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dans le domaine de la santé. En avril, quand il était


numéro deux du précédent ministre, il a dû prendre des
Au Brésil, Bolsonaro militarise la lutte
cours pour connaître l’organigramme de son ministère.
contre la pandémie
PAR JEAN-MATHIEU ALBERTINI
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 6 AOÛT 2020

Après plus de deux mois sous la gestion intérimaire


d’un général de l’armée, le ministère de la santé
brésilien s’illustre par une gestion mal coordonnée et
inefficace alors que la pandémie continue de s’étendre
à travers le pays.
Des membres d'une équipe médicale de l'armée brésilienne avec un membre de l'ethnie
yanomani le 1er juillet 2020 à Surucucu, dans l'État de Roraima. © Nelson Almeida/AFP

Cela ne l’a pas empêché de multiplier les gaffes,


notamment en affirmant que les asymptomatiques ne
contaminaient personne. Pour l’ancien ministre de la
santé, Henrique Mandetta, interrogé par le journal
Globo, l’action des militaires « est absurde. Ils ont
décrédibilisé ce ministère. Est-ce que ce sont les
Des membres d'une équipe médicale de l'armée brésilienne avec un membre de l'ethnie
yanomani le 1er juillet 2020 à Surucucu, dans l'État de Roraima. © Nelson Almeida/AFP médecins qui font la guerre ? Non, ce serait comme
Rio de Janeiro (Brésil).–« Personne ne veut remplacer les joueurs de la “selecão” par onze
témoigner, les fonctionnaires du ministère ont même colonels à la Coupe du monde... »
peur de publier des papiers scientifiques », se désole Sous le mandat du général, le nombre de décès a
anonymement une médecin qui travaille en lien avec explosé sans qu’aucune stratégie nationale efficace ne
le ministère de la santé. Depuis la prise de fonction du soit mise en place. Le pays est le deuxième le plus
général Eduardo Pazuello comme ministre intérimaire touché après les États-Unis avec plus de 2,7 millions
mi-mai, le climat s’est tendu en interne. de cas et près de 95 000 décès.
Les réseaux sociaux du personnel sont surveillés Les pouvoirs locaux doivent gérer la pandémie sans
et certains craignent même d’utiliser des masques, la coordination de l’État fédéral et le gouvernement
par crainte d’être catalogués comme opposants au rechigne en plus à les financer : seulement 39 % des
gouvernement. Le président Jair Bolsonaro rechigne à aides promises ont été distribuées aux gouverneurs.
en porter et s’efforce d'en limiter l’usage obligatoire Rio de Janeiro et le Pará, dirigés par des adversaires
par une série de veto posés début juillet. Son nouveau politiques du chef d’État brésilien, reçoivent moins
ministre de la santé ne trouve rien à redire à ce propos. que d’autres États de taille similaire, malgré la gravité
La situation était différente avec ses deux de leur situation sanitaire.
prédécesseurs, tous deux tombés en pleine pandémie, Le gouvernement assure que les critères de distribution
après avoir particulièrement irrité Jair Bolsonaro. Mais sont « techniques », mais même le journal
avec le général Pazuello, fini les petits commentaires conservateur Estadão soupçonne Jair Bolsonaro, dans
critiques, les soutiens aux mesures d’isolement ou les un édito daté du 17 juillet, de profiter de la pandémie
réserves vis-à-vis de la généralisation de la distribution pour régler ses comptes sans égard pour les victimes
de chloroquine. collatérales.
Discret et discipliné, ce petit homme trapu s’est taillé La pandémie s’étend maintenant à plus de 97 %
une solide réputation de gestionnaire au cours de sa des municipalités du pays. Dans un premier temps
carrière dans l’armée, mais n’a aucune expérience concentrée à Rio et São Paulo, elle a ensuite touché

