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TEXTES À L’APPUI

série sociologie
dominique monjardet

notes inédites sur


les choses policières,
1999-2006
suivi de
le sociologue, la politique et la police
sous la direction d’antoinette chauvenet
et frédéric ocqueteau

préface de pierre joxe

ouvrage publié avec le soutien


du centre d’études et de recherches de science
administrative (CERSA) et du CNRS

ÉDITIONS LA DÉCOUVERTE
9 bis, rue abel-hovelacque
PARIS XIIIe
2008
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ISBN 978-2-7071-5455-2
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dite sans autorisation de l’éditeur.

© Éditions La Découverte, Paris, 2008.


Préface

Alma mater

par Pierre Joxe,


ancien ministre de l’Intérieur

« Alma mater », pour désigner l’Université, est une expres-


sion ambiguë car l’adjectif almus signifie aussi bien nourri-
cier, ou nourrissant – en latin classique – que vénérable chez
Justinien où « Alma Urbs » désigne l’Auguste Ville, celle de
Constantin… « Alma mater », l’université auguste et nourri-
cière, c’est bien celle qui peut éduquer la jeunesse mais aussi
alimenter l’action politique en réflexions et en analyses aptes à
guider les décisions ou du moins à éclairer les décideurs.
Disciple de Confucius ? Le 14 mai 2002, Dominique Mon-
jardet, intellectuel proche de l’action, écrit dans son journal :
« Il n’y a pas de police facile. Si la police était facile, il n’y
aurait pas besoin de police… » Plutôt qu’un lettré chinois cise-
lant des aphorismes, Monjardet me rappelle mes maîtres à l’uni-
versité. Ceux qui m’ont enseigné un peu d’histoire.
Bien qu’il ait commencé à étudier la sociologie industrielle
dans le sillage d’Alain Touraine aux Hautes Études, ce sont
quelques expressions latines qui me viennent à l’esprit en reli-
sant ou découvrant les écrits de Dominique Monjardet.
Sans doute parce qu’à l’époque où j’étais étudiant, on nous
nourrissait – voire gavait – de droit romain et de ces adages
qui ont traversé les siècles. Souvent tirés de Cicéron, comme
« cedant arma togae » – affirmant que la force des armes doit
être soumise à la loi – ou encore « summum jus, summa
injuria » – ainsi traduit par Montesquieu : « L’extrême justice
est injustice », et ainsi commentée : « La justice consiste à
mesurer la peine à la faute eu égard aux considérations raison-
nables (qui doivent) tempérer la rigueur de la loi »…

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notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

« Dura lex, sed lex », affirme pourtant l’adage antagonique


dans ce débat sans fin sur le droit et la force, sur le juste et
l’injuste… C’est une longue tradition philosophique qui irrigue
et nourrit notre droit depuis ses sources antiques jusqu’aux pen-
seurs contemporains. Alors me vient à l’esprit, songeant tou-
jours à Monjardet, et à son rôle d’intellectuel engagé au service
de l’action, la curieuse expression « Alma mater ». Car l’action
politique ne peut se passer de sciences sociales.
Ce sont longtemps les sciences juridiques qui ont servi de
bagage unique et suffisant aux clercs affectés au pouvoir. Puis
les sciences économiques – tard venues dans le panorama des
politiques – ont progressé, de Adam Smith à Keynes en pas-
sant par Marx, et prétendu éclairer l’action. On en connaît les
limites… La sociologie, quant à elle, est la dernière arrivée dans
le champ politique : logement, santé, formation, urbanisme,
transport, presque toutes les politiques publiques ont commencé
à s’inspirer de la recherche en sciences sociales dès le début
du XXe siècle. Mais, parmi toutes les politiques publiques, c’est
celle du « policing » qui est demeurée le plus longtemps (en
France) à l’écart de la recherche, de la réflexion et de la
théorisation.
On se souvient qu’en février 2003, le ministre Sarkozy de
passage à Toulouse s’en était pris à la « police de proximité »
en mettant publiquement en cause le commissaire Jean-Pierre
Havrin par une démarche insolite et même sans précédent. Le
ministre de l’Intérieur avait brutalement attaqué ce remarquable
serviteur de l’État de droit en déclarant sous le regard stupéfait
des autres fonctionnaires de police et en présence des caméras
de télévision spécialement convoquées à cette fin : « La police
est là pour arrêter les délinquants, pas pour faire du social. »
Quatre ans plus tard, on sait comment a évolué la politique de
sécurité, bien qu’on ne sache pas encore comment elle va à nou-
veau évoluer dans les années qui viennent. On sait pourtant
déjà que le travail irremplaçable des sociologues – tous plus ou
moins élèves ou héritiers de Dominique Monjardet – sera la clé
du progrès dans ce domaine.
Lorsque j’avais créé l’Institut des hautes études de la sécu-
rité intérieure (IHESI) il y a vingt ans, je m’étais évidemment
inspiré des exemples étrangers, en particulier canadien et scan-
dinaves. J’avais aussi bénéficié de l’expérience et du discerne-
ment de Jean-Marc Erbès qui a tant fait dès l’arrivée de Gaston
Defferre au ministère de l’Intérieur, puis avec moi-même pour

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préface

repenser et refonder la formation des fonctionnaires de la police


nationale.
Mais c’est avec la pensée et le travail originaux de Domi-
nique Monjardet et de ceux qui signent les pages suivantes que
la réflexion sur la politique de sécurité a acquis une profon-
deur et même une épaisseur qu’un travail scientifique peut seul
assurer. Je sais ce qu’il a apporté à la Police nationale, au minis-
tère de l’Intérieur et à l’IHESI auprès de J.-M. Erbès qui s’en
explique dans les pages suivantes.
Certes, bien d’autres contributions de la sociologie et de la
science politique seront nécessaires pour progresser dans la
définition des politiques sociales, des politiques publiques
répondant aux dimensions nouvelles de la vie urbaine.
Récemment, plusieurs ouvrages ont exploré les liens entre
la ségrégation urbaine et les conduites déviantes qui peuvent
tourner vers la délinquance et la criminalité.
D’autres études prolongent la réflexion sur ces nouvelles
classes dangereuses comme faisant écho au célèbre ouvrage de
Louis Chevalier Classes laborieuses, classes dangereuses
quand il enseignait au Collège de France.
Ces études nous conduisent aux frontières de la science éco-
nomique qui s’efforce d’étudier l’économie parallèle, l’éco-
nomie souterraine, le « bizness » évoqué par le sociologue
Gérard Mauger.
Nous ne savons pas encore ni ce que les intellectuels vont
produire ni ce que les politiques vont en faire, mais nous savons
déjà – et nous lui rendons hommage – qu’un homme comme
Dominique Monjardet aura représenté ce qu’il y a de plus
fécond, de plus fertile, de plus nourrissant dans notre « Alma
mater ».

Paris, le 18 avril 2007


Avant-propos

Autour de l’œuvre de Dominique Monjardet

par Antoinette Chauvenet


et Frédéric Ocqueteau

Dominique Monjardet est décédé le 24 mars 2006 à l’âge de


63 ans. Il était entré au CNRS comme attaché de recherche le
1er octobre 1968, à l’âge de 26 ans. Il a été nommé directeur de
recherche le 1er octobre 1986. Tous ses rapporteurs au Comité
national ont souligné ses qualités et compétences. Ils ont mis en
lumière la position exceptionnelle qu’il avait acquise au sein de
la sociologie française. Il fut l’un des premiers à explorer, en
tant que sociologue, l’univers complexe de l’institution poli-
cière en France. Ses capacités d’analyse et de théorisation l’ont
amené à fournir un apport remarquable à la sociologie des pro-
fessions, mais aussi à l’analyse des politiques publiques.
La maladie ne l’avait pas épargné ces dix dernières années.
Gravement touché en 1996-1997, en 2001-2002, puis
2003-2004, il avait repris ses recherches dès qu’il avait été en
mesure de le faire. Il n’a jamais diminué ses activités jusqu’au
dernier soir de janvier 2006 où il a brusquement quitté son labo-
ratoire, le CERSA (Centre d’études et de recherches de science
administrative), pour n’y plus jamais revenir.
Dans son dernier « rapport à deux ans » au CNRS (2004), on
peut lire ceci : « Au jour où ce rapport sera examiné – c’est-
à-dire au printemps 2006 –, il me restera deux ans d’activité
au CNRS. Je compte consacrer ce temps à la rédaction d’un
ouvrage de synthèse : Socialisation professionnelle des poli-
ciers, et je souhaite rassembler, en une publication unique, les
diverses contributions produites depuis une dizaine d’années sur
l’élaboration, l’évolution, la mise en œuvre des politiques

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notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

publiques, peut-être sous le titre : Peut-on moderniser la


police ? »
Un article posthume, consacré précisément à l’évaluation
d’une politique publique, celle de Nicolas Sarkozy au ministère
de l’Intérieur entre 2002 et 2004, est paru dans la revue Socio-
logie du travail en juillet 2006. Dominique Monjardet avait ras-
semblé des matériaux pour le compléter par un deuxième, à
la lumière du second passage de Nicolas Sarkozy au ministère
de l’Intérieur. Il avait également envisagé de se consacrer à la
synthèse des travaux qu’il avait capitalisés depuis une dizaine
d’années au Québec sur la « Police communautaire ».
Dominique Monjardet a, durant ses trente-huit ans de car-
rière au CNRS, beaucoup écrit. On trouvera dans la troisième
partie de cet ouvrage la teneur de sa bibliographie exhaustive.
Son œuvre est le fruit d’une carrière qui s’est développée alter-
nativement dans quatre laboratoires du CNRS, mais égale-
ment à l’IHESI (Institut des hautes études de la sécurité
intérieure), département de recherche du ministère de l’Inté-
rieur, et au Québec. Nous voudrions rappeler brièvement les
étapes de ce parcours.
À son entrée au CNRS, Dominique Monjardet fut affecté au
laboratoire de Sociologie industrielle, dirigé par Alain Tou-
raine, à l’École pratique des hautes études. Voici les termes
d’Alain Touraine dans sa lettre de recommandation au directeur
du CNRS, le 1er mars 1968 : « Son projet, élaboré au cours des
derniers mois, témoigne d’une maturité certaine, d’une capacité
d’aborder et d’analyser des problèmes de grande portée et d’une
idée claire des moyens à employer pour les étudier. […] Sa can-
didature me paraît de celles qui peuvent être considérées avec
le plus grand intérêt et j’ai la plus grande confiance dans l’intel-
ligence et dans l’efficacité de ce chercheur […] 1. »
De 1974 à 1990, il rejoint le Groupe de sociologie du tra-
vail, ER 127, dirigé par Claude Durand, localisé à l’université
de Paris-VII. Au cours de cette période, soit en 1979-1980, il
est mis à la disposition de l’Université de Montréal au Québec.
Il retournera pratiquement chaque année par la suite à l’UDM
(au Centre international de criminologie comparée). Il y a noué
des liens et des collaborations importantes.
De 1989 à 1991, il est mis à disposition du ministère de
l’Intérieur au titre de conseiller technique pour la recherche de

1. Dossier administratif de Dominique Monjardet, archives CNRS.

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avant-propos

Jean-Marc Erbès, directeur de l’IHESI. C’est également à cette


période (1er juin 1990) qu’il est affecté à l’URA « Travail et
mobilité », dirigée par Pierre Dubois, à l’Université de Paris-
X-Nanterre, où il restera jusqu’en 2001.
Le 1er septembre 2001, il rejoint le CERSA (Centre d’études
et de recherches de science administrative – UMR 7106 CNRS-
Paris-II), dirigé par Jacques Chevallier. Cette affectation,
comme il l’a expliqué lui-même dans sa demande de rattache-
ment, correspondait à une opportunité exceptionnelle à ses
yeux, car le CERSA a su créer en son sein un pôle spécialisé
dans le champ de la « police et sécurité » qui était le sien.
La carrière et l’œuvre de Dominique Monjardet se découpent
en deux périodes distinctes.
De son entrée au CNRS jusqu’au début des années 1980, il
a mené des recherches sur les ingénieurs-techniciens et les
cadres, l’entreprise industrielle, les relations entre la techno-
logie et l’organisation, et les classes moyennes. En résumé, il
s’est concentré sur des sujets classiques de la sociologie du tra-
vail qu’il a contribué à moderniser comme l’attestent deux
ouvrages écrits en collaboration avec Georges Benguigui, et de
très nombreux articles publiés notamment dans Sociologie du
travail. Trente ans plus tard, ses articles concernant les rapports
entre technologie et organisation et ses analyses portant sur les
couches moyennes demeurent des références fondatrices.
C’est sur ce socle et sur les démarches d’analyse de la socio-
logie du travail et des organisations que Dominique Monjardet
va s’appuyer pour mettre au point ce qu’il appelait lui-même
« sa seconde période », entamée en 1983, celle qui a fait de lui
le grand spécialiste de l’administration policière que l’on sait.
Dans ce champ, la démarche de Dominique Monjardet appa-
raît particulièrement originale car il a été l’un des premiers en
France à prendre la police comme objet d’étude et à la sou-
mettre aux méthodes d’analyse des sciences sociales. Simulta-
nément, il a légitimé une démarche de recherche auprès d’une
institution et d’une profession rétives à l’investigation externe.
Dominique Monjardet laisse un triple héritage dans les
domaines de connaissance de la police, de la délinquance et de
la sécurité :
— Il a effectué un travail avec l’administration concernée,
c’est-à-dire le ministère de l’Intérieur, pour stimuler la demande
de recherche, en valider et en valoriser les produits. L’institu-
tionnalisation de la recherche à l’IHESI, quand bien même

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notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

aurait-elle connu de nombreux aléas politiques, est liée à ses


initiatives, conjuguées avec celles d’autres acteurs dont on trou-
vera les plus significatifs au sein de la « table ronde » publiée
dans la deuxième partie de cet ouvrage. Dans le même temps, la
place prise par les sciences sociales dans les formations poli-
cières n’a cessé de croître. Il a joué un rôle de pionnier en
France en enseignant régulièrement dans différentes écoles ou
centres de formation de police. Il est également intervenu plus
ponctuellement en Catalogne, au Brésil et au Québec.
— Comme on le verra dans les témoignages de la deuxième
partie, il a favorisé la constitution d’un milieu de chercheurs en
sciences sociales sur la police. On peut ainsi rappeler le rôle
des séminaires et cours successifs sur l’institution policière
qu’il a animés avec divers chercheurs, dont René Lévy, Antoi-
nette Chauvenet, Pierre Favre et Frédéric Ocqueteau. Une visi-
bilité particulière a été conférée à ces travaux par des
publications dans des numéros spéciaux de revues, telles notam-
ment Déviance et Société, Sociologie du travail, Les Cahiers de
la sécurité intérieure et, tout dernièrement, en 2003, Cultures &
Conflits.
— Dominique Monjardet était un chercheur dans l’âme,
animé par la passion d’analyser, de comprendre, d’expliquer.
Il a continuellement su et voulu nourrir ses activités d’ensei-
gnement par des recherches personnelles. Il laisse un ouvrage
fondateur marquant une étape solide dans la connaissance de
l’institution policière : Ce que fait la police. Sociologie de la
force publique, aux Éditions La Découverte, en 1996, un
ouvrage qui sera traduit en portugais en 2003. Il a par ailleurs
réalisé une grande enquête, exceptionnelle sur le plan de la
méthodologie empirique, concernant le devenir d’une promo-
tion de gardiens de la paix entrés dans les écoles de police en
1992. À cette date, les élèves ont répondu à un questionnaire
fermé de 110 questions concernant leurs parcours, motivations
et attentes. Ce questionnement a été renouvelé à six reprises
(deux fois en 1992, puis en 1993, 1994, 1997 et 2002), comme
en témoigne ici Catherine Gorgeon. Les sciences sociales dis-
posent ainsi d’une cohorte de policiers de dix ans d’ancien-
neté dont a pu être analysée l’évolution, sous le triple ressort
de la formation, de l’influence des collègues et des affecta-
tions successives. Le rapport de la sixième phase a été remis au
commanditaire, l’IHESI, en 2004.

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avant-propos

On regrette amèrement que la publication synthétique envi-


sagée par Dominique Monjardet n’ait pas pu être réalisée. Il
aurait pu y faire une fois encore la preuve de son savoir-faire
méthodologique et de la rigueur de son raisonnement théorique.
Dans son dernier laboratoire, le CERSA, Dominique Mon-
jardet s’était acquis une place fondamentale. Il y avait retrouvé
des chercheurs travaillant sur les mêmes objets que lui et avec
lesquels il avait formé une équipe (Frédéric Ocqueteau et Anne
Wyvekens). Mais il participait également avec fidélité aux
autres séminaires et entreprises du CERSA, dont notamment
l’élaboration d’un ouvrage collectif publié en 2005 à La Décou-
verte : L’État à l’épreuve des sciences sociales. Ses interven-
tions caustiques, son aptitude à déceler les failles dans les
raisonnements présentés, son immense culture sociologique en
faisaient un merveilleux interlocuteur, partenaire et collègue.
Le 20 octobre 2006, le CNRS et le CERSA ont organisé une
journée de témoignages et de réflexions autour de ses apports
à la sociologie, à la science politique et à l’histoire, de ses enga-
gements et de sa pratique scientifique. Une table ronde animée
par Jean-Marc Erbès a révélé l’influence de Dominique Mon-
jardet auprès des acteurs du champ policier, tant dans les direc-
tions centrales que sur le terrain. Les actes de ce colloque
constituent la deuxième partie du présent ouvrage. Pour des
raisons éditoriales, nous n’avons pu retranscrire les discus-
sions et débats pourtant riches auxquels ont donné lieu les
interventions 2.
La première partie rassemble des notes inédites qui forment
le journal du chercheur durant les sept dernières années de sa

2. Au cours de ces débats sont intervenus : Georges Benguigui (directeur de


recherche au CNRS, « Travail et mobilités »), Lucie Tanguy (directrice de recherche au
CNRS, « Travail et mobilités »), Pierre Favre (professeur de science politique), Pierre
Joxe (ancien ministre), Benoît Reverdin (psychologue), Sylvain Monjardet (étudiant),
Philippe Madelin (journaliste), Jean-Marc Erbès (inspecteur général de l’Administra-
tion), Patrice Aubertel (chargé de projet au Plan Urbanisme Construction Architecture),
Amadeu Recassens (ex-directeur de la recherche à l’École de police de Barcelone), Phi-
lippe Lamy (conseiller à la mairie de Paris sur les questions de sécurité, ancien auditeur
de l’IHESI, promotion 1995), Gilles Sanson (inspecteur général de l’Administration),
Christian Mouhanna (sociologue, chargé de recherche au CNRS), François-Yves Bos-
cher (IGPN [Inspection générale de la police nationale]), Jean-Paul Brodeur (directeur
du CICC [Centre international de criminologie comparée]), Fabien Jobard (sociologue,
chargé de recherche au CNRS).
De nombreux témoignages de gratitude de policiers ont été lus par A. Chauvenet,
dont celui du commandant de police Philippe Pichon. La journée a été intégralement
filmée par le cinéaste Bernard Kleindienst. Le film sur DVD est consultable au centre
de documentation du CERSA, 10, rue Thénard, 75005 Paris.

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notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

vie (1999-2006). Quand nous avons procédé à l’inventaire de


ses archives, un dossier papier intitulé « Notes éparses » révéla
une cinquantaine de feuillets datés de 1998 à 2003. Intrigués par
cette découverte d’un journal inconnu, nous avons alors cherché
et retrouvé dans son ordinateur un fichier du même nom qui y
faisait suite (2003-2006).
Il nous a rapidement semblé que ces notes travaillées
devaient accéder au grand jour, car elles expliquent mieux que
tout les ressorts profonds de sa personnalité scientifique et de
son inspiration. S’il n’en a jamais parlé à quiconque, non seu-
lement elles constituèrent pour lui un ressourcement constant,
mais, le temps de la retraite venu, elles avaient peut-être aussi
une destination plus précise : celle d’un matériau pour l’écriture
de futurs mémoires. La lecture assidue des mémoires du duc
de Saint-Simon et d’innombrables mémoires de policiers fut,
chez lui, un réel plaisir et une source d’enrichissement et de
réflexion constante. Qui sait si Dominique Monjardet, profon-
dément attaché à cette forme ou à ce genre littéraire, n’était pas
en train d’écrire les siens au jour le jour ?
Nous avons décidé de respecter la chronologie de ses notes,
et de ne rien ajouter qui puisse en altérer le contenu (en dehors
de quelques noms anonymisés qui auraient pu paraître diffama-
toires) : l’appareil des notes infrapaginales que l’on a cru devoir
rajouter au texte, ainsi que les balises de son itinéraire insti-
tutionnel restent volontairement minimalistes. Ils s’efforcent
simplement d’éclairer des enjeux obscurs, dans la mesure où
une fréquentation et des discussions quotidiennes de col-
lègues, de 2002 à 2006, nous ont permis de les identifier. Mais
ces notes contribuaient surtout à la préparation des articles, rap-
ports et ouvrages que Dominique Monjardet peaufinait et
publiait régulièrement. La chronique des choses vues, vécues,
entendues et lues atteste un besoin évident d’ordonner ses
propres idées, de les confronter sans cesse à d’autres et d’enri-
chir la réflexion sur ses objets de prédilection.
On lira d’abord un journal vivant qui éclaire une œuvre tou-
jours en progression. Le ton de ces notes est souvent ironique,
parfois révolté. Et si la colère, non pas vertueuse mais simple-
ment citoyenne, était le véritable moteur ou le mobile intime
de l’investissement professionnel de ce sociologue pacifiste
encore trop mal connu du grand public ? Et si l’indignation face
aux errements du monde policier était la condition sine qua
non pour essayer de le raisonner pour qu’il fonctionne mieux,

14
avant-propos

c’est-à-dire plus démocratiquement ? Et si le travail d’objecti-


vation scientifique autour d’un « objet sale » pour le rendre un
peu plus propre était la clé du combat engagé sur tous les fronts
par ce sociologue atypique ?
Ce combat fut titanesque, mais surtout sisyphien. C’est préci-
sément du courage et de l’obstination qu’il exigeait dont le pré-
sent journal, qui n’en avait pas le nom, témoigne, avec parfois
les excès et les emportements de son auteur. Une certaine vio-
lence, oui, à commencer par celle qu’il exerça à l’égard de lui-
même pour continuer à penser ce qu’il croyait être juste, en
s’efforçant de n’être paralysé ni par le doute ni par la
démission.
Tout connaisseur des travaux de Dominique Monjardet a pu
apprécier une œuvre superbement maîtrisée, sans peut-être se
douter qu’elle n’était jamais que temporairement apaisée. Les
notes de ce journal, qui éclairent la genèse des travaux de sa
maturité intellectuelle, montrent la lourdeur du tribut payé par
une sensibilité à fleur de peau. Une sensibilité qu’il sut tem-
pérer par la posture ironique du sage, impatient de se nourrir
quotidiennement du travail de ses pairs et des informations des
autres. Ce journal sociologique montre la diversité de ses
sources d’inspiration et la nature des dettes innombrables qui
enrichissaient Dominique Monjardet, lui permettant de ne
jamais renoncer.
I
Notes inédites
sur les choses policières,
1999-2006
par Dominique Monjardet
1

Notes de l’année 1999

[Sans date] – Les théorèmes de Monjardet 1 :


Théorème de Demonque 2 : sur une courte période, les statis-
tiques de la délinquance varient en proportion inverse de la
popularité du ministre de l’Intérieur auprès des agents chargés
du collationnement des données qui les fondent.
L’ennemi public nº 1 fait le premier flic de France (Mes-
rine k Broussard) et le sous-prolétaire fait le sous-policier.
La police n’est pas faite contre les délinquants mais pour les
honnêtes gens 3.
La discrimination policière ne procède pas par violation de la
loi mais par application stricte du règlement (ce qui invalide
l’idée que « c’est la liberté qui opprime et la loi qui protège »).
Le rôle essentiel des commissions d’enquête sur les dérives
policières est d’en proposer la légalisation.
Dans un partenariat, c’est l’absent qui a toujours tort. La jus-
tice se jugeant au-dessus de ces combinaisons locales en devient
le bouc émissaire.
La police est d’autant plus méfiante et brutale qu’elle connaît
moins les lieux où elle intervient.

1. Ici, une tentative non datée de D. M. de récapituler ses notes dans des sous-
rubriques thématiques. Il semble que cette entreprise ait été abandonnée en 2003. Les
italiques ont été conservés dans les passages explicitement soulignés par D. M. (il les
accompagnait de la mention « sdm » [souligné par Dominique Monjardet]).
2. Pierre Demonque fut le pseudonyme qu’il se donna lors de la publication de son
premier livre écrit sur la police : Les Policiers, La Découverte, « Repères », 1983.
3. Voir infra, note du 4 octobre 2000, la source d’inspiration : Sophie Tiévant.

19
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

La mobilité (géographique) des policiers engendre l’immobi-


lisme de la police (à partir de Damien Cassan) 4.
[Sans date] – Ordre public – article L. 2212-2 du code
général des collectivités territoriales : « […] La police munici-
pale a pour objet d’assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et
la salubrité publiques… », et L. 2215-1 : « toutes mesures rela-
tives au maintien de la salubrité, de la sûreté et de la tranquillité
publiques », ou article L. 131-2 du code des communes.
28 novembre 1999. – Objet sale : Je savais que la police
n’était pas, pour les sciences sociales, un objet noble, c’est
même, avec la prison et quelques autres, l’objet sale par excel-
lence. (Pour la prison, il y a certes Foucault, mais, précisé-
ment, ce ne sera jamais à la prison que s’intéresseront les petits
marquis, mais au discours de Foucault sur la prison. S’ils évo-
quent la prison, dont ils ignorent tout, c’est uniquement comme
prétexte à se jucher sur la pensée de F.) Mais c’est plus grave
encore, et j’en trouve confirmation dans l’épais dictionnaire de
socio que viennent d’éditer Seuil et Petit Robert : qu’il s’agisse
de profession, d’organisation, d’administration, de fonction
sociale, d’institution, de pratiques ou de concept, de sécurité
publique ou de contrôle social de la déviance, l’entrée POLICE
n’existe tout simplement pas (et conséquemment les cher-
cheurs qui s’en occupent). Fermez le ban. Autrement dit :
mars 2000 : j’ai longtemps pensé que si la police était demeurée
l’objet sale dont nul ne parle, c’était parce que – à la diffé-
rence de la prison – il ne s’était pas trouvé l’auteur prestigieux
(Gleizal et Marcus 5 me pardonnent), le Foucault (ou le Arendt,
Rawls, Derrida…) qui lui aurait donné lettres de noblesse et
promotion « théorique ». À toute chose malheur est bon, cela
nous a du même coup évité la horde de petits marquis et
« vraicons » s’abattant sur le champ pour nous expliquer doc-
tement et cuistrement non pas certes ce qu’est la police, dont
ils se soucient comme d’une guigne, mais « ce-qu’il-faut-
penser-de-ce-que-Foucault-ou-autre-pense-de… ». Par là, il a
été possible de penser tranquilles, fût-ce un peu seuls. Dans le
même ordre d’idée, si vingt ans après (articles RFAP et LDDH
[Revue française d’administration publique et Ligue de défense

4. Voir infra note du 6 décembre 2005.


5. Allusion à Jean-Jacques Gleizal, professeur de droit à Grenoble, auteur d’une thèse
de droit publiée en 1974 sur La Police nationale, puis de nombreux écrits juridiques sur
la police, et à Michel Marcus, magistrat, directeur du Forum français de la sécurité
urbaine.

20
notes de l’année 1999

des droits de l’homme]), Jean-Michel Belorgey 6 ressasse


encore son amertume de l’accueil réservé à son rapport, et y
refait le numéro du pionnier précurseur pillé mais méconnu,
alors même que depuis vingt ans le champ a nourri quelques
recherches significatives et s’est ouvert à des travaux étrangers
essentiels, c’est bien parce que du rapport qu’il s’approprie (et
dont il faudrait quand même au passage rappeler qu’il fut celui
d’une commission qui ne saurait se résumer entièrement dans
son président, il y avait notamment un rapporteur – G. Sanson –
qui tenait la plume…), il est moins soucieux de voir les idées se
répandre (et cela fut largement fait) que le promoteur être
pinaclé… tentation qui nous éprouve tous… Il faut trouver
l’antidote au syndrome du pionnier : supporter que d’autres
s’installent sur le champ sans nous payer un droit d’entrée.
Jeudi 30 décembre 1999. – Théorème : au ministère de
l’Intérieur, la compétence des hauts fonctionnaires (préfets et
policiers) est inversement proportionnelle à l’arrogance dont ils
témoignent. Plus un fonctionnaire se montre arrogant, moins on
peut espérer qu’il soit compétent, ce qui d’ailleurs se comprend
aisément : quand on est compétent, il n’est pas besoin d’être
arrogant.
NB : la formulation est restreinte au ministère de l’Intérieur,
faute de connaître ce qu’il en est ailleurs, mais rien n’indique
que ce ministère soit sur ce point original.

6. Auteur officiel du « prérapport de la commission d’étude des réformes de la police


nationale » (1982) commandité par la nouvelle équipe dirigeante en 1981 ; l’auteur visé
en raconte les avatard dix ans plus tard dans La Police au rapport, PUN, Nancy, 1991.
Allusion de D. M. au nouvel article « Le destin d’un rapport », Revue française d’admi-
nistration publique, nº 1, 1999, p. 495-504.
2

Notes de l’année 2000

21 février 2000. – On reproche aux chercheurs d’être irres-


ponsables, il faut entendre incontrôlables. Un chercheur est
quelqu’un qui est toujours susceptible de dire que le roi est nu,
et c’est un risque insupportable ; on s’en prémunit en le quali-
fiant d’irresponsable. Le reproche est d’ailleurs d’autant moins
fondé que la qualification et la position même du chercheur sont
antinomiques avec une position de responsable dans le champ.
Dans ce sens, on entend rarement les fonctionnaires dénoncer
leurs collègues des corps d’inspection comme des « irrespon-
sables » ; c’est pourtant la même posture. Trois modes d’accès à
la DGPN [Direction générale de la Police nationale] :
— « Avoir été préfet du département d’élection du ministre
de l’Intérieur ou du président ». En ce cas, c’est l’urbanité
témoignée en son temps – parfois fort éloigné – à un élu local
influent qui tient lieu de compétence pour diriger la police…
— « Verrouillage politique ». Dans ce cas, la police est
considérée comme une administration « sensible », peu fiable,
et par laquelle peuvent surgir, de façon inopinée, des inci-
dents politiquement coûteux. La priorité est donc accordée au
contrôle politique de l’administration et de ses personnels, et
cette fonction, assurée par la promotion d’un fidèle à sa tête, est
redoublée par une politique systématique de nominations parti-
sanes. En ce cas également, les compétences administratives et
policières sont jugées secondaires.
— « Compétence dans l’emploi, acquise et attestée par les
emplois antérieurs » : c’est le moins fréquent, et on peine à
trouver des exemples récents.

22
notes de l’année 2000

18 avril 2000. – Il est curieux de constater que les poli-


ciers, farouchement convaincus des vertus de l’exemplarité
quand il s’agit des délinquants, ne le sont plus du tout quand il
s’agit d’eux-mêmes. L’idée que la sanction de la bavure doit
être exemplaire leur est tout à fait étrangère, et les scandalise
fort (bavure de Lille : un jeune supposé voleur de voiture abattu
par un policier d’une balle dans la nuque).
3 mai 2000. – Ce n’est pas la bavure qui pose problème et
déshonore la police : aucune corporation n’est à l’abri de la
faute ou de la défaillance de l’un de ses membres, et le policier
ripoux ou brutal n’est pas plus évitable en effet que le prêtre
pédophile, le chirurgien malhabile ou le banquier escroc. Ce qui
déshonore la police n’est assurément pas la faute d’un poli-
cier, mais le traitement qu’elle en fait. Dénégation, dissimula-
tion, destruction ou manipulation des preuves, mise en cause
de la victime, pression sur la famille, intimidation des témoins,
sélection du juge, voire secret-défense, rien ne manque à la
panoplie des mesures destinées à dissimuler la faute, la mini-
miser quand ce n’est pas possible, l’excuser quand elle est
avérée. Au lieu de faire le ménage dans ses rangs, la police se
resserre autour de ses brebis galeuses, et tout le troupeau en est,
en effet, infecté. Là est la faute inexcusable, et le plus sou-
vent endossée et renforcée par le ministre, terrorisé à l’idée de
voir ses troupes lui échapper si d’aventure il faisait acte de
contrition.
27 mai 2000. – « Les médias ne s’intéressent qu’aux bavures,
ne parlent jamais de ce qu’on fait de bien… » Il est vrai que
les journalistes me questionnent le plus souvent à propos de
bavures, mais ce n’est pas la seule occasion (formation, femmes
dans la police, police de proximité…), et puis c’est compréhen-
sible. S’ils ne questionnaient pas la bavure, il faudrait en
conclure que celle-ci n’est pas un événement, une anomalie,
un accident, mais une routine à ce point banale qu’elle ne
mérite même plus attention… Questionner la police sur les
bavures, c’est témoigner qu’on les juge anormales, et qu’on ne
s’y habitue pas, c’est ainsi témoigner des attentes qu’on adresse
à la police, et de la confiance qu’on souhaiterait, a contrario,
pouvoir lui faire.
(Ajout le 22 janvier 2001.) – Bavure. Il y a deux façons
opposées et symétriques de réagir à la faute professionnelle poli-
cière. Le corps, la profession, l’administration réagissent d’abord,
systématiquement, par la dénégation. C’est le plaignant qui ment,

23
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

la victime qui est coupable. Lorsque la dénégation n’est pas pos-


sible, parce que les faits sont incontestables, on s’efforcera de les
minimiser, de les réduire à l’exception malheureuse, au concours
de circonstances inouï. Enfin, lorsqu’il n’y a pas d’autre échap-
patoire, et que les faits sont particulièrement odieux, on sacrifiera
l’auteur, stigmatisé comme aberration isolée, mouton noir ayant
inexplicablement échappé à la vigilance hiérarchique, et par là
doublement condamnable. Mais ce cas n’est plausible que s’il
est rarissime, et tout sera donc fait pour éviter d’en arriver là.
À l’inverse, le redresseur des torts policiers, tout aussi systéma-
tiquement, va y voir la énième confirmation de ses certitudes, et
ajoutera celle du jour à l’immense catalogue qu’il compile avec
passion, et qu’il édite périodiquement. Répertoire infini de cou-
pures de journaux détaillant toutes les variantes de la patho-
logie policière, où s’additionnent sans autre forme de procès faits
avérés, faits contestés, rumeurs, accusations non recoupées, on-
dit, légendes, etc., et dont la compilation même a pour premier
et plus sûr effet de confirmer les policiers dans leurs préjugés
à l’égard de la presse, véhicule malintentionné du supposé
racisme anti-flic. Ces adversaires irréductibles sont cependant en
plein accord sur le seul point qui compte : dénoncer de concert le
tiers, celui qui tente de peser les choses, de mesurer les faits et le
jugement, sans croire sur parole et par principe l’un ou l’autre
camp, bref, le traître. Traître aux yeux des flics, puisqu’il
n’exclut pas qu’ils soient faillibles. Traître aux yeux du chevalier
blanc, puisqu’il sait et dit le travail policier souvent difficile, et
parfois en butte à la provocation.
(Ajout 6 mai 2001.) – Bavure, suite. La multiplication, ou
concentration, des bavures dans certains services (par exemple
la PAF [Police aux frontières], ex. Le Monde 24 janvier 2001 1)
signale un problème local d’encadrement, mais s’explique éga-
lement au regard des missions particulières des services en
question. La PAF-aéroport, (comme le Dépôt à Paris) traite une
population que l’administration dans son ensemble, et le poli-
tique de la même façon, désigne comme sous-humanité, à qui
elle dénie des droits élémentaires, et au traitement de laquelle
elle ne consacre que des moyens indignes. Comment s’étonner
dès lors que les exécutants d’une telle « politique » se laissent
aller ?… Leurs « bavures », que l’on s’empresse de sanctionner

1. Allusion à une enquête de l’IGS (Inspection générale des services) sur les bruta-
lités commises envers des étrangers gardés à vue par la PAF de Roissy en 2001.

24
notes de l’année 2000

lorsqu’on n’a pas réussi à les dissimuler, expriment la vérité de


la politique qu’on leur confie.
(Ajout 29 mai 2001.) – Bavure, suite. Définition : le terme
bavure est condamnable, non pas parce qu’il serait politique-
ment incorrect, ou qu’il choque les âmes sensibles, mais parce
qu’il étiquette de façon particulière, spécifique, la faute poli-
cière, en fait une catégorie « à part ». Or ce dont il s’agit, c’est
bien de délinquance commune et qui doit relever de la répres-
sion commune. Les policiers s’insurgent contre l’emploi d’un
terme dans lequel ils perçoivent une pointe de mépris : le poli-
cier baverait… Il faut les prendre au mot, et rappeler sans cesse
qu’il s’agit de délinquance, de crime et de délit, et qu’ils ne sont
légitimes à réclamer la tolérance zéro pour les autres que s’ils
commencent par se l’appliquer à eux-mêmes.
4 octobre 2000. – Lu le rapport de Sophie Tiévant : Caracté-
risation des savoir-faire spécifiques en police de proximité et
examen des moyens de leur acquisition, Toulouse, septembre
2000, 76 p. Excellent, et qui montre bien toute une série de
compétences qui sont éprouvées, raisonnées, et ne s’improvi-
sent pas mais sont parfaitement transférables :
— quant au mode de patrouille,
— sur le rapport avec les jeunes,
— pour nouer et soutenir des vrais partenariats,
— sur le caractère essentiel de la déontologie,
— la nécessité d’une démarche proactive, la prise
d’initiative, etc.
Et plus généralement sur la triple exigence du travail en pro-
fondeur sur le local :
— cohérence = non-contradiction entre les divers interve-
nants policiers, implication des différents niveaux hiérar-
chiques, mise à disposition de moyens adaptés (cf. VTT,
tenue…) ;
— continuité entre services policiers, dans la chaîne pénale
(signalement, police, justice), et entre celle-ci et les autres insti-
tutions, école, mairie, éducateurs, parents…
— réciprocité entre policiers de proximité et autres services
spécialisés du commissariat.
Elle formalise les compétences à acquérir sous les rubriques :
— compréhension de la police de proximité et de ses trois
logiques de travail fondamentales
• résolution de problème,
• prise d’initiative,

25
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

• intégration dans des enjeux collectifs (coproduction


d’équipe) ;
— acquisition d’une posture professionnelle (entre le chas-
seur de prime, l’obsédé de la règle et l’assistant social) ;
— comprendre et évaluer les situations (capacité de
diagnostic)
• les systèmes sociaux locaux,
• populations et acteurs,
• conditions d’efficacité,
• évaluation de l’impact de l’action (fonctionnement de
l’interface police/population) ;
— savoir-faire opérationnels
• de l’encadrement : motiver, animer, coordonner, adapter,
former (maître d’apprentissage),
• déontologie du respect des personnes (condition de
l’efficacité),
• outils de base : expression orale, publique, rédaction,
négociation,
• savoir-faire complexes : analyse de problème, gestion d’un
partenariat, désamorcer une tension, opérer les rappels à la loi,
parler aux parents ;
— techniques professionnelles : adaptation des GTPI (gestes
et techniques professionnelles d’intervention), renseignement,
accueil, mobilité-regroupement, exposition… (p. 66) ;
— qualités personnelles.
Elle insiste à juste titre sur le fait que ces différentes res-
sources sont intercorrélées et que la qualité essentielle est bien
cette capacité d’appréhender complexité, interdépendances,
causalités multiples, etc.
Note (p. 70) que sur site, on estime qu’il faut un an pour bien
connaître le terrain…
Problème de l’usure : travail jugé certes passionnant, mais
exigeant, usant et sans compensations internes = fuite dans les
services plus tranquilles (p. 71) k nécessité de compensations
professionnelles.
« Les critères du bon îlotier ?… quelqu’un qui sait pourquoi
il travaille » (p. 73).
(Au passage : pourquoi ne pas faire intervenir les bons poli-
ciers de terrain dans les écoles [p. 75].)
Un savoir-faire se construit par intégration de trois éléments
(p. 13) : un « référentiel » : identification du mécanisme social à
l’œuvre dans l’environnement visé ; le « principe d’efficacité »

26
notes de l’année 2000

qui en découle (règles d’action déduites de ce mécanisme) ; et les


modalités de mise en œuvre pratiques de ce principe.
Exemple : il est plus difficile de jeter un caillou sur un flic
connu, et dont on est connu, que sur un flic anonyme k prin-
cipe d’efficacité = connaître le maximum de gens par leur nom,
et le leur témoigner k mise en œuvre : circuler, se montrer,
aborder, se présenter, s’identifier, s’immerger…
Au passage, p. 15 : « On a déjà regagné du terrain, les élus
s’en aperçoivent, les gens sont contents, le journal local en
parle, on a beaucoup plus de plaintes… » (capitaine, respon-
sable d’unité VP) : indicateur que la situation s’améliore !
Principe de base qui sous-tend la compréhension de la police
de proximité dans son projet même : il s’agit de réintroduire le
policier comme rouage élémentaire de toute société, le réin-
sérer dans la société locale comme rôle nécessaire et reconnu,
et donc de rompre avec la pratique et la vision de l’« interven-
tion » policière : œuvre d’une instance extérieure qui, ponctuel-
lement, fait irruption dans la cité, le quartier, le groupe social. Il
s’agit de réoccuper la place vide, abandonnée, au sein de la
Cité, et non de soumettre celle-ci à on ne sait quel ordre
externe, arbitraire, dominateur (p. 23) : « Dans cette conception,
arrêter les malfrats […] est un moyen au service de l’enjeu
de pacification ; ce n’est en soi ni un objectif ni un critère de
réussite, […] la paix sera rétablie lorsqu’il n’y aura plus besoin
d’interpeller » (p. 23).
On ne fait pas de pol-prox [police de proximité] contre la
population, mais avec elle (Tiévant, p. 29).
5 octobre 2000. – Dans le livre de Yazid Kherfi/Véronique
Le Goaziou, (Repris de justesse, Syros, 2000), une remarque
de celle-ci, p. 174, qui s’applique fort bien aux gardiens de la
paix, et aux exigences déontologiques qu’on leur assigne :
« […] trop souvent, le regard porté sur les cités ou sur les quar-
tiers l’est depuis ce qu’on pourrait appeler la “bonne société” ou
la “société normale”. Et lorsque nous considérons ces lieux et la
vie de leurs habitants, c’est aussi dans l’espoir qu’ils retrou-
vent promptement les voies qui conduiront au rétablissement
d’un certain ordre et de certaines normes. Parce que nous avons
érigé les normes de la “société intégrée” en normes univer-
selles. D’où les très nombreuses injonctions ou exhortations à
la morale et à la citoyenneté que l’on adresse aux habitants des
quartiers. Injonctions auxquelles ils peuvent difficilement sous-
crire dans la mesure où, symétriquement, on a beaucoup fait

27
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

pour les empêcher d’accéder à ce que nous pensons être la nor-


malité et les empêcher d’être les citoyens ou les êtres moraux,
que certains aspirent encore à être, mais que d’autres n’ont plus
les moyens ou l’énergie pour seulement pouvoir y songer. »
(S’y ajoute, p. 182, la notation très juste que ses frasques ont
aussi apporté à Yazid un immense plaisir, et qu’il faudrait pou-
voir lui/leur proposer autre chose, en substitution, que le renon-
cement et l’ennui…)
Que fait l’administration policière pour mettre ses recrues en
position d’être moraux, honnêtes, travailleurs ? Pour les
détourner d’être violents, racistes, trouillards et fainéants ?
Se transpose également ce qui suit, où elle s’interroge sur son
rôle face à Yazid : « […] Yazid le dit, nous sommes aussi des
voleurs d’histoire. […] [mais] nous sommes aussi des passeurs
d’histoire. Nous faisons la navette entre des mondes qui s’igno-
rent et tentons par nos récits et nos analyses de faire au moins
en sorte que cette ignorance ne devienne pas indifférence ou,
comme ça peut être le cas, rejet et réprobation… » (p. 180-181
et sq.) Avec ce complément que le passeur est souvent le traître
de l’un, de l’autre, ou des deux…
Dans le récit de Yazid sur les flics, p. 125 : « Ça fait un bout
de temps que l’on dit qu’ils sont en décalage avec les jeunes.
[…] Ils ne savent pas ce que c’est de vivre dans un quartier et
avoir le parcours d’un jeune de quartier, ils ne connaissent rien
à l’immigration, aux cultures différentes de la leur, à la vio-
lence, à la délinquance et aux phénomènes de bande. En outre
la plupart viennent de la campagne, […] tu imagines un jeune
flic qui a passé son enfance et son adolescence dans un vil-
lage de Dordogne ou une bourgade vendéenne, et qui se
retrouve, quasiment du jour au lendemain, dans un quartier
comme celui de La Noé ? En plus ils sont trop jeunes. C’est une
manie aujourd’hui de croire que pour s’occuper de jeunes il faut
mettre des jeunes. De mon temps on avait affaire à des vieux
flics, […] ils avaient l’âge de nos pères et à ce titre on les
respectait. Mais quel crédit veux-tu accorder à un jeune flic,
parfois plus jeune que toi, qui te fait un reproche ? On manque
de vieux. Une autre aberration, c’est que les flics et les jeunes
ne se rencontrent que quand il y a conflit. Or ce n’est pas en
temps de guerre que tu fais la paix, en temps de guerre, tu peux
éventuellement conclure des trêves qui ne durent pas. Cela veut
dire qu’on devrait voir des flics dans les quartiers lorsque rien
ne s’y passe et que tout va bien. Mais pour cela il faudrait que

28
notes de l’année 2000

les flics en aient l’autorisation et aussi un peu de courage. En


dix ans, je n’ai pas vu un seul flic entrer dans le local, comme
ça, par curiosité, pour passer un peu de temps avec nous. Je
n’ai non plus jamais vu un flic assis sur une marche d’escalier,
comme ça, pour être avec nous. Pour qu’un flic puisse faire res-
pecter la loi, puisque c’est sa fonction, il faut d’abord qu’il
soit respecté, […] mais pour cela il faut du temps et il faut se
conduire bien. On peut tout à fait être proche des gens et leur
rappeler la loi. […] Mais on est loin de tout cela aujourd’hui,
les flics ont peur des jeunes et les jeunes les prennent pour
des cons. […] Les flics, mais de façon générale tous ceux qui
ne vivent pas dans les quartiers, entretiennent la terreur de
zones de non-droit qui vont exploser, tout en n’y foutant jamais
les pieds. […] » (Tout le passage pages 125-126 est bon à
reprendre.)
17 octobre 2000. – La mission policière est infinie, indéter-
minée, indéfinissable, non mesurable, floue, toujours recom-
mencée, les critères de l’accomplissement, de la réussite, du
travail bien fait sont impalpables, évanescents. Il est donc iné-
vitable, normal, que les policiers se découpent dans cet univers
immense et désespérant un segment saillant, délimité, net, bien
visible et aisément mesurable et qu’ils en fassent le noyau, cœur
et objet exclusifs de leur tâche. La répression de la délinquance,
résumée si possible encore au flagrant délit, se prête parfaite-
ment à cette réduction. Pour une minorité, la vocation de chas-
seur renforce et explicite ce choix, mais ce n’est pas le cas
du plus grand nombre, dont le ressort est avant tout celui de
délimiter leur tâche. Y voir un « trait culturel » assigné à l’idéo-
logique, au « culturel », ce qui relève de la rationalité la plus
simple. Mon explication est plus économique, ce qui suffit à la
juger meilleure.
Pour la hiérarchie et pour le Prince, la déontologie – l’appel
à la vertu – est aisément invoquée comme substitut au travail
d’organisation, management, encadrement, mise en cohérence
de moyens et des missions, formation, etc. dont ils se débarras-
sent si aisément. Mais cela ne trompe personne parmi les exé-
cutants, qui l’entendent très bien sur le mode « faites ce que je
dis, et non ce que je fais… ».
17 octobre 2000. – On ne peut exciper d’un droit ou d’une
liberté pour lutter contre les droits et libertés de tous : c’est la
notion d’« abus de droit » telle que définie par la Charte des
droits fondamentaux de l’Union :

29
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

Article 54 : interdiction de l’abus de droit : Aucune des dis-


positions de la présente Charte ne doit être interprétée comme
impliquant un droit quelconque de se livrer à une activité visant
à la destruction des droits ou libertés reconnus dans la présente
Charte. Le Monde, 17 octobre 2000 (version policée du : « Pas
de liberté pour les ennemis de la liberté… »).
Au regard de l’exercice de la police (qui n’est pas évoquée
directement), sont mentionnés :
— a 4 : interdiction de la torture et des peines ou traitement
inhumains ou dégradants,
— a 6 : toute personne a droit à la liberté et à la sûreté,
— a 8 : protection des données à caractère personnel et
contrôle de ce respect par une autorité indépendante,
— a 41 : droit à une « bonne administration » (= affaires
traitées « impartialement, équitablement et dans un délai raison-
nable » + droit d’être entendu, droit d’accès, obligation de
motiver),
— a 48 : présomption d’innocence et droits de la défense.
19 octobre 2000. – La vitre cassée (BW [Broken Window 2])
annonce le défaut de surveillance, d’entretien, de contrôle
social, et l’aggrave symétriquement ; la porte blindée annonce
la peur, l’individualisme, la défiance envers le voisin, le pas-
sant, le défaut de crédibilité de la police = la peur, et une
richesse qui ne demande qu’à être pillée.
Quand la ville devient puzzle de vitres cassées et de portes
blindées…
Un taux d’élucidation pour la police est l’inverse d’un taux
d’impunité pour le délinquant : si le taux d’élucidation des cam-
briolages est de 10 %, cela signifie que la probabilité d’impu-
nité quand je cambriole est de 90 % : c’est pas bien loin de la
certitude…
(Ajout 29 janvier 2001.) – Comment augmenter mon taux
d’élucidation si la DC [direction centrale] s’énerve ? C’est bien
simple, il faut d’une part presser l’activité sur les crimes
constatés d’initiative, en flagrance, qui sont élucidés à 100 %, et
le plus simple à trouver en masse est la consommation de dro-
gues k « Sus aux shiteux !… ». D’autre part, minimiser l’enre-
gistrement des crimes « inélucidables », et notamment toutes les

2. Allusion à James Q. Wilson et George L. Kelling, texte paru dans Atlantic


Monthly, 1982 ; traduit en français dans Les Cahiers de la sécurité intérieure, nº 15,
1994, p. 163-180. Souvent cité infra.

30
notes de l’année 2000

agressions par inconnu. Une bonne pression dans les deux sens,
et on doit pouvoir gagner quelques pour-cent en quelques mois.
12 novembre 2000. – Au fond, tout se passe comme si :
Il y a initialement des sources très diverses de la fonction
policière générale telle que nous la concevons aujourd’hui :
— d’une part, le guet qui patrouille la rue pour assurer la
sécurité des espaces publics, de la circulation, et dissuader les
malfrats ;
— d’autre part, les commissaires des cours de justice, qui
sont des exécutants subordonnés aux magistrats ;
— enfin des agents du pouvoir, mouches, archers, espions,
qui protègent celui-ci d’éventuelles menées subversives.
L’Administration rassemble peu à peu ces différentes fonc-
tions sous la seule autorité du ministère de l’Intérieur (et de la
Défense), qui finit par les fusionner dans le même corps.
Dans la fusion, les fonctions judiciaires et politiques se
subordonnent le guet, et celui-ci finit peu à peu par disparaître
sous la concurrence des précédents, qui en arrivent à lui dénier
même tout intérêt, et refuser de l’assurer.
Dans la formation progressive d’une police d’État en France,
c’est la sécurité publique – assurée par des gardiens de la paix –
qui est passée à la trappe !…
8 décembre 2000. – L’intellectuel n’a aucune qualité pour
prêcher, prescrire ou prévoir (à la mode Touraine, Julliard et
autres Finkielkraut 3) ; il dispose éventuellement de quelques
connaissances qui lui permettent d’éclairer certains choix. C’est
tout, et c’est déjà beaucoup. Le cas échéant, il est invité à
attester (fournir les preuves) du savoir qui lui permet de fonder
cet éclairage.
10 décembre 2000. – Il y a deux formes distinctes d’instru-
mentalisation de la police par le pouvoir politique en place :
1. Le modèle le plus grossier aussi. Sur l’exemple de l’affaire
Schuller-Maréchal 4, les ressources policières sont mobilisées
pour tendre un piège à tel adversaire du pouvoir : il s’agit de
piéger, menacer, compromettre, détruire, ou parfois au contraire

3. Allusion à un collectif d’intellectuels ayant, dans un manifeste publié dans Le


Nouvel Observateur, emboîté le pas à la rhétorique chevènementiste des « sauva-
geons ».
4. Allusion à la mise sur écoutes administratives de Jean-Pierre Maréchal, beau-père
du juge d’instruction Éric Halphen, dans le cadre de l’enquête sur le financement
occulte des activités politiques de Didier Schuller, conseiller général RPR des Hauts-de-
Seine, et de la campagne présidentielle de 1995.

31
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

ignorer, refuser, protéger (le vrai-faux passeport de Chalier 5). Il


y a détournement direct de l’outil policier, illégalisme patent, etc.
La méthode est sans doute efficace, mais elle est dangereuse : elle
exige des exécutants entièrement dévoués, et des cloisonnements
à toute épreuve, si l’un ou l’autre manque et que la manœuvre
devient publique, le scandale est énorme.
2. D’où l’intérêt du second modèle dans lequel la police n’est
pas instrumentée directement dans des manœuvres ina-
vouables ; il ne s’agit seulement que de veiller avec une attention
scrupuleuse à ce que rien [de ce] qui transite par la police [ne]
puisse de quelque façon desservir le pouvoir en place. Le moyen
d’action privilégié n’est pas – comme dans le cas précédent – le
coup fourré, la basse besogne, mais le verrouillage, le béton-
nage, l’éradication de toute innovation, la prohibition de toute
initiative, l’élimination de tout regard extérieur, la « partisa-
nerie » comme seul principe de sélection et de promotion,
l’imposition universelle de la langue de bois, le contrôle tatillon
de toutes les interfaces. Bref, il s’agit de constituer la police
comme rempart du pouvoir et tour d’ivoire impénétrable à qui-
conque. Naturellement, ceci suppose qu’un seul message soit
adressé à l’extérieur : au sein de la tour d’ivoire tout va pour le
mieux dans le meilleur des mondes, et tous ceux qui sont soup-
çonnés de n’être pas intimement convaincus de cet état de chose
sont impitoyablement écartés, placardisés, neutralisés.
Dans le premier modèle, sont promus les militants et les
hommes de main, dans le second ce sont les dévots et les fayots
qui tiennent le haut du pavé.
D’ordinaire en effet, la droite met en œuvre le premier
modèle, et Debré a pris sans état d’âme le relais de Pasqua. La
gauche, plus pudibonde, s’en tient plus souvent au second.
Il va de soi que ces deux procédés sont cumulables, et
d’autant plus qu’ils ont ce point commun d’être également
fondés sur un mépris sans borne de la police et des policiers.
Il faut cependant ajouter que la profession policière, en fournis-
sant toujours en abondance la main-d’œuvre requise dans
chaque cas, ne leur oppose guère de résistance.

5. Allusion aux suites de l’affaire du Carrefour du développement et à la fuite à


l’étranger d’Yves Chalier, ex-chef de cabinet de l’ancien ministre socialiste de la Coo-
pération Christian Nucci, organisée par un proche de Charles Pasqua à la DST (Direc-
tion de la surveillance du territoire) afin de constituer des dossiers contre des
personnalités de gauche au moment de la première cohabitation en 1986.

32
notes de l’année 2000

Les BREC : Ce que montre très bien le rapport d’Anne Wuil-


leumier (« Histoire, fonctionnement et logiques d’action des
Brigades régionales d’enquêtes et de coordination », rapport
IHESI, novembre 2000, 105 p.), c’est la façon dont les formes
et contraintes de « procédure » sont comprises par le corps
policier, comme autant d’obstacles opposés à l’efficacité poli-
cière, à l’obtention de la performance : la loi, la procédure, le
formalisme sont l’ennemi du policier et l’ami du voyou… et
trois autres dimensions de ce rapport :
— une jolie étude de cas du changement policier, qui doit
tout à des stratégies locales, particulières, personnelles, et rien
au Centre (k question de la pérennisation) ;
— mais qui a des effets très étendus et complexes : interdé-
pendance généralisée et image des ronds dans l’eau : le petit
caillou n’en finit pas de développer des ondes de choc ;
— mise en évidence de l’échelle de perroquet des tâches
policières : tout service tend à se concentrer sur les plus
« nobles » de ses tâches, délaissant les autres ; on crée donc
un service ad hoc – moins prestigieux/qualifié – pour reprendre
celles-ci. Le nouveau service se concentre sur la partie la plus
noble de ce résidu 1 en créant ainsi un résidu 2. Pour traiter ce
résidu 2, on va créer un nouveau service qui va se concentrer
sur la partie la plus noble de résidu 2, laissant ainsi tomber
une part qui devient résidu 3, et ainsi de suite : Office, SRPJ
[Service régional de police judiciaire], SU/SIR [Sûretés
urbaines/Sécurité Investigation Recherche], BAC [Brigade anti-
criminalité] départementale, BAC locale…
17 décembre 2000. – Une bonne idée (entre autres) dans
A. Wyvekens/J. Donzelot 6 : des ADS [adjoints de sécurité 7]
comme intermédiaires/intercesseurs entre la police et la popu-
lation, et plus généralement des emplois jeunes comme sas,
introduction aux institutions, qui avouent du même coup
qu’elles ont perdu le contact avec leur supposée clientèle.
Trois idées fortes dans C. Mouhanna, « Une police de proxi-
mité judiciarisée : de l’îlotage au renseignement judiciaire »,
CAFI/IHESI, mars 1999, 83 p. :
1. La population des cités revendique une « police nor-
male », contre les grands déploiements de CRS qui inquiètent,

6. Allusion au rapport de recherche : « Souci du territoire et production collective de


la sécurité urbaine », IHESI, Paris, octobre 2000.
7. Les « emplois jeunes » dans la police, institués par Martine Aubry en 1998.

