mais de l’âme. La civilisation actuelle est en ce et avait une grande admiration pour le 1990.(10) Mais nous ne sommes qu’en 1956. grande démocratie du monde, la Chine
effet assez bourrée d’intelligence et de Mahatma Gandhi auquel il a rendu un La lutte idéologique oppose la philosophie bientôt la première économie du monde et
techniques pour aller jusqu’à la catas- hommage appuyé dans ses écrits. libérale à la philosophie marxiste. le monde musulman l’unique ancienne civi-
trophe, sans l’aide de personne… Elle y va Il faut relever que Toynbee, après Ben- Anticipant la «revanche de Dieu», le lisation à ne pas avoir réussi à se rétablir
par son esprit technique qui aggrave ses nabi, verra dans le rapprochement entre retour du religieux, Bennabi écrit : «L’esprit
dans des formes modernes et dévelop-
contradictions en posant pour la première l’islam et l’hindouisme une possibilité religieux banni des doctrines de l’histoire
pées. Les idées géopolitiques proposées
fois dans l’histoire humaine une équation d’évolution spirituelle pour l’humanité. Par- par la révolution cartésienne et l’œuvre des
par Bennabi n’ont pas abouti non pas
inouïe : surproduction et surabondance lant des présentations de la réalité ultime encyclopédies y revient par des voies
parce que la vision était platonique ou car-
égalent chômage et misère.» qui transcende l’univers telles que les don- rationnelles.» Prophète de la mondialisa-
nent l’hindouisme et l’islam le penseur tion avant la lettre, il achève ce livre de rément fausse, mais parce qu’il les a sup-
Par l’éducation qu’il reçoit à la base et
anglais conclut : «Je pense qu’elles ne géopolitique dense et émouvant sur cette posées applicables dans l’immédiat alors
les idées reçues dans lesquelles il est
s’opposent pas mais se complètent, ajou- vue grandiose de l’avenir : «La réduction qu’elles ne se s’imposeront que dans un
élevé, l’Européen est voué, pense Benna-
tant l’une à l’autre. L’hindouisme transmet de l’espace est devenue un agrandisse- siècle ou deux car le «mondialisme», sous
bi, à rester prisonnier de la culture d’empi-
re : «C’est la culture maternelle même qui à la fois l’unité et la variété de la réalité ment de l’homme, l’amplification de son cette dénomination ou une autre, est une
pèche en Europe et fausse chez l’individu, transcendante… Il semble probable que le échelle personnelle. A cette échelle, le condition de la survie de l’humanité dans
dès son enfance, sa conception du monde genre humain ait besoin des deux présen- monde est devenu sa patrie, son domaine les siècles à venir. Lui, ne l’a pas annoncée
et de l’humanité. L’histoire et la civilisation tations à la fois.»(7) Bennabi et Toynbee en propre, son espace vital ordinaire… comme une échéance mais comme une
commencent pour lui à Athènes, font un étaient contemporains. Le premier est mort A mesure que le pouvoir de l’homme finalité. L’échéance peut encore être diffé-
ricochet à Rome, disparaissent soudain en 1973 et le second en 1975. Selon Allan dépasse les échelles locales, ses activités rée mais elle est inéluctable car apparte-
pendant plus d’un millénaire, et réappa- Christelow, spécialiste de Malek Bennabi franchissent les frontières nationales, se nant à l’ordre des nécessités humaines, à
raissent brusquement à la Renaissance, à (et auteur de l’introduction à mon livre L’is- croisent, se nouent, se branchent aux la fatalité de l’histoire.
Paris ou à Londres. Avant Athènes, qu’y lam sans l’islamisme : vie et pensée de “standards” et, ainsi, tissent le réseau de N. B.
avait-il ? Du vide. Entre Aristote et Des- Malek Bennabi, Ed. Samar, 2006), les mondialisme qui s’étend progressivement
cartes, qu’y a-t-il ? Du vide… C’est cette deux hommes auraient pu, ou se seraient sur le monde. L’idée même de coexistence Jeudi prochain : «PENSÉE DE MALEK
optique qui fausse d’emblée l’humanisme effectivement rencontrés en 1960 à l’occa- est une traduction du phénomène sur les BENNABI» 6) «L’exil et la révolution
occidental.»(5) sion d’une visite de Toynbee au Caire où plans politique et moral.» (1956-1963)»

1) Bennabi portait un grand intérêt à l’Inde depuis sa Azad (1888-1958). Nous avons trouvé dans ses archives une 7) Cf : Survivre : sept questions sur le futur, Ed. Marabout,
découverte de Tagore dans son adolescence. Cet intérêt gran- copie d’une lettre qu’il a adressée le 29 avril 1956 à Mr Mehar Paris 1974.
dit avec l’admiration suscitée en lui par l’œuvre morale et poli- Singh, ministre indien des Affaires étrangères. 8) «L’Islam, facteur de libération et de désaliénation de
tique de Gandhi durant ses années parisiennes. Adulte, il 2) Article cité par R. Wright in Bandoeng, 1,5 milliard l’esprit humain», Que sais-je de l’islam n°1, janvier 1970.
consacre plusieurs écrits à l’Inde, avant et après la partition, et d’hommes, Ed. Calman-Lévy, Paris 1955. 9) QSI, octobre 1971.
à ses figures intellectuelles et politiques. On peut citer parmi 3) La République algérienne du 13 avril 1951. 10) L’idée de «fin de l’histoire» a pour origine le millénaris-
ses écrits les articles suivants : «Hommage à l’apôtre de la 4) Oswald Spengler : Le déclin de l’Occident : esquisse me. La pensée marxiste s’en est emparée pour désigner la
non-violence» (Le Jeune musulman du 30 janvier 1953), d’une morphologie de l’histoire universelle , 2 volumes, Ed. mort de Dieu, la fin de l’Etat, la disparition des classes
«Romain Rolland et le message de l’Inde 1 et 2» (le JM du 26 Gallimard, 1948, d’après une traduction de l’Algérien Mohand sociales et de la monnaie… Puis elle a été récupérée par les
juin 1953 et du 22 janvier 1954) et «Universalité de la non-vio- Tazerout. philosophes et sociologues contemporains qui voient dans la
lence» (la République Algérienne du 18 décembre 1953). Dans 5) «Fondement métaphysique de l’humanisme isla- «postmodernité» la fin du modèle cartésien.
les années cinquante, il se lie à un compagnon musulman de mique», la République algérienne du 29 septembre 1950. 11) «L’encyclique et le tiers-monde», Révolution africaine
Gandhi qui fut ministre de l’Éducation, Mawlana Abou-al-kalam 6) «La chose et la notion», la RA du 14 octobre 1949. du 16 avril 1967.
6) L’exil et la
Le Soir
d’Algérie Contribution Jeudi 12 novembre 2015 - PAGE 8

PENSÉE DE MALEK
BENNABI
est en découvrant les évènements scie. Elles seront bonnes avec les uns et ment. Toute existence, tout évènement sont

C’ qui ont jalonné la vie de Bennabi


qu’on arrive à saisir l’unité et la
continuité de sa pensée, dater ses idées et
mauvaises avec ceux qui entendent qu’il
agisse sous leur contrôle tandis que lui se
conçoit comme parfaitement libre de s’expri-
des parcelles, des atomes du destin du
monde.»(1)
Dans les milieux estudiantin et universi-
Par Nour-Edine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr

comprendre la relation entre les positions mer en qualité d’intellectuel qui n’a rien à taire arabes, le nom de Bennabi est mainte-
qu’il a prises et les faits de l’Histoire. Le point prouver. Il ne tardera pas, dans une lettre à nant largement connu. La publication en leur
de départ de sa réflexion sur la civilisation son ami Salah Ben Saï, à se plaindre de «la temps du Phénomène coranique, des Condi-
remonte à son adolescence. Elle prend volonté sourde et tenace qui m’a systémati- tions de la renaissance et de Vocation de l’is-
forme durant son séjour en France où son quement écarté de tout ce qui touche à la lam avait suscité des débats en Algérie et en
mariage, ses études, ses lectures et ses fré- Révolution, comme si cette volonté omnipré- France dont les échos étaient parvenus au
quentations lui révèlent la civilisation dans sente avait voulu mettre une séparation Liban, en Égypte, en Syrie, au Maroc, etc. Il
laquelle il s’est trouvé immergé. Sa vie et sa étanche entre les idées pour lesquelles j’ai travaille à la traduction en arabe de ses livres
pensée s’emmêlent pour donner son profil lutté et la conscience algérienne». avec le Libanais Omar Meskawi et les Égyp-
définitif à l’homme. Il s’ensuit une riche mois- Le 4 juillet 1956, il rencontre en tête à tête tiens Abdessabour Chahine et Mahmoud
son de 1947 à 1956, période pendant laquel- Ben Bella et lui réitère son désir de servir Chaker. Les conditions de la renaissance
le il construit le socle de sa pensée sur la concrètement la Révolution. Ne recevant sort en 1957 avec une nouvelle introduction
base d’une trilogie formée par Les conditions aucun écho à sa demande, il adresse le 14 et un chapitre supplémentaire, Le phénomè-
de la renaissance, Vocation de l’islam et août à «Messieurs de la Délégation du FLN» ne coranique en septembre 1958 avec une
L’afro-asiatisme. un courrier où il déclare : «J’ai été appelé au introduction de Bennabi et une autre de
En Égypte, il va le consolider par une Caire il y a plus de trois mois par une double Mahmoud Chaker et Vocation de l’islam en de confortables hôtels». L’ONU a fixé la date
autre trilogie constituée de La lutte idéolo- mission. La première concernait un livre dont 1959. Durant la période égyptienne Bennabi du 30 janvier 1957 pour débattre de la ques-
gique dans les pays colonisés, Le problème le titre, L’afro-asiatisme, vous dira la nature va publier en tout une brochure et six nou- tion algérienne. La conférence de Bandoeng
de la culture et Naissance d’une société. On du sujet traité et ses incidences sur le problè- veaux livres. Socialement il vit très modeste- a été la première enceinte internationale où
aurait pu y inclure Le problème des idées me algérien dans ses rapports avec les rela- ment, partageant pendant près de deux ans a été reconnu le droit à l’autodétermination
dans la société musulmane commencé au tions internationales. un appartement avec des étudiants. Ses res- du peuple algérien. Le deuxième acte sur la

On lui offre de travailler dans la rédaction de la Voix


sources proviennent d’un maigre pécule qu’il voie de l’internationalisation du problème
reçoit du FLN. Il se tient à l’écart des tiraille-

des Arabes, ce qu’il accepte, mais la collaboration ne dure


algérien a été le vote de la Xe session de
ments de la direction de la Révolution entre l’Assemblée générale de l’ONU le 30 sep-

que quelques semaines. Ses relations avec les membres


l’intérieur et l’extérieur, les «politiques» et les tembre 1955 par lequel le problème était
«militaires». Les figures et les courants poli-
de la Délégation vont évoluer en dents de scie. Elles seront
sorti pour la première fois du strict cadre
tiques qu’il a connus et critiqués en Algérie français. En Algérie, le FLN décide d’appor-
bonnes avec les uns et mauvaises avec ceux qui entendent
se sont transposés au Caire et, avec eux, les ter au monde la démonstration de l’engage-

qu’il agisse sous leur contrôle tandis que lui se conçoit


préjugés à son égard. De son côté, il ne les ment du peuple algérien derrière lui. Le CCE
épargne pas, les traitant de «zaïmaillons»,

comme parfaitement libre de s’exprimer en qualité


(Comité de coordination et d’exécution, ins-
de «sinistre bande» et même de «gang». tance dirigeante du FLN mise en place par le

d’intellectuel qui n’a rien à prouver.


Depuis son arrivée au Caire, Bennabi Congrès de la Soummam) appelle à une
s’est vite senti suivi, surveillé, cerné. Il note grève de huit jours.
dans ses Carnets : «C’est ce qui m’a suggé- La répression s’abat sur l’Algérie mais
Caire en décembre 1959, interrompu après Cette première mission, je l’ai accomplie ré d’ailleurs de dédier mon livre (L’afro-asia- l’objectif est atteint. Le leader qui en a eu
le cinquième chapitre, repris en 1970 et dans la mesure où elle dépendait de moi. tisme) à Nasser pour le placer sous sa haute l’idée, Larbi Ben M’hidi, est arrêté puis
publié en 1971 au Caire. La version françai- Pour le reste, la publication du livre dépend protection morale avec la personne de son assassiné. Le 8 avril 1957, Larbi Tebessi est
se paraîtra en 1990 à l’initiative et avec une de circonstances indépendantes de ma auteur.» Il se sent de nouveau pris au piège enlevé à Alger par une organisation terroris-
préface de l’auteur de ces lignes. volonté. Quant à ma seconde mission, c’est entre le «colonialisme scientifique» et la te, la «Main rouge», émanation des services
Bennabi est maintenant un homme qui celle dont je voulais vous entretenir ici : elle «colonisabilité inculte». En plus de ses spéciaux français qui l’assassine et fait dis-
vient de franchir la cinquantaine. Il est au concerne l’intellectuel qui a marqué sa posi- épreuves morales dues à l’incompréhension paraître son corps.
sommet de la lucidité et de la maîtrise de sa tion depuis longtemps dans la lutte anticolo- qui l’entoure, à la difficulté de publier et à sa Dans la presse coloniale le crime est
pensée. Il se veut moins un intellectuel pas- nialiste et qui croit devoir aujourd’hui s’enga- non-implication dans la direction de la Révo- imputé au FLN qui l’aurait exécuté pour «tra-
sionné d’idées qu’un militant de la civilisation ger plus expressément dans la lutte armée lution algérienne, il culpabilise vis-à-vis de hison». Bennabi réagit dans une mise au
à la recherche de moyens d’action pour la du peuple algérien…» son père resté à Tébessa et de ses sœurs point datée du 10 avril à cette version et la
réaliser comme s’il s’agissait d’une cause Il indique qu’il souhaite servir comme réfugiées en Tunisie qui vivent dans un dément tout en s’étonnant de l’absence de
personnelle. Il y a du Céline en lui. infirmier dans la zone des Nememchas et en dénuement complet, comme il se fait un réaction de la part de la direction officielle de
Parlant de lui à la troisième personne, précise les raisons : «Ma présence au sang d’encre pour sa femme malade et seule la Révolution. Le 24 avril 1957 il adresse une
comme cela lui arrive parfois, il écrit dans un maquis me permettra de m’imprégner de l’at- au Luat-Clairet (Normandie). lettre «A l’armée de libération» dans laquelle
texte inédit : «C’est à grands coups de mosphère particulière d’une zone de combat Il leur envoie de l’argent chaque fois qu’il il réitère son souhait d’être l’historien de la
fourche qu’il remue la vieille litière où le où je puisse m’inspirer en vue d’entre- peut, lui-même étant fort démuni. Tous récla- Révolution. Il se plaint de ce que la «Déléga-
monde musulman a passé la nuit de sa prendre une Histoire de la Révolution algé- ment son aide mais lui est impuissant à tion extérieure du FLN» n’utilise pas ses ser-
décadence. Ce nettoyage des “Ecuries d’Au- rienne.» Voyant que les responsables du secourir autant de peines à la fois. Il en veut vices et rappelle son passé de militant anti-
gias” ne manquera pas de choquer les goûts FLN au Caire cherchent à se passer de ses au gouvernement égyptien d’avoir empêché colonialiste et les déboires qui en ont décou-
délicats qui, de peur de renifler une mauvai- services et qu’ils se désintéressent du sort le rayonnement de «l’afro-asiatisme et aux lé pour lui et sa famille.
se odeur, préféreraient, tout compte fait, le de son livre, il rédige le 10 septembre 1956

