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4 2 1 Le raisonnement d’un
itinéraire technique
À partir d’une contribution de C. Fovet-Rabot (CIRAD)

DÉFINITION ET CARACTÉRISTIQUES
La définition de l’itinéraire technique est simple1 : c’est la suite logique et ordonnée
de techniques appliquées à une culture. Autrement dit, c’est l’ensemble des techniques
combinées pour conduire une culture, y compris le choix de la variété, en vue d’at-
teindre des objectifs divers, accompagné des raisons qui justifient ces choix.

● La cohérence de l’itinéraire technique


L’itinéraire technique est une conduite cohérente de la culture, tout au long de son
cycle de végétation, dans un milieu naturel et social donné. Ceci signifie, en particu-
lier, que :
> toutes les opérations sont interdépendantes. La réalisation d’une opération dépend de ce
qui s’est passé auparavant. Elle va elle-même influencer le choix et la réalisation des
opérations suivantes. La conduite de la culture n’est donc pas une juxtaposition
d’opérations regroupées dans différentes rubriques sans lien entre elles : travail du
sol, semis, fertilisation, protection… Il faut gérer un ensemble d’interactions entre
techniques culturales, milieu et peuplement végétal et prendre simultanément en
considération un ensemble de risques ;
> les opérations sont décidées par un agriculteur. Celui-ci effectue des choix selon des cri-
tères et des contraintes techniques, économiques et sociales. « La pratique d’un itiné-
raire technique correspond à la mobilisation de moyens (matériels, intrants), à la fourniture
de travail humain (manuel, intellectuel) et à la poursuite d’un objectif de production donné
(qualité et quantité) »2

1 SEBILLOTTE M., 1978. Itinéraires techniques et évolution de la pensée agronomique. C.R. Acad. Agric. Fr., 64 (11) : 906-914.
SEBILLOTE M., 1990. Système de culture, un concept opératoire pour les agronomes. In Les systèmes de culture, L. COMBE et D.
PICARD éditeurs. INRA, Paris, p. 165-196.
2 CAPILLON A., CANEILL J., 1987. Du champ cultivé aux unités de production : un itinéraire obligé pour l’agronome. Cah. Sci. Hum.
23 (3-4) 1987, p. 409-420.

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● Adapter les itinéraires au fonctionnement de l’exploitation


Les itinéraires techniques sont indissociables du fonctionnement de l’exploitation
agricole. Ils entrent dans la constitution des systèmes de culture3 et ils sont mis en
œuvre dans le cadre d’exploitations agricoles, dans un contexte socio-économique
donné.
Tout d’abord, il existe des interactions entre les conduites techniques des cultures et
les successions culturales, elles-mêmes liées à des types de parcelles : il ne faut pas
oublier qu’une même culture peut être conduite de différentes façons dans une même
exploitation agricole.
Les itinéraires techniques pratiqués par les agriculteurs dépendent de leurs objectifs
de production et de leurs connaissances techniques, qui influent sur la répartition de
leurs moyens de production entre les différentes activités de l’exploitation. Les itiné-
raires techniques sont ainsi indissociables du fonctionnement de l’exploitation agri-
cole.
Enfin, les itinéraires techniques peuvent être dépendants de niveaux plus englobants.
C’est le cas, par exemple, lorsqu’un moyen de production est géré collectivement (eau
dans les périmètres irrigués), ou lorsqu’un cahier des charges est fourni par une entre-
prise qui passe contrat avec l’agriculteur.