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les capitales plus pauvres du Nord et Nordeste. Le disponible pour lutter contre la pandémie. Une sous-
virus atteint maintenant toute la façade ouest du pays utilisation qui interroge jusqu’au Tribunal des comptes
et n’épargne pas l’intérieur des terres. Le nombre de de l’Union (TCU).
décès quotidiens stagne à un niveau très élevé, en Début juin, le général Pazuello a aussi tenté de
moyenne mille morts par jour. maquiller les bilans quotidiens des victimes du
Après quatre mois d’une quarantaine molle, la Covid-19. Face au tollé, il a reculé, mais a depuis
lassitude a gagné une bonne partie des Brésiliens imposé une opacité malvenue en pleine pandémie. Ses
qui adhèrent de moins en moins aux mesures apparitions sont rares, les points-presse quotidiens sur
d’isolement tandis que certaines régions ont autorisé l’évolution des contaminations ont été supprimés…
une réouverture des commerces trop ample et trop Même si la sous-évaluation des cas reste massive, le
rapide. ministre par intérim considère que les « tests ne sont
À Rio de Janeiro, la tendance à la baisse encourageante pas essentiels ». Les kits de tests PCR sont souvent
de début juin a laissé place à une inquiétante nouvelle livrés incomplets et sur l’objectif de 70 000 examens
augmentation des cas. quotidiens annoncé, seuls 20 % sont effectivement
Face à cette situation, le gouvernement fonde presque réalisés.
exclusivement sa stratégie sanitaire sur la chloroquine. Exaspéré par la gestion erratique des militaires, Gilmar
Quelques jours après sa prise de fonction, le Mendes, un des 11 juges de la Cour suprême, les
ministre intérimaire a autorisé la généralisation de a durement critiqués lors d’un débat en ligne le
ce médicament dont l’efficacité n’a toujours pas été 11 juillet : « On ne peut plus tolérer ce qui se
prouvée scientifiquement. passe au ministère de la santé. La stratégie est de
Le geste est apprécié par le président qui ne rate diminuer le rôle du gouvernement fédéral pour rejeter
pas une occasion d’apparaître avec une boîte de la responsabilité sur les États et les municipalités.
comprimés en main, surtout depuis qu’il a confirmé L’armée est en train de s’associer à ce génocide. »
être positif au Covid-19 le 7 juillet. Les laboratoires Cette déclaration a fait vaciller Pazuello et irrité
des militaires en produisent massivement, plus de 3 les militaires présents au gouvernement, mais Jair
millions de cachets à ce jour, dont un tiers n’a toujours Bolsonaro a réitéré sa confiance envers le général et
pas trouvé de destinataires. les tensions entre les pouvoirs sont redescendues.
L’armée n’hésite donc pas à distribuer les comprimés : « Il y a bien une politisation de la stratégie sanitaire »,
66 000 ont été livrés début juillet à un groupe confirme Dario Pasche, infirmier et membre de
d’autochtones yanomami, dans le nord du pays. l’association brésilienne de santé collective (Abrasco).
La vaste opération de communication a déclenché « À mesure des nominations, le gouvernement de
une enquête du ministère public fédéral (MPF), qui Bolsonaro a amplifié l’incapacité du ministère à agir.
suspecte les militaires d’avoir exposé inutilement Ce ministre faible n’est pas une déficience politique,
des individus particulièrement vulnérables, car très mais bien une stratégie souhaitée pour imposer son
éloignés de tout centre de soins. agenda négationniste de la pandémie. »
Par ailleurs, même si le général Pazuello a été alerté Une partie de l’armée s’inquiète d’être associée
de leur imminente pénurie via une note interne il y au fiasco sanitaire, quand une autre pense devoir
a deux mois, d’autres médicaments et antibiotiques intensifier sa présence dans le gouvernement. Dès
indispensables à l’intubation des patients Covid-19 mars, le général Braga Netto, ministre de la Casa Civil
font défaut. Pourtant, l’argent ne manque pas : (l’équivalent d’un premier ministre), a commencé à
son ministère a dépensé à peine 30 % du budget empiéter sur les prérogatives du ministère de la santé.

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Après le limogeage d’Henrique Mandetta, il a mis Mais en position de force, les militaires s’y sont
sous tutelle les points-presse, puis a imposé de plus imposés et ne tolèrent aucune voix dissonante. « Ils
en plus de militaires en remplacement de technocrates ont importé leur sens de la hiérarchie qui fonctionne
spécialisés. Ils sont aujourd’hui vingt-cinq nommés sûrement bien dans une caserne, mais pas dans ce
à des postes clés et plus de trois cents dans le ministère où le dialogue est fondamental, soupire
reste du ministère (six mille dans l’ensemble du l’infirmier. Le système de santé brésilien se fonde sur
gouvernement.) « Ce n’est plus un gouvernement le consensus, mais aujourd’hui, alors même que les
civil aidé par des militaires, c’est un gouvernement militaires naviguent à l’aveugle, celui qui n’est pas
militaire », estime Dario Pasche. d’accord est limogé ! »
Contrairement à d’autres ministères comme celui de L’équilibre complexe et durable de ce ministère
l’éducation, paralysé par une gestion idéologique, central est bouleversé par des réformes brusques qui
celui de la santé était jusqu’ici relativement épargné s’étendent au-delà de la question du Covid-19, et c’est
par ce type d’interférence. tout le fragile système de santé brésilien qui risque de
s’effondrer.

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