La Délégation extérieure du FLN interdit la diffusion


statu quo que l’auteur appellerait l’état post- une adresse «Au peuple algérien» qui com-

de cette brochure par ses services au motif que ce n’est pas


almmohadien.» mence ainsi : «Je ne sais pas où je serai
Deux expériences complètement nou- quand cet écrit parviendra à la connaissance
un document «officiel». Excédé, Bennabi termine une lettre
velles l’attendent en Égypte : la Révolution du pays… Je viens d’achever un travail sous

à Debaghine datée de juillet 1957 sur ces mots : «Ce sont


algérienne et la plongée au cœur de l’Orient. le titre L’afro-asiatisme qui est susceptible

les mêmes influences qui ont éliminé Ben Boulaïd, Zighoud


Son départ pour Le Caire constituera en d’avoir une influence effective sur l’orienta-
outre un tournant important dans sa vie pri- tion de cette Révolution hors de l’orbite occi-

et cheikh Larbi Tébessi qui ont agi à mon égard pour me


vée. Il va en effet se séparer de sa femme, dentale où des forces mystérieuses dont je

tenir à l’écart de la Révolution : n’ayant pu me supprimer,


Paulette-Khadidja, malade et quasiment commence à mesurer la puissance veulent

on a réussi à me neutraliser.»
impotente, qui a passé à ses côtés vingt-cinq la maintenir ou la ramener…»
ans pendant lesquels elle lui a été d’un Il confie en parallèle à ses Carnets : «Dès
secours illimité sur tous les plans : affectif, que l’existence de L’afro-asiatisme fut
moral, intellectuel et matériel. Au siège de la connue, je me suis senti environné de dan- A Alger, une lutte implacable est engagée
Délégation extérieure du FLN au Caire, Ben ger. Comme je le notais à la date du 22 juin responsables algériens au Caire de l’ignorer depuis plusieurs mois entre les réseaux
Bella et Khider lui font bon accueil tandis que 1956 dans mon carnet-journal, je me suis systématiquement. En janvier 1957, il urbains de Yacef Saâdi et les corps d’élite de
le Dr Lamine Debaghine le boude. Les deux senti comme un grain de poussière engagé demande à Lamine Debaghine de l’aider à l’armée française. C’est la fameuse «Bataille
premiers se trouvent au Caire depuis 1952 entre des forces formidables…» En plu- amener sa femme au Caire. Celui-ci se déro- d’Alger». Comme tout Algérien, Bennabi est
où ils formaient avec Aït Ahmed et Chadli sieurs endroits de ses écrits publics et be. En mars, il écrit au même pour lui expri- remué au plus profond de lui-même.
Mekky la Délégation extérieure du PPA- inédits, Bennabi, dont l’idée la plus sûre qu’il mer son souhait d’entreprendre une tournée En juin, il publie en arabe, français et alle-
MTLD alors que Lamine Debaghine, ancien a de lui-même est qu’il est sur la terre pour dans les pays afro-asiatiques pour expliquer mand «SOS Algérie», une brochure dans
numéro deux du PPA-MTLD, vient d’être jouer le rôle du «témoin», utilise l’image du le contenu de son livre. Refus. Devant tant laquelle il dénonce la pratique de la torture et
désigné par Abane Ramdane à la tête de grain de poussière ou de l’atome pour faire d’obstruction, il laisse libre cours à sa colère le massacre des Algériens, évoquant le
cette structure. ressortir l’énormité du déséquilibre des dans une lettre qu’il lui adresse le 13 mars chiffre d’un demi-million de morts. Il interpel-
On lui offre de travailler dans la rédaction forces entre lui et les évènements dans les- 1957 où il parle de lui et de ses collègues de le l’ONU sur ses responsabilités face au
de la Voix des Arabes, ce qu’il accepte, mais quels il est engagé, comme dans cet article la Délégation comme de «messieurs qui pré- drame algérien et demande l’envoi d’une
la collaboration ne dure que quelques où il écrit : «Le témoin…, un atome peut-être féraient servir la Révolution bien douillette- commission d’enquête internationale pour
semaines. Ses relations avec les membres mais un atome nécessaire pour que la roue ment naguère à l’Assemblée algérienne ou mettre fin à la politique génocidaire menée
de la Délégation vont évoluer en dents de de l’histoire humaine poursuive son mouve- au Parlement français, et aujourd’hui dans par l’armée française.
Révolution (1956-1963)
Le Soir
d’Algérie Contribution Jeudi 12 novembre 2015 - PAGE 9

Il appelle aussi à des manifestations à la Révolution. Le 15 avril, il rédige une lettre Bouguessa et beaucoup d’autres figures de revue Présence africaine publie le message
travers le monde. On y lit : «Devant cette tra- ouverte aux chefs des deux superpuis- la Révolution algérienne lui rendent souvent qu’il a envoyé au Congrès des écrivains noirs
gédie morale et humaine le monde civilisé ne sances, Eisenhower et Khrouchtchev. Nasser visite à domicile. Ils se plaignent de leurs col- à Rome. En août, il est de nouveau à Damas
doit pas se taire et la voix de Bandoeng ne devant effectuer un voyage officiel à Moscou, lègues du GPRA qu’ils accusent de créer pour des conférences. Plusieurs ministres lui
doit pas demeurer muette. Il faut une explo- Bennabi lui adresse le 15 mai une lettre dans chacun pour son compte une zone d’influen- rendent visite. Le 18 octobre, il écrit à
sion d’horreur dans les consciences, une laquelle il lui demande d’intervenir auprès du ce à l’intérieur du pays, plutôt que de s’em- Khrouchtchev pour le remercier de soutenir
marche symbolique de l’indignation Kremlin en vue d’un soutien à la Révolution ployer à lutter contre le colonialisme. l’Algérie. En novembre, le secrétaire du roi
humaine : une marche d’enfants, de femmes, algérienne. Le 20, Sadate lui commande une A la fin du premier semestre de l’année Séoud entre en relation avec lui et lui propo-
d’hommes de bonne volonté pour obliger les étude comparative sur l’islam, le bouddhisme 1959, Bennabi entame une tournée en Syrie se de s’installer aux Etats-Unis comme
détenteurs du pouvoir en ce monde à faire et le christianisme. et au Liban où il va séjourner près d’un mois. «guide» d’une association de musulmans. Il
leur devoir… L’humanité doit, par une déci- Le 12 mai, la revue Présence africaine, Il est reçu comme un hôte d’honneur et refuse. En décembre, il se rend de nouveau
sion historique, se désigner elle-même la installée à Paris, lui demande l’autorisation donne plusieurs conférences dans les deux en Syrie où ses conférences connaissent un
gardienne des lois qui garantissent le respect de publier des extraits de L’afro-asiatisme et pays. C’est un mois de bonheur qu’il connaît. grand succès.
de la personne humaine…» de préparer un message à l’intention du Avec la parution de ses livres en arabe, son A la fin de l’année 1960, la presse égyp-
La Délégation extérieure du FLN interdit Congrès des écrivains noirs qui doit se tenir nom est maintenant célèbre dans tout tienne publie une information selon laquelle
la diffusion de cette brochure par ses ser- en septembre à Rome. Le 12 juillet, Rose el- l’Orient. On lui propose de s’établir au Liban. Bennabi est proposé pour le prix Nobel de la
vices au motif que ce n’est pas un document Youssef publie une interview de lui. Le Dr Hassan Saâb, qui vient de traduire le paix. Celui-ci réagit en rédigeant un commu-
«officiel». Excédé, Bennabi termine une Dans une nouvelle lettre à «Messieurs du texte d’Islam et démocratie insiste, mais niqué dans lequel on lit «je ne me suis pas
lettre à Debaghine datée de juillet 1957 sur FLN et de l’ALN au Maroc» datée du 18 juillet Bennabi ne peut s’y résoudre malgré le proposé à ce prix et je n’ambitionne pas de
ces mots : «Ce sont les mêmes influences il écrit : «Je tiens à dissiper une idée qui malaise qu’il éprouve en Égypte où ses rela- l’obtenir» et l’envoie à différents journaux.
qui ont éliminé Ben Boulaïd, Zighoud et chei- pourrait fausser votre jugement : je ne suis tions sont de plus en plus difficiles avec les Quelques jours plus tard le journal Al-Haqaïq
kh Larbi Tébessi qui ont agi à mon égard candidat à aucune charge officielle dans le chefs de file du courant marxiste au sein du du 29 décembre 1960 publie un article intitu-
pour me tenir à l’écart de la Révolution : futur Etat algérien.» Au Congrès des écri- gouvernement égyptien dirigé par Ali Sabri lé «Un philosophe algérien proposé pour le
n’ayant pu me supprimer, on a réussi à me vains afro-asiatiques qui s’ouvre à Tachkent qui nourrit une hostilité particulière envers lui. prix Nobel» où on peut lire : «Les milieux lit-
neutraliser.» En décembre 1957 se tient au (URSS) le 1er octobre, la direction de la Révo- En fait, il ne pouvait que difficilement s’accor- téraires à Stockholm ont proposé deux écri-
Caire la deuxième Conférence afro-asia- lution algérienne n’a pas jugé utile d’inclure der philosophiquement et politiquement avec vains pour le prix Nobel dont l’un est l’écri-
tique. Bennabi pense en toute logique que vain algérien Malek Bennabi… Mais ce prix a

A la fin de l’année 1960, la presse égyptienne publie une


les responsables du FLN au Caire vont l’y été obtenu par le passé et le sera encore à
déléguer compte tenu de ses compétences l’avenir par d’autres que Malek Bennabi,
information selon laquelle Bennabi est proposé pour le prix
en la matière mais il ne tarde pas à déchan- étant donné la nature de son combat poli-

Nobel de la paix. Celui-ci réagit en rédigeant un communiqué


ter. Le 12 janvier 1958, il leur écrit une lettre tique et la philosophie par laquelle il ouvre à

dans lequel on lit «je ne me suis pas proposé à ce prix et je


vengeresse pour leur apprendre qu’il a parti- l’humanité des perspectives nouvelles vers
cipé malgré eux aux travaux de la conféren- le droit, le bien et la paix…» L’information

n’ambitionne pas de l’obtenir» et l’envoie à différents journaux.


ce, non pas en qualité d’Algérien, ce qu’il laisse froid le GPRA, montrant à la commu-
déplore, mais en tant qu’invité personnel du nauté internationale qu’il ne soutenait pas
président de la session, Anouar Sadate : cette éventualité. Ce n’est pas la première
«Ainsi donc, messieurs les délégués du FLN fois que Bennabi est proposé à un prix. Dans
à l’extérieur, il vous a plu que l’auteur de Bennabi dans la délégation formée de le régime nassérien qui prônait le nationalis- le manuscrit en français de La lutte idéolo-
L’afro-asiatisme ne représente l’Algérie à membres dont aucun n’est écrivain. Il en est me arabe alors que lui ne croyait qu’à l’unité gique dans les pays colonisés il rapporte que
aucun débat. Vous n’avez même pas songé écœuré. Lorsque se tiendra en février 1959 civilisationnelle du monde musulman dans dans son édition du 26 mars 1954 l’organe
à prendre son avis professionnel sur la au Caire le Congrès des jeunesses afro-asia- une perspective d’unification plus large : le francophone des Oulamas, Le jeune musul-
rédaction de l’exposé que vous avez lu à tiques en présence de Nasser, il ne figurera mondialisme. Cette différence de vue est man, a publié un communiqué de la Commu-
l’Assemblée générale sur la situation en pas plus parmi les invités. d’ailleurs nettement affichée dans L’afro- nauté islamique de Hambourg annonçant
Algérie… Vous avez fait tout ce qu’il était en Le 14 janvier 1959, Messali Hadj retrouve asiatisme et Idée d’un Commonwealth isla- que le Dr Pfaus s’est vu décerner le prix de
votre pouvoir de faire pour tenir l’auteur de sa liberté. Bennabi commente en ces termes mique. Il peut néanmoins compter sur l’ami- l’Association des journalistes indiens. Celui-
L’afro-asiatisme éloigné de la tribune des la nouvelle : «Moment tragique pour le vieux tié des ministres Hassan al-Bakouri, Kamel- ci, selon le même communiqué, a «suggéré
peuples afro-asiatiques… Je vous prie de ne “zaïm” qui voit les “zaïmillons” dont lui-même Eddine Hussein, Ahmed Abdelkarim, Nihad au président de ladite association que M.
plus me verser désormais la subvention est en partie l’auteur le chasser du trône qu’il al-Kacem et d’intellectuels révérencieux Malek Bennabi, l’auteur du livre Le phéno-
mensuelle que jusqu’ici vous avez bien voulu avait cru sien à jamais.» Benkhedda, qui a envers lui comme Omar Baha-Eddine al- mène coranique, mériterait également ce
m’assurer : je ne veux pas qu’elle devienne à vécu depuis 1955 toutes les étapes de la Amiri, le Dr Al-Bahi, Saïd al-Aryan, le Dr Abou prix». Aussitôt après, Bennabi publie une
vos yeux la preuve de ma complicité ou de Révolution dans les sphères dirigeantes, Zahra, Salah-Eddine Echach… Il rend aussi mise au point où il déclare : «Je ne saurais
ma complaisance dans une situation qui me donnera raison à Bennabi, mais trop tard, souvent visite à l’Emir Abdelkrim al-Khettabi, accepter de prix ni pour Le phénomène cora-
paraît anormale.» quand il écrira des décennies après l’indé- héros de la guerre du Rif dans les années nique ni pour un autre ouvrage.» Par contre,
Quelques jours après, Anouar Sadate lui pendance : «C’est l’ego, le “moi”, source 1920. Le journal irakien El-Hourriya du 12 c’est lui qui a été l’initiateur de la recomman-
envoie la copie d’un article destiné au maga- d’orgueil et d’autoritarisme qui l’a emporté, octobre 1959 consacre son édition aux deux dation d’instituer un «Prix de la zone de
zine soviétique International Affairs où il éva- cette maladie de nos “zouamas” qui les rend évènements du jour : la tentative d’assassi- paix», objet de la résolution n°10 de la
lue les résultats de la conférence. Bennabi y sourds à toute contestation et les fait glisser nat contre le président irakien, Abdelkrim Conférence afro-asiatique du Caire de
est copieusement cité à travers des extraits insensiblement au “pharaonisme”. Lorsqu’à Kassem, et la lettre ouverte adressée par décembre 1957. Il en avait eu l’idée en 1954,
de L’afro-asiatisme, ce qui atteste combien cela s’ajoutent la médiocrité et l’incompéten- Bennabi aux présidents Khrouchtchev et c’est-à-dire bien avant la naissance du mou-
Sadate souscrivait à ses thèses. Le quotidien ce, il faut s’attendre au pire.»(2) Mais avant Eisenhower, réunis à Camp David, dans vement afro-asiatique, selon ce qu’il en rap-
Al Ahram du 8 février 1958 publie une d’écrire ces lignes (trente ans après), Ben- laquelle il les presse de trouver un dénoue- porte lui-même dans la version française de
dépêche annonçant la nomination de Bennabi khedda qui a dirigé le GPRA n’a pas eu le ment à la crise algérienne. Il évoque parmi La lutte idéologique dans les pays colonisés.
comme conseiller au secrétariat du Congrès moindre égard pour Bennabi qu’il a systéma- les derniers méfaits du colonialisme l’assas- Lorsqu’éclatent les évènements de Bizer-
islamique. Présidée par Anouar Sadate, cette tiquement ignoré au Caire.(3) sinat d’Aïssat Idir, fondateur de l’UGTA. En te, Bennabi envoie au président Bourguiba
institution regroupe les «âlems» les plus en Ce problème du «moi» est assurément novembre, il est de nouveau au Liban où il un télégramme où il lui dit : «Ai l’honneur
vue et des figures politiques égyptiennes de l’un des symptômes de la crise du monde est invité à un congrès des sciences poli- venir respectueusement offrir mes services
premier plan : «Des moyens sans but et des musulman. Aux réunions du Congrès isla- tiques. Le 12 décembre, Nasser lui envoie un comme brancardier partout où héroïque
hommes sans mission», note toutefois Ben- mique, Bennabi a souvent l’occasion de rele- mot de félicitations pour sa lettre ouverte aux peuple tunisien doit poursuivre son combat
nabi dans ses Carnets. ver les ravages provoqués par le «télescopa- leaders américain et soviétique. sacré contre agression coloniale. Respects.
Debaghine, Benkhedda et Tewfik al- ge des moi». Il écrit dans une note du 1er avril L’université islamique d’Al-Azhar le sollici- Malek Bennabi. Homme de lettres. 51, rue
Madani sont les plus farouches partisans de 1959 : «Le monde musulman est la proie te souvent pour l’analyse d’ouvrages occi- Séoud. Héliopolis.»
sa mise à l’écart des affaires de la Révolution. d’un débordement inusité du “moi” et à dentaux tels que L’évolution de l’islam de A la proclamation du cessez-le-feu en
Il confie dans ses Carnets : «Depuis deux chaque pas il y a une catastrophe. Quand les Raymond Charles, La Bible et le Coran de Algérie le 19 mars 1962, il est à Assouan à
ans, je suis comme un avoir paralysé dans un “moi” se rencontrent dans nos réunions, Jacques Jomier, ou L’islam face au dévelop- l’invitation du gouverneur. Il rentre aussitôt
compte gelé dans une banque.» Même le leurs chocs pulvérisent les problèmes : il n’y pement économique de Jacques Austruy. au Caire pour être au rendez-vous de l’ac-
Dr Khaldi et Salah Ben Saï ne lui ont pas écrit a plus de problèmes, on ne s’occupe que des Bennabi rédige en arabe des comptes ren- cueil des leaders algériens (les cinq «histo-
depuis un an. Le premier, qui avait pris part, considérations d’amour-propre ou d’intérêts dus analytiques de ces livres. L’examen des riques» qui venaient d’être libérés) à l’aéro-
aux côtés d’Albert Camus et de Ferhat personnels. C’est cela le monde musulman manuscrits et brouillons retrouvés dans ses port aux côtés de Nasser, Kamel-Eddine
Abbas, au meeting pour la «trêve civile» au de 1959 : monde malade incapable d’action archives démontre que sa maîtrise de l’arabe Hussein et Hussein Chafii.
«Cercle du progrès» a quitté clandestinement car toute action suppose une idée directrice est alors totale car il s’agit d’ouvrages traitant N. B.
l’Algérie et s’est réfugié au Maroc où il est et un moyen d’exécution. Mais l’idée et le de domaines aussi divers que l’exégèse,
médecin-chef dans un hôpital du FLN, et le moyen ont un rapport mutuel avec l’équation l’économie ou la géostratégie. Le 19 janvier Dimanche prochain : PENSÉE DE
second dirige une industrie dans le même personnelle, c’est-à-dire avec le moi.» Bra- 1960, il rencontre Mawdudi (1903-1980), en MALEK BENNABI : 7) «Témoignage pour
pays où il met ses moyens à la disposition de him Mazhoudi, Amara Bouglez, Al-Ouardi et visite au Caire. Au cours du même mois, la un million de martyrs».