L’ÉLABORATION DES ITINÉRAIRES TECHNIQUES


L’agronome doit prendre en compte le contexte agricole et l’intégrer au raisonnement
des techniques. Il y a peu, les sociétés de développement demandaient à l’agronome
de proposer des solutions permettant d’atteindre un rendement maximal. Pour cela,
on supposait qu’il n’existait qu’une seule combinaison de techniques.
Aujourd’hui, différents éléments ont modifié cette demande. Le progrès technolo-
gique met à la disposition des agriculteurs de nombreux équipements, produits phy-
tosanitaires, variétés. Cela permet d’envisager, pour arriver au même résultat, de
nombreuses combinaisons. Les conditions sociales et économiques de la production
ont évolué et les intérêts des producteurs également. De ce fait, l’agronome oriente de
plus en plus son conseil vers plusieurs gammes d’itinéraires techniques, liés à diffé-
rents niveaux de production. En outre, ces recommandations ne doivent pas viser le
rendement comme seul critère de choix. En effet, l’agriculteur s’intéresse à d’autres
facteurs de décision comme le revenu moyen à l’hectare, la marge brute, la producti-
vité du travail, voire l’impact sur l’environnement. Les références fournies par l’agro-
nome doivent donc concerner l’ensemble de la conduite de la culture et être cohé-
rentes avec l’ensemble du système technique de production.

3 Système de culture : ensemble des modalités techniques mises en œuvre sur des parcelles traitées de manière identique.
Chaque système de culture se caractérise par : la nature des cultures et leur ordre de succession ; les itinéraires techniques
appliqués à ces différentes cultures.

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L’appui que peut prodiguer efficacement un agronome de terrain a été bien décrit4 :
« La tâche de l’agronome est d’observer et d’analyser des pratiques agricoles dans le but de
proposer des solutions techniques compatibles avec les moyens disponibles (humains, matériels,
financiers) et conformes aux objectifs des producteurs. (…) On peut penser qu’en associant des
approches à plusieurs niveaux (parcelle, exploitation, région), il est possible d’expliciter l’emploi
des techniques par les agriculteurs et de proposer des références adaptées. (…) L’agronome peut
soit proposer plusieurs voies pour un même niveau de rendement, soit définir l’objectif de rende-
ment le mieux adapté aux ressources que l’agriculteur peut mettre en œuvre ».

QUATRE EXEMPLES DE TERRAIN


Les quatre cas de terrain suivants permettent de comprendre comment les agricul-
teurs pratiquent l’itinéraire technique et comment l’agronome peut intervenir.
> Le premier exemple illustre la cohérence de l’itinéraire technique : il montre que
l’introduction d’une opération, comme l’emploi d’un herbicide, influe sur toute la
suite de l’itinéraire technique.
> Le deuxième exemple, qui relate la manière de cultiver du riz irrigué le long du
fleuve Sénégal, montre que des choix différents faits par les agriculteurs répondent
à des logiques fortes, liées à la structure de leurs exploitations et à leurs objectifs de
production.
> Les troisième et quatrième exemples illustrent le passage de la réflexion sur la
modification des itinéraires techniques d’une culture à la réflexion sur la modifica-
tion des systèmes de culture dans leur ensemble. Le troisième exemple, sur les tech-
niques de travail du sol simplifiées au nord du Cameroun, explique comment une
innovation technique, qui modifie la conduite d’une culture, a des conséquences
qui vont au delà de l’exploitation, jusqu’à la gestion collective des ressources natu-
relles régionales. Dans le quatrième exemple, en Côte d’Ivoire, agriculteurs et agro-
nomes cherchent à s’adapter à une contrainte climatique : les propositions sont très
diverses. Certaines aboutissent au changement des systèmes de culture et concou-
rent à modifier totalement la gestion des moyens de l’exploitation.

● Introduction d’un herbicide et modification de l’itinéraire technique


Il arrive que les agriculteurs des zones cotonnières posent la question suivante, dérou-
tante au premier abord : pourquoi l’herbicide gêne-t-il la pénétration de l’eau dans le
sol ? C’est un raisonnement en termes d’itinéraire technique qui va permettre d’y
répondre.
L’herbicide de pré-levée est épandu, en culture cotonnière pluviale, sur sol nu et
humide en même temps que le semis (cf. chapitre 435). Sa durée d’action est de
l’ordre de six semaines : la couche de sol superficielle traitée (1 à 2 cm d’épaisseur) ne
doit pas être perturbée pendant cette période. Ce sol nu, sous l’effet des premières
pluies, peut prendre un aspect lissé en formant une croûte qui favorise le ruisselle-
ment. Une parcelle voisine, travaillée en sarclage mécanique, n’aura pas cet état de
surface lissé : l’eau y pénètre mieux parce que la formation de la croûte est perturbée

4 CAPILLON A., CANEILL J., 1987. Op. cité. CCAPILLON A., FLEURY A., 1986. Conception d’itinéraires techniques
respectant la diversité des exploitations agricoles : les enseignements d’un essai. BTI 408, p. 281-294.