33
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

stigmatisent et insécurisent, et contre les opérations commando/


cow-boys/chasseurs des BAC ; les îlotiers en font partie (p. 67).
2. Une des raisons de la défiance vis-à-vis des ADS est que
ceux-ci, qui risquent de sortir de la police, en auront vu la face
cachée, et notamment sa faiblesse : pour une bonne part, la
puissance de la police est fondée sur une illusion de puissance,
les flics s’imposent à l’esbroufe ; en fait les effectifs sont sque-
lettiques, les renforts peu assurés, les cognes ont peur, et sont
loin d’être sûrs de leur droit, ou savent qu’ils sont dans l’illé-
galité, et que ni la hiérarchie ni la justice ne les suivront, cela
marche parce que le public l’ignore. Les ADS peuvent ouvrir
des brèches mortelles dans ce très fragile édifice en trompe-
l’œil : ils peuvent vendre la mèche, faire savoir que le roi est nu
(p. 63, 64, 72).
3. L’opposition îlotage/BAC est certes celle de la routine et
la patience contre l’action et la discontinuité, de la prévention
contre la répression, de l’impalpable contre le chiffre, etc., mais
aussi celle du confort de l’action nocturne, discrète, en civil,
anonyme, et à l’heure où les honnêtes gens sont couchés, et où
donc les seuls témoins sont par définition racaille non cré-
dible, versus l’action en uniforme, au grand jour, sous le regard
de tous, et dont peuvent témoigner tous les « honnêtes » gens.
C’est l’îlotage qui demande du courage…
Autre opposition forte : celle de la carrière : le bon BAC va
essayer de passer le concours d’officier, au moins d’OPJ [offi-
cier de police judiciaire], il n’y a pas de carrière ouverte à l’îlo-
tier, il va stagner sur place…
Thèse centrale de Mouhanna : en judiciarisant l’îlotage, en le
centrant sur la recherche du renseignement, on le coupe de ses
bases naturelles : la réponse au besoin d’écoute et de sécuri-
sation de la population ; on conduit l’îlotage dans une aporie, il
ne peut fonctionner que sur le soutien et la confiance popu-
laires, et on l’entraîne sur une voie où il n’a plus rien à échanger
dans cette voie…
18 décembre 2000. – Dans le manuscrit « anonyme » (en
fait, C. Adam et F. Bartholeyns) évalué pour Sociologie et
Sociétés, cette très jolie métaphore des « chaussettes jaunes » in
« L’instrumentalisation dans les pratiques pénales », p. 19-20 :
« On peut dépénaliser l’usage de drogues, nous dit ce gen-
darme, cela ne pose aucun problème si, en même temps, l’on
pénalise le port des chaussettes jaunes. Peu importe ce qui est
interdit pourvu qu’il y ait un interdit. Ce ne sont […] pas les

34
notes de l’année 2000

usagers de drogue en tant que tels qui sont instrumentalisés par


les gendarmes, mais la loi qui pénalise leurs comportements
et qui constitue une ressource indifférente. L’interdit est en soi
arbitraire mais son instrumentalisation lui donne un sens. […]
La mission principielle de la répression des usages de drogue
[…] est échangée pour la gestion pragmatique de populations,
la loi devenant non seulement une ressource de régulation d’un
conflit (ce qui serait de l’instrumentation, sans plus), mais la
ressource d’un projet managérial. »
19 décembre 2000. – On ne dit jamais sur la police de New
York les choses les plus élémentaires, par exemple qu’on compte
à N[ew] Y[ork], 5 policiers pour 1 000 habitants, contre 1,9
pour Los Angeles (Trojanowicz 8, p. 30), et 2,5 pour 1 000 à
Montréal. (On se livre à ce type de calculs par État, Perez/
Bauer 9, p. 105 : État de New York : 4,7 policiers/1000, c’est
le plus élevé – hormis le district fédéral de Columbia : 9,65 –
versus Maine : 2,1 – le plus faible – et une moyenne aux
É[tats-]U[nis] de 2,4, ou [référence inconnue « tb. »] p. 233-234 :
N[ew] Y[ork] : 472/100 000, Maine : 216, Calif[ornie] : 338.)
(Mais combien à Paris qui compte +/– 20 000 policiers pour
2,2 millions d’habitants = 9 pour 1 000 ! qu’on pondérera sans
doute par les servitudes propres à une capitale d’État, mais aussi
par la durée hebdomadaire, mensuelle et annuelle du travail 10…)
25 décembre 2000. – Roberto Kant de Lima note (in A
policia da cidade de Rio de J., p. 17 11) que les attitudes et
conduites des policiers changent du tout au tout selon les codes
culturels de leurs interlocuteurs (et plus prosaïquement, selon
le statut social et économique de ceux-ci). Ils font ainsi preuve
d’une remarquable maîtrise de ces codes et de leur diversité :
un élément supplémentaire de qualification (informelle) non
reconnu.

8. Robert C. TROJANOWICZ, Community Policing : A Contemporary Perspective,


Anderson Publishing, Cincinnati, 1998.
9. Alain BAUER et Émile PÉREZ, L’Amérique, la violence, le crime, PUF, Paris, 2000.
10. Ici, une note ironique de D. M. qui anticipe des objections classiques parmi les
chefs de la Préfecture, selon lesquelles les particularismes de la capitale seraient tels que
cette densité policière y serait une nécessité. La note entend relativiser cette idée reçue
en établissant des comparatifs pour d’autres villes tout aussi urbanisées, où les durées
du travail policier sont apparemment plus longues qu’en France.
11. Roberto Kant DE LIMA, A Policia da Cidade do Rio de Janeiro : seus Dilemas e
Paradoxos, Zahar, Rio de Janeiro, 1995
3

Notes de l’année 2001

3 janvier 2001. – Le risque constant, et mortel, que court tout


effort d’analyse sociologique de la police est de retourner sur
celle-ci les attitudes, préjugés et instruments qu’on lui prête,
et de mettre ainsi en œuvre une sociologie proprement policière,
avec son cortège d’amalgames, suspicions, procès d’intention,
extrapolations hasardeuses et autres dénonciations. Dans
l’article publié par Déviance et Société, Laurent Mucchielli
(LM) 1 saute à pieds joints dans ce piège, qui – injuste retour
des choses – disqualifie l’ensemble de ses propos, dont certains
méritaient un autre emballage.
Alain Bauer 2 est un personnage assurément bardé de pseudo-
titres universitaires, multipliant les cosignatures avec des
auteurs marqués à la droite extrême, sans pour autant renoncer
à faire valoir des titres socialistes, il s’est autoproclamé expert
en choses sécuritaires avec un aplomb peu commun. Déployant
la carte de ces cosignatures, LM les positionne en « réseau »,
qui réunit ainsi, autour de Bauer, des personnages importants
du SCHFPN [Syndicat des commissaires et des hauts fonction-
naires de la police nationale] 3 (son secrétaire général actuel,
ainsi que son prédécesseur, ainsi que Richard Bousquet) et des

1. Laurent Mucchielli, « L’expertise policière de la “violence urbaine”, sa construc-


tion intellectuelle et ses usages dans le débat public français », Déviance et Société,
2000, 24, 4, p. 351-375.
2. Expert consultant en sécurité, directeur de l’entreprise AB Associates, stigmatisé
dans le texte de L. Mucchielli. X. Raufer et L. Bui-Trong sont également épinglés par
L. Mucchielli.
3. Également surnommé le « Schtroumpf ».

36
notes de l’année 2001

individualités aux références singulières (Xavier Raufer).


Puisque collaboration matérielle et affinités intellectuelles sont
ainsi patentes, la notion de réseau peut être légitimement
adoptée. Il y a amalgame et confusion quand il y adjoint par
exemple Lucienne Bui-Trong, au seul motif que les travaux de
la cellule RG [Renseignements généraux] qu’elle a créée sont
fréquemment utilisés par les précédents. Sur ce critère, le
« réseau » ainsi décrit devient immense, et on s’étonne par
exemple de ne pas voir épinglées au même titre S. Body-Gen-
drot et N. Le Guennec, qui – dans un rapport très public en
1997 – ont fait de l’échelle des violences urbaines des RG un
usage intensif. Viennent ensuite tout naturellement sous la
plume des qualificatifs qui, dans tout autre contexte, seraient
vraisemblablement apparus à l’auteur lui-même comme propre-
ment injurieux. La « sincérité » de L. Bui-Trong est « tar-
dive » (p. 370, au passage, on se demande de quels titres
l’auteur peut se targuer pour en juger ?), lorsqu’elle explique
son travail, ce ne saurait être que sous forme d’« aveu »
(p. 367), et s’il lui arrive d’être invitée à un colloque univer-
sitaire (comme ce fut le cas récemment, par mes soins, et sous
l’égide du GERN [Groupe européen de recherches sur les nor-
mativités]), c’est pour « s’afficher » (p. 353) !… Quel vocabu-
laire est-ce là ? De l’amalgame, on saute à la généralisation
stigmatisante, et les écrits des uns et des autres deviennent, sans
autre forme de procès (c’est le cas de le dire), « Le » discours
de « La » police, de « La » hiérarchie policière, etc. On refa-
brique ainsi, d’un coup de force parfaitement arbitraire, une
unité substantielle, y compris sur le plan idéologique, d’Une
Police uniforme, homogène, tout entière ramassée derrière le
service du pouvoir répressif, etc. Et ce n’est même pas l’évo-
cation rapide, in fine, des positions en effet très différentes du
SNOP [Syndicat national des officiers de police] qui incitera
l’auteur à revenir sur toutes ses formulations antérieures qui
ne connaissent que « Le » singulier : Raufer = Bauer = Bui-
Trong = L’expertise policière, Le nouveau discours policier, La
Hiérarchie policière, etc.
Le discours de la dénonciation fait ordinairement flèche de
tout bois et ne craint pas la contradiction. LM n’y manque pas,
qui se retrouve avec les auteurs qu’il vilipende pour dénoncer
le dispositif et les arrière-pensées supposées des CLS [contrats
locaux de sécurité] (p. 355 et 359).

37
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

Il y aurait également beaucoup à dire sur ce qui est dit de


l’IHESI. Je réserve l’argumentation de fond pour un autre tra-
vail, mais je ne peux m’empêcher de signaler, sur trois
exemples, que, là encore, confusion et à-peu-près-même-pas-
faux dominent. L’auteur souligne que « cet institut fait globa-
lement la part belle à des thèmes sécuritaires comme
l’insécurité et les violences urbaines » (p. 353). C’est sous sa
plume, semble-t-il, une critique. Elle est plaisante s’il s’agit de
reprocher à l’Institut de se consacrer à son objet social ! À ceci
près que de qualifier insécurité et violences urbaines de
« thèmes sécuritaires » nous renvoie à la triste période de la
fin des années 1970 où – face à l’instrumentation politicienne,
en effet, à laquelle donnait lieu, par Peyrefitte et consorts, la
montée des délinquances – la gauche en général, les socio-
logues en particulier (et moi comme les autres, s’il faut le pré-
ciser) ne savaient opposer que dénégation, mise en cause des
statistiques et aveuglement devant les faits les plus patents.
Ensuite, plutôt que de parler de l’« Institut » comme d’une
entité monolithique et permanente, il n’est pas hors de propos
de rappeler que la courte histoire de l’Institut n’est pas tout à
fait linéaire : la prise en main par la droite en 1993 s’est accom-
pagnée de départs et licenciements qui n’ont trompé personne
– à l’intérieur – sur le changement de cap imposé.
Enfin, broutille, mais répétée, la catégorie de « formateur à
l’IHESI » n’existe tout simplement pas. Les sessions de l’IHESI
ne voient intervenir que des « conférenciers », dont la liste aisé-
ment consultable, témoigne à l’envi que – hors les institu-
tionnels obligés – ils proviennent de tous les horizons
intellectuels et politiques (avec la nuance, importante, précé-
dente : l’équipe de Pasqua ne faisait pas appel aux mêmes
concours que l’équipe de Joxe).
Il y a questions et débats, tous deux importants et graves,
sur ce qui se passe dans la société française aujourd’hui sous
l’angle de la sécurité, la délinquance, la violence – j’emploie
à dessein ces termes dans le sens le plus vague, avant toute
« construction d’objet ». Certains en effet ont peine à ne pas
interpréter ces questions sous le prisme de leur intérêt corporatif
ou politicien le plus étroitement conçu. Ils n’ont comme seule
excuse que de n’être pas sociologues, et de n’avoir pas pour
métier de chercher. Raison de plus pour que les « universi-
taires et chercheurs » ne « brouillent » pas eux-mêmes les

38
notes de l’année 2001

« identités » (p. 353) en menant leur combat avec les armes


mêmes qu’ils imputent à l’adversaire.
13 janvier 2001. – Théorème de Jean-Paul Brodeur 4 : « Les
circonstances qui incitent la victime d’un crime à le dénoncer
à la police sont celles-là mêmes qui en rendent l’élucidation
improbable. » (La plainte est d’autant plus fréquente que
l’auteur est inconnu.)
16 janvier 2001. – Reprendre la note cahier sur la « résolu-
tion de problèmes », comme outil managérial discutable,
gadget, mais surtout moyen détourné de remettre en cause la
demande sociale comme principe de détermination du travail
policier.
Reprendre aussi les trois apports de la recherche BREC (dif-
ficultés du changement, partition procédure/terrain, échelle de
perroquet de classement des tâches/cibles) ; « en PJ [police
judiciaire], c’est la qualité de la cible qui détermine la noblesse
de la tâche » (forme policière de la logique de l’honneur).
23 janvier 2001. – Complément sur le rang/prestige relatif de
la PU (police urbaine) dans la PN.
Le théorème « ennemi public nº 1 k 1er flic de France » ou :
« c’est Mesrine qui fait Broussard » est confirmé par ce der-
nier. Broussard a commis des « Mémoires » qui occupent deux
tomes, et près de 700 pages dans l’édition de poche (Pocket,
Paris, 1999). Il y raconte par le menu « trente-six années de
“grande maison” » (II, 345). Pendant celles-ci, raconte-t-il,
« j’ai passé une demi-douzaine d’années à la tête des polices
urbaines, de mai 1986 à mars 1992, battant ainsi le record de
longévité à ce poste » (II, 289). Pour autant, à ces six années,
un gros sixième de sa carrière totale, il va consacrer dans ses
souvenirs exactement… 13 pages (280-293), moins de 2 % de
son récit, moins qu’à l’« assassinat du coiffeur Schoch 5 » (II,
90-103)… Et s’il ne manque pas, au passage, de souligner que
« les “PU”, comme l’on disait alors dans notre jargon, consti-
tuaient la plus grosse direction en termes d’effectifs :
65 000 personnes dont une forte majorité de policiers en tenue »
(p. 280), la clé, ici, est dans l’incise « en termes d’effectifs »,

4. Directeur du CICC de Montréal, vieil ami, complice et collègue de D. M.


5. André Schoch est assassiné en 1983 par des membres du FLNC (Front de libéra-
tion nationale corse) pour avoir refusé de payer l’« impôt révolutionnaire ». Le commis-
saire Robert Broussard est nommé en Corse la même année.

39
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

qui signifie bien que cette suprématie en « volume » n’implique


rien d’autre : c’est le plus gros de la classe…
28 janvier 2001. – Partenariat. Le partenariat n’est pas une
idéologie, ou la manifestation de bons sentiments, ou une
expression actuelle du politiquement correct, c’est une
contrainte et, ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les policiers,
constamment, et de la façon la plus vigoureuse. Simplement, ils
le disent sous une forme négative, de telle sorte qu’on ne saisit
pas, ou qu’ils ne saisissent pas toujours eux-mêmes immédia-
tement la portée de leur revendication. Mais que font d’autre les
policiers quand ils désignent telle ou telle tâche comme tâche
indue, servitude imposée, si ce n’est de réclamer que les respon-
sabilités respectives de tel ou tel partenaire soient mieux déli-
mitées ? Que font-ils d’autre lorsqu’ils incriminent l’abstention
parentale, les carences de l’école, le laxisme judiciaire, que de
définir les aires de partenariat nécessaires ? Que font-ils d’autre
encore lorsqu’ils dénoncent l’absence de contrôleurs dans les
réseaux de transport, le déficit de gardiens dans l’habitat col-
lectif et l’absence d’entretien des espaces publics, si ce n’est
de désigner transporteurs, logeurs et élus municipaux comme
partenaires nécessaires de l’action policière, et réciproque-
ment ? Mettre en œuvre le partenariat, ce n’est rien d’autre que
d’inverser le signe ou le sens de cette complainte, de ces
renvois, de ces dénonciations, pour en faire les objets mêmes
d’une coopération permanente.
3 février 2001. – Vu ce jour la nouvelle et prestigieuse bible
du service public (passée à « Bouillon de culture » il y a huit
jours, le 27 janvier) : R. Fauroux et B. Spitz (dir.), Notre État,
le livre vérité de la fonction publique, Laffont, 2001. Sur plus
de 800 pages, la police y est traitée en exactement trois pages,
dont deux consacrées à la GN [Gendarmerie nationale], le tout
par un avocat pénaliste (Soulez-Larivière) dont la notoriété
médiatique est certes grande, mais les connaissances en ce
domaine strictement bornées à la procédure pénale, petit bout
– s’il en est – de la lorgnette policière…
(Ajout 6 mai 2001.) – Depuis que je reçois le programme
des débats de Services Publics – c’est-à-dire depuis 1990 et avec
environ huit ou neuf débats par an, soit un total d’une centaine –,
aucun n’a jamais été consacré à la police et à sa réforme…
Sur le régalien :
a) À partir de Michel Antoine, son Louis XV, Paris, Fayard,
1989, p. 176 sq. : « D’autres règles venaient encore tempérer

40
notes de l’année 2001

l’exercice du pouvoir souverain : les maximes du royaume. […]


Dans ce royaume hérissé de communautés sociales, profession-
nelles et territoriales, le Roi devait être d’abord justicier : rendre
la justice était une prérogative essentielle de la souveraineté,
constituant pour le monarque un devoir autant qu’un droit. […]
L’obligation d’être un justicier comportait corollairement celle
d’être un législateur… » Il y a là quatre pages essentielles, dont
il faut retenir que le régalien n’est assurément pas la police,
mais la justice : c’est celle-ci qui est prérogative et devoir du
Souverain, la police ne tient au régalien que parce qu’elle est, et
tant qu’elle est auxiliaire de justice. En outre, le Souverain doit
à ses sujets la sécurité extérieure, celle du territoire et de ses
frontières. Il leur doit la protection contre les ennemis exté-
rieurs, l’étranger. Par contre, au sein de ces frontières, à l’Inté-
rieur, il ne leur doit pas sécurité et sûreté, mais justice. La
sécurité, l’ordre public local sont affaire des autorités locales,
c’est le seigneur du lieu, le bourgmestre, le maire, et leurs
gardes, guets, sergents, milice, etc., qui sont tout autre chose et
ne procèdent pas de la justice, donc de la souveraineté, mais
d’un mandat local, ou d’une délégation. L’idée de la sécurité
intérieure comme obligation/prérogative régalienne est un coup
de génie des lobbies de l’Intérieur, et un argument ad hoc de
l’étatisation, mais c’est pure invention historique.
b) « Droits régaliens » : note 8, p. 225 de Saint-Simon/Bois-
lisle, tome XIV : « Droits attachés à la souveraineté » (Aca-
démie, 1718) 6 . Justel, dans son Histoire de la maison de
Turenne 7, p. 15-17, et de même le Dictionnaire de Moréri 8
énumèrent les droits de battre monnaie, de concéder des fiefs et
des lettres de noblesse, de délivrer des sauvegardes, d’ériger
des communes et des consulats, de faire des lois et statuts, de
juger les délits commis sur la voie publique et toutes les affaires
civiles en première appellation et premier ressort, etc.
c) In M. Marion, Dictionnaire des Institutions de la France
aux XVIIe et XVIIIe siècles, 1923, p. 476 : « Régaliens (droits).
– Les droits régaliens étaient les attributs essentiels de la sou-
veraineté : droit de paix et de guerre, droit de faire la loi, de
battre monnaie, de lever des impositions, de rendre la justice,

6. D. M. cite Saint-Simon dans l’édition de Boislisle, Hachette, Paris, 1879-1928.


7. Paris, 1645.
8. D. M. se réfère au Grand Dictionnaire historique de Louis Moréri (1759), fac-
similé Slatkine, Genève, 1995.

41
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

d’assembler des États généraux ou provinciaux ; et aussi


d’accorder des grâces ou abolitions pour crimes, de naturaliser
des étrangers, de faire des nobles, etc. »
d) Sur un article du Monde du 16 février 2001 : « Quand
l’État fait défaut, le peuple s’organise » : il n’est pas douteux
que la première tâche des États, qui les fonde et les légitime,
est de garantir la sécurité physique des citoyens. À défaut
(Colombie, Haïti, Somalie, Zaïre, etc.), l’État sombre et cède
la place à la loi de la jungle, loi du plus fort, etc. Mais il ne
s’ensuit nullement que l’État doive être le responsable direct de
la force publique. La confusion du régalien dans la pensée poli-
tique française consiste à confondre l’instrument et la fonc-
tion, à identifier celle-ci à celui-là, alors bien évidemment que
la relation est inverse : la fonction se peut assurer par une
infinie variété d’instruments, dont il n’est même pas assuré
qu’ils doivent être de statut public. L’article montre que dans
tous ces pays où l’État a sombré, se développent des formes
locales, spontanées, l’organisation communautaire régulant les
rapports sociaux, mais avec deux limites qui définissent en
creux les fonctions élémentaires de l’État : seul un réseau public
d’infrastructures permettrait de relier l’aménagement d’un quar-
tier ou d’une région au reste du pays ; seul l’État pourrait arbi-
trer légitimement les conflits entre les acteurs locaux = double
fonction de lien et d’arbitrage.
e) [Ajout du 17 février 2004.] Voir la « Chronique adminis-
trative » de Jean-Marie Pontier in Revue de Droit public, nº 1,
2003, p. 193-237 : « La notion de compétences régaliennes dans
la problématique de la répartition des compétences entre les col-
lectivités publiques ».
3 février 2001. – Du gauchisme antisécuritaire. À propos de
l’ensemble publié ce mois par le Monde diplo, où l’IHESI est à
nouveau pris à partie : d’abord c’est un signe de reconnais-
sance, si l’IHESI est ainsi pointé du doigt, c’est qu’il existe… Il
est tout à fait manifeste, dans ces textes, qui se présentent
comme mégadénonciation des Bauer, Bousquet, Raufer, que le
gauchisme est leur meilleur allié. La posture de dénégation
s’énonce de façon archétypique – « les responsables gouverne-
mentaux et leurs relais médiatiques occultent les ressorts éco-
nomiques et sociaux de ces évolutions » –, et par l’omission de
toute allusion aux victimes. D’où il ressort que ce jeune con qui
a cassé la gueule à une petite vieille qui venait de toucher trois
sous à la poste, il faut comprendre que, petit-fils de harki et fils

42
notes de l’année 2001

de chômeur, il ne fait là que rendre à la société ce que celle-ci


lui a donné. Quant à la petite vieille, on ne sait si elle est
complice ou coupable de sa mésaventure… Ce discours imbé-
cile ouvre un boulevard à tous les démagogues, aux Le Pen
comme aux Raufer…
7 février 2001. – Wesley Skogan 9 dit : « Résultats ambigus :
meilleure perception de la police par la population, mais pas
de baisse significative de la délinquance. » Et l’exemple de
N[ew] Y[ork] est présenté comme succès sans mélange parce
que la délinquance baisse, alors même que les rapports police-
population se dégradent.
Faisons le tableau des éventualités (Politique P k à t + 1 :
neuf cas de figure) :

La relation police- dégradée stable améliorée


population est :
La délinquance augmente Échec complet France 2000
La délinquance est stable Pas d’effet Cas Skogan
La délinquance diminue Cas New York Réussite totale
(Chicago ?)

Il faut d’abord supposer que la mesure de chacune des dimen-


sions est fiable, ce qui n’est facile pour aucune des deux : le
public n’est pas homogène et monovalent à l’égard de la police,
les fluctuations de la délinquance peuvent être beaucoup plus
complexes que la simple variation de leur somme. Ce n’est
donc que par une convention très simplificatrice, et peut-être
erronée, que l’on résume chacune de ces dimensions à une seule
variable continue, dont on ne retient ensuite que trois
éventualités.
Ensuite, le tableau repose sur l’hypothèse que ses deux
dimensions sont indépendantes ; elles ne le sont pas.
Dans un pays démocratique, on suppose que l’amélioration
des relations police/population doit avoir des effets successifs
opposés. Dans un premier temps, la police recueille plus de
plaintes et donc la délinquance enregistrée augmente. À terme,
de l’information accrue de la police doit résulter une

9. W. G. SKOGAN et S. M. HARTNETT, Community policing Chicago style, Oxford


Universtiy press, New York, 1997.

43
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

amélioration de ses performances tandis que la plus grande


attention à la demande doit améliorer la prévention.
Dans un pays totalitaire, on doit poser que la relation est
inverse : c’est en terrorisant la population que la police assure
son efficacité.
Il y a ainsi cinq cas de figure : case centrale : aucun effet
repérable ; trois configurations désignant un échec manifeste
(grisé foncé) ; trois configurations désignant un succès assuré ;
et deux cas contrastés : la délinquance baisse sensiblement mais
la relation avec la population se dégrade, cas New York ; la
délinquance augmente, mais la relation entre la police et la
population s’améliore, cas pol-prox France 2000.
Le bilan des « cas contrastés » n’appartient ni au policier ni
au sociologue, mais au politique : lui seul est légitimé à trancher
ce qui doit l’emporter entre les deux critères, et à inscrire l’éva-
luation dans le temps.
15 février 2001. – Un ministre de l’Intérieur est-il nécessai-
rement voué à devenir le porte-voix des groupes professionnels
(préfets, policiers…) qu’il est chargé de commander ?
Cf. Le Monde du même jour, p. 8, sur « la banalisation de
l’usage du cannabis… ». L’article évoque Kouchner qui en
1997 exposait qu’une réforme de la loi (de prohibition) de 1970
était envisageable, et suit : « En réponse, J.-P. Chevènement,
alors ministre de l’Intérieur, avait immédiatement pris posi-
tion en affirmant que la loi de 1970 “a une signification sociale
et permet aussi de remonter les réseaux”. » (Ce qui, de sur-
croît, est très discutable : ce n’est pas le consommateur final
qui informe réellement sur le réseau, c’est un conte à usage des
enfants répandu par les policiers qui craignent de perdre un de
leurs plus juteux terrains d’aventures…)
17 février 2001. – […] [suite de la note précédente] des
textes qui sont essentiels, fondateurs pour qui veut réfléchir sur
la police. Pour autant bien sûr que l’on juge que la police mérite
réflexion. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Deux
groupes sont d’ordinaire opposés à cette idée. D’une part, ceux
qui ont jugé, une fois pour toutes, que toute police est expres-
sion d’une insupportable oppression, nécessairement confiée à
des nervis, manipulateurs, provocateurs et autres canailles, et
ne saurait donc qu’être combattue et dénoncée. Ils iront certes
au commissariat porter plainte si leur voiture est volée, leur
résidence secondaire cambriolée, ou leur vieille maman
agressée, mais pour se plier aux contraintes des assureurs, et en

44
notes de l’année 2001

se bouchant le nez. Laissons-les à leurs certitudes. Les autres


sont plus préoccupants, car ce sont d’ordinaire ceux-là mêmes
qui ont charge de police : magistrats qui la requièrent, hauts
fonctionnaires qui la commandent, hommes politiques à la tête
du pouvoir exécutif. Ils ne partagent certes pas le jugement pré-
cédent, et ne mettent pas en doute l’utilité policière, mais il ne
faut pas gratter beaucoup pour entrevoir une autre forme de dis-
tance, tout aussi méprisante. Pour eux, on en sait bien assez sur
la police quand on sait à qui il faut transmettre ses ordres ; pour
le reste, on supposera qu’elle exécute. Ce qu’elle ne fait pas,
bien sûr, mais avec assez de discrétion pour que cette efficace
« récusation des ordres illégitimes » soit portée au débit de la
force d’inertie propre à toute bureaucratie.
24 février 2001. – La différenciation des trois polices n’est
que le dépliage de leur empilage historique. La PN n’a fait
qu’additionner progressivement, jusqu’à les réunir :
— le guet bourgeois, qui devient DCSP [Direction centrale
de la sécurité publique], sécurité publique : l’organisation de la
sécurité locale ;
— les commissaires du Châtelet, auxiliaires de justice, bras
armé, mais ancillaire, des magistrats, qui devient PJ ;
— les mouches, polices secrètes et autres « troupes » du
Souverain, qui deviennent RG, DST, CRS, etc.
Par ailleurs, « la police, au sens que l’on donnait alors [sous
Louvois] à ce terme, c’est-à-dire l’administration » (A. Corvi-
sier, Louvois, 412 10), c’est le sens fonctionnel…
2 mars 2001. – Le prérequis de toute réforme est de contre-
dire, dans l’esprit des policiers, l’idée bien ancrée que « de toute
façon, le travail policier est toujours le même… », alors que,
justement, ce qu’il s’agit bien de changer, c’est le contenu
même de la tâche policière sous deux aspects : prendre en main
des tâches jusqu’alors refusées ou délaissées (prévention, aide
aux victimes…) ; changer l’ordre des priorités – et donc
l’ampleur des investissements – entre les tâches traditionnelles.
Il ne faut pas s’illusionner (ou paniquer) ; en police générale,
la lutte contre la délinquance, la chasse au délinquant, la police
criminelle, restera toujours l’activité privilégiée, l’axe de réfé-
rence, la motivation première de la majorité des agents. Mais la
question n’est pas de la dévaloriser ou de lui en substituer une
autre. La question est de savoir si on peut, et comment, d’une

10. André CORVISIER, Louvois, Fayard, Paris, 1983, p. 412.

45
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

part, lui adjoindre d’autres tâches à égalité d’importance, et non


pas simplement comme substitut, contrainte ou pis-aller, c’est-
à-dire faire accepter par les policiers qu’il n’y a pas que cela
qui compte, et que tout le reste peut aussi avoir sens, intérêt et
importance. Donc qu’il ne faut pas tout lâcher pour courir sus
à tout voleur de poule. D’autre part, imposer des priorités au
sein des activités délinquantes, et ne pas se laisser mener par
celles que telle ou telle sous-culture policière met au premier
plan (cf. l’exemple du « trafic de drogue » à Soissons, où tout le
commissariat s’était mobilisé pour une « filière » de hasch,
définie comme la belle affaire par excellence, alors qu’elle était
dérisoire au regard des nuisances subies et éprouvées par la
population). Autrement dit, au sein de l’activité délinquante,
comment imposer que le double critère de victimation 11 et
d’insécurité de la population soit pris en compte avant le cri-
tère de l’échelle de prestige policier, dont la population n’a rien
à foutre ?… Si on arrivait déjà à imposer ces deux modes de
relativisation de la hiérarchie spontanée des priorités policières,
l’essentiel serait fait.
(Ajout du 7 mars 2001 [Montréal].) – Un très bel exemple
de rapport entre vrai travail policier et « travail social ».
D’après le document « Tableau de bord de gestion » (SPCUM
[Service de police de la Communauté urbaine de Montréal],
mai 1999), cible 2 : diminuer les appels répétitifs reliés à la
violence conjugale, il apparaît que « le tiers des homicides sur-
venus en 1998 sont des drames familiaux. Depuis plusieurs
années […] cette répartition est constante, tant sur le territoire
de la CUM qu’ailleurs dans la province » (p. 23). Et le docu-
ment précise ce qu’on peut pressentir : « L’escalade des pro-
blèmes familiaux qui peut mener jusqu’à la mort de la victime
dure généralement un bon moment », et se traduit par les iné-
vitables « tapages », « cris » et autres « différends familiaux »
qui sont comme l’on sait le quotidien des appels à la police et
la plaie du métier policier.
Il ne se trouve probablement pas un seul policier pour
contester qu’un bon homicide, bien incontestable, et si possible
bien sanglant, soit gibier de police par excellence, qui sollicite

11. D. M. fait allusion à un canon de la sociologie des enquêtes de victimes qui dis-
tingue deux dimensions (« victimation » est une terminologie consacrée) : l’exposition
personnelle au risque de subir ou au fait d’avoir subi une atteinte d’une part, et une
préoccupation à l’égard des phénomènes de délinquance de l’autre.

46
notes de l’année 2001

et mérite – sans discussion ni délai – le déploiement de toutes


les ressources policières, humaines et techniques : scène du
crime, prise d’empreintes, examens balistiques, biologiques,
chimiques, autopsie et autres joyeusetés de la PST [police
scientifique et technique] peuvent et doivent s’y déployer en
grand arroi, signes et outils du meilleur professionnalisme
policier.
À ceci près que la remarque précédente rétablit les chaînons
manquants : c’est dans le tapage dédaigné, le différend fami-
lial méprisé, le pseudo-« travail social » indu, que ce bel et bon
homicide, providence de la corporation et fleuron de son exper-
tise, a pris naissance, a poussé ses racines. Il faudrait le rappeler
périodiquement aux policiers.
4 mars 2001 (Montréal). – En lisant Silverman 12 : la tolé-
rance zéro, ce n’est pas trente ans de prison pour un voleur de
poules ou sa version californienne « 3 sticks and you’re out » ;
c’est beaucoup plus prosaïque que cela : c’est le fait, quand on
entend passer sous les fenêtres du commissariat une mob à
échappement libre, ou une voiture dont la sono hurle, de ne pas
se boucher les oreilles l’air excédé, mais de la stopper et de la
verbaliser : pas la dixième fois, la première. Tolérance zéro, c’est
arrêter de contourner la voiture en double file en regardant ail-
leurs, parce qu’on a mieux à faire, mais de s’arrêter, de la faire
ranger, et de verbaliser, même si c’est la voiture d’un notable
ou la camionnette d’un commerçant. Bref, c’est de revenir à des
tâches de longue date délaissées de maintien de l’ordre local. Il
est intolérable justement de voir les supposés grands flics
abreuver les médias de plaintes contre le laxisme judiciaire, la
faiblesse des politiques ou la complicité des socialistes avec la
délinquance, et se faire à grands fracas thuriféraires des soi-
disant mérites de la police de NY, quand on a soi-même déserté
de longue date ses responsabilités du ministère public auprès du
tribunal de police, ou qu’on y « indulge » à tour de bras… Une
des grandes et efficaces ressources mises en œuvre par le NYPD
[Département de police de la ville de New York] a précisé-
ment été de se servir au maximum de toutes les réglementations
d’ordre public communal, hygiène, salubrité, bruit, etc.
9 mars 2001. – 1. La police ne sait pas rétribuer le travail
préventif de ses membres, le service à la communauté, le

12. Eli B. SILVERMAN, NYPD Battles Crime, Innovative Strategies in Policing, Nor-
theastern University press, Boston, 1999.

47
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

service du public, la prévention ou dissuasion intelligente, la


contribution discrète au sentiment de sécurité, bref, tout le rôle
du « gardien de la paix ». Mais peut-être peut-on chercher cette
rétribution ailleurs, par les partenaires justement ? Pourquoi les
travailleurs sociaux qui ont « bénéficié » d’un bon signalement,
le proviseur qui constate que le flic a bien sensibilisé à tel ou
tel danger, le logeur à qui remontent les appréciations des gar-
diens d’immeubles, l’association à laquelle l’îlotier a donné un
coup de pouce, etc., ne le feraient-ils pas savoir, vigoureuse-
ment, et assez fort pour que le policier en tire à la fois notoriété
et prestige dans son entourage, mais aussi points supplémen-
taires pour sa notation ? La rémunération pourrait venir d’ail-
leurs que de la seule administration policière…
2. Ce qui est important dans le tableau de bord, ce n’est pas
le nombre de cadrans, leur graduation, la sensibilité des cap-
teurs et la lisibilité de l’affichage, la fiabilité ou l’exhaustivité
des données, ou tout autre critère interne ; ce qui est crucial,
c’est le mode d’élaboration. Le tableau de bord que monte le
SPCUM n’est pas génial, et on peut à bon droit s’étonner qu’il
ne reprenne que les indicateurs les plus traditionnels de l’action
policière, mais il est bien foutu, et utile, et donc pertinent, parce
qu’il a été élaboré sous le contrôle constant de ses usagers desti-
nataires : les quatre commandants qui dans le comité de projet
ont dit que cela ils prenaient, et cela ils n’en voulaient pas – et
ont eu le dernier mot, de telle sorte que le tableau de bord final
leur est directement et immédiatement utile. C’est le seul cri-
tère. Tout tableau de bord élaboré en catimini par une cellule ad
hoc de l’administration centrale sera peut-être génial intellec-
tuellement, et une vraie merveille d’électronique et d’analyse en
temps réel, ce sera néanmoins un bouillon total, parce qu’ins-
piré par ce qui intéresse cette administration centrale et non par
ce qui est utile au responsable de terrain. C’est le seul critère
qui vaille.
13 mars 2001. – J.-P. Brodeur le dit très justement : la police
résiste victorieusement, non seulement au projet de connaître,
mais aussi, et pour commencer, au projet de définir. On ne la
saisit que par énumération. Dans cette voie, il reprend mes trois
catégories 13, et ajoute au même rang, comme quatrième, celle
de police privée. En quoi il a raison.

13. Allusion à la trilogie désormais consacrée des fonctions de police : police de sou-
veraineté, police criminelle, police de la tranquillité publique. Voir par exemple

48
notes de l’année 2001

La déploration du manque de moyens dans les métiers de ser-


vice est constante (elle ne cesse pas quand les moyens sont sen-
siblement augmentés), universelle (les policiers réclament des
effectifs aussi bien à Paris, où ils sont notoirement en sur-
nombre, qu’en province), fondée (on pourrait indubitablement
occuper plus de personnes dans les mêmes emplois), et impos-
sible à satisfaire (il y aura toujours un déficit par rapport à des
besoins infinis, et qui de surcroît se déplacent sans cesse : dès
que certains sont satisfaits, il en naît d’autres, cf. la garde des
enfants…).
À ce quadruple titre, que tous les professionnels en place res-
sentent (cf. en ce moment les juges et les infirmières, hier les
profs et les flics, demain les éducateurs de rue et les médecins),
il se pourrait bien que cette déploration fonctionne – en outre –
comme plus petit commun dénominateur au sein de chacun de
ces groupes, comme leur ciment élémentaire, le noyau dur de
la culture professionnelle (et donc s’entretienne aussi de cette
fonction interne essentielle). C’est aussi pourquoi, quels que
soient la plainte ou le contentieux de tel ou tel sous-groupe à
l’intérieur de ces professions vis-à-vis de son employeur, il va
s’exprimer sous la forme d’une revendication de moyens, qui a
le double avantage d’être toujours justifiable et surtout d’être
unifiante. On aurait tort de ce fait de prendre ces revendica-
tions dites « quantitatives » à la légère, à la façon dont on tente
parfois de disqualifier les mouvements de professeurs en les
réduisant à une sempiternelle revendication de gommes et
crayons (d’horaires allégés et de salaires alourdis…). Gommes
et crayons, salaires et horaires expriment d’abord ce découra-
gement devant l’ampleur infinie d’une tâche qui ne sera jamais
parfaitement accomplie, si ce n’est même décemment accom-
plie. Ce pourquoi, la pire bêtise qu’on puisse commettre devant
ces revendications est de disqualifier leurs porteurs, d’en
rajouter sur leur angoisse professionnelle, de renchérir sur les
insuffisances qu’ils sont les premiers à ressentir et dont ils sont
les premiers à souffrir. Ne pas avoir compris cela, et ne le
comprendre toujours pas aujourd’hui, suffit à disqualifier
C. Allègre : un ministre à ce point ignorant des propriétés élé-
mentaires du domaine d’action qui lui est attribué témoigne
d’une erreur de distribution à corriger au plus tôt.

D. MONJARDET, « 1, 2, 3… polices ? L’illusion d’une unité », Panoramiques, 33, 2e tri-


mestre 1998, p. 21-26.

49
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

Mais l’erreur peut être inverse : le ministre qui prend au pied


de la lettre cette déploration, et s’en fait le porteur, méconnaît
tout autant ses responsabilités (c’est d’ordinaire le cas des
ministres de l’Intérieur). Le rôle du politique, vis-à-vis des pro-
fessionnels, est de comprendre leur plainte, certes, mais en
même temps de rappeler son caractère inévitablement uto-
pique, et l’incontournable nécessité d’arbitrer les allocations de
moyens finis entre l’ensemble des groupes professionnels… (Ce
qu’a bien fait Kouchner à la TV hier, en réponse aux infir-
mières : « Il y a 2,5 milliards de dégagés, c’est beaucoup, et on
ne peut pas faire plus… ») Non, on ne mettra pas une infirmière
en permanence auprès de chaque malade ; non, les enseignants
ne pourront pas assurer du soutien individuel à tous les élèves ;
non, il n’y aura jamais assez de policiers pour sécuriser toutes
les personnes âgées et empêcher tout cambriolage ; et non, il
n’y aura jamais assez de places de crèche pour tous les nou-
veau-nés de l’année…
13 mars 2001. – La rupture de la relation gendarmerie/
enquêtes est placée au premier rang des difficultés accompa-
gnant la réforme de la PDQ [Police du Québec] au SPCUM. De
même, les relations tenue/civils, gardiens/inspecteurs, roule-
ment/sûreté sont toujours un objet d’attention, et un point de
friction dans le fonctionnement des commissariats en France.
La généralité de cette « difficulté » conduit à se demander si
elle est réellement aussi dysfonctionnelle qu’on le suppose, et
s’il n’y a pas là, au contraire, une vérité des rapports réels entre
ces segments policiers, tout à la fois qu’un effort, universel et
vain, pour la masquer.
En bref, la question est la suivante : si ces rapports sont si
difficiles, s’il faut une attention constante pour maintenir un très
mince flux d’échanges, le plus souvent à sens unique, n’est-ce
pas – au-delà de toutes les raisons circonstancielles et subjec-
tives – parce qu’il n’y a en réalité aucune raison nécessaire à
ce que ces rapports soient autres que distants ? N’est-ce pas
parce qu’on a affaire en l’occurrence à deux polices tout à fait
disjointes, et qui peuvent parfaitement prospérer, l’une et
l’autre, en maintenant leurs relations au minimum ? N’est-ce
pas, plus simplement encore, parce qu’elles n’ont pas grand-
chose de commun, et pas nécessairement besoin l’une de
l’autre ? Poser la question induit la réponse : en effet…
29 mars 2001. – Au séminaire « Travail dans la fonction
publique » du ministère de la Recherche, séance du 28 mars

50
notes de l’année 2001

2001, intervention de I[sabelle] Sayn (Cercrid [Centre de


recherches critiques sur le droit], Saint-Étienne), texte distribué,
sans référence : « L’activité des agents des CAF [caisses d’allo-
cations familiales] est une activité de prise de décision en droit,
en ce sens qu’ils doivent appliquer une règle de droit générale
et abstraite à une situation individuelle. Cette activité propre-
ment juridique suppose d’une part un travail d’interprétation
de la loi (ce que veut dire le texte), d’autre part un travail de
qualification des situations de fait (faire entrer la situation indi-
viduelle dans la catégorie juridique ; qui permettra de lui appli-
quer les règles de droit correspondantes) » ; elle précise que
l’activité d’interprétation est largement élaborée en amont, dans
des documents ad hoc (« suivi législatif »), mais que l’activité
de qualification est très largement ignorée, ce qui a deux consé-
quences : l’institution mésestime l’activité décisionnelle des
agents et ne reconnaît pas leur responsabilité réelle ; rien ne
permet à l’usager d’avoir recours contre une décision de quali-
fication qui le lèse.
Dans l’activité du gardien de la paix : interprétation et quali-
fication sont constantes, se développent sous forme de procès
de sélection des tâches et du mode opératoire, etc. Le point cen-
tral est qu’elles sont prescrites hiérarchiquement, sous l’injonc-
tion de discernement, mais que ce terme signifie bien ce qui
est en question : une qualité subjective dont l’agent doit faire
preuve, et non une compétence (ou qualification au sens propre
du terme) qui serait susceptible d’une objectivation et d’une
transmission : apprentissage contrôlé. Le discernement est pres-
crit, la compétence d’interprétation + qualification n’est pas
reconnue. Il n’est pas sûr que cette appréhension purement
empirique, largement implicite et informelle ne soit que le fait
de l’impéritie hiérarchique et de l’incompétence des systèmes
de formation. Il est plus vraisemblable qu’elle est très déli-
bérée : la fiction du « corps d’application », de l’exécutant
docile et discipliné, arrange sans doute tout le monde au sein de
la police, autant les gardiens de la paix eux-mêmes que l’enca-
drement. Qui n’a pas de pouvoir d’interprétation ne saurait être
responsable…
Généralisation : les contenus de la formation initiale des dif-
férents corps policiers ne sont pas définis à partir d’une analyse
empirique des tâches qu’ils auront quotidiennement à effectuer
pour accomplir leur métier (savoir faire une queue d’aronde,

51
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

souder les métaux ou analyser un bilan), mais selon une accep-


tion hiérarchique normative de ce qu’ils sont supposés faire.
Dans l’ensemble du secteur public, on développe avec beau-
coup plus d’ardeur la recherche sur les exécutants, gardiens de
la paix, instituteurs, agents du guichet, préposés, que sur l’enca-
drement et a fortiori la haute fonction publique : commissaires,
préfets, inspecteurs d’académie, receveurs sont jusqu’alors
restés dans une prudente opacité ; il faudrait songer à la lever…
On découvrirait ce faisant que les compétences proprement ges-
tionnaires de ces « cadres » et supposés « dirigeants » sont fort
minces…
27 avril 2001. – Réformer la police ou toute autre adminis-
tration suppose que l’on veut/peut améliorer l’existant, et donc
que celui-ci est améliorable. On ne peut justifier, légitimer, un
projet de réforme que par un début, une esquisse, d’autocri-
tique. S’il y a, comme dans le cas policier, recouvrement de
l’organisation et d’une profession, il ne peut y avoir réforme
que si cette profession fait elle-même un début d’autocritique.
Quand elle s’est au contraire, par défaut de toute instance
d’imputabilité (de compte rendu), intimement persuadée de son
excellence, il y a peu de chances qu’elle adhère à un vrai projet
de changement…
9 mai 2001. – Prévention de la corruption et résolution de
problème. À un policier belge qui pose la question : « Comment
empêcher qu’un policier installé sur le même terrain pendant
vingt ans ne vire à une forme même bénigne de corruption ? »
Réponse double : en faire un « problème » au sens de la réso-
lution de problème – retourner cette méthode sur soi. Et le faire
par la démarche « réunion de synthèse » empruntée aux psy :
une fois par mois, on réunit toute l’unité et on débriefe collec-
tivement les deux ou trois problèmes difficiles rencontrés par
l’un ou l’autre – outil de professionnalisation, mais aussi de
contrôle.
Les huit traits fondamentaux de toute police, d’après Peter
Villiers, professeur à Bramshill (congrès IACP [International
Association of Chiefs Police]) : wide avenue of responsabilities
(grande étendue de responsabilités) ; large degree of discretion
(degré élevé d’autonomie) ; ambiguity about core role (ambi-
guïté autour de la fonction première) ; need for instant decision
(nécessité de décision instantanée) ; reliance upon individual
skills, judgment and initiative (dépendance à l’égard des compé-
tences, jugement et initiative individuels) ; monopoly of legitime

52
notes de l’année 2001

force (monopole de la contrainte légitime) ; retrospective style


of management (style de management rétrospectif) ; mental and
physical demands of policing (exigences physiques et mentales
du métier). C’est assez bien vu, et peut définir en effet le cadre
auquel la formation doit préparer.
16 mai 2001. – Le ministère de l’Intérieur fait partie de cette
sorte d’organisation tout à fait incapable de tout apprentis-
sage : cela fait plus de vingt ans maintenant que ce ministère
annonce à grand fracas des réformes qui avortent systématique-
ment, et nul en son sein ne semble soupçonner qu’il pourrait
s’en dégager un enseignement ; le ministère ne dispose pas des
compétences nécessaires à la gestion du changement, et il fau-
drait qu’il s’en dote. C’est ce qui permet à des préfets ou des
hauts fonctionnaires de se retrouver propulsés aux commandes
de réformes lourdes, sans avoir le moindre soupçon de l’idée
de la façon de s’y prendre. Pour l’essentiel, ils pensent qu’il
s’agit de produire une série de circulaires plus fournies que de
coutume…
Cela produit accessoirement ce paradoxe savoureux de gens
crispés sur leur supposé monopole de compétences mais qui
n’hésitent pas à sous-traiter des pans majeurs de leurs propres
responsabilités à des organismes conseils extérieurs (IDRH
[Institut pour le développement des ressources humaines] 14).
16 mai 2001. – Au principe des stéréotypes de la culture
policière, il y a sans doute des « lieux communs » qui se trans-
mettent directement de génération à génération par les anciens
et par les formateurs en école, mais il y surtout l’expérience par-
tagée. Un des noyaux durs de celle-ci est sans doute la décou-
verte de l’hostilité du « public ». Nombre de recrues motivent
leur choix professionnel par le désir de « servir », d’être utile,
de protéger et secourir, et même si cette orientation s’accom-
pagne aussi de considérations plus prosaïques (comme la sécu-
rité de l’emploi ou le niveau de la solde), elle ne saurait être
méconnue. Or le premier apprentissage du nouveau policier est
bien que cette population qu’il se propose de servir non

14. IDRH, « Réussir la mise en œuvre de la police de proximité » (200 séminaires de


formation en septembre et octobre 2000), document interne. Voir plus loin : « Retour
d’expérience de l’intervention d’IDRH », 20 juin 2002, document interne. D. M.
déjeune avec le directeur de l’IDRH, Frédéric Petitbon, le 28 septembre 2000. Ce der-
nier lui avoue que la DCSP aurait refusé d’introduire dans le dossier des stagiaires, la
note de D. M., « La police de proximité, ce qu’elle n’est pas » (archives D. M.). Voir
bibliographie générale [71].

53
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

seulement ne souhaite pas son aide, mais le plus souvent – dans


ses interventions concrètes – lui manifeste une hostilité ouverte.
Ces jeunes revêtent l’uniforme pour « servir » et se retrouvent
bombardés d’injures et de cailloux. Le choc est d’autant plus
rude qu’il est, pour beaucoup, tout à fait inattendu. Et la moti-
vation avortée se retourne en perception du public, de tout
public, et donc de la population, comme un bloc hostile et soup-
çonneux vis-à-vis duquel il faut se protéger, par le secret et la
solidarité.
23 mai 2001. – À propos d’Yves Bonnet 15 , De qui se
moquent-ils ? Paris, Flammarion, 2001, 468 p. Plaisante galerie
de portraits vachards, où l’on sent souvent que l’auteur pourrait
forcer le trait, se retient, et manque de vraie méchanceté, sauf
à l’égard de ceux qui lui font trop ostensiblement le coup du
mépris, comme Balladur. Mais de sa plaisante autoflagellation
de « cocu » pas trop content, on retient surtout l’inaptitude fon-
cière d’un vrai préfet à entrer dans le champ politique et à se
faire à l’idée que le pouvoir est d’abord un marché ultraconcur-
rentiel et sur lequel tous les coups sont bons. Au passage, on
notera sans trop de surprise que pour ce spécialiste supposé de
l’ordre public, le droit de manifestation s’apparente à la subver-
sion et se règle par une bonne charge un peu virile…
17 juin 2001. – Pour la police, le droit est une référence,
le fondement même de son action (cf. DUDHC [Déclaration
universelle des droits de l’homme et du citoyen], art. 12), mais
il est en même temps un outil, qui dit ce qu’on peut faire et
comment on ne peut pas faire… Peut-on être les deux à la fois,
sans que l’aspect le plus normatif (droit = valeurs) ne soit miné
par l’aspect instrumental (droit = outils) ? Si l’outil fonctionne
mal, le droit-valeurs en sort-il intact ?
Maintien de l’ordre en prison : expliquer aux flics que les
matons ne règnent pas par la terreur, même sur une population
par définition bien pire que celle qu’ils « affrontent » dans les
cités. Le maton incompétent est celui qui a la trouille et/ou
joue les gros bras, et avec qui la tension monte jusqu’à
l’émeute… La prison n’est qu’un concentré (temps/espace) de
la cité, dont les jeunes ne peuvent/savent pas/plus sortir, et qui
s’y sentent incarcérés, relégués, assignés à résidence, avec les
flics pour matons.

15. Préfet, ancien directeur de la DST.

54
notes de l’année 2001

22 juin 2001. – Ainsi donc, quand IDRH, société de consul-


tants bien sous tous rapports et copieusement rémunérée par la
DCSP pour faire son boulot à sa place, s’aventure en conclusion
de son rapport d’activité, à signaler quelques questions que sou-
lève, sur le terrain, la mise en place de la police de proximité,
le jugement d’un préfet ne traîne pas : « Chiasse sociologique. »
Aucun doute donc sur l’inspiration que les « managers » de la
DGPN et de la préfectorale réunis vont chercher dans la socio
des organisations la plus orthodoxe… Ce dont « chiasse socio-
logique » est le symptôme, c’est d’un véritable autisme socio-
logique, dont beaucoup de hauts fonctionnaires sont atteints…
Hier, Pascal Ceaux 16 me confirme que mon papier sur la
« révol. cul. 17 » est tout à fait juste et correspond entièrement à
ce qu’il entend sur place : les gardiens de la paix ont mainte-
nant intériorisé l’idée qu’il s’agit de la énième réforme du
ministre du jour, et qu’il suffit de faire le gros dos en attendant
la prochaine.
Me confirme également que mon test est juste : « Y a-t-il
une, une seule circonscription que l’on puisse montrer au
ministre et livrer trois jours aux journalistes en leur disant :
allez-y, regardez, ce n’est peut-être qu’un prototype, mais voilà
la police de proximité grandeur nature, c’est cela que nous
voulons mettre en œuvre partout ? » (Comme Bratton l’a fait
pendant des années à New York). En effet, de l’avis, de l’aveu
du chef de l’IGPN (et de participants aux évaluations :
F. Molin), du sous-directeur des missions de la DCSP, des chefs
de service de l’IHESI (Chalumeau, Ocqueteau), des consultants
extérieurs (IDRH), des journalistes bien informés (Ceaux), cette
circonscription test, témoin, modèle, n’existe tout simplement
pas. Ils n’ont même pas été foutus d’en faire fonctionner une,
une seule !…
11 juillet 2001. – Lors des Assises nationales de la police de
proximité, à la Villette du 30 février 2000, il ne manquait pas
un bouton de guêtre à la doctrine de pol-prox, sauf la réponse
à une question adjacente : « Et comment y va-t-on… ? »
12 juillet 2001. – On ne saurait surestimer l’importance des
motivations individuelles dans le travail policier. Comme pour
tout travail finalement fort peu contrôlé (chercheurs ou

16. Journaliste au Monde.


17. Publié sous le pseudonyme de P. DEMONQUE, « La police de proximité, une révo-
lution culturelle », Les Annales de la recherche urbaine, nº 90, 2001, p. 156-164 [85].