1) Cf. «A la veille d’une civilisation humaine ? 4», La Répu- nécessaire, il suffira d’un atome pour me briser. Mais jusqu’à ce il fait face au colonialisme et à la colonisabilité unis contre lui.
blique algérienne du 29 juin 1951. Cette pensée de Bennabi est à moment-là, toutes les forces des hommes ne pourront rien contre 2) Les origines du 1er Novembre 1954, Ed. Dahlab, Alger 1989.
rapprocher de celle de Napoléon Bonaparte qui, à la veille de la moi.» La détermination est la même chez les deux hommes. Mais 3) Nous nous sommes abstenu de rapporter les jugements les
bataille de Russie, a tenu ces propos : «Je me sens dirigé vers un l’un est à la tête de la meilleure armée de l’époque, tandis que plus sévères de Bennabi sur les personnalités nationales ou étran-
but que j’ignore. Dès que je l’aurai atteint, dès que je ne serai plus l’autre se démène tout seul sur le front de la guerre idéologique où gères à qui il a eu affaire et dont certaines sont encore en vie.
7) «Témoignage pour
Le Soir
d’Algérie Contribution Dimanche 15 novembre 2015 - PAGE 8

PENSÉE
DE MALEK
BENNABI
la veille de l’indépendance, Benna- sens peut-être tenu par l’obligation de 5) Assassinat de Allaoua Amira au

A bi rédige au Caire, où il réside


depuis 1956, un texte extrêmement
téméraire dans lequel il s’en prend au
témoigner plus que les autres car je suis
arrivé au Caire en 1956 avec l’intention de
mettre ma personne et ma plume au servi-
siège du GPRA, au Caire, après qu’il eut
mis en cause le GPRA dans certains
contacts secrets avec la France.(3)
Par Nour-Edine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr

GPRA et à l’état-major de l’armée des ce de la Révolution. Mais le destin m’a mis 6) Attitude des membres du GPRA
frontières qui se disputent le pouvoir. Il est dans la position du témoin pour des rai- envers les étudiants algériens à l’étranger.
daté du 11 février 1962. En raison de son sons que je révélerai quand le peuple 7) Gestion des finances par le GPRA et
contenu explosif, il ne sera publié qu’en algérien demandera des comptes à tous leur utilisation en dressant un état compa-
2000, lorsque le commandant Lakhdar ceux qui étaient au Caire durant cette ratif des dépenses effectuées au profit de
Bouregaâ en fait paraître le contenu inté- période. Par conséquent, je m’acquitte de l’ALN et de celles consacrées au fonction-
gral dans une annexe de ses Mémoires(1). mon devoir de témoignage en étant nement du GPRA, dont les rémunérations
Il était destiné au Conseil national de la conscient de mes responsabilités dans allouées à ses membres.(4)
Révolution algérienne (CNRA) qui devait l’accomplissement de ce devoir. Je res- 8) Modalités de constitution du CNRA
se réunir en mai 1962 à Tripoli (Libye) sens ce devoir de façon plus particulière et sa représentativité.
mais le «zaïm» à qui Bennabi l’a confié au moment où le peuple algérien va être 9) Initiative d’engager l’Algérie dans
(Ben Bella) a préféré le garder par devers appelé à accomplir son dernier et plus des pourparlers au sujet du Grand Magh-
lui. Ce que constatant, il en remet une grave acte révolutionnaire, l’acte qui pour- reb sans consulter le peuple.
copie au Dr Ammar Talbi, alors étudiant au ra soit consacrer tous les résultats de sa Dans la lettre d’accompagnement de
Caire, en le chargeant de le remettre au Dr révolution soit l’exposer à sa perte...» Témoignage pour un million de martyrs
Khaldi à Alger pour publication. Il commence par s’étonner que des per- qu’il a adressée à Ben Bella le 18 juin tés morales et intellectuelles qui font l’apa-
Il était attendu de la réunion du CNRA sonnages (dont il cite les noms) qui 1962, Bennabi demande la réunion d’un nage d’une élite… La Révolution algérien-
dans la capitale libyenne qu’elle prépare la avaient été proches de l’administration Congrès «comme celui de 1936», c’est-à- ne et le peuple algérien : un dépôt sacré
relève de l’Etat français par l’Etat algérien coloniale se soient retrouvés à la «Voix de dire regroupant le FLN-ALN, les Oulamas, entre des mains sacrilèges ou mal-
et qu’elle débatte de deux points princi- l’Algérie» ou en charge des finances de la l’UDMA, le PCA et même le MNA de Mes- adroites… La Révolution algérienne est
paux inscrits à l’ordre du jour : un projet de Révolution. Il affirme que le peuple doit sali Hadj. Idée irrecevable pour ceux qui l’œuvre d’un peuple qui n’a pas d’élite :
programme et la désignation d’un Bureau être éclairé sur les comportements et les ont en main le pouvoir et qui ont déjà arrê- l’historien y trouvera toutes les vertus
politique. La «Charte de Tripoli», qui pré- responsabilités de chacun avant la tenue té le principe du parti unique. populaires, mais aucune des qualités
voit la mise en place d’un parti unique et du référendum d’autodétermination : «Le Il ressort de cette demande que Benna- propres à une élite.» Toute l’histoire de
l’option socialiste, est votée à l’unanimité. peuple algérien doit connaître la vérité bi envisageait pour l’Algérie un système l’Algérie au XXe siècle est dans ces lignes,
Quant au second point, relatif à la structu- pour éviter à son édification politique et démocratique fondé sur le pluralisme poli- de même que l’explication de la tragédie
re du pouvoir à mettre en place, Ben Bella sociale de reposer après l’indépendance tique. En conclusion de son témoignage, il qu’elle a connue dans les années quatre-
et Khider proposent le remplacement du sur un terrain où les pieds s’enfonceraient affirme qu’on ne peut pas s’engager dans ving-dix et l’avilissement dans lequel elle
GPRA par un bureau politique composé dans la trahison, le stratagème et l’irres- des élections sans que le peuple connais-
vit aujourd’hui.
d’eux-mêmes, d’Aït Ahmed, Boudiaf, Bitat, ponsabilité…» Il propose au CNRA de se la vérité sur la Révolution : «Les jours
Un peu moins de deux ans après le
Ben Alla et Mohammedi Saïd. Un témoin convoquer à Alger un «Congrès extraordi- de deuil et de misère vécus par le peuple
déclenchement de la Révolution, Krim Bel-
des débats, Saâd Dahlab, écrit dans ses naire du peuple algérien» qui formerait des algérien pendant la Révolution ont été,
kacem, Larbi Ben M’hidi et Abane Ramda-
Mémoires : «Ce fut l’étincelle qui mit le feu commissions chargées d’enquêter sur un pour les “zaïms”, les plus beaux de leurs
ne s’entendent pour réunir un Congrès en
aux poudres. Les passions se déchaînè- ensemble de questions avant la tenue de jours qu’ils ont passés comme les émirs
vue de donner à la Révolution algérienne
rent autour de cette seule question parce toute élection dans le pays. Il énumère ces arabes du pétrole dans leurs palais des
une organisation, une direction et un pro-
qu’elle signifiait le pouvoir. Ben Bella et questions : Mille et Une Nuits, écrit-il rageusement.
gramme. Celui-ci se tient effectivement le
Khider jetaient le masque. Ils ne voulaient 1) Circonstances dans lesquelles a été Il déplore qu’aucun âlem ni intellectuel
20 août 1956 en Kabylie et dure vingt jours.
personne de l’ancienne équipe.»(2) Après constituée, en avril 1955, une «direction n’ait proféré le moindre mot pour condam-
Le Congrès dresse le bilan de la Révo-
dix jours de discussions, les membres du séparée de celle de la Révolution basée ner ces agissements ou en informer le
lution, décide d’une réorganisation de
CNRA n’arrivent pas à un compromis sur
Ainsi est Bennabi : jamais il ne se tait ni ne renonce
l’ALN sur le modèle des armées clas-
le partage du pouvoir. Boudiaf et Aït

à sa liberté de jugement et d’expression. Les questions


siques, découpe le territoire national en six
Ahmed refusent de s’allier à Ben Bella et
wilayas, érige Alger en Zone autonome,

qu’il a soulevées sont, on s’en doute, gravissimes et laissent


Khider, lesquels sont soutenus par l’état-
adopte une plate-forme politique (rédigée
major militaire dirigé par le colonel Houari
clairement entendre que la Révolution algérienne
pour l’essentiel par Amar Ouzegane, un
Boumediene. Benkhedda, président du

a été «détournée» quelques mois à peine après son


ancien responsable du Parti communiste
GPRA, quitte Tripoli et rentre à Tunis. Le
algérien) et désigne une direction consti-

lancement. Il n’a jamais fait mystère de cette conviction.


30 juin, le GPRA décide de destituer et de
tuée d’un exécutif de 5 membres (le Comi-
dégrader les membres de l’état-major ; le
1er juillet, le référendum a lieu à travers le té de coordination et d’exécution-CCE), et
territoire national ; le 3, les troupes de l’ar- une instance politico-législative de 34
mée des frontières rentrent en Algérie ; le dans les Aurès» sous le nom de Zone peuple. Une telle liberté de ton pouvait membres (le Conseil national de la Révo-
6, Ferhat Abbas se prononce contre la autonome d’Alger (ZAA). faire craindre pour sa vie étant donné les lution algérienne, CNRA).
destitution de l’EMG ; le 11, Ben Bella 2) Circonstances de la mort de Ben mœurs politiques de l’époque. Si la lettre La proclamation du 1er Novembre 1954
rentre en Algérie par Maghnia ; le 22, il Boulaïd, Abbas Laghrour, Zighoud Youcef, n’a été connue par un public forcément avait assigné pour but à la Révolution «la
proclame à Tlemcen la formation du Larbi Ben M’hidi, le colonel Amirouche, le restreint qu’en 2000, son contenu est restauration de l’Etat algérien souverain,
Bureau politique (la liste proposée au colonel Mohamed El-Bahi, Abdelhaï, Mos- passé pour l’essentiel dans Perspectives démocratique et social dans le cadre des
CNRA moins Aït Ahmed et Boudiaf) ; téfa Lakehal… Il y voit la main de la «trahi- algériennes (1964) et Le problème des principes islamiques». Dans la «Plateforme
Ferhat Abbas le soutient et le rejoint à son» et incrimine la direction qui s’était idées dans la société musulmane. Ainsi est de la Soummam», il est question d’«un Etat
Tlemcen. Le GPRA est éclaté : cinq de ses autoproclamée en 1955, lorsque le gou- Bennabi : jamais il ne se tait ni ne renonce algérien sous la forme d’une République
membres font partie du Bureau politique vernement français cherchait des «interlo- à sa liberté de jugement et d’expression. démocratique et sociale et non la restaura-
(Ben Bella, Bitat, Boudiaf, Khider et cuteurs valables» hors des rangs de l’ALN Les questions qu’il a soulevées sont, on tion d’une monarchie ou d’une théocratie
Mohammedi), deux ont démissionné et se pour négocier avec eux. Pour lui, même le s’en doute, gravissimes et laissent claire- révolues». Deux mois après le Congrès,
sont retirés à Genève (Aït Ahmed et Dah- détournement d’avion qui a permis l’arres- ment entendre que la Révolution algérien- les quatre principaux membres de la Délé-
lab), deux autres sont restés à Tunis tation des «cinq» en 1956 résulte d’un acte ne a été «détournée» quelques mois à gation extérieure(Ben Bella, Aït Ahmed,
(Boussouf et Bentobbal), alors que Krim de trahison. peine après son lancement. Il n’a jamais Khider, Boudiaf) sont arrêtés après le
Belkacem s’est retiré en Kabylie. Le 2 3) Comportement des dirigeants issus fait mystère de cette conviction. détournement de leur avion. Des six «his-
août, un arrangement est enfin trouvé sur du Congrès de la Soummam face à l’édifi- Quoi qu’il en soit des œuvres publiques toriques» qui ont déclenché la Révolution,
la tenue d’élections pour désigner une cation de la ligne Morice qui n’a été ni de Bennabi, c’est dans ses écrits inédits et Didouche Mourad, Mostefa Ben Boulaïd et
Assemblée constituante. Boudiaf réintègre entravée ni retardée, mais au contraire ses Carnets que nous trouvons ses véri- Larbi Ben M’hidi sont morts ; Boudiaf et
le BP ; le 3, les membres du BP font leur accompagnée d’une accalmie sur le front tables sentiments et pensées sur les évè- Bitat sont en prison ; il ne reste plus que
entrée à Alger ; le 21, les Oulamas procla- intérieur. Selon lui, le Congrès de la Soum- nements et les hommes. Le 18 mai 1959 à Krim Belkacem vivant et en liberté.
ment leur soutien à Ben Bella, suivis du mam a été suivi d’une baisse d’intensité 22h, il entame la rédaction d’un livre inédit Abane Ramdane reprochait à la Délé-
Parti communiste algérien ; les wilayas des combats et d’un transfert délibéré des portant le titre de Histoire critique de la gation extérieure de ne pas alimenter les
sont divisées entre le soutien au GPRA et unités combattantes vers les frontières Est Révolution algérienne. Dans la préface de maquis en armes et à ses membres de
au BP ; des affrontements éclatent ; on et Ouest pour «laisser souffler» les forces six pages on peut lire : «La révolution algé- s’être arrangés pour se mettre en lieu sûr
dénombre des centaines de morts ; le 20 françaises et en prélude à l’ouverture de rienne a été une mise au banc d’essai de après avoir «allumé la mèche». Mais lui-
septembre se tient l’élection de l’Assem- négociations. Il estime que ces unités ont tout un peuple, la mise à l’épreuve de même ainsi que les autres membres du
blée nationale constituante ; le 27, Ben été transformées en unités de parade toutes ses valeurs humaines, de toutes CCE ne vont pas tarder à quitter le front
Bella forme son gouvernement. entre les mains des «zaïms». ses catégories sociales. Et cette épreuve a intérieur pour se réfugier à l’extérieur
Dans Témoignage pour un million de 4) Circonstances dans lesquelles les montré la qualité des valeurs populaires après l’arrestation de Larbi Ben M’hidi, et
martyrs, Bennabi proclame sa volonté de déserteurs de l’armée française ont rejoint de l’Algérie mais elle a mis à nu les tares ce, en violation des décisions du Congrès
dire au peuple algérien ce qu’il sait de la l’ALN et les raisons de leur nomination à incroyables de ce qu’on peut appeler une de la Soummam qui avait consacré la pri-
Révolution et de ses dirigeants : «Je me des fonctions sensibles au sein de l’ALN. “élite” qui s’est révélée dénuée des quali- mauté de l’intérieur sur l’extérieur.
un million de martyrs»
Le Soir
d’Algérie Contribution Dimanche 15 novembre 2015 - PAgE 9