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par les travaux mécaniques. Il ne s’agit donc pas d’une action directe de l’herbicide
sur le sol mais de la conséquence des conditions de son efficacité. Cette observation
amène à réfléchir aux conséquences de l’emploi d’un herbicide de pré-levée sur les
autres éléments de l’itinéraire technique.

● Incompatibilité entre un herbicide de pré-levée et l’apport précoce d’urée


En premier lieu, l’utilisation d’un herbicide de pré-levée exclut l’apport précoce de
l’urée (30 jours après le semis) puisque cette opération culturale, en perturbant la
couche superficielle du sol, annule l’effet de l’herbicide. Que faire si l’on souhaite
maintenir le premier apport d’urée ? Plusieurs solutions sont envisageables :
> avec un herbicide de pré-levée : préparation du sol, semis et épandage d’un herbi-
cide de pré-levée peu persistant (30 jours, par exemple le diuron), apport de l’urée
vers 30 jours puis sarclo-buttage pour éliminer les mauvaises herbes qui commen-
cent à pousser ;
> sans herbicide de pré-levée : préparation du sol comportant le labour5, semis, pre-
mier sarclage vers 15 jours, urée à 30 jours enfoui superficiellement, sarclo-buttage
vers 45 jours. Dans ce cas, la maîtrise des mauvaises herbes est assujettie à un tra-
vail du sol de préparation et d’entretien régulier.
On voit que l’introduction d’un herbicide de pré-levée modifie à la fois les décisions
de travail du sol et de fertilisation et peut constituer une contrainte supplémentaire
quant au calendrier agricole.

● Herbicide de pré-levée et techniques anti-érosives


En deuxième lieu, l’emploi de l’herbicide de pré-levée peut accroître le risque d’éro-
sion hydrique : dans certaines écologies tropicales, selon la situation des parcelles,
a-t-on intérêt à laisser un sol nu en début de culture ? Ne faut-il pas imaginer d’autres
moyens qui permettraient à la fois de protéger le sol de l’agression des pluies et de lut-
ter contre les mauvaises herbes ? Les techniques simplifiées de travail du sol, l’emploi
des herbicides totaux, la pratique de couvertures végétales sous la culture sont des
solutions dont la mise en œuvre est plus ou moins facile selon le milieu naturel, la
structure de l’exploitation agricole et les conditions socio-économiques.

● Comprendre la diversité des itinéraires techniques


Le cas proposé a été étudié par des agronomes dans les années quatre-vingt6. Il reste
d’actualité et permet de comprendre jusqu’où peut aller la réflexion sur l’itinéraire
technique et son intégration au sein de l’exploitation agricole.
Dans un périmètre irrigué du fleuve Sénégal, cultivé en monoculture de riz, les agri-
culteurs pratiquent deux types d’itinéraires techniques fondés sur deux modes d’im-
plantation de la culture (cf. tableau 1) :

5 Son premier rôle étant de nettoyer la parcelle des adventices.


6 BONNEFOND P., CANEILL J., 1981. Systèmes de culture et unités de production sur la rive gauche du fleuve Sénégal. Et. Scient., déc.
1981, p. 15-36.