55
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

enseignants) du fait d’une impossible mesure de l’investisse-


ment aussi bien que de la production, quantité et qualité de la
prestation sont directement fonction de la motivation. Celle-ci
peut être interne (sens du devoir, peur de l’enfer ou confor-
misme), mais elle est aussi externe, produite par le dispositif
de sanctions (punitives et positives) mis en œuvre par les trois
instances de référence : l’organisation hiérarchique (sous ses
trois formes, service policier, préfet, magistrats) ; les pairs, les
collègues directs, les syndicats, la profession dans son
ensemble ; le public (les usagers directs, le public en général,
l’opinion publique, la presse). La performance répressive indi-
viduelle (le crâne, le saute-dessus, le flag 18, etc.) présente à
cet égard deux caractéristiques majeures : elle est saluée unani-
mement par ces trois instances, d’une part (c’est même proba-
blement la seule circonstance dans laquelle ils s’accordent
spontanément), et d’autre part elle produit sa propre échelle,
quasi objective, de rémunération (théorème de Demonque) :
c’est la grandeur du crime qui fixe la valeur de la performance,
et donc le quantum de récompense. On comprend ainsi, sans
avoir besoin d’évoquer on ne sait quel penchant répressif inné
ou construit de la gent policière, qu’un tel mécanisme ait des
effets extrêmement puissants et garantisse en tous lieux à l’acti-
vité répressive le premier rang.
Elle s’impose comme priorité spontanée parce qu’elle est la
seule activité qui bénéficie conjointement de ces deux prin-
cipes de valorisation. Si cette analyse a quelque validité, une
conséquence est évidente : pour prétendre contrebalancer cette
priorité par d’autres dimensions, aspects, objectifs de l’action
policière, il faut armer ceux-ci d’un dispositif de reconnais-
sance et de valorisation comparable, aussi puissant. On en est
très loin… et d’abord parce que cette analyse même est très
loin d’être partagée par les actuels conducteurs de la réforme.
Bureaucrates bornés et arrogants, ou manœuvriers supposés
habiles, ils survolent ces considérations jugées triviales de trop
loin pour leur prêter quelque pertinence. Le chantier reste donc
entièrement ouvert : quels substituts apporter au prestige de la

18. Autant d’expressions imagées en usage dans la police pour « faire du chiffre » par
le biais dit des affaires d’initiative (en termes managériaux, IRAS – infractions révélées
par l’action des services) : par exemple, « faire un crâne » signifie interpeller un
maximum de gens dans la rue sous prétexte de contrôles d’identité pour dépister des
étrangers en situation irrégulière ; le « saute-dessus » désigne l’interpellation musclée
d’une personne suspecte ; et le « flag », un flagrant délit.

56
notes de l’année 2001

tâche répressive pour valoriser identiquement la sécurité


publique ?
L’ordre public local est redéfini par l’art. 9 de la LOPS [loi
d’orientation et de programmation pour la sécurité] (loi
nº 95-73 du 21 janvier 1995) qui porte art. L. 131.15 du code
des communes : « […] les tâches relevant de la compétence
du maire […] en matière de prévention et de surveillance du
bon ordre, de la tranquillité, de la sécurité, et de la salubrité
publiques ».
D’une discussion ce même jour avec P. Ceaux : la centrali-
sation étatique de la sécurité, à force de concentrer la respon-
sabilité au sommet, finit par son contraire : la diluer à l’infini.
Quand on en arrive à accuser Jospin (et/ou Chirac) d’être res-
ponsable des incendies de voitures à Strasbourg et des vols à la
portière à Nice, on en vient en pratique à souligner que plus
personne n’en est responsable, n’en est en charge… Si X, Y ou
tel autre maire « intelligent » ne pouvait plus mettre en cause
l’État à tout propos, il faudrait bien qu’ils en arrivent à montrer
ce qu’ils savent réellement faire…
13 juillet 2001. – Ce qui est efficace, et fait outil dans
Compstat [Computerized statistics] 19, c’est certes la statistique
spatialisée de la délinquance, mais celle-ci n’a évidemment
aucun effet direct sur le crime ; son efficacité résulte entière-
ment dans le fait qu’elle sert à mobiliser les policiers de terrain :
l’outil n’est pas la statistique, mais la menace de mise à la porte
si la stat n’évolue pas dans le bon sens. L’outil, c’est la mobili-
sation policière… La tolérance zéro porte d’abord sur les flics :
le diagnostic de Bratton, c’est bien que, si New York est à ce
point violente, ce n’est pas que la délinquance y est pire qu’ail-
leurs, c’est parce que les flics ne foutent plus rien et, pour ceux
qui travaillent, le font mal…
26 juillet 2001. – Le trait constitutif, et distinctif, de la police
de proximité, ce n’est pas tel ou tel dispositif, mode d’organi-
sation, organigramme, moyen d’action, définition et priorité de
mission, ce n’est pas plus tel ou tel contenu des tâches, mode
d’implantation spatiale ou division du travail, c’est la proximité
elle-même, c’est-à-dire la nature et la qualité de la relation éta-
blie entre la police et… Mettre en œuvre la police de proximité

19. Outil de mesure de la délinquance utilisant notamment l’analyse cartographique


réputé être à l’origine de la réduction de la criminalité à New York et importé en France
par La Préfecture de police de Paris en 2001.

57
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

en généralisant dans les services des organigrammes estampillés


police de proximité, c’est croire que l’habit fait le moine. C’est
surtout attester à l’ensemble des troupes que cette aussi obscure
que fameuse police de proximité n’est qu’une nouvelle pres-
cription du centre, imposée uniformément comme le régime des
horaires ou la réforme d’un article du code de la route, et qui
n’a donc rien à voir avec les problèmes concrets et spéci-
fiques de chaque circonscription. On ne saurait mieux entretenir
contresens et confusion. Mais ce n’est pas seulement fausse
manœuvre, routine imbécile ou défaut de cohérence, c’est bien
la marque de la confusion intellectuelle qui règne au sommet
d’une administration, dont les responsables mettent en œuvre
avec énergie et autorité – comme ils savent si bien faire – une
politique à laquelle ils ne comprennent rien.
5 août 2001. – On peut dire des policiers, des préfets et de
tout groupe professionnel ce que Saint-Simon dit des Jésuites :
« La Compagnie est trop nombreuse pour ne pas renfermer
beaucoup de saints, et, de ceux-là, j’en ai connu, mais aussi
pour n’en contenir pas bien d’autres » ([Saint-Simon, édition]
B[oislisle] XXII, 7). (Version D. M. : la seule loi sociolo-
gique irréfutable est que, dans tout groupe professionnel, le
pourcentage de cons, d’incapables ou d’escrocs est sensible-
ment le même…)
18 août 2001. – De Saint-Simon également : « La gendar-
merie est féconde en chimères et en prétentions » ([Saint-
Simon, édition] B[oislisle], XXIII, 4). (À propos de la
compagnie des gendarmes-Dauphins, créée en 1665 pour le
Dauphin, et dont les commandants s’étaient entichés de l’idée
que « ces charges donnaient l’Ordre », ibid., p. 5.)
20 août 2001. – L’incident entre le préfet D. (DCSP) et
l’IHESI à propos d’une recherche sur « l’évaluation par le
public de la police de proximité » (Mouhanna) 20, qui s’est pro-
duit en juin-juillet 2001, est tout à fait symptomatique. Ce

20. Rappel de l’« anecdote » : une recherche commanditée par l’IHESI à ce chercheur
avait été censurée au nom du fait qu’elle avait mis en évidence un effet contre-intuitif
au sein de la population dans un quartier difficile. Celle-ci s’était montrée plus apeurée
huit mois après le déploiement de la police de proximité qu’avant le déclenchement des
opérations, ce qui fut ressenti comme du plus mauvais effet politique quand il s’est agi
d’afficher les bons résultats de la politique du ministre en reconquête du quartier dans
la ville pilote étudiée par ce sociologue. Les résultats en furent néanmoins publiés plus
tard, après que l’orage fut passé. C. MOUHANNA, « Quel service pour quel public ? Une
tentative d’évaluation chiffrée de l’image de la police dans la population face à la terri-
torialisation », CSO-IHESI, juillet 2000.

58
notes de l’année 2001

préfet entendait mettre en œuvre la police de proximité sans


rien changer du mode de commandement de la DCSP sur les
services locaux et sur le contrôle exclusif de ce qui s’y passe.
Autrement dit, il pensait la police de proximité compatible avec
la centralisation de la sécurité publique telle qu’elle fonctionne
depuis 1941. Il ne faut pas s’étonner de voir la réforme aller
dans le mur…
18 septembre 2001. – Les (supposés) dangers de la munici-
palisation. Le SCHFPN répète à l’envi que seul l’État est
capable d’assurer l’égalité de tous les citoyens devant la sécu-
rité et que, au contraire, la municipalisation des polices urbaines
entraînerait immanquablement une inégalité profonde entre
communes riches et pauvres. L’argument serait irréfutable si
la réalité ne témoignait pas, depuis un demi-siècle, exacte-
ment de l’inverse : l’État protège infiniment mieux le citadin de
Neuilly ou de Vincennes que celui de Mantes ou du Val-
Fourré. C’est au contraire l’État, en s’abstenant par exemple
d’ouvrir les commissariats requis dans les nouvelles cités, ou en
se cramponnant à une égalité formelle absurde dans le calcul
des effectifs de police (n policier par habitants, quelle que soit
la gravité des problèmes de sécurité), qui organise et sanctionne
l’inégalité devant l’insécurité.
(Au passage : quand A.-M. Ventre 21 énonce dans son « Que
sais-je ? » que « le CLS n’a fait qu’officialiser, dans beaucoup
de cas, ce qui existait déjà en matière de partenariat local, animé
par la bonne volonté des élus locaux et des responsables de la
police 22… », il n’apporte pas – c’est le moins qu’on puisse
dire – de l’eau au moulin de l’étatisation, puisque l’État est pris
en flagrant délit de suivisme vis-à-vis des pratiques locales…)
Inversement, l’exemple de Montréal plaide pour l’idée que
c’est bien l’étatisation qui provoque la politisation (polémique
et démagogie) des questions de sécurité, qui sont abordées de
façon beaucoup moins démago quand tout le monde sait que
la responsabilité est locale, et que donc la sécurité va d’abord
dépendre de ce que chacun est prêt à y consacrer directement
par l’impôt…
(Ajout du 8 octobre 2001.) – Il faut dire avec vigueur que les
promoteurs les plus efficaces de la municipalisation des polices

21. Secrétaire général du SCHFPN.


22. Alain BAUER, André-Michel VENTRE, Les Polices en France, PUF, Paris, 2001,
p 80.

59
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

urbaines en France sont par ailleurs ces fonctionnaires acharnés


à défendre le statu quo, à multiplier les faux-semblants et à
priver la réforme de police de proximité de toutes chances de
réussite. Dans ces conditions, la Police nationale ne résistera
pas à la pression des maires pour que l’outil policier s’occupe
– enfin – de leurs problèmes locaux.
(Ajout du 16 octobre 2001.) – L’argument majeur en faveur
de l’étatisation, pour les chefs de service locaux, ce n’est pas
l’égalité, l’impartialité, la neutralité et autres sornettes, dont ils
ne sont pas par ailleurs les parangons, mais c’est bien la raison
pratique que, dans cette police étatisée, entre le maire dépourvu
de tout droit de regard sur la police de sa ville, le préfet qui
ne s’intéresse qu’à l’ordre public, et la DC [Direction centrale]
lointaine qui ne demande que du papier, ils n’ont de comptes à
rendre à personne.
Idem : il faut cesser de finasser et appeler un chat un chat :
une police d’État, c’est la police de l’État et qui sert les priorités
de l’État. Une police municipale, c’est une police de la ville
et qui sert les priorités de la ville. En effet, ce ne sont pas les
mêmes…
19 septembre 2001. – Les causes de la délinquance ?
Lorsqu’on voit le débat américain sur les causes de la baisse
constatée de la délinquance à New York, entre l’action auto-
nome de la police et la démographie des jeunes Noirs améri-
cains, entre l’évolution des pratiques addictives et le
renforcement de l’arsenal répressif… on se dit qu’il est quand
même surprenant de consacrer tant d’efforts et tant de moyens
de tous ordres à lutter contre des comportements dont on
connaît si mal les causes, dont on se donne si peu de moyens
pour élucider les raisons. Développer une criminologie (ou
sociologie de la déviance) un tant soit peu solide ne devrait
pourtant être une tâche insurmontable…
19 septembre 2001. – Déni de savoir, suite. D’un débat à
LCI ce jour vers 11 heures, avec Thierry Jean-Pierre et Jean de
Maillard, magistrat à Orléans : les deux s’accordent pour dire
(en substance) que les réseaux de financement des Ben Laden
et autres réseaux terroristes sont parfaitement connus, repérés et
signalés de longue date, et que les pouvoirs publics (É[tats-]
U[nis] aussi bien qu’européens) ne font rien, ne « veulent pas
le savoir », parce que ces réseaux sont aussi ceux de l’argent
sale, du blanchiment, de la drogue, de la corruption politique,
des trafics d’armes, paradis fiscaux et autres opérations

60
notes de l’année 2001

financières d’envergure qui relient économie ouverte et éco-


nomie souterraine, et que nul ne veut attaquer un si gros mor-
ceau où chacun est pour une part mouillé : les commissions
d’Elf, ou de Boeing, suivent les mêmes circuits que l’argent de
Ben Laden…
26 septembre 2001. – Entendu hier à l’IHESI cette idée qu’il
y aurait contradiction entre : le développement rapide de formes
collectives de la délinquance des jeunes, qui interviendraient de
plus en plus souvent en bandes de dix, vingt, quarante… et une
police de proximité qui serait marquée par le déploiement de
patrouilles individuelles ou à deux, par définition désarmées et
inopérantes devant ces phénomènes collectifs.
C’est d’abord une des premières expressions du travail d’éla-
boration de la critique « experte » et interne de la doctrine
police de proximité. Jusqu’à présent, le corps policier a mani-
festé plus de scepticisme et d’attentisme à l’égard du projet
police de proximité que de franche hostilité. C’est peut-être en
train de changer, avec la formulation d’objections techniques.
C’est ensuite, encore une fois, une incompréhension
complète de la police de proximité. La police de proximité ne
dit nullement qu’il faut faire de l’îlotage individuel toujours et
partout, elle dit qu’il faut faire ici et là ce qui est pertinent ici
et là : de l’îlotage ici et du quadrillage lourd là, si et tant que
besoin est.
La doctrine de la police de proximité est une tentative pour
fourrer dans la tête des corps préfectoraux et policiers que
l’appartenance à une administration d’État, à l’appareil d’État,
ne signifie pas ipso facto que l’on fait nécessairement la même
chose partout de la même façon et au même moment. C’est un
apprentissage difficile pour un monde qui vit et pense encore à
l’heure de Jules Ferry, dont on rapporte que, tirant sa montre de
son gousset, il s’exclamait avec fierté : « En ce moment, tous
les écoliers de France sont en train de réviser la table des 7, ou
apprennent la liste des affluents de la Garonne. » La police de
proximité ne vise pas à permettre au ministère de l’Intérieur de
s’exclamer avec fierté : en ce moment tous les flics de France
font l’îlotage du centre-ville, les sorties d’école ou un contrôle
de vitesse, mais bien l’inverse : en ce moment, je ne sais pas
ce qu’ils font à Perpignan ou à Vienne, mais je sais qu’ils y
font ce qui est nécessaire à Perpignan d’une part, à Vienne de
l’autre… Est-ce si difficile à comprendre ?

61
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

Densité policière comparée : lorsqu’on rappelle que la France


a des effectifs policiers totaux très conséquents, et qui la pla-
cent au premier rang en Europe, il se trouve toujours des poli-
ciers pour discuter la signification des chiffres en invoquant une
infinité de spécificités nationales : diversité des corps policiers
et de leurs fonctions, durée du travail quotidien, hebdoma-
daire, mensuel, annuel, âge de la retraite, etc., qui rendraient les
comparaisons impertinentes et le calcul de taux d’encadrement
policier inextricable. Sans doute, sans doute (et J.-C. Monet a
fait une bonne mise au point sur ces problèmes de comparaison
dans son livre Polices et sociétés en Europe 23), mais il est fort
douteux que si les résultats de la comparaison des chiffres bruts
plaçaient la France au dernier rang européen, les mêmes pro-
duiraient les mêmes arguments pour contester le classement. Il
est beaucoup plus vraisemblable qu’ils en tireraient argument,
haut et fort, pour réclamer les indispensables recrutements qui
dès lors s’imposeraient… Inversement, les responsables budgé-
taires mobiliseraient à leur tour tous les arguments précédents
qui disqualifient la comparaison. On est ici dans un champ où
l’usage du chiffre est constamment polémique.
Neutralité : il est de bons chercheurs pour réclamer, et
imposer, la « neutralité axiologique » dans les travaux scienti-
fiques (cf. mes déboires avec la RFSP [Revue française de
science politique] 24). Soit, et la sociologie ne dit pas que mes
positions politiques personnelles sont scientifiquement
fondées… Mais il ne faut pas en tirer parti pour se désarmer
intellectuellement par rapport à ceux qui, sous le couvert de
la neutralité du savoir, en ont au savoir lui-même. La chiasse
sociologique de D. est l’équivalent énarchique du « Quand
j’entends parler de culture, je sors mon revolver ». Quand c’est
le désir de connaissance qui est disqualifié, la question n’est
plus de savoir si elle est ou non « orientée », mais de liquider
le Taliban qui sommeille chez tout homme de pouvoir. On nous
a seriné que le pouvoir dorénavant serait de plus en plus fondé
sur le savoir. C’est l’inverse qui est vrai : le pouvoir préexiste
au savoir et s’en méfie comme de la peste. Tout pouvoir rêve
de brûler les livres…

23. Jean-Claude MONET, Polices et sociétés en Europe, IHESI-La Documentation


française, Paris, 1993.
24. Allusion à la proposition de l’article paru sous le titre « Le chercheur et le poli-
cier : l’expérience des recherches commanditées par le ministère de l’Intérieur », Revue
française de science politique, 47, 2, 1997, p. 29-42.

62
notes de l’année 2001

29 septembre 2001. – Laxisme judiciaire ? Tolérance zéro ?


Sous ces termes, chacun voit midi à sa porte. On n’entend pas
beaucoup de policiers, ces jours-ci, se plaindre du verdict de
la cour d’assises des Yvelines, qui vient d’acquitter (le 28 sep-
tembre) le policier qui a tué d’une balle dans la nuque, en
juin 1991, un jeune de Mantes-la-Jolie. Ce qui me scandalise
dans cette issue, c’est moins le verdict lui-même : on sait les
avocats habiles à faire craindre à un jury populaire que la
condamnation d’un policier ne les prive à leur tour de toute pro-
tection policière. Ce qui me scandalise, c’est en amont : la len-
teur de l’instruction, dix ans pour arriver au procès alors que les
faits ne souffraient aucun doute ; et plus encore, la position du
parquet, requérant, du bout des lèvres, « une peine de prin-
cipe ». Ici, ce n’est plus l’émotion populaire qui est en ques-
tion, mais bien la solidarité corporative, la pusillanimité
professionnelle, la solidarité de classe… là où devait – devrait –
s’exprimer l’égalité de tous devant la Loi, et les servitudes par-
ticulières du métier policier (seules justifications de ses
privilèges).
PS : le même jour (28 septembre 2001, p. 18), Libération
publie une dépêche AFP sous le titre : « Un policier acquitté
aux États-Unis après avoir tué un jeune Noir » : un policier
américain blanc qui avait tué en avril dernier un adolescent noir
non armé de 19 ans a été acquitté mercredi par un tribunal local
de l’Ohio. Le juge a estimé que le policier, Stephen Roach,
accusé d’homicide par négligence et d’obstruction à l’enquête,
avait eu « une réaction raisonnable… face à une situation très
dangereuse ». La victime, « Timothy Thomas a mis l’officier de
police Roach dans une situation telle qu’il a cru qu’il devait
tirer », a-t-il ajouté. Cette affaire avait provoqué quatre jours
d’émeutes raciales à Cincinnati. Thomas est le quinzième Noir
tué par la police depuis 1995. Au cours de la même période,
aucun Blanc n’a été abattu (AFP). Ce n’est quand même pas en
France, patrie des droits de l’homme, qu’on verrait des choses
pareilles.
2 octobre 2001. – Lu dans La Tribune du commissaire de
police nº 83, septembre 2001 (nº de CR du 31e congrès du
SCHFPN, Reims, juin 2001)… cette intervention intéressante
sur le « taux d’élucidation ». Monsieur F. Pechenard : « J’ai une
remarque à faire sur le taux d’élucidation qui me paraît être un
indicateur particulièrement inintéressant. J’ai travaillé longue-
ment à Paris sur les pickpockets ou sur les cambrioleurs, et on

63
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

s’aperçoit qu’il est pratiquement impossible d’arrêter un type


majeur qui ne soit pas déjà connu des services de police. Incon-
testablement, dans certains domaines où la “réitérance” est
importante, comme le vol à la tire ou comme le cambriolage, on
peut considérer que la police arrête tous les malfaiteurs. On a
une connaissance excellente, non pas en termes de statistiques
– il est clair qu’un pickpocket que vous allez arrêter quinze ou
vingt fois dans une année aura commis quinze ou vingt faits par
jour – où notre réponse sera médiocre, mais en termes d’effi-
cacité et de connaissance de la délinquance elle sera parfaite. Le
problème, c’est le traitement de ce type-là de délinquant. C’est
pour cela que l’on parle souvent du taux d’élucidation généra-
lement mauvais, voire médiocre, ce qui donne une impression
d’inefficacité de la police, et je pense que ce n’est pas le cas »
(p. 38).
La remarque est tout à fait judicieuse : le taux d’élucida-
tion n’est pas un indicateur direct de la maîtrise de la délin-
quance par la police. Elle est aussi à opposer au jugement de
A. Bauer et A.-M. Ventre qui énoncent dans leur « Que sais-
je ? » que : « L’indicateur le plus “fiabilisé” est cependant celui
du taux d’élucidation qui permet, par type de délit et par terri-
toire, de connaître le niveau de productivité policier par rapport
à la criminalité connue 25 » (p. 86). Mais le même A. Bauer
va répondre à F. Pechenard (Tribune, p. 38, col. 2) : « Le taux
d’élucidation n’a aucun intérêt en tant que tel, […] en tendance
par contre, il donne une indication forte des difficultés que ren-
contrent les services de police… » Bref, ce même taux est à
la fois l’indicateur le plus « fiabilisé », il n’a aucun intérêt, et
donne une indication forte… Une chatte sans doute y retrouvera
ses petits… Dans le même numéro, même page, une remarque
juste de Bauer sur le mode de calcul des taux de criminalité,
avec l’exemple de Paris où on va calculer un taux de viols, ou
agressions, etc. par habitant sur la base des 2,1 millions de rési-
dents INSEE, alors qu’en semaine, il y a en moyenne 5 mil-
lions de personnes présentes chaque jour à Paris. Il faut ajouter
que l’inverse n’est pas vrai, c’est-à-dire qu’on ne peut pas, pour
faire le calcul du même taux à Pantin ou à Meaux, en soustraire
le nombre de résidents qui vont travailler hors de la ville. En
conséquence, on est toujours dans des doubles comptes…

25. Alain BAUER, André-Michel VENTRE, Les Polices en France, op. cit.

64
notes de l’année 2001

3 octobre 2001. – Sur les diagnostics dans les CLS :


lorsqu’ils sont commandés à un prestataire extérieur, la diffé-
rence n’est pas entre les affreux marchands de soupe du privé
(ERM ; AB associates et alii) et les bureaux honnêtes-et-com-
pétents, type IHESI ou CNRS (Roché, Lagrange, CESDIP
[Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institu-
tions pénales]…) ; la différence est, pour les partenaires locaux,
de faire le diagnostic eux-mêmes, c’est-à-dire de débattre et de
confronter leurs analyses particulières jusqu’à atteindre un
consensus minimal (et à expliciter, identifier leurs dissen-
sions), ou de le commander à l’extérieur, et donc de le recevoir
de l’extérieur, comme une lecture des autres sur eux-mêmes.
Celle-ci peut avoir un intérêt, mais cet intérêt est tout à fait déri-
soire, ou contre-productif, s’il est payé par l’économie faite du
processus essentiel de confrontation/élaboration interne. Sous
cet angle, les diagnostics de l’IHESI ou autres ne sont en rien
meilleurs que ceux de Bauer…
4 octobre 2001. – Révolution culturelle. En termes moins
polémiques, la question de la réforme nécessaire pour mettre
en œuvre une authentique police de proximité peut se poser
ainsi : si l’objectif est d’instaurer la police de proximité comme
(nouveau) mode d’action des services de la DCSP, il faut certes
modifier les organigrammes, les définitions de fonctions, un
certain nombre de règlements, circulaires, prescriptions, direc-
tives, etc., et cela, les directions centrales de la PN savent faire.
Mais ces « réformes », de nature essentiellement administra-
tive, ne sont que des mesures d’accompagnement du change-
ment réel auquel il faut procéder, et qui, lui, porte sur la
détermination des priorités de l’action locale, la mobilisation
des unités sur de nouveaux objectifs, le travail en partenariat,
la construction d’un rapport plus étroit avec les populations,
une information étendue sur les activités policières, une autre
coordination de l’action des différentes unités, etc. Et dans tout
ce champ, qui est essentiellement opérationnel, le Centre est
démuni de tous moyens et de toute expertise.
Concrètement, pour impulser ce basculement des stratégies
et tactiques locales, il dispose de la toute petite poignée de
chargés de mission de la DCSP, qui n’ont pas de compétence
particulière au regard de la nouvelle police de proximité, et
des prestations qui peuvent être occasionnellement effectuées
par un fournisseur extérieur (modèle IDRH, dans le meilleur
des cas). Pour illustrer cette pénurie absolue de moyens

65
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

d’action, il suffit de noter que les « évaluations » menées paral-


lèlement par l’IGA [Inspection générale de l’Administration]
et l’IGPN [Inspection générale de la Police nationale] mobili-
sent plus de ressources humaines que le pilotage de la réforme
elle-même.
La double incompétence réside dans le fait que non seule-
ment les directions centrales ne disposent pas des ressources
nécessaires, mais encore, que nul ne semble y soupçonner que
ces ressources sont effectivement requises. De fait, les direc-
tions centrales s’en passent d’autant plus aisément qu’elles en
méconnaissent, ou dénient la nécessité…
6 octobre 2001. – Extraits d’un courriel du jour à Maurice
Chalom 26 : sur le racisme policier, j’ai coutume de commenter
la très belle maxime dont la Ligue des droits de l’homme avait
fait une affiche : « Un raciste, c’est quelqu’un qui se trompe de
colère », et qui me sert à dire :
1. qu’il se trompe, et il ne faut pas céder d’un pouce sur le
fait que le racisme actif est un délit, qui doit être vigoureuse-
ment sanctionné ;
2. mais qu’il est imbécile et contre-productif de lui dénier sa
colère, et son droit à la colère.
Et, pour les flics, il n’y a pas de doute que les jeunes, en
général, les font plus chier que la moyenne, et les jeunes beurs
plutôt plus que la moyenne des jeunes. Ce qui me permet de
commencer par un « racisme » plus avouable que d’autres, le
(supposé) « racisme antijeunes » dont feraient preuve les flics.
Une fois qu’on a accordé aux flics qu’en effet, les jeunes étaient
plus chiants dans l’espace public que les vieilles dames, reste à
leur faire admettre :
1. que ce n’est pas complètement inattendu : la jeunesse
étant précisément le moment de l’existence où on
éprouve/construit son identité par opposition. Ce n’est pas une
excuse, certes, mais c’est une propriété structurelle, et qui ne
cédera pas aux anathèmes ;
2. que le professionnalisme policier consiste précisément à
ne pas se faire piéger par les jeunes, à ne pas rentrer dans leur
jeu, mais à construire et reconstruire sans cesse avec ces jeunes
une relation d’autorité, respectée PARCE QUE respectable…

26. Sociologue, analyste québécois reconnu de la réforme de la police communautaire


à Montréal.

66
notes de l’année 2001

Le raisonnement vaut, au-delà des jeunes, pour tout groupe,


catégorie sociale, en voie de socialisation dans un nouveau
contexte culturel, avec ses propres valeurs, etc. J’en rajoute
ordinairement sur le fait que ce n’est pas facile, c’est un défi
auquel on prépare mal le flic de base, etc., mais que c’est bien
sous cet angle qu’il faut traiter la question. Que dans son for
intérieur le flic pense ce qu’il veut des Blancs, Jaunes, Rouges,
Noirs, etc., on s’en fout, mais quand il témoigne de conduites
racistes, non seulement il salope le boulot et atteste son incom-
pétence, mais, bien plus, il met en péril ses collègues, fragi-
lise l’ensemble du corps, durcit les oppositions qu’il faudra
vaincre, etc. Bref, le flic raciste se trompe de colère et, de sur-
croît, il est nuisible pour l’ensemble de la force. Reste à ne pas
laisser le flic du coin tout seul pour « socialiser » la bande de
jeunes voyous qui pourrissent le quartier, qu’ils soient bleus,
verts ou roses…
8 octobre 2001. – Mouvement d’humeur à l’égard des pim-
bêches de cabinet et des préfets arrogants : depuis que je tra-
vaille sur la police, j’ai vu passer dix ministres de l’Intérieur (en
comptant les sous-ministres et intérimaires : Pandraud, Quey-
ranne, etc.), probablement le double de DGPN, plus d’une cen-
taine de membres de cabinets et un nombre infini de directeurs
centraux. La différence majeure entre tous ces puissants et le
chercheur, mouche du coche hautainement méprisée et qu’on
chasse d’un revers de main, c’est qu’ils ont tous passé, et que je
suis toujours là… ce qui permet de regarder à son tour avec
amusement les haussements de col des importants du jour.
Accessoirement, il est de plus en plus patent que j’ai fini par
connaître bien mieux la police qu’eux.
10 octobre 2001. – Il y a un paradoxe un peu savoureux (ou
une inconséquence radicale) à entendre les partisans fréné-
tiques de l’étatisation, les contempteurs de la municipalisa-
tion, gage de tous les maux, d’inefficacité, inégalité, corruption,
patronage, etc., se faire sans frémir les chantres éperdus des
méthodes new-yorkaises et de la « tolérance zéro », comme si
celles-ci, et leur réussite apparente, ne devaient rien au maire
Giuliani, à son autorité sur la police municipale de New York et
sur tous les services municipaux de New York mobilisés en
renfort de la police. New York s’explique par cinq facteurs :
une tendance générale à la baisse de la délinquance dans tous
les É[tats-]U[nis] ; un renforcement considérable des effectifs
(+ 1/3) et un accroissement massif des moyens ; la mise en

67
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

synergie de tous les moyens d’action de la municipalité (= le


partenariat en France) ; la mise sous pression de la hiérarchie
policière (2/3 des chefs de precincts 27 changés la première
année, une minorité promue, la majorité rétrogradée ou virée) ;
une explicitation, ciblage, etc. des stratégies policières ponc-
tuelles, ou la remise au travail des policiers sur des bases effi-
caces (et non plus sur le tandem rapidité de la réponse aux
appels, patrouille voie publique sans objectif). (Voir plus bas
[notes des 18-19 octobre 2001] sur Silverman dans le colloque
de Roché.)
16 octobre 2001. – David Katane 28 note surabondamment
que le gardien de la paix qui n’est pas mobilisé par un appel
ou (plus rarement) par une consigne précise ne sait à quoi
s’occuper, il rentre au poste prendre un café et peste contre
l’ennui. À la longue, s’institue une paresse bougonne – « Pour
ce qu’on nous paie et pour ce qu’on nous aime, on va pas se
défoncer ! » – qui scandalise les nouveaux venus, ADS [adjoint
de sécurité] notamment. Le défi de la police de proximité peut
se définir comme cela : que la tenue comprenne que ce n’est pas
parce qu’il n’y a pas d’appel-PS [Police-Secours] qu’il n’y a
rien à faire. Mais, pour comprendre cela, il faut s’intéresser à la
ville. Comment s’intéresser à Garges quand on est de Saint-
Malo et qu’on veut y retourner ?
19 octobre 2001. – Bus, tags et cohérence des figures d’auto-
rité. J’interviens devant un parterre HLM + flics (printemps
2001 ?), insiste sur le fait que l’autorité – reconnue aux acteurs
publics par les populations – est fonction de leur cohérence,
dans le temps, l’espace, et entre eux. Et je prends comme
contre-exemple celui de la RATP. Celle-ci a beaucoup souf-
fert du tagage généralisé des rames de métro, et à un moindre
degré des bus. Elle a mené un long et coûteux combat contre
les tagueurs, et l’a finalement gagné. Qu’invente-t-elle quelques
mois plus tard ? Elle transforme les bus dans leur entier en sup-
ports publicitaires, en les enfilant dans une espèce de survête-
ment (ou chaussette…) publicitaire, qui dissimule quasi
entièrement les signes de reconnaissance du service public :
couleurs, sérigraphie, itinéraires, etc. au profit de n’importe
quelle réclame… Autrement dit, la RATP adresse

27. Équivalent des commissariats de quartier français.


28. « La police et la ville, questions sur la proximité », rapport CADIS-IHESI,
juin 2002, 144 p.

68
notes de l’année 2001

tapageusement aux tagueurs le message : « Maintenant que je


suis débarrassée de vos tags gratuits, je me fais du fric avec des
tags payants », ou : « Faites ce que je dis, pas ce que je fais »,
ou : « Ce que je vous interdis, je me le permets… » L’incohé-
rence est manifeste, tapageuse, et par là quelque peu scanda-
leuse. Sur quoi un participant dans la salle m’interpelle pour me
rappeler, sur un ton solennel, qu’il y a une différence essen-
tielle entre mes tagueurs et la RATP, c’est que cette dernière
est propriétaire de ses bus, et pas eux ! L’argument m’a laissé
coi, je l’ai assurément soupçonné d’être spécieux, mais sans
trouver immédiatement le défaut. Il est double. D’abord en ce
qui concerne la propriété. Les dirigeants de la RATP ne sont
pas propriétaires des bus au sens où je suis propriétaire de mon
jardin : ils sont gérants d’un service public, et les outils de
celui-ci leur sont momentanément confiés pour qu’ils réalisent
un intérêt public. Cela ne les autorise pas à en faire ce qui leur
passe par la tête, de la même façon que je suis en mesure de
planter ce que je veux dans mon jardin (à l’exception du can-
nabis, d’ailleurs…), et la discussion peut s’ouvrir de savoir si
cet intérêt public est évidemment servi par l’utilisation des bus
en supports de publicité. Je ne suis pas assuré que la réponse
revienne évidemment, de plein droit et en toutes circonstances,
aux gérants temporaires de la RATP. En tout cas la question
peut se débattre. L’autre versant de l’argument est plus brutal :
il consiste à dire aux jeunes : le droit est fonction de la pro-
priété, comme vous n’avez aucune propriété (et pas plus sur
la chose publique – les bus – que sur des biens privés), vous
n’avez aucun droit. Circulez. Ici, l’on touche au cœur de l’argu-
ment et à la légitimité de l’autorité. Je ne suis plus jeune, et j’ai
quelques biens qui me confèrent peut-être quelques droits, mais
si c’est cela que la société, les autorités de et dans la société
trouvent à répondre à mes enfants et aux jeunes en général, je
vais de ce pas, malgré mes 59 ans, acheter une bombe à pein-
ture, et me mettre à taguer les bus…
18-19 octobre 2001. – Grappillé au organisé par S. Roché à
Paris une astucieuse remarque d’Éric Macé : que la DCSP fonc-
tionne comme une circonscription, c’est la forme organisation-
nelle de l’inversion hiérarchique !
Du même : s’il y a coproduction possible, nécessaire de la
sécurité, il faut supposer qu’il peut y avoir coproduction de
l’insécurité : quand la RATP retire de ses espaces tous les
agents qui en assuraient le contrôle, quand la Préfecture de

69
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

police permet aux policiers de faire leurs trajets sans


uniforme, etc.
Résumé du rapport Carraz-Hyest par François Dieu : plus il
y a de problèmes, moins il y a de policiers… Sur les exemples
de Chicago (Wyvekens) et de New York (Silverman) : là où les
Français s’épuisent à monter des partenariats interinstitu-
tionnels entre police, justice, école, travail social, services
municipaux, logeurs, transporteurs, etc., la municipalité nord-
américaine mobilise ses différents services : ils font tout cela,
du coup elle peut se consacrer au partnership, c’est-à-dire à la
relation entre ces institutions et la population, absente du parte-
nariat à la française k le partenariat est la dimension cachée de
la politique policière new-yorkaise.
L’exposé Roché met en évidence l’échec de la gestion éta-
tique de l’insécurité par le « ciseau » : + de montée de la délin-
quance, du sentiment d’insécurité, de la sécurité privée, des
polices municipales, des assurances, etc. + baisse continue du
taux d’élucidation, de hausse des classements parquet, de baisse
du taux d’exécution des peines, etc.
19 octobre 2001. – Terrorisme international et libertés
publiques ; il faudrait quand même que quelqu’un, parmi les
policiers qui le réclament, les ministres qui le proposent, les
députés qui le votent, nous explique en quoi le droit donné aux
premiers de fouiller le coffre de nos voitures va les aider à
mener la lutte contre Ben Laden et le terrorisme international !
À défaut, il sera acquis que les uns et les autres nous prennent
pour des imbéciles, ou : Ben Laden va trembler ! Nos poli-
ciers vont enfin pouvoir fouiller à leur guise le coffre de nos
véhicules. Cette « liberté » qu’ils revendiquaient en vain depuis
des décennies avait résisté à la guerre d’Algérie, à Mai 68 et
à R. Marcellin 29 , à A. Peyrefitte et à sa loi « Sécurité et
Liberté » 30, et à bien d’autres… elle leur est enfin accordée et
on va voir ce qu’on va voir… Au vrai, de qui se moque-t-on ?
La même question s’adresse à Messieurs de Béchillon et
Troper, qui dans Le Monde daté du 11 janvier 2001 notent que
« la Ligue (des droits de l’homme) avance que l’efficacité des
mesures envisagées n’est pas démontrée, mais elle n’indique
pas quelle compétence particulière elle détient pour l’affirmer ».

29. Raymond Marcellin, nommé ministre de l’Intérieur le 31 mai 1968.


30. Présentée par Alain Peyrefitte, alors ministre de la Justice, la loi « Sécurité et
Liberté » est adoptée le 20 décembre 1980.

70
notes de l’année 2001

C’est impudemment inverser la charge de la preuve : c’est


quand même bien le moins d’attendre de ceux qui proposent
un retranchement (quel qu’il soit) à des libertés anciennes de le
justifier et d’en démontrer l’efficacité. Or on attend toujours
le début d’un commencement d’argumentation, à défaut d’une
démonstration vraisemblablement impossible à produire. Sup-
pose-t-on que Ben Laden voyage ordinairement dans le coffre
d’automobiles, ou que ceux-ci sont l’emballage usuel des
manuels de pilotage des kamikazes musulmans ? Encore une
fois, de qui se moque-t-on, et à quelles fins ?
21 octobre 2001. – Retrouvé cette juste proposition de mon
article [« Une police de proximité »] dans la revue Justice,
nº 156, avril 1998, p. 21 : police urbaine au double sens du
terme : police de la ville veillant au respect des règles de l’urba-
nité (et donc veillant scrupuleusement à les respecter elle-
même, au rebours de ce que me décrit C. Mouhanna sur les
rapports entre policiers et jeunes dans le 12e arrondissement :
contrôles d’identité incessants, jusqu’à trois par jour par les
mêmes flics sur les mêmes jeunes, harcèlement imbécile de
flics qui, littéralement, ne savent rien faire d’autre…).
22 octobre 2001. – Reformuler les quatre conséquences de
l’étatisation, comme déterritorialisation :
1. des priorités, et donc des comptes rendus et des
responsabilités,
2. des hommes, et donc de l’information et des savoir-faire,
3. de la carte policière, et donc de l’égalité devant le service
public et
4. des implantations immobilières.
27 octobre 2001. – Maurice Chalom, in « Sentiment de sécurité
et pol-prox : un rendez-vous manqué ? », Revue internationale
de criminologie et de police technique, 1/2001, 103-116 : « On
peut même avancer l’idée que le sentiment d’insécurité exprime
une crise dans les relations entre la police et le public » (106).
Non seulement on peut, mais on le doit. C’est encore un œuf de
Colomb : s’il y a sentiment d’insécurité ce n’est pas seulement
parce qu’il y a menace, c’est aussi – et surtout – parce qu’on ne
se sent pas protégé devant cette menace. C’est parce qu’on craint
ou constate que « la police ne fait pas son boulot, est absente,
invisible, s’en fout (cf. la gendarmerie de Neuilly-Saint-Front 31),

31. Allusion aux propos du voisinage de D. M. sur la gendarmerie de la commune de


sa maison de campagne.

71
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

ne prête aucun intérêt, aucune attention à ce qui m’inquiète, me


menace, m’insécurise ». Bref, le sentiment d’insécurité est moins
nourri par l’existence plus ou moins attestée d’une menace réelle
que par le sentiment d’absence de recours disponible ; c’est un
sentiment d’abandon… et quand la police de proximité s’adresse
directement à ce sentiment d’abandon, et le corrige, elle est effi-
cace, quels que soient les résultats latéraux obtenus ou non en
matière d’élucidation ou de prévention.
Police de proximité et lucidité ministérielle… En
décembre 2000, le ministère de la Sécurité publique du Québec
a produit, sous forme d’un document de 33 pages, un énoncé de
« politique ministérielle » qui concluait un plan d’action lancé
en mai 1999, en formulant vigoureusement ceci : « L’urgence
d’une modernisation et d’une réorganisation des services poli-
ciers du Québec sur une base communautaire » (p. 7). Suit un
énoncé assez classique des raisons et mérites de cette approche,
identifiée sous quatre principes de base : le rapprochement avec
les citoyens ; le partenariat avec d’autres institutions ;
l’approche de résolution de problèmes ; le renforcement des
mesures préventives (dont il est donné, p. 27-28, une bonne
déclinaison en termes de dispositions concrètes pour les corps
policiers). Jusque-là, le document est de forme classique et
pourrait aussi bien émaner du ministère de l’Intérieur français.
Ce qui par contre est inimaginable de la part de celui-ci, et fonc-
tionne de fait comme critère de l’authenticité et de la crédibilité
de l’approche, c’est le § 5.3, p. 25-26, qui énonce « les obs-
tacles à l’implantation de l’approche communautaire » : « Des
principes à la pratique, il y a souvent un pas difficile à fran-
chir, comme le démontre l’expérience de certains corps poli-
ciers municipaux du Québec qui ont rencontré des difficultés
à intégrer l’approche communautaire dans leur pratique et leur
gestion courante. De plus, les inévitables résistances aux chan-
gements organisationnels qu’implique l’implantation de cette
approche ont constitué un obstacle important dans plusieurs
corps policiers. Par ailleurs, que ce soit au Québec ou dans
d’autres pays, l’approche communautaire n’est pas sans susciter
des résistances plus profondes encore, qui trouvent leur origine
dans des désaccords sur la mission même des services policiers.
Bien sûr, un large consensus existe sur le fait que la police
doit assurer la paix, la sécurité publique et le respect de la loi.
Persistent cependant des points de vue très éloignés quant aux
pratiques à mettre en œuvre pour y parvenir. La mission des

72
notes de l’année 2001

services policiers est-elle d’abord et avant tout réactive ? La


poursuite des criminels doit-elle être la principale motivation ?
Les succès et l’utilité de la police s’évaluent-ils uniquement sur
la base de mesures comme les taux de criminalité ou de réso-
lution des affaires criminelles ? Beaucoup de policiers et beau-
coup d’officiers de police, tous formés dans cette perspective
unique, le pensent toujours et ont de la difficulté à imaginer
leur rôle en dehors de ces pratiques. D’où leur résistance, face
à l’inconnu que représentent pour eux les pratiques communau-
taires, souvent peu ou mal présentées et expliquées lorsqu’il
s’agit de les implanter. […] L’intégration effective au sein des
organisations policières des principes inhérents à l’approche
communautaire se heurte aussi à diverses autres difficultés
[…] ; les plus souvent évoquées sont : une compréhension sou-
vent partielle des principes à la base de l’approche communau-
taire, qui conduit à les appliquer de façon tout aussi partielle ;
l’inexistence de modèles formels de police communautaire aux-
quels les services policiers pourraient se référer pour faciliter
l’implantation de cette approche chez eux ; la quasi-inexistence
d’études comparatives sur les projets de police communau-
taire qui ont réussi ou qui sont prometteurs, et sur ceux qui
ont échoué ou rencontré des difficultés importantes ; une ten-
dance des organisations policières à simplement ajouter un
volet communautaire à leurs activités habituelles, sans en favo-
riser l’intégration, de telle sorte que les services communau-
taires s’exercent en parallèle des autres services, ce qui conduit
à leur marginalisation et à celle des policiers qui y sont
affectés ; une tendance à appliquer l’approche communautaire à
certains quartiers ou secteurs, ce qui en limite la portée ; les dif-
ficultés d’évaluer l’efficacité des services rendus par une police
de type communautaire ; les réticences des états-majors à
apporter des modifications à leurs structures dans un contexte
où la demande actuelle de services (appels d’urgence, 9-1-1,
sécurité routière, taux de criminalité, etc.) exerce déjà sur eux
une énorme pression ; la rareté des ressources humaines et
financières pouvant être affectées à l’implantation pleine et
entière de l’approche communautaire. »
30 octobre 2001. – De Yves Bonnet, préfet, ancien directeur
de la DST (novembre 1982 à juillet 1985), ancien député UDF
et mis en garde à vue en novembre 1997 (sous l’imputation de
complicité d’escroquerie) : « […] dans la police, il y a autant
de salopards qu’ailleurs, et des excès, reconnaissons-le… »,

73
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

entretien publié in Libération 8-9 avril 2000, p. 18. C’est une


jolie inversion du : « Il n’y a pas plus d’… alcooliques, escrocs,
violents, incapables “salopards”… dans la police qu’ailleurs. »
Certes, mais c’est supposer qu’en effet, il y en a autant, et c’est
bien le problème…
Suite : la loi Vaillant sur la sécurité quotidienne 32, augmentée
au passage des amendements antiterroristes suscités dans la
précipitation par l’attentat du World Trade Center (11 sep-
tembre 2001) est un excellent exemple d’inversion hiérar-
chique 33 : au ministre censé les commander, et déstabilisé par
la conjonction d’une « poussée de 4001 34 », en interne, et de
terrorisme, à l’étranger, les policiers refilent tous leurs fonds
de tiroir, en profitent pour accentuer l’amalgame entre petite
délinquance et violences urbaines, grande criminalité clas-
sique, trafics de drogue, terrorisme international, brouiller la
distinction entre sécurité intérieure et défense nationale, jeunes
en galère, immigration et ennemi de l’intérieur, faire passer
leurs revendications éternelles et jusqu’alors toujours rebutées,
et transformer un brave homme de ministre politicien d’arron-
dissement et de couloirs de congrès en factotum de leurs fan-
tasmes professionnels.
31 octobre 2001. – Quand le DGPN nous explique benoîte-
ment qu’une part de la croissance de la délinquance enregistrée
est positive parce que provoquée par la mise en œuvre de la
police de proximité (meilleur accueil des plaignants, confiance
accrue dans la police, plus grande disponibilité de celle-
ci, etc.), on peut sans doute souhaiter qu’il ait raison : ce serait
en effet l’explication socialement la plus positive (même si c’est
peu compatible avec la nature des infractions qui augmentent le
plus : vol à l’arraché des portables et escroqueries bancaires).
Mais cela ne fait que déplacer la question : comment se fait-il
que le DGPN responsable de la mise en œuvre de la police
de proximité et dûment averti, par hypothèse, que cette mise
en œuvre allait provoquer cet effet n’en ait pas averti son
ministre, et n’ait pas proposé à celui-ci, longtemps à l’avance,

32. La LSQ, présentée par Daniel Vaillant, ministre de l’Intérieur, est votée le
15 novembre 2001.
33. Voir Dominique MONJARDET, Ce que fait la police, La Découverte, Paris, 1996,
p. 89 : « dans le travail policier, les initiative cruciales émanent des exécutants ».
34. Métaphore rapide pour « fièvre soudaine enregistrée par le thermomètre des sta-
tistiques de l’outil 4001 » (l’« état 4001 » est un outil statistique recensant les lieux, les
heures et les modes opératoires des infractions commises sur le territoire).

74
notes de l’année 2001

les contre-mesures susceptibles de pallier les conséquences


politiquement redoutables de cet effet statistique induit ? On en
revient à l’alternative : ou bien c’est un effet direct de la mise
en œuvre positive de la police de proximité, et le DGPN est gra-
vement coupable d’imprévision, gestion à courte vue, défaut
d’anticipation, etc., bref il est inapte à des fonctions qui par
définition exigent les qualités inverses ; ou bien il y a une vraie
croissance de la délinquance, et de la victimation, et c’est
l’ensemble de la politique mise en œuvre après le colloque de
Villepinte de 1997 35 qui est en échec, soit parce qu’elle est ina-
daptée, soit parce qu’elle n’est pas réellement mise en œuvre…
Suite : Il est paradoxal que les policiers se plaignent d’être
abandonnés, seuls, en première (et dernière) ligne en face de
quartiers pourris, de jeunes désocialisés, d’une délinquance
croissante, d’une violence extensive, au moment même où le
déploiement et la généralisation des CLS a précisément pour
objet de multiplier les partenariats, c’est-à-dire le partage des
responsabilités entre la police et un nombre croissant d’acteurs
dans tous les services collectifs (correspondants de nuit, ALMS
[agents locaux de médiation sociale], délégués du procureur,
vigiles, sécurité privée, gardiens d’immeubles, contrôleurs et
agents de sécurité des transports, etc.). Si le sentiment policier
est fondé, il faut en déduire que les CLS ne remplissent pas leur
office…
Suite : La conjoncture de cette fin octobre 2001 illustre très
bien la confusion française des trois polices. Dans l’ordre
chronologique :
— Montée de la petite et moyenne délinquance et du senti-
ment d’insécurité, retournement de la pente du 4001, c’est la
pol-prox qui est en question, la sécurité publique, les polices
urbaines ? Loi Vaillant justement dite sur « la sécurité au
quotidien ».
— 11 Septembre à New York, attentats du World Trade
Center : acte de guerre, sur un autre continent, qui concerne
avant tout l’État, les relations internationales, la sécurité exté-
rieure : plan Vigipirate et dispositions législatives « tempo-
raires ». C’est la police de souveraineté qui est concernée.

35. Le colloque « Des villes sûres pour des citoyens libres » qui s’est tenu à Ville-
pinte les 24 et 25 octobre 1997 est à l’origine de l’instauration des contrats locaux de
sécurité et de la police de sécurité.

75
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

— Meurtres d’Athis-Mons le 6 octobre et Le Plessis-Trévise


le 16 36, six morts, dont deux policiers le 16, et ce sont des cas
purs de grande criminalité, où intervient un gangster dangereux,
multirécidiviste, surveillé par la brigade antigang de la PP [Pré-
fecture de police].
La manifestation policière du mardi 23 additionne ces trois
dimensions, c’est de bonne guerre syndicale, mais cela accroît
encore la confusion du débat public (voir notes de RFI mercredi
31 octobre 2001, 14 h 15-14 h 30).
1er novembre 2001. – Après Jospin, la sécurité comme préro-
gative régalienne (répétée ad nauseam, cf. son intervention au
congrès de l’AMF – Association des maires de France – le
22 janvier 2001 : « La sécurité doit rester dans notre pays la
responsabilité de l’État. C’est une règle et un fondement répu-
blicains, et c’est l’assurance de l’efficacité, […] vous trans-
férer la responsabilité de la sécurité publique serait pour vous
une lourde tâche supplémentaire et, en définitive, un piège… »
Le Monde, 24 janvier 2001, p. 9, avec cet ajout osé sur l’effi-
cacité… et la shérifisation des maires. Voilà Vaillant qui
s’emploie à son tour à inventorier les lieux communs du dis-
cours sécuritaire : « [la police doit] à tout moment, et pas seu-
lement quand survient un drame, bénéficier du soutien du corps
social tout entier et ne pas faire l’objet de suspicions ou de déni-
grements permanents » (Le Monde, jeudi 1er novembre 2001,
p. 8). Certes, certes, mais c’est escamoter la question de la vigi-
lance nécessaire à l’égard d’une profession à laquelle la société
« confie » les pouvoirs et les ressources de la « force
publique ». L’émotion légitime suscitée par « la fusillade du
Val-de-Marne, où deux policiers ont été tués » (id.), comme
le renouvellement public du soutien assuré du gouvernement à
l’égard de la police, requis en ces circonstances tragiques, ne
dispensent pas de la leçon inscrite dans l’article 12 de la Décla-
ration des droits de l’homme, qui pointe le risque permanent de
détournement de la force publique « pour l’utilité particulière de
ceux à qui elle est confiée ». Le « soutien du corps social tout
entier » n’est pas un blanc-seing ou une confiance aveugle, dont
on émerge hagard les petits matins qui suivent les coups d’État

36. Allusion à l’affaire Jean-Claude Bonnal dit « Le Chinois », auteur du quadruple


meurtre d’Athis-Mons (Essonne) et de la prise d’otages du Plessis-Trévise (Val-de-
Marne) qui s’est soldée par la mort de deux policiers.

76
notes de l’année 2001

(2 décembre 1851 37), les rafles (Vel’ d’Hiv’) ou les massacres


(17 octobre 1961 38 ou 8 février 1962 39), il suppose une vigi-
lance informée. Il est fâcheux que celui qui devrait en être le
premier porteur en soit si mal instruit.
Un des problèmes de la gestion politique de la police, et non
des moindres, est qu’elle est d’ordinaire confiée à de parfaits
néophytes et vrais ignorants dans un domaine qui, à la diffé-
rence des champs plus communs du politique (école, routes,
santé, agriculture…), est entièrement monopolisé par une cor-
poration unique, tout employée à entourer ses compétences et
ressorts internes d’un profond secret. Ainsi, la police est, au
même titre que l’armée, ce domaine d’action du politique qui se
prête le mieux à l’inversion hiérarchique, c’est-à-dire à l’instru-
mentation du politique par la profession, à la transformation
du ministre en porte-parole de la corporation. Vaillant en offre
une parfaite illustration, mais avant lui Chevènement, Debré et
Marchand, par exemple, avaient subi le même sort, ou choisi la
même posture.
20 novembre 2001. – Série d’agressions contre des poli-
ciers : lors de l’une d’elles, deux d’entre eux sont tués. Grande
émotion, déclarations, défilés, manifestations syndicales. Au
cours de celles-ci, pancartes, banderoles et déclarations sur le
thème : « Est-il normal de se faire tuer pour 8 000 francs par
mois ? Nous exigeons une augmentation immédiate de
2 000 francs pour tous ! » Question : faut-il en conclure qu’il
serait normal de se faire tuer pour 10 000 francs par mois ?
Auquel cas la police, toujours fertile en ressources insoup-
çonnées, aurait résolu le vieux problème du coût de la vie d’un
homme…
Idem. À propos de la panique qui règne en ce moment aux
sommets du ministère, se diffuse à tous les niveaux et met à
nouveau toute recherche et toute publication sous le bois-
seau : l’activité policière est-elle compatible avec ce minimum
de questionnement, de doute, d’incertitude, qui est au principe
même de toute recherche, de la posture de recherche elle-
même ? Autrement dit, est-ce que le policing ne requiert pas un
espace de certitudes absolues, et ne suscite pas nécessairement

37. Ici, celui de Louis-Napoléon Bonaparte pour restaurer l’empire.


38. Référence à la répression sanglante par le préfet Maurice Papon d’une manifes-
tation de travailleurs algériens contre l’instauration du couvre-feu.
39. Référence à la répression policière d’une manifestation anti-OAS ayant notam-
ment entraîné huit morts au métro Charonne.