Yacef Saâdi, qui dénie au CCE tout phabètes vouaient à ceux qui savaient lire universelle, l’autre dans l’action révolution- retenu de lui, ce n’est pas ce qui l’a fait
rôle dans la Bataille d’Alger, est ulcéré et écrire. La jalousie et l’envie ont été les naire. Du reste Bennabi n’a besoin de per- connaître dans le monde, ce n’est pas à
quand il apprend leur décision de quitter le deux maladies de l’insurrection algérien- sonne pour être grandi, son œuvre le fai- ses opinions sur la révolution algérienne
territoire national : «Ils ont choisi, à la ne… Au cours de son histoire, le Maghreb sant largement pour lui. qu’il doit sa renommée et ce n’est pas pour
faveur ou à cause de la grève, de prendre a toujours décapité la société en suppri- Je connais depuis le début des années son apport sur ce plan que des centaines
leurs jambes à leur cou et déserter le mant ses élites pour recommencer du 1970 les jugements de Bennabi sur la d’écrits lui ont été consacrés et le seront
champ de bataille… début. C’est pourquoi il a stagné sans révolution algérienne et ses dirigeants, encore à l’avenir. Larbi Tébessi a connu la
Moins brillant qu’à son arrivée de la jamais progresser». (7) Avant d’être tué, puisqu’il lui arrivait d’en parler dans ses prison et est mort en martyr de la Révolu-
Soummam, le CCE était reparti en baissant Abane aurait été jugé en son absence, séminaires, chez lui. Alors âgé d’une ving- tion ; Bachir El-Ibrahimi a été enfermé dans
la tête… Le précédent créé par le CCE se selon le témoignage de Krim Belkacem. taine d’années, j’étais bouleversé par ce les geôles coloniales, mis en résidence
traduira par deux conséquences majeures L’accusation retenue contre lui aurait été que j’apprenais comme doivent l’être les surveillée et exilé ; Abane Ramdane a fui
: primo, à partir de cette date des milliers de s’être livré à un travail fractionnel et générations postindépendance qui sont l’Algérie pour ne pas tomber entre les
d’Algériens, fuyant la guerre, n’essaieront d’avoir comploté avec un commandant de scandalisées et traumatisées par ce mains de l’ennemi mais a été finalement
même pas de justifier leur acte auprès du l’ALN pour renverser le nouveau CCE.(8) qu’elles entendent à longueur d’année sur étranglé par celles de ses frères ; Ferhat
FLN de l’intérieur… A l’abri de la frontière Abane avait des idées marxistes et l’histoire de leur Révolution, entachée par Abbas a été incarcéré de multiples fois et
tunisienne et marocaine, on tentera de for- laïques et ne s’en cachait pas. Il était de les accusations de trahison de part et réduit au silence par l’Algérie indépendan-
mer avec les meilleurs d’entre eux ce qu’on caractère difficile, cassant, autoritaire, d’autre et les assassinats ayant pour mobi- te… Toutes ces grandes figures ont servi
appelle “l’armée des frontières” ; secundo, méprisant. Cela, tous ceux qui ont écrit sur le la prise du pouvoir. L’œuvre écrite de leur pays selon leur notion des choses,
s’il est un homme dans l’histoire récente de lui le confirment(9). Le diplomate Khalfa Bennabi est ample ; dans cette production avec leurs moyens, leurs qualités et aussi
notre guerre de libération qui perdra tout Mameri raconte par le menu détail les très foisonnante, un seul paragraphe de quatre leurs faiblesses. Humain, Bennabi ne pou-
son poids à cause de ce départ irréfléchi à
Il y a quelques années, le nom de Malek Bennabi a été mêlé,
vait être exempt de défauts et avait les
l’étranger, c’est bien Abane Ramdane qui, siens mais ils étaient largement compen-
dans un livre sur Abane Ramdane, à une querelle dans laquelle
de chef de gouvernement révolutionnaire sés par sa droiture et son génie.

il n’a rien à voir, comme il n’avait rien à faire dans la galerie


bénéficiant de la quasi-totalité des préro- Bennabi n’a pas pris le fusil et n’a pas
gatives pour conduire la guerre à bon port,
de photos ornant la couverture du livre en question où
tiré un seul coup de feu contre l’ennemi.
est relégué au niveau de directeur de jour- Abane non plus, pas plus que l’écrasante
apparaissent Ahmed Ben Bella et Ali Kafi.
nal.»(5) Un des membres du CCE, Benkhed- majorité de ceux qui ont dirigé la Révolu-
da, reconnaîtra quarante ans plus tard que tion et le pays depuis l’indépendance. Lui a
la plus grande erreur de la Révolution a été pris la plume du début à la fin de sa vie et
de transférer à l’étranger sa direction : «Il difficiles relations que Abane avait avec la ou cinq lignes, selon le format du livre, a
pour la gloire de la pensée algérienne dont
s’est formé une bureaucratie politique et plupart des dirigeants, à commencer par été consacré à Abane Ramdane (en même
il est le représentant le plus connu dans le
militaire coupée de l’intérieur et de ses réa- celui qui l’a recruté au PPA, Omar Ousse- temps que Georges Habache) pour illustrer
monde, qu’on le sache ou non, qu’on l’ad-
lités quotidiennes qui a ouvert la voie à l’ar- dik, celui qui l’a nommé à la tête d’Alger, un raisonnement sur les processus révolu-
mette ou non. Je dis bien «pensée», et non
rivisme, à l’opportunisme, au népotisme et Krim Belkacem (qu’il a un jour publique- tionnaires algérien et palestinien. Ce para-
littérature. L’indépendance a été acquise
dont l’origine remonte à la sortie du CCE ment traité d’«aghioul» (âne)), les graphe se trouve dans son livre Le problè-
après sept ans de guerre mais trente ans
en 1957, une décision lourde de consé- membres de la Délégation extérieure (sur- me des idées dans la société musulmane
après exactement une autre guerre s’ou-
quences… C’est cet appareil forgé à l’exté- tout Ben Bella qu’il a accusé d’être un paru pour la première fois en arabe au
vrait entre Algériens qui dura plus long-
rieur qui prendra le pouvoir en 1962 et «traître») et les colonels de la Révolution Caire en 1970. C’est à mon initiative et
temps que la Révolution. C’est dire que ce
confisquera la Révolution à son profit. (Boussouf, Boumediene, Bentobbal, Ami- avec une préface de moi qu’il est sorti pour
à quoi s’est consacré Bennabi n’était pas
Beaucoup plus que pour le GPRA, l’état- rouche, qu’il lui est arrivé de qualifier de la première fois en langue française en
«voyous»). Il pensait qu’il était le plus qua- 1991. Et il ne comporte pas le paragraphe moins valeureux ou crucial que l’acte révo-
major général siégeant à l’extérieur a été
lifié pour diriger la Révolution, ce qui a sus- où Bennabi parle de Abane Ramdane et de lutionnaire de libérer le pays. Pour mener
une aberration. L’ALN a été divisée en
deux : celle des deux frontières et celle de cité chez les autres prétendants une ter- Georges Habache car j’ai pris sur moi, un combat physique, armé, ayant pour
l’intérieur, séparées l’une de l’autre par la rible méfiance à son égard. Mameri n’hési- sans en référer à quiconque, de «censu- finalité la libération du pays ou l’instaura-
ligne Morice.»(6) te pas à s’attarder sur les zones d’ombre rer» ce passage. Pourquoi ? Parce j’esti- tion d’un «Etat islamique», il y a toujours
Lorsque les membres de la Délégation de sa vie qui ont justement servi à alimen- mais que des dirigeants de l’envergure de assez de monde. Mais des siècles et des
extérieure du FLN au Caire reçoivent les ter la terrible accusation qui a pesé sur Abane et de Habache ne pouvaient être millénaires peuvent s’écouler sans qu’un
procès-verbaux et les résolutions du lui(10). Saâd Dahlab qui était très proche de jugés aussi lapidairement et parce qu’il peuple mette au monde un seul penseur.
Congrès de la Soummam, ils s’aperçoivent Abane et à qui il devait son ascension poli- allait de soi à mes yeux que ce retrait ne Dans ses Carnets figure cette pensée dont
qu’ils ont été exclus de la direction de la tique écrit : «Il nous mettait souvent devant nuirait aucunement à sa pensée. il dit qu’elle était gravée dans le marbre au
Révolution. Ils contre-attaquent en repro- le fait accompli… Rien n’irritait davantage Ce que Bennabi a pu dire dans ses fronton du palais du vice-roi à Delhi : «La
chant au Congrès de ne pas être représen- Krim et Ben M’hidi que de le voir “jouer au Mémoires ou ses inédits de Abane Ramda- liberté ne descend pas vers un peuple ; un
tatif et d’avoir «remis en cause le caractère chef”.» Il y a quelques années, le nom de ne, Larbi Tébessi, Ferhat Abbas, Moufdi peuple doit s’élever jusqu’à la liberté.»
islamique des futures institutions poli- Malek Bennabi a été mêlé, dans un livre Zakaria, Lamine Debaghine et beaucoup C’est le contraire qu’on a cru en Algérie.
tiques» et en rejetant ses décisions. Quant sur Abane Ramdane, à une querelle dans d’autres ne représente rien par rapport à la Ce sont ces idées, cette pensée, cette
à la composition du CCE, ils récusent la laquelle il n’a rien à voir, comme il n’avait valeur et à la portée de son œuvre. Qu’il ait œuvre qu’il fallait enseigner et propager
nomination de Benkhedda et de Dahlab, rien à faire dans la galerie de photos raison ou tort, que ses appréciations sur les pour éduquer les citoyens, les doter de
anciens «centralistes». L’initiateur du ornant la couverture du livre en question où hommes soient fondées ou non, confirmées représentations justes, leur faire prendre
Congrès, Abane Ramdane, est sévèrement apparaissent Ahmed Ben Bella et Ali Kafi. ou infirmées, est une autre affaire. conscience des pré-requis d’une œuvre de
critiqué. On pense qu’il veut prendre le Si ces deux personnalités ont été effective- Il revient à l’Histoire de juger les uns et civilisation et, en définitive, les immuniser
pouvoir et écarter les «historiques» et les ment des rivaux et des contradicteurs de les autres à travers les témoignages, les contre le charlatanisme et le nihilisme. Pris
chefs de l’extérieur. La réunion au Caire du Abane, Bennabi, lui ne l’a jamais rencon- investigations des historiens et les par les tâches dites de construction natio-
CNRA en août 1957 annule les décisions tré, ne lui a disputé aucune position dans la archives qui, tôt ou tard, s’ouvriront aux nale, happé par les idées soi-disant pro-
de la Soummam ; un nouveau CCE de 9 direction de la lutte de Libération nationale chercheurs. Le domaine de la pensée est gressistes, l’Etat algérien a méprisé et
membres est désigné ; Abane est margina- et ne s’est intéressé à lui qu’accessoire- une chose, les démêlés d’un auteur avec dédaigné cette pensée. Conséquence : les
lisé : on lui confie la direction du journal El- ment, dans le cadre d’une thèse sur les son environnement social et politique une idées fausses ont défait ce qui a été fait au
Moudjahid. processus révolutionnaires dans l’histoire. autre. Bennabi en avait assurément avec titre de la libération du pays ou de la

N. B.
Le 27 décembre 1957, quelque part à On ne grandit pas un homme en rabaissant les leaders du Mouvement national et plus «construction nationale».
Tétouan, au Maroc, Abane Ramdane, attiré un autre et je ne voudrais pas tomber dans tard avec les dirigeants de la Révolution

Jeudi prochain : PENSÉE DE MALEK


dans un guet-apens, est assassiné. Plus le travers que je dénonce. Il s’agit ici de mais ces divergences n’ajoutent ni ne

BENNABI : 8) «La lutte idéologique»


tard, Ferhat Abbas mettra cet assassinat deux grandes figures de l’Algérie du XXe retranchent rien à sa pensée et à son
sur le compte de «la haine que les anal- siècle, l’une dans le registre de la pensée œuvre. Ce n’est pas ce que l’Histoire a