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> dans le premier cas (pépinière puis repiquage), le début de campagne se caractérise par
une grande mobilisation de main-d’œuvre pour l’opération de repiquage des
plants. Cette technique permet une installation du peuplement rapide et
régulière, qui limite les risques d’enherbement7. Les apports d’engrais peuvent
dans ces conditions être prévus en fonction des stades de développement du riz,
donc selon les besoins. Avec peu de mauvaises herbes et un apport fractionné des
engrais aux périodes adaptées, on observe le plus souvent des productions élevées ;
> dans le deuxième cas, le semis à la volée de graines prégermées implique peu de tra-
vail. En revanche, la structure du peuplement est irrégulière et la levée peu homo-
gène. Les mauvaises herbes se développent en même temps que le riz : le risque
d’infestation est important. Le désherbage manuel nécessite donc beaucoup de
temps et de travail : il est impossible de désherber la parcelle correctement et rapi-
dement. Les apports d’engrais sont retardés tant que la parcelle n’est pas propre,
voire réduits. Finalement, c’est l’incapacité à lutter efficacement contre les mau-
vaises herbes qui compromet la suite des opérations culturales. On observe des pro-
ductions en général bien inférieures à celles obtenues avec le premier itinéraire
technique.

Tableau 1. Itinéraires techniques, besoin en main d’œuvre, effets agronomiques (périmètre de Guédé, fleuve Sénégal)

Itinéraire technique 1 : implantation méticuleuse Itinéraire technique 2 : implantation rapide

Implantation de la culture Technique : Technique :


Semis en pépinière Semis à la volée de graines prégermées
Repiquage en ligne à 30 jours dans une lame d’eau
Conséquences : Conséquences :
Temps de travail élevé et forte pénibilité Temps de travail très faible
Enherbement limité si la lame d’eau est maintenue Risque élevé d’enherbement (les adventices
Désherbage facile du fait des lignes (repiquage se développant en même temps que le riz)
au cordeau) Désherbage difficile (pas de ligne ;
peuplement irrégulier)
Fertilisation : engrais Dates d’épandage fixée en fonction Dates d’épandage non prévisibles, à établir
en épandages manuels du stade du riz en fonction de l’état de salissement de la
fractionnés parcelle (le but étant d’éviter la consommation
de l’engrais par les mauvaises herbes).
Récolte et battage manuels – L’hétérogénéité du peuplement et la
présence de mauvaises herbes peuvent
avoir des conséquences néfastes sur la
facilité et la qualité de la récolte et du
battage.

7 Avance de la culture sur les adventices, maintien d’une lame d’eau réduisant la germination ou la levée des graines de
mauvaises herbes.

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Pourquoi les agriculteurs de ce périmètre irrigué n’appliquent-ils pas tous le premier


itinéraire ? En fait, le choix de l’un ou de l’autre dépend de la disponibilité en moyens
financiers et en main-d’œuvre au sein de l’unité de production :
> ceux qui ont soit un nombre important d’actifs agricoles, soit l’argent pour embau-
cher des salariés en début de campagne, choisissent le repiquage ;
> ceux qui ont peu d’actifs agricoles ou peu d’argent disponible sèment leurs par-
celles à la volée ;
> d’autres combinent les deux techniques selon les moyens disponibles.
Que faire pour améliorer ces conditions de production ? L’emploi d’herbicides pallie-
rait le manque de main-d’œuvre et l’étalement dans le temps du désherbage, et per-
mettrait ainsi de mieux valoriser les engrais. Cette solution trouverait sa pleine justifi-
cation chez les agriculteurs qui sèment la totalité ou une grande part de leurs parcelles
à la volée. Mais deux difficultés sont prévisibles en regard du risque pris par l’agri-
culteur :
> le financement des produits et du matériel d’épandage ;
> la maîtrise technique : choix des doses et des dates d’application.
Pour avoir une chance d’être tentée par ces agriculteurs, cette proposition implique-
rait obligatoirement de mettre en place un crédit de campagne supplémentaire et un
conseil agricole efficace. Les riziculteurs qui ont une main-d’œuvre familiale nom-
breuse pourraient ne pas vouloir investir dans une technique qui n’a pas d’application
dans un autre système de culture. En revanche, ceux qui embauchent des salariés au
repiquage pourraient y être favorables : ils ont l’argent nécessaire, ils sont ouverts vers
l’extérieur, ils ont l’habitude de piloter des chantiers et ont pour objectif des produc-
tions élevées. Toutefois, cela les obligerait à remettre en cause leurs habitudes tech-
niques : ils y voient tout au plus un intérêt dans le cas de pénurie de main d’œuvre ou
d’un accès à davantage de surface.
Si l’agronome trouve évident de proposer l’emploi d’un herbicide, l’introduction de
cette technique dans la pratique des agriculteurs est loin d’être possible, parce qu’elle
est incompatible avec les moyens disponibles sur certaines exploitations agricoles et
n’est pas conforme aux intérêts d’autres exploitations. Ce sont des raisons socio-éco-
nomiques, simples mais pas forcément évidentes : technique liée à la seule riziculture,
organisation du travail des actifs, disponibilités financières.
Il ne suffit donc pas à l’agronome d’identifier les techniques, il doit relativiser son
jugement en cherchant à comprendre pourquoi elles sont appliquées d’une certaine
manière. En d’autres termes, il lui faut remonter de la parcelle cultivée jusqu’à l’ex-
ploitation agricole pour comprendre les pratiques de l’agriculteur. Cette compréhen-
sion lui permet ensuite de proposer des solutions réalistes.