77
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

la haine de tout ce qui pourrait menacer cet indispensable


univers d’évidences inquestionnables. Le questionnement,
moment premier de la recherche, serait en ce cas pour la police,
dans son principe même, ressenti comme un péril mortel. Si
cela est vrai, il n’y a pas de sens à tenter de maintenir dans un
tel milieu une cellule de recherche crédible. C’est s’épuiser en
vain.
25 novembre 2001. – Notes sur l’article de Ch. Mouhanna,
« Une police de proximité judiciarisée », à paraître in Déviance
et Société 40. Je conteste son opposition principielle entre l’îlo-
tage classique, qui serait « social » et un îlotage « judiciarisé »
qui mettrait ses acteurs sous la coupe des juges…
26 novembre 2001. – Avec l’îlotage, quand il est effectif,
et plus encore avec la police de proximité, si elle se mettait
en œuvre, s’instaure(rait) dans les quartiers un ordre public
négocié, qui peut n’être que plus ou moins ancré sur la lettre
de la Loi et la conception préfectorale de l’ordre public. Et
alors, n’en est-il pas toujours ainsi ? C’est bien ce qu’en son
temps décrivait Ken Muir en désignant le policier comme
« street corner politician 41 », politicien du coin de la rue, ou
selon une autre formule « juge de paix », soit deux formes de
l’instance qui, localement, traite les conflits et énonce et fait
respecter les modalités (critères, contraintes, sanctions) locales
de la paix publique. Cette conception ne serait critiquable que
si elle désignait un isolat social, où le seul policier dicterait une
loi arbitraire, mais l’îlot, le bloc, le quartier sont par définition
enchâssés dans des ensembles concentriques de plus en plus
étendus, dotés de systèmes normatifs de plus en plus formalisés
et universels, de telle sorte que les assujettis à cet ordre public
microlocal disposent en permanence de multiples voies et ins-
tances de recours à l’égard de l’arbitraire, doublées en outre, si
la hiérarchie policière fait son travail (ce qui est assurément
une condition lourde…), du contrôle que celle-ci exerce sur ses
détachements locaux. Sans doute, c’est ce dispositif qui bascule
parfois dans la corruption, mal endémique des polices, mais
s’y prête-t-il plus que les autres modalités, plus lointaines, plus
centralisées, de policing ? Le cas brésilien, par exemple, ne
confirme pas ce soupçon, qui conjoint la plus extrême distance

40. Déviance et société, 26, 2, 2002, p. 163-182.


41. W. K. MUIR, Police : Street Corner Politicians, University of Chicago, Chicago,
1977.

78
notes de l’année 2001

entre population et police militarisée et corruption généralisée


de celle-ci.
1er décembre 2001. – Dans le nº 8 (octobre 2001) de La
Lettre du Printemps que Terrenoire consacre à l’éthique profes-
sionnelle chez Durkheim 42 : « Les organes de la morale profes-
sionnelle sont multiples, et leur autorité est d’autant plus grande
que les groupes professionnels dont ils émanent et dont ils
dépendent sont cohérents. En effet, plus les membres d’une pro-
fession sont étroitement et fréquemment en contact, plus leurs
contacts sont intimes, plus ils partagent leurs idées et leurs sen-
timents et plus ils se forgent une opinion commune en matière
de morale. Par conséquent, […] la morale professionnelle sera
d’autant plus développée et d’un fonctionnement d’autant plus
avancé que les groupes professionnels eux-mêmes auront plus
de consistance et une meilleure organisation (É. D., Leçons de
sociologie [LdS]. Physique des mœurs et du droit, Paris, PUF,
1969, p. 13) » (cité par Terrenoire p. 4), et Terrenoire de noter
que dans sa préface G. Davy résumait la thèse durkheimienne
de façon lapidaire : « Organisez, organisez et, en organisant,
vous moraliserez » (LdS, XXXVIII).
La même idée s’exprime dans une autre citation proposée par
F. Leimdorfer (Lettre…, p. 6) 43 : « La morale professionnelle
est l’œuvre d’un groupe… qui la protège de son autorité (LdS,
p. 46). La morale professionnelle sera ce qu’est ce groupe, et
plus ce groupe est fortement constitué, plus les règles morales
qui lui sont propres sont nombreuses, et plus elles ont d’auto-
rité sur les consciences (LdS, p. 47). »
Ce qui s’applique en effet parfaitement aux policiers, en tout
cas à chacun des corps policiers, sous condition de remplacer
le terme « morale » par celui de normes collectives, qui le cas
échéant peuvent être, pour le profane, très éloignées de la
morale commune…
28 décembre 2001. – Dans Le Monde du 22 décembre 2001,
ces titres de deux articles qui se suivent : « José Bové
condamné en appel à six mois de prison ferme pour la destruc-
tion de plants de riz transgénique » ; « Le policier responsable
de la mort d’Abdelkader Bouziane n’est pas renvoyé devant une

42. Jean-Paul TERRENOIRE, « La place et la situation de l’éthique professionnelle


selon Émile Durkheim », La Lettre du Printemps, nº 8, 2001.
43. François LEIMDORFER, « À la bonne morale du père Émile », La Lettre du Prin-
temps, nº 8, 2001.

79
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

cour d’assises ». Pour seul commentaire, on rappellera que le


jeune A. Bouziane, âgé de 16 ans est mort d’une balle dans la
nuque en tentant de forcer un barrage de police avec sa voi-
ture, et que le policier tireur a fait valoir avec succès – avec
l’appui du parquet – la thèse de la légitime défense. Idem, du
même jour, p. 24, cette remarque d’un technicien des tech-
niques de biométrie développées pour assurer le contrôle des
passagers des aéroports : depuis le 11 Septembre, la probléma-
tique de la sécurité a changé : la sécurité d’un État commence
non plus à ses frontières, mais à l’endroit où vous embarquez.
On rapprochera cette remarque de l’incident survenu le surlen-
demain, avec la neutralisation in extremis d’un apprenti terro-
riste embarqué sur le vol Paris-Atlanta avec des explosifs plein
les talons de chaussure…
4

Notes de l’année 2002

6 janvier 2002. – Deux remarques d’actualité :


— lorsqu’on ne tient pas étroitement la main aux policiers
sur le maniement des armes, ils défouraillent à tout va : tout
policier victime d’un tir se solde par une demi-douzaine de tirs
policiers sur des véhicules en fuite, toujours couverts par la
justice ;
— à force de se vouloir indépendants, les magistrats sont
surtout devenus incohérents, et les décisions de libération de
criminels endurcis se multiplient aux quatre coins de la France.
Tout se passe comme si le corps judiciaire avait hâte de témoi-
gner de son immaturité, lorsqu’il n’est pas tenu en main par le
pouvoir et la hiérarchie…
12 janvier 2002. – Reprise de notes éparses sur un sujet
d’« Envoyé Spécial » diffusé le 3 mars 2000 : « Dans tous les
services, on buvait ; beaucoup de délinquance, donc le travail
est intéressant ; des zones de non-droit, où on nous empêche
d’aller ; victime de harcèlement sexuel, j’ai écrit à l’IGS, pas eu
de réponse ; le mutisme de l’administration ; l’administration :
c’est quoi ? c’est qui ? ; on n’a aucune préparation psycholo-
gique, peur de la bavure ; pendant quatre ans, j’ai partagé une
chambre à l’hôtel pour prendre mon grade à Goussainville ; le
ministre de tutelle (sic). »
Idem sur une émission d’Arte en février 2002 (vue à la Croix-
Rouge), à Toulouse (Le Mirail) : BC [Brigadier-chef] accueil-
lant les ADS : « Je vous conseille de venir au service en civil.
Déjà, en civil, ils vous reconnaissent, alors… »

81
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

Spectacle de l’« îlotage avec Jean-Pierre » : un îlotier affublé


de trois ADS : « Quand on est trois, quatre, vis-à-vis de dix ou
quinze jeunes qui nous insultent et nous crachent dessus […],
on recule, on s’attendait pas à cela… » Ch. Rozjman 1 : « la
violence comme moyen d’agir quand on se sent impuissant. Le
problème n’est pas la violence, mais l’impuissance… »
1er mars 2002. – À propos de Luc Rudolph, qui reprend dans
les CSI [Cahiers de la sécurité intérieure] (numéro spécial
recherche) 2 l’antienne « pas plus de voyous chez les flics
qu’ailleurs, et sans doute moins… ». De ce que mon fils n’a pas
plus de « chances » (ou de risques) de se faire casser la gueule
dans un commissariat que de se faire sodomiser par un curé au
catéchisme, ou inoculer le sida lors d’une transfusion san-
guine, s’ensuit-il qu’il faut s’indigner de toute mise en question
du comportement de tout membre de la police, du clergé ou
du corps médical ? Et en quoi les curés violeurs ou les médecins
escrocs amenuisent-ils la responsabilité du flic violent ? (On
plaiderait d’ailleurs plutôt que, à la différence du clergé et de la
médecine, l’activité policière étant plus collective et plus hié-
rarchisée, la déviance y devrait être plus rare, mieux prévenue
et mieux sanctionnée…)
7 mars 2002. – Le « respect ». Les policiers qui revendiquent
le « respect » auprès du gouvernement, et en chiffrent le mon-
tant en primes individuelles sur le salaire, sont comme ces éle-
veurs qui somment leur ministre de relancer le marché de la
viande bovine, comme si celui-ci ne dépendait pas, d’abord et
surtout, de la confiance des consommateurs dans la qualité des
viandes proposées en boucherie…
Ce sont les bavures policières, comme les bavures agricoles
(farines animales, nitrates dans l’eau potable), qui cassent la
relation de confiance, et donc le marché. Il n’y a pas de sens à
en demander réparation à l’État, sauf à penser police et agricul-
ture comme pupilles de l’État, dépourvues de toute autonomie :
c’est alors revendiquer la société bureaucratique…
10 mars 2002. – Sans doute il fallait formaliser la chose, et
l’expression « institution totale » est bien venue. Mais ce n’est
pas diminuer le mérite de Goffman que de comprendre très vite
– il suffit d’être hospitalisé quelques jours – que votre bien-être,

1. Psychologue, enseignant à l’université de Nancy-II, vu à cette émission.


2. Luc RUDOLPH (contrôleur à l’IGPN), « Le policier et le chercheur », Cahiers de la
sécurité intérieure, 46, 2001, p. 19-30.

82
notes de l’année 2002

sécurité, confiance dépendent autant de la lingère que du chi-


rurgien, beaucoup plus de l’infirmière de nuit que du directeur.
Ensuite peuvent se déployer toutes les analyses proprement
organisationnelles qui vont montrer que les comportements de
la lingère, de l’infirmière, du chirurgien et du directeur ne sont
pas totalement indépendants, ni entre eux ni entre chacun d’eux
et le malade. C’est une piste de recherche encore féconde, ce
n’est plus, de très longue date, la découverte de l’Amérique (la
police tricotée serrée est ma version de la police comme insti-
tution totale…).
14 mars 2002. – Du déjeuner, raté, avec P. Lamy et
C. Caresche 3, un principe de base de la pol-prox : au rebours
des flics qu’on envoie traînailler dans les rues pour « montrer du
bleu… », nul patrouilleur ne devrait sortir du commissariat sans
savoir précisément ce qu’il a à faire : fiche de travail et à qui
il doit en rendre compte. De même, contre la multiplication
d’agences et agents spécialisés dans des secteurs distincts de la
sécurité et de l’ordre public (ou polices administratives) : elles ont
pour effet de multiplier en contact avec le public des agents en
uniforme, censés représenter la loi, mais qui – spécialisés sur telle
ou telle catégorie de dispositifs (circulation, stationnement, sorties
d’école, marchés, parcs et jardins, commerces, délinquance, pro-
preté, etc.) – se désintéressent des autres, sur lesquelles ils ne sont
pas compétents, et donc laissent se perpétuer sous leur nez sans
intervenir une décrédibilisation de la loi commune.
19 mars 2002. – Du texte de T. Gordadzé sur « Police et
État en Géorgie » (colloque du Ceri [Centre d’études et de
recherches internationales] du 22 mars 2002 4) : une bonne nota-
tion sur le fait que, dans des systèmes où la corruption est la
règle, ce n’est pas de fait la corruption qui est répréhensible,
et réprimée, mais « le refus de redistribuer, d’assumer le rôle
redistributif qu’un homme politique, un notable est censé
avoir » (et ceci vaut a fortiori pour le membre de la famille que
celle-ci a réussi, à grands frais, à caser dans un appareil source
de richesses : police ou autre, et qui y est considéré comme
investissement – délégué de la famille pour assurer à celle-ci un
accès aux revenus générés par cet emploi).

3. Philippe Lamy, conseiller à la mairie de Paris pour les questions de sécurité ;


Christophe Caresche, député PS de Paris depuis 1997.
4. Étant donné la date de cette note, les textes des communications du colloque ont
vraisemblablement été envoyés aux participants avant son déroulement.

83
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

Dans sa « chronique policiologique » de la Revue adminis-


trative (nº 320, mars-avril 2001, p. 215), Luc Rudolph se scan-
dalise de la « redoutable méconnaissance de la réalité des
services de sécurité » dont témoigneraient les « divagations
sécuritaires » propres aux périodes préélectorales, et il en
rajoute une couche : « La réalité hexagonale est victime de la
part de nos élus d’une profonde ignorance quant aux moyens de
traiter l’insécurité »… Au même moment dans les CSI, il rédige
vingt pages pour témoigner de la très profonde défiance que lui
inspire toute tentative de recherche dans/sur la police, c’est-
à-dire toute tentative de percer cette ignorance, de contre-
battre cette méconnaissance. On en conclura sans peine que
cette ignorance, dont il feint de s’indigner, au fond, lui convient
fort bien.
Définition policière de la loi, du même auteur, même page :
« [les services de police et de gendarmerie] ne se laissent pas
décourager par les embûches juridiques dressées sur leur route
procédurale par la représentation nationale… » (les points de
suspension sont de LR). Allez après ça prêcher aux gardiens de
la paix le respect de la Loi…
Et, du même auteur enfin (p. 216), ces deux affirmations
péremptoires qui ne s’étayent d’aucun commencement de
preuve : « les services français [de police et gendarmerie] res-
tent parmi les plus mal lotis dans le monde civilisé quant à leurs
moyens », et : « policiers et gendarmes français sont parmi les
moins biens traités parmi leurs pairs ».
La vision administrative des diagnostics des CLS (source :
revue Maires de France, janvier 2002, p. 42, article : « Les
CLS s’entrouvrent aux habitants », citation de Pierre Duffé
[IGA], président de la mission interministérielle d’évaluation
des CLS) : « Pour élaborer un CLS, il y a d’abord une phase
technique, celle du diagnostic qui est réalisé par la police, la
gendarmerie, l’Éducation nationale et d’autres institutions. Il
s’agit d’un document basé essentiellement sur des statistiques
qui n’est pas grand public. Il y a donc un premier obstacle tech-
nique à une participation plus importante de la population »,
explique Pierre Duffé…
20 mars 2002. – Travailler toujours moins : il est vrai que le
travail policier est (parfois) pénible, il est donc normal que la
durée du travail soit plus faible que dans d’autres métiers plus
paisibles (même si on en fait profiter tous les flics, quel que
soit leur emploi réel, petit bénéfice annexe pour les ronds de

84
notes de l’année 2002

cuir…). Mais comme la durée du travail diminue, à effectifs


totaux identiques, les policiers sont moins nombreux en ser-
vice à l’instant t. Souvent en situation de sous-effectif, ils sont
du même coup en situation plus difficile, plus stressante, et
parfois plus dangereuse. Il est donc légitime qu’ils bénéficient
d’horaires adaptés, plus courts – ce qui a pour effet de réduire
encore les effectifs déployés à un instant donné, donc de ren-
forcer la pénibilité du travail, et donc de légitimer la revendi-
cation d’une durée du travail « aménagée », et ainsi de suite à
l’infini, cela finira par 500 000 policiers travaillant douze
heures par semaine et vingt-cinq semaines par an, quand ils ne
seront pas en grève pour protester contre le manque d’effectifs.
23 mars 2002. – La police comme industrie : de la communi-
cation sur la Géorgie (colloque Ceri du 22 mars). Selon ce
qu’on inclut dans le calcul, la Géorgie, pays de 5 millions
d’habitants compte entre 80 000 et 120 000 policiers. Pour
apprécier ce chiffre, on observera que la France, avec 60 mil-
lions d’habitants, se contente d’environ 250 000 policiers et
gendarmes, tandis qu’avec la densité policière observée en
Géorgie leur effectif total serait compris entre 960 000 et
1 440 000, entre quatre et six fois plus. On conçoit qu’avec des
effectifs pareils, la visibilité de la police, dans les rues ou sur les
places des villes géorgiennes, est très élevée. Mais on conçoit
tout aussi bien que la charge salariale que représente une telle
masse soit insupportable pour un État par ailleurs fort démuni.
Ces policiers ne sont donc que très chichement payés. Pour
autant leur sort est considéré comme suffisamment enviable
pour que, dans chaque famille, soient régulièrement mobi-
lisées ressources financières et relationnelles afin de faire entrer
un nouveau membre dans une des forces de police. L’appa-
rent paradoxe renvoie à une évidence immédiate : le traitement
assuré par l’État ne représente qu’une très faible part des res-
sources policières. Celles-ci sont constituées pour l’essentiel par
l’éventail infini de tributs levés par les agents auprès de toutes
les catégories d’usagers de la « sécurité ». On ne saurait en effet
circuler sur une route sans être arrêté tous les dix kilomètres
par un barrage de la police routière, qui prélève un écot en
forme de péage. Tout commerçant est de la même façon incité
à contribuer à la « protection » qui lui est fournie. Les transac-
tions douanières incluent le coût de la garde des frontières, et
ainsi de suite : toute activité requérant l’usage d’un bien public
et/ou supposant une protection quelconque est taxée par une des

85
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

innombrables administrations policières. Ce mécanisme, qui


assure ainsi des revenus conséquents aux forces de l’ordre, est
aisément qualifié de corruption. C’est moraliser et manquer le
point. En fait on a affaire, comme le dit l’auteur, à une « éco-
nomie politique de la police », ou plus simplement à une indus-
trie qui ne diffère de ce que nous appelons dans nos pays la
« sécurité privée » que par le fait qu’elle est entre les mains
d’agents publics, ou plus exactement d’agents économiques,
petits, moyens et grands entrepreneurs de sécurité fonction-
nant selon une organisation cartellisée et auxquels l’État
confère un statut administratif de force publique. Mais ce statut
ne trompe personne : hormis quelques unités étroitement spé-
cialisées dans la protection des institutions (et plus simple-
ment, dans la protection du pouvoir exécutif), la quasi-totalité
des forces de police agissent selon une logique d’entrepreneurs
privés sur un marché captif, et mettent en œuvre la bonne vieille
logique du capitalisme : socialisation des coûts d’infrastruc-
ture, voire des coûts de fonctionnement, et privatisation des
profits. C’est là une formule hybride entre les deux modalités
que nous nous plaisons à opposer dans nos pays : police
publique et sécurité privée, cette forme explicitement et ouver-
tement hybride témoigne que l’opposition entre ces deux
univers est moins tranchée qu’il n’y paraît.
24 mars 2002. – Votre fils se déclare victime d’un prêtre
pédophile. Votre plainte est instruite par un collège d’évêques
intitulé : Inspection générale de l’Église catholique (IGEC) dont
tous les membres sont nommés par le pape.
25 mars 2002. – La critique d’Egon Bittner 5 ne requiert ni le
luxe d’arguments de Jean-Paul Brodeur ni la conceptualisation
échevelée de Fabien Jobard (in Déviance et Société, 25, nº 3,
2001, p. 307-23 et 325-45). Elle est très suffisamment contenue
dans la remarque de Bittner (p. 314) : ce n’est pas une théorie
de la police ou des polices, c’est une théorie convaincante, mais
partielle, de la seule police urbaine en uniforme, le cop ou le
bobby. Figure emblématique certes, et peut-être dominante en
Amérique du Nord et en Grande-Bretagne, mais qui est loin
de l’être pour l’Européen continental. Pour tout Français, mais

5. Allusion à l’ouvrage The Function of the Police in Modern Society (Oelgeschlager,


Gunn and Hain, Cambridge Mass, 1980) d’où fut traduit en français un fragment : « De
la faculté d’user de la force comme fondement du rôle de la police », Les Cahiers de
la sécurité intérieure, nº 3, 1991, p. 221-235.

86
notes de l’année 2002

aussi tout Belge, Allemand, Espagnol ou Italien, sans parler du


Hongrois, Polonais ou Russe, « la » police est tout aussi bien,
de façon aussi présente, et indémêlable, les CRS ou GM [Gen-
darmerie mobile] – des unités militarisées et violentes – la PJ
modèle Maigret, et une police politique (RG, DST, etc.)
prompte à exécuter les mauvais coups du pouvoir en place
(cabinets noirs, cellules élyséennes, écoutes illégales et autres
provocations). De ces trois autres fractions policières, et des
rapports croisés qu’elles entretiennent avec la première, Bittner
ne dit rien, et cela seul suffit pour ne pas lui attribuer une
théorie compréhensive de la police. Il n’est pas sûr d’ailleurs
qu’il en ait jamais eu l’ambition.
Confirme au passage cette perception différente de l’objet
empirique police entre l’Europe et l’Amérique, la schizo-
phrénie sociologique de J.-P. Brodeur : alors qu’il travaille avec
autant d’intensité sur les « services secrets » que sur la police, il
mène ces deux chantiers de façon totalement disjointe sur tous
les plans : réseaux professionnels, publications, etc., comme si
ces champs étaient totalement étanches (par exemple, pas de
citations croisées d’un domaine à un autre). L’interroger sur ce
point, dont l’équivalent est impensable en France.
25 avril 2002. – Sur New York, l’article de François Dieu 6
(résumé fidèle de Silverman) rappelle fortement que la condi-
tion du changement a été, par le « reengineering », de procéder
à un examen extrêmement critique de l’existant : « faiblesse du
dispositif et inadaptation des réponses » (p. 31). Mais ce pre-
mier temps obligé du changement, qui en constitue également
le ressort, est impensable en France, où les corporations poli-
cières ne s’entendent que sur leur excellence, et le refus de tout
examen critique…
14 mai 2002. – Théorème du jour : « Il n’y a pas de police
facile : si la police était facile, il n’y aurait pas besoin de
police. »
15 mai 2002. – De même qu’il n’y a pas de relation directe
entre conditions de travail et satisfaction au travail, il n’y a
pas de relation univoque entre victimation objective et senti-
ment d’insécurité. Dans les deux cas, il y a une variable

6. « La police et le miracle new-yorkais, éléments sur les réformes du NYPD


(1993-2001) », republié dans le collectif dirigé par F. OCQUETEAU, Community policing
et zero tolerance à New York et Chicago, en finir avec les mythes, La Documentation
française, Paris, 2003, p. 39-79.

87
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

intermédiaire, attentes dans le premier, sentiment d’impuissance


et d’abandon (ou non) dans le second. C’est ce qui explique
que les plus victimes de vols et cambriolages, classes moyennes
urbaines, ne sont pas les plus insécures : leurs membres maîtri-
sent les procédures d’assurance, voire les rentabilisent, alors
que les plus démunis sont beaucoup moins souvent victimes
mais beaucoup plus profondément insécures…
3 juin 2002. – La relation entre moyens de police (effectifs,
densités, patrouilles pédestres, temps de réponse, stratégies
diverses, moyens matériels, moyens juridiques, etc.) et résultats
en matière de baisse de la délinquance s’avère systématique-
ment « spurious », ou « nothing works » 7… (Sherman, etc.). Ce
n’est jamais dire que la police ne sert à rien, ou qu’il n’y a
pas de solution policière. Cela signifie qu’il y a toujours un
troisième terme, par exemple : police plus visible dans l’espace
public k population plus confiante k police mieux informée.
C’est le troisième terme qui produit le résultat escompté, et dans
l’exemple cela signifie : ce n’est pas la densité policière en
elle-même qui agit directement sur la délinquance. Elle peut
même avoir des effets contreproductifs (apeurer). Mais une plus
grande densité d’une police soucieuse de rassurer… permet de
gagner la confiance de la population et donc de recueillir une
info fiable sur les infracteurs. Alors qu’une saturation policière
agressive, en poussant chacun à déserter l’espace public et à se
confiner chez soi va au contraire tarir les sources d’information
de la police. Et donc avoir l’effet inverse de celui recherché.
Si donc en mesurant la relation densité policière/niveau de la
délinquance, je ne mesure pas la variable intermédiaire signifi-
cative (qualité de cette présence policière), je vais avoir des
résultats statistiquement incohérents.
4 juin 2002. – Soit le modèle de la sécurité privée, où la
question n’est pas de saisir et de faire condamner l’infracteur,
mais bien de le dissuader pour assurer la paix des transactions.
Ce devrait être aussi le modèle de la sécurité publique : « Je
ne demande pas que mon cambrioleur soit envoyé en prison, je
demande à la police de l’empêcher de cambrioler. » Qu’est-ce
qui empêche de l’étendre à la taille du quartier, de la ville, de
l’agglo[mération], alors que c’est bien la définition de l’ordre
public local : sécurité, tranquillité, salubrité ? Mais on voit bien

7. Autrement dit, sans corrélation et, quels que soient les moyens engagés, ils seraient
inefficaces…

88
notes de l’année 2002

que, dans la comparaison, l’équivalent du patron (d’entrepôt ou


de supermarché) n’est pas le commissaire (ou l’officier) de
police, c’est le maire. C’est lui qui est gérant responsable de
l’espace public (la cité) et de la tranquillité publique. Pour le
flic, il sera toujours plus valorisant (sanctionné +) d’arrêter le
délinquant que de patrouiller la ZUP [zone d’urbanisation prio-
ritaire] ou de civiliser les jeunes « sauvageons ». Il faut aller
jusqu’au bout de la comparaison sécurité publique-sécurité
privée : si la première doit assurer des prestations comparables à
la seconde, alors elle doit être remise aux mains du patron local :
le maire. Et c’est aussi une façon de « dépolitiser », au sens d’en
débarrasser la scène politique nationale : c’est bien assez que les
élections locales se fassent sur ce thème, il n’y a rien à gagner
pour personne à le laisser monter plus haut vers l’État.
6 juin 2002. – De G. Kelling (« Crime control, the police
and culture wars : broken windows (BW) and cultural plura-
lism », Perspective on Crime and Justice : 1997-1998, Lecture
Series, National Institute of Justice, novembre 1998). Exposé de
la théorie : « The policy corollary is that minor problems war-
rant serious attention, a premise that challenges reigning cri-
minal justice practice ». Anecdote de la femme violée par deux
jeunes dans un quartier particulièrement dur et délaissé (début
des années 1980) : « The police response to gangs had been to
“send a car” to do “something”. What they were to do was
unclear […] [to kick them ass ?]. »
Dans son énumération des idées explorées in BW, Kelling
arrive à : « Most important, the source of police authority to
restore and maintain order. This final issue […] was a per-
plexing one […] what constitute an undesirable person […]
How do we ensure, in short, that the police do not become the
agents of neighborhood bigotry ? claiming […] that BK is the
“seed” of brutal policing, as one retired chief of police has
[…] is tantamount to saying that anyone who supports cri-
minal investigation supports torture, because we know that tor-
ture was “business as usual” among detectives for decades… »
GK cite le mot « sardonique » que lui aurait glissé Skogan 8 à
une réunion de l’American Society of Criminology : « When the
criminological war crimes trials begin, you and I are going to
be the first two at the docker » (sur le rôle, la liste), il ajoute

8. W. G. Skogan, alors professeur de science politique à l’Institute for Policy


Research de l’Université Northwerstern de Chicago.

89
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

que Skogan en oublie : Wilson 9, Bratton 10 et sa femme Coles 11


seront aussi parmi les premiers…
Insiste sur : ce n’est pas parce que crime et pauvreté sont liés
(de complexe façon) qu’il faut en conclure qu’on ne peut lutter
contre le crime qu’en luttant contre la pauvreté… Sur la fausse
perception de la police communautaire comme « soft poli-
cing », alors que « real policing was arresting the bad guys »,
BW remplirait l’intervalle béant entre les thèses gauchistes (il
faut agir sur les causes sociales du crime), et les thèses droi-
tières (la seule prévention qui compte est de fourrer toute la
racaille en prison) : c’est précisément entre les deux, entre
l’incarcération frénétique automatique, et l’utopie qui laisse les
victimes dans leur mouise que s’intercale BW. Cf. : « For three
decades two models of crime control have been driven largely
by ideology : broad social change and more certain and longer
prison sentences. A middle ground of crime prevention is cur-
rently breaking through the culture war. » GK rappelle que la
requalification de New York avait commencé bien avant
Bratton/Giuliani.
Sur la police dans les années 1950-1970 : « In the name of
efficiency and improved emergency response, police were with-
drawn from public spaces into cars and became remote law
enforcers. As “root causes” depoliced the crime problem, the
use of police as an emergency response system depoliced public
spaces » (p. 10). Et infra : « That is a social disaster, how we
have turned police into an emergency response system. It was at
the cost of depolicing our cities » ; « I doubt that what hap-
pened in New York City or San Diego is replicable. Each
community reasserted control in its own way » (p. 11) ; « The
old role of police as discussed in BW – roughing up “undesi-
rables” – is now unacceptable to police as well as citizens. The
new role of police and other criminal justice agencies is to back
up the activities of citizens and social institutions […]. »
La question centrale est celle de la communication. Quand
police et autorités décident des « seuils » de comportements qui
ne seront plus admis : il s’agit de les définir, de les faire
connaître, de faire savoir qu’ils seront appliqués, que la police

9. J. Q. Wilson, professeur émérite de Public Policy à Pepperdine, Californie.


10. W. J. Bratton, chef de la police du New York Department of Police, a mis en
œuvre la réforme de la police sous le mandat de R. Giuliani (1994-1997).
11. Catherine M. Coles, coauteur, avec G. Kelling, de Fixing Broken Windows, Res-
toring Order and Reducing Crime in our Communities, Free Press, New York, 1996.

90
notes de l’année 2002

se donne les moyens de le faire, qu’elle le fera, qu’elle le fait,


et qu’elle l’a fait. Dans les « Questions et Réponses », réponse
de GK : « Je ne sais pas, littéralement pas, ce qu’il faut faire
pour le problème que vous soulevez. Mais je sais comment je
m’y prendrais, j’irais chercher six flics de base, un sergent et
quelques habitants, et je leur ferais débrouiller la question. C’est
toujours comme cela que les solutions apparaissent… »
Très joli exemple : jeunes qui sédimentent dans le métro,
chahutent et font du bruit, et dont tout le monde se plaint, qu’on
cherche comment expulser. Et puis un proc s’avise d’aller
parler avec eux, et ils lui disent que s’ils sont là, c’est parce
qu’il y a beaucoup de flics visibles : « It is a safe place to be »
(p. 17).
(Le sociologisme gauchiste sur les jeunes délinquants est
d’autant plus mal venu, que ce sont d’abord les plus pauvres et
les plus déshérités dans les quartiers les plus pourris qui récla-
ment le plus fort de l’ordre et de la police…)
Interrogé sur le rôle du gouvernement fédéral, réponse : « Ce
qu’il a réussi, c’est de laisser faire les gens, et de ne pas cher-
cher à imposer un modèle… (tout en finançant) » (p. 19) : « Let
good things happen, help support them, lend your authority,
and help spread the good ideas », et le fédéral aura rempli son
rôle : cela vaudrait aussi pour la DCSP…
7 juin 2002. – Lecture J. Donzelot-A. Wyvekens, « La
magistrature sociale, enquêtes sur les politiques locales de sécu-
rité », partie 3 12.
3/1. Le community policing :
Dans l’interprétation de « BW », reprise par D et W, la satis-
faction du public augmente du fait de la présence policière
visible alors même que celle-ci n’a pas entraîné de baisse de la
délinquance, parce que la police aurait réimposé un ordre public
local (tri entre habitués et étrangers, notamment). Je pense qu’il
y a une seconde raison : le sentiment d’insécurité est lié, certes
à la délinquance ressentie, mais aussi et surtout au sentiment
d’être abandonné (par les autorités) dans son espace de vie. Ce
que restaure ainsi la présence policière, c’est l’existence d’un
recours, une prise en compte symbolique, capables de vaincre
ce sentiment d’abandon. En termes policiers, « BW » implique
une double inflexion : rapprocher la police de la population ; se

12. Rapport pour l’IHESI, paru à La Documentation française sous le même titre en
2004.

91
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

mettre à l’écoute de celle-ci, prendre au sérieux les plaintes,


donner suite, informer et rendre compte. Et, en conséquence,
basculer de stratégies policières oscillant entre le purement
réactif et l’autodéterminé vers le primat accordé à la demande
sociale, i.e. à la « résolution des problèmes » rencontrés/
signalés par les habitants (ou leurs représentants).
k CAPS [Chicago Alternative Policing Strategy] à Chicago :
« prendre en compte » (la demande de la population) et (lui)
« rendre compte ».
Ce qui explique toute la différence entre CAPS à Chicago et
zero tolerance à New York, c’est la composition de l’électorat
à Chicago : 38 % de Blancs, 38 % de Noirs et 20 % d’Hispa-
niques… pas les prendre de front…
Beat integrity interdit que les policiers d’un quartier soient
appelés ailleurs, même pour un renfort ponctuel.
Création, à l’usage, de la fonction de facilitator pour animer
les beat meetings, et s’interposer dans le face-à-face police/
habitants, ce qui n’est pas toujours facile.
Et présence d’un alderman, élu local représentant la ville et
capable d’en engager les services (voirie, santé…).
À chaque beat meeting mensuel, sont commentés les chiffres
des dix infractions les plus fréquentes du quartier, et leur
évolution…
Le problem solving ne nécessite pas toujours un outillage
extraordinaire (agents + statistiques + méthode SARA 13, etc.) :
à Chicago, cela consiste d’abord dans les beat meetings men-
suels à recenser les « problèmes » posés par les participants
pendant la séance, et à rendre compte de ce qui a été fait sur les
« problèmes » signalés le mois précédent. L’essentiel est dans
le couplage : recueillir et rendre compte = prendre au sérieux
et rendre compte… La police de proximité, c’est d’abord cela,
mais cela implique un renversement complet des priorités spon-
tanées des professionnels policiers, beaucoup plus disposés à
croire que ce qui est important pour la sécurité locale, c’est ce
qui, à eux, leur apparaît intéressant, et non ce que les gens res-
sentent et expriment. La règle à imposer est ainsi de « fournir
une réponse à chaque question », qui suppose intériorisée par
les policiers l’idée que toute question mérite réponse…
Mise en place, en sus du 911, du 311, qui élargit la saisine
policière très au-delà de la délinquance : « Every citizen’s

13. Ou Sare, acronyme pour : sondage, analyse, réponse, évaluation (assessment).

92
notes de l’année 2002

hotline to city services », et dont les appelants sont invités au


prochain beat meeting… (p. 211).
+ dispositif « problem solving » stricto sensu : il y a « pro-
blème » à résoudre quand on a identifié les trois sommets du
triangle : auteur, victime et lieu, et qu’il y a répétition d’au
moins deux de ces dimensions (p. 212) ; puis : identification,
analyse, stratégies, exécution, évaluation. Deux exemples : les
autobus qui grillent un stop = agrandir le panneau, et faire
signaler par usagers à la compagnie des bus pour qu’elle agisse
sur les chauffeurs ; le parking mal fréquenté = le rendre moins
accueillant : supprimer les téléphones publics, améliorer l’éclai-
rage, saisir le propriétaire et multiplier les rondes = de même
qu’il y a trois conditions définissant le problème, sa solution
requiert généralement la combinaison de trois acteurs : public,
police et services de la ville…
Le lien police/services de la ville est essentiel (cf. la création
d’une Strategic inspection task force pour venir à bout des bad
buildings), rôle des attorneys municipaux, et parfois les beat
meetings servent à la police pour inciter les habitants à faire
pression sur les autres services publics dont elle juge la coopé-
ration avec elle (la police) insuffisante ou réticente : cela
marche souvent… (Bref : le modèle américain consiste, pour
la police, à mobiliser la communauté, et réciproquement, en
allant en outre chacun tirer toutes les sonnettes possibles à la
municipalité.)
3/2. La restauration du lien social (le modèle français,
Seine-Saint-Denis, versus modèle américain) : non plus la perte
de vigilance des habitants dans le contrôle de leur quartier (la
défaillance de la communauté), mais la défaillance des institu-
tions dans leur mission d’encadrement de la population ; non
plus la résolution des problèmes de la sécurité locale, mais le
problème de la perte d’emprise des institutions sur la population
(« lien 14 social ») ; non pas la relation entre police et habitants,
mais le partenariat entre institutions 15.

14. Lien doit s’entendre au double sens : ce qui relie (lien routier), ce qui attache (les
liens…) [note D. M.].
15. Mais dans la conclusion, l’analyse se durcit brusquement : « Le partenariat entre
les institutions ne rapproche celles-ci qu’en creusant le fossé qui les sépare de la popu-
lation », sans autre justification p. 286 [note D. M.].

93
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

Le texte de référence, rapport Bonnemaison 16, illustre nette-


ment ce retournement dans le cas de la causalité de la délin-
quance (rap. p. 31) : « Dans le schéma américain, la
délinquance s’installe dans un quartier à raison des désordres
[…], il faut inviter les habitants à lutter contre ces désordres,
[…] i.e., la question est : pourquoi la délinquance se déploie
ici ? Dans le rapport Bonnemaison, les causes de la délin-
quance sont celles de toutes les situations de désocialisation.
Elles n’incriminent pas l’abandon du quartier par les habitants
mais le sentiment d’abandon où ceux-ci se trouvent, […] consé-
quence, il faut faire intervenir l’État » (p. 218), et repris plus
systématiquement (p. 230).
« C’est le hiatus apparu entre les institutions et la popula-
tion qui fait problème » (et que le FN s’offre à combler, comme
autrefois le PC ?) et qu’il s’agit de corriger dans chacune : entre
élus et électeurs, école et parents/enfants, police et population,
justice et justiciables/victimes, etc. (Toujours relation duelle,
entre l’Administration et ses administrés…)
« Dans le processus de constitution d’un partenariat local en
matière de sécurité, les CCPD [conseils communaux de préven-
tion de la délinquance] ont ainsi joué le rôle d’une scène origi-
nelle où les acteurs se trouvaient réunis dans l’attente que le
déroulement de l’histoire les fasse sortir de leur réserve et les
amène à dire leur texte. Mais celui-ci était déjà écrit pour
l’essentiel dans le rapport de la commission des maires »
(p. 222).
Sur l’exemple du Blanc-Mesnil, où le diagnostic local a été
l’objet d’une ample et vraie consultation/participation de la
population et des groupes d’intérêt, et par comparaison à dix
autres municipalités qui n’ont pas su mettre en œuvre cette
dynamique, les auteurs pointent : « Il semble bien que la cause
principale tienne à un manque de savoir-faire […] » p. 223
(+ réticence des préfets + procs). « C’est vrai que le rapport
avec les habitants, on ne sait pas faire » (sous-préfet p. 224)
et par défaut de ce savoir-faire, on s’oriente vers le « faire
savoir ». Cf. le compte rendu de la réunion caricaturale où le
commissaire de Noisy-le-Grand a convoqué « sa » population
pour lui faire la leçon sur « l’utilité de réunions comme celle-ci,
propre à dissiper des peurs infondées » (p. 228) (et on ajouterait

16. Gilbert BONNEMAISON, Face à la délinquance : prévention, répression, solidarité.


Rapport au Premier ministre, La Documentation française, Paris, 1983.

94
notes de l’année 2002

que le commissaire a d’autant plus tout faux que, dans son


louable effort pour réunir « sa » population, il s’est exposé à
se faire épingler par D-W…) – « reconstruire un collectif »,
mais le collectif aux États-Unis se refait dans l’action, alors que
les institutions en France cherchent à le reconstruire par leur
communication, devant laquelle il restera passif.
Notation (p. 229) de la différence majeure entre les CCPD
des années 1980, où chacun venait dire qu’il était le meilleur, et
le « diagnostic » des CLS, fin des années 1990, où chacun vient
dire que « cela va de plus en plus mal »… C’est un progrès…
Puisque l’abandon est le diagnostic universel, le rapprochement
sera le remède généralisé, et « cela tombe bien, le programme
emploi-jeunes […] vient juste d’être mis en place, […] ils ne
pouvaient occuper des fonctions déjà assurées par les fonction-
naires ni concurrencer les emplois privés. De cette double néga-
tion sortira l’affirmation de leur mission, […] ils feront le lien
entre les deux, ils occuperont le vide intercalaire » (p. 232).
Et le leitmotiv du « lien social » à « restaurer », renouer, etc.
que les auteurs interprètent comme « rapprocher chacun de ses
droits, les lui faire mieux connaître et apprécier afin de disposer
de ce ressort pour qu’il mesure l’étendue des devoirs qui en
sont la contrepartie » (p. 235). Qui se traduit par la multipli-
cation des « maisons ». Dont le dernier exemple est celui des
« maisons de parents » (Bobigny) qui « montre une lente mais
irrésistible orientation vers un encadrement des parents plus
qu’une prise de confiance en eux, vers un accueil plus indivi-
duel et psychologique que constructeur d’un mode de résolution
des problèmes par un travail commun » (p. 236). Ce qui fait
bien écho à Kelling expliquant qu’il n’a pas la solution du pro-
blème qu’on lui soumet, mais une méthode pour la trouver :
réunir six flics de terrain, et discuter 17.
Le modèle américain serait immunologique : augmenter les
défenses de la population contre le crime (c’est le credo de
l’école de Chicago), versus le modèle français (durkhei-
mien) s’employant à l’empêcher d’advenir : prophylactique
(?, l’opposition est trop jolie pour être exacte). « Dans le pre-
mier cas, la solidarité est un combat, dans le second, une affaire
d’État » (idem).

17. G. L. KELLING, « Fighting crime. Restore order and you reduce crime », Was-
hington Post, 9 février 1997.

95
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

« La force de la police doit servir à restaurer les conditions


de fonctionnement des autres institutions », p. 238.
La conclusion générale oppose les modèles Communauté
civique-Magistrature sociale. Remettre les gens en mouvement,
leur permettre de partir, le busing. Refaire la ville sur place,
« dynamiter l’ensemble irrécupérable », la ZEP [zone d’éduca-
tion prioritaire], « en France la participation ressemble tant à
l’exercice d’un devoir et si peu à la construction d’un pouvoir,
[…] l’influence qu’elle procure aux “habitants” importe moins
que la posture de “communiants de la République” qu’elle
induit chez les “participants” » (p. 274).
« Le souci de la proximité ne va pas jusqu’à rendre les ser-
vices comptables de leur activité devant la population »
(p. 275).
Mixité, citoyenneté, proximité : sommation des trois termes :
le lien social ? ? ?, qui serait notre équivalent au capital social
américain ?
Mais le sens de la confiance à rétablir ainsi est fort différent :
des gens entre eux aux États-Unis, des gens envers les insti-
tutions en F[rance]. En découle l’enjeu lié à « la différence de
nature entre le contrat fictif avec le souverain [modèle européen
Hobbes-Rousseau] et le contrat effectif entre les membres d’un
pacte [modèle américain Mayflower-Arendt] » (p. 282).
9 juin 2002. – La condition que doit remplir un haut fonc-
tionnaire pour plaire au ministre dans la mise en œuvre de la
Grande Réforme de celui-ci, c’est de ne pas y croire. S’il y
croit en effet, et veut qu’elle réussisse, il va se rendre compte
que c’est plus long, compliqué, difficile que le ministre ne le
pense et ne se l’est imaginé au départ. S’il le lui dit (modèle
Sanson 18), il va le mécontenter, et donc gicler. Pour plaire, il
faut certifier au ministre que sa géniale réforme se déploie sans
le moindre accroc, retard, etc. (modèle Bart, Decharrière), la
réforme est dans les choux, mais le ministre, qui est le seul à ne
pas le savoir, est ravi…
10 juin 2002. – Lecture de la lecture comparée par Frédéric
Ocqueteau 19 de Lagrange et Roché : la différence essentielle,

18. Allusion au DGPN (de qui D. Monjardet fut le conseiller technique


d’octobre 1998 à juin 1999), et à ses successeurs qui avaient une autre conception de
la mise en œuvre de la réforme.
19. « La compréhension des conduites délictueuses des adolescents et des jeunes
adultes. À propos de deux lectures opposées », Cahiers de la sécurité intérieure, 48,
2002, p. 229-236.

96
notes de l’année 2002

c’est que L. construit réellement l’objet « jeunes » alors que


pour R., ce n’est qu’une catégorie statistique dans le continuum
de la variable de l’âge.
10 juin 2002. – Tiré du National Institute of Justice, Police
technology (Seaskate inc, 1998) : 570 000 policiers dans plus
de 17 000 agences policières aux É[tats-]U[nis], dont 90 % ont
X 24 policiers (ou : 1 700 ont 25 policiers et plus) ; on estime
que la charge de travail de la police générée par le crime a été
multipliée par 5 depuis 1960, les ressources n’auraient pas
suivi (?). Inversement, exemple de ce service en Floride
(Pinellas County), où le temps moyen de rapport est tombé de
35/40 minutes à moins de 10 grâce à l’informatisation (p. 15).
De Kelling et Souza, 2001 20, (n. 10 p. 21 : « nobody believes
any longer that omnibus tactics could be used citywide ») :
« Police tactics have to be developed locally and in response to
specific problems and research has followed this form. »
11 juin 2002. – Citation de Sir Robert Mark, Policing a per-
plexed society, George Allen and Unwin, Londres, 1977, p. 24 :
« The most essential weapon in our armoury are not firearms,
motor cars, teargas or rubber bullets, but the confidence and
support of the people on whose behalf we act. » Cité par
Dr Ajay K. Mehra, projet Inde/France, p. 2 21, qui, sur la police
indienne, cite ce mot savoureux d’un juge (A N Mulla of the
Allahabad High Court, in the 1960s) : « There is not a single
lawless group in the whole of country whose record of crime
comes anywhere near the record of that organised unit which
is known as the Indian police. »
12 juin 2002. – La police comme concentré de tous les maux
dont souffrent nos institutions (extrait de Jeunesse, le devoir
d’avenir, rapport de la commission présidée par D. Charvet,
CGP, La Documentation française, mars 2001) : « Doit-on
accepter que les règles de recrutement et d’affectation de la
Fonction publique aboutissent systématiquement à affecter les
personnels nouvellement recrutés dans les sites les plus sensibles,
dans les fonctions les plus exposées sans que cela corresponde à
une stratégie concertée ? Doit-on accepter que les règles relatives
à la mobilité empêchent toute possibilité d’inscrire des projets

20. George L. KELLING et William H. SOUZA, « Does police matter ? An analysis of


the impact of NYC’s police reforms », Civic Report, nº 22, Manhattan Institute, New
York, décembre 2001.
21. Source introuvable.

97
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

dans la continuité et la durée ? Doit-on accepter qu’au nom de


leur statut, des fonctionnaires puissent considérer que leur indé-
pendance est incompatible avec la reconnaissance qu’ils partici-
pent à un projet collectif ? Doit-on accepter que des
professionnels dont la difficulté de la mission est reconnue conti-
nuent à travailler dans des organisations qui ne prévoient aucun
mode de gestion collective des difficultés ? » (p. 323).
Et tout ceci s’applique si bien à la police qu’on pourrait les
retourner comme conditions à réunir avant de mettre en œuvre une
quelconque police de proximité… Question incidente : peut-on
exciper de la croissance de l’incarcération une montée des vio-
lences alors que cette croissance est largement due aux délinquants
sexuels ; aux étrangers en situation irrégulière ; aux délits liés à la
drogue… qui ne sont pas directement porteurs de violences ?…
13 juin 2002. –
1. D’une discussion avec Hugues Lagrange : de la même
façon que la départementalisation en 1991, et malgré la créa-
tion du Conseil de sécurité intérieure qui devait servir à cela,
la réforme de la police de proximité a été définie et menée
sans participation réelle de la justice, comme si le couplage
CLS/pol-prox ne demandait pas aussi un ajustement significatif
du fonctionnement local du couple police/justice. C’est le para-
doxe policier : ils ont abandonné le rôle de peace keeper centré
sur le rapport avec la population pour se vouer à la mission
de crime fighter, sans pour autant se rapprocher des juges ;
résultat : un (splendide) et en fait mortel isolement – une police
qui s’isole de tout système d’alliance est pieds et poings liés
dans les mains du pouvoir (ce qu’avaient compris les fondateurs
de la FASP [Fédération autonome des syndicats de police] dans
les années 1980, et que n’a jamais compris le SCHFPN, obnu-
bilé par la comparaison avec l’ENA/corps préfectoral).
2. De la thèse de F. Vindevogel (Sécurité publique et initia-
tive privée : un partenariat pour le maintien de l’ordre à New
York) : « Nobody ever got in trouble in this department for
doing nothing » ; d’un policier en poste à Harlem, cité par le
N[ew] Y[ork] Times en 1990, p. 93 : Plus le quartier est défa-
vorisé, plus le comportement des policiers est critiqué par les
résidents (absents, passifs, brutaux, corrompus…) p. 95. Une
spécialité US ? ? ? Cf. d’après Kelling et Coles, Fixing BW 22,

22. George L. KELLING et Catherine M. COLES, Fixing Broken Windows. Restoring


Order and Reducing Crime in our Communities, The Free Press, New York, 1996.

98
notes de l’année 2002

p. 88 : « faute d’effectuer des missions d’îlotage régulières dans


les secteurs défavorisés, la police méconnaît ces quartiers et
leurs habitants ». De là, la tentation est grande de faire des
amalgames aux conséquences souvent fâcheuses, car « les poli-
ciers acquièrent progressivement le sentiment que ces zones
sont “en guerre” et que parmi les résidents se cachent les
ennemis à combattre » (p. 102).
Les années 1960 et la réforme des polices US se fait par
l’abandon d’une mission de peace keeping au profit d’un rôle
de crime fighting jugé plus valorisant, mais c’est bien son rôle
social majeur que la police abandonne alors : ce n’est plus un
service public urbain, mais un élément du système de justice
pénale. Et elle s’est de surcroît rapidement révélée inefficace
dans ce rôle : taux d’élucidation…
k Théorème Monjardet : la police est d’autant plus méfiante
et brutale, et son intervention d’autant moins pertinente et effi-
cace qu’elle connaît moins le site où elle intervient et ses habi-
tants = la mobilité généralisée des personnels et l’abandon de la
patrouille pédestre (îlotage) produisent l’inefficacité et la vio-
lence policière.
Un autre théorème inspiré aussi de N[ew] Y[ork] (Vinde-
vogel, p. 169) et du port constant du gilet pare-balles dans les
lieux publics : les mesures destinées à sécuriser les policiers
ont l’effet inverse sur le public (elles signalent que le lieu est
dangereux). Comme la police, la justice est efficace si elle est
non seulement rapide mais aussi locale : réinventer le juge de
paix de quartier.
Curtis : « Le taux de délinquance de rue est affecté autant par
l’attitude de la population que par les politiques mises en œuvre
par les agents du système de justice criminelle », p. 249.
Derrière tous les discours sur partenariat, coproduction, etc.,
il y a le sentiment très vif aux États-Unis, et qui contraste entiè-
rement avec la vision « régalienne » française, que la sécurité
est affaire de la société d’abord, et que la police n’a qu’un rôle
ancillaire en soutien de celle-ci. Cf. la citation (parmi d’autres,
p. 252 sq.) de H. Goldstein : « A community must police itself.
The police can, at best, only assist in that task » (problem-
oriented policing, p. 21).
Les policiers ne peuvent se plaindre en permanence d’être
incompris par le public et ne rien faire pour expliquer leurs pro-
blèmes : où sont les bulletins d’info, les brochures, les réunions
ouvertes, les comptes rendus d’activité, etc. ? ? ?

99
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

Le policier engagé dans la police communautaire doit avant


tout faire preuve d’initiative (« proactif »), qualité qui n’est ni
reconnue ni valorisée dans le travail ordinaire de réponse aux
appels (Police-Secours). L’en sommer tout à coup, sans
l’outiller précisément pour cela, c’est le déstabiliser en pure
perte. W. Bratton s’est opposé au community policing de
Dinkins et Brown [ses prédécesseurs à New York] sur un argu-
ment qui paraît solide : les problèmes des résidents des quartiers
difficiles sont trop lourds et trop complexes pour être résolus
par les seuls îlotiers, en concert avec les gens du cru, il y faut
une mobilisation générale des services (p. 275). Et celle-ci sera
menée en substituant aux traditionnelles statistiques d’activité,
qui mesurent la « charge de travail » du département, une éva-
luation du résultat de son action, en termes de décroissance
de la délinquance. La révolution Bratton, c’est l’obligation de
résultats revendiquée (et en conséquence une forte tension sur
l’obligation de moyens).
Pour autant, on note (p. 293) que beaucoup des commandants
virés par Bratton ont été remplacés par d’anciens membres des
unités CPO [Community Patrol Officiers], non pas ès qualité,
mais parce que leur engagement dans CPO était aussi le signe
d’une volonté proactive d’efficacité et de résolution de pro-
blèmes et, de ce point de vue, localement « les résidents, le tissu
associatif, le secteur privé et les représentants des différentes
communautés religieuses et ethniques figurent tout naturelle-
ment parmi les ressources à exploiter » (p. 294).
Une étude auprès de la police de Los Angeles « montre qu’en
moyenne un équipage en patrouille motorisée n’est le témoin
d’un vol avec menace ou violence qu’une fois tous les quatorze
ans » (p. 370).
(La rage de tout évaluer mène à croire que tout est éva-
luable par un « produit », or la mobilisation citoyenne par
exemple a sens et utilité en elle-même, avant d’avoir produit
quelque résultat que ce soit…)
14 juin 2002. – Pantouflage policier et corruption anti-
cipée. Cf. l’« Association professionnelle des banques », ou
chose comme cela, qui prend l’habitude de recruter le directeur
central de la PJ (PP ou national) quand il prend sa retraite, à
un salaire somptueux, comme conseiller technique du président.
Celui-ci va certes y apporter son réseau de relations internes
dans la police, mais en lui-même ce réseau est de peu d’intérêt :
ses anciens subordonnés n’ont nulle raison de lui rendre service,

100
notes de l’année 2002

et même peut-être plutôt des comptes à régler. Mais ils savent


anticiper : le poste juteux dont jouit leur ex-supérieur peut leur
échoir un jour, et d’autant plus sûrement qu’ils auront rendu
les services demandés. Dans ce mécanisme, la corruption est
improuvable, car son salaire ne sera versé que beaucoup plus
tard, lorsque sorti des cadres de la PN, l’intéressé sera devenu
invulnérable…
21 juin 2002. – Pour disputer la propriété d’un territoire à
des jeunes qui y sont assignés/consignés 24 heures par jour et
365 jours par an, il ne faut pas y venir six heures par jour, cinq
jours par semaine, en fermant la porte le vendredi à 16 heures
jusqu’au lundi 10 heures.
Quand on n’a rien, il ne reste à s’approprier que l’espace :
« chez nous » = c’est à nous ici.
Les CRS, dit la brave femme du « quartier sensible »,
« quand je les vois, j’ai la trouille… », idem.
La sécurité/insécurité cela peut se mesurer, c’est le fait d’un
observatoire. Cela peut aussi se discuter, débattre, c’est l’objet
d’un forum, et le but initial des diagnostics. Pour une bonne
part, l’effort pour la mesurer est un moyen d’éviter d’en
débattre, ou d’en faire dériver le débat sur celui de sa mesure…
24 juin 2002. – Mesurer l’efficacité de l’action policière : le
cas New York est à double fond. En première analyse, on a un
conflit entre deux catégories d’acteurs quant à l’analyse des
causes de la diminution très sensible de la délinquance à New
York au cours des années 1990. Pour les responsables de la
police et de la municipalité de New York, il n’y a aucun doute
possible : c’est leur action qui a produit ce résultat. Ce sont
Bratton, Giuliani, Kelling, inventeurs de Compstat, Broken
windows et Tolérance zéro qui ont vaincu le crime. Et les flics
de tous les pays se sont empressés de relayer le message, trop
heureux de tenir un cas solide où il apparaissait que la profession
policière, pour peu qu’elle soit soutenue (et lourdement subven-
tionnée), était capable de gagner une croisade contre le mal.
Pour l’ensemble des criminologues, il n’y a pas moins de
doute : la baisse de la délinquance dont les responsables new-
yorkais se font gloire s’est produite (un peu plus tôt/tard, un
peu plus forte/faible) dans quasiment toutes les grandes villes
américaines, et si New York a assurément bien joué sa partie,
la ville a tout autant/surtout profité d’un trend général de
régression de la délinquance dans tout le pays. Ce qu’il s’agit
d’expliquer, ce sont les raisons de ce recul, et elles sont

101
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

vraisemblablement très diverses, depuis des variables démogra-


phiques lourdes jusqu’à des contingences spécifiques (épuise-
ment du marché du crack, retrait des délinquants professionnels
par emprisonnements massifs, etc.).
On peut détailler cette polémique, en suivre tous les tracés et
en explorer tous les arguments, mais il y a un arrière-plan de
plus en plus massif au fur et à mesure que l’on détaille la dis-
pute : il est clair qu’il y a eu mobilisation du NYPD, que ce ne
fut pas le seul facteur, il est tout aussi clair qu’il y a des aspects
de l’évolution mal connus (les phénomènes de déplacement de
certaines délinquances, ou de substitution entre elles, etc.), mais
le plus évident, c’est que, au fond, on ne sait pas. Ce qui revient
à dire que la délinquance, comme phénomène social, est trop
complexe pour qu’une sociologie (criminologie) puisse en
rendre compte de façon satisfaisante. Ce n’est pas une victoire
des policiers sur les criminologues, c’est une incitation aux uns
et aux autres à quelque modestie, et à bosser…
26 juin 2002. – De Patrick V. Murphy, ancien chef de la
police de New York : « community policing is private policing
for the poor » (« private communication » citée in Bayley-Shea-
ring, 2001, p. 31 23).
28 juin 2002. – À propos de Wilson et Kelling, « Making
neighborhoods safe », leur exemple d’un quartier de Houston
est particulièrement éloquent : les gens sont excédés par les
cambriolages et le sentiment d’insécurité est général, la police
redouble d’efforts pour élucider ces délits, mais aussi « désigne
des policiers pour aller parler aux résidents chez eux. Pendant
neuf mois, ils ont visité plus du tiers des logements, discuté des
problèmes avec chacun et laissé leur carte. (k évaluation Pate-
Wycoff pour la Police Foundation 24). Ils trouvent que les gens
dans ce quartier, à la différence des autres vivant dans la même
zone, où ce programme n’avait pas été mis en œuvre, trouvaient
que les désordres avaient diminué et que le quartier était devenu
un endroit plus agréable à vivre. En outre, et de façon tout à
fait inattendue, le chiffre des atteintes aux biens avait notable-
ment baissé ; ce n’est pas tout à fait inattendu : s’il y avait
des policiers en permanence dans les étages des immeubles, les

23. New Structure of Policing, Description, Conceptualization and Research Agenda,


National Institute of Justice, Washington DC, 2001.
24. Allusion au rapport « Reducing fear of crime in Houston and Newark : a sum-
mary report », 1986.