1) Chahid âla ightial ath-thawra (Témoignage sur l’assassi- départements du FLN et de l’ALN la somme de 12 milliards envi- 4,7 en devises fortes.» (cf. Benyoucef Benkhedda : L’Algérie à
nat de la Révolution ), Ed. El-Oumma, Alger 2000. ron. La répartition de cette somme s’est faite dans les propor- l’indépendance : la crise de 1962. Ed. Dahlab, Alger 1997). Khi-
2) Saâd Dahlab : Mission accomplie, Ed. Dahlab, Alger 1990. tions suivantes : état-major général : 45,81% ministère de l’Ar- der a été assassiné le 3 janvier 1967 à Madrid.
3) Membre de la représentation du FLN au Liban, Allaoua mement et des Liaisons générales (MALG) : 25%, ministère de 5) Cf. Yacef Saâdi : La bataille d’Alger, T. 3, Ed. Casbah,
Amira est reçu au siège du GPRA au Caire. l’Intérieur : 16%, les wilayas : 7,30%, ministère des Affaires Alger 1997.
Accusé d’avoir tenu des propos désobligeants à l’égard des étrangères : 1,95%, ministère de l’Information : 0,80%, Prési- 6) Cf. Benyoucef Benkhedda : L’Algérie à l’indépendance : la
membres du GPRA, il a une altercation avec Ferhat Abbas qui dence du GPRA : 0,20%. crise de 1962.
le gifle. 48 heures plus tard, il est retrouvé mort près du siège du S’agissant du fameux «trésor du FLN», Benkhedda écrit : 7) F. Abbas : L’indépendance confisquée, Ed. Flammarion,
GPRA. La police égyptienne, qui ouvre une enquête, découvre «Lorsque le Bureau politique prit la succession du GPRA en Paris 1984.
dans sa serviette («entre les pages de mon livre L’afro-asiatis- août 1962, la responsabilité des finances fut détenue par le 8) Cf. Amar Hamdani : Krim Belkacem, le lion des djebels,
me», écrit Bennabi dans ses Carnets)des documents qu’elle secrétaire général et trésorier du FLN, Mohamed Khider, à la Ed. Balland, Paris 1973.
confisque. suite d’un ordre donné par moi-même aux différents établisse- 9) Notamment : Saâd Dahlab, Benyoucef Benkhedda, Ferhat
4) Benkhedda a publié ces comptes pour la période où il était ments bancaires chargés des opérations financières du GPRA. Abbas, B. Stora et Z. Daoud, Amar Hamdani et Yacef Saâdi.
à la fois président du GPRA et ministre des Finances : «Du 24 Khider a disposé alors des avoirs déposés dans les banques 10) Cf. Abane Ramdane, une vie pour l’Algérie, Ed. K.
septembre 1961 au 30 juin 1962, le GPRA a versé aux différents suisses et autres, évalués à près de six milliards de francs dont Mameri, Alger 1996.
8) «La lutte
Le Soir
d’Algérie Contribution Jeudi 19 novembre 2015 - PAGE 8

PENSÉE
DE MALEK
BENNABI
ommencé en juin 1957, juste après la aventurier arménien sans le sou s’en aperçut 4) Dans l’introduction d’un livre paru au

C parution de SOS Algérie, ce livre est


achevé en septembre 1957, mais
n’est publié qu’en juillet 1960. Un moment,
et fit la plus grande opération de l’époque en
cédant à une société anglaise des droits qu’il
n’avait pas mais que l’ignorance des musul-
Liban en 1957 où ont été regroupés les
articles du Lien indissoluble (la revue éditée à
Paris par Al-Afghani et Abdou en 1883), le
Par Nour-Edine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr

Bennabi avait pensé lui donner le titre de mans lui a permis d’acquérir pour une bou- nom de Bennabi est cité comme celui d’un
Mémoires d’un combattant du front idéolo- chée de pain. Il en va de même pour la valeur «écrivain français converti à l’islam», entre
gique. Il se compose d’un avant-propos, de sociale de l’idée. Nous pouvons l’ignorer et ceux de Léopold Weiss (4) et de Georges Rivoi-
six chapitres et d’une conclusion. Les titres nous l’ignorons effectivement, mais le colo- re(5). C’est un célèbre homme de lettres égyp-
des chapitres sont : «Généralités sur la lutte nialisme ne l’ignore pas et il a disposé dans le tien, Taha Abdelbaki Sourour, qui signe l’intro-
idéologique», «Dans l’arène du combat», «Un monde tout un dispositif d’observatoires char- duction où il écrit, l’âme en paix : «L’auteur
autre montage du miroir de renoncement», gés uniquement de contrôler la circulation des français Malek Bennabi qui a vécu en Afrique
«Autres expressions de la lutte idéologique», idées. Et l’on comprend que tout ce qui circule du Nord et s’y est adapté au genre de vie des
«A propos d’un livre», et «La vie des idées et comme idées dans le monde musulman l’inté- gens qu’il a aimés s’est converti à l’islam
leur valeur mathématique». resse tout particulièrement autant, sinon plus, auquel il s’est consacré, subissant de grands
La lutte idéologique, expression dont il est que le pétrole… La société musulmane est ennuis de ce fait.» Pour Bennabi, ces faits ne
vraisemblablement l’inventeur (1), est une stra- pauvre en idées, alors que c’est la seule relèvent pas du hasard, mais d’une volonté
tégie de domination par d’autres moyens que richesse qui compte. délibérée de brouiller son image au moment
les armes. Elle a pour but de désarmer et d’af- Elle est désormais idéologiquement à où son œuvre commence à se répandre dans
faiblir l’adversaire en agissant sur ses idées et l’heure même où tous les conflits dans le le monde arabe. Ayant lui-même été au centre
ses motivations par la réduction de leur effica- monde doivent se régler, non plus par les de cette lutte, il a appris à en tenir compte par-
cité et, quand il s’agit d’un individu qui produit armes, mais par les idées.» On peut voir fois jusqu’à l’obsession. Le combat de l’ombre étudiait à Paris et militait au sein de l’UGEM-
des idées, de chercher à l’isoler de son milieu aussi dans «La lutte idéologique en pays qu’il a mené contre l’administration coloniale NA et dressé sur son chemin toutes les diffi-
cultés possibles pour contrarier sa carrière et
Un mois plus tard, son père qui subvient à ses besoins en lui
et Massignon entre 1931 et 1956 a forgé en lui
une conscience méfiante : le monde, la vie, son influence sur ses compatriotes.

envoyant de l’argent de Tébessa où il est employé à la mairie


l’histoire, les faits ont deux visages, deux Assumant ouvertement ce rôle, Massi-

l’informe qu’il vient d’être renvoyé et que le maire lui a conseillé


dimensions, deux significations : l’une visible, gnon évoque dans un de ses écrits un intel-
lectuel syrien, le Dr Omar Farrukh, professeur
d’entrer en contact avec Louis Massignon. Plus jamais son père ne
apparente, officielle ; l’autre invisible, immaté-
rielle, occulte. Pour lui rien n’est fortuit dans la à l’université américaine de Beyrouth qui,

travaillera jusqu’à l’indépendance de l’Algérie. Bennabi non plus ne


dans l’un de ses livres, a posé la question :
vie des nations et des hommes, tout est calcu-

trouvera pas de travail où qu’il aille en chercher en Algérie ou en


«Pourquoi cet orientaliste, historien de la
lé, voulu, provoqué. Le hasard et les coïnci-
mystique, s’est-il mis à s’occuper de “poli-
France avant son retour en Algérie en 1963.
dences, il n’y croit presque pas et écrit : «Tout
tique” ?» L’orientaliste français lui répond
détail faisant partie de la vie et du mouvement
avec un cynisme renversant : «C’est, en effet,
des idées fait partie nécessairement d’une
une position mystique que j’ai transposée
social. En mai 1973, il donne à Batna sa der- colonisés» le prolongement de l’autobiogra- chaîne, d’un ensemble d’éléments qui fixent
dans le domaine de l’étude des phénomènes
nière série de conférences publiques qui phie de Bennabi. C’est la théorisation de sa dialectiquement sa signification et sa portée, politiques… On peut m’objecter : qu’avez-
porte précisément sur ce thème. propre expérience dont il veut tirer les lois comme la conséquence d’un élément qui le vous constaté de “psychique” et de “mystique”
Il présente les idées comme étant «des d’une discipline nouvelle, la «lutte idéolo- précède et la prémisse d’un élément qui le suit. dans la crise du pétrole en Orient ? J’ai contri-
armes invisibles, encore plus invisibles que gique, cette lutte âpre, sourde, souterraine qui On ne peut les séparer que si l’on est atteint bué à aider le colonialisme sur le plan intellec-
les rayons invisibles. ne se passe jamais au grand jour». d’atomisme.» Balzac ne disait pas autre chose : tuel… Tant que mon pays maintiendra la pri-
En manipulant d’une certaine manière un Dans ses Mémoires, il a présenté cette «Il y a deux histoires : l’histoire officielle, men- mauté du culturel, je m’intéresserai active-
certain nombre d’idées, on peut réaliser des guerre sournoise à partir de sa position de teuse, qu’on enseigne ad usum delphini, puis ment à de telles demandes.
buts que la force physique ne peut réaliser». victime. Dans le livre, il se place dans le rôle l’histoire secrète où sont les véritables causes Non pas par nationalisme secret, pour
Et ajoute : «Le colonialisme ne peut maintenir du «psychological-service» pour montrer les des évènements, une histoire honteuse.»(6) développer une influence politique périmée,
dans nos pays la situation sous-développée méthodes que ce dernier applique : comment Pourtant, lorsqu’on examine l’œuvre de Ben- par “expansion” de l’Occident, économique-
qu’en nous maintenant nous-mêmes dans un empêcher une idée de parvenir à la société, nabi, la sérénité et la logique interne qui la
ment amorale mais parce que je défends
univers privé d’idées ; et, au contraire, nous dresser contre elle des réflexes pavloviens, caractérisent ne laissent pas supposer que
l’honneur de nos pères contre mes frères : la
ne pouvons nous débarrasser de notre sous- isoler l’idée de l’action politique «de sorte que l’homme a été l’objet du moindre tracas.
S’il redoutait les effets de la politique économique de Mustapha
développement qu’en nous débarrassant des l’une demeure stérile et l’autre aveugle»... Il

Kemal Ataturk sur les intérêts étrangers, Massignon faisait par


sous-idées qui constituent l’univers idéolo- revient sur les pressions de la police française

contre son éloge pour sa politique culturelle qui consistait en la


gique que nous avons hérité des siècles de sur lui depuis le début de ses études supé-
décadence.» rieures à Paris (1930), sur l’attitude à son
désarabisation et la désislamisation de la Turquie, notamment par
Le géopoliticien qu’on a découvert dans égard des partis politiques algériens et des

l’adoption de l’alphabet latin. Il espérait que l’Égypte se lancerait


L’afro-asiatisme veut lever dans cet ouvrage le Oulamas durant la période coloniale, sur le tir

à son tour dans le remplacement de l’arabe par les caractères


voile sur le rôle obscur joué par la lutte idéolo- de barrage subi par son livre Les conditions
gique dans la guerre froide et pour le maintien de la renaissance à sa parution en 1949…
du colonialisme dans les pays arabo-musul- Voici quelques exemples :
latins, écrivant : «Centre mondial du livre arabe, l’Égypte pourrait
être le point de rayonnement d’où la réforme alphabétique se
mans. Pour lui, le colonialisme ou l’impérialis- 1) En 1931, il donne une conférence au

diffuserait dans tout le monde arabe.»


me planifie sa politique dans des centres siège de l’Association des étudiants musul-
d’études, des écoles, des universités, des mans d’Afrique du Nord à Paris ayant pour
«think-tank» spécialisés. Leur intérêt est de sujet «Pourquoi nous sommes musulman».
répandre le plus possible d’idées fausses Quelques jours plus tard il reçoit la visite d’un Etre à contre-courant des idées de son vocation internationale suprême de la Fran-
dans le monde musulman et le moins possible inspecteur de police puis une invitation de temps et des mentalités de son milieu est déjà ce…»(7) Ils sont rares les textes où Massignon
d’idées justes. Ils s’emploient à mettre au Louis Massignon. L’échange se passe mal en soi une grande cause de stress. Beaucoup livre quelque chose de sa pensée réelle.
point des procédés pour tuer les idées justes avec ce dernier. Un mois plus tard, son père de penseurs ont eu une vie difficile au plan Dans celui-là, il confesse : «On ne peut pas
et promouvoir les idées fausses (marxisme, qui subvient à ses besoins en lui envoyant de moral et matériel : Al-Kawakibi a vécu
immédiatement savoir ce que pense l’adver-
baâthisme, négritude, laïcisme…) : «Il existe l’argent de Tébessa où il est employé à la mai- presque en clandestin avant de mourir empoi-
saire, ou tout au moins celui que la colonisa-
un contrôle international de la circulation des rie l’informe qu’il vient d’être renvoyé et que le sonné ; Marx serait peut-être mort de faim ou
armes et munitions, mais on ignore générale- maire lui a conseillé d’entrer en contact avec tion met devant nous en position d’adversaire.
de maladie si Engels ne l’avait matériellement
ment qu’il existe aussi un contrôle sur la circu- Louis Massignon. Plus jamais son père ne tra- assisté ; Nietzsche a fini son existence dans Le phénomène de la colonisation ne se limite
lation des idées. On ne sait pas qu’il existe de vaillera jusqu’à l’indépendance de l’Algérie. l’errance ; Ibn Khaldoun a été emprisonné pas aux pays qui s’appellent officiellement
par le monde des observatoires spécialisés Bennabi non plus ne trouvera pas de travail où pendant deux ans ; Platon a connu la condi- “colonies”. C’est un phénomène complémen-
qui suivent attentivement le mouvement des qu’il aille en chercher en Algérie ou en France tion d’esclave ; Socrate a été condamné à taire de la lutte des classes et superposé à la
idées, notant leur apparition, leur trajectoire, avant son retour en Algérie en 1963. boire du poison ; Confucius est mort désespé- lutte de classes. On ne peut le réduire à une
leur réflexion, leur réfraction dans des milieux 2) A son arrivée au Caire en 1956, il se ré… Et combien d’autres ont été raillés, mal- telle lutte, comme la théorie marxiste essaie
divers. Exactement comme il existe des présente au ministère de l’Orientation pour traités, emprisonnés ou tués ? Ces hommes de le faire. Dans les pays arabes, il est parti-
observatoires astronomiques qui étudient le proposer la publication de L’afro-asiatisme. Le singuliers qui ont fait avancer la philosophie, culièrement frappant de voir qu’en plus de la
mouvement des astres.» (2) préposé qui le reçoit lui apprend que le repré- le savoir ou la liberté ont tous eu une vie question de la lutte des classes, il y a le pro-
Etant donné le rôle crucial que jouent les sentant du journal Le Monde au Caire était pénible et ingrate. Ils étaient voués à souffrir blème du rapport de colonisateur à colonisé…
idées dans la vie sociale, économique et poli- passé quelques jours plus tôt avec la même du fait même du décalage qui les séparait de La culture du colonisé existe, nous sommes
tique, elles sont toutes désignées pour être proposition, c’est-à-dire faire état de «la dis- la masse, des élites conformistes et du pou- obligés de la comprendre, même si nous vou-
l’objet d’une lutte idéologique : «Quand nous ponibilité d’un philosophe français à publier voir. Que dire de ceux qui ont vécu sous une lons la remplacer…»(8) S’il redoutait les effets
ignorons la valeur d’une chose, cela ne veut un livre sur les conclusions de Bandoeng» où occupation ou de ceux accusés de «germano- de la politique économique de Mustapha
pas dire que tout le monde l’ignore. Par serait défendue la thèse d’une civilisation philie», de «négationnisme», d’«antisémitis- Kemal Ataturk sur les intérêts étrangers, Mas-
exemple, des générations de nos coreligion- afro-asiatique incluant un apport occidental. me» ou de «complomania» ? L’orientaliste
signon faisait par contre son éloge pour sa
naires ont vécu en Irak à proximité des 3) La même année,Vocation de l’islam est français Louis Massignon était, au siècle der-
politique culturelle qui consistait en la désara-
nappes de pétrole affleurant du sol. Ces traduit en arabe et édité au Liban sous le nom nier, l’un des maîtres de la lutte idéologique
bisation et la désislamisation de la Turquie,
générations ont ignoré la richesse qui s’étalait d’un professeur d’université de Saïda, Chaâ- dans les pays d’Orient. Très tôt il a repéré
sous leurs yeux, jusqu’au moment où un ban Barakat. (3) l’activisme de Bennabi à l’époque où celui notamment par l’adoption de l’alphabet latin.
idéologique»
Le Soir
d’Algérie Contribution Jeudi 19 novembre 2015 - PAGE 9