● Interpréter la variabilité et l’évolution des itinéraires techniques


Au nord du Cameroun, certains agriculteurs pratiquent le semis direct sans prépara-
tion du sol pour le cotonnier, contrairement aux préconisations techniques régionales.
Des agronomes ont cherché à comprendre leurs motivations et ont affiné les proposi-
tions techniques dans ce sens8. Les paysans disposent d’un nombre limité de jours de

8 DUGUÉ P., GUYOTTE K., 1996. Semis direct et désherbage chimique en zone cotonnière du Cameroun. Agriculture et développe-
ment 1, p. 3-15.

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travail aux mois de mai et juin pour mettre en place les cultures (cotonnier, maïs, sor-
gho, arachide) et pour commencer les premiers sarclages : il y a chevauchement entre
le premier sarclage de l’arachide et du sorgho et les préparations du sol et semis du
cotonnier et du maïs. De ce fait, la surface labourée et semée par type de culture varie
avec la distribution des pluies en début de saison agricole et selon les objectifs et les
moyens de production : disponibilité en attelages, en charrues et en main-d’œuvre. La
culture cotonnière revêt dans cette région une importance toute particulière puisque
c’est une culture de rente, dont la production est gérée et traitée par la SODECOTON,
société nationale de développement. Cultiver le cotonnier assure un revenu et permet
d’accéder à la fourniture d’intrants à crédit.

● Les options techniques pour l’implantation du cotonnier


La première option est la préparation classique : labour en culture attelée ou houage
manuel9 ou, à l’extrême, quand le retard se fait sentir, un semis sans préparation du
sol ni emploi d’herbicide. Le semis est toujours manuel, à l’aide d’une daba.
La deuxième option est le semis sans préparation du sol avec désherbage chimique :
entre le 10 et le 20 mai (au moins deux semaines avant la date de semis souhaitée),
épandage de paraquat (herbicide total de contact10) sur jeunes adventices, sauf si le
couvert est faible. Ensuite, au moment du semis, deuxième épandage de paraquat +
diuron (herbicide de pré-levée) sur sol humide. Les agriculteurs maîtrisent assez bien
l’application des herbicides en culture cotonnière.
La troisième option est intermédiaire, c’est un travail à la dent sur la ligne de semis
avec désherbage chimique : mêmes recommandations de désherbage que l’option pré-
cédente. Le jour du semis, la ligne est marquée à l’aide d’une dent de canadien mon-
tée sur un corps sarcleur, qui pénètre à 10-15 cm de profondeur, ou alors à la main
avec la houe.

Tableau 2. Temps de travaux, en heures par hectare, pour l’implantation du cotonnier

Technique d’implantation 1er herbicide Travail du sol Semis 2ème herbicide Total heures/ha

Labour bovin - 39 56 - 95
Labour asin - 66 60 - 126
Houage manuel - 120 52 - 172
Semis direct 3 - 60 3 66
Dent traction bovine 3 12 32 3 50
Dent traction asine 3 21 36 3 63
Houage manuel sur la ligne 3 64 44 3 114

L’observation des temps de travaux (cf. tableau 2) montre que l’option intermédiaire
est la plus rapide pour la culture attelée, suivie de près par le semis direct : le traçage
de la ligne de semis permet en fait d’éviter la pose du cordeau pour semer ensuite à
la main. D’un point de vue agronomique, les productions obtenues après labour et
semis direct sont équivalentes, celles permises par le travail à la dent sur la ligne de
semis montrant un léger avantage : l’enracinement pivotant du cotonnier est favorisé.