102
notes de l’année 2002

cambrioleurs s’en sont peut-être aperçus, mais l’important est


bien dans cette nouvelle illustration que ce que les gens deman-
dent à la police en particulier, mais aussi à l’ensemble des auto-
rités, maire, office HLM, etc., ce n’est pas de faire disparaître la
délinquance d’un coup de baguette magique, ou par un déploie-
ment permanent de CRS effrayants, mais simplement, d’abord,
de prendre au sérieux leur victimisation, de s’occuper d’eux,
de faire quelque chose en donnant l’impression d’y croire : ils
revendiquent de l’attention, ce n’est pas si compliqué à
fournir… Mais pour tout potage ils ont le plus souvent l’expres-
sion du scepticisme désabusé du gardien de la paix qui prend
la plainte l’air accablé, et leur confirme, mezzo voce, que c’est
bien pour leur être agréable, ou pour le formulaire à l’attention
de l’assurance, parce que pour lui (i.e. pour la police) cela ne
servira rigoureusement à rien…
La pol-prox, c’est passer du management sous contrainte
(réactif), au management par objectifs (proactif) (Wilson et Kel-
ling, 2 25).
Le trou noir (black hole, dit un capitaine du LAPD [Los
Angeles Police Department] cité par Wilson et Kelling, 2) des
renforts d’effectifs : si l’affectation de ceux-ci n’est pas préci-
sément définie avant leur arrivée, ils disparaissent dans le puits
sans fond du travail de routine, et aucune amélioration n’est
perceptible.
Théorème : l’élasticité de la ressource humaine policière,
mesurée par le rapport effectifs/tâches, est infinie : on peut
accroître indéfiniment les effectifs sans percevoir un accroisse-
ment quelconque du volume total de tâches réalisées (ou plus
les effectifs augmentent, plus la productivité marginale
baisse…).
1er juillet 2002. – Sarkozy 26 et la finalité de l’action poli-
cière, à l’occasion de la cérémonie de sortie de la 6e promo-
tion d’élèves officiers à l’ENSOP [École nationale supérieure
des officiers de police], 27 juin 2002 : « […] la finalité de
l’action policière dans un État de droit, à savoir : identifier et
interpeller les auteurs des infractions, dresser à leur encontre les
procédures nécessaires et les déférer devant la Justice… » Il est

25. « Making neighbourhoods safe », The Atlantic Monthly, vol. 263, 2, 1989,
p. 46-52.
26. Nicolas Sarkozy vient alors d’être nommé ministre de l’Intérieur dans le gouver-
nement Raffarin.

103
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

quand même surprenant qu’un ministre de la République se


juge ainsi en position de redéfinir lui-même, de son propre chef,
les finalités des institutions…
Du même, à Toulouse, d’après Le Monde du 4 février
2003 27 : « La première mission de la police est d’interpeller les
délinquants pour les mettre à disposition de la justice » et « les
citoyens attendent de vous que vous arrêtiez les délinquants ».
Les victimes, elles, les citoyens (dont Sarko prétend exprimer
les « attentes », au nom de quoi ?) ont tendance à penser que la
première mission de la police est de prévenir, ou dissuader la
délinquance… Le malentendu persiste…, et on assiste à nou-
veau à la conversion du ministre à l’idéologie policière, forme
supérieure de l’inversion hiérarchique, il aura fallu neuf mois
(mai-février) pour que l’inversion hiérarchique se produise avec
Sarko, plus longtemps sans doute que pour ses prédécesseurs.
Idem. la pédagogie n’est pas un substitut à l’action collective,
cf. Donzelot/Mével, sur la comparaison entre les CDC (corpo
de développement communautaire à Boston) et le DSU [déve-
loppement social et urbain] (à Marseille). Faute de mobilisa-
tion indigène, incluant épreuve de force avec les autorités, et
de travail sur les relations interethniques, déniées, le mode
d’action privilégié du DSU est la pédagogie = prurit paterna-
liste… À défaut de constituer le groupe, avec des ressources
collectives (et des capacités d’affrontement), il s’agit de renouer
les liens entre les institutions et leurs ressortissants. D’où d’ail-
leurs l’insistance sur le droit : maisons de justice et choses
comme cela, droit comme droit d’usage, droit de tirage, et tout
autant interdictions et prescriptions. Le droit comme négation
des rapports de forces…
5 juillet 2002. – D’une notation de D. Katane 28, 2002, p. 36 :
si la patrouille pédestre n’est que déambulation sans raison ni
objectifs, il est assez naturel que les intéressés y mettent fin aus-
sitôt que diminue la pression hiérarchique.
Idem p. 48 : le partenariat n’est pas un remède aux maux
des institutions partenaires, au contraire : pour que le partenariat
fonctionne, il faut que chaque partenaire soit relativement sûr
de lui, et ne se présente pas à l’échange en situation de fai-
blesse… quand cette condition est réunie, il fonctionne comme
multiplicateur d’investissement.

27. Rajout postérieur, le 4 février 2003.


28. Voir note du 16 octobre 2001.

104
notes de l’année 2002

Idem p. 55 : de ce que « l’articulation entre question sociale


et question sécuritaire est difficile », il n’est pas plus admis-
sible de résorber l’une dans l’autre (sécuritariens) que l’autre
dans l’une (néogauchistes) : l’opposition est entre ceux pour
qui le problème c’est la sécurité, alors que, pour les autres, elle
n’est que symptôme de problèmes sociaux plus graves ; or elle
est indissolublement l’un et l’autre à la fois, et doit être traitée
simultanément sous ces deux aspects.
8 juillet 2002. – Dans Libération du jour : « Trois morts
malgré deux mains courantes – la police n’écoute pas la mère,
le père tue ses enfant et se suicide » : la mère alerte la police à
deux reprises, en se rendant au commissariat de Gennevilliers le
31 mai, puis à celui de Saint-Ouen, le 26 juin. Chaque fois, elle
fait état de violences, de menaces de mort, et de la possession
d’un 347-Magnum. Ce seul fait devait entraîner une interven-
tion policière, il n’y en eut aucune, et dans la nuit du 1er au
2 juillet, le père tue ses deux enfants (8 et 10 ans) et se sui-
cide ; « enquête administrative confiée à la DDSP [Direction
départementale de la sécurité publique] des Hauts-de-Seine » et
plainte déposée contre l’État pour faute. Bel exemple de police
de proximité ! ! ! Les « différends familiaux » sont toujours la
plaie de la police…
9 juillet 2002. – S. Tievant, « Travailler avec la police de
proximité : pratique du partenariat par les acteurs de la société
locale », Étude pour l’IHESI, Toulouse, avril 2002, 74 p. Dix
études de cas : 4 Éducation nationale, 2 HLM, 1 transports,
1 hypermarché, 1 Hôtel, 1 club prévention. Trois propositions
fortes :
— le partenariat ne fonctionne que gagnant/gagnant, i.e.
quand tout le monde y trouve son compte ;
— il doit se décliner verticalement : ce qui est initié à un
niveau (base ou sommet) doit se répercuter aux échelons hié-
rarchiques correspondants des organisations partenaires ;
— il doit être symétrique : suivi et retour systématiques des
informations (pas de sens unique).
Et deux corollaires : nécessité de mettre en place des procé-
dures et des instances pour pallier la personnalisation des rap-
ports, qui les soumet à la mobilité des acteurs (= risque de
bureaucratisation) ; transfert des problèmes, difficultés et
carences sur les absents (= disqualification fréquente de la jus-
tice, la plus souvent absente des partenariats). + passim : la
dimension de la peur : des jeunes policiers (p. 20, 22), des profs

105
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

(p. 29), des jeunes (p. 43), des parents (p. 51), et sans doute des
conducteurs de bus, des gardiens d’immeubles ; + l’intermédia-
tion : on ne peut pas demander aux gardiens d’immeubles de
s’afficher constamment avec la police : utiliser le relais d’un
responsable HLM local.
10 juillet 2002. – On apprend ce jour que « les choses
commencent à changer », d’après Le Figaro : « En juin dernier,
la délinquance, en zone police, a baissé de 7,38 %… » Nouvelle
illustration du théorème de Demonque, certes, mais aussi et sur-
tout belle démonstration que la hausse de la délinquance n’est
pas uniquement imputable au « manque de moyens » dont souf-
friraient endémiquement les polices : les milliards d’euros et
les milliers d’emplois annoncés par le ministre de l’Intérieur ne
sont pas encore arrivés dans les services.
8 septembre 2002. – Noter pour mémoire, et pour la gloire,
que j’ai été deux fois explicitement censuré sous la « gauche » :
— mon texte « La police de proximité, ce qu’elle n’est
pas 29 », inséré par IDRH dans leur dossier « stagiaires » et
retiré sur ordre de la DCSP…
— mon introduction à la vidéo « police de proximité » de
l’ENPP [École nationale de police de Paris], effectuée à leur
initiative et sur leur demande, interdite par la DFPN [Direction
de la formation de la police nationale]… Les deux cas en 2000.
À la façon dont je suis traité par la gauche, j’ai fort peu à
craindre de la droite.
9 septembre 2002. – J’aurais résumé, au séminaire IHESI/
CERSA 30, les deux versions opposées du diagnostic par la for-
mule : « L’insécurité, cela se mesure ou cela se discute ? »,
bonne formule…
17 septembre 2002. – En prenant ses fonctions [de direc-
teur général de la Police nationale] en 1999, Patrice Bergou-
gnoux affirmait hautement qu’il était là « pour mettre en place
la police de proximité » (interview dans Le Monde). En quittant
ses fonctions, le 1er juillet 2002, il diffuse à tous les services
le télégramme d’usage : « Au moment de quitter mes fonc-
tions… »… Dans ses 21 lignes et 344 mots, il n’y a pas la
moindre mention de celle-ci. Sic transit…

29. Dominique MONJARDET, « La police de proximité : ce qu’elle n’est pas », Revue


française d’administration publique, nº 91, 1999, p. 519-525.
30. Séminaire organisé à Paris par Jérôme Ferret, Christian Mouhanna et Frédéric
Ocqueteau sur les « politiques locales de sécurité », en 2002-2004.

106
notes de l’année 2002

17 septembre 2002. – Dans Le Monde de ce jour, dans un


article de Anne-Françoise Hivert titré : « Le gouvernement
lance l’offensive contre l’insécurité routière », on apprend que
« le nombre d’heures consacrées au contrôle de la vitesse par
les forces de l’ordre a beaucoup diminué depuis 1991. Une
baisse de 12 % qui équivaut à près de 300 000 heures, selon la
DLPAJ [Direction des libertés publiques et des affaires juri-
diques]… » ; et de même : « le nombre des dépistages (alcoo-
lémie) a diminué de 15 % entre 1999 et 2000 et de 16 % pour
les seuls dépistages préventifs ». Suit la perle : « Une évolution
que le ministère de l’Intérieur juge tout à fait inexplicable “les
forces de l’ordre restant tout particulièrement vigilantes dans
le domaine” » et de même encore, le nombre d’infractions
constatées a baissé : 17,5 millions en 2001 contre 20,4 millions
en 2000. Et sans vergogne, le ministre de l’Intérieur « y voit le
signe d’un changement de comportement chez les conduc-
teurs : « sensibilisés à la sécurité routière et avertis qu’il n’y
aurait aucune tolérance, les usagers pourraient être devenus
moins infractionnistes » (sic). Sauf que, comme ajoute perfide-
ment la journaliste : « pendant cette période, le nombre d’acci-
dents corporels n’a pas diminué »… Où s’affichent en
lumineuse interaction langue de bois et déni de savoir…
(« Inexplicable » !)
Renseignement et théorème de Brodeur : « Le présupposé
selon lequel un renseignement validé et relativement complet est
suivi de l’action appropriée est dénué de fondement » (in « Les
services de renseignements et les attentats de septembre 2001 »,
manuscrit, septembre 2002, p. 4), et bonne illustration par l’effon-
drement des marchés boursiers, prévu sans que les victimes se
soient retirées à temps (et d’autant plus que si elles s’étaient
retirées, l’effondrement eût été encore plus rapide…).
18 septembre 2002. – Dans le nº 102, septembre 2002 de la
revue Pouvoirs, consacré à la police, on trouve un article de
A. Bauer (qui « a pris une part déterminante dans l’élaboration
de ce numéro », p. 4), qui se conclut par ces mâles paroles :
« La police est trop importante pour que l’on assiste impuis-
sant à une agonie inéluctable sous l’œil de doctes médecins
faussement apitoyés. […] Le moment est venu de transformer la
police d’État en une véritable police nationale » (p. 28). Puis
un article de M.-A. Ventre, qui se conclut, p. 42, par ces mâles
paroles : « La police est trop importante pour que l’on assiste
impuissant à une agonie inéluctable sous l’œil de doctes

107
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

médecins faussement apitoyés […] il est plus que temps de


transformer la police d’État en une véritable et authentique
police nationale. »
Une question s’impose : qui est le nègre, ou le pseudo, de
l’autre ? (Et qui révise les articles à Pouvoirs ? Cf. mon courriel
au Seuil, du même jour.)
Noter dans le même numéro un article intéressant de Guy
Fougier (qui fut préfet de police de Paris en 1983-1986) titré
« L’impossible réforme de la police » (p. 97-116) ; il met
l’accent sur l’évolution de la durée du travail : « En 1948, un
policier travaillait 48 heures par semaine. Pendant 48 semaines,
il produisait 2 304 heures travaillées… ; en 1982…,
1 833 heures… à la PPP [Préfecture de police de Paris], un
gardien de la paix en cycle de roulement accomplissait, en
1985, 1 490 heures de travail par an » (p. 113), et c’est pas
fini… Résultat : entre 1950 et 2000, les effectifs ont aug-
menté de 71,91 % et la durée des heures produites n’a crû que
de 19,6 % et « ce calcul ne représente pas la réalité ». Si on
pondère par la croissance de la population urbaine, il est bien
possible que le ratio heures de policiers/population de référence
ait baissé entre 1950 et 2000…
1er octobre 2002. – Hypothèse : la police est d’autant plus
politisée que sa technicité est faible, l’adhésion politique ser-
vant de contrepoids à l’incompétence professionnelle.
k PU > PJ…
11 octobre 2002. – La police de proximité augmente la délin-
quance, cf. Kees Van der Vijver, « La police de proximité aux
Pays-Bas : le cas de la ville de Haarlem », CSI, 39, 1, 2000,
p. 45 : « Dans le cas de H., de 1983 à 1984, la criminalité enre-
gistrée par la police augmenta, alors que si l’on se réfère à
notre enquête, les taux de victimation des secteurs expérimen-
taux décrurent, ce qui signifie qu’entre-temps les comporte-
ments de report se sont modifiés dans le sens d’une
augmentation : dans ces secteurs expérimentaux, les victimes
ont porté plainte plus fréquemment. Dans les secteurs de
contrôle, la situation est différente : tandis que le niveau de
victimisation augmente – plus de personnes sont victimes – leur
comportement de plainte reste identique. Ainsi l’augmentation
de la criminalité enregistrée par la police est due, dans les sec-
teurs expérimentaux à une augmentation du taux de plainte,
dans les secteurs de contrôle à une augmentation du niveau de
victimation. » (Reste entière la question de savoir si ces deux

108
notes de l’année 2002

mouvements opposés ne traduisent pas un déplacement de la


délinquance des secteurs expérimentaux aux autres…) Et,
p. 47 : « La police de proximité n’est pas seulement une autre
façon de s’acquitter du travail de police ordinaire. Elle requiert
de nouvelles compétences de la part des îlotiers, de nouvelles
façons d’organiser le travail policier, de nouveaux systèmes
d’information, et de nouvelles techniques de management »,
bref, autre chose qu’une révolution culturelle. Il serait intéres-
sant de montrer que, dans ce numéro des Cahiers, comme dans
une série d’autres publications, ont été énoncées – à partir
d’expériences étrangères documentées – toutes les conditions
élémentaires de mise en œuvre de la réforme en France. On en
déduirait que, si le ministère de l’Intérieur les a systématique-
ment ignorées, c’est en pleine connaissance de cause.
14 novembre 2002. – Une idée juste chez le commis-
saire M. (entretien de F[rédéric] O[cqueteau] 31 du 12 novembre
2002) : « Toutes les sous-cultures se rattachent à une culture
non pas endogène mais une culture qui se construit symboli-
quement dans le regard du reste de la population. Elle nous
voit tous comme ayant une carte bleu, blanc, rouge et une arme.
Donc, quel que soit le policier, il aura des camarades de promo
dans toutes les directions… »
15 novembre 2002. – La double paranoïa, identique chez les
policiers et les gardiens de prison :
— Ils ont affaire à toute la misère et la violence du monde
k le monde est misérable et violent, et nous sommes les che-
valiers blancs en lutte contre le crime et la canaille.
— Et, contrairement à ce que nous serions en droit
d’attendre, ceux-là mêmes que nous protégeons et servons, bien
loin de nous en témoigner reconnaissance, nous méprisent et
nous craignent.
15 novembre 2002. – Broken Windows se résume en une
phrase : l’essence même du rôle de la police dans le maintien de
l’ordre réside dans le renforcement des mécanismes d’auto-
contrôle de la collectivité. À moins d’engager des moyens
énormes, la police ne peut fournir de substitut à ce mode de
contrôle informel. D’un autre côté, pour renforcer ces défenses

31. Allusion à l’enquête de Frédéric Ocqueteau sur les commissaires de police. Ce


dernier retranscrivait ses entretiens et les faisait lire au fur et à mesure à D. M.

109
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

naturelles, la police doit s’adapter à elles (Reader, p. 239 32).


Tout est dit : si on n’est pas dans un système totalitaire, la
police ne peut fonctionner qu’en soutien des instances d’auto-
rité sociales, auxquelles elle apporte, quand besoin est, le ren-
fort de la force.
15 novembre 2002. – De Goldstein 33 (Reader, p. 262) :
« Nombre de problèmes que la police a à connaître sont ceux que
l’on n’a pas pu résoudre par d’autres moyens. Ils sont les pro-
blèmes résiduels d’une société. Il s’ensuit que s’attendre à ce que
la police les résolve et les élimine est illusoire. Il est plus réaliste
de chercher à en réduire le volume, à prévenir leur répétition… »
19 novembre 2002. – Entendu dans un documentaire de
TV5, le dimanche 11 dernier à 16 h 30 : « En déclarant la
guerre à la drogue, l’Amérique s’est déclaré la guerre à elle-
même » (et ne cesse de se tirer une balle dans le pied…).
20 novembre 2002. – De Peyrefitte (1977) au colloque de
Villepinte (1997), il y a une grande continuité dans le diagnostic
et la préconisation (ce qui ne veut pas dire que les propositions
de gauche et de droite sont identiques). Mais l’administration
du ministère de l’Intérieur a réussi à transcrire cette continuité
en une course chaotique de réformes ponctuelles et disjointes,
de telle sorte que la perception qui en est justement faite par les
policiers est celle d’une incohérente et vaine agitation.
24 novembre 2002. – Paroles de commissaires, glanées dans
les entretiens de F[rédéric] O[cqueteau] :
— De L. T., commissaire principal sud-ouest de la banlieue
parisienne : « Je veux être clair là-dessus. J’ai mis les choses
au point et je leur rappelle en permanence : un passage à tabac,
cela je ne le couvrirai jamais ! Ils en assumeront seuls les
conséquences, […] quand on sait comment un chef de service
va réagir, alors les gens se méfient […]. » – donne en outre des
exemples de mise en œuvre « dogmatique » de la pol-prox.
— De M. F., commissaire PUP [police urbaine de proxi-
mité], Paris : « Toute ma politique est basée sur le fait que je
veux que les gens sachent qu’on s’occupe d’eux de manière tan-
gible » (et c’est tout le secret, et le seul secret, de la pol-prox).

32. Allusion à l’ouvrage de synthèse en préparation à l’époque, en collaboration avec


Jean-Paul Brodeur : « Connaître la police, grands textes de la recherche anglo-
saxonne », Les Cahiers de la sécurité intérieure, hors série, 2003, 439 p.
33. Professeur de droit pénal, University of Wisconsin Law School, Madison. Cf.
« Améliorer les politiques de sécurité, une approche par les problèmes », Les Cahiers
de la sécurité intérieure, nº 31, 1998, p. 259-285.

110
notes de l’année 2002

26 novembre 2002. – À la énième lecture de « BW », le


fond de l’affaire est résumé dans : « L’essence même de la
police dans le maintien de l’ordre réside dans le renforcement
des mécanismes d’autocontrôle de la collectivité. À moins
d’engager des moyens énormes, la police ne peut fournir de
substitut à ce mode de contrôle informel. D’un autre côté, pour
renforcer ces défenses naturelles, la police doit s’adapter à
elles. » C’est l’argument de mon papier « médiation » 34, et le
fondement de la police de proximité ; plus loin, cette incise :
« L’ordre, terme intrinsèquement ambigu, mais état éminem-
ment reconnaissable pour les membres d’une collectivité » et
dénonciation d’une formation policière « axée sur les règles
légales et la manière d’appréhender les criminels, et non sur la
gestion de la rue » (développer l’opposition des compétences :
appréhender les criminels vs gestion de la rue), Les Cahiers de
la sécurité intérieure, nº 15, 1994, p. 163-80.
27 novembre 2002. – Dans les entretiens de F. O., franc-
maçonnerie dans la police. Un jeune et brillant commissaire,
sorti dans un très bon rang de l’École, et passant par la PP, en
dix ans s’est fait proposer à trois reprises et de façon de plus en
plus insistante (« agressive ») d’entrer dans la franc-maçon-
nerie… Du même : « […] le fil commun. On est un peu tordus.
On ne prend jamais rien au premier degré. On est payés pour
penser que le mec en face de nous veut nous manipuler, nous
cacher des choses, nous raconter des bobards… »
La haine de la socio peut trouver son origine ici : dans sa pré-
tention à connaître, appliquée à ceux-là mêmes dont la fonction
est de percer les secrets. Un policier trouve sa raison d’être dans
le caché : une société entièrement transparente est entièrement
dispensée de police. La prétention sociologique à comprendre/
interpréter/expliquer est immédiatement concurrentielle : ce que
la socio gagne est perdu pour la police. Plus spécifiquement,
l’expertise sociologique, du seul fait qu’elle manque au policier,
tend à disqualifier l’expertise propre de celui-ci, qui s’effiloche
dès qu’elle tente de monter en généralité, à partir des « cas »
que le policier a traités. Le principe même de la socio est de ne
pas accepter l’extrapolation à partir des cas individuels, il dis-
qualifie ex principio le savoir policier. Le policier hait le socio-
logue, parce que le sociologue ne cesse de lui signifier qu’il ne

34. « La police de proximité, une révolution culturelle », Les Annales de la recherche


urbaine, 90, 2001, p. 156-164. (Sous le pseudonyme de P. Demonque.)

111
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

sait rien, alors même qu’il a quelques raisons de penser qu’au


contraire, il a accès à un savoir particulièrement rare et pré-
cieux (puisque caché). Bref, entre le policier et le sociologue, il
y a conflit essentiel pour savoir celui qui détient et produit le
savoir légitime sur le social. C’est d’ailleurs le même conflit qui
oppose le sociologue et le politique, et il est probable que le
jeu se joue à trois : entre le politique, le policier et le socio-
logue, qui détient le vrai savoir sur le social ? Sachant en outre
que, pour deux d’entre eux, le politique et le policier, il y a une
épreuve par le réel : l’élection/réélection, le taux d’élucidation,
alors que le sociologue s’en dispense, et recourt à l’argument
d’autorité : double raison de le haïr.
27 novembre 2002. – Police et délinquance : poser que le
mérite de la baisse de la délinquance revient à la police, c’est
supposer que le quantum de la délinquance est fonction de
l’intensité de sa répression, ce que démentent toutes les études
de cas, à commencer par celle des prohibitions…
28 novembre 2002. – Commissaire de F. O. (hors Paris),
juste remarque à exploiter : « Depuis toujours dans la police, il
y a eu des gens au parcours atypique et avec des connaissances
diverses » (moyennant quoi l’idée même du parcours atypique
pose question). Idem : « La police change sous l’effet des crises
dans les commissariats… et le reste du temps ça s’auto-
valide » ; « tant qu’on ne fera pas éclater le modèle centralisé
colbertien, on fera de la police politiquement et on fera de la
violence une affaire politique ».
9 décembre 2002. – Du texte de F.-Y. Boscher 35 sur la pré-
vention : « Près de la moitié des faits constatés (4001)… se
déroule dans la sphère des lieux privés (domiciles, commerces,
entreprises). Cette situation rend inopérant le mode d’action
principal des forces de police et de gendarmerie que constitue
l’occupation du territoire par une présence visible et dissua-
sive. Dès lors, la volonté d’engager une baisse régulière de la
délinquance passe immanquablement, sur ce segment, par une
démarche globale à caractère préventif. »

35. Allusion au rapport de l’IGPN-IGN, « Pour une politique de prévention de la


délinquance », commandité par le Premier ministre, J.-P. Raffarin au ministre de l’Inté-
rieur, N. Sarkozy, remis le 20 décembre 2002. Rapport rédigé par J.-L. Ottavi (IGA),
F.-Y. Boscher (CG) et le colonel de gendarmerie M. Rouquier. La citation exacte est
« un peu moins de la moitié […] sur ce segment d’infractions ».

112
notes de l’année 2002

De Philippe Robert 36 (entretien, Esprit, décembre 2002) : « Il


est à peu près impossible de faire respecter la règle par ceux qui
pensent être exclus du jeu » (p. 37).
Et cette définition de la police moderne créée par le préfet
Ch. Piétri sous le Second Empire, à l’image de la police de Peel
(Londres, 1829) : « Une administration dont le rôle, très simple
et tout d’exécution, est, non pas de courir après les délinquants,
mais d’arpenter l’espace public pour s’assurer que personne ne
se l’approprie » (p. 38) ; « [aujourd’hui] personne n’assure plus
– ou si peu – la surveillance de l’espace public » (p. 45) ; « La
surveillance des individus s’est effondrée en même temps que
les capacités de surveillance publique, sous l’effet conjugué de
la professionnalisation de la police et de la disparition des
métiers qui quadrillaient l’espace » (p. 46), et voilà pourquoi
votre rue est déserte, et ouverte à la délinquance…
12 décembre 2002. – De l’article de Lagrange/Pech (« Délin-
quance : les rendez-vous de l’État social », Esprit, décembre
2002, p. 71-85), les trois objectifs d’une politique de sécurité :
« Elle rassure les citoyens ; elle satisfait peut-être les victimes ;
mais ne donne aucune raison sérieuse de penser que les ressorts
de l’entrée dans la délinquance seront demain moins puis-
sants pour les auteurs » (p. 72) ; et par ailleurs : « une poli-
tique globale de sécurité appelle plus qu’un réarmement de
l’État pénal et policier : l’insertion des mesures judiciaires et
policières dans le cadre plus vaste d’un nouveau compromis
social », « alchimie entre responsabilisation individuelle et
effort collectif » (p. 74) k « L’action gouvernementale semble
oublier le troisième terme de l’équation : elle travaille sur les
souffrances [victimes] et sur les peurs [citoyens], mais que fait-
elle pour les auteurs ? » (p. 75). À la fin du XXe siècle, change-
ment de sens : à la délinquance d’appropriation s’ajoute (plus
que ne se substitue) une délinquance violente.
Dans le même numéro, illustration de deux modes de critique
de la police de proximité : celui des néogauchistes qui y poin-
tent le renforcement foucaldien des contrôles sociaux et de la
discipline, et celui des sceptiques, qui n’y voient qu’un retour à
l’îlotage (en grand) réitérant toutes les critiques – fondées –
de celui-ci (cf. le papier Mouhanna, « Police : la proximité en
trompe-l’œil », p. 86-97). Dans le papier de C. Mouhanna, cette

36. Sociologue, directeur de recherche au CNRS, ex-directeur du CESDIP et du


GERN.

113
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

très juste notation : « Se sentant rejetés par un public qui d’ail-


leurs les apprécie sûrement plus qu’ils ne le croient, les
membres des forces de l’ordre peinent également à s’appuyer
sur une légitimité venue d’en haut, de l’État, auquel ils ne
croient plus. De cette double rupture, avec le public mais aussi
avec le pouvoir politique, il résulte un réflexe corporatiste… »
(p. 97).
La police peut jouer l’État contre la population, ou la popu-
lation locale contre les injonctions étatiques, elle a en France
réussi à s’écarter également des deux, elle reste ainsi seule, et
cette solitude ne peut qu’hypertrophier une tendance corpora-
tiste déjà démesurée… À ce point, il ne reste plus qu’une
expression possible, la complainte des moyens…
Pour Éric Macé : Villepinte, CLS et pol-prox répondent à la
seule question : comment une administration d’État centralisée
peut-elle répondre à un sentiment d’insécurité local, à la petite
et moyenne délinquance qui le nourrit, alors qu’elle est accou-
tumée de s’en désintéresser ? C’est en ce sens qu’on a pu penser
qu’il s’agissait de la dernière chance de la PN. Sarkozy lui en
offre une nouvelle, mais c’est encore une dernière chance…
5

Notes de l’année 2003

7 janvier 2003. – Le dimanche 22 décembre, un des respon-


sables les plus recherchés de l’ETA est arrêté en France, et mis
en garde à vue au commissariat de Bayonne. L’information est
portée au crédit du gouvernement, et de N. Sarkozy en particu-
lier : nouvelle victoire de la police contre le terrorisme. Patatras,
dans la nuit du 22 au 23, l’interpellé se fait la belle, on n’en
trouvera plus d’autre trace que l’image du système de vidéosur-
veillance du commissariat, qui le montre franchissant le mur
d’enceinte… Le ministère, manifestement furieux, annonce aus-
sitôt la suspension de cinq fonctionnaires locaux. Toute la journée,
des responsables syndicaux vont se succéder aux différentes
radios pour dénoncer cette mesure de suspension, jugée « cho-
quante », voire « inadmissible ». Le coup de pied de l’âne sera
donné par ce responsable départemental du SGP [Syndicat général
de la police] qui, mettant en cause – entre autres – les locaux,
révélera qu’une évasion s’était déjà produite quelques mois aupa-
ravant de la même cellule « et que rien n’a été fait pour clore cette
bouche d’aération, qui devait être fermée depuis des mois… ». Ce
qui n’a pas cependant dissuadé ses collègues d’y placer ce détenu
« particulièrement signalé », et de l’y laisser, comme l’IGPN le
révélera, plusieurs heures sans aucune surveillance.
Le cas est exemplaire : en mettant en avant, une fois de plus,
une fois de trop, les « problèmes de moyens, de locaux,
d’effectifs » pour soutenir qu’il ne saurait y avoir matière à
sanction, l’ensemble des organisations syndicales policières
affirment spontanément, et avec quelle énergie, le principe de
l’irresponsabilité absolue de leurs affiliés. Tant qu’il y a, dans

115
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

un commissariat quelconque, un local inadapté, un collègue


malade et non remplacé, une voiture défaillante ou un équipe-
ment obsolète, il ne saurait être question de mettre en cause, par
ailleurs, la façon de servir de quiconque.
L’argument est à ce point systématique, réflexe syndical uni-
versel et immédiat, qu’on est incité à le retourner : tout se passe
comme si ces défaillances d’équipement ou d’effectif, incontes-
tables dans certains cas, moins sensibles dans d’autres, étaient
pain bénit : la preuve par neuf de l’irresponsabilité de tous et de
chacun, la raison absolutoire qui garantit une impunité géné-
rale et permanente à tout policier. On en conclura que la grande
plainte policière sur l’insuffisance des moyens est non seule-
ment structurelle, comme dans toute activité de service, où les
moyens sont toujours finis au regard de besoins extensibles à
l’infini, mais aussi fonctionnelle : elle fonde une revendication
d’irresponsabilité et d’impunité générales et permanentes. À ce
double titre, elle a toutes chances de perdurer, quels que soient
les moyens fournis. Sur le mode : « On ne peut rien repro-
cher à quiconque parmi nous, puisque nous ne disposons pas de
tous les moyens requis », on peut être assuré que nul policier ne
reconnaîtra jamais que, somme toute, il a à peu près les moyens
de travail qui lui permettraient de rendre des comptes sur le
travail fait… Et quand on parle de culture professionnelle des
policiers, on oublie toujours cet élément structurel par excel-
lence : une culture (revendication) de l’irresponsabilité. Ou :
une profession qui déploie une agilité particulière pour invoquer
comme circonstance atténuante, voire absolutoire, ce qui dans
toute autre, serait considéré comme circonstance aggravante.
10 janvier 2003. – La promotion du terrorisme, et le cas
échéant de la grande criminalité permet à l’État, et à la profes-
sion policière, de tout ramener au régalien, pour le premier, et
de se débarrasser de la police de proximité, pour le second.
C’est ce qu’on voit Sarkozy faire avec application, en fonction
de quoi les incendiaires de voitures de Strasbourg ont encore de
beaux jours devant eux.
13 janvier 2003. – Conseil d’État, commissaire du gouver-
nement cité par Bruno Latour (in La Fabrique du droit, [La
Découverte, Paris,] 2003, p. 26) : « La police est un art d’exé-
cution. Et il est donc équitable de dire, lorsque c’est possible,
que l’administration ne s’expose pas aux mêmes rigueurs dans
la phase de définition et dans la phase de mise en œuvre »
(k faute légère ou lourde…).

116
notes de l’année 2003

14 janvier 2003. – Quand le DGPN présente à la presse les


statistiques de la délinquance (13 janvier) et conclut : « L’occa-
sion m’est offerte de souligner à nouveau devant vous l’enga-
gement des gendarmes et des policiers, leur professionnalisme
et leur totale abnégation pour relever avec succès les défis
majeurs que constituent la lutte contre la délinquance et la pro-
tection des personnes et des biens », de qui se moque-t-il ? Et
le DGGN [directeur général de la gendarmerie nationale] ren-
chérit : « Notre personnel qui déploie une énergie remarquable
de jour comme de nuit au service de nos concitoyens. » Tous
deux soulignent que la « rupture » dont témoignent les chiffres
est due, puisque « les résultats obtenus l’ont été sans crédit ni
personnels supplémentaires […] à la motivation des forces de
l’ordre » (p. 2 et 12). Il faut donc en conclure que, réciproque-
ment, les (mauvais) résultats enregistrés précédemment étaient
conséquence de la démotivation, démobilisation, des forces de
l’ordre. Les « maudits » sociologues n’ont jamais rien dit
d’autre…
14 janvier 2003. – Comme toute activité de service, la police
est enserrée dans une double aporie, celle des moyens (il n’y
aura jamais tous les moyens requis pour mettre en œuvre toutes
les mesures prescrites, atteindre tous les résultats souhaités :
pénurie structurelle), celle des normes (quelles que soient la
précision et la densité des règles, il se présentera toujours un
cas, une situation, une interaction que la règle n’a pas prévu et
pour lequel elle ne dicte pas la conduite à suivre k déontologie
obligée, ce qui est contradictoire dans les termes).
14 janvier 2003. – Un indicateur de l’efficacité des services ?
Le taux d’élucidation des recels par rapport à celui des vols…
Pour une profession sursaturée de réformes incessantes depuis
vingt ans, la pire façon de s’y prendre était d’en annoncer à
grand fracas encore une, une nouvelle, une de plus. C’est ce que
Chevènement s’est empressé de faire, multipliant les colloques,
assises et autres grand-messes. La méthode efficace, en l’occur-
rence, était très exactement l’inverse : réformer sans le dire et
dans la plus grande discrétion… Autant demander à un épilep-
tique de se tenir tranquille.
15 janvier 2003. – De l’article de Vigouroux (« Contrôle de
la police », 1996) 1, cette juste suggestion : « […] commencer

1. Christian VIGOUROUX (conseiller d’État), « Le contrôle de la police », in État de


droit, mélanges en l’honneur de Guy Braibant, Dalloz, Paris, 1996.

117
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

par regrouper, pour les mettre à la disposition du public, les


“chapitres police” de toute une série de rapports annuels exis-
tants (débats parlementaires, Médiateur [de la République],
CNIL [Commission nationale de l’informatique et des libertés],
CADA [Commission d’accès aux documents administratifs],
CNCIS [Commission nationale de contrôle des interceptions de
sécurité], Conseil d’État, Cour de cassation, Cour des comptes,
notamment) pour voir se dessiner, année après année, l’image
de synthèse de la police contrôlée… » (p. 757).
22 janvier 2003. – La comparaison Paris, Montréal, New
York doit pouvoir montrer qu’il y a deux acceptions de la proxi-
mité dans les doctrines de police de proximité :
— Modèle New York : la proximité est une ressource opéra-
tionnelle ; il s’agit d’utiliser la cartographie la plus fine possible
pour analyser les phénomènes qui intéressent la police et déceler
les réponses les plus efficaces : à quel coin de rue les agres-
sions sont-elles les plus fréquentes et en conséquence, comment
aménager cet espace (prévention situationnelle) et cadencer les
patrouilles (dispositif opérationnel) pour éliminer ce hot spot. Ici
la proximité s’entend comme caractérisation des espaces. Et ce
qui compte est le « résultat », la performance policière en termes
de GAV [gardes à vue], saisies, déferrements, comme l’illustre
le bilan des GIR [groupes d’intervention régionaux] que vient de
publier le ministère de l’Intérieur français.
— Modèle Montréal (ou Chicago) : la proximité est une rela-
tion à instituer et à développer sans cesse entre l’agence poli-
cière et la collectivité locale de base (îlot, quartier). Elle s’entend
sur le mode : la police est proche de vous, dans tous les sens
du terme, proximité physique, spatiale, temporelle, sociale, et elle
s’exprime par la prise en compte par la police de la demande
sociale locale. La performance policière n’est pas sous-estimée,
mais l’essentiel est dans l’interaction, la socialisation.
Le diagnostic local de sécurité se découple de la même
façon :
— Modèle Compstat, c’est la spatialisation de la délin-
quance établie par la police et qui lui dicte ses priorités
d’action, en toute indépendance vis-à-vis de la population.
— Modèle CLS, c’est la détermination des priorités locales
par la collectivité elle-même, dont la police fait partie.
Le cas de la PP est exemplaire, car il représente la confusion
des deux : un affichage « modèle Montréal » (l’épais volume
doctrinal qui insiste sur les rapports avec la population) et une

118
notes de l’année 2003

pratique « modèle Compstat » où disparaît tout souci de nouer


une relation quelconque avec le public ; d’où, en effet, l’ambi-
guïté de la police de proximité, comprise comme dégénéres-
cence de la police dans le social et le local par les policiers,
dans le même temps où elle est dénoncée par les nouveaux
gauchistes comme compulsion sécuritaire visant à quadriller le
social sur le modèle implicite de la Stasi. La confusion est
d’autant plus compréhensible qu’en effet l’ambiguïté n’a jamais
été levée. Ce n’est que quand F.-Y. Boscher 2 est viré pour
« dogmatisme » qu’il apparaît clairement que toute la droite
policière s’était prudemment dissimulée dans cette ambiguïté.
Nul d’ailleurs ne saurait soupçonner Chevènement d’en avoir
saisi les termes et l’enjeu.
24 janvier 2003. – D’une déclaration manifeste de J. Bordet,
L. Mucchielli, J. Roman et A. Vogelweith, dans Le Monde du
21 mai 2002 (entre les deux tours des présidentielles), « Mieux
vivre ensemble » : « […] Une école attachée à mettre réelle-
ment en œuvre l’égalité des chances et moins excluante, une
justice plus équitable, un urbanisme mieux partagé, un dévelop-
pement économique et social maîtrisé, qui offre à chacun une
place dans la société, une vie démocratique qui implique les
habitants dans la construction de leur espace de vie commun
doivent non seulement accompagner les préoccupations d’ordre
public, mais même les précéder. » Sans doute, et tout cela est
fort bien dit, mais en attendant la réalisation du paradis sur
terre, on fait quoi de ceux qui volent à l’arraché les sacs à main
des vieilles dames ?
25 janvier 2003. – Songer à dédier « Cohorte 3 » aux poli-
ciers répondants, mais aussi aux directeurs successifs de la for-
mation de la Police nationale qui, à l’exception de Jean-Marc
Erbès (mais il n’était plus en fonction), n’ont su tirer aucun
enseignement de cette recherche.
29 janvier 2003. – Qui voudra relancer la police de proximité
devra : s’interdire de prononcer le mot, éliminer toute référence
à une quelconque doctrine, produire des modes opératoires,

2. François-Yves Boscher, conseiller technique à la DGPN en 1998-2000 puis ins-


pecteur général de la Police nationale, l’un des pères, ou le père de la doctrine dite de
la « police de proximité ».
3. Première allusion à l’idée d’un ouvrage de synthèse sur l’étude de la cohorte « gar-
diens de la paix ». Voir Dominique MONJARDET et Catherine GORGEON, « La culture
professionnelle des policiers, une analyse longitudinale », Les Cahiers de la sécurité
intérieure, 56, 2005, p. 291-304, et, dans le présent ouvrage, l’article de Catherine Gor-
geon.

119
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

savoir-faire, modes d’emploi, avec indicateurs (comptes rendus)


de mise en œuvre et de résultats, et les imposer/contrôler manu
militari. Sur le mode : on ne « réforme pas », on ne demande
pas de « révolution culturelle » et autre « conversion » des
esprits, on vous prescrit de travailler comme ceci et comme
cela, et on sanctionne à la hache ceux qui traînent des pieds.
Exécution !…
De la Revue administrative nº 329 (novembre 2002), une
bonne illustration de la pente droitière policière : elle ne pro-
cède pas nécessairement d’une allégeance explicite à la droite,
mais du fait que celle-ci bénéficie, chez les policiers, et sur les
questions d’ordre/sécurité d’un préjugé favorable ; le ministre
de droite fait spontanément l’objet d’un procès de bonnes inten-
tions. La limite de celui-ci est quand il manifeste une volonté
trop affirmée de rentrer dans la chair de l’activité policière, et
là est immédiatement dressé le panneau « La police aux poli-
ciers » : « Il faut dire nettement que la gestion de la coopération
au quotidien des forces de police doit être le fait de profes-
sionnels (policiers ou gendarmes) au niveau régional ou inter-
régional, […] une coopération efficace doit se faire en temps
réel, en continu, et doit être le fait de vrais professionnels initiés
à toutes les subtilités du métier » (p. 554). On touche là le cœur
de la chose : la police aux policiers ! ! ! (Et Luc Rudolph se voit
contredit vite fait par le ministère de l’Intérieur : cf. le bilan
GIR publié le 29 janvier qui met l’accent sur le rôle de coordi-
nation du préfet et du procureur 4.)
30 janvier 2003. – En matière de syndicalisme policier, la
France est anglaise : les syndicats interviennent en permanence,
et en profondeur, sur l’organisation du travail.
Dans la police, et peut-être partout ailleurs, la focalisation sur
la durée du travail est proportionnelle à l’imprécision, indéter-
mination des missions : les gardiens de la paix du roulement,
dont la tâche est totalement indéterminée, n’ont de cesse d’en
raccourcir la durée, les inspecteurs de PJ, qui savent ce qu’ils
font et ce qu’ils ont à faire, qui sont sur une affaire, ne comptent

4. D. M. entreprend à cette époque une nouvelle réflexion d’évaluation de la politique


policière de N. Sarkozy, dont le premier jet sera divulgué à Nicolet, Québec, en
juin 2005 (disponible en ligne, voir bibliographie [100]). Pour un article révisé de cette
communication, paru à titre posthume, voir « Comment apprécier une politique poli-
cière ? Le premier ministère Sarkozy, 7 mai 2002-30 mars 2004 », Sociologie du tra-
vail, 2, 2006, p. 188-208.

120
notes de l’année 2003

pas leurs heures. On remettra les gardiens de la paix au boulot


quand on saura leur définir leurs tâches…
La revendication « la police aux policiers » se justifierait par-
tiellement si on pouvait étendre à l’ensemble des missions poli-
cières le modèle du maintien de l’ordre : l’objectif est fixé par
l’autorité publique, et – sous le contrôle du parquet – le respon-
sable du dispositif policier est seul juge de la manœuvre. Mais,
outre que ceci impliquerait un contrôle externe beaucoup plus
étroit des moyens mis en œuvre, cela supposerait que, en
matière de tranquillité publique, d’ordre public local, de lutte
contre les délinquances, les policiers disposeraient de res-
sources d’efficacité comparables à celles dont ils font preuve en
maintien de l’ordre ; or on a tous les jours la démonstration du
contraire : quand ne pèse pas sur la police une volonté politique
forte, elle se tourne les pouces ou s’agite au hasard. Que les
policiers commencent par faire preuve de leur professionna-
lisme, avant d’exiger qu’on leur lâche la bride…
Exemple théorique : la PJ-PP argumente que le taux d’éluci-
dation, très faible, cache en fait un taux de connaissance du
milieu cambrioleurs-professionnels-parisiens de quasiment
100 %. On n’a une « élucidation » comptable que de 3 % parce
que quand on en chope un, c’est pour un fait, alors qu’il vient
d’en commettre cinquante. Mais on sait qu’il a commis ces cin-
quante. Soit, accordons-leur ce savoir, mais il aggrave leur cas :
comment se fait-il, alors, que si bien informés de la gente cam-
brioleuse à Paris, nul n’ait décidé à la PP d’y consacrer le temps
et les moyens requis pour en assécher (au moins temporaire-
ment) le bassin ? Avant de procéder de la même façon pour les
vols de voitures, et autres… Un professionnalisme virtuel est
difficile à revendiquer…
Hot spots : la notion est élaborée dans une étude de Sherman
et al. (L. W. Sherman, P. R. Gartin et M. E. Buerger, « Hot
spots of predatory crime : routine activities and the crimino-
logy of places », Criminology, vol. 27 (1), février 1989,
p. 27-56, abstract), sur les appels reçus par la police à Minnea-
polis durant un an : 323 979 appels relatifs à 115 000 adresses
et intersections, d’où il ressort que 50 % des appels concernent
3 % des adresses et que la concentration est encore beaucoup
plus forte pour les crimes : « all robberies [vols] at 2,2 % of
places, all rapes [viols] at 1,2 % of places and all auto-thefts
[vols de voiture] at 2,7 % of places ».

121
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

31 janvier 2003. – De Howard Becker, cité par


J.-M. Saussois 5 : « The explanation of police corruption is not
that we can expect a few bad apples in every barrel, but rather
that something about the barrel is making the apples rotten. »
Je fais une sociologie du travail policier, ce qui m’amène à
essayer d’analyser l’institution, l’organisation et la profession
policières. Chemin faisant, je rencontre nécessairement les
questions de la norme, des règles, de la loi, de la déontologie,
de leurs mise en œuvre, contrôle et sanction. C’est une dimen-
sion importante du travail policier, cruciale si on veut, mais ce
n’est pas la seule, et de loin. En outre, on ne traite pertinemment
de cette dimension que si on l’insère dans toutes les autres…
Façon de dire que travailler sur la police, ce n’est pas néces-
sairement et compulsivement pister toutes apparences de traces
de 1984, de Big Brother et de la surveillance généralisée, de
l’État policier et de l’arbitraire policier, de l’impunité et de la
corruption, du racisme et de la violence, etc. Ces choses là exis-
tent, dans des proportions difficiles à déterminer exactement, et
d’ailleurs très variables dans l’espace et le temps. Il est aussi
absurde de le nier que d’y voir la seule et entière réalité des
choses policières. Dans les deux cas, ce qui prédomine est le
refus de savoir ; il est aussi condamnable chez les chercheurs
que chez les policiers, et leurs juges…
Quand Sarkozy rejoint S. Roché (ou vice versa) : « La pre-
mière cause de la violence, c’est le sentiment d’impunité qu’ont
les voyous, jeunes ou moins jeunes. » Sarkozy, en déplacement
à Évry le 14 janvier 2003, cité par Le Figaro, du 31 janvier
2003.
4 février 2003. – De l’entretien de l’inspecteur général O. (in
enquête F[rédéric] O[cqueteau] sur les commissaires), trois cita-
tions qui m’auraient été furieusement utiles il y a dix ans : à
sa prise de premier poste, en janvier 1971, son supérieur
l’accueille par : « Oublie tout ce qu’on t’a appris jusqu’à pré-
sent » ; Vigipirate, qu’il dit avoir inventé, est défini comme une
« opération de marketing politique » ; sur son projet actuel
(avec F.-Y. Boscher) de prévention : « la police jusqu’à présent
refuse cette notion, la prévention pour elle a toujours été assi-
milée à l’“action sociale” ».

5. In Itinéraire d’un sociologue au travail, L’Harmattan, Paris, 2000 ; H. BECKER,


Tricks of the Trade, University of Chicago Press, Chicago, 1998 (trad. fr. Les Ficelles
du métier, La Découverte, Paris, 2002).

122
notes de l’année 2003

5 février 2003. – Dans J.-G. Padioleau (Le Réformisme


pervers, PUF, 2002) et pour les pompiers : « L’association
réflexe du développement des moyens à la qualité des perfor-
mances » (p. 154), lieu commun des revendications syndicales
des policiers (enseignants, soignants, etc.) et dont la perti-
nence n’est jamais démontrée, bien au contraire (tonneau des
danaïdes…).
Si je peux recenser au moins deux cas patents de censure
sous une majorité de gauche et un ministre (ex-)socialiste
(l’article « Ce que la pol-prox n’est pas », interdit dans le dos-
sier IDRH, et la cassette ENPP bloquée par la DFPN 6), à
l’inverse, je peux noter deux cas de très larges emprunts quasi
littéraux à la prose Monjardet par un rédacteur de la Tribune des
commissaires : sur les trois polices et leur diagnostic, et sur le
partenariat. Comme quoi, la relation entre police et recherche
peut être opportuniste, à fronts mélangés quant aux supposées
affinités idéologiques, et finalement plus productive qu’on n’a
tendance, de part et d’autre, à le penser. Ou pour le dire autre-
ment, à côté des relations formelles, toujours un peu acrimo-
nieuses, il y a des relations d’influence croisées, plus
informelles, parfois peut-être inconscientes, et qui font que
d’une part, un peu de réflexivité pénètre la police, et que d’autre
part, le point de vue policier est mieux pris en compte par les
outsiders. Même si ce processus est long, sinueux, marqué
parfois de reculs brutaux, il me semble que, sur le long terme,
le bilan est plutôt positif.
7 février 2003. – À l’IHESI hier, on fêtait le nº 50 des
Cahiers, et J.-P. Brodeur et moi dissertions sur la recherche
sur la police et son efficacité. J’ai oublié de mentionner que
la recherche « Cohorte » avait soulevé à trois reprises une vive
hostilité 7 : quand le DFPN mis devant les résultats par
J.-M. Erbès et moi nous rétorqua : « Vous savez bien qu’à ce
genre de question, on répond n’importe quoi ! » ; quand le cour-
tisan de service à la DFPN pondit une note se prononçant contre
la poursuite de cette recherche (inutile, infondée, malveil-
lante, etc.) ; quand le DCSP balança à J.-M. Erbès une lettre de
trois pages s’indignant de ce que « je fais(ais) dire » à des poli-
ciers, et qu’il « réfut(ait) » cette entreprise de subversion… Ne

6. Voir note du 8 septembre 2002.


7. D. M. se réfère à l’année 1994 où les premiers résultats de l’étude « Cohorte »
avaient été divulgués publiquement à l’IHESI.

123
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

pas oublier de préciser ceci en annexe d’une publication


« Cohorte ».
Étatisme et sécurité privée : la compulsion étatique des idéo-
logues policiers, qui se manifeste entre autres par le postulat
sacré de l’identité Sécurité = État et la construction de la
légende noire des polices municipales, la municipalisation
comme repoussoir absolu, connaît un tempérament : les mêmes
(à tout le moins nombre d’entre eux) consacrent une partie de
leurs dernières années de « serviteurs de l’État » à nouer les
relations avantageuses (pour parler comme Achille Talon) qui
permettront de cumuler, sitôt les 55 ans révolus, leur retraite et
de juteuses prébendes dans cette même sécurité privée. (Il y a
ainsi sans doute des mécanismes de socialisation anticipée qui
frôlent la corruption, voir à l’inverse le refus opposé par L. Bui-
Trong aux offres de recrutement d’ERM 8, grand recruteur de
policiers en préretraite…)
10 février 2003. – Dans « policing disorder », B. E. Harcourt
présente « Broken Windows » comme « a nine-page anecdotal
essay that revolutionized policing 9 » (sic) et cette présentation
est typique de la littérature négationniste sur l’insécurité, en ce
qu’elle énonce sans sourciller une proposition insoutenable :
si l’essai est réellement « anecdotal », se peut-il qu’il ait révo-
lutionné la police (comme la prise anecdotique de la Bastille
aurait révolutionné l’Ancien Régime) ? Et si la police a été réel-
lement révolutionnée (comme l’Ancien Régime…), le levier
peut-il être qualifié d’anecdote ? Du même, p. 6, l’assimila-
tion de « the broken windows theory » et de « aggressive police
arrest practices », tout l’effort de Harcourt est de montrer :
1 : que les démonstrations empiriques/statistiques de BW ne
tiennent pas la route, ce qu’on lui accorde volontiers : aucun
plan d’analyse ne pouvant contrôler l’ensemble des
« variables » susceptibles de jouer sur le(s) taux de victimation,
mais il ne s’ensuit pas que la théorie est fausse ;
2 : que d’autres cités ont eu des résultats comparables avec
d’autres modèles de policing, mais là encore, rien ne lie dans
BW l’analyse proposée de la « spirale du déclin » et un modèle

8. Allusion au directeur d’une célèbre société privée de conseil en sécurité. Voir note
du 3 octobre 2001.
9. Bernard E. HARCOURT, Illusion of Order, the False Promise of Broken Windows
Policing, Harvard University Press, 2001. Une version expurgée est parue en français :
L’Illusion de l’ordre, incivilités et violences urbaines : tolérance zéro ?, Descartes et
Cie, Paris, 2006.

124
notes de l’année 2003

de policing particulier ; BW dit qu’il faut s’occuper sans tarder


de changer les fenêtres cassées…
C’est Kelling qui a prétendu que les stratégies du NYPD
étaient la traduction littérale de BW ; c’est tout à fait discutable.
Dans la même veine, on note que les plus acharnés à nier tout
effet des stratégies policières sur le niveau de la délinquance à
New York énumèrent sans sourciller, parmi les facteurs alter-
natifs censés avoir produit plus d’effet, l’augmentation massive
des effectifs de cette même police. Où on peut soutenir à la fois
que la police ne fait rien à l’affaire, mais que 12 000 policiers
de plus sont une raison substantielle de la baisse de la délin-
quance. Comprenne qui pourra !
12 février 2003. – La notion de sécurité se déploie, et se spé-
cifie sur (au moins) deux dimensions :
— celle qui se définit sous le label « sécurité intérieure » (et
recoupe en France les attributions du ministère de l’Inté-
rieur) : elle intègre comme sources d’insécurité en premier lieu
les délinquances (violences urbaines, etc.), mais aussi ce qu’on
appelle la « sécurité civile », c’est-à-dire les catastrophes dites
« naturelles » (inondations, volcanisme, tremblements de terre,
tempêtes…) et les risques (dits technologiques) liés aux acti-
vités humaines : incendies, pollutions, diffusion de produits
toxiques, explosions, etc. ;
— celle qui ressort de l’internationalisation des activités
humaines : sécurité militaire, au sens traditionnel, mais aussi,
voire surtout multinationalisation des réseaux délinquants, maf-
fieux et trafics en tous genres, et enfin les conflits internatio-
naux, interculturels, voire interreligieux, qui recourent au
terrorisme comme forme d’expression.
Les médias, dans leur fonctionnement quotidien, sérialisent
inévitablement ces différentes sources d’insécurité. Le journal,
télévisé ou non, va dérouler sans solution de continuité le
hold-up réussi dans une agence bancaire du centre de Paris,
l’attentat attribué à l’ETA à Madrid, l’explosion d’une usine
de produits chimiques en Hongrie et le réveil menaçant d’un
volcan dans les Caraïbes. Il arrive aussi que ces occurrences
soient plus concentrées spatialement : les bombes explosent en
Corse, la terre tremble à Nice et une marée noire souille les
Côtes-d’Armor.
Cette totalisation est de quelque façon inévitable, c’est un
effet pervers de notre accès de plus en plus exhaustif à tout évé-
nement survenant sur la planète, et elle est parfois concrètement

125
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

subie : on peut être à la fois inondé, évacué et voir par suite


sa maison pillée. Elle est redoutable car elle engendre, avec
un « sentiment d’insécurité » sans rivages, une confusion crois-
sante des repères environnementaux et sociaux dont la perma-
nence et la stabilité sont conditions du vivre ensemble.
S’ensuivent des comportements de précaution, protection,
retranchement, dont l’effet le plus certain, en vidant l’espace
public et en le segmentant en une poussière d’espaces privés
fortifiés, est de renforcer la vulnérabilité de chacun.
À l’inverse, la première tâche et le premier devoir de ceux
qui prétendent à une approche scientifique des insécurités sont
de rétablir et de maintenir la spécificité (irréductibilité, incom-
parabilité) des différentes sources d’insécurité, de contenir
chaque forme et source d’insécurité dans sa problématique
propre. Ce point est essentiel ; il fournit le critère décisif qui
permet de différencier l’approche scientifique des insécurités
de leur exploitation intéressée. Chaque fois qu’un supposé
« expert » procède à l’amalgame entre ces différentes sources
d’insécurité, le diagnostic est assuré : on a affaire à un para-
site, au sens précis du terme : celui qui tire sa substance, son
profit, de l’exploitation d’autrui, et en l’occurrence du malheur
d’autrui (et comme par hasard, le parasite prospère en symbiose
avec le négationniste : celui qui dénie le malheur d’autrui).
12 février 2003. – À partir des mésaventures de la commis-
saire en poste à M., chez C., où des jeunes étaient payés pour
incendier des voitures, il serait intéressant de mettre en parallèle
incendies de voitures et périodes préélectorales. De l’incendie
comme marquage insécuritaire particulièrement spectaculaire, à
partir duquel il est possible de se présenter aux électeurs comme
le chevalier blanc qui va restaurer la loi et l’ordre.
14 février 2003. – D’un coup de fil de Smolar 10 : évolution
du nombre de dossiers ouverts par l’IGPN et l’IGS de 2000 à
2002 : IGPN : 548 k 592 (+ 8 %) ; IGS : 360 k 432 (+ 20 %),
ce second chiffre étant plus préoccupant, car l’âge moyen des
flics parisiens est nettement plus faible que la moyenne hors
Paris.
Dans les techniques de manipulation du « 4001 », faire
glisser les agressions en « tentatives » : elles ne sont pas enre-
gistrées (voir François-Yves Boscher).

