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Trop d'impôts et trop d'Etat ?


Philippe Frémeaux
Alternatives Economiques Hors-série n° 072 - février 2007
par Philippe Frémeaux

Nécessaires à la bonne marche de la société, les prélèvements obligatoires font débat. En question: la
justice du système d'imposition et l'efficacité de la machine publique.

Dans nos démocraties de marché, l'égalité juridique entre citoyens s'accompagne de fortes inégalités
économiques. C'est pourquoi, dès la déclaration des droits de l'homme de 1789, il a été affirmé que
l'imposition de chacun devait dépendre de sa capacité contributive. C'est la raison pour laquelle les
prélèvements obligatoires (*) sont, pour l'essentiel, proportionnels au revenu ou à la dépense: c'est le cas
des cotisations sociales, de la contribution sociale généralisée (CSG), de la TVA et de la taxe sur les
carburants (TIPP).

A cela sont venus s'ajouter, à partir du XXe siècle, après des batailles politiques homériques, des impôts
progressifs, assis sur le revenu (IRPP) ou sur la fortune (ISF et impôt sur les successions). L'impôt
progressif taxe, comme son nom l'indique, davantage les revenus ou les patrimoines élevés que les autres.
Ce type d'impôts part de l'idée que l'utilité marginale du revenu baisse avec son niveau et qu'il est donc
légitime d'exiger des riches qu'ils consacrent une part plus grande de leurs revenus aux dépenses
communes. Et de fait, payer ses impôts, même élevés, est bien moins douloureux quand cela ne vous
empêche pas d'accéder à des consommations désignées comme indispensables par la norme sociale
dominante.

Des réformes qui limitent la progressivité

Depuis longtemps, le caractère progressif du système est limité par de nombreux dispositifs destinés à
encourager tel ou tel comportement de la part des contribuables (investissement dans le logement,
embauche de personnel domestique, etc.). Ces dispositions permettent aux plus aisés de diminuer
substantiellement leur taux d'imposition. La réforme fiscale adoptée en 2005 et désormais applicable
(baisse des taux de l'impôt sur le revenu, bouclier fiscal, etc.) a diminué encore le caractère progressif du
système fiscal français au profit des plus hauts revenus, sans pour autant que le niveau global des
prélèvements obligatoires diminue. Concrètement, cela signifie que les baisses d'impôts accordées ont été
reportées sur d'autres prélèvements.

Enfin, notons que la justice d'un système de prélèvements ne se mesure pas seulement à la structure des
recettes. La nature des dépenses doit également être prise en compte. Le calcul trouve cependant
rapidement ces limites. Si certaines dépenses de redistribution sont clairement affectables, on ne peut
considérer que la gratuité des études supérieures dont bénéficiera le futur médecin lui profite à lui seul,
puisqu'elle permettra aussi à ses patients d'être soignés.

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Mais au bout du compte, paye-t-on trop d'impôts en France? Avec un taux de prélèvements obligatoires
qui a atteint 44% en 2006, la France se situe plutôt dans la fourchette haute des pays de l'OCDE, le club
des pays riches. Les pays scandinaves ont certes des taux plus élevés (50,6% en Suède), mais l'Allemagne
(35,5%), le Royaume-Uni (35,6%) ou encore les Etats-Unis (25,6%) ont des taux inférieurs.

Ce niveau élevé de prélèvements freine-t-il la compétitivité du pays? La réponse ne peut être que nuancée.
La compétitivité d'un pays n'entretient qu'un rapport très indirect avec son taux de prélèvements
obligatoires: le Danemark et la Suède sont régulièrement placés dans les enquêtes internationales parmi
les pays les plus compétitifs au monde. Ainsi, une des raisons du niveau élevé des taux français tient au
coût budgétaire de l'école maternelle, qui scolarise gratuitement les enfants durant trois ans avant leur
entrée dans la scolarité obligatoire, une offre éducative enviée à l'étranger.

Le fonctionnement d'une économie moderne suppose de produire les biens publics indispensables à la
bonne marche de la société: éducation, recherche, infrastructures, sécurité, protection de l'environnement,
protection des personnes face à la maladie, à la vieillesse ou au chômage. Les prélèvements obligatoires
tendent d'ailleurs à augmenter dans tous les pays émergents, la poursuite de leur développement imposant
d'accroître non seulement les infrastructures, mais aussi la qualité et la sécurité de la main-d'oeuvre, alors
que les transformations sociales engendrées par le développement affaiblissent les anciennes solidarités.