9 De moins en moins pratiqué.


10 Cf. Définition au chapitre 435.

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Sur le plan économique, le coût de l’herbicide total vient s’ajouter aux charges mais
induit une moindre mobilisation des attelages et un gain de temps, qui permettent de
se consacrer à bon escient aux autres cultures (vivrières et vente locale), dont la pro-
duction augmente.

● Les facteurs du choix d’une option technique


La décision dépend de l’installation de la saison des pluies et du niveau d’équipement.
Lorsque les premières pluies sont faibles, les travaux, quel que soit le niveau d’équi-
pement, prennent du retard. Les resemis de sorgho et d’arachide sont fréquents jus-
qu’au début du mois de juin, ce qui reporte les semis de maïs et de cotonnier : ceux-
ci s’achèvent alors au cours du mois de juillet. Si ces retards ont des effets minimes
pour le maïs11, ils sont très pénalisants pour la production cotonnière. Ce retard est
d’ailleurs chronique dans les exploitations peu équipées, quelles que soient les condi-
tions climatiques. En culture manuelle, comme en culture attelée, le semis direct du
cotonnier, ou le travail à la dent sur la ligne de semis, sont particulièrement appro-
priés et auront des effets positifs sur l’ensemble de la campagne agricole.
Si la saison des pluies s’installe normalement, dès le mois d’avril, la préparation clas-
sique des parcelles est réalisable à temps pour les exploitations correctement équipées.
La décision dépend de fait du niveau d’équipement. L’agriculteur travaillant à la main
aura intérêt à opter pour le semis direct pour deux raisons : la location d’un attelage
revient plus cher que l’herbicide et elle ne bénéficie pas d’un crédit ; le houage
manuel, long et pénible, va immanquablement entraîner des retards. Pour les exploi-
tations en culture attelée, le choix concerne tout ou partie de la sole cotonnière et il
dépend de l’organisation du calendrier cultural en fonction de l’assolement prévu.
Pour un début des pluies précoce, les exploitations en culture attelée préfèreront
labourer, pour deux raisons : les opérations d’installation des cultures peuvent com-
mencer plus tôt et le semis direct devient onéreux car il implique au moins deux trai-
tements herbicides préalables pour éliminer une végétation adventice exubérante. Les
exploitations en culture manuelle ont en revanche tout intérêt à pratiquer le semis
direct pour faire face ensuite au surcroît de travail au moment des premiers sarclages.

● Implantation rapide du cotonnier et ressources naturelles


Dans les parcelles de cotonnier implantées sans préparation du sol, le ruissellement est
moindre, grâce au mulch d’adventices pouvant atteindre 500 kg/ha de matière orga-
nique sèche. On pourrait laisser pousser davantage les mauvaises herbes avant l’ap-
plication de l’herbicide, mais le paraquat n’est plus assez efficace et il faudrait employer
un produit systémique comme le glyphosate. Cet itinéraire technique permettrait
d’imaginer un système de culture alternant, par exemple, le maïs après labour et le
cotonnier sur mulch (paillis) ou alors de s’orienter vers un système fondé sur le non tra-
vail du sol et sur l’installation de couvertures végétales sous culture.
La rapidité d’exécution que procure l’implantation simplifiée du cotonnier est égale-
ment favorable à l’accroissement des superficies cultivées. Or, dans certaines zones du
nord du Cameroun, la stratégie d’extension des surfaces est forte. Cela se ferait alors

11 À condition de disposer pour la circonstance de variétés précoces.

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au détriment des jachères et des espaces défrichables, avec des effets préjudiciables à
long terme sur la reproductibilité de ces systèmes de culture à l’échelle des territoires
villageois.