10. Piotr Smolar, journaliste au Monde.

126
notes de l’année 2003

26 février 2003. – De source certaine, vérifiée, recoupée,


attestée sur PV policiers : la municipalité de M. payait de la
main à la main (1 500 francs) des jeunes pour incendier des
voitures à la veille des élections municipales (+ forts soupçons
qu’elle n’était pas la seule, cf. Orléans). Le procureur local,
informé par PV, fait tout pour étouffer l’affaire… Dans ce cas,
on n’est plus dans la manipulation politicienne de l’insécurité,
on est dans la fabrication crapuleuse d’une insécurité à des fins
politiciennes. Et ce sont évidemment les politiciens comme X.,
leader local, qui réclament avec le plus d’ardeur « tolérance
zéro ». Au passage : X. est énarque, ce qui une fois de plus,
en dit long sur la qualité de la formation civique dans cette
maison…
26 février 2003. – Le ridicule ne tue plus : dans l’effroyable
logomachie de J. Sheptycki (« Accountability across the poli-
cing field… »), cette perle : « Sociolegalists and others who
concern themselves with accountability issues are, broadly
speaking, concerned with the governance of governance. By
staking out the various sectors of the policing field we can at
least judge the immensity of the task » (J. Sheptycki, 2002 11).
Bof !…
28 février 2003. – De Didier Peyrat 12 (in Nouvel Observa-
teur du 27 février 2003), cette juste observation : non seulement
les plus pauvres sont les plus victimes (« moins on en a, plus
on a à perdre »), mais les vols, petites agressions… « au-delà
des préjudices qu’ils entraînent, fabriquent des atteintes à la
dignité : des humiliations. On n’est pas seulement dépouillé, il
faut baisser les yeux ». « En tournant le moulin à prières d’une
société future où les causes de l’insécurité auraient disparu »…
5 mars 2003. – La pol-prox n’est pas remise en question,
dixit le ministère après la « sortie » de Sarko à Toulouse. Dans
le même temps, une étudiante de Nancy sollicite la DCSP pour
quelques observations et entretiens pour un mémoire de maî-
trise centré sur la police de proximité. Réponse de la DCSP :
refus motivé par « redéfinition des priorités d’action, remise en
cause de la police de proximité ». On ne saurait mieux dire…

11. James W. E. SHEPTYCKI, « Accountability across the policing field ; towards a


general cartography of accountability for postmodern policing », in Monica DEN BOER
(éd.), Policing and Society. Issues on police accountability in Europe, 12, 4, 2002,
p. 323-338.
12. Magistrat, vice-procureur de Pontoise.

127
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

5 mars 2003. – Ce qui fait bavure, ce n’est pas la faute pro-


fessionnelle ; comme son nom l’indique, celle-ci se trouve à
l’identique, ou à peu près, dans toutes les professions. Ce qui
fait la bavure, c’est l’impunité dont cette faute bénéficie, depuis
la dénégation de l’acte lui-même par l’intéressé et ses supé-
rieurs, sa minoration quand il n’est pas niable, sa justification
ensuite – en chargeant la victime – jusqu’à son absolution enfin,
par la justice qui refuse de poursuivre (parquet), classe (juge
d’instruction) ou acquitte (juge du siège) systématiquement. De
la sorte, la bavure n’est pas tant policière que judiciaire…
6 mars 2003. – Il en est du sentiment d’insécurité comme du
salaire. Ce n’est pas en comparant avec le salaire du même tra-
vailleur en Tunisie, ou le salaire du P-DG, qu’on peut raisonner
une revendication salariale. Ce n’est pas parce que Sao Paulo
est infiniment plus dangereux que Marseille-Nord, ou que Mar-
seille était plus dangereux il y a un siècle, que l’insécure de
Marseille aujourd’hui sera rassuré… On ne peut pas objectiver
le sentiment d’insécurité, contradiction dans les termes…
De l’exposé de Jean-Jacques Anglade 13 (ex-maire de
Vitrolles) : ce qui fait le grand militaire, c’est la capacité
d’imposer à l’adversaire le lieu et le temps de la bataille, en
quoi Napoléon excellait. Il en est de même du grand politique,
c’est lui qui fixe les termes du débat public : quand Jospin se
laisse enfermer par Chirac dans le débat sur la sécurité, il est
perdu, de même tous les maires qui se laissent imposer ce ter-
rain par le FN. Ceux qui s’en sortent sont ceux qui ont la capa-
cité de marginaliser ce champ, de déplacer l’affrontement sur un
autre terrain.
Du même, un aperçu nouveau sur le rôle des TV dans l’arène
électorale : TF1 échange à Mégret trois émissions « favo-
rables », entre les deux tours, contre l’exclusivité de ses décla-
rations le soir des résultats. En « échange », Anglade fait pareil
avec France 2…
6 mars 2003. – (Rien à voir avec la police, mais avec la
socio) de Tzvetan Todorov, Devoirs et délices, une vie de pas-
seur, Entretiens avec Catherine Portevin, Seuil, Paris, 2002 :
« Je ne prétends pas détenir la vérité, je revendique seulement le
droit de la chercher, j’affirme que cette quête est légitime […]

13. Sur le rappel du contexte de cet exposé, voir l’introduction de J. Ferret et C. Mou-
hanna dans Peurs sur les villes, vers un populisme punitif à la française ?, PUF, Paris,
2005, p. 9.

128
notes de l’année 2003

[plusieurs sens] le premier sens est celui de la vérité d’adéqua-


tion, de la relation d’exactitude entre le discours et ce qu’il
désigne. C’est la vérité factuelle : la bataille de Stalingrad a été
gagnée par les Russes, non par les Allemands ; à Auschwitz, on
a tué des Juifs dans les chambres à gaz. […]. Une autre notion
de vérité […] vérité de dévoilement : tel discours, telle interpré-
tation, ne se contente pas de l’exactitude des faits, mais va en
profondeur, dévoile le sens caché, produit un tableau qui nous
permet de mieux comprendre ce qu’ont été certains événements.
Il est clair que, de ce point de vue, aucune interprétation ne
peut être déclarée définitivement vraie, seule vraie – une autre
encore meilleure peut toujours surgir, […] la mesure de cette
vérité-là est la profondeur, non l’exactitude… » (p. 120-2). De
même, à propos de Bakhtine 14, « son insistance sur notre dimen-
sion sociale irréductible. L’homme comme un être en dialogue,
[…] le dialogue apparaît ainsi comme le lieu par excellence où
s’épanouit le sens, et il est lui-même réglé par l’idéal de vérité,
sans que cette vérité puisse jamais s’y installer… » (p. 170).
(Accueil des étrangers et violence bureaucratique) « Ces
petites humiliations vous sont infligées par des gens qui, en réa-
lité, ont très peu de pouvoir, mais qui, justement, veulent en
jouir le plus possible : souligner la distance entre eux et vous,
précisément parce qu’elle est faible ; vous faire sentir que vous
êtes à leur merci leur donne le sentiment d’exister – une expé-
rience nécessaire à tous, dont les plus faibles font les frais. Les
étrangers, qui n’ont aucun droit, se retrouvent souvent réduits
à ce rôle de faire-valoir » (p. 160), et tout aussi valable pour
les flics, petites gens trop heureux d’en trouver parfois de plus
petits… « Cortés a écrasé les Aztèques, mais nous avons perdu
[…] l’aptitude à vivre en harmonie avec le monde, avec notre
société, avec nous-mêmes. Nous avons introduit au sein même
de la communication avec les hommes le modèle instrumental,
qui réduit tout au schéma acteur-action-effet. À commencer par
l’école, où c’est la seule capacité instrumentale, la performance,
qui est valorisée […] comme si l’essentiel de nos actions devait
produire un effet ! Les trois quarts d’entre elles échappent pour-
tant à ce modèle. Si je vais voir un ami […] c’est parce que j’ai
du plaisir à être avec lui… » (p. 187).
10 mars 2003. – Après bien d’autres, Sarkozy le répète à
l’occasion de l’Assemblée générale du Conseil national de la

14. Mikhaïl Bakhtine, philosophe et théoricien de la littérature.

129
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

protection civile (discours du 25 février 2003) : « La sécurité


est l’affaire de tous… », mais pas tous de la même façon, des
maires plus que des SDF, des notables plus que des jeunes
beurs, des commerçants plus que des gitans, etc.
13 mars 2003. – Du papier de Brodeur-Leman-Langlois,
« La nouvelle surveillance, induction et déduction », manuscrit,
mars 2003 :
— Le « clivage de la surveillance […] d’une part, les
effectifs déployés sur le terrain qui fonctionnent à l’induction et
au coup par coup, dans le meilleur des cas, et qui marchent
au stéréotype et à la rafle, dans le pire. D’autre part, […] un
corps de surveillants à distance scrutant le terrain au travers de
modèles du risque intégrés au programme de leurs machines
et qui instrumentalisent au besoin les effectifs de terrain pour
effectuer des frappes d’ampleur variable » (p. 16).
— « L’acquisition d’instruments technologiques n’est pas
dans la majorité des cas gouvernée par un principe d’adéquation
mais par un principe de disponibilité ; […] celui qui investit
dans la technologie ne se procure pas tant l’instrument adéquat
que l’instrument disponible, la distance entre les deux variant
de manière considérable. C’est du fond de ce creux entre l’adé-
quat et le disponible que proviennent les effets non anticipés de
l’adoption d’une technologie par une profession » (p. 16).
— « Les vérifications de la validité des infos contenues dans
les banques de données de la police et (plus rarement) des ser-
vices de renseignements révèlent un pourcentage très élevé
d’erreurs (… dans 40 % des inscriptions) » (p. 17).
20 mars 2003. – Gilles Sanson n’a pas tort de pointer la
« vanité » des commissaires, mais si elle en a toutes les appa-
rences, ce n’est pas exactement de vanité qu’il s’agit. Les
commissaires ont un fantasme : celui d’échapper à la détermi-
nation de « flic », où ils côtoient le plus minable gardien de
la paix, ou le plus ripou des inspecteurs, et d’accéder à celle
de « cadre supérieur, manager, haut fonctionnaire de l’État ».
Or tous leurs efforts dans ce sens, leur compétition avec l’ENM
[École nationale de la magistrature], leur aspiration aussi tou-
chante que pitoyable de se mesurer à l’ENA, qui expriment
cette idée fixe, sont régulièrement balayés par le retour du
« flic ». Cette profession si fière d’elle-même, si prompte à se
pousser du col, a pour singulière propriété de nier en perma-
nence son être même, d’essayer de se faire passer pour autre
qu’elle n’est…

130
notes de l’année 2003

21 mars 2003. – « On savait déjà tout cela… cela ne nous


apprend rien… », ne cessent de répéter des commissaires quand
on leur présente des résultats de recherche : l’autonomie du gar-
dien de la paix, le rôle décisif du commandant de CRS, la mani-
pulation de l’événement, le filtrage de l’information, etc. : « On
sait cela de toute éternité, et les chercheurs ne font que nous
réinventer à grands frais et grand tapage nos fils à couper le
beurre. » Sans doute, sans doute, concède avec humilité le cher-
cheur pris en flagrant délit de trivialité. Sans doute, mais
comme je n’avais trouvé aucune trace de tout cela dans vos
manuels, instructions, formations, et autres exposés doctrinaux
(et ni même dans vos mémoires), je me risque à suggérer que
peut-être était-il utile de formaliser, expliciter, diffuser ces
choses que néanmoins tout le monde est donc supposé savoir,
mais qui restaient non dites. On pourrait ainsi les travailler et
les enseigner. À quoi on lui rétorque qu’elles n’étaient pas
« non dites », mais tellement évidentes, tellement partagées, si
banales, que cela justement allait sans dire… Quel intérêt à pro-
férer des évidences ? Sans doute, sans doute, opine le chercheur
décidément contrit.
Quoique. Prenons un exemple en effet fort trivial. Comme
tout le monde le sait, donc, à la différence de la Sécurité
publique – où qualifications, savoir-faire et compétences sont
appropriés par chacun individuellement, et mises en œuvre indi-
viduellement ou en toutes petites équipes –, la compétence dans
une CRS est tout entière concentrée dans le commandement : le
commandant au premier chef et sa poignée de cadres (le capi-
taine et trois ou quatre lieutenants). Il en ressort cette observa-
tion tout à fait triviale, à nouveau, que tant vaut le commandant
tant vaut la compagnie, et la même unité qui était une bande
indisciplinée peut devenir en quelques mois une formation par-
faitement efficace et disciplinée sous un commandement qua-
lifié, et inversement… Puisque tout le monde le sait, il va de soi
que cette aptitude au commandement (opérationnel) est le pre-
mier, voire l’unique critère de promotion et d’affectation des
chefs d’unité… et que la prévalence de ce critère est tout à
fait explicite aux yeux de tous. À ce moment se font entendre
quelques toussotements. On entend à nouveau énoncer qu’il est
inutile de claironner ce qui va sans dire… Quoique, bien sûr,
grosse bureaucratie, organisation complexe, etc., il peut y avoir
ici ou là une exception, mais ce ne sont qu’épiphénomènes tout
à fait marginaux… Où le chercheur commence à soupçonner

131
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

qu’il a peut-être fait contrition un peu vite. Et si, par hasard,


sur les 61 commandants de compagnie, au regard de la capacité
opérationnelle et donc de la fiabilité absolue en MO [maintien
de l’ordre], si, par hasard et par extraordinaire, il s’en trouvait
une poignée – voire une grosse poignée – dont ce n’était peut-
être pas la qualité la plus manifeste, et qui – éventuellement –
auraient pu devoir leur promotion à quelque autre critère ? Et
si, pour parler clair, à cette seule aune de l’efficacité opération-
nelle, un quart ou un cinquième des compagnies, et donc des
commandants posait question (au service central, tout au
moins), quand il s’agit d’opération délicate ? Ne serait-ce pas
que, précisément, faute d’avoir explicité clairement ce qu’était
la qualification essentielle du commandement de compagnie, de
l’avoir laissée dans une indétermination floue, dans un sup-
posé consensus implicite, on avait laissé place pour tous les
errements ?
En d’autres termes, il est sans doute facile, et fort rassurant,
de venir nous dire avec arrogance teintée de mépris, que bien
sûr tout cela était connu de toute éternité, et que les chercheurs
ne nous apprennent rien, il est beaucoup plus difficile de nous
expliquer pourquoi, si tout cela allait sans dire, il en est fait si
peu d’usage, si peu mention, si peu recours dans les pro-
cessus concrets de formation, d’opération, de commandement
de la police : quand la statistique de la délinquance se remet
à augmenter, il est tout à fait convaincant de nous expliquer
que c’est parce que précisément la police de proximité se met
en place, et – contrairement à ce qu’un vain peuple pense (et
vote…) – c’est le signe de ce que la police fonctionne mieux.
Mais il manque dans la démonstration un détail infime : si en
effet tout cela va de soi, si la montée statistique de la délin-
quance apparente est tous comptes faits une bonne nouvelle,
pourquoi diable s’est-on obstiné à garder cet indicateur para-
doxal, et tout aussi obstinément refusé à mettre en place les
indicateurs alternatifs, l’observatoire indépendant de la délin-
quance qui auraient attesté infiniment mieux, et de façon infi-
niment plus crédible, la pertinence de l’argument ? Impéritie,
sabotage délibéré de la politique gouvernementale, pulsion sui-
cidaire ? Le chercheur conserve sa question. Si tout cela était
aussi évident, aussi limpide aux yeux de tous, pourquoi les
conséquences les plus simples en termes de gestion, forma-
tion, commandement sont-elles si peu visibles ? Pourquoi, tout

132
notes de l’année 2003

au contraire, l’institution affiche-t-elle des normes qui reposent,


elles, tout à fait explicitement, sur des postulats contraires ?
Bref, à nous répéter hautainement que la recherche n’apprend
rien à personne, nos interlocuteurs s’enferment dans un délicat
dilemme : si c’est vrai, pourquoi toutes ces connaissances sont-
elles ainsi totalement laissées en friche ? Pourquoi faut-il des
mois, des années, et quelques expériences douloureuses pour
que le jeune commissaire en vienne à dire (très discrètement) :
« Finalement, ce que le sociologue Monjar-quelque chose nous
avait une fois raconté à Saint-Cyr sur l’autonomie du gardien de
la paix et l’inversion hiérarchique et qu’on n’avait écouté que
d’une oreille fort distraite (un pékin, vous pensez !), finalement,
on aurait gagné pas mal de temps, et on se serait évité quelques
gros pépins, si on y avait prêté plus d’attention, et si nos ensei-
gnants nous l’avaient un peu plus décortiqué… » Mais si on
ne savait pas tout cela de toute éternité, si les chercheurs par
mégarde nous apprenaient quelque chose, qu’en adviendrait-il
de notre superbe, et de notre excellence ? On ne saurait ouvrir
pareille brèche impunément ; les énarques, voire les magistrats,
sans parler des journalistes, bref tous ceux qui nous veulent du
mal risqueraient de s’y infiltrer. Verrouillons donc à triple tour.
Ce n’est pas demain la veille que quiconque nous apprendra
quoi que ce soit !
Et c’est ainsi que, nonobstant vingt ans de recherches, en
France, un demi-siècle d’accumulation de connaissances si on
intègre la recherche anglo-saxonne, l’enseignement dans les
écoles de police est encore et toujours aussi abstrait, aussi
formel, aussi déconnecté des réalités que gardiens de la paix,
inspecteurs et commissaires vont concrètement affronter. Pour-
quoi les groupes professionnels policiers sont-ils, à la différence
d’autres professions, incapables de se doter d’associations pro-
fessionnelles ? Pourquoi, pour tout dire, la professionnalisa-
tion policière, est-elle encore dans l’ensemble aussi médiocre ?
Quand on sait tout avant d’avoir rien appris, il n’y a en effet pas
d’espace pour la compétence et le professionnalisme.
22 mars 2003. – Hélène L’Heuillet, le texte et la chose 15.
La raison pour laquelle je ne comprends pas ce que raconte
H. L’Heuillet est simple finalement. Sous le même mot, nous ne
parlons pas de la même chose. Quand elle parle de police, elle

15. Hélène L’HEUILLET, Basse politique, haute police. Une approche historique et
philosophique de la police, Fayard, Paris, 2001, 434 p.

133
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

cite des textes, travaille des définitions, descriptions, prescrip-


tions, des écrits, des mots. Quand je travaille sur la police, je
raisonne sur des pratiques, des conduites, des actions, une orga-
nisation et une division du travail, des interactions, des compé-
tences et savoir-faire, une idéologie professionnelle, etc. Bref,
elle identifie les mots et la chose, quand toute ma qualifica-
tion de sociologue me conduit à pister la chose sous les mots, en
deçà des mots, et le plus souvent contre les mots. Il y a d’autant
moins de raison qu’on se comprenne que la police est proba-
blement un des domaines dans lesquels la distance entre les
mots et la chose est la plus grande, au sein de l’institution elle-
même d’abord, et dans ce qu’elle donne à voir à l’extérieur
ensuite. Il s’agira donc de s’abstenir soigneusement de critiquer
L’Heuillet, et de lui signifier ceci si d’aventure elle juge bon de
me viser…
Seconde raison, je pratique une discipline dont tous les cri-
tères de validité tournent autour de la preuve empirique :
données d’observation vérifiables, reproductibles. L’H. fonc-
tionne à l’argument d’autorité, citation ou affirmation, qui se
suffit à lui-même. La sociologie se construit contre l’argu-
ment d’autorité. Ergo, je n’accepte pour vrai rien de ce qu’elle
décide tel, et elle juge possible de dénier une observation empi-
rique parce qu’elle contredit un discours plus titré. Sur ces
bases, il n’y a pas de compromis possible. Si j’ai raison, elle
raconte n’importe quoi. Si elle a raison, ce que j’avance est
insignifiant.
25 mars 2003. – Un document instructif : le compte rendu,
parmi d’autres, de l’audition de P. Bergougnoux/C. Dechar-
rière 16 au Sénat, le 24 avril 2002 (in Délinquance des mineurs :
la République en quête de respect, rapport de la commission
d’enquête nº 340 (2001-2002) du 27 juin 2002, Sénat, tome II,
annexes, 438-454). On trouve un concentré des réflexes routi-
niers du ministère de l’Intérieur et de la DGPN :
— « Les intervenants ont demandé à être entendus à huis
clos. » En vain, heureusement…
— Affirmer tout et son contraire : « La délinquance des
jeunes ne concerne qu’une part infime de notre jeunesse, mais
cette part infime a aujourd’hui un impact considérable. »

16. Directeurs successifs de la Police nationale au temps de la réforme dite de la


police de proximité.

134
notes de l’année 2003

— Et dans le même temps, toute la compétence qu’on met


pour maîtriser un phénomène qui, cependant, devient de plus en
plus grave…
— La routine de la désignation, pour tout problème, d’un
responsable ; après quoi, on feint de croire que la question prise
en charge est sous contrôle : « Ce triptyque référent départe-
mental-brigade des mineurs-correspondant local… », « Des
officiers de prévention de la violence dans le sport ont été
désignés… »
— « Je conclurai… en évoquant quelques actions préven-
tives… », ou la politique gadget (CLJ [correspondant local
jeunes], opérations [anti-]Été [chaud]…).
— Des contradictions dans la même page : « Les efforts…
ont commencé à porter leurs fruits même s’il faut être très pru-
dent en la matière. En 2001, le nombre de mineurs délinquants
a ainsi diminué de près de 2 % par rapport à 2000. » Même
page : « Une légère diminution de 1,80 % en 2001, mais elle
n’est pas significative. »
— « Nos effectifs… nous sommes très en deçà de ceux de
l’Espagne, de l’Italie, de l’Allemagne et nous nous situons au
milieu du tableau des quinze pays de l’Union… une étude
réalisée à mon initiative par le service de coopération de la
police nationale qui a fait le tour des pays européens et qui cor-
robore mes propos » (le sénateur Hyest, plus loin, s’inscrit en
faux…).
Dans le même texte (p. 6), le sénateur Humbert explique
pourquoi, découragé, il ne porte plus plainte…
Même rapport, audition de Philippe Lutz, commissaire prin-
cipal à Noisy-le-Grand : « La police de proximité, et surtout
l’un des éléments clés de cette dernière, à savoir la gestion par
objectifs de la sécurité » (et c’est la première fois que j’entends
cela…) ; une fiche à l’intention des parents des primo-délin-
quants : devoir d’éducation, rappel du code civil, numéro de
téléphone de la brigade des mineurs ; intervention dans écoles
préparées par questionnaire élèves, et suivie par questionnaire
d’évaluation et débriefing avec classe et profs ; travail avec les
associations de parents d’élèves, jusqu’alors pas associées (en
effet !). Et avec les associations de quartier : réunions de quar-
tier tous les trois mois, casser la routine de la réunion défouloir
(plainte contre la police jamais là…), les utiliser pour expliquer
les choses aux parents des auteurs, qui n’ont que la version du
gamin quand ils viennent le récupérer au commissariat à l’heure

135
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

où l’officier traitant est parti, et où ils tombent sur le gardien


de la paix de perm. qui ne connaît rien à l’affaire. « L’aspect
préventif […] ne peut pas se passer d’un dispositif répressif
très fort. » Bons exemples, sur sa seule circo[nscription], de
l’impossibilité d’avoir le même dispositif partout : ce qui
marche dans un quartier est inadapté pour l’autre. « La police a
une figure d’autorité, mais dont nous constatons qu’elle n’est
pas toujours respectée, contrairement à celle de quelqu’un qui
vit en permanence dans le quartier… » Bonne démonstration
de ce que, si on prend les réunions avec les habitants au sérieux,
elles imposent à la police une continuité, un suivi de son
action : « Il nous faut avoir cette sorte de transparence devant
les gens » ; « la mise en place de la police de proximité n’a
pas affaibli la police judiciaire parce que les renseignements
exploitables parviennent de façon beaucoup plus massive » ;
« fonctionnaires extrêmement jeunes. Certes c’est un inconvé-
nient car ils ont une faible expérience, mais c’est aussi un
énorme avantage car ils sont très motivés » ; « les CLS ont peu
prévu la phase d’évaluation. Or si cette phase était véritable-
ment menée à bien, un travail en lien beaucoup plus étroit pour-
rait être effectué ».
Il faudrait comparer systématiquement la langue de bois d’un
côté et l’expérience passionnante de Lutz de l’autre. Ce qui fai-
sait défaut à la DCSP était précisément cette capacité de repérer
les bons, et d’exploiter, populariser leur expérience.
26 mars 2003. – De Laurent Bonelli au colloque « surveil-
lance » de Cultures & Conflits, le 25 mars 2003 : « Une rela-
tion de fascination répulsion entre les RG et les groupes
politiques qu’ils surveillent… une rivalité mimétique », dit-il, et
cela s’applique à merveille à la relation entre Bonelli et les RG
(en particulier, les flics en général).
Au passage : si je n’ai absolument rien appris dans un exposé
de quelqu’un qui a longuement travaillé sur le champ, qui s’est
astreint à une analyse des carrières des 241 commissaires RG
recensés dans l’annuaire SCHFPN, etc., quelle est la valeur
ajoutée de Bonelli, entre un matériel empirique de seconde
main et une grille d’interprétation théorique universelle ?
Une remarque de J.-P. Brodeur, à la suite des jugements
(féroces) prononcés par le sénateur Church 17 sur les capacités

17. Dirige la commission d’enquête sur les services de renseignements américains


après les attentats du 11 septembre 2001.

136
notes de l’année 2003

d’analyse (du renseignement) des policiers : l’idée que les poli-


ciers seraient des « travailleurs du savoir » (R. Ericson) 18 en
sort sérieusement dévaluée (commission sénatoriale d’enquête
sur le FBI et la CIA).
31 mars 2003. – Toujours d’une discussion avec J.-P. Bro-
deur : en matière de statistiques de la délinquance, il y a un
noyau dur à peu près infalsifiable, c’est celui des homicides (et
quelques autres sans doute : vol à main armée par exemple). Se
caler sur celles-là : quand elles baissent, c’est en effet qu’il se
passe quelque chose de sérieux dans le champ.
3 avril 2003. – Du discours de J.-P. Proust, préfet de police
(devant le conseil régional d’Île-de-France le 27 mars 2003 :
p. 4 et 5), un bon exemple de l’habituelle confusion qui entoure
les statistiques d’activité policière :
P. 4 : renforts de 400 hommes k 1 300 au lieu de 900 = « ce
dispositif permettra non seulement de tripler les patrouilles en
tenue sur les lignes… », d’où il ressort que si 400 + X = 3X, X
(effectifs affectés aux patrouilles en tenue sur les lignes) était
= 200. Que faisaient les 700 autres ?
Plus loin, on apprend : « Seconde priorité, le renforcement
des patrouilles sur l’ensemble des lignes du réseau. Pour ce
faire, c’est un total de 900 policiers en tenue, contre
564 aujourd’hui, qui seront affectés au service de sécurisation
générale… » Donc on triple les patrouilles, mais grâce à un
effectif qui n’est augmenté que de 336/564 = 60 %.
P. 5 : « Tant et si bien que globalement le nombre des
patrouilles aura triplé sur les lignes. Alors que par le passé
l’action combinée du service du métro et de la Brigade des
chemins de fer aboutissait à un total de 45 patrouilles en tenue
et 5 patrouilles en civil, soit 50 patrouilles, le nouveau service
permettra de déployer 135 patrouilles en tenue et 26 patrouilles
en civil, soit un total de 161 patrouilles sur 24 heures. » (Répété
plus loin : « notre nouveau dispositif composé de trois fois plus
de patrouilles… »)
On laisse tomber les civils, pour la tenue, on passe de 45 à
135 patrouilles, soit en effet × 3 k retour à la case départ : il y
avait 564 policiers qui faisaient 45 patrouilles = 1 patrouille
pour 12,5 policiers. On en a 900 qui en font 135 = 1 patrouille
pour 6,6. Faut-il comprendre qu’il y a deux fois moins de

18. Allusion à l’ouvrage de R. ERICSON et K. HAGGERTY, Policing the Risk Society,


Clarendon Press, Oxford, 1997.

137
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

policiers par patrouille ? Que les patrouilles sont deux fois


moins longues ? Que les policiers travaillent deux fois plus ?
Mystère…
3 avril 2003. – Dans son rapport 2002 sur le système édu-
catif, la Cour des comptes critique « le renoncement progressif
du ministère [et des académies] à faire prévaloir avec constance
l’intérêt du service sur les revendications des différentes caté-
gories d’agents » (cité par Le Monde du 3 avril 2003). On en
dirait autant de bien d’autres ministères, mais cela s’adapte par-
ticulièrement bien aux policiers…
7 avril 2003. – Du séminaire Brésil : il faut trois condi-
tions pour qu’une réforme policière soit effective : 1. on ne
réforme pas la police seule, mais l’ensemble de la chaîne
pénale : police + justice + prisons (pas de police propre avec un
système pénitentiaire indigne et/ou corrompu) ; 2. sans doute la
réforme procède du haut (politiques = institution), mais elle ne
pénètre l’organisation policière que si elle trouve suffisamment
d’alliés relais dans la profession ; 3. enfin, pas de réforme poli-
cière significative qui ne soit que pour la police, c’est tou-
jours in fine le rapport avec la population qui est le critère de
la réforme : elle met en pratique une accountability (un compte
rendu) à l’égard de la population, ou non, et dans ce dernier cas
ce n’est que réaménagement corporatif. Noter que les condi-
tions 2 et 3 sont pour une part contradictoires.
7 avril 2003. – Du rapport Carol Tange (voir biblio pol-
prox) 19, ces notations :
— p. 81 : en notant que dans l’aide sociale, ou supposée
telle, des policiers, « la logique du “donnant-donnant” prédo-
mine », on implique (sans nécessairement s’en rendre compte)
que de ce fait, on n’est pas dans du travail social, qui exclut
cette réciprocité…
— p. 82 : il n’est pas nécessaire que les chercheurs repren-
nent à leur compte sans autre examen le stéréotype policier qui
voudrait que « lutte contre le crime » et « gestion de l’ordre
public en vue de préserver la paix publique » soient non seule-
ment disjointes, mais alternatives, et pour tout dire exclusives…
— p. 83 : où il apparaît que la question n’est pas celle de
savoir qui (quel policier) fait quoi sur quel terrain, mais bien qui

19. Rapport belge du séminaire européen OISIN II (Barcelone) qui avait pour objet
de comparer la mise en œuvre des réformes de polices de proximité en Belgique, France
et Catalogne.

138
notes de l’année 2003

détermine l’échelle des priorités dans le service de police. La pol-


prox n’est pas un problème de généralisation de l’îlotage, mais de
partage des pouvoirs dans la définition des tâches policières. La
police de proximité n’est pas une question de distance, c’est une
question de pouvoirs : qui définit les priorités de l’action poli-
cière ? Les flics ou les gens du quartier, la demande sociale ? Et
c’est bien à ce renversement de pouvoirs que les policiers s’oppo-
sent, sans qu’il soit besoin d’aller chercher là on ne sait quelle
résistance à on ne sait quelle « révol-cul »…
7 avril 2003. – Du projet T. Colombié et M. Schiray (AO,
IHESI, 2003) 20 : « constitution de passerelles (relations,
amitiés, intérêts, échanges de services) jetées par les criminels
vers la société civile […] relèvent aussi d’acteurs de la société
non criminelle qui cherchent à utiliser le savoir-faire des mal-
faiteurs pour diverses opérations (mercenariat, espionnage, inti-
midation, homicide) » (modèle de La Lettre pour le Kremlin).
11 avril 2003. – Notes de synthèse de la réunion OISIN II à
Barcelone :
Le projet d’évaluer la police de proximité a deux faces : éva-
luer un processus de réforme (son effectivité…) et ce qu’il met
en œuvre (en principe) : une police de proximité. Est-ce qu’on
peut distinguer la démarche de réforme (en France, d’une admi-
nistration centralisée) et la nature et le sens de cette réforme :
vers une police de proximité ? Est-ce que réformer la police est
équivalent à réformer n’importe quelle administration ? Cf. le
paradoxe : je vous ordonne de vous adapter, décentraliser, auto-
nomiser, prendre vos distances…
Peut-on réformer la police seule, indépendamment de la chaîne
pénale (justice, pénitentiaire…). Et si non, comme il est probable,
quel accompagnement est nécessaire dans ces autres champs ?
Dans toute réforme il y a à la fois 1. élaboration doctrinale,
2. traduction organisationnelle et 3. outils pratiques, opéra-
tionnels, correspondants. Les distinguer pour évaluer la mise en
œuvre de chacun de ces niveaux, de toute évidence décrois-
sante : 1 k 2 k 3.
La notion de police de proximité est polysémique, cela va
de la police répressive sur le mode NYPD/tolérance zéro à la
police « bonbon » repoussoir des Québécois (et de quelques

20. Notes sur la réponse à un appel d’offre de l’IHESI. D. M. a toujours été de plein
droit dans son comité de lecture, en tant que directeur scientifique du conseil d’orien-
tation de l’Institut.

139
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

autres). Préciser le sens tout en notant que les différences


s’estompent peut-être au fur et à mesure qu’il y a généralisa-
tion de la pénalisation des conduites : les lois Sarkozy/Perben :
cage d’escalier et racolage passif. Avant même celles-ci, on
peut questionner le recours au délit d’outrage comme vecteur de
cette criminalisation croissante des incivilités.
Quid de la résistance au changement ? Idée courte ici comme
ailleurs. Noter par exemple que, dans la police de proximité, le
policier dit « de base », celui qui serait supposé allergique au
changement, est d’abord le policier qui est « au front » : là où
on prend les (mauvais) coups. (Exemple de l’armée américaine
en Irak, dont on nous dit qu’il y a un combattant de première
ligne pour dix hommes à l’effectif : les 300 000 signifient en
réalité moins de 30 000 sur le terrain.)
L’expérience et sa généralisation. Toute réforme peut exhiber
son secteur « expérimental » réussi, et qu’on fait inlassable-
ment visiter aux officiels. Le plus certain, dans l’administration,
est qu’elle regorge sans doute d’expériences passionnantes,
mais qu’on n’a jamais su comment les généraliser, autrement
que par des circulaires générales et interminables, par définition
inopérantes.
Le coût de la réforme et le problème des « moyens ». On sait
que pour ceux-ci, du point de vue des intéressés, le compte n’y
est jamais. Ce qui justifie le plus aisément l’échec : « On n’a
pas donné les moyens requis. » Sauf que, dans la police (comme
dans la plupart des métiers de service, éducation, justice, tra-
vail social, etc.), les moyens n’y sont jamais, le déficit de
moyens est consubstantiel à une activité qui ne saturera jamais
des besoins extensibles à l’infini… k Comment évaluer les
moyens « réellement » requis (et leur déficit) ?
14 avril 2003. – Pour le bouquin de J.-P. B. 21, le situer entre
« descriptif » et « discursif » (comme H. L’Heuillet qui prend
au pied de la lettre tout discours pourvu qu’il émane d’un vieux
grimoire).
Mai 2003. – Montréal : le rapprochement police-population
est désigné ici comme « bal des porcs-épics », belle métaphore,
source inconnue…
27 mai 2003. – De Christine Lazerges dans Libération du
27 mai 2003 : le nombre des détentions provisoires est reparti

21. Jean-Paul BRODEUR, Les Visages de la police, Presses universitaires de Montréal,


2003.

140
notes de l’année 2003

à la hausse k « Est-ce l’impact de la dramatique affaire


Bonnal ? Le choc des faits-divers serait-il plus fort que le poids
des textes ? Si oui, cela devrait donner à réfléchir au législa-
teur ». Bel inconscient de la juriste-parlementaire-socialiste :
deux policiers abattus, c’est un « fait-divers », et on s’étonne de
la popularité de la gauche dans la police !…
28 mai 2003. – « 4001 » mode d’emploi, suite : d’un article
du Canard, 23 avril 2003, p. 4 : copie de la note de service
14 mars du commissaire central d’Antibes qui enjoint à
« l’ensemble des procéduriers […] d’accentuer et rapidement le
traitement de leurs dossiers dans les domaines où les taux d’élu-
cidation sont faciles à réaliser (CBV [coups et blessures volon-
taires]… ILE [infractions à la législation sur les étrangers]…
ILS [infractions à la législation sur les produits stupé-
fiants]…) » (quel français, en outre ! ! !).
2 juin 2003. – Maurice Cusson note justement que si l’effi-
cacité policière est difficile à mesurer, les conséquences de sa
disparition, elles, sont mesurables (Copenhague 1944 : les
forces d’occupation allemande arrêtent tous les policiers danois
et il s’ensuit une multiplication par dix des vols à main armée
dans la ville). Il en va de même de l’abstention policière (grèves
– lesquelles sont parfaitement mesurées 22).
Du même, p. 395, une judicieuse présentation du rôle de
l’information dans l’action policière : « L’action sera d’autant
plus adéquate, opportune et efficace qu’elle prendra appui sur
une information concrète, riche et précise. On comprend alors
pourquoi les organisations policières investissent dans le
renseignement. »
Et encore p. 395 : « La loi encadre la police et fixe des
limites à son pouvoir, elle lui interdit certaines actions, mais
elle ne lui dit pas ce qu’il faut faire », ce qui n’est pas tout à
fait exact : Cusson prend le parti de la masse policière, mais une
minorité argumente très bien que la loi au contraire dit préci-
sément ce qui doit être fait… De même quand il identifie police
communautaire et partenariat, comme « accessoire de la sécu-
rité » (p. 396).
Par contre, une belle démonstration sur la prévention : la
police n’intervient pas quand la prévention a échoué, c’est la
prévention qui est la fin du cycle de l’intervention policière :

22. In Revue internationale de criminologie et de police scientifique et technique,


vol. LIII, nº 4, 2000 : « Qu’est-ce que la sécurité intérieure ? », p. 390.

141
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

quand celle-ci est (heureusement) finie, quelles mesures prendre


pour qu’elle n’ait pas lieu de se reproduire ? Une idée forte : la
prévention comme conséquence de l’action policière.
16 juin 2003. – « Intervention » de J.-P. Proust, PPP, à
l’occasion de la signature du contrat de sécurité du 6e arrondis-
sement, le jeudi 12 juin 2003 : « La lutte contre les vols à la
tire. […] L’intensification des patrouilles et les surveillances
exercées par des policiers spécialisés dans ce type de vols ont
permis de faire reculer ces infractions de 30 % » (site Internet,
PPP). Qui dira encore que la patrouille pédestre ne sert à
rien… ?
25 juin 2003. – Dans Le Figaro du jour : limogeage du préfet
de Haute-Corse à la suite d’incidents survenus lors de la visite
de Sarko et Raffarin, le samedi 21, et commentaire de l’« entou-
rage du ministre » : « l’objectif numéro 1 d’un préfet est
d’assurer l’ordre public, surtout dans ce genre de circonstances.
Or force est de constater que cela n’a pas été le cas… » (Nou-
velle vérification d’un des théorèmes de Monjardet…)
5 septembre 2003. – De Olivier Foll (L’Insécurité en France.
Un grand flic accuse, Flammarion, 2002) : « Signalons que la
police de proximité n’est que la copie conforme de celle mise
en place en 1987 par le directeur de la police de New York.
Quelques années plus tard, le nouveau maire de la ville,
Rudolph Giuliani, devant les résultats médiocres de sa police
de proximité made in USA, s’empressait de la supprimer pour
imposer avec fermeté la “tolérance zéro”. La délinquance baissa
fortement et durablement. Cet exemple mérite réflexion… »
(p. 168-169). Mais le même (p. 18) avait cité A.-M. Ventre
disant : « Il faut placer les commissariats centraux dans les
zones de non-droit et mettre en place un maillage de quartier. »
So what ? Et ceci, encore : « Le jour où la réclusion à perpé-
tuité deviendra une vraie réclusion à perpétuité, ou que (sic) les
peines incompressibles seront rigoureusement respectées, il y a
fort à parier que le nombre de candidats au crime diminuera
incontestablement » !
1er décembre 2003. – La mobilité géographique des policiers
n’est pas seulement une contrainte imposée, c’est aussi, notam-
ment pour les chefs de service, une disposition précieuse : ne
jamais rester (longtemps) en place permet de n’être jamais res-
ponsable de l’état des lieux (et quand Sarkozy annonce en arri-
vant au ministère de l’Intérieur qu’il n’est là que pour deux ans,

142
notes de l’année 2003

il se garantit de la même façon contre une évaluation sérieuse


de son action…).
16 décembre 2003. – On peut prolonger la métaphore de
D. Peyrat (in Le Débat, novembre-décembre 2003, p. 108) :
L. Mucchielli et les siens sont à la délinquance des jeunes ce
que l’Auto Journal est à la délinquance routière : ce n’est jamais
le conducteur qui est en cause ; s’il y a 10 000 morts sur les
routes en France, c’est parce que le réseau routier est mal entre-
tenu, il n’est donc pas question de limiter la vitesse, etc.
6

Notes de l’année 2004

3 février 2004. – Les éditeurs ne se souviennent de nos droits


que lorsqu’ils ont besoin qu’on les leur cède.
16 février 2004. – Dans un article « La tribu des motards »,
Arnaud Lacaze cite le capitaine Bartolo, adjoint du directeur du
Centre national de formation des motards de la gendarmerie à
Fontainebleau. Ce dernier « souligne la nécessité de donner aux
motards “les moyens pédagogiques de comprendre et d’expli-
quer la règle” » (manuscrit p. 3). On ne saurait mieux dire que
cette nécessité s’étend bien au-delà des motards et du code de la
route, mais à toute intervention de la force publique… et c’est
pourtant ce qui fait le plus défaut dans les formations poli-
cières… Au passage, A. L. note que « le métier de motard
s’exerce… en groupe », cette dimension du travail ne doit
jamais être sous-estimée. Par exemple, c’est sans doute elle qui
différencie radicalement les commissaires des autres policiers…
La formation des gendarmes (et des policiers) développe nor-
malement « les valeurs collectives de fraternité, de solida-
rité… » (ibid., p. 5) ; la question est de savoir quand est-ce que
celles-ci dérivent en corporatisme et complicité.
22 mars 2004. – Sur la loi et le discernement, cette cita-
tion d’un commissaire à F[rédéric] O[cqueteau], extrait de ses
consignes à ses troupes : « Le plus important n’est pas le res-
pect du code : le P-V doit être fondé non sur l’infraction, mais
sur la gêne […]. Dans la rue X., je règle avec les patrons des
peep-shows ce qui est “acceptable” ou “pas acceptable” au
niveau des filles. On essaie que la rue soit “acceptable”, de faire
cohabiter les gens. Je passe beaucoup de temps à expliquer aux

144
notes de l’année 2004

uns et aux autres d’essayer de se tolérer… » (CP, 53 ans, chef


PUP commissariat Paris, promu au choix).
22 avril 2004. – Statistiques police N[ew] Y[ork], source :
US Department of Justice, Bureau of Justice Statistics, Special
Report, May 2002, NCJ 175703 (Internet) :

Évolution
NYPD 1990 2000
en %
Police Department, effectif total 39 398 53 029 + 34,6 %
Dont policiers 31 236 40 435 + 29,4
Policiers par 100 000 habitants 427 505 + 18,4
Budget total (M $) 2,73 3,21 + 17,7
Crimes violents 174 689 75 745 – 56,6 %
Crimes contre la propriété 536 867 212 623 – 60,4 %

Les effectifs 1990 du NYDP incluent les polices des trans-


ports et du logement, qui ont été fusionnées avec le NYPD en
avril 1995. Le NYPD est, sur les dix villes américaines de plus
de un million d’habitants, celui où les effectifs policiers rap-
portés à la population ont le plus augmenté (+ 18,4 %, contre
+ 12,7 % pour la suivante, Las Vegas) mais c’est à NY que la
baisse de la délinquance est la plus forte, d’assez loin : les sui-
vants sont – 40,8 % de crimes violents à Chicago, et – 56,2 %
de crimes contre la propriété à San Diego.
22 avril 2004. – Pour l’article projeté pour Jean-Paul Bro-
deur, pour novembre 2004 à Montréal, la résistance de la police
au projet de connaître 1 : pas seulement la résistance délibérée
opposée par les policiers à l’investigation externe, mais aussi
et surtout une indétermination irréductible de l’objet police, qui
ne se laisse pas appréhender dans une définition, qui en déborde
constamment. En parallèle, et peut-être en conséquence, la
police est très souvent l’objet de surinterprétations (thème du
complot et choses comme cela, voir aussi l’Espion).
29 avril 2004. – Les policiers ne demandent pas à être
« compris », modèle Vaillant, mais à être « commandés »,

1. Dominique MONJARDET, « Gibier de recherche, la police et le projet de connaître »,


Criminologie, XXXVIII, 2, 2005.

145
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

modèle Sarkozy ou Joxe. Non pas qu’ils auraient le goût de la


soumission, mais parce que le commandement les couvre, leur
prescrit une conduite, et leur économise de ce fait le coût et les
risques du choix et de la décision. Topique : « Nous, on fait ce
qu’on nous dit de faire. » L’ordre protège, d’où d’ailleurs le peu
de goût pour ce code de déontologie qui introduit la très inquié-
tante notion d’ordre « illégitime ». Si l’obéissance à l’ordre hié-
rarchique ne vaut pas excuse absolutoire, où va-t-on ?
14 mai 2004. – Définition du crime par Philippe Robert :
« Tout comportement dont l’auteur est menacé d’une peine par
le droit 2. »
17 mai 2004. – Trois conditions de la torture (M. Wie-
viorka, « Irak, hygiène du bourreau », Libération, 13 mai
2004) : « […] trois conditions favorisent la barbarie […] la pre-
mière est la conviction de l’impunité : les responsables sont là,
sinon pour encourager, du moins pour fermer les yeux, il n’y a
pas, en principe, de témoin. La deuxième est le conditionnement
préalable, qui prépare les soldats à déshumaniser l’ennemi 3. Le
racisme, les images qui le présentent comme un sous-homme,
un animal, et en même temps un surhomme, doté de pouvoirs
diaboliques, par exemple sexuels, sont façonnés en amont et
en temps réel, par la propagande et les médias […]. Enfin, une
troisième condition favorable au passage à la barbarie est la
peur, ici celle de soldats qui se retrouvent mal préparés dans un
environnement hostile, meurtrier, imprévisible, […] les sévices
infligés aux détenus résolvent en partie une angoisse devenue
obsessionnelle. [Il y a plus :] […] la violence pour la vio-
lence, jouissive cruelle, relève d’un mécanisme dans lequel, ici,
l’accomplissement d’une tâche inhumaine encourage celui à qui
elle est confiée, pour pouvoir se supporter, pour pouvoir
conserver de soi une image d’humanité, à traiter sa victime
comme un non-humain, une chose, un animal, un objet. Il faut
avilir le détenu, dans cette perspective, l’extraire de l’humanité
pour pouvoir continuer à se penser soi-même comme un être
humain, un sujet. » Retourner l’ordre des conditions : la peur
est première, elle s’explique (et s’excuse) parce que l’autre est
inhumain, elle se solde en l’absence de tout contrôle…
17 mai 2004. – Trois modalités d’influence des administra-
tions dans l’effectuation des politiques (publiques) : des

2. P. Robert, intervention au séminaire du CERSA, mai 2004.


3. Ce qui donne la séquence = adversaire, ennemi, sous-homme, animal [Note D. M.].

146
notes de l’année 2004

pouvoirs de mise en forme, mise en œuvre, intermédiation


(interface entre instances politiques et groupes d’intérêts et
d’assujettis). Voir à ce sujet, Jobert et Muller, L’État en action
et les corporatismes 4… cité par Ph. Bezes, « Administration 5 »
(lecture manuscrit du jour).
24 mai 2004. – « Le nombre de condamnés à perpétuité dans
les prisons US a augmenté de 83 % ces dix dernières années…
près de 128 000 personnes, soit un sur onze de tous les
condamnés (“offenders”) détenus dans les prisons d’État ou
fédérales, accomplissent une peine de perpétuité (selon l’étude
publiée le 11 mai 2004 par The sentencing project…). Le
chiffre correspondant de 1992 était de 70 000 (cf. O. Foll,
5 septembre 2003). Entre 1991 et 1997, la peine effectuée par
les condamnés à perpette a augmenté de 21 à 29 années (en
moyenne). Le rapport dit que ces accroissements ne sont pas le
résultat de l’augmentation des crimes, puisque le crime violent
a significativement baissé pendant cette période, mais celui des
sentences incompressibles plus longues et de politiques de libé-
ration conditionnelle et de commutation de peine beaucoup plus
restrictives (cf. le Tennessee par exemple, qui ne permet la libé-
ration conditionnelle qu’après 51 années de détention…). La
loi “three-strikes” a été le levier de cette multiplication des
condamnations à vie : pour beaucoup d’entre eux, il s’agit de
délits non violents liés à la drogue… » (Source : TWILE, vol. 5,
nº 20, 17 mai 2004, p. 4-5).
27 mai 2004. – À diverses reprises dans ses discours (notam-
ment lors de l’ouverture de la session 2002-2003 de l’IHESI),
Sarkozy s’est attaqué frontalement aux sciences sociales, et à la
sociologie en particulier, au motif que celle-ci s’efforcerait de
« comprendre » et donc d’« excuser » une délinquance qu’il ne
s’agit que de « combattre ». On y verra certes l’effet de manche
de l’avocat que Sarkozy n’oublie jamais d’être, mais aussi une
illustration de la culture commune des sommets du ministère,
où règne en maître le déni de savoir : il n’est nul besoin de
connaître l’objet de ses attentions pour s’en occuper efficace-
ment. Les policiers, dont l’anti-intellectualisme est vif, applau-
dissent des deux mains ces mâles déclarations. On surprendrait

4. Bruno JOBERT, Pierre MULLER, L’État en action. Politiques publiques et corpo-


ratismes, PUF, Paris, 1987.
5. Philippe BEZES, « Gouverner l’administration : une sociologie des politiques de la
réforme administrative en France (1962-1997) », thèse de l’IEP de Paris, 2002.

147
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

pourtant beaucoup l’élite policière, en l’espèce les grands chas-


seurs du Quai des Orfèvres et des offices centraux de PJ, en
les félicitant de s’épargner la tâche de connaître et de
comprendre l’adversaire 6. Quand il s’agit du grand crime, on
accorde qu’il est utile de tenter d’en pénétrer les arcanes pour
avoir une chance de le prévenir, et de le réprimer. Pour la petite
et moyenne délinquance en revanche, il suffirait de cogner ? Si
telle est la doctrine d’action qui prévaut dans la police, on ne
s’étonne guère de la minceur de ses succès, mais, à la ques-
tion ainsi posée, on trouvera peu de policiers pour répondre
affirmativement. Connaître l’adversaire est le prérequis de toute
action pertinente. Dès lors, s’il est examiné avec un tout petit
peu de recul professionnel, le propos ministériel apparaît dans
sa vérité : une sottise démagogique. De s’y être laissé prendre
un instant dissuadera sans doute les policiers de l’avouer expli-
citement ; gageons – pour éviter de les sous-estimer – qu’ils
n’en pensent pas moins.
17 juillet 2004. – De Casamayor 7, cette intuition prophétique
citée par F[rédéric] O[cqueteau] (dans chapitre lecture commis-
saires) 8 : « Tout homme qui voudrait réformer la police devrait
s’y prendre de l’intérieur, car il ne peut trouver aucune prise au
dehors », p. 61 (Le Bras séculier, justice et police, Seuil, 1960).
Même source, citation de M. Aydalot 9, en exergue de Ber-
trand des Saussaies 10 : « L’analyse sans complaisance est plus
honnête pour l’esprit et plus efficace pour l’institution que les
affirmations d’autosatisfaction les plus éloquentes ou du moins
les plus véhémentes. Plus honnête. Plus efficace. Plus ingrate
aussi. »
7 septembre 2004. – Montesquieu, Lettres persanes, p. 124 :
« On remarque en France que dès qu’un homme entre dans une
compagnie, il prend d’abord ce qu’on appelle l’esprit du
corps. »
13 septembre 2004. – Contrôle de la police, encore une fois.
On donne à la police des missions indécises, des ordres incer-
tains, des consignes contradictoires, et ensuite on se lamente sur

6. Allusion à un papier de commande paru dans le journal de Barcelone, « El adver-


sario y el enemigo », La Vanguardia, 14 avril 2002, p. 28-29.
7. Louis Casamayor, magistrat (1913-1988).
8. Rapport alors en préparation : Frédéric OCQUETEAU, « L’identité professionnelle
d’un corps en mutation : les commissaires de police », CERSA/INHES, Paris, 2005.
9. Maurice Aydalot, premier président de la Cour de cassation en 1972.
10. Bertrand DES SAUSSAIES (pseudonyme du préfet Didier Cultiaux), La Machine
policière, Seuil, Paris, 1972, p. 3.

