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Pierre Bourdieu

Pierre Leveque et Pierre Vidal-Naquet, Clisthène l'Athénien


In: L'Homme, 1964, tome 4 n°3. pp. 143-144.

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Bourdieu Pierre. Pierre Leveque et Pierre Vidal-Naquet, Clisthène l'Athénien. In: L'Homme, 1964, tome 4 n°3. pp. 143-144.

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COMPTES RENDUS I43

EUROPE

Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet, Clisthène l'Athénien, Annales Litté


raires de l'Université de Besançon, Les Belles Lettres, Paris, 1964, 163 p.,
16,5 x 25 cm.

Entreprise audacieuse et fructueuse que celle d'établir les correspondances, ou, mieux,
« l'affinité structurale » entre les modèles qui ont présidé à l'organisation de l'espace et du
temps dans la nouvelle cité grecque, et les modèles auxquels obéissaient la pensée philoso
phique et l'art du moment. L'accession à un système politique d'un type nouveau, Yisonomia,
coïncide, par la volonté de Clisthène, avec une restructuration complète de l'espace et du
temps politiques. A un nouveau type d'intégration sociale correspond une nouvelle organi
sation des bases morphologiques de la vie sociale. « Le découpage politique de l'Attique doit
aboutir non à dissoudre l'unité du démos, mais à lui assurer plus de cohésion. Aussi l'espace
politique de l'Agora, centre géométrique de la polis, se voit-il nettement délimité et cir
conscrit » (p. 21). Et l'organisation du temps se calque naturellement sur celle de l'espace ;
au calendrier religieux (lunaire) se substitue le Calendrier Civique, défini par la succession
des Prytanies : « Avoir la prytanie, c'est, pour une tribu, à la fois occuper telle position dans
le cours de l'année politique et déléguer cinquante des siens au foyer commun qui est le cœur
de la polis » (p. 23). La rupture avec le passé, c'est-à-dire avec la tradition et avec la religion
gentilices, coïncide avec la création, dans le cadre de la réorganisation de l'espace, d'une
religion authentiquement politique, qui double, sans les détruire, les cultes traditionnels.
C'est donc en opérant une réorganisation des structures les plus profondes de la vie sociale
que Clisthène, issu de « cet étrange genos hérétique que furent les Alcméonides », précipite la
fin de l'Athènes archaïque et du type de vie sociale qui la caractérisait. Et tout se passe
comme si cette metastasis, cette révolution, s'inspirait d'une intention méthodique et syst
ématique : Clisthène introduit dans le corps civique de « nouveaux citoyens », tendant par là
à favoriser « une intégration plus forte du peuple, dont n'étaient même pas exclus des étran
gersou des esclaves domiciliés en Attique » ; intégration plus forte et, surtout, d'un type
absolument nouveau, parce que fondée sur d'autres bases que les liens du sang. Aussi a-t-on
raison de mettre l'accent sur ce qu'a de révolutionnaire l'imposition de noms aux tribus, telle
que la rapporte Hérodote : « Après qu'il ait adjoint à son parti la classe populaire, exclue
auparavant de tout, il changea le nom des tribus. » Une intégration sociale, fondée sur la par
ticipation rationnellement organisée au fonctionnement des institutions, prend la place d'une
intégration reposant sur le sentiment de l'appartenance à l'unité tribale, incarnée dans son
nom.
Mais où le réformateur a-t-il pris les « modèles » (au double sens d'exemples et de modèles
structuraux) de cette réorganisation révolutionnaire ? Plutôt que dans des précédents histo
riques souvent déformés par l'illusion rétrospective, ne faut-il pas les chercher dans l'atmo
sphère intellectuelle du temps ? Uisonomia clisthénienne et la cité géométrique ne sont-elles
pas témoignages parmi d'autres d'un « esprit nouveau » ? Clisthène procède à la manière de
ces fondateurs de colonies, ses contemporains, libres de mettre à l'épreuve de nouveaux
espaces. Les premiers efforts pour figurer rigoureusement l'oikouménê, comme le souci de
la composition équilibrée et harmonieuse qui apparaît aussi bien dans l'art que dans l'architec
ture, expriment la même intention objective. Et ce n'est pas un hasard si les descriptions
archéologiques du fronton ouest de Delphes évoquent « les principaux caractères de la réforme
de Clisthène, avec son souci primordial d'ordonnance spatiale, et en même temps les struc
tures du cosmos des Milésiens » (p. 89). L'affinité structurale qui unit la raison politique, la
raison philosophique et la raison artistique exige que l'on saisisse la transformation de la
cité et de la représentation de la cité comme un aspect (sans doute capital) d'un changement
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beaucoup plus vaste : loin d'être une fantaisie méthodologique, la recherche des parallélismes
entre des domaines différents de l'activité humaine est la condition de la compréhension
adéquate d'un moment exceptionnel de l'histoire.
Et le modèle structural se laisse ressaisir aussi bien dans la phthora que dans la génèsis.
Alors que « l'atmosphère intellectuelle de la fin du vie siècle se caractérisait par une certaine
coïncidence entre la vision géométrique du monde, telle que la formait un Anaximandre, et
la vision politique d'une cité rationnelle et homogène, telle que la réalisait Clisthène » (p. 123),
le Ve siècle voit s'opérer une dissociation progressive du monde politique et du monde de
la science géométrique, astronomique et philosophique. Les progrès de la géométrie avec la
découverte des incommensurables (due à Hippase) et la publication des premiers éléments
de géométrie, ceux d'Hippocrate de Chios, tendent à définir « un espace qualitativement
indifférencié et qui n'a plus rien de commun avec l'espace civique » (p. 124). Constituée en
tant que telle, la géométrie peut alors imposer ses solutions jusque dans le domaine poli
tique, par exemple à travers les réalisations des architectes géomètres, tels qu'Hippodamos
de Milet, dont les villes, divisées en damiers réguliers par des rues à angle droit, « répondent
simplement à un souci d'ordre, de clarté, de raison » (p. 125) ; elle peut même imposer son
ordre, chez certains pythagoriciens et surtout chez Platon. L'utopie platonicienne des Lois
réalise une metastasis inverse de celle qu'avait opérée Clisthène : par la mathématique,
Platon modèle l'espace politique sur le cosmos et sur les astres, « gardiens des nombres du
temps ». Désormais inscrit dans la cosmologie, le domaine de la politique a perdu son auto
nomie. Dans la cité clisthénienne, « la religion est profondément politisée, inscrite dans les
coordonnées d'un espace et d'un temps abstraits » (p. 146) ; dans la cité idéale de Platon,
« parfaite antithèse » (sous certains rapports) de la cité classique, l'espace et le temps civ
iques sont le reflet de l'ordre sidéral. Une démonstration aussi magistrale fait douter que
l'utopie du géomètre de l'Académie puisse se comprendre autrement que par référence à la
polis géométrique de Clisthène dont elle est, comme diraient les géomètres, l'image symét
rique et inverse.
Pierre Bourdieu

Le Gérant : Louis Velay.

IMPRIMERIE NATIONALE 64 0645 O 67 092 2


DÉPÔT LÉGAL 4e TRIMESTRE 1964