Pour autant, la question de l'efficacité de la machine publique doit être posée. Parce que les prélèvements
viennent diminuer la part de nos revenus dont nous pouvons disposer librement. Parce que, dans une
économie mondialisée, ce ne sont pas seulement des entreprises qui sont en concurrence les unes avec les
autres, mais des territoires. L'enjeu est à la fois de choisir quels biens et quels services doivent voir leur
production laissée au marché, et ceux qui, au contraire, doivent être pris en charge ou encadrés par la
puissance publique. L'enjeu est aussi d'évaluer l'efficacité des politiques menées, eu égard aux objectifs
qui ont été définis. C'est tout l'objectif de la nouvelle loi organique sur les lois de finances (Lolf), adoptée
en 2001 et entrée en vigueur depuis 2006.

Les différentes missions de la puissance publique

Plus au fond, toute réflexion sur l'efficacité de l'action publique suppose de s'interroger sur ses fonctions.
La première fonction de la puissance publique est d'établir les règles qui régissent notre vie en société et
de veiller à leur respect, au service de l'autorité politique. Des tâches qui ne mobilisent qu'un personnel
relativement réduit, si l'on en exclut le volet sécurité, assimilable à la production d'un service.

La seconde fonction de la puissance publique consiste à produire des biens et des services: sécurité
intérieure et extérieure, éducation et recherche, infrastructures, culture et loisirs, protection de
l'environnement. La collectivité peut produire directement ces biens et ces services ou choisir de les
confier à des acteurs privés qu'elle finance, soit entièrement, soit partiellement, afin d'orienter leur offre.
Ainsi, la collectivité finance l'école privée sous contrat et distribue des aides à l'emploi, à la recherche ou
encore à l'investissement logement.

Enfin, la puissance publique peut avoir un rôle de redistribution en versant des prestations de solidarité
selon des critères définis, là encore, par l'autorité politique: revenu minimum d'insertion, allocation aux
adultes handicapés, allocations familiales, etc. Sur ces bases, les budgets de l'Etat et des collectivités
territoriales obéissent pour l'essentiel au principe d'universalité budgétaire: les recettes tombent dans un
pot commun et servent indistinctement à financer les dépenses.

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En revanche, en matière de protection sociale, la logique suivie est de type plus assurantiel, en ce sens que
les différentes cotisations sont affectées à la prise en charge d'un risque particulier. Les cotisations
retraites versées aux régimes par répartition ouvrent ainsi des droits proportionnels aux cotisations
versées. Cette logique n'interdit pas la solidarité: l'assurance maladie coûte aux bien-portants et profite
aux malades, mais elle organise aussi une solidarité des plus aisés vers les plus pauvres, puisqu'elle est
financée par des cotisations proportionnelles aux revenus, et non proportionnelles au risque comme le
ferait une assurance privée. Cette solidarité a été encore accentuée par les exonérations de cotisations
sociales sur les bas salaires au titre de la politique de l'emploi, que l'Etat finance via son budget. Dans ce
contexte, il ne serait pas illogique que les soins de santé soient financés par l'impôt, dès lors qu'ils sont
désormais considérés comme un bien public, au même titre que l'éducation ou la sécurité.

Le retour des rentiers


Alors que seules les petites et moyennes successions étaient jusqu'à récemment exonérées de toute
imposition (soit en fait la très grande majorité d'entre elles), ce n'est plus désormais le cas. Les
réformes intervenues depuis quatre ans ont en effet élargi considérablement les facilités données aux plus
aisés de transmettre leur fortune à leurs enfants sans verser un centime à la collectivité. Dès aujourd'hui,
en usant des facilités ouvertes par l'assurance-vie et les donations, un couple peut transmettre 500 000
euros hors tout droit de succession au décès du premier conjoint. A cela se sont ajoutées plus récemment
des mesures d'exonération pour toute transmission anticipée du capital des PME.

Il est question aujourd'hui d'élargir encore ces exonérations qui ne profitent qu'aux plus aisés. Pourtant, le
capitalisme et, avec lui, la logique du marché ne peuvent être légitimes si on ne met aucune limite à la
transmission héréditaire de la richesse. La richesse doit d'abord être acquise par le travail, par le talent, et
non par le simple fait d'avoir hérité de ses parents. Une société où le pouvoir économique se transmet sans
avoir à faire preuve de mérite est une société condamnée à la croissance lente, où les rentiers l'emportent
sur les créateurs. C'est ce que nous avons connu en France au XIXe siècle, avant que la création de l'impôt
sur le revenu progressif et de l'impôt sur les successions ne vienne redistribuer un minimum les cartes.
Valoriser le travail, c'est donner la priorité aux revenus qu'il engendre, c'est permettre à l'innovateur
génial, à l'investisseur astucieux de faire fortune. Ce n'est pas créer une nouvelle aristocratie du capital.

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* Prélèvements obligatoires : ensemble des impôts, taxes et cotisations sociales prélevés par les
institutions publiques (Etat, collectivités locales, Union européenne, régimes de sécurité sociale
obligatoires).

Philippe Frémeaux
Alternatives Economiques Hors-série n° 072 - février 2007
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