148
notes de l’année 2004

le fait qu’elle soit incontrôlable… Il faut réviser l’ordre des


choses : donner à la police des missions contrôlables, et le pro-
blème est réglé (incorporer dans le dessin de la mission ses cri-
tères d’appréciation).
21 septembre 2004. – Déni de savoir (projet d’article pour
J.-P. Brodeur). La « résistance délibérée au projet de
connaître », dont témoigne l’action policière (J.-P. B., Les
Visages de la police, p. 19) a trois conséquences distinctes :
— une résistance tenace à l’investigation profane, à la
recherche externe, et donc le caractère toujours parcellaire du
savoir disponible (ce qui justifie qu’il soit dénié par les poli-
ciers, cf. point suivant) ;
— le caractère inévitablement polémique des savoirs pro-
duits sur la police (aussi bien internes – cf. les mémoires –
qu’externes, d’ailleurs). Doublement polémiques : 1. en ce
qu’ils mettent en question les stéréotypes professionnels (par
exemple sur la dangerosité et/ou la pénibilité du métier, mais
beaucoup plus profondément sur tout ce qui établit l’auto-
nomie policière versus sa supposée dépendance…), 2. en ce
qu’ils sont l’objet d’appréciations conflictuelles de la part des
agents : depuis le « on sait cela de toute éternité, le chercheur
ne nous apprend rien » jusqu’au « mensonges éhontés et
contre-information » ;
— l’occultation des vrais savoirs et compétences profession-
nelles. Comme le corps refuse tout ce qui pourrait objectiver le
travail policier, il se garde comme la peste d’en recueillir, tester,
valider les savoirs empiriques, qui restent de ce fait impli-
cites, méconnus, non transmissibles. Le paradoxe est ici à son
comble, qui réclame tous les attributs d’une profession (auto-
nome) en refusant d’en constituer le socle : un corpus de savoirs
(outils, savoir-faire, modes opératoires, etc.). Là est la clé du
contrôle que le corps tient à conserver sur la formation, initiale
et permanente : il s’agit de s’assurer, au cœur du dispositif, que
le savoir policier restera matière à transmission informelle, outil
de pouvoir et de contrôle des anciens sur les nouveaux, garantie
contre toute intrusion, qu’il s’agisse de celle des préfets ou des
procureurs aussi bien que celle de la presse et du public…
3 octobre 2004. – Appliquée à la lutte contre les feux de
forêt, la logique policière de lutte contre les délinquances se
limiterait à multiplier le nombre, le poids et la vitesse des Cana-
dairs, alors que la lutte contre l’incendie va de la surveillance

149
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

(éducation des promeneurs) à la veille météo (vent, hygromé-


trie…), en passant par toutes les mesures de gestion de la forêt.
6 octobre 2004. – Compte rendu de la recherche Bailleau,
Faget et alii sur « les experts municipaux de la sécurité » 11.
Un tableau intéressant des représentations croisées entre ces
experts, les policiers, les travailleurs sociaux.
— Des policiers vis-à-vis de ces « experts », quatre cri-
tères : ils ne connaissent pas la délinquance (i.e. ne maîtrisent
pas la procédure pénale) ; à la différence des élus, ils ont la
capacité de « dépolitiser » les problèmes ; et de mise en lien
(contacts) ; mais il faut qu’ils « connaissent leurs limites »
(phobie de l’empiétement).
— Par rapport aux travailleurs sociaux : des chargés de mis-
sion sur les travailleurs sociaux : refus de traiter les situations
d’urgence ; repliés sur eux-mêmes (bunkérisés).
— Des travailleurs sociaux vis-à-vis des experts : inféodés
aux politiques ; manque de compétences.
Il est typique que la relation policiers/experts soit posée par
les policiers en termes de compétences, et celle avec les travail-
leurs sociaux en termes de représentations… C’est l’autre, poli-
cier ou travailleur social, qui définit l’arène…
7 octobre 2004. – Grande pub ce jour sur un article du Figaro :
« Quand les forces de l’ordre ouvrent le feu » qui fait état de
« statistiques discrètes » et autres « données confidentielles » sur
l’usage des armes à feu par policiers et gendarmes. Cette publi-
cité ne fait que mettre en évidence le contraste entre les pays
anglo-saxons, où des données infiniment plus précises et
détaillées sont disponibles pour tous, et le « secret » qui entoure
ce sujet, comme bien d’autres en France. Le cas est exemplaire en
ce qu’il témoigne d’un rapport au savoir très particulier. Hormis
une étude de l’IGS (?), ce sujet, pourtant hypersensible, ne fait
apparemment l’objet d’aucune étude systématique et suivie dans
les services. C’est un bon indicateur du niveau de « profession-
nalisme » de la police française… (On s’étonne moins ensuite des
cris de paon que soulève dans ce métier la prétention des cher-
cheurs à y aller voir : opaque à elle-même, incapable d’objec-
tiver ses pratiques, inapte à formaliser les qualifications et

11. Francis BAILLEAU, Jacques FAGET et alii, « Les experts municipaux de la sécurité.
Origine, place et rôle dans la production locale de sécurité », rapport INHES, mai 2004.
D. M. était présent à la séance de restitution publique de cette recherche, organisée en
octobre.

150
notes de l’année 2004

compétences requises par ses missions, la « profession » ne sup-


porte pas l’idée qu’on aille y voir à sa place…)
Dans le même ordre d’idée, pointer dans F. Nouvel 12 les
extraits d’entretiens de J.-M. Roulet 13, notamment, faisant état
de l’exaspération de(s) policiers devant les « critiques » dont ils
étaient l’objet par l’IHESI et ses chercheurs… Pour la droite
policière, l’Institut était bien le lieu où les policiers étaient mis
en question…
7 octobre 2004. – Au ministère de l’Intérieur, tout va tou-
jours très bien, sauf quand il faut justifier qu’on change tout.
Ainsi lors de la création du secrétariat général : qu’apprend-on
au détour du rapport 2003 (La Documentation française, 2004,
p. 60), quand il s’agit de justifier cette innovation ? « Les direc-
tions de soutien […] souffrent de plusieurs handicaps : struc-
tures redondantes d’une direction à l’autre, adéquation
insuffisante entre les demandes prioritaires de chaque direc-
tion et les moyens humains et financiers disponibles, absence
de stratégie unique dans le débat interministériel, manque de
vision prospective capable d’orienter l’adaptation du ministère
aux évolutions de la société, […] cette analyse a conduit le
ministre à décider la création d’un secrétariat général. » Bref,
gaspillage, inefficacité, contradictions, et courte vue… mais
tout allait pour le mieux…
21 octobre 2004. – Figaro du jour, article J.-M. Leclerc :
« Aggravation des violences urbaines en 2003 » (d’après une
« note confidentielle RG de février 2004 ») ; suivent quelques
chiffres alarmants, dont celui de « 35 morts imputables aux vio-
lences urbaines en 2003 ». C’est toute la limite des triomphes
statistiques de Sarkozy : dans les quartiers, les plaintes enregis-
trées ont peut-être baissé, mais la situation a continué à se
détériorer…
25 octobre 2004. – D’un manuscrit de F[rédéric] O[cque-
teau] : « Rendre des comptes par les trois E (économie, effi-
cience, efficacité) est devenu le vecteur et le maître mot de la
marche du monde 14. »

12. Allusion à l’auteur d’un mémoire de sociologie politique, sous la direction de


J. Commaille, Florent Nouvel, venu l’interroger au CERSA, et à qui D. M. donna accès
à ses archives : « Les organismes intermédiaires de recherche : l’IHESI », 2004. Réfé-
rence citée dans un article de D. M. écrit avec F. Ocqueteau, « Insupportable et indis-
pensable, la recherche au ministère de l’Intérieur » [101].
13. Éphémère deuxième directeur de l’IHESI (1994-1995).
14. Frédéric OCQUETEAU, Polices entre État et marché, Presses de Science Po, Paris,
2004.

151
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

29 novembre 2004. – Article du Monde en date du


2 novembre 2004 : Mesrine a été tué le 2 novembre 1979, sa
mère et sa fille portent plainte contre X. pour « assassinat ».
Le 14 octobre 2004, soit un quart de siècle après les faits, le
dixième juge d’instruction chargé du dossier prononce un non-
lieu, « estimant que les policiers avaient agi en état de légi-
time défense ». À sa façon, il est quand même plus courageux
(ou plus cynique) que ses neuf prédécesseurs, qui se sont bien
gardés de toucher à la patate chaude…
6 décembre 2004. – On a trouvé la pierre philosophale ! Sur
le site Claris, où ses ouvrages font l’objet d’élogieuses recen-
sions, un dénommé Manuel Boucher s’exprime « à propos du
livre de J. Donzelot […], Faire société 15 ». Au regard de
« l’enthousiasme de l’équipe de J. D. pour le “modèle civique”
américain », il ne manque pas de noter que « ce modèle qui
[…] valorise la constitution de groupes de “vigilants” et la
dénonciation de personnes présumées déviantes, anormales ou
délinquantes […] laisse un goût amer : celui de la période non
glorieuse de la “collaboration” sous le régime de Vichy ».
Alternative ? « La logique de participation que nous préco-
nisons ne peut donc être définie que par la coopération de forces
institutionnelles et politiques (venues d’en haut) avec celles des
organisations sociales (venues d’en bas) engagées dans un
espace public dialogique conflictuel et néanmoins respectueux
des particularités de chacun. » On a ici les deux traits fonda-
teurs du discours gauchiste négationniste sur la sécurité : la
dénonciation (de la dénonciation) avec le rappel absurde à
Vichy, et l’utopie imbécile, car, comme le suggère la phrase
précédente, la question non seulement serait réglée, mais elle
ne se poserait pas ! : « L’ensemble de ces forces étant motivé
par un objectif commun : “mieux vivre ensemble, égaux et dif-
férents” (renvoi à A. Touraine) au sein d’une communauté
d’interconnaissance mais ouverte sur le monde »…
8 décembre 2004. – Non seulement les anglophones ne lisent
jamais le français et ignorent donc superbement toute publica-
tion en sciences sociales qui n’est pas traduite, mais même
lorsqu’un concours exceptionnel de circonstances leur met sous
le nez des données francophones qu’il leur est impossible de
prétendre méconnaître, ils les ignorent superbement. C’est le

15. Jacques DONZELOT, Catherine MÉVEL, Anne WYVEKENS, Faire société, Seuil,
Paris, 2003.

152
notes de l’année 2004

cas par exemple de Waddington, qui ayant participé à un débat


sur la supposée « militarisation » de la police dans Déviance
et Société (nº 4, 1992), s’est attiré dans le même numéro des
répliques précises 16, et se garde bien, dix ans plus tard, dans un
papier où il ne manque pas de référencer sept textes de sa part
sur le même sujet, d’évoquer celui-là, qui mettrait sur la piste
d’une discussion où il n’a pas eu le dernier mot… « Ignorance
sélective »…
8 décembre 2004. – Villepin à J.-P. Proust, le 6 décembre
2004, à l’occasion de l’installation de son successeur à la tête
de la PP : « Vous avez remis les policiers sur le terrain » (site
Internet du ministère de l’Intérieur : Le ministre ? Interven-
tions). Où l’on apprend qu’ils l’avaient quitté… Dans la foulée :
« Vous avez modernisé la PP. Vous en avez fait une institution
dynamique et à la pointe de toutes les technologies… » Elle ne
l’était donc pas ?
9 décembre 2004. – Pour neutraliser le discours non policier
sur la police, le plus simple est de plaider que l’auteur, qui n’a
fait que passer, n’a qu’une vue très superficielle des choses, et,
pour dire bref, n’y connaît rien. Quand on a affaire à un vieux
crabe qui s’y intéresse depuis plus de vingt ans, c’est plus dif-
ficile, mais on peut renverser l’argument qui devient : « Ce sont
des vieilles histoires, qui datent des années 1980, depuis tout
a changé, et il n’y a que Monjardet pour nous ressortir ces vieil-
leries, c’est plus du tout comme cela aujourd’hui… » Ergo, que
votre information soit récente ou de longue date, elle n’est
jamais pertinente (par contre, celle du commissaire qui n’a pas
mis les pieds sur le terrain ni accompagné une patrouille depuis
vingt-cinq ans reste valide quoi qu’il arrive, et même s’il est à
la retraite depuis quinze ans et fricote dans la sécurité privée ou
la politique).
21 décembre 2004. – D’un article de Dominique Barella
(président de l’Union syndicale des magistrats) : « Inceste,
insultes sexistes, insultes racistes, caravanes sur les terrains
privés, réunions agressives dans les halls d’immeuble, racolage
passif, récidive : chaque fois qu’un problème, toujours réel, se
pose à la société française, la loi tombe, comme si l’eau froide
pouvait soigner la maladie. Seule la fièvre baisse. L’État signe
ainsi son impuissance budgétaire, son impuissance à organiser,

16. Allusion à la réplique de D. M., « Quelques conditions d’un professionnalisme


discipliné », Déviance et Société, XVI, 4, 1992, p. 399-405.

153
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

son impuissance tout court […] Annoncer toutes les semaines


une loi miracle qui au mieux est inutile ou au pire n’est pas
financée constitue une fuite en avant d’élus affolés par leur
propre impuissance. » Cf. « Diafoirus au Parlement », Le
Monde, 18 décembre 2004.
21 décembre 2004. – Qu’est-ce qui fait sauter un flic, un
préfet, suite… : « Les budgets n’ont pas été tenus depuis vingt
ou trente ans et les patrons de la SNCF n’ont pas sauté pour
autant. En revanche, ils ont pu être virés après des accidents
de train ou des grèves générales. Ce sont là les priorités non
écrites de la SNCF. » Citation de G. Pépy (DG en 2004) extraite
du livre : N. Beau, N. Dequay et M. Fressoz : SNCF, La
machine infernale, Éd. du Cherche-Midi, 2004, recension dans
Le Monde du 27 mars 2004, p. 18 (livre également documenté
sur la corruption à la SNCF).
22 décembre 2004. – Il en est de la haine du flic comme de
l’homophobie : si vous n’êtes pas pour (la police, l’homosexua-
lité, les épinards…), c’est que vous êtes contre.
27 décembre 2004. – Dans la page « Rebonds » de Libéra-
tion du 24 décembre 2004, M. Gilles Dal, docteur en histoire,
nous offre une nouvelle version du « c’était bien pire avant ».
Sous le titre « La paranoïa d’une société obsédée par la vio-
lence », il nous assure, à nouveau, et vingt ans après
J.-C. Chesnais 17 qu’« une mise en perspective historique
dément le diagnostic d’une aggravation de l’insécurité ».
L’argument est imparable, mais on en conclut quoi ? C’est
exactement le même raisonnement que les flics qui relativisent
les bavures policières en excipant de la pédophilie chez les ins-
tituteurs ; ou de ma mère m’obligeant à manger des épinards au
motif que les petits Chinois meurent de faim… Cela n’a jamais
ni convaincu ni consolé personne…

17. Allusion à Jean-Claude CHESNAIS, Histoire de la violence en Occident de 1800 à


nos jours, Robert Laffont, Paris, 1981.
7

Notes de l’année 2005

19 janvier 2005. – Comme le notent dans un « Rebond » de


Libération du jour D. Taddei et G. Wasserman : toute démarche
« descendante » est inévitablement condescendante… et le plus
souvent con-descendante.
19 janvier 2005. – Sur efficacité et efficience, encadré d’un
article de J. Mulkers (biblionet) : deux journalistes se promè-
nent dans la rue et assistent à l’arrestation d’un voleur à l’éta-
lage. Maîtrisé par un policier, il restitue les objets volés au
commerçant, puis est embarqué vers le commissariat. Le lende-
main les deux journalistes font paraître dans leurs journaux res-
pectifs un article sur ce « fait-divers ». Le premier écrit un
papier très louangeur sur ce policier très attentif et la rapidité de
l’intervention. Le second écrit dans son papier qu’il y a un poi-
gnant contraste entre l’activité de la police sur le vol à l’étalage
de biens de faible valeur et le travail d’enquête que (ne) fait
(pas) la police sur les millions d’euros qui sont chaque année
volés à la société par la fraude fiscale, qui aggrave l’inégalité
sociale…
25 janvier 2005. – D’après Wadman (thèse, 1998, citée par
Maguire-Uchida n. 4 p. 542 1), tous les grands corps de police
municipaux ont trois points identiques : hierarchical rank struc-
tures ; divisions for patrol, investigation and administration ; a

1. R. C. WADMAN, « Organizing for the prevention of crime », Ph D. diss., Idaho


State University, 1998. Cité par E. R. Maguire et C. D. Uchida, « Measurement and
explanation in the comparative study of American police organizations », Criminal Jus-
tice, 4, 2000, p. 491-557.

155
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

disproportionate share of their resources devoted to motorized


patrol.
Le premier est trivial, mais les deux autres sont notables,
distinction gendarmerie/enquête, et dominance de la patrouille
motorisée.
4 février 2005. – Dans Le Figaro du 27 janvier, Leclerc met
les pieds dans le plat, en titrant que, si on en croit les mains
courantes informatisées, les policiers travaillent 27 heures par
semaine. Grand tapage dans la corporation, qui dénonce ces
manipulations, le meilleur dans le genre est J. Masanet (secré-
taire général de l’UNSA [Union nationale des syndicats auto-
nomes]) qui « oppose à cette enquête les résultats en
progression de la lutte contre la criminalité et les cinq policiers
tués et quelque 10 000 blessés en service en 2004 » – AFP sur
Internet.
24 février 2005. – De Libération du jour, un article qui
pointe directement la complicité des magistrats dans des cas
patents de bavures policières. Un gendarme avoue avoir menti
au juge dans une affaire : leur tir (dix-sept balles) a tué un
jeune, mais le juge impavide conclut que « ce mensonge avéré
et reconnu n’a été d’aucune influence sur le déroulement des
faits… », où le magistrat ajoute à son tour un gros mensonge,
dans le but évident de ne pas se mettre les gendarmes à dos…
28 février 2005. – L’IACP [International Association of
Police Chiefs] a réuni en 2003 une table ronde entre cher-
cheurs et policiers qui a conduit à finaliser en août 2004 un
ensemble de recommandations pour « improving partnerships
between law enforcement leaders and university based resear-
chers » (stocké dans biblionet). On notera pour mémoire que
le SCHFPN est membre de l’IAPC et s’en vante…. Le contraste
avec la vigoureuse résistance qu’opposent à la recherche les
flics français s’explique, en résumant plus nettement mon
papier « gibier de recherche » par :
— l’étatisation, sous deux aspects : pas d’interlocuteur local
qui puisse questionner la police, et par le fait que l’État français
« régalien » à la puissance p n’accepte pas de se mettre en
question ;
— le système des entrées directes qui met des jeunes sans
aucune expérience policière en position de commandement sur
des professionnels compétents, ce qui les conduit 1. à se
construire leur compétence sur un supposé leadership indépendant
de la qualification opérationnelle, 2. à dénier les compétences

156
notes de l’année 2005

proprement policières de leurs subordonnés, 3. à redouter que


de niais chercheurs viennent mettre le doigt sur ce déficit de
professionnalisme…
À l’appui de cette interprétation, on notera que les commis-
saires que j’ai vu commander réellement sur le terrain avaient
un passé spécifique, cf. M., ancien inspecteur (et fort soucieux
de le cacher…).
4 mars 2005. – Réactivité politicienne : dans un article de La
Presse (Montréal) du même jour, récit d’un événement survenu
la veille : « Quatre membres de la GRC [Gendarmerie royale du
Canada] ont été tués en Alberta, jeudi [3 mars 2005], au cours
d’une enquête menée sur des activités de culture de marijuana.
Il s’agit de la pire affaire impliquant la mort de policiers à être
survenue au Canada depuis 120 ans. ([…] les quatre policiers
se sont rendus dans une ferme dont le propriétaire cultivait de la
marijuana, on a retrouvé leurs cadavres et celui du suspect
[…].) Cette affaire a provoqué des ondes de choc à travers le
pays. La ministre fédérale de la Sécurité publique, Ann
McLellan, a sans tarder donné une conférence de presse afin
de faire savoir qu’elle allait envisager l’adoption de peines plus
sévères pour les criminels faisant pousser de la marijuana… »
9 mars 2005. – De l’édito de Michel Sarrazin 2, L’Heure
juste, vol. 11, nº 1, 28 janvier 2004 : « Dans l’esprit de la popu-
lation, comme dans le mien, chaque policier, chaque employé
du SPVM [Service de police de la Ville de Montréal] doit
démontrer honnêteté, loyauté, intégrité et transparence. C’est
le prix à payer pour préserver la crédibilité et la légitimité de
notre organisation. » On imagine des propos semblables tenus
en France devant les troupes…
10 mars 2005. – Sur l’incapacité d’un service policier de
comprendre la distinction entre information et propagande, voir
le communiqué du jour de la PP, qui établit que la délin-
quance à Paris a augmenté en février 2005 de 0,1 % par rapport
à février 2004, puis dresse la liste de tous les postes qui ont
baissé, et n’en mentionne aucun de ceux qui ont (nécessaire-
ment) augmenté…
14 mars 2005. – Une bonne image de Sarrazin (Intersection,
24, août 2003, p. 5) sur la réticence des policiers vis-à-vis de
la police communautaire : « Comme un chasseur à qui on

2. Directeur du SPVM à cette époque.

157
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

demanderait de devenir garde-chasse, sans l’avoir sensibilisé à


la préservation de la faune. »
15 mars 2005. – D’un entretien avec GAP [un policier non
identifié] à Montréal : « Les policiers utilisent leur autonomie
pour ne pas prendre d’initiative » (« On ne t’a pas sonné, mêle
toi de tes affaires, gare tes fesses… On n’est pas là pour
changer la société… »).
21 mars 2005. – De D. Peyrat, En manque de civilité, Tex-
tuel, coll. « La Dispute », Paris, 2005 :
— P. 115 : « Face à la délinquance, toutes sortes de guer-
riers… insistent sur la puissance. Les angéliques, eux, insis-
tent sur le sens. […] Faire reculer l’insécurité, nécessite de lui
opposer une puissance et du sens. Pour qu’il y ait une puis-
sance, il faut qu’il y ait des agencements de sécurité, et parmi
ceux-ci des dispositifs de répression : en face de la force, une
contre-force qui empêche. » Noter cette idée de la police-force
comme contre-force (qui empêche).
— P. 166, les cinq critères de qualité d’un « bon » système
pénal (efficace, respectueux, éducatif, accueillant aux victimes,
lisible).
25 mars 2005. – Les Intouchables. Grandeur et décadence
d’une caste : l’inspection des finances, de Ghislaine Otten-
heimer, Albin Michel, 2004.
— P. 41 (ENA… petit concours, etc.) : « Ce type de pra-
tique entretient la mentalité de premier de classe. C’est totale-
ment immature, […] le classement finit, chez certains, par
tourner à l’obsession. Un jour, j’ai vu Renaud de La Genière,
qui était alors gouverneur de la Banque de France, rappeler son
rang de sortie ! C’était pathétique. »
— P. 43 : « À l’arrivée, l’inspection forme un corps très
soudé, voire clanique. Une fraternité d’hommes… qui, très
jeunes, sur le terrain, ont été initiés à l’exercice du pouvoir et
de l’autorité, sans subir la tutelle d’une hiérarchie. D’où cette
incapacité à rendre compte, à partager. »
— P. 69 : « L’inspection est un corps de conseil, pas de
management. »
— P. 70 : « À l’ENA, on n’emmagasine pas des connais-
sances, on apprend à ordonner des idées, à bâtir des théories sur
papier. À modeler la réalité, pas à la maîtriser. On travaille uni-
quement sur l’intelligence théorique. »
La défausse, à propos du pantouflage et de cas très dou-
teux, l’auteur note : « À chaque fois que j’évoquais un dossier

158
notes de l’année 2005

douteux, ils me répondaient : “Vous feriez mieux d’enquêter


dans les collectivités locales.” » (p. 176).
25 mars 2005. – Villepin découvre le partenariat !…. Intro-
duction du séminaire « 25 quartiers 3 » (site du ministère de
l’Intérieur, 24 mars 2005) : « Engagement pour une méthode
nouvelle : le partenariat entre tous les acteurs locaux : les repré-
sentants de l’État, les élus, les professionnels de terrain, les
citoyens. » Conclusion du même : « L’expérience que nous
tirons du plan pilote, dont le succès nous montre que la clé c’est
le partenariat sur le terrain » !
11 avril 2005. – Rapport Marc Le Fur (Assemblée natio-
nale, loi de finances 2005) : « Des progrès de productivité sont
possibles : selon les informations recueillies par votre rappor-
teur spécial, deux cents fonctionnaires actifs sont affectés en
permanence aux foyers bars des CRS » (p. 21). Même source,
p. 46 : en 2003, 1 265 gardiens de la paix ont pris leur retraite
à l’échéance normale, et 3 074 ont pris une retraite anticipée,
l’âge moyen de ces derniers était de 51 ans et 4 mois… pour
une espérance de vie de 80 ans, ils auront été en retraite sensi-
blement aussi longtemps qu’en activité.
12 mai 2005. – À propos de l’article de J.-M. Leclerc dans le
Figaro du jour : « La police sanctionnée par la justice pour
son inefficacité » (des parfumeurs dont le magasin, situé à
150 mètres du commissariat de Vitry-le-François, et relié par
alarme à ce commissariat, a été cambriolé treize fois en douze
ans, sans que les policiers ne se déplacent…).
Les policiers excipent pour justifier de ne pas faire (ceci ou
cela) : du poids de l’urgence ; des charges indues ; du manque
de moyens juridiques (pas d’incrimination). En conséquence, on
a vu dans tous les services de police, et notamment français,
depuis trente ans : de constants transferts de charges de la police
vers… (objets trouvés, accidents de la route, papiers d’iden-
tité, transfert des détenus, gardes hospitalières, etc.) ; la « réin-
génierie des appels », qui a notablement diminué la charge des
appels d’urgence ; une extension continue des pouvoirs de
police et des incriminations (halls d’immeubles, graffitis, inci-
vilités en tous genres…) sans que jamais les décharges en

3. En avril 2004 le gouvernement engage un plan national d’action pour la sécurité


et la prévention de la délinquance en faveur de 25 quartiers « sensibles », dit « Plan
25 quartiers », que le ministre explique à l’INHES au cours d’un séminaire auquel
assiste D. M.

159
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

question se soient traduites par un investissement réel de la


police sur le champ que ces charges leur empêchaient de
labourer. Une part notable du temps ainsi gagné a été tout sim-
plement consacrée à la réduction du temps de travail des poli-
ciers (voir l’article du préfet G. Fougier), l’autre part, encore
très conséquente, est dévolue aux activités sociales tradition-
nelles dans le commissariat (café, tarot, pots divers…) et à
l’accentuation des tâches que les policiers considèrent comme
leur cœur de métier. On ne peut citer aucun cas significatif
où le mécanisme managérial supposé ait fonctionné : « Puisque
vous n’avez pas le temps d’accomplir la tâche T, et pour que
vous puissiez désormais la prendre en charge, je vous délivre de
la tâche T’. » Le manque de temps (de moyens, de pouvoirs)
n’est jamais la raison de l’abstention policière, ce n’en est que
le prétexte. La raison est ailleurs : la tâche en question n’est pas
accomplie parce que (pour mille et une raisons), elle n’est pas
considérée par les policiers comme faisant partie de leur emploi
légitime, comme appartenant au périmètre des responsabilités
qu’ils autodéfinissent.
26 mai 2005. – Bonne définition de l’éthique dans le Rap-
port 2004 du SPVM, p. 8 : « Pour le SPVM, l’éthique est un
instrument utile d’analyse et de prise de décisions sur lequel
l’ensemble de son personnel peut appuyer son jugement afin de
poser le bon geste, au bon moment, de la bonne manière et pour
la bonne raison. »
27 mai 2005. – Bon inventaire des modalités de trucage sta-
tistique dans des services de police soumis à une obligation
de résultats chez Gilles Favarel-Garrigues, « La bureaucratie
policière et la chute du régime soviétique », Sociétés contem-
poraines, nº 57, 2005, p. 63-81. Par exemple, inventer des cou-
pables fictifs, déclarés en fuite = augmenter le chiffre de la
case élucidation, avec pour conséquence : démoraliser les
cadres, ce qui engendrait une atmosphère de mensonge, empê-
chait de connaître la réalité criminelle. De surcroît, G. F.-G.
montre aussi très bien comment le développement d’« une acti-
vité policière éminemment formelle augment[ait] du coup la
marge d’autonomie des subordonnés » (p. 78).
14 juin 2005. – Yves Pourcher, dans « Votez tous pour
moi ! » Les campagnes électorales de Jacques Blanc en Lan-
guedoc-Roussillon (1986-2004), Presses de Sciences Po, 2004,
cite Paul Veyne (Le Quotidien et l’Intéressant, entretiens avec
C. Darbo-Peschanski, Les Belles Lettres, Paris, 1995, p. 108)

160
notes de l’année 2005

reprenant John Keegan 4 : « Il est plus fructueux d’étudier les


guerriers que la nature de la guerre. » Ce que Pourcher applique
aux hommes politiques/la politique, il est évident que cela
s’applique parfaitement aux policiers/nature de la police… Du
même : l’élection est un 1 000 mètres, ce n’est pas les cinq ans
de la durée du mandat : discontinuité absolue entre la très brève
séquence électorale et le long mandat, et de la même façon, dis-
continuité complète entre les promesses au bistrot de Saint-
Chely et la pratique à l’hôtel du département, de la région, au
Palais-Bourbon…
11 juillet 2005. – On note que N. Sarkozy, qui n’a pas réussi
en trois ans à élaborer son « grand projet de loi sur la préven-
tion de la délinquance », n’a que le mot de prévention à la
bouche quand il s’agit de terrorisme… (Cf. son intervention sur
France 2 le 7 juillet.)
11 juillet 2005. – Municipalisation ? La municipalisation de
la police urbaine serait impensable puisqu’elle permettrait à un
maire ripoux ou fasciste d’être infiniment plus nocif – dans une
poignée de villes (sur 500). Par contre, il ne gêne personne
que toutes les polices de ces 500 villes, et de surcroît toutes
les autres branches des polices françaises (RG, DST, PJ, CRS,
PAF, etc.), soient confiées à deux reprises à un ministre qui, les
deux fois, va utiliser des services de police pour soustraire un
criminel en fuite à la justice, puis pour monter, contre un magis-
trat trop curieux, une provocation. De même qu’il paraît dans
l’ordre normal des choses que toutes les polices de la ville capi-
tale aient été confiées sans partage pendant dix ans à un Papon.
On se demande bien de quelles plus grandes turpitudes des
polices municipalisées pourraient se targuer…
21 septembre 2005. – Dans Antoinette C., sur la violence
carcérale (p. 259) 5, très bon passage sur la difficulté de sanc-
tionner les surveillants par les directions locales (désavouées
ensuite par les échelons régionaux et centraux), à reprendre
pour la police : il ne suffit pas de constater que la hiérarchie
couvre, ferme les yeux ou cède, il faut expliquer pourquoi, et ce
n’est ni solidarité instinctive ni faiblesse congénitale, mais un
système d’action très largement grippé. + la continuité, comme

4. Célèbre historien militaire britannique contemporain.


5. Antoinette CHAUVENET et alii, « La violence carcérale », rapport pour le GIP Jus-
tice, 2005.

161
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

dans la police, entre la relation hiérarchie/exécutants et


exécutants/population.
21 septembre 2005. – Un des obstacles majeurs à la profes-
sionnalisation des policiers est dans l’absence radicale de lieu,
instance, temps de réflexivité collective sur l’action (versus les
réunions de synthèse des travailleurs sociaux ou celles des inter-
venants en prison…). Et ce qui aurait pu les générer, soit la
construction des contenus de formation, n’a pas joué ce rôle.
22 septembre 2005. – Dans sa recherche sur « policiers et
travailleurs sociaux », Antoine Véretout 6 apporte cette notation
essentielle : le conflit passe maintenant au sein de chacun des
corps, entre ceux qui privilégient une logique de territoire (paci-
fier le quartier) et ceux qui s’en tiennent à une logique d’acteur
individuel : appréhender le délinquant ou accompagner le jeune
Untel. À noter que l’accent exclusif sur les statistiques d’acti-
vité policière met hors jeu les premiers, et contribue donc à exa-
cerber les déviances locales…
23 septembre 2005. – Retour aux sources : bien loin d’être
une « révolution » (et surtout pas « culturelle »), la police de
proximité était essentiellement un retour aux sources. Ceux qui
devaient la mettre en place étaient trop incultes pour rappeler
que les fondamentaux du métier policier ne consistent pas à
« sauter le grand criminel » ou à raffiner l’expertise de la police
scientifique, mais bien à assurer la tranquillité publique dans
les rues et sur les places… Ce que les cadres policiers
d’aujourd’hui s’efforcent avec énergie, constance et quelque
succès, de faire oublier à leurs subordonnés et au public.
28 septembre 2005. – Dans son discours du 27 septembre
2005 aux policiers et gendarmes, N. Sarkozy les appelle à trois
reprises à « faire preuve dans leurs relations avec l’usager d’un
juste discernement sans lequel il ne peut y avoir adhésion
durable ». On ne dira plus que l’autonomie dans le travail est
une invention malveillante de sociologue, j’espère…
29 septembre 2005. – L’illusion policière : conviction large-
ment répandue au sein de la profession policière selon laquelle
l’action répressive, et l’action répressive seule – comprise
comme prérogative régalienne exclusive –, est efficace à l’égard
de la criminalité, et peut même conduire, si on la dote des
moyens suffisants, à éradiquer celle-ci. (On définirait de la

6. Voir par exemple « Le travail social au prisme du regard des forces de l’ordre »,
Cahiers de la sécurité, 59, 2005, p. 207-233.

162
notes de l’année 2005

même façon une illusion sociologique : croyance en la nécessité


et à l’efficacité du savoir sur le social pour agir sur celui-ci…
et bien d’autres : illusion médicale, illusion pédagogique, etc.)
10 octobre 2005. – Outrage = incompétence (in Th. Oblet,
J.-M. Renouard, L. Aubert, J. Kuhr, A. Villechaise-Dupont,
« Offre publique de sécurité et polarisation sociale de l’urbain,
l’exemple de l’agglomération bordelaise », LAPSAC-CESDIP,
septembre 2005, p. 110) : « Ainsi les outrages à agent, au-delà
d’une certaine fréquence, informeraient plus sur l’agent que sur
le territoire où celui-ci exerce : “Il y en a, il faut que cela parte
en ‘live’, que ça parte en bagarre. Je ne sais pas si c’est de la
haine ou quoi, je ne sais pas. Si vous avez une étude à faire,
vous prenez les collègues un par un et vous regardez ceux qui
ont des outrages. Ça peut arriver, mais le mec qui en a trois ou
quatre par an, là, c’est le collègue qui va pas. Il y a un pro-
blème, un problème du collègue.” »
19 octobre 2005. – « Révol-cult. suite ». Dans un compte
rendu de N. Ashkanasy, C. Wilderom et al. (éds), The Hand-
book of Organizational Culture and Climate, Sage, 2000, il est
fait allusion au chapitre de Keith Markus qui « explores a
powerful idea : that the real role of culture is not to create
change amidst stability but to create stability amidst change »
(ASQ [Administration Science Quarterly], mars 2003, p. 122).
Juste…
28 octobre 2005. – Crime (selon Cusson) et police. Cusson
(in La Délinquance, une vie choisie, Hurtubise, Montréal, 2005)
définit : « L’action criminelle se caractérise par le recours à la
violence ou à la tromperie pour passer outre au consentement
d’autrui et lui causer un préjudice injuste » (p. 36). Si on le
suit, la compulsion policière à se centrer sur (contre) le crime
serait lutte pour sanctionner violence ou tromperie ; abus (de
consentement) ; préjudice (injuste) – ce qui serait louable, si
cette action ne recourait à aucun de ces trois ressorts… Voir du
même une description de la vie festive chez les délinquants, très
similaire à celle des déviants dans la police (DST et PJ) ; dans
l’acte délinquant, le profit est immédiat, le coût incertain et dif-
féré ; dans le travail, la peine est immédiate, le profit différé et
incertain (p. 64 sq.).
8 novembre 2005. – Le paradoxe de Tocqueville. V. Le Goa-
ziou (La Violence, Le Cavalier Bleu, Paris, 2004, p. 5) fait réfé-
rence au « syndrome ou paradoxe de Tocqueville » : plus un
phénomène désagréable est réduit, plus ses manifestations

163
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

résiduelles sont perçues ou vécues comme insupportables. De


retour d’Amérique, T. avait prédit que les inégalités s’atté-
nuant de façon massive, celles qui malgré tout demeureraient
(comme les inégalités naturelles) apparaîtraient de plus en plus
intolérables. Les sociétés selon lui allaient prétendre à une éga-
lité maximale, voire absolue.
24 novembre 2005. – De Edward Conlon (Blue Blood, River-
head, 2004, revue in New York Times, 18 avril 2004) : bien
qu’ils soient investis du pouvoir de recourir à la force mor-
telle, les policiers sont traités (par leur administration) comme
des écoliers, et ceci explique aussi le « blue wall of silence » :
« It’s not so much that cops don’t want to talk, it’s that they can
barely begin to explain. »
27 novembre 2005. – Sur la patrouille pédestre : la hiérar-
chie policière, comme les exécutants, lorsqu’ils sont sommés de
façon un peu énergique de « remettre du bleu dans la rue »,
ne font pas la différence entre patrouille policière (qui a des
objectifs servis par des outils et mesurés par des comptes
rendus) et la déambulation oisive. Elle prescrit donc la première
et obtient la seconde.
28 novembre 2005. – À partir de Christian Mouhanna, thèse,
p. 71 7 : la mobilité individuelle des policiers, et notamment des
chefs de service, produit l’immobilisme de l’institution puisque
nul n’est incité à déployer un effort (changement, réforme) qui
ne produit d’effets significatifs qu’à long terme : dans le long
terme, les policiers sont tous ailleurs…
30 novembre 2005. – Mouhanna, ibid., p. 196, îlotier :
« L’État a de la chance d’avoir des fonctionnaires motivés
comme nous. On fait des contrôles d’identité sans avoir le droit.
Si on appliquait les textes, on ne ferait rien. » Parfait retourne-
ment : on viole le droit pour servir l’État…
6 décembre 2005. – À partir de la thèse de Damien Cassan 8,
une hypothèse : le savoir professionnel policier est laissé en
jachère en France parce que la police y fonctionne sur la fic-
tion d’une autorité hiérarchique – qui permet de laisser croire
que toute la compétence est concentrée dans la hiérarchie. Or ce
n’est – et très partiellement – vrai que dans des cas très précis,

7. « Police et justice face au citoyen : le repli bureaucratique », thèse de doctorat de


l’IEP, mention sociologie, Paris, 2005.
8. « Une comparaison internationale de l’apprentissage et de la socialisation des poli-
ciers en France et en Angleterre : le gardien de la paix et le police constable », thèse
de doctorat de sociologie, université de Lille-I, 2005.

164
notes de l’année 2005

comme celui des CRS. En PJ ou en service général, où l’inver-


sion hiérarchique bat son plein, c’est à la base que les savoir-
faire sont critiques, mais la hiérarchie est incapable de le
reconnaître et donc de les identifier et enseigner, puisque ce
serait reconnaître que son autorité est purement formelle, et non
basée sur une supériorité de savoirs. Il ne peut y avoir supério-
rité du savoir du commissaire sur celui des gardiens de la paix
puisque ces deux espaces de savoir sont entièrement disjoints.
Comme les commissaires prospèrent sur l’hypothèse contraire,
on est constamment dans la fiction. Le recrutement unique dans
les polices anglo-saxonnes interdit que s’y développe un méca-
nisme comparable.
6 décembre 2005. – Loi versus code interne (« cops’ code »
de Elizabeth R. Ianni et Francis A. J. Ianni 9), résumé par
Cassan : « Le quotidien du poste de police procède de compré-
hensions partagées du code plutôt que de règles spécifiques »
(ou droit exogène), p. 417.
7 décembre 2005. – La police est parfois investie de fonc-
tions, rôles et représentations dont elle se passerait bien mais
dont elle ne peut pas se défaire, c’est le cas dans son rapport
avec les « cités ». Dans la mesure où elle est le seul « service
public » à s’y manifester, quand tous les autres ont déserté, elle
incarne du même coup tous les autres et plus généralement le
pouvoir, l’État, le politique, les autres : Français de souche,
détenteurs d’un emploi, fonctionnaires, urbains, etc. Par là, elle
concentre contre elle non seulement le ressentiment déjà consi-
dérable suscité par ses conduites, mais aussi toute la rancœur
envers tous les autres, absents, qu’elle « représente », volens
nolens…
8 décembre 2005. – Dans la note « La sécurité du quotidien
– les propositions du SCHFPN » (non datée, mais probable-
ment fin 2004-début 2005) est faite, p. 14, une distinction utile
« entre la mission de sécurité que doit assurer l’État et les ser-
vices qui concourent à cette mission » (souligné dans le texte).
Le Schtroumpf 10 ajoute que « la police et la gendarmerie ne
constituent qu’une partie des services et des administrations qui
lui apportent leur concours ».

9. « Street cop’s and management cop’s : the two cultures of policing », in


M. MUNCH (éd.), Control in the Police Organization, MIT Press, Cambridge, Mass.,
1983, p. 251-274.
10. Voir note du 3 janvier 2001.

165
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

8 décembre 2005. – Dans L’Express du 10 novembre 2005,


article « Le nº 1 de la violence » : « Les 4 300 fonctionnaires du
93 sont principalement constitués de novices, tout juste sortis de
l’école de police » ; « les deux tiers des effectifs de police du
commissariat de Saint-Denis ont moins de cinq ans d’ancien-
neté », tempête un officier… « Et l’encadrement fait cruelle-
ment défaut : les gradés sont mutés en province ».
15 décembre 2005. – Du séminaire Mouhanna 11, intervention
d’Audrey Freyermuth (Strasbourg) : « La construction partisane
de l’insécurité », ou comment celle-ci devient enjeu électoral.
Le contraste Rennes et Strasbourg n’est pas dans le quantum de
délinquance ou dans la médiatisation des incendies de voitures à
S. à Noël. La différence est dans la politique des élus :
— À Rennes, la municipalité parle d’une seule voix, et
entretient de bonnes relations avec le préfet – tant qu’il s’agit
de Claude Guéant 12 ; de plus, l’insécurité n’est jamais traitée en
tant que telle, elle est toujours abordée par un autre biais, dans
un cadre (école, emploi, urbanisme, logement, etc.) : l’adjoint à
la sécurité est le 12e et chargé de la « solidarité-santé ».
— À Strasbourg, la majorité se déchire, et la dissidence
Petitdemange 13 met en avant l’insécurité.
On peut rapprocher cela du niveau national : polémique Che-
vènement-Guigou, silence de Jospin, mouvement des flics, etc.
versus omniprésence et monopole de Sarkozy.
Dans les deux cas, on a une opposition entre cohérence et
présence de fortes figures tutélaires : la question est « en
charge », et polémiques, émiettement, indécisions, incerti-
tudes. Conclusion : il y a certes une relation entre quantum de
délinquance et sentiment d’insécurité, mais il y a une variable
intermédiaire qui va accentuer ou contenir l’effet de l’insécu-
rité objective : c’est la présence/absence d’une « autorité », ou
figure d’autorité cohérente qui prend en charge la question.
C’est toujours le même constat : la différence n’est pas dans
le quantum de délinquance mais dans l’existence ou non d’une
figure tutélaire qui assure que la question est sérieusement
appréhendée. Quand cette figure manque, se déploient à la fois
le sentiment d’insécurité et le ralliement à celui qui prône la

11. « Politiques locales de sécurité, 2005-2006 », tenu au Centre de sociologie des


organisations (CSO).
12. Préfet d’Ille-et-Vilaine de 2000 à 2002.
13. Allusion à Jean-Claude Petitdemange, dissident du PS, qui ralliera plus tard le
MoDem.

166
notes de l’année 2005

manière forte. On passe de la délinquance au sentiment d’insé-


curité quand on a le sentiment que devant celle-ci on est aban-
donné par ceux qui devraient vous protéger. Quand au contraire
ils réussissent à témoigner de leur vigilance, la peur ne se
déploie pas.
La variable intermédiaire, et en l’occurrence le nœud – poli-
tique – de la question, est la capacité du pouvoir de répondre de
façon crédible à la demande qui lui est adressée. La crédibi-
lité de la réponse ne loge pas dans le caractère plus ou moins
répressif du message, mais dans sa cohérence et sa continuité.
C’est la dissonance, l’hésitation ou le silence qui permettent à
la peur de se déployer.
Dans ce cadre, le rôle de la police est très secondaire, et le
principal repère de son action est également sa cohérence au
regard d’une prise en charge tutélaire beaucoup plus ample de
la tranquillité publique (d’où l’idée de la police de proximité
comme outil des CLS).
[À propos des émeutes de novembre 2005] « […] Ce mou-
vement de révolte n’a pas trouvé une forme politique, telle que
je l’entends, de constitution d’une scène d’interlocution recon-
naissant l’ennemi comme faisant partie de la même commu-
nauté que vous », J. Rancière in Libération du jour.
Sarkozy sociologue. Intervention du jour à la « Cérémonie
en hommage aux policiers, gendarmes et pompiers », Hôtel de
Beauvau : « On a beaucoup parlé de cette crise. Certains, mais
nous les connaissons – ce sont toujours les mêmes –, ont
commencé à chercher des excuses, des justifications [une page
plus loin… :] Je vous ai donné la possibilité de faire votre tra-
vail, et vous l’avez bien fait. La preuve en est puisque la désta-
bilisation des systèmes mafieux a provoqué une réaction de la
part de ceux qui les alimentent et qui imposent leurs règles dans
les quartiers » (site ministère). Où N. S. oppose aux « excuses »
et autres « justifications » de « certains », l’interprétation (auto-
risée) du ministre : « Cette crise […] est la réaction [de ceux
qui alimentent les systèmes mafieux] devant la déstabilisation
de ceux-ci par le travail policier. » Sauf qu’en la présentant
ainsi, il tombe dans le panneau qu’il dénonce : donner un sens
à la « crise ». Dès lors, il s’expose à la même critique que celle
qu’il prodigue à « toujours les mêmes » : où sont ses preuves ?
Qu’est-ce qui fonde cette interprétation ? Que deviennent là-
dedans les deux adolescents électrocutés, et les insultes du
ministre ? N’ont pas existé peut-être ?…
8

Notes de l’année 2006

4 janvier 2006. – Proximité et polices municipales, de Vir-


ginie Malochet (manuscrit article CSI, 2006 1) : « [L’agent] va
vers les autres d’autant plus volontiers qu’il évolue dans un
milieu familier, d’autant moins qu’il se sent confronté à un
milieu étranger, voire menaçant » – voir par la suite l’argumen-
taire opposé (corruption par la proximité…).
4 janvier 2006. – Discernement : de l’intervention de N. Sar-
kozy « lors de la cérémonie du 61e anniversaire de la création
des CRS, le 4 janvier 2006 à Vélizy » : « Être exemplaire, c’est
respecter la déontologie policière […] je serai toujours votre
premier défenseur à chaque fois que vous êtes injustement mis
en cause. Je serai intransigeant avec tous ceux qui s’affranchis-
sent de ces règles. Mais être exemplaire, c’est aussi agir avec
discernement, c’est-à-dire proportionner ses méthodes et ses
moyens à la situation »… (Au passage : « accroissement du
nombre des gradés d’ici à 2012 pour aboutir à un taux d’enca-
drement de 46 % » ! ! !)
5 janvier 2006. – Perle préfectorale. Où l’absence radicale de
pensée et de culture de la prévention, et même de la dissuasion,
conduit l’autorité préfectorale à passer les bornes de l’insanité.
Il s’agit de l’incident du « train Nice-Lyon » du 1er janvier 2, qui
a fait subitement, le 4, les grands titres des médias. Le Figaro

1. Proposition d’article dans la foulée de sa thèse : « Les policiers municipaux, ou les


ambivalences d’une profession », Bordeaux-II, doctorat sociologie.
2. Allusion à l’attaque du train Corail Nice-Lyon dans la nuit du 31 décembre 2005
au 1er janvier 2006.

168
notes de l’année 2006

du 5 janvier, article de Christophe Cornevin et Cyrille Louis,


« Violence du train Nice-Lyon : la grande défausse » : « […]
explique Françoise Souliman, directrice du cabinet du préfet
des Alpes-Maritimes. En outre, il n’aurait servi à rien de mettre
nos policiers à bord de ce train en partance pour le Var, dans
la mesure où ils ne sont pas autorisés à interpeller en dehors du
département. » En conséquence, ils n’auraient pu que regarder
passivement les voyageurs se faire détrousser ! ! ! Voir la revue
de presse sur cet événement : il condense tous les traits du trai-
tement populiste de la sécurité : tentative de dissimulation (trois
jours pour que la presse s’en saisisse) ; politisation immédiate
(Lang et Chirac tirant sur Sarkozy) ; emballement médiatique
et politique ; défausse généralisée des responsables locaux
(préfet, région, SNCF) ; bottée en touche et instrumentalisa-
tion du ministre (ordonnance de 1945 sur les mineurs, alors
même que les interpellés sont majeurs)… ; annonce de réformes
de structures policières (création d’une « nouvelle » – sic –
police des chemins de fer) au prétexte d’un incident… (= la
police pâte à modeler)… ; montée au créneau de la justice (proc
et juges du siège), etc., alors même que les faits exacts sont
(encore) fort mal connus.
9 janvier 2006. – « Au cœur des flics. » Il s’agit d’un repor-
tage, signé Ph. Levasseur, séquence du magazine « Envoyé spé-
cial » de France 2, diffusé le jeudi 5 janvier 2006 à 20 h 50, et
rediffusé le samedi 7 janvier à 15 heures sur TV5 Monde. Suivi
pendant quelques jours et nuits de la police de Noisiel, après
les émeutes. Le mot de la fin (dans tous les sens du terme)
est donné par ce policier de la BAC, à la fin de la nuit du
31 décembre (qu’on annonçait chaude) et qui dit : « Cette nuit,
on n’a pas fait grand-chose. On n’a fait que circuler en cher-
chant le flagrant délit, sans succès, malheureusement. » C’est,
dans sa naïve spontanéité, une illustration parfaite de tout ce
dont le documentaire témoigne : l’incompétence absolue des
policiers de base dans le rapport au terrain, à la population et
aux jeunes…
12 janvier 2006. – Statistiques de la délinquance. Le Figaro
du jour, article sur la délinquance : « Hausse des violences. Une
source policière donne trois causes à cette hausse constatée :
la société est de plus en plus violente ; le développement des
moyens de protection des biens fait que le vol passe davan-
tage par la violence ; et dans le cadre familial la tendance à
déposer plainte augmente. » Comme quoi, dès que les chiffres

169
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

augmentent, les « responsables » de droite retrouvent spontané-


ment les mêmes réflexes que la gauche en 2001 : plaider que
le phénomène est complexe et que le même chiffre mélange
des processus sociaux très différents : évolution sociale glo-
bale ; transfert (ou effet pervers) suscité par les mesures de
défense ; changement dans le comportement de report. Il est
bon de voir la droite s’essayer à la sociologie, même si on avait
cru comprendre que « la délinquance, il ne s’agit pas de la
comprendre, mais de la combattre ».
18 janvier 2006. – Contrairement à ce que pense la très
grande majorité des policiers, le rôle de la police ne consiste
pas à appréhender les délinquants, mais à les dissuader en pré-
venant la délinquance (et par là éviter qu’il y ait des victimes).
Lorsqu’elle doit se mettre en chasse pour arrêter les cri-
minels, c’est qu’elle a failli à sa mission première. Le tribunal
des Conflits ne dit rien d’autre : 12 décembre 2005, préfet de la
région Champagne-Ardenne c/cour d’appel de Reims, nº 3494 :
« La mission des services de police, au titre de leur activité de
police administrative, consiste à assurer la sécurité des per-
sonnes et des biens et la préservation de l’ordre public » (AJDA
[Actualité juridique droit administratif], 16 janvier 2006, p. 60).
II
Le sociologue, la politique
et la police
Textes rassemblés par Antoinette Chauvenet
et Frédéric Ocqueteau
1

D’un engagement l’autre…

par Antoinette Chauvenet 1

J’ai hésité un temps à intervenir et m’y suis finalement


décidée pour deux raisons. D’abord parce qu’ayant suivi de près
le parcours professionnel de Dominique pendant trente-neuf ans
et ne serait-ce que parce qu’il nous est arrivé à plusieurs
reprises de travailler ensemble, il m’a semblé important d’évo-
quer un aspect particulier de son parcours. Je voudrais préciser
des éléments qui permettent, selon moi, d’éclairer sa position
professionnelle, une position qui est inséparable de son œuvre.
En outre, s’il s’agit aujourd’hui d’une journée consacrée à son
apport à la sociologie, c’est aussi une occasion de lui rendre
hommage, et il est pour moi important de rendre hommage à
son engagement professionnel à partir de la place que j’ai
occupée à ses côtés. Peut-être estimerez-vous que je ne réussis
pas à faire abstraction de ma subjectivité, mais je ne suis pas
alors dans une situation très différente de celle de tout un
chacun, qu’il soit ou non sociologue.
Dominique avait 24 ans lorsque je l’ai rencontré. Il avait
quitté quelque temps auparavant la Mutuelle nationale des étu-
diants de France (Mnef) dont il avait été le vice-président et il
allait être quelques mois plus tard recruté comme sociologue au
CNRS. Il travaillait à ce moment-là au laboratoire de sociologie
industrielle que dirigeait Alain Touraine.
Il avait, comme plusieurs de ses camarades d’alors, la nos-
talgie d’une époque où, disposant à la Mnef d’une grande
liberté d’action, il avait pu concilier un besoin d’agir, un besoin

1. Sociologue, directrice de recherche, EHESS.

173
le sociologue, la politique et la police

de responsabilité, en même temps qu’un idéal d’engagement à


la fois politique et professionnel. Depuis, il a toujours cherché
à réunir ces conditions et à satisfaire ces différentes exigences.
Une des qualités qui m’avaient le plus frappée chez lui,
c’était le fait qu’il pensait par lui-même. Il savait à quelles
déterminations il voulait résister et dans lesquelles il voulait
s’engager. C’est cette liberté de pensée qui a assuré depuis la
cohérence de son engagement politique et professionnel. Elle se
manifestait aux niveaux politique et intellectuel.
Au niveau politique, alors que dominaient dans le milieu étu-
diant des idéologies souvent dogmatiques, attachées à des orga-
nisations exclusives, il était proche, sans pour autant se
réclamer d’une appartenance, d’une mouvance qui s’intitulait la
gauche syndicale. Celle-ci puisait dans ce qui se faisait dans les
diverses gauches européennes et d’ailleurs, et en particulier à la
gauche du PC italien, des analyses et une nébuleuse d’idées pra-
tiques destinées à l’action locale. Les Temps modernes, parmi
d’autres revues, diffusait en France ces différents courants.
La gauche syndicale se distinguait de ces groupes ou partis
sur plusieurs points. Elle refusait de se reconnaître comme une
organisation et par conséquent comme l’embryon d’un parti.
Elle ne considérait pas non plus que le socialisme est quelque
chose d’extérieur au capitalisme qui surgit du dehors pour le
détruire, ni qu’il consiste en la conquête du pouvoir, y compris
par la bataille électorale. Si la victoire électorale donne le droit
de gouverner, elle n’est pas un moyen suffisant pour accéder au
socialisme, dans la mesure où elle n’en donne pas le pouvoir.
L’accès au socialisme ne peut être que le produit d’un processus
interne. Lélio Basso 2 écrit dans Les Temps modernes en 1967 :
« La révolution socialiste, ce n’est pas la conquête du pouvoir
mais le long processus qui la précède et qui la prépare en trans-
formant progressivement les structures de la société capitaliste
dans le sens du socialisme. » En outre, pour cette mouvance,
l’expansion de la démocratie et la bataille pour le socialisme
vont de pair et sont indissociables. Le développement de la
démocratie sur tous les plans et en tout lieu est une condition
pour combattre les nouveaux modes de pénétration et de domi-
nation du capitalisme.

2. Lélio BASSO, « Les perspectives de la gauche européenne », Les Temps modernes,


février 1967, p. 1456-1499.

174
d’un engagement l’autre…

Dans ces conditions, l’engagement pour la démocratisation


de la société et pour le socialisme se situe, dans la lutte au quo-
tidien, au niveau de la pratique professionnelle hic et nunc de
chacun, où qu’il se situe.
Par ailleurs l’engagement de chacun se déploie dans les
champs du possible. « L’engagement et le choix politique sont
l’aboutissement d’une prise de conscience qui part de l’expé-
rience fragmentaire et directe d’un changement nécessaire parce
que possible », écrit, parmi d’autres, André Gorz 3. C’est à la
révélation de cette possibilité, actuelle ou non, traductible ou
non en actions pratiques, dans tous les domaines de la vie
sociale que chacun doit atteler sa réflexion. Dans cette tâche,
dans ces domaines et à tous les niveaux, les intellectuels ont
un rôle important à jouer, aux côtés de ceux qui s’emploient à
transformer les choses.
En bref, l’activité de militant ne se dissocie pas de l’activité
professionnelle.
Cet ensemble de considérations laisse toute sa liberté de
pensée au chercheur ; par ailleurs, il implique la reconnaissance
de ce que d’aucuns nommeront la liberté politique, d’autres,
comme Alain Touraine, l’historicité des rapports sociaux.
À ce propos, je dois dire que Dominique a toujours consi-
déré qu’il avait une dette importante à l’égard d’Alain Touraine,
dont il disait qu’il lui avait appris ce qu’étaient la sociologie et
les rapports sociaux.
Je pense que c’est lorsqu’il a choisi de se lancer dans la
recherche sur la police, seul et isolé, quasiment en cachette au
début, puisque son premier livre sur la police était signé d’un
pseudonyme, qu’il a pu pleinement conjuguer engagement poli-
tique et engagement professionnel, action et responsabilité, ne
serait-ce que parce que la question policière se situe d’emblée
sur le terrain du politique et de l’État, et ce, depuis et à la place
où il était et sans jamais la quitter, une place de sociologue.
Quant à son autonomie de pensée au niveau intellectuel, elle
s’est manifestée, selon moi, dans le type de sociologie critique
qu’il a toujours activement et constamment cherché à définir
et pratiquer, une sociologie critique qui se situe précisément
à l’articulation de la production de connaissance et de

3. André GORZ, « Réforme et révolution », Les Temps modernes, février 1967,


p. 1345-1388.

175
le sociologue, la politique et la police

l’engagement politique œuvrant à une transformation de la


police dans une perspective démocratique.
Dans un article intitulé « Maintenant », Claude Lefort écrit en
1977 : « L’objet de connaissance se voit attribuer aujourd’hui
la vertu de se suffire à soi-même. Sont abolies les complicités
louches qui se nouaient à la recherche du sens 4. » Pour Domi-
nique Monjardet, il s’agissait toujours au contraire de nouer la
connaissance au sens, le sens politique, et de diffuser l’intelli-
gibilité de son objet, la police, dans cet horizon démocratique.
Nouer la connaissance au sens, c’est plus précisément conju-
guer la connaissance, issue de la pratique de la sociologie en
tant que discipline, et le jugement. Ce qu’il s’agit de conjuguer,
c’est :
— d’un côté, les contraintes que sont les connaissances
sociologiques, c’est-à-dire la part de vérité qu’elles contien-
nent. Et il s’agit bien de vérités contraignantes puisque la même
méthode de recherche appliquée au même objet aboutit aux
mêmes résultats – ceci constituant la condition de la cumula-
tivité des connaissances sociologiques ;
— de l’autre, ce sont les maximes du sens commun néces-
saires au jugement et à l’opinion. Ces maximes sont, tradition-
nellement, en termes socratiques ou kantiens : en premier lieu la
nécessité de penser par soi-même ; deuxièmement, de penser en
se mettant à la place de tout autre, c’est-à-dire penser du point
de vue de la communauté, du bien public ; et, troisièmement, la
pensée conséquente, ou le principe de non-contradiction, c’est-
à-dire le fait d’être en accord avec soi-même. Ce principe de
non-contradiction est entendu à la fois au niveau de la pensée
et au niveau de l’action, au niveau logique et au niveau éthique.
Ces différentes maximes, Dominique semblait les mettre en
pratique naturellement.
La pensée critique dans cette optique ne signifie donc pas les
facilités d’une sociologie de la dénonciation, mais, au sens kan-
tien, un effort pour s’affranchir des préjugés et des autorités,
des doctrines et des prêts-à-penser de tous ordres…
La distinction de ces niveaux est d’autant plus importante
que nous ne pouvons, en sociologie, étant nous-mêmes situés
dans le monde, échapper ni au jugement ni à l’opinion. Qu’on
en juge quand, faisant l’amalgame de ces niveaux et d’autres
encore, ou bien les renversant, certains collègues sociologues

4. Claude LEFORT, « Maintenant », Libre, 1, 1977, p. 3-28.

176
d’un engagement l’autre…

considèrent que la sociologie de la police notamment est un


objet sale qu’il vaut mieux ne pas étudier de trop près et qu’on
est nécessairement de droite quand on travaille sur celui-ci.
Cette posture critique qui lie la connaissance au sens est un
moyen de quitter l’alternative du dogmatisme sociologique et
du dogmatisme politique d’un côté, du scepticisme de l’autre,
lequel se résout habituellement dans l’entier relativisme ou
indifférentisme, sinon dans le nihilisme.
C’est aussi une position modeste dans la mesure où, d’une
part, elle ne prétend pas détenir la vérité mais précise constam-
ment ce qu’elle peut connaître et ce qu’elle ne peut pas
connaître, et, d’autre part, rend raison de ce qu’elle avance, rend
compte des arguments et des faits à partir desquels elle a forgé
telle opinion.
La critique, c’est également la faculté qui combine le parti-
culier et le général sans les subsumer sous des règles géné-
rales qu’on peut enseigner ou apprendre. Au contraire, portant
au jour les implications des opinions non soumises à l’examen,
elle libère le jugement, « la plus politique des aptitudes men-
tales de l’homme », comme l’écrit H. Arendt 5. Elle libère le
jugement politique qui débouche sur l’action. Ainsi Dominique
se saisit-il souvent d’événements des plus particuliers dans la
police, de détails des plus concrets ou triviaux pour en démonter
les implications ou les contradictions afin de créer un espace de
débat, ouvrir une perspective d’action possible.
Cette aptitude à se saisir de ce qui est à portée de main, et
donc accessible à tous, s’inscrivait chez Dominique dans un
rapport très pensé à la théorie. Il revendiquait parfois ce qu’il
nommait un positionnement théorique à moyenne portée, se
référant ici à Alvin Gouldner. Et ce, non seulement parce qu’il
se méfiait des extrapolations, mais aussi parce qu’il ne voyait
pas l’intérêt des spéculations qui ne dérangent personne, qui
concernent plus des cénacles que la communauté et n’ont
aucune influence sur la conviction du public. Enfin, il considé-
rait, de façon logique avec tout ce qui précède, qu’il n’y a de
théorie valide qu’étayée sur des enquêtes empiriques aux
résultats fiables, et enracinées dans l’expérience personnelle.
C’est pourquoi il a été un homme de terrain, des terrains de
nature diverse et à de multiples niveaux, et c’est aussi pourquoi

5. Hannah ARENDT, Juger, sur la philosophie politique de Kant, Seuil, « Libre


examen », Paris, 1991.

177
le sociologue, la politique et la police

il connaissait à fond les recherches sociologiques existantes,


qu’il était à l’affût de toutes les connaissances et faits produits,
par exemple par les commissions d’enquête, de tout ce qui pou-
vait confirmer, remettre en cause et étendre la connaissance de
son objet.
Cette position qui articule le sens politique à la production
de connaissance avait pour implication un engagement dans le
développement de la réflexion et de l’action dans une perspec-
tive démocratique, partout où elles étaient possibles. Ceci à
partir de sa position de sociologue et en maintenant toujours
cette articulation, sans en abandonner l’un ou l’autre versant
en cours de route. À ce niveau également, cette position est
modeste dans la mesure où, partant de la connaissance, elle n’en
transgresse pas les limites.
C’est ainsi qu’il a participé à la création de l’IHESI pour y
développer et encourager les recherches sur la police et tenter
de sensibiliser le monde policier à l’intérêt que peut revêtir pour
lui la recherche. Il a créé avec René Lévy le premier sémi-
naire européen qui a vu le jour sur les choses policières, suivi
d’autres séminaires, à l’EHESS avec moi-même, à l’IEP avec
Pierre Favre, puis avec Frédéric Ocqueteau. Il a accepté
d’ouvrir un espace de distanciation et de réflexion en tant que
conseiller à la Direction centrale de la sécurité publique au
ministère de l’Intérieur. Il a aussi été présent auprès de journa-
listes ; il en a formé ou initié un bon nombre aux choses poli-
cières. Il est intervenu régulièrement dans les différentes écoles
de police ainsi que dans les formations dispensées par l’IHESI.
Il a été présent dans de multiples instances associatives et poli-
tiques, municipales, parlementaires et gouvernementales de
gauche lorsqu’elles voulaient bien s’intéresser à la police. Il
n’a pas hésité à battre le fer avec les différents syndicats de
la police. Il a alors, et dans d’autres circonstances également,
comme au ministère de l’Intérieur, et je reprends ici ses propres
termes, « mouillé sa chemise » plus d’une fois. Il a créé aussi,
récemment, avec d’autres, des politiques et des professionnels,
une association, l’Association pour la sécurité dans la démo-
cratie qui a pour objectif de réfléchir et d’œuvrer à ce que pour-
rait être, peut être, doit être une police et, au-delà, la sécurité,
dans un pays démocratique.
C’est d’une fidélité à un idéal exigeant de jeune homme que,
selon moi, son parcours professionnel témoigne.
2

Dominique Monjardet, les cadres,


les professions et l’utopie gestionnaire

par Pierre Tripier 1

Pendant quinze ans les travaux de Dominique Monjardet por-


tèrent sur les cadres et les couches moyennes et intermé-
diaires. Cette période va du premier ouvrage qu’il signe avec
Georges Benguigui, Être un cadre en France ?, publié chez
Dunod en 1969, à une série d’articles sur les couches et les
classes moyennes qu’ils publient ensemble entre 1982 et 1984.
Le but de ce témoignage est d’en rappeler les traits les plus sail-
lants. En effet, cette période d’une quinzaine d’années présente
trois caractéristiques :
— La plupart des travaux sont signés Benguigui et Mon-
jardet ou Monjardet et Benguigui, et seul son ami, partenaire et
complice pourrait dire comment interpréter le respect de l’ordre
alphabétique ou son inversion.
— Le sujet de ces travaux, ce sont, d’une façon ou d’une
autre, les cadres et les ingénieurs.
— Ils sont abordés sous de multiples angles, mais – est-ce
une illusion rétrospective ? – avec beaucoup de cohérence, non
sans que ces travaux soient influencés, au moins dans le voca-
bulaire, par les énoncés courants de l’époque. En somme, pour
comprendre ces travaux, il faut articuler monologisme et dialo-
gisme. Une œuvre ouverte mais avec une épine dorsale propre,
ce qui lui donne sa cohérence.

1. Professeur émérite, laboratoire Printemps et université de Versailles-Saint-


Quentin-en-Yvelines.

179
le sociologue, la politique et la police

Sociologie des cadres

Être un cadre en France ? est ce que l’on appelait jadis un


travail de morphologie sociale. Il répond à quelques questions
qui permettent de cerner ce groupe professionnel : combien
sont-ils ? S’agit-il, sous le même mot, d’une population homo-
gène ? Comment entre-t-on dans la carrière de cadre ? Ont-ils
le même parcours professionnel ? Que signifie ce statut qui les
distingue du reste de la population salariée ?
Sans entrer dans le détail de ces questions dont les réponses
ont beaucoup évolué, notons que Être un cadre en France ?
est le premier ouvrage qui met en évidence le destin des élites
sorties des grandes écoles, distinct de celui des autodidactes
(alors la moitié des cadres dans la mécanique-métallurgie).
L’ouvrage s’opposait ainsi à la mythologie de la IVe République
et du début de la Ve qui laissait croire une certaine unité de
destin pour tous ceux qui atteignaient le statut envié de cadre, et
qui, par le moyen de ce contrat social fondé sur des règles
uniques, présentait la mobilité sociale de tous comme une possi-
bilité ouverte. À l’époque, certains grands groupes prospères
avaient toujours deux directeurs « sortis du rang », autrement
dit, autodidactes.
Déjà à l’époque, la « fin de l’âge d’or des cadres » est
annoncée. Un climat de crise corrélé avec l’apparition, pour la
première fois de l’après-guerre, du chômage de ces « employés
de confiance ».
Pendant sept ans (1970-1977), on rencontre peu de travaux
de Dominique Monjardet. C’est que ce temps est consacré, avec
Georges Benguigui bien sûr, mais aussi avec Annie Jacob et le
regretté Antoine Griset, à une recherche empirique sur le tra-
vail des cadres, innovante à la fois dans son ambition, ses
méthodes et ses résultats. Comme le dira plus tard Jean Dubois :
« L’originalité de cette recherche est d’avoir choisi de poser
la question, apparemment naïve : Que font les cadres ? Les dis-
sertations foisonnent sur ce qu’ils sont, sur ce qu’ils pensent,
comme s’il était entendu que ce qu’ils mettent dans leur emploi
du temps allait de soi. […] Le simple fait d’envisager que le
travail des cadres soit le produit d’une véritable division du tra-
vail et non d’une simple diversité est déjà sacrilège […]. Il
fallait enfreindre un autre tabou pour mener à bien cette étude
[…], elle a dû très vite faire fi des définitions statutaires offi-
cielles pour s’étendre à l’ensemble du personnel d’encadrement.

180
dominique monjardet, les cadres, les professions et l’utopie gestionnaire

Cela revenait à faire une autre hypothèse sacrilège : que les bar-
rières qui séparent les cadres des non-cadres n’aient pas un fon-
dement dans la réalité du travail 2. »
En effet, ce travail sur « ce que font les cadres » (on notera la
proximité avec Ce que fait la police) va se transformer en « La
fonction d’encadrement ». Dans cette fonction, selon le mode
d’organisation des secteurs de l’entreprise, il faut inclure cer-
tains agents de maîtrise et certains techniciens. Deux cent
quatre-vingts personnes furent interrogées. Toutes déclinent
leurs emplois du temps, journalier, hebdomadaire et mensuel.
Elles y ajoutent les communications horizontales (même niveau
de responsabilité) et verticales qu’elles entretiennent. Comme
dans les bonnes taxinomies naturalistes, le traitement de ces
données fut établi par classification arborescente montante 3, et
donna naissance à neuf groupes de taille sensiblement égale.
Chaque groupe est composé de tous ceux dont plus du quart
du temps est employé à une fonction majeure de conception
ou d’encadrement. Il serait trop long, dans le cadre de ce texte,
d’entrer dans les détails techniques. Il faudrait en retenir un
tableau, reproduit dans La Sociologie des cadres de Bouffar-
tigue et Gadéa 4, sur la répartition en fonctions.
Cette ambitieuse recherche aboutit à des constats sur l’unité
fonctionnelle de l’encadrement – ses rôles techniques et sociaux
dans les établissements –, mais aussi sur une division du tra-
vail dans laquelle, pour les uns, prédomine la technique, alors
que, pour les autres, c’est bien la politique. « La fonction
d’encadrement » incite également à une vision de la vie de tra-
vail du cadre en termes de carrière et d’attente de carrière. Elle
parvient aussi à montrer la relation entre la position structu-
relle que chacun occupe et la vision qu’a le cadre du reste de

2. Jean DUBOIS, « Note de lecture sur la recherche sur les fonctions de l’encadre-
ment », in Recherches économiques et sociales, 14, La Documentation française, Paris,
1977.
3. La classification arborescente montante est celle que préfère Buffon contre Linné.
Établir une taxinomie ascendante suppose de « commencer tout en bas, en assortissant
en groupes les espèces qui se ressemblent, puis en combinant ces groupes en une hié-
rarchie de taxa d’ordre supérieur. Cette classification […] est employée aujourd’hui par
tous les taxinomistes » (Ernst MAYR, Histoire de la biologie, Fayard, Paris, 1989). Taxa
est le pluriel de taxon. Ce mot désigne un groupe d’organismes reconnu en tant qu’unité
formelle à chacun des niveaux de classification. Par exemple Canis lupus, le loup, est
un taxon du rang de l’espèce, alors que les Canidae, qui regroupent les chiens, les
renards, les loups, etc., sont un taxon du rang de la famille.
4. Paul BOUFFARTIGUE et Charles GADÉA, La Sociologie des cadres, La Découverte,
« Repères », Paris, 2000.

181
le sociologue, la politique et la police

l’entreprise, notamment son acceptation ou son refus, perçu


comme illégitime, du syndicalisme.

Approfondissements et ruptures

À partir de ces résultats, très riches, on assiste chez les deux


auteurs, Dominique Monjardet et Georges Benguigui, ensemble
ou séparément, à une efflorescence d’articles et de contributions
à des ouvrages collectifs, dont certains approfondissent les tra-
vaux précédents et d’autres conduisent à des réflexions sur les
sciences sociales et leurs savants qui préfigurent peut-être les
recherches futures sur les gardiens de prison ou sur les policiers.
Dans les approfondissements, il faudrait placer l’article de
Dominique Monjardet sur « Organisation, technologie et
marché dans l’entreprise industrielle » dans lequel il se sépare
de la perspective de certains, notamment celle de l’Anglaise
Joan Woodward, qui faisait de l’« impératif technologique » un
déterminant majeur de l’organisation. Dans ces schémas réduc-
teurs, il propose d’introduire la situation sur le marché (domi-
nant ou dominé) comme variable majeure, associée à l’indice
indétermination/technicité.
Il faut aussi signaler ses deux articles dans le recueil collectif
Le Travail et sa sociologie 5. Le premier portait comme titre :
« À la recherche des fondateurs : les traités de sociologie du tra-
vail ». Il comparait le chapitre « Sociologie industrielle » du
Traité de sociologie générale dirigé par Georges Gurvitch au
contenu du Traité de sociologie du travail de Friedmann et
Naville.
Dominique tirait de la comparaison qu’il s’agissait « beau-
coup moins d’un traité spécialisé (Friedmann-Naville) versus un
traité général (Gurvitch), mais bien d’une sociologie de cher-
cheurs, moderne, empirique, concrète, de terrain, utilisable et
vendable contre une sociologie de professeur : archaïque, théo-
rique, abstraite, de cabinet, gratuite et invendable 6 » et, dans un
final plein de panache, il concluait à l’impossible unification de
la sociologie du travail comme discipline mais à sa constitution
réussie comme profession.

5. Claude DURAND et alii, Le Travail et sa sociologie. Essais critiques, L’Harmattan,


Paris, 1983.
6. Ibid., p. 123.

182
dominique monjardet, les cadres, les professions et l’utopie gestionnaire

Dans une conclusion que Claude Durand lui avait demandée


pour le même ouvrage, il va encore plus loin et définit ce qu’il
croit être la vocation du sociologue : « L’objet du discours
sociologique est de mettre en question, problématiser, déséqui-
librer les discours des acteurs (de son objet ou de son sujet)
[…]. Cette problématisation de tout discours (dont le discours
sociologique) constitue en elle-même le travail par lequel une
société […] se pense elle-même, ou du moins s’y essaie […].
Le critère d’évaluation, de pertinence, du discours savant est
ainsi sa capacité à questionner, déséquilibrer le discours spon-
tané. Ce qui implique certaines techniques. La plus répandue
est la technique scientifique (quantitative) dans la mesure où
c’est en empruntant sa forme que le sociologue se revêt de la
légitimité dominante. Ce faisant, il se prend à son propre piège
et bascule dans un positivisme aujourd’hui rejeté par les
“vraies” sciences, en confondant l’instrument par lequel son
discours revendique une audience et l’objet qu’il poursuit. »
Plus loin, Dominique Monjardet donne son avis sur la socio-
logie réflexive, dont la sociologie de la dénonciation « qui
certes déséquilibre le discours des dénoncés, mais du point de
vue d’une vérité extérieure aux rapports sociaux qui engendrent
le discours dénoncé et le discours dénonçant […]. Cette dimen-
sion critique immanente disqualifie le sociologue de toute pré-
tention au savoir et de tout droit au pouvoir 7 ». Je m’arrête là,
mais j’invite tous ceux qui sont intéressés par l’œuvre de Domi-
nique Monjardet à lire, méditer et enseigner ce superbe article
de six pages, dans lequel il nous expose ce qu’il pense être une
sociologie intelligente.
Après cet aparté historique et méthodologique, il convient
de revenir sur les suites de la grande enquête sur les fonc-
tions d’encadrement. Elle débouche sur une interrogation liée
aux limites de la sociologie du travail, chez Monjardet et Ben-
guigui, ou plutôt sur la nécessité de l’utiliser dans d’autres
domaines que ceux de l’activité économique.
Il s’agit de trois articles : « L’utopie gestionnaire : les
couches moyennes entre l’État et les rapports de classe 8 »,
« Travail et culture dans l’analyse des classes moyennes 9 »,
tous deux signés Monjardet-Benguigui, et « La pensée utopique

7. Ibid, p. 196-198.
8. Revue française de sociologie, XXII, 1982, p. 605-638.
9. In Classes et catégories sociales, Edires, Paris, 1985, p. 141-151.

183
le sociologue, la politique et la police

et les couches moyennes : quelques hypothèses 10 » sous la


plume du seul Monjardet.
Pour être plus précis, j’aborderai ces textes à rebours, d’abord
« La pensée utopique », puis « Travail et culture ». Ils éclaire-
ront, j’espère, « L’utopie gestionnaire », plus ambitieux mais
aussi plus complexe.
« La pensée utopique et les couches moyennes : quelques
hypothèses » se situe à un niveau élevé de généralité, donc
d’abstraction. Il pose la relation des classes moyennes à la poli-
tique, à partir d’enquêtes sur ce thème, menées en particulier
par Nonna Mayer et Gérard Grunberg. Ces auteurs souli-
gnaient que les couches intermédiaires, entre les dirigeants et
les ouvriers, se partagent en deux groupes : ceux qui raisonnent
à partir de l’unité du corps social et ceux qui partent de sa
division. Dominique Monjardet pense que ces deux termes sont
en relations dialectiques, à la fois complémentaires et opposés,
mais, dit-il, l’utopie des couches intermédiaires est « de définir
les termes de la contradiction comme une alternative ». Leur
utopie est de « définir un projet pur, réalisé au-delà des
contraintes et des contingences […] avec des temps et des
moyens infiniment malléables, […] cette utopie est morale : elle
est sécularisation de valeurs, tentative pour ordonner le monde
autour de celles-ci. […] À ce titre, elle est l’horizon de tous
les groupes spécialisés dans la gestion de valeurs et tout spécia-
lement les travailleurs sociaux de tous ordres (du prêtre au poli-
cier) qui forment le bataillon des couches moyennes salariées ».
Cette utopie, et il définit l’utopie comme une idéologie sans
stratégie, amène ces couches moyennes à rapporter tous les dys-
fonctionnements du système social à l’incompétence de ceux
qui nous gouvernent et à leur démagogie électorale. La compé-
tence étant le fait de ceux qui, à l’aide de la méthode expéri-
mentale à la Claude Bernard, peuvent dire comment résoudre
les problèmes qui se présentent. L’utopie du milieu de la pyra-
mide, à la fois altercation et alternative, permet ainsi de se
mettre à distance du stratégique, tout en jugeant de ses erreurs,
une position moralement confortable.
Dans ce texte, contrairement à son habitude, Dominique
Monjardet fait passer une vision un peu dichotomique : il ne
souligne pas, par exemple, le rôle des classes moyennes dans la
constitution et le renforcement de l’État de droit et des régimes

10. Sociologie du Travail, nº 1, 1984, p. 50-63.

184
dominique monjardet, les cadres, les professions et l’utopie gestionnaire

démocratiques. Mais une autre façon de lire ce texte est d’y


voir apparaître des thèmes développés dans les derniers papiers
avant l’abandon de ces couches intermédiaires pour la police.
Thèmes que nous allons, maintenant, examiner.
En effet, l’article « Travail et culture dans l’analyse des
classes moyennes » part de la suggestion de Maurice Halb-
wachs de noter une différence substantielle entre les agents qui
servent et transforment la nature et ceux qui servent et trans-
forment les hommes. Gouldner 11, à l’époque, pensait une répar-
tition proche de celle-ci lorsqu’il établissait une différence entre
les intellectuels de la raison pratique et ceux de l’État de bien-
être, mais, probablement plus subtile. Mais c’est à Gold-
thorpe 12, et par lui à Renner 13, que Monjardet et Benguigui
empruntent l’idée d’une troisième classe : celle des services aux
personnes.
Halbwachs avait noté l’implication dans leur travail de ceux
qui ont comme fonction d’aider le monde social à se repro-
duire, comme les petits fonctionnaires ou les employés, mais
aussi leur sensibilité à la permanence et à la matérialité. Max
Renner revu par Goldthorpe ajoute que, pour appartenir à ce
qu’il appelle la « classe de service », il faut à la fois bénéficier
de la confiance de ses supérieurs et d’une certaine autonomie.
Implication, confiance et autonomie, le duo Monjardet-Ben-
guigui décrivait, il y a plus de vingt ans, les traits de ce que le
« nouvel esprit du capitalisme » réclame à ses agents.
C’est à l’aide de ces deux notions : utopie et classe de ser-
vice, que nous pouvons maintenant aborder cet article ambi-
tieux et crucial dans la bifurcation de Dominique Monjardet
vers la sociologie de la police et du maintien de l’ordre. Le titre
de l’article résume un propos qui met l’accent sur le fait que :
— Les couches moyennes appartiennent à des appareils. La
vocation de ces appareils est de servir d’intermédiaire entre la
classe des propriétaires des moyens de production et celle de
leurs employés ou de veiller à la reproduction de ces popula-
tions. Elles se situent au centre des rapports de classes mais

11. Alvin W. GOULDNER, The Future of Intellectuals and the Rise of the « New
Class », Macmillan, Londres, 1979.
12. John H. GOLDTHORPE, « On the service class, its formation and future », in
A. GIDDENS et G. MACKENZIE (éds.), Social Class and the Division of Labor, Cambridge
University Press, Cambridge, 1982.
13. Karl RENNER, « The service class », in T. BOTTOMORE et P. GOODE, Austro-
Marxism, Oxford University Press,1972.

185
le sociologue, la politique et la police

aussi au centre des relations entre État et société civile (ne pas
oublier : l’État vient alors de nationaliser une partie de l’éco-
nomie, quelques grands groupes, et la totalité des banques. On
est alors très loin de l’État que nous connaissons aujourd’hui).
— Se situant au centre de ces relations, les couches intermé-
diaires font les élections, puisque c’est de leur vote fluctuant
que dépendent les succès électoraux, mais de ce fait elles
condamnent le centre électoral à ne pas avoir d’existence
comme force politique effective.
— Comme centre de la société et agents d’appareils, ces
couches moyennes font de la défense de ces structures leur
combat politique et syndical. Et leur argument est celui de
l’idéologie gestionnaire, cette illusion qui leur fait croire
qu’elles sont dépositaires du vrai savoir et du bon vouloir.
Puisque l’utopie est un désir sans stratégie, c’est l’autoconsidé-
ration, la définition de soi comme en avance sur les autres, plus
savant, plus pertinent, plus intègre, mieux attentif au bien
public, qui leur permet de penser qu’elles vont trouver comment
résoudre les quadratures du cercle. Apories inventées par un
Marx, voyant dans l’affrontement entre deux classes la néces-
sité de « faire nation », ou conçues par Machiavel et Fichte à
propos d’un État arbitre et régulateur des relations entre les
Grands et le peuple, surtout quand c’est du peuple que vient la
légitimité de cet État.
On peut se demander aujourd’hui, où tout indique un état de
basculement entre Machiavel et Marx, quelle est la valeur de
la construction sophistiquée de « L’utopie gestionnaire. Les
couches moyennes entre l’État et les rapports de classes ». Est-
elle prémonitoire du néocapitalisme, de ses réformes structu-
relles et de l’affaiblissement des moyens d’action de l’État
national, au profit d’un jeu de Monopoly entre grands groupes
industriels et financiers mondiaux ? Est-elle, au contraire,
témoin d’une conjoncture singulière, le dernier effort plus ou
moins réussi, en Europe occidentale, de donner à l’ordre démo-
cratique ses moyens d’action ? Je ne trancherai pas entre les
deux hypothèses, mais reste admiratif de cette construction qui
annonce, comme je l’ai dit, le départ de Dominique Monjardet
vers d’autres aventures scientifiques et intellectuelles.
3

L’émergence des recherches en sciences sociales


sur la police en France : les séminaires organisés
au sein du GERN, 1986-1991
par René Lévy 1

Avant toute chose, je voudrais féliciter ses responsables


d’avoir pris l’initiative d’organiser cette journée et remercier le
CNRS de la soutenir. Et je voudrais dire que prendre la parole
devant tous les amis de Dominique est pour moi un honneur
dont je remercie les organisateurs, mais dont j’aurais comme
nous tous préféré qu’il n’eût pas lieu d’être. Les organisateurs
de cette rencontre ont souhaité que j’évoque avec vous les sémi-
naires que Dominique Monjardet et moi avons organisés à partir
de 1986. Je n’ai pas l’intention de présenter une analyse argu-
mentée de la place qu’ont tenue ces séminaires dans le dévelop-
pement des recherches sur la police, car il n’appartient pas aux
acteurs d’écrire leur propre histoire. Mon propos relève donc
plutôt du témoignage, et c’est à cette aune qu’il faudra l’éva-
luer, en précisant néanmoins que je me suis fondé sur des
archives bien conservées.
Avant d’entreprendre l’histoire du séminaire lui-même, il
convient de s’arrêter sur le contexte scientifique et politique
de la période. Dans un article consacré à la mise en place et
aux vicissitudes de la politique de la recherche au ministère de
l’Intérieur – article qui constitue en quelque sorte l’arrière-plan
de mon propos –, Frédéric Ocqueteau et Dominique Mon-
jardet ont rappelé quel était l’état de la recherche sur la police

1. Directeur de recherche au CNRS, directeur du GERN (Groupe européen de


recherche sur les normativités). Je remercie Bessie Leconte pour son aide dans la mise
au point de ce texte.

187
le sociologue, la politique et la police

en France au début des années 1980 2. Comme en témoigne


l’esquisse bibliographique proposée dans le numéro spécial de
Sociologie du travail en 1985, la recherche sociologique sur la
police était quasi inexistante en France, avec un seul centre de
recherche spécialisé, le Centre d’études et de recherches sur la
police (CERP) de l’IEP de Toulouse, fondé en 1976 par Jean-
Louis Loubet del Bayle 3. Les premiers contrats initiés par la
nouvelle Direction de la formation de la police nationale, sous
l’égide du premier comité de recherche, ne furent signés qu’en
1983, de sorte qu’avant qu’apparussent, à peu près simultané-
ment en 1984, le premier rapport de recherche sur « La police
quotidienne, éléments de sociologie du travail policier 4 »
(Dominique Monjardet, Antoinette Chauvenet, Daniel Chave et
Françoise Orlic) et ma recherche de thèse sur le flagrant délit,
dont le terrain remontait aux années 1979-1981, je crois pou-
voir affirmer qu’à part nous cinq, aucun chercheur n’avait
jusqu’alors séjourné durablement dans des services de police
pour en observer le fonctionnement 5.
Du point de vue de la recherche empirique, la police fran-
çaise était donc un territoire tout à fait inconnu, et, faut-il le
dire, largement fantasmé. Peu de chercheurs s’y intéressaient,
pour des raisons sur lesquelles Dominique s’est longuement
penché 6, et il n’existait pas de demande de la part des polices
elles-mêmes (Police nationale ou Gendarmerie nationale) ou de

2. Frédéric OCQUETEAU, Dominique MONJARDET, « Insupportable et indispensable, la


recherche au ministère de l’Intérieur », in P. BEZES, M. CHAUVIÈRE, J. CHEVALLIER,
N. MONTRICHER, F. OCQUETEAU (dir.), L’État à l’épreuve des sciences sociales, La
Découverte, Paris, 2005, p. 229-247 ; voir également la postface de J.-M. Erbès à
D. MONJARDET, Ce que fait la police. Sociologie de la force publique, Paris, La Décou-
verte, 1996, p. 290-296.
3. D. MONJARDET, « Esquisse bibliographique », Sociologie du travail, 27, 4, 1985,
p. 468-470 ; voir aussi J.-L. LOUBET DEL BAYLE (dir.), Police et société, Presses de l’Ins-
titut d’études politiques de Toulouse, Toulouse, 1988, en particulier l’introduction
p. 9-17, et J.-L. LOUBET DEL BAYLE, La Police, approche socio-politique, Montchres-
tien, Paris, 1992, p. 155.
4. D. MONJARDET, A. CHAUVENET et alii, « La police quotidienne. Éléments de socio-
logie du travail policier », Groupe de sociologie du travail, Paris, 1984.
5. André Davidovitch avait bien eu accès au commissariat d’Orléans, mais son
enquête, menée de 1965 à 1967, était uniquement documentaire (A. DAVIDOVITCH,
L. DUPARC et alii, « La déviance et la délinquance en milieu urbain », Centre d’études
sociologiques, Paris, 1974).
6. D. MONJARDET, « Police et sociologie : questions croisées », Déviance et Société,
8, 4, 1985, p. 297-311 ; à ce sujet, voir aussi R. LÉVY, F. OCQUETEAU, « Police perfor-
mance and fear of crime : the experience of the left in France between 1981 and 1986 »,
International Journal of the Sociology of Law, 15, 1987, p. 259-280.

188
l’émergence des recherches en sciences sociales sur la police en france…

leurs tutelles directes avant 1981 7. En outre, l’accès au terrain


était malaisé, en raison du caractère centralisé et hiérarchisé
des institutions policières qui leur permettait – et leur permet
toujours – de contrôler la présence d’observateurs extérieurs en
leur sein. Même si l’expérience de recherche du CESDIP (la
mienne pour la police judiciaire et celle de Renée Zauberman
pour la gendarmerie un peu plus tard) montrent qu’il existait
une voie d’accès judiciaire, il n’en reste pas moins vrai qu’il
existe une forte corrélation entre l’ouverture de l’institution et la
conjoncture politique – la suite des événements l’a amplement
démontré. L’histoire du séminaire de recherche sur la police
est elle-même fortement marquée par cette situation comme on
le verra, et c’est pourquoi j’essaierai dans mon propos de mettre
en relation le développement du séminaire et l’évolution du
contexte politique.

Une rencontre et un projet

Lorsque nous avons envisagé de lancer un séminaire sur la


police, Dominique et moi nous connaissions depuis un an
environ. Nous nous étions rencontrés (ainsi qu’avec Antoinette)
les 6-7 mars 1985 à Vaucresson, lors d’un séminaire organisé
par le ministère de la Justice et consacré à « L’approvisionne-
ment de la justice pénale », où j’avais présenté mon travail de
thèse sur les relations police-justice. Dominique préparait alors
le numéro spécial police de Sociologie du travail (1985, 4) et
il me proposa d’y participer. C’est ainsi qu’a commencé notre
collaboration.
C’est cette même année que Philippe Robert, alors directeur
du CESDIP, avait lancé le GERN, sous la forme d’une RCP
(Recherche coordonnée sur programme) ; ayant moi-même par-
ticipé à la préparation de cette initiative (tout comme Frédéric
Ocqueteau, qui en rédigea le rapport préliminaire 8) et soucieux
d’en nourrir les activités, c’est tout naturellement que nous nous

7. D. M ONJARDET , « Le chercheur et le policier. L’expérience des recherches


commanditées par le ministère de l’Intérieur », Revue française de science politique, 47,
2, 1997, p. 211-225.
8. F. Ocqueteau en reprend les principales conclusions dans « Nouvelles approches
diachroniques et synchroniques dans le champ d’étude de la déviance et de la crimi-
nalité », Déviance et Société, 10, 1, 1986, p. 1-19.

189
le sociologue, la politique et la police

sommes tournés vers ce dispositif qui était, de surcroît, en


mesure d’apporter un début de financement.
Dans la « Note en vue de la création d’un séminaire sur la
police au sein du GERN 9 » que nous avions rédigée à l’inten-
tion de la direction du GERN, nous insistions sur le fait qu’un
frémissement se produisait depuis peu dans le domaine de
l’étude de la police et que le moment paraissait « donc propice
à la création d’un “lieu” de confrontation intellectuelle, d’un
séminaire dont l’ambition serait de favoriser une élaboration
théorique de cet objet qui tienne compte de l’apport des diffé-
rentes disciplines intéressées (histoire, sociologie, sciences du
politique, sciences du droit) ». Et nous précisions que « le pro-
gramme de ce séminaire s’organiserait autour de trois axes : les
travaux français récents ou en cours ; les apports de la littérature
étrangère ; les “questions de démarche et de méthode” ». Nous
y posions les principes directeurs de l’entreprise : ancrage dans
les recherches empiriques en cours, ouverture sur l’étranger et
collaboration interdisciplinaire.
L’intérêt de notre association tenait à une double complé-
mentarité : d’une part, notre expérience de recherche était dif-
férente, car nous avions abordé les questions policières sous des
angles différents – Dominique à travers la police en tenue et
moi à travers la police judiciaire ; d’autre part – et cela expli-
quait en partie le point précédent –, nous venions de traditions
de recherche très différentes : lui de la sociologie du travail,
moi de la sociologie de la déviance et du système pénal. De
sorte que nous pouvions non seulement mobiliser ces diffé-
rentes approches, mais aussi faire appel à des réseaux de cher-
cheurs qui ne se recoupaient pas, du moins à l’origine. Nous
obtînmes le feu vert du GERN en avril 1986, assorti d’un crédit
de 10 000 francs (1 500 euros) pour les deux premières années.
Nous escomptions que la Direction de la formation de la Police
nationale, que dirigeait encore Jean-Marc Erbès, serait en
mesure de fournir un complément de financement.
Une première réunion, consacrée à l’organisation du sémi-
naire se tint le 6 octobre 1986 ; elle fut suivie, jusqu’en
juin 1987 de sept réunions mensuelles, consacrées chacune à
une présentation suivie d’un débat. Cette première réunion se
tint en très petit comité ; étaient présents, outre les deux initia-
teurs, Philippe Breton, Frédéric Ocqueteau, Patricia Paperman,

9. CESDIP, réf. SEC/96-1, non daté.

190
l’émergence des recherches en sciences sociales sur la police en france…

Fritz Sack, Lode Van Outrive et Alvaro Pires (simplement de


passage). Les réunions suivantes de cette première année comp-
tèrent de six à dix participants, plus ou moins réguliers autour
du noyau initial, en particulier Jean-Claude Monet, Philippe
Robert, Dominique Duprez, Antoinette Chauvenet.
La deuxième séance, en novembre 1986, fut consacrée à la
discussion d’un long texte de Dominique, sobrement intitulé
« Notes pour une construction sociologique de l’objet police »,
dans lequel il esquissait un certain nombre de thèmes qui n’ont
cessé de l’inspirer par la suite et qu’on retrouvera dans une
version naturellement beaucoup plus élaborée dans son livre de
1996, et en particulier la nécessité pour toute théorie de la
police de prendre en compte la triple détermination qui résulte
de « la prescription hiérarchique, [de] la demande du citoyen
et de l’intérêt professionnel » (p. 3). Il montrait ensuite en quoi
l’analyse empirique du travail policier invalidait un certain
nombre de théories existantes, pour finalement esquisser une
théorisation combinant l’idée de la triple détermination avec la
définition bittnerienne de la police 10.
Comme en témoignent les comptes rendus, la tonalité théo-
rique était très présente au cours de ces premières réunions, à
partir de thèmes aussi divers que la lecture juridique de la
notion de police administrative, les difficultés à définir le
concept de police, ou encore la sécurité privée en France, le
contrôle de la police en Allemagne, la légitimité de la police
anglaise ou la place du droit dans la formation des policiers
belges, qui donnèrent lieu à des débats dépassant largement les
cas particuliers présentés.
Comme je l’ai indiqué, notre séminaire visait à accompa-
gner l’émergence d’une recherche sur la police encouragée par
le ministère de l’Intérieur et à permettre à l’embryon de

10. Ce texte amorce en quelque sorte un débat prolongé avec Jean-Paul Brodeur
autour du sens et de la portée de la définition de la police proposée par Bittner ; voir
E. BITTNER, Aspects of Police Work, Northeastern Universty Press, Boston, 1990, et la
traduction en français de l’un de ses textes dans J.-P. BRODEUR, D. MONJARDET,
« Connaître la police. Grands textes de la recherche anglo-saxonne », Les Cahiers de la
sécurité intérieure, hors série, La Documentation française, Paris, 2003, p. 47-64 ; voir
aussi J.-P. BRODEUR, Les Visages de la police, pratiques et perceptions, Presses de
l’Université de Montréal, Montréal, 2003, et le débat « Autour de Bittner » dans
Déviance et Société, 25, 3, 2001, notamment les articles de R. LÉVY, « E. Bittner et le
caractère distinctif de la police : quelques remarques introductives à un débat »,
p. 279-284 ; J.-P. BRODEUR, « Le travail d’Egon Bittner : une introduction à la socio-
logie de la force institutionnalisée », p. 307-324 ; F. JOBARD, « Comprendre l’habili-
tation à l’usage de la force policière », p. 325-345.

191
le sociologue, la politique et la police

communauté scientifique qu’il contribuait à faire naître – et


dont la plupart des membres n’avaient pas d’expérience préa-
lable de ce domaine – de se rencontrer et de débattre de leur
nouvelle expérience de recherche, au contact de chercheurs
étrangers plus expérimentés. Le GERN était bien placé pour
cela, puisqu’il s’appuyait sur une communauté scientifique
européenne spécialisée dans les questions pénales où les spé-
cialistes de la police étaient assez nombreux.
Or l’évolution de la conjoncture politique modifia complète-
ment la perspective du séminaire. Le retour de la droite au pou-
voir au printemps 1986 et l’arrivée de Charles Pasqua au
ministère de l’Intérieur interrompirent brutalement ce mouve-
ment. De sorte que le séminaire, qui ne démarra réellement
qu’après ces bouleversements politiques, se transforma, en
quelque sorte, en lieu de résistance où, à l’encontre du climat
politique du moment, on voulait affirmer la légitimité d’une
approche sociologique et scientifique des questions policières.
Cette dimension est très présente dans le bilan que nous avions
dressé de la première année de fonctionnement. Voici en effet
ce que nous écrivions en juillet 1987 : « La poursuite de cet
effort nous paraît d’autant plus nécessaire que l’on est revenu
en France à une politique de fermeture de l’institution policière
à toute recherche sans finalité directement opérationnelle, ce qui
risque de conduire à la stérilisation d’un domaine de recherche
qui commençait seulement à sortir du sous-développement qui
était le sien 11. »
Nous étions en particulier préoccupés par le fait que beau-
coup des chercheurs qui avaient été attirés vers ce domaine par
l’ouverture du ministère de l’Intérieur s’en éloignaient de nou-
veau et, ayant été échaudés, risquaient de n’y jamais revenir.

Reformulation et déroulement du séminaire

C’est dans ce contexte que nous avons été amenés à repenser,


non pas les grands principes, mais en tout cas la démarche du
séminaire. Nous y étions également conduits par le succès très
relatif de la formule précédente dont, comme on l’a vu, le
démarrage avait été assez laborieux, puisque près de la moitié
des participants appartenaient au CESDIP.

11. GERN, Séminaire sur la police, circulaire nº 9, 16 juillet 1987.

192
l’émergence des recherches en sciences sociales sur la police en france…

Par conséquent, nous avons cherché à rendre le séminaire


plus attractif, en organisant des sessions moins nombreuses,
mais au contenu plus fourni et davantage thématisé, et en ren-
forçant sa dimension internationale, pour compenser, en
quelque sorte, le tarissement prévisible des travaux français.
À partir du second semestre 1987, et jusqu’en 1991 donc,
nous avons tenu onze réunions, à raison de trois journées
complètes par année universitaire, selon une formule qui s’est
ensuite généralisée dans les séminaires du GERN. Chaque ses-
sion a donné lieu à une demi-douzaine de communications, dont
une forte proportion présentées par des étrangers (s’exprimant
généralement en français, cela mérite d’être souligné).
L’année 1987-1988 fut consacrée à la question de la profes-
sionnalisation, sous trois angles : la professionnalisation comme
revendication des policiers et/ou objectif des pouvoirs ; la ques-
tion des « savoirs » policiers ; le contrôle de la police.
En 1988-1989, nous nous sommes intéressés aux « tech-
niques et pratiques policières », passant en revue les trois grandes
composantes de la police : police urbaine et maintien de l’ordre ;
police judiciaire ; police politique et de renseignement.
En 1989-1990, dans le contexte de la création de l’IHESI (que
J.-M. Erbès nous avait annoncée en décembre 1988) et la pers-
pective d’un renouveau des recherches, il nous a paru urgent
de revenir vers le troisième axe que nous avions initialement
défini, celui des démarches et des méthodes, en cherchant à
confronter la démarche des chercheurs à celle d’autres « produc-
teurs de connaissances » sur la police, tels que les journalistes,
les parlementaires, les inspections, voire les groupes militants,
dont la production cumulée était (et reste) quantitativement bien
supérieure à celle de la recherche et de laquelle cette dernière
se nourrit d’ailleurs abondamment. Nous avons donc successi-
vement abordé : l’enquête journalistique et les différentes sources
documentaires et archivistiques ; le travail des commissions
d’enquête parlementaires (présenté par des parlementaires) ; les
approches des différentes sciences sociales (sociologie, ethno-
logie, histoire) et les avantages ou inconvénients respectifs des
recherches internes et externes sur la police.
Par rapport aux débuts du séminaire, cette formule s’est
avérée plus intéressante et elle a attiré un auditoire de vingt à
vingt-cinq personnes à chaque séance, venues d’une quinzaine
d’institutions et d’une demi-douzaine de pays différents – le
noyau dur étant composé de Français, Belges, Britanniques et

193
le sociologue, la politique et la police

Allemands, avec la participation plus occasionnelle d’Espa-


gnols (en général Catalans), de Néerlandais, d’Italiens, de
Suédois et d’Américains… Au total, un tiers des participants et
même deux tiers des communicants étaient étrangers, ce qui tra-
duisait bien notre souci que le séminaire soit un instrument de
transfert des connaissances entre les pays où la recherche sur la
police était davantage développée et ceux où elle était encore
balbutiante.
S’agissant d’un séminaire de recherches, nous n’avons pas
cherché à attirer un auditoire de praticiens, mais nous avons
voulu permettre aux chercheurs de dialoguer avec des profes-
sionnels concernés par ces questions et un certain nombre
d’entre eux y ont présenté des communications touchant à leurs
expériences professionnelles, comme Jean-Marc Erbès, Jean-
Claude Monet, Jacques Genthial, André Sibille, Laurent
Davenas ou, dans un autre registre, les journalistes Edwy Plenel
et Walter De Bock, ainsi que les parlementaires Serge Mou-
reaux et Luciano Violante. Dans ce domaine, l’expérience
montre que lorsqu’on veut faire intervenir publiquement des
professionnels de la police, il vaut mieux faire appel à des hauts
responsables connus pour leur liberté de ton qu’à des prati-
ciens de base qui tiennent en général des propos très officiels ou
défensifs lorsqu’ils interviennent devant un public non policier.
Entre-temps, la conjoncture politique s’était de nouveau
modifiée, avec le retour de la gauche aux affaires après les élec-
tions de 1988, suivi, en 1989, de la création de l’IHESI et de la
nomination de son premier directeur qui, par un heureux hasard,
se trouva être Jean-Marc Erbès. Dès juillet 1989, nous avons
préparé un projet visant à obtenir un complément de finance-
ment de l’IHESI pour la poursuite du séminaire, qui jusqu’alors
avait fonctionné avec des moyens dérisoires : une subvention
annuelle de 5 000 francs du GERN et l’appui logistique des
services communs du CESDIP. C’est finalement en mai 1990
qu’une convention d’un an fut signée avec cet organisme en vue
de l’organisation de trois séances consacrées respectivement :
au développement de la sécurité privée en Europe (complétant
les deux séances que nous avions consacrées aux premiers tra-
vaux de Frédéric Ocqueteau sur la sécurité privée en France, en
décembre 1986 et janvier 1987) ; au syndicalisme policier ; aux
cultures et valeurs policières.
Au cours des années précédentes, notre priorité avait été
d’entretenir un réseau de chercheurs susceptibles, le moment

194
l’émergence des recherches en sciences sociales sur la police en france…

venu, de réinvestir ce champ. À cette fin, chaque séance faisait


l’objet d’un compte rendu qui était adressé à une soixantaine de
personnes avec les textes des communications.
Après la création de l’IHESI, nous avions en quelque sorte
le sentiment d’avoir achevé notre mission et la dernière phase
du séminaire visait essentiellement à opérer une transition avec
le programme de l’Institut. C’est pourquoi – et peut-être aussi
en raison d’une certaine lassitude après cinq ans de sémi-
naire – nous avions décidé de changer de nouveau complète-
ment de formule et de nous engager dans une entreprise de
recherche comparative collective dont le séminaire aurait été
le lieu d’échange entre les participants. Il s’agissait d’étudier
la coopération policière internationale sous un angle particu-
lier, non pas pour elle-même, mais dans ses effets en retour
sur les systèmes nationaux, sous l’angle des contagions et des
résistances qu’elle suscitait au sein de ces derniers. Nous avions
rédigé un projet très argumenté, et sensiblement plus coûteux
que le séminaire précédent, que nous avions soumis à l’IHESI
en mars 1992 12.
Malheureusement, ce dernier n’était pas en mesure de le
financer sur le moment et le dossier était resté en panne
jusqu’au début de 1994, où Jean-Marc Erbès nous avait signalé
la levée des obstacles financiers. Nous nous trouvions alors
dans la « deuxième cohabitation » (gouvernement Balladur), et
Charles Pasqua était redevenu ministre de l’Intérieur. L’opéra-
tion avait été inscrite au programme de l’Institut en
décembre 1994 et aurait dû être formalisée dans les semaines
suivantes. Le remplacement, au même moment, de Jean-Marc
Erbès par Jean-Michel Roulet devait faire capoter le projet.
Cette « mise à mort du dispositif » est bien analysée dans
l’article précité de F. Ocqueteau et D. Monjardet 13. Il faut tou-
tefois souligner que, durant les années 1992-1995, un autre
séminaire de recherches sur la police avait en quelque sorte pris
le relais à l’IHESI, animé par Jean-Marc Berlière, en s’appuyant
en partie sur le même réseau, mais avec une orientation plus
franchement historienne.

12. R. LÉVY, D. MONJARDET, « Contagions et résistances : les effets de la coopération


européenne sur les systèmes nationaux de police. », Projet pour le séminaire de
recherches sur la police du GERN 1993-1995, Paris, 1992.
13. F. OCQUETEAU, D. MONJARDET, « Insupportable et indispensable, la recherche au
ministère de l’Intérieur », loc. cit.

195
le sociologue, la politique et la police

Quel bilan tirer de cette expérience ?

J’ai le sentiment que ce séminaire a constitué une expé-


rience forte pour ses participants, chez lesquels, pour autant que
je puisse en juger, il a laissé des souvenirs vivaces. Cela tient
sans doute à ce que, pendant toute cette période, il a été l’un des
rares lieux en France – avec le CERP de Toulouse – où des
chercheurs venus d’horizons divers ont pu réfléchir aux ques-
tions de police et confronter leurs idées dans la durée.
En ce qui concerne le domaine des recherches sur la police,
il me semble qu’avec soixante-dix communications présentées
de 1986 à 1991, le séminaire a efficacement joué le rôle que les
circonstances lui ont assigné et a effectivement couvert non seu-
lement tout ce qui existait en France à l’époque, mais également
une bonne partie des recherches dans les pays voisins. Il a aussi
joué un rôle important dans la circulation de l’information rela-
tive aux nouvelles publications ou aux rencontres scientifiques
touchant à la police.
J’ai dit au début que Dominique et moi étions en mesure
de mobiliser des réseaux différents ; je crois précisément que
l’un des résultats importants du séminaire est qu’il a permis de
les fusionner. Dominique indique d’ailleurs, dans une annexe de
son livre Ce que fait la police, que le réseau bâti par le sémi-
naire a servi ensuite de vivier aux activités internationales de
l’IHESI.
Au plan personnel, cela a été également pour moi, et sans
doute pour Dominique, une période importante, d’abord parce
que cette coopération a scellé notre amitié. Ensuite, parce qu’elle
a été le germe de relations de travail (et souvent d’amitié)
durables avec d’autres collègues impliqués dans ce champ (et
je pense en particulier à Clive Emsley et à Jean-Marc Ber-
lière). À la réflexion, au cours de la vingtaine d’années où nous
avons, par intermittence, travaillé ensemble, ces séminaires
– celui dont je viens de parler, puis le séminaire « Questions de
police » que, précisément, nous avons coanimé avec Jean-Marc
Berlière et Clive Emsley de 1999 à 2002 – ont constitué l’essen-
tiel de notre collaboration, car nous avons peu publié ensemble.
Au cours de celle-ci, une troisième complémentarité est
apparue que nous ne pouvions prévoir entre nos aptitudes res-
pectives : Dominique était en quelque sorte la tête et moi les
jambes ; comme il avait horreur des tâches administratives, et
que je disposais de mon côté au CESDIP d’une logistique

196
l’émergence des recherches en sciences sociales sur la police en france…

adéquate, c’est à moi qu’incombait, pour l’essentiel, l’organi-


sation intellectuelle (les contacts avec les participants) et
matérielle. De son côté, il était entendu qu’il se chargeait princi-
palement d’animer les discussions, domaine dans lequel il avait
l’esprit plus vif que moi.
Le point faible de cette entreprise, rétrospectivement, ce fut
peut-être de ne pas avoir capitalisé suffisamment ce séminaire
sous la forme d’une publication collective. À l’origine, nous
avions prévu une publication, mais, par la suite, le format du
séminaire et le fait qu’il s’était étiré sur une longue période ren-
dirent la chose difficile. J’ai bien retrouvé dans mes archives un
plan d’ouvrage collectif assez détaillé datant de 1990 mais il n’a
pas eu de suite. Par ailleurs, Dominique n’était pas un fanatique
de la publication à tout prix et je pense que l’énergie nous a un
peu manqué – en outre, il n’y avait guère de débouché éditorial
à l’époque –, d’autant qu’un inventaire précis nous avait montré
qu’au moins un tiers des textes – les plus achevés – avaient déjà
été publiés dans des revues ou des ouvrages. Il en résulte que
les traces écrites de cette opération sont assez ténues 14.
Pour terminer, je voudrais m’arrêter un instant sur la situa-
tion actuelle, qui est à beaucoup d’égards très éloignée de celle
qui prévalait en 1986, et à certains autres très proche. Il va de
soi que le champ des recherches en sciences sociales sur la
police s’est infiniment développé depuis 1986 ; aujourd’hui les
recherches se comptent par dizaines, et les publications égale-
ment. Nous approchons du moment où il sera possible de tenter
une première synthèse des connaissances, un peu à la manière
de l’ouvrage de Robert Reiner, Politics of the police 15. Mais
d’un autre côté, nous assistons – incrédules et sidérés – au
retour de « l’ère Pasqua 16 » et à la troisième tentative de mise à
mort du dispositif de recherche du ministère de l’Intérieur, véri-
fiant le propos de Frédéric Ocqueteau et Dominique Mon-
jardet dans leur article de 2005, lorsqu’ils écrivent : « Dès que
la droite revient aux affaires et que les visions du monde

14. R. LÉVY, « Séminaire de recherches sur la police, compte rendu final (cycle
1991) », GERN, Paris, 1991. Voir également la liste des publications connues en
annexe.
15. R. REINER, Politics of the Police, Oxford University Press, Oxford, 2000 (3e éd.).
16. Charles Pasqua a été nommé en septembre 2006 au conseil d’administration de
l’INHES sur désignation par le président du Sénat (Journal officiel, nº 226, du 29 sep-
tembre 2006, p. 14454), tandis que son proche collaborateur, et l’un des chefs de file
du courant « national-libéral » de l’UMP, Pierre Monzani, avait été nommé le 29 juin
précédent directeur de cet institut.

197
le sociologue, la politique et la police

conservatrices reprennent le pas […] [l]es élites dirigeantes de


la police de sécurité se referment à tout apport de connaissances
extérieures critiques sur leur propre monde, conjurant ainsi le
danger de l’ouverture et de la transparence institutionnelle à des
regards extérieurs à nouveau disqualifiés comme incompétents
(plutôt qu’hostiles) 17. »
Certes, puisqu’il est déjà presque mort deux fois, rien ne dit
que ce dispositif ne ressuscitera pas une troisième, mais, en
attendant, à l’heure où triomphe « la résistance délibérée au
projet de connaître 18 », le regard lucide, la plume acérée et
l’esprit caustique de Dominique Monjardet vont douloureuse-
ment nous manquer.

Liste des communications présentées au séminaire


(1986-1991) 19
Séance du 6 octobre 1986 : Réunion d’organisation.
Séance du 10 novembre 1986 : D. MONJARDET (GST-CNRS),
« Note pour une construction sociologique de l’objet
“police” ».
Séance du 8 décembre 1986 : J.-C. MONET (CESDIP-CNRS),
« Les recherches financées par le ministère de l’Intérieur ».
Séance du 12 janvier 1987 : F. OCQUETEAU (CESDIP-CNRS),
« Enjeux des lois et règlements concernant la sécurité
privée 20 ».
Séance du 9 février 1987 : F. SACK (Universität Hamburg),
« Expériences allemandes du contrôle de la police ».
Séance du 9 mars 1987 : R. LÉVY (CESDIP-CNRS), « La
police, une notion piégée ».
Séance du 6 avril 1987 : A. CHAUVENET (CEMS-CNRS), « Une
lecture de l’ouvrage de E. Picard, La Notion de police admi-
nistrative (LGDJ, Paris, 1984) ».
Séance du 11 mai 1987 : L. VAN OUTRIVE (KUL), « La place du
droit dans la formation des policiers belges ».

17. F. OCQUETEAU, D. MONJARDET, « Insupportable et indispensable, la recherche au


ministère de l’Intérieur », loc. cit., p. 245.
18. Selon la formule fameuse de Jean-Paul Brodeur.
19. Sans garantie d’exhaustivité, lorsqu’une communication a donné lieu à une publi-
cation, la référence de celle-ci est indiquée en note.
20. F. OCQUETEAU, « La consécration juridique et politique du secteur de la sécurité
privé : autour de la loi du 12 juillet 1983 », Actes. Les Cahiers d’action juridique, nº 60,
1987 (été), p. 3-19.

198
l’émergence des recherches en sciences sociales sur la police en france…

Séance du 15 juin 1987 : C. EMSLEY (Open University), « The


legitimacy of the English police 21 ».

Séance du 11 décembre 1987 : « La professionnalisation :


revendication des policiers ou objectif des pouvoirs ? »
J.-M. BERLIÈRE (Université de Bourgogne), « Les débuts de la
professionnalisation de la police en France sous la
IIIe République 22 ».
J.-M. ERBÈS (ancien directeur de la formation et de l’équipe-
ment de la Police nationale), « La réforme de la formation
dans la police française (1982-1985) : un projet de
professionnalisation ? »
J.-C. MONET (CESDIP-CNRS), « Le thème de la professionna-
lisation chez les commissaires de police ».
D. MONJARDET (GST-CNRS), « Les policiers au regard de la
sociologie des professions ».
H. REINKE (Gesellschaft für Historische Sozialforschung), « La
tradition “militaire” de la police comme obstacle à la profes-
sionnalisation policière (Allemagne et Prusse 1871-1933) ».
B. WEINBERGER (University of Warwick), « Factors impeding
and factors encouraging the professionalisation of the police
in Britain : an historical account 23 ».

Séance du 11 mars 1988 : « Y a-t-il un savoir policier ? »


J.-M. BERLIÈRE (Université de Bourgogne), « Les “savoirs poli-
ciers” en France au tournant du XXe siècle ».
PH. BRETON (GERSULP-CNRS), « Formation des personnels
et techniques de communication dans le cadre de Police-
Secours 24 ».
D. DUPREZ (CLERSE-CNRS), « Représentations du métier