Il espérait que l’Égypte se lancerait à son ments qui mettront fin à cette situation. Il faut Or, la valeur de l’‘‘eau’’ en tant qu’expres- opposées au même résultat : le vide social où
tour dans le remplacement de l’arabe par les plutôt ramener celle-ci à sa cause psychoso- sion mathématique d’une idée est plus impor- s’engouffrent l’esprit et les moyens d’une civi-
caractères latins, écrivant : «Centre mondial ciologique et dire qu’elle cessera quand sa tante que celle de ‘‘l’eau fraîche’’ puisqu’elle lisation.» Le 10 février 1973 à 9h45, Bennabi
du livre arabe, l’Égypte pourrait être le point cause disparaîtra dans la mentalité des est plus générale. Même si l’exemple est trop commence la rédaction d’une préface à un pro-
de rayonnement d’où la réforme alphabétique Arabes et des musulmans. Lorsque ces der- simpliste, il éclaire néanmoins que la valeur jet de livre intitulé «Le pipe-line de la trahison
se diffuserait dans tout le monde arabe.» (9) niers ne réagiront plus aux entreprises du d’une idée peut diminuer même par addition ou le biberon qui allaite les traîtres» dont on ne
Si dans les pays musulmans l’idée n’a colonialisme avec leur épiderme (comme d’un terme positif. Si la démonstration est connaît pas le sort. L’a-t-il écrit ? A-t-il disparu
aucune valeur, de même que ses porteurs, l’âne) mais avec leurs cerveaux, avec leur rai- vraie pour un terme positif, elle l’est a fortiori comme d’autres documents ? Ce qu’on y lit
dans les pays de haute civilisation les son, lui soumettant directement les pro- pour un terme négatif.» est hallucinant : «J’ai franchi le seuil de ma
hommes d’idées, de pensée sont non seule- blèmes à résoudre, au lieu de recevoir, à leur Que peut vouloir dire «trahison» dans la 68e année… J’ai donc franchi la ligne des
ment entourés d’égards, mais leurs dirigeants sujet, des jugements tout faits, quitte à les bouche de Bennabi ? Bien sûr, d’abord ce chances de vie que la statistique accorde à
sollicitent leurs services, surtout en période refuser si le colonialisme a chargé un “chaï- que ce mot signifie au premier degré dans un homme même dans un pays développé.
de crise. Sans remonter à l’Algérien Fronton tan” de nous les dire ou de les accepter, toutes les langues : passage à l’ennemi, intel- Je dois donc normalement m’attendre à mou-
de Cirta qui fut l’éducateur de l’empereur même s’ils sont faux, si le colonialisme a ligence avec l’ennemi, subornation par l’en- rir un jour ou l’autre. Cette perspective ne me
Marc Aurèle ou à Aristote qui enseigna chargé quelque ange de sa fabrication de nemi… Mais ce n’est pas tellement cette défi- fait ni chaud ni froid. Sauf quand je pense à
Alexandre le Grand, on peut citer Toynbee qui nous les révéler. nition qu’il a à l’esprit. Par-delà cette accep- mes filles, trop jeunes encore pour se passer
était à l’origine professeur d’histoire grecque Quand il en sera ainsi, le problème sera tion, il possède en propre des paramètres qui de leur père, ou bien quand je pense à mon
et byzantine à l’université de Londres. Ses résolu. Mais jusque-là nous sommes sont le plus souvent de nature intellectuelle et œuvre que je laisserai inachevée à cause des
écrits et sa pensée lui ont donné un prestige condamnés à former nos jugements dans un morale pour juger des comportements et des traîtres qui, depuis que j’ai mis définitivement
tel que le gouvernement britannique l’a univers plat à deux dimensions, la dimension attitudes dans le droit fil des révolutionnaires le pied dans le monde arabo-musulman au
employé au cours des deux guerres mon- des choses et celle des personnes. Et de ce purs et durs comme Saint-Just ou Robespier- Caire en 1956, m’ont enlevé tout moyen de
diales. Il a fait partie de la délégation britan- fait, il manque à nos jugements la dimension re qui déclarait dans un discours : «Ce n’est travail, y compris le sommeil.
nique aux conférences de paix à Paris et a des idées qui est la seule qui leur donne de la pas une contre-révolution que je crains ; ce Naturellement, je connaissais déjà les
été nommé directeur de l’Institut royal des profondeur, en nous faisant sentir la profon- sont les progrès des faux principes, de l’idolâ- traîtres et les traîtrillons d’Algérie et du Magh-
affaires internationales. deur de la réalité. trie et la perte de l’esprit public… reb depuis mes années d’études à Paris.

Le 10 février 1973 à 9h45, Bennabi commence la rédaction d’une


Après les attentats de septembre 2001 Mais j’ignorais encore l’échelle de la trahison,

préface à un projet de livre intitulé «Le pipe-line de la trahison ou le


contre les Etats-Unis, un spécialiste du sa nature, sa topographie et sa psychologie
monde musulman d’origine britannique, Ber- dans la société arabe et musulmane, surtout
biberon qui allaite les traîtres» dont on ne connaît pas le sort. L’a-t-il
nard Lewis, était consulté par les plus hautes dans sa classe intellectuelle et parmi ses

écrit ? A-t-il disparu comme d’autres documents ?


autorités américaines. Kissinger, Brezinski, hommes politiques… Je vois comment un

Ce qu’on y lit est hallucinant.


Huntington, Condoleeza Rice et beaucoup pipe-line réunir les capitales arabes…
d’autres «conseillers du prince» sont venus Ce pipe-line est une sorte de biberon où
du monde des idées, de la pensée, de l’uni- Tel Aviv, Paris et Washington mettent la ration
versité et non des écoles militaires ou des Dans tous les domaines nos jugements L’espèce de trahison que nous avons à quotidienne qui nourrit la trahison… J’ai eu
services de renseignement. Louis Massignon, s’accrochent aux choses et aux personnes et redouter n’avertit point la vigilance publique, affaire à toute cette franc-maçonnerie de la
lui, était à cheval entre le renseignement et nous croyons pouvoir résoudre nos pro- elle prolonge le sommeil du peuple jusqu’au trahison, sur toute la longueur du pipe-line ou
l’idée. L’idée est supérieure à la force, aux blèmes sans recourir aux idées dont ils moment où on l’enchaîne.»(10) A ce titre, est presque. Et je sais ce que je lui dois, même
armes, au renseignement et on a vu dans dépendent. Surtout dans le domaine poli- trahison pour lui tout ce qui déroge aux prin- en ce moment, alors que mon horizon est
l’actualité récente combien de fois ceux-ci ont tique, le règne des choses et des personnes cipes, au sacré, à la logique. Son ennemi, bouché, que mes filles sont menacées même
été pris au dépourvu ou neutralisés par est tyrannique sur notre comportement quand c’est d’abord l’ignorance et l’inculture, de perdre leur toit…(11) Alors, ce serait injuste,
l’«idée». Qu’elle soit juste ou fausse, bonne nous croyons notre salut venir d’un tas de sources de toutes les trahisons et de tous les n’est-ce pas, si je dois laisser mon œuvre
ou mauvaise, est une autre histoire. choses (le fusil, l’avion, etc.) ou de la person- «riens» dont les dommages ne sont pas inachevée, que je ne puisse pas au moins,
En raison des dispositions psychosociales ne du “zaïm” qui bouche précisément l’accès moins importants que ceux que peut provo- avant de quitter cette terre, dire quelque
particulières du monde musulman, la notion de notre conscience aux idées par une sorte quer une invasion étrangère ou une trahison chose, même de très succinct, sur ces frères
du bien et du mal est personnifiée par deux d’instinct inné dont Socrate a révélé l’existen- à grande échelle : «Quand une politique a ses de lait qui font le même travail, remplissent
personnages : l’un, paré de tous les atours du ce chez ceux qu’il nomme les «idéophobes». mobiles dans une conscience, dans une rai- les mêmes missions de Tanger à Djakarta
bien et disant par conséquent toujours la Le dernier chapitre de La lutte idéologique son, dans un cœur, en un mot, dans les pour la gloire d’Israël… Aujourd’hui, alors que
«vérité» même quand il se trompe ; l’autre, s’intitule «La vie des idées et leur valeur “idées”, il est difficile de la dévier… Si on ana- toute l’Histoire musulmane est un tissu de tra-
paré de tous les traits du mal et accusé tou- mathématique». Cette valeur peut modifier ou lysait les évènements de la dernière décennie hisons, personne n’a encore songé à consa-
jours de dire un «mensonge» même quand il neutraliser la fonction d’une idée dont on a dans les pays musulmans, on se rendrait bien crer un livre aux traîtres.
dit la vérité. On peut représenter ces deux modifié la valeur par excès ou par défaut vite compte que ce ne sont pas les traîtres Ce serait injuste de laisser un pareil trou
personnages, écrit Bennabi, sous la forme de selon les besoins de cette lutte. ordinaires qui conduisent les nations aux dans nos lettres et dans mon œuvre, une
deux entités familières aux musulmans : l’an- Bennabi écrit : «Cette mathématique des grandes catastrophes, mais des hommes œuvre dont l’auteur se targue, à juste titre,
ge et le Diable : «Supposons que le Diable idées se fonde, d’une part, sur la valeur intrin- honorés, portés sur le pavois, des hommes d’avoir été le seul qui ait consacré un livre à
nous affirme que deux et deux font quatre. sèque de l’idée, et sur les règles de la réflexo- qui ont reçu le baptême des “héros” sur l’autel la lutte idéologique.
Immédiatement, notre automatisme moral logie pavlovienne. Une idée I a une valeur de leur Patrie.» Il est difficile d’empêcher des Il faut bien, me semble-t-il, combler cette
nous fait dire : c’est faux ! Si maintenant l’an- donnée, par exemple K. Cette hypothèse noms de “grands leaders” arabes de se pré- lacune avec quelque chose qui, d’une part,
ge nous affirme que deux et deux font trois et peut s’écrire comme en algèbre : I=K. senter à l’esprit à la lecture de ces lignes. soit digne de cette œuvre et, de l’autre,
demi, le même automatisme nous fera dire : Cette relation exprime la valeur mathéma- Mais il est une autre définition qu’il donne comme l’anathème contre les tristes héros
c’est juste !» Conclusion : «Nous ne formons tique de l’idée. Mais si en mathématiques une dans Naissance d’une société : «Il y a deux dont même les sinistres journées de juin 1967
pas nos jugements d’après des raisonne- valeur numérique peut s’accroître par addi- sortes de trahison d’une société, celle qui et celles du Bangladesh n’ont pas ébranlé le
ments spécifiques, nous les recevons tout tion, une valeur idéologique décroît en géné- détruit son esprit et celle qui détruit ses pouvoir dans le monde musulman… Dans
faits par autrui : nous refusons seulement ses ral dès qu’on lui ajoute même un terme positif moyens. L’une crée le vide social en détrui- les terribles conditions où je travaille, alors
jugements s’il est paré, à nos yeux, des traits T. Par exemple si on ajoute ce terme à la rela- sant les principes, l’ethos, l’“éon” qui main- que je risque même l’expulsion de mon loge-
du mal, et nous les acceptons s’il est paré des tion précédente on a : I’ =K+T. On a l’impres- tiennent la tension nécessaire à la société ment au moindre ordre d’une ambassade
atours du bien.» sion qu’on a augmenté la valeur mathéma- pour poursuivre son action concertée dans étrangère, mon entreprise peut s’arrêter à
Cet autrui «peut être un zaïm, un cheikh, tique de I puisqu’on lui a ajouté un terme posi- l’Histoire. L’autre crée le vide en orientant cette simple préface. Dans ce cas, quelqu’un
comme ça pouvait être naguère un mara- tif. Pourtant, rien n’est moins certain : le terme toutes les facultés créatrices et toutes les ver- l’achèvera peut-être un jour en s’aidant de
bout.» Et Bennabi de s’interroger : «Jusqu’à T peut parfaitement diminuer et non augmen- tus morales d’une société hors du monde des mes carnets et de mes manuscrits.»
quand durera cette situation ? Il ne faut pas ter sa valeur en tant qu’idée. Pour s’en rendre réalités et des phénomènes. L’une ignore les N. B.
se risquer dans des prophéties qui sont le compte, prenons un cas concret très simple : exigences du Ciel, l’autre ignore les exi-
plus souvent démenties par les évènements. Idée = l’eau. Ajoutons-lui un terme même gences de la Terre. Les deux trahisons abou- Dimanche prochain : PENSÉE DE MALEK
Il ne s’agit pas donc de prédire des évène- positif : Idée nouvelle = l’eau fraîche. tissent par des voies différentes et parfois BENNABI : 9) «L’énigme Massignon».

1. Dans l’une des conférences qu’il a données en mai 1973 à Et c’est cette édition qui circule en Algérie, et ce, jusqu’à pré- son ancien nom : Georges Rivoire…» Bennabi pense qu’il était
Batna et dont la transcription figure dans ses archives, Benna- sent.» (Mai 1973). au «service des Anglais».
bi a déclaré, se référant à ce livre : «Je crois avoir été le pre- 4. Devenu Muhammed Asad, auteur de Le chemin de la 6. Cité in Henri Costand : Le secret des Dieux.
mier à utiliser la notion de «lutte idéologique» il y a quinze Mecque et de L’islam à la croisée des chemins. C’est lui qui 7. Cf. L’Occident devant l’Orient, Opera minora tome 1, Ed.
ans.» aurait écrit que «Bennabi est un auteur français qui s’est PUF, Paris-Beyrouth 1962.
2. La loi américaine dite «Patriot Act» a institué le droit pour converti à l’islam et a passionnément défendu l’islam». 8. C’est exactement ce qu’entend Bennabi par lutte
les services de sécurité de recueillir, auprès des biblio- 5. Haïdar Bammate est l’auteur de Visages de l’islam, paru en idéologique.
thèques, toute information sur les lectures de n’importe quelle 1946 et réédité en Algérie en 1991 (Ed. ENA) avec une préface 9. Ibid.
personne. de Ahmed Taleb Ibrahimi. Bennabi dit à son sujet dans l’une de 10. Cf. Œuvres de Maximilien Robespierre : Discours 1791-
3. Bennabi commente cet acte de piratage en ces termes : «Ils ses dernières interventions publiques (conférence à l’ENAC de 1792, T.8, Ed. PUF, Paris 1953.
ne veulent pas laisser les idées sous un même nom, il faut les Batna le 14 mai 1973) : «J’ai eu l’occasion de le connaître à 11. La veuve de Bennabi n’est arrivée à régulariser la situation
disperser. C’est là une méthode de dépréciation. Ce Chaâban l’Institut islamique de Paris. Il m’a envoyé son livre et a eu la de son logement qu’une dizaine d’années après la mort de
Barakat a organisé le méfait avec l’aide des éditions du Seuil… maladresse de mettre sur la couverture et entre parenthèses Bennabi.
9) L’énigme
Le Soir
d’Algérie Contribution Dimanche 22 novembre 2015 - PAGE 8

PENSÉE
DE MALEK
BENNABI
e 1931 à 1961, date de sa mort, fait partie des «services spéciaux» et de nom- présence française dans le monde musul-

D Louis Massignon n’a ménagé aucun


effort pour contrarier la vie de Ben-
nabi et empêcher la formation, puis, plus tard,
breuses commissions interministérielles, dont
celle chargée des Affaires algériennes pen-
dant la période coloniale (préparation du cen-
man. Massignon est l’auteur d’une grande
masse d’études dont la plupart ont été réunis
dans Opera Minora (2 500 pages !) et Parole
Par Nour-Edine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr

le rayonnement de sa pensée. Lorsque Ben- tenaire de l’Algérie, Statut algérien de 1947… donnée. A la lecture de ces écrits, on ne décè-
nabi l’a rencontré pour la première fois en )(5). Il serait à l’origine de la prise du «Dahir le ni âme, ni émotion, ni style autre que celui,
1931, Massignon avait déjà une longue car- berbère» en 1930 au Maroc(6). rapide et expéditif, des télégrammes, quand
rière derrière lui dans le renseignement et la Au lendemain des émeutes de Casablan- ce n’est pas celui des BRQ (Bulletin de ren-
lutte idéologique. Parfois, c’est cet homme à ca provoquées par l’assassinat de Ferhat seignement quotidien) en usage dans les ser-
lui seul qu’il vise par l’emploi du mot «colonia- Hached (1953), il écrit : «Il nous faudra vices de renseignement. Rien n’est désinté-
lisme» tant il l’a incarné à lui seul jusque dans prendre l’arabe comme seconde langue natio- ressé ou gratuit, tout est subordonné à des
ses moindres pensées et actes. D’un bout à nale en Algérie si nous voulons y rester chez fins politiques, idéologiques ou stratégiques.
l’autre de son existence il aura incarné le nous avec ceux qui la parlent, et construire Ces écrits, ce sont le plus souvent des notes,
colonialisme raciste et l’évangélisation par la avec eux un avenir commun.»(7) Ce qui des comptes rendus, des aperçus, des mono-
carotte et le bâton, brisant un grand nombre montre qu’il n’avait pas changé fondamenta- graphies techniques ou ésotériques. Les
de vies humaines sur son passage, dont lement d’idée depuis qu’il écrivait en 1939 : écrits mystiques côtoient les écrits politiques
Hamouda Bensai, le compagnon de route de «C’est tout le monde musulman que nous dans cette œuvre immense, exubérante,
la première étape de la vie de Bennabi. Il a devons comprendre pour que la France survi- enchevêtrée, où les connaissances de l’hom-
été pour Bennabi ce que l’inspecteur Javart a ve… Et le problème musulman est pour nous me semblent infinies et son érudition phéno-
été pour Jean Valjean dans Les misérables de beaucoup plus qu’il n’est pour la Grande-Bre- ménale. Mais tout est hachuré, morcelé, dis-
Victor Hugo. Il était révéré dans les milieux de tagne, pour qui c’est un problème externe et persé. Dans un texte de 1952(10), il fait état de parvenu par ses seules facultés mentales et
l’islamologie comme une icône, exerçait une impérial d’influence économique : tenir l’Inde ce que pensent de lui deux personnalités intellectuelles à percer leur jeu et à le mettre
grande influence sur la conduite de la «poli- et les routes de l’Inde. Pour la France, c’est algériennes : Mohamed (Hamouda) Bensai et au jour. Ce portrait fait, que dire de la mise en
tique musulmane» de la France dans le un problème social interne, de structure natio- Cheikh Bachir al-Ibrahimi : «Le chef des Ulé- cause de Massignon dans les difficultés et les
monde et jouissait d’importants et effrayants nale, comment incorporer vraiment nos natio- mas réformistes d’Algérie a considéré dans souffrances endurées par Bennabi ? Y a-t-il
pouvoirs. Qui est cet homme ? naux musulmans d’Algérie au foyer national. Al-Bassaïr que j’avais mis vingt-cinq ans à de l’exagération dans ces incriminations ? A-
Il est né à Nogent-sur-Marne, dans la Et cela seul préservera, par surcroît, l’avenir me construire une espèce de ‘‘masque’’, que t-il succombé à une forme de paranoïa ? Est-
région parisienne, en 1883. Dès l’âge de des colons de notre race qui, en Algérie, ne j’étais le pire agent de la cinquième colonne et il la proie de ce qu’on appelle aujourd’hui la
douze ans, il s’abonne au Bulletin du Comité représentent qu’une élite de 18% du chiffre que c’était évidemment la cinquième colonne «complomania» ou le «conspirationnisme» ?
de l’Afrique française dont il sera membre jus- total des habitants.»(8) colonialiste qui opérait à travers mon masque D’aucuns l’ont pensé.
qu’en 1940. A dix-sept ans, il fait la connais- A peine la Révolution algérienne engagée, de mystique. Plus profondément, l’objection Moi-même, j’ai longtemps éprouvé un cer-
sance d’un ami de son père, Georges Charles le commandant Vincent Monteil, alors disciple m’a été faite, d’une manière qui m’a fait beau- tain malaise, jusqu’à ce que mes recherches
Huysmans(1), écrivain «déviant», qui a été ral- et très proche ami de Massignon, lui-même coup de peine, par un autre musulman algé- et l’examen des archives léguées par Bennabi
lié à la foi par un prêtre «sataniste», l’Abbé J.- orientaliste et arabisant, est nommé à Alger rien, M. Mohamed Bensai de Batna, ancien m’aient définitivement libéré du doute quant à
B. Boullan de Lyon. Après des études en phi- comme chef du cabinet militaire de Jacques président des étudiants nationalistes nord- sa totale objectivité dans ses jugements sur
losophie et en mathématiques, il se met à Soustelle, gouverneur général de l’Algérie. africains de Paris, un homme qui réfléchit. les hommes et les évènements qui ont été en

Massignon était un homme aux multiples vies, aux multiples


l’étude de l’arabe à l’Institut des langues relation avec sa vie. Aucune information,

visages, aux multiples langages. Il aimait dire de lui qu’il était un


orientales de Paris. En 1905, année de la aucun élément de recherche exposé ici et qui
naissance de Bennabi, il participe à Alger au confirme point par point les affirmations de
Congrès des orientalistes. La même année, il
«chrétien pensant en arabe, déguisé en Arabe». Il écrit : «J’aurais Bennabi ne provient de lui. Il a certes parlé de

été tué plusieurs fois comme espion occidental en terre d’islam, si


se rend en Egypte où, selon ses propres «preuves» attestant du rôle de Massignon

ce principe sacré (l’hospitalité, el aman) ne m’avait sauvé.»(9)


termes, il «trouve (sa) vocation au terrain de dans la conduite de la politique coloniale et

Il n’était pas loin de ressembler par les pôles opposés de sa


contact spirituel entre le christianisme et l’is- ses accointances avec le «deuxième
lam». Pour les besoins d’un diplôme sur l’his- bureau», mais il ne les a pas produites.
personnalité au personnage en qui se sont rassemblés
torien maghrébin al-Ouazzan (Léon l’Afri- 1) Dans un texte de 1930, année où Ben-

le Dr Jekyl et Mr Hyde
cain), converti de force au catholicisme après nabi commence à faire parler de lui dans les
sa capture, il se déplace au Maroc en 1906 où milieux estudiantins maghrébins, Massignon
il découvre les travaux de Charles de Fou- écrit : «Il existe à Paris une petite colonie uni-
cauld, le mystérieux missionnaire assassiné Il vient aux nouvelles. En février 1955, il Il mène une vie très retirée, mais c’est une versitaire de musulmans algériens fort digne
en 1916 dans le Sud algérien pour son double visite à la prison Barberousse (actuellement des têtes de l’opposition à la francisation en d’intérêt. Nous possédons à Paris même les
jeu(2). En 1907, il est en Irak dans le cadre Serkadji) Benkhedda et Kiouane, membres Algérie. Un jour où il était malade à Paris (où éléments de ce que sera d’ici à vingt ans l’Al-
d’une mission «archéologique». Il est arrêté du comité central du MTLD, arrêtés comme je lui avais fait préparer un diplôme d’études gérie musulmane. C’est donc de Paris même
par les Turcs pour espionnage. Il rentre en beaucoup d’autres car supposés avoir eu un supérieures à la Sorbonne), il m’écrivit ceci : que la France agit sur elle.»(13)
France et veut devenir prêtre. Il reprend sa rôle dans le déclenchement de la lutte armée, ‘‘Je ne me pardonne pas de vous avoir aimé, 2) Selon ce qu’il nous en apprend Massi-
correspondance avec Charles de Foucauld et ce qui n’était pas le cas. Il les fait libérer. Puis parce que vous m’avez désarmé. Vous avez gnon lui-même, tous les Algériens en France,
le rencontre plusieurs fois à Paris. En 1912, il il s’envole pour Tunis où Mostefa Ben Boulaïd été pire que ceux qui ont brûlé nos maisons, sans exception et malgré leur grand nombre,
est de nouveau en Egypte où il donne des est détenu depuis le 11 février. Après les qui ont violé nos filles ou enfumé nos étaient fichés, contrôlés et suivis par de nom-
cours à l’université du Caire auxquels assis- entretiens qu’il a avec lui, Ben Boulaïd est vieillards. Vous m’avez désarmé pendant plu- breux services dont celui sur lequel il s’ap-
tent Taha Hussein, Rachid Ridha et Mustapha transféré à la prison de Constantine dont il sieurs années de ma vie en me laissant croire puyait pour établir les cartes de leur réparti-
Abderrazik. Pendant la Première Guerre mon- s’évadera en novembre avant d’être tué qu’il y avait une possibilité de réconciliation et tion sur le territoire métropolitain par douar
diale, il est mobilisé et sert sur le front des quelques mois plus tard par un colis piégé d’entente entre un Français qui est chrétien et d’origine et arrondissement.
Dardanelles avant d’être affecté à la mission préparé par les services secrets français. Vin- un Arabe qui est musulman.’’.»(11) A propos de ces cartes, il écrit : «Nous les
Sykes-Picot. De 1917 à 1919, il est officier- cent Monteil a également fait recevoir par le Répondant à ces accusations, Massignon avons établies grâce à une enquête person-
adjoint auprès du haut commissaire de Fran- gouverneur général le Dr Francis, proche de écrit : «Les musulmans algériens, à notre nelle menée sur place en décembre 1929-jan-
ce en Syrie et Palestine. Il rentre à Jérusalem Ferhat Abbas, cheikh Kheireddine de l’Asso- contact, ont perdu le sens de l’hospitalité vier 1930, enquête où M. Adolphe Gerolami,
aux côtés de Lawrence d’Arabie. Tous deux ciation des Oulamas, un proche de Messali et héroïque exercée même envers l’ennemi.» directeur de l’Office des affaires indigènes
avaient été nommés adjoints de l’émir Fayçal un représentant des «centralistes» pour se Dans un autre texte, deux ans avant sa mort, nord-africaines, 6, rue Lecomte, 17e, où il a
(1883-1933) pendant la fameuse «révolte faire une idée sur la situation nouvelle à il rapporte que «se trouvant invité au Caire, en organisé les foyers, dispensaires et bureaux
arabe». En 1926, il est désigné à la chaire de laquelle se trouvait confrontée la France colo- novembre 1946, pour la session annuelle du de placement nord-africains de Paris, voulut
sociologie musulmane au Collège de France niale. Massignon était un homme aux mul- dictionnaire de l’Académie de langue arabe, bien nous permettre de recourir, non seule-
en remplacement du commandant Alfred Le tiples vies, aux multiples visages, aux mul- l’ambassade (me) signala dans le journal al ment à ses services d’investigation et de
Châtelier qu’il présente comme «le créateur tiples langages. Il aimait dire de lui qu’il était Dustur (du 16 novembre 1946) quatre contrôle, mais à son incomparable expérience
de Ouargla qui fit fonder au Collège de Fran- un «chrétien pensant en arabe, déguisé en colonnes intitulées : ‘‘Les secrets de la coloni- personnelle de la question. Les renseigne-
ce la chaire de sociologie musulmane où je lui Arabe». Il écrit : «J’aurais été tué plusieurs sation française au Maroc : un prêtre-espion ments ainsi fournis étaient classés dans le
succédai pendant 30 ans, d’où il organisait fois comme espion occidental en terre d’is- sert la colonisation’’. Cet article faisait suite à cadre obligé des circonscriptions administra-
notre pénétration au Maroc par des enquêtes lam, si ce principe sacré (l’hospitalité, el un autre du 31 octobre où était reproduite une tives (communes mixtes).
auxquelles il m’associa, style “Affaires indi- aman) ne m’avait sauvé.»(9) Il n’était pas loin lettre de rupture adressée par un étudiant Mais nous nous sommes efforcés de
gènes” améliorées et durcies»(3). Dans un de ressembler par les pôles opposés de sa algérien musulman à l’un de ses maîtres de remonter jusqu’aux cellules organiques de la
autre écrit il ajoute : «Il m’incita à des ana- personnalité au personnage en qui se sont Paris (lettre de MBS de Batna à moi-même)… société kabyle, c’est-à-dire aux douars et
lyses psychologiques, à des statistiques tri- rassemblés le Dr Jekyl et Mr Hyde : déviant et ».(12) Ainsi qu’on vient de le voir, Mohamed groupes de douars (tribus), afin de déceler les
bales et autres croquis de crêtes militaires du dévot, prêtre et défroqué, clerc et laïc, espion (Hamouda) Bensai, le plus proche ami de survivances de l’antique esprit de «çoff» ainsi
type du “Handbook of Arabia” de l’Arab et philosophe, savant et militaire… Il était Bennabi à l’époque, est fort bien connu de coulé dans le creuset parisien… Pour com-
Bureau du Caire qui arma Lawrence et m’ins- l’ami des saints et des satanistes, du bour- Massignon et cité dans ses écrits, mais pas menter ces cartes, nous y avons joint deux
pira au début pour L’annuaire du monde reau et de la victime, du colon et de l’«indigè- Bennabi. Est-ce normal ? L’étonnant, après listes : liste des communes algériennes d’où
musulman.»(4) De la fin de la Première Guerre ne». Il a incarné l’orientalisme au service du ce qu’on a lu, n’est pas la réalité de la lutte proviennent les immigrés kabyles de la région
mondiale à sa mort, Louis Massignon a joué colonialisme, personnifié la France impériale, idéologique ou l’existence du psychological- parisienne — avec indication des fractions et
un rôle important mais occulte dans la poli- coloniale et évangélisatrice, régné sur l’isla- service, mais qu’un homme sans moyens, des douars — ; liste des usines parisiennes
tique française dans les pays musulmans. Il a mologie qu’il a voulu mettre au service de la sans soutien politique, comme Bennabi, soit utilisant des ouvriers kabyles.»(14)
Massignon
Contribution 9
Le Soir
Dimanche 22 novembre 2015 - PAgE
d’Algérie

Suivent des descriptions ahurissantes et du travail ? Massignon avait, ainsi qu’on vient de Bennabi qui cherchait à tout prix à quitter donc avoir une progression encore plus nette-
des statistiques précises sur l’emploi des de le voir, la liste de l’ensemble des usines la France et la colonie algérienne. ment nationaliste que le groupe hindou ; il se
Algériens en région parisienne, le tout dans par branche (autos, métaux, usines à gaz, 5) Sur la manipulation de la vie politique sert de plus en plus de la langue malaise,
un style télégraphique. Exemple : «Autos : chantiers de charbon, métro, magasiniers, en Algérie, des zaouïas et du maraboutisme ? transcrite en alphabet arabe, quoique le gou-
Citroën, 7 000 (à Lavalois, Clichy, Saint- dockers…), employant une main-d’œuvre Voici ce qu’il écrit avec un cynisme inégalé : vernement hollandais s’efforce de répandre
Ouen, Javel) : provenant de douars divers. algérienne. Ce ne sont pas seulement les «Nous avons, pour les élections en Algérie, l’alphabet latin ; les dirigeants d’abord recru-
Renault (Billancourt) 2 760 (surtout de Draâ Kabyles, mais l’ensemble des Algériens qui recours à l’influence des congrégations tés dans l’aristocratie des sayyids d’origine
El-Mizan). Laveurs de voitures à la Compa- sont répertoriés et identifiés (il parle de musulmanes sur la masse des électeurs illet- arabe sont de plus en plus des Malais et ten-
gnie des autos de place, 2 500 (venant sur- 32 000 fiches !). Dans le même document, on trés. Cette politique de corruption est publique dent à écouter plus volontiers que les musul-
tout de Fort-National). Métaux : Société fran- peut relever que la rue des Chapeliers (où et compromet à la longue certaines mans de l’Inde les suggestions communistes
çaise des métaux et alliages blancs : les rem- Bennabi a donné des cours d’alphabétisation ‘‘vedettes’’ précieuses. des Bolchévistes. Le groupe des arabisés
placer par des Chleuhs. Métallurgie franco- en 1938) n’échappait pas au contrôle de Mas- L’administration se dit alors dans sa sollici- vient en troisième lieu au point de vue numé-
belge, 510 (venant de Guergour, Michelet). signon qui note : « Arabes de Marnia et de tude : il y a un moyen pour les musulmans rique et manque aujourd’hui complètement
Autres métiers : Le Coq gaulois au 13e arron- Nedroma à Marseille, derrière la poste centra- d’être absous de leurs péchés, c’est d’aller à d’unité et de directives pour une progression
dissement, raffinerie Lebaudy (19e), usines à le, notamment au 7, rue des Chapeliers.» La Mecque. Nous leur paierons le voyage. Ils commune…»(18) Massignon était un pilier des
gaz (15e, 19e et 8e)…» Vers la fin de sa vie Massignon veut don- rempliront leur devoir coranique ; ils nous «sciences coloniales» qu’il a contribué à
Puis viennent les commentaires : «60% ner l’impression qu’il a rompu avec ses reviendront absous, la conscience blanche asseoir et, en tout état de cause, un mission-
sont manœuvres dans les usines à gaz (ce «anciennes fonctions». comme neige. naire aux sens propre et figuré du terme(19).
sont les meilleurs), chantiers de charbon, Autant l’autobiographie de Bennabi est
résidus urbains, garages. Le reste se subdivi- dominée de 1931 à 1955 par l’ombre de Mas-
se en dockers, ouvriers de métro ; 15% seu-
Vers la fin de sa vie Massignon veut donner l’impression qu’il a rompu signon, autant le nom de celui-ci disparaît
lement sont spécialisés (magasiniers). C’est avec ses «anciennes fonctions». Il déclare dans un «Dialogue sur les quasi définitivement au-delà. Bennabi ne le
soit le camarade qui l’a attiré soit le restaura- Arabes» qui l’a réuni en 1960 à J. M. Domenach et Jacques Berque : citera plus qu’en deux occasions : le 20
teur-logeur chez qui il vit qui oriente profes- décembre 1962 quand il note dans ses Car-
«On vient de me supprimer des subventions parce que je ne donne pas
sionnellement le nouvel arrivant. L’européani- nets (20) : «Ce soir, la télévision a donné une
sation du costume (casquette) et des repas de fiches psychologiques à qui de droit sur les gens dont je nouvelle d’une réunion de l’Académie arabe à
(vin) est rapide. On a signalé en 1928 des m’occupe.»(15) Il y a lieu de signaler que dans ce texte, Massignon cite la mémoire de Massignon mort, semble-t-il,
tendances communistes chez les gens des le Dr Khaldi, «que j’aime beaucoup», précise-t-il. en novembre dernier. C’est ainsi que j’ai
douars Boni et Moka (Akbou) au 13e, comme appris la mort de cet homme qui fut impla-
en 1924 à Gennevilliers. cable pour ma famille à cause de sa haine
Les gens du haut Sébaou logent chez des Il déclare dans un «Dialogue sur les Ils pourront recommencer à notre service ; pour moi.» Et, pour la deuxième fois, dans un
restaurateurs-logeurs de leurs propres Arabes» qui l’a réuni en 1960 à J. M. Dome- nous aurons donc double bénéfice.» Et Mas- article de 1968 intitulé «Signification de la
douars, tandis que ceux de Fort-National refu- nach et Jacques Berque : «On vient de me signon de poursuivre, reconnaissant ouverte- grève de l’université».(21) En 2003, l’Institut du
sent de le faire : ces deux groupes sont supprimer des subventions parce que je ne ment son implication dans ce système : «Mais monde arabe a organisé à Paris un colloque
d’ailleurs en mauvais termes. Les gens du donne pas de fiches psychologiques à qui de un des derniers bénéficiaires de ce système pour rendre hommage à huit personnalités
haut Sébaou sont affiliés à des congrégations droit sur les gens dont je m’occupe.»(15) ingénieux vient de le gâcher et nous a forcés, intellectuelles des deux pays, choisies en rai-
(zaouïas). Celle des Rahmaniya est paisible. Il y a lieu de signaler que dans ce texte, en revenant de La Mecque, à payer la scola- son de leur contribution au siècle dernier au
Celle des Ammariya (Guelma : 3 branches) et Massignon cite le Dr Khaldi, «que j’aime beau- rité d’un de ses fils à Al-Azhar ‘‘pour se rache- rapprochement entre les peuples algérien et
celle des Allaouïas (Mostaganem) sont plus coup», précise-t-il. ter’’ aux yeux de l’islam anticolonialiste. Cet français. Du côté algérien, les figures rete-
remuantes (organisation d’une ligue d’absti- 4) Bennabi tente d’obtenir des visas pour homme nous aura coûté fort cher pour aboutir nues étaient Abdelhamid Ben Badis, Malek
nents anti-alcooliques)… des pays arabes après la fin de ses études au mépris réciproque et définitif.»(17) Bennabi, Mohamed Bencheneb (1869-1929)
120 000 Kabyles algériens pour toute la pour s’y installer ? Massignon révèle ses pou- Infatigable, ne laissant rien au hasard, et Mehdi Bouabdelli (1907-1992). Du côté
France ; graduellement évincés depuis peu voirs en la matière : «Depuis un an, les rela- méticuleux et efficace jusqu’à l’obsession, français, on avait retenu Louis Massignon,
par deux autres groupes : les Chleuhs maro- tions culturelles franco-égyptiennes sont Massignon avait le regard constamment rivé Jacques Berque, le Cardinal Duval (1903-
cains (9 000) et les Arabes de Bou-Saâda, atteintes parce que nous nous étions enga- sur le monde musulman. Dans un texte de 1996) et Germaine Tillon. Ainsi, les noms de
M’sila, Biskra et Laghouat (8 000), plus gés à permettre à deux professeurs égyptiens 1939, il note : «Parmi les différents groupes Bennabi et de Massignon se sont trouvés
sérieux et plus travailleurs. Sur ces 120 000, de venir travailler à Alger et que nous avons musulmans à travers le monde, le plus impor- réunis dans un même hommage rendu par la
60 000 au moins à Paris (32 000 seulement été forcés de leur refuser les visas…»(16) tant numériquement et financièrement est mémoire reconnaissante des deux pays.
recensés par fiches)… Il n’y en a que 20 qui Massignon avait ses entrées auprès de actuellement le groupe hindou, minorité natio- N. B.
aient amené leur femme kabyle, 700 ont l’ensemble des gouvernements arabes et nale très forte puisqu’il s’agit d’un cinquième
épousé légalement une Française, 5 000 musulmans et connaissait tous leurs repré- de la population totale de l’Inde… En second Jeudi prochain : PENSÉE DE MALEK
vivent maritalement avec une Française.» sentants diplomatiques à Paris. Il pouvait vient le groupe malais qui a une majorité BENNABI : 10) Idée d’un Commonwealth
3) Sur les difficultés de Bennabi à trouver donc très bien passer «la consigne» au sujet écrasante en Indonésie (plus de 92%). Il peut islamique.

1) A la fin de sa vie, Massignon écrit encore à son sujet : «Je lui dois 6) Dans le cadre de la politique de désislamisation de «de l’Afrique du chologique du monde musulman. Une carte qui subit quotidiennement des
d’avoir retrouvé ma voie ; il pria pour moi, égaré…» (cf. Le témoignage de Nord, les autorités coloniales promulguent le 16 mars 1930 le “Dahir ber- mises à jour appropriées et des changements nécessaires opérés par des
Huysmans et l’affaire Van Haecke, 1957, Opera Minora T.3). bère” qui érige des tribunaux “coutumiers” destinés aux populations ber- spécialistes chargés de la surveillance et du contrôle des idées. Le colo-
2) Massignon note à ce propos : «S’il a accepté à la fin un dépôt bères dans le but de réduire les pouvoirs du Sultan. Les élites marocaines nialisme conçoit ses plans militaires et transmet ses instructions à la lumiè-
d’armes dans son Borj, lui qui s’était engagé par vœu à ne jamais avoir se liguent contre cette tentative de division du peuple marocain. C’est à re d’une connaissance approfondie de la psychologie des pays colonisés».
dans sa cellule aucune arme, c’est qu’il donnait ainsi à ses ennemis dis- partir de là qu’apparaît le mouvement national qui devait aboutir au départ 16) «Primauté d’une solution culturelle», Opera Minora T.I.
pense plénière de verser son sang» (cf. Toute une vie avec un frère parti des Français». 17) Ibid
au désert : Foucauld). Dans un des derniers textes qu’il lui consacre, on 7) Cf. Parole donnée : l’exemplarité singulière de la vie de Gandhi. 18) Situation de l’islam (1939).
peut lire : «Par le détour des Berbères mal arabisés, on croyait à cette 8) Cf. Opera Minora T.I. Il semble que Massignon ait eu une prémoni- 19) On peut énumérer le nombre de fois où Bennabi s’est référé direc-
époque à une politique “berbère” pour vaincre l’islam en le tournant. Il tion de ce qui allait arriver effectivement dix ans plus tard : «Nous pouvons tement ou indirectement dans ses articles à Massignon. Il le cite nommé-
subissait la formation “coloniale” de son temps. Moi-même, fort colonial à nous préparer à l’évacuation prochaine d’un million de frères de race dans ment (et positivement) dans La langue arabe à l’Assemblée nationale (la
l’époque, lui avais écrit mes espoirs dans une prochaine conquête du les conditions, à quelques zéros près, dont les colonnes de fuyards République algérienne du 6 juin 1948) et dans deux autres articles : «Un
Maroc par les armes et il m’avait répondu approbativement (1906)… La fuyaient Damas en 1945» (cf. La situation sociale en Algérie, 1951, Opera dialogue implique deux consciences» (la RA du 10 juillet 1953) et «A la
formation sociologique de Foucauld était celle d’un officier spécialisé des Minora, T.III). veille d’une civilisation humaine-3» (la RA du 1er juin 1951). Il fait allusion
Bureaux arabes, des Affaires indigènes. Avec le but que se propose l’ingé- 9) Cf. La situation sociale en Algérie III à lui (négativement) dans Charivari colonial (le JM du 26 février 1954) et
nieur militaire en étudiant les ouvrages offensifs et défensifs de l’ennemi, 10) Cf. L’Occident devant l’Orient : primauté d’une solution culturelle Un crime anormal (la RA du 30 octobre 1953), et de nouveau positivement
la destruction… Comment cet ermite, ce contemplatif s’est-il laissé dérober 1952, Opera Minora, T. I. dans «A la veille d’une civilisation humaine 2» (la RA du 13 avril 1951).
tant de temps par nos officiers pour les aider à stabiliser une “occupation 11) Dans sa brochure autobiographique, Hamouda Ben Saï évoque Dans ses livres, Bennabi fait allusion à lui dans Le phénomène coranique
coloniale” ? A vrai dire, c’était alors la seule solution sociale capable d’as- son hospitalisation à l’hôpital de la Charité en mai 1935 et note : «Après et Vocation de l’islam. En matière de «pensée», il a reconnu le bien fondé
surer l’ordre et la paix au désert, en faisant que la “force soit juste”… Il mon opération, le savant professeur Louis Massignon vient à l’hôpital. de la distinction opérée par Massignon entre les notions de «tagdid» et de
avait pris l’engagement écrit de ne jamais avoir d’armes dans sa cellule Mais, ayant appris que j’étais déjà sorti, il envoya une touchante carte- «tagaddud». On peut trouver quelques ressemblances entre certains para-
d’ermite. Et à Tamanrasset, il transforma, les derniers mois de 1916, son lettre à mon ami Marcellin Bell. J’ai conservé cette carte écrite de sa propre graphes de Vocation de l’islam au chapitre «Le premier contact Europe-
“borj” en arsenal d’armes à la demande du général Laperrine» (cf. Fou- main.» Il ajoute un peu plus loin : «Le cheikh Ben Badis m’envoya une islam», et un texte de Massignon de 1947 («Interprétation de la civilisation
cauld au désert devant le Dieu d’Abraham, Agar et Ismael (1960), Opera lettre écrite de sa propre main, m’invitant à adhérer à l’Association des arabe dans la culture française» in Opera Minora, T.I) sur les origines
Minora, T.III). Foucauld et Laperrine étaient des camarades de promotion. oulamas. Je lui répondis que je ne pouvais y adhérer, mais que je demeu- agrestes de la civilisation française et nomades de la civilisation arabe qui
Il y a lieu de noter enfin que le Père de Foucauld a été béatifié par l’Eglise rais résolument fidèle à l’idéal pour lequel elle avait été créée. J’avais de donneront le «type aryen» et le «type sémitique», catégories auxquelles
en novembre 2005. bonnes raisons pour cela.» recourra Bennabi sous d’autres noms dans sa théorie des idées et de l’al-
3) Cf. Toute une vie avec Foucauld, op. cité. 12) Cf. Foucauld au désert, op.cité ternat des cultures. Avant Bennabi, Massignon a parlé de «Méridien de La
4) Foucauld au désert devant le Dieu d’Abraham, Agar et Ismaël, 13) Cf. «Les résultats sociaux de notre politique indigène en Algérie» Mecque»… On peut aussi rapprocher l’expression «Axe Tanger-Djakarta»
op.cité. (1930) in Opera Minora, T. III. chez Bennabi de la phrase de Massignon : «Tous les pays musulmans se
5) On peut lire sous sa plume : «Voici cinquante années que mes rap- 14) Cf. «Cartes de répartition des Kabyles dans la région parisienne» tiennent depuis Java jusqu’au Maroc…» Mais, au-delà de l’utilisation com-
ports de disciple à maître m’ont amené à venir consulter à Leyde (Hollan- (1930) in Opera Minora, T. III. mune de ces matériaux, il n’y a rien qui atteste de la présence d’une
de) C. Snouck, le grand islamisant à qui je dois de bien précieux conseils 15) Opera Minora, T. III. Quelle peut être la mission d’un «psychologi- «influence» de Massignon sur la pensée bennabienne.
sur la mystique musulmane…. Chez lui, je venais prendre conseil du cal-service» sinon de procéder à des «analyses psychologique» et de tenir 20) La partie autobiographique inédite de Bennabi se compose d’un
“directeur officieux” de la “politique musulmane de la Hollande” (en Indoné- des «fiches psychologiques» ? Et ce «qui de droit» n’indique-t-il pas jus- manuscrit intitulé «Pourritures» couvrant la période 1939-1954 et d’un lot
sie), pour transmettre ses sages suggestions aux responsables de notre tement le «service» dont parle Bennabi ? Au moment où Massignon fait de 19 Carnets tenant lieu de journal intime et couvrant la période 1958-
politique musulmane en Afrique du Nord….» (cf. Parole donnée : préface ces «confidences», Bennabi publie au Caire La lutte idéologique dans les 1973.
aux lettres javanaises de Raden Adjen Kartini). pays colonisés où on peut lire : «Le colonialisme se sert d’une carte psy- 21) Révolution africaine du 6 mars 1968.