● De la modification de l’itinéraire technique au changement de système


de culture
Les semis de cotonnier en Côte d’Ivoire se font de préférence les 15 premiers jours
du mois de juin. Dans le nord du pays, où la saison sèche s’étend d’octobre à mai, la
culture peut être semée sans difficulté car les mauvaises herbes sont facilement
détruites par une préparation classique : labour ou façons superficielles. En revanche,
en zone centre, les pluies commencent en février, elles s’intensifient de façon aléatoire
entre mars et mai en une petite saison des pluies avant la véritable saison pluvieuse
qui constitue aussi la principale saison de culture. Ces pluies de début d’année provo-
quent le développement d’une végétation adventice exubérante en dehors de la prin-
cipale période cultivée : au mois de mai, l’agriculteur se trouve devant une parcelle
envahie par une masse végétale énorme, atteignant parfois 3 m de haut : c’est le cas
avec Rottboellia cochinchinensis. Il ne s’agit plus d’une simple préparation avant semis.
En terme d’itinéraire technique, on peut imaginer les possibilités suivantes :
> au milieu du mois de mai, l’agriculteur défriche ses parcelles ; les contraintes ne sont
pas des moindres (étalement dans le temps, main-d’œuvre disponible, pénibilité) ;
> dès le mois de mars, l’agriculteur maintient sa parcelle propre en détruisant l’en-
herbement soit par des travaux mécaniques légers (quatre passages entre mars et
juin) soit par un désherbage chimique (deux passages d’herbicide total à dose
modérée, comme le paraquat ou le glyphosate).
Ces deux solutions, qui mobilisent des moyens mécaniques ou financiers, ne sont pas
les seules pour pallier l’enherbement. D’autres possibilités existent :
> les agriculteurs du centre de la Côte d’Ivoire font souvent une avant-culture qui
permet d’entretenir la parcelle. Semée en mars (arachide, maïs…), elle est récoltée
avant le semis de la culture principale. Toutefois, le caractère aléatoire de la petite
saison des pluies rend cette production souvent faible ;
> dans ce type de zone tropicale humide, des agronomes et des agriculteurs ont mis
au point des systèmes avec implantation de couvertures végétales permanentes sous
culture. Au centre de la Côte d’Ivoire, la petite saison des pluies peut être occupée,
outre par l’avant-culture récoltable, par une plante qui couvre le sol tout au long
de l’année. Elle peut être semée chaque année pour constituer un mulch dans
lequel sera installée la culture. Elle peut également être semée une fois pour toute
(plante vivace) en un couvert permanent vivant dont le développement est géré en
fonction des cultures principales par rabattage ou emploi d’herbicide : c’est par
exemple possible avec la légumineuse Pueraria phaseoloides. Ces itinéraires tech-
niques vont au delà des techniques culturales simplifiées puisque le travail du
sol n’a plus lieu et qu’une végétation choisie en plus de la culture est introduite : ils
induisent l’organisation de nouveaux systèmes de culture, dits sous couverture
végétale permanente du sol.

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L’IMPORTANT, C’EST LA COHÉRENCE


Le mot clé du raisonnement de l’itinéraire technique est la cohérence. Agronome ou
agriculteur, dès que nous souhaitons modifier un élément des opérations culturales, il
nous faut penser aux conséquences que ce changement aura en amont, c’est-à-dire
avant, dans la suite chronologique des opérations, et en aval, c’est-à-dire après. Ces
conséquences s’entendent bien sûr au niveau de la parcelle mais aussi au niveau du
système de culture. Cela signifie aussi qu’elles ont forcément des répercussions sur la
gestion de l’exploitation agricole, selon des points de vue très divers : temps, connais-
sance, main-d’œuvre, ressources financières, matériel, intérêts de l’agriculteur...
Une nouveauté technologique, si attrayante soit-elle, ne constitue pas forcément un
progrès pour l’agriculteur. À cet égard, l’étude des questions techniques abordées pro-
duction par production doit toujours être replacée dans le cadre des systèmes de cul-
ture et de production.

Bibliographie
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d’Ivoire : quels nouveaux systèmes de culture ? Agriculture et développement 21, p. 4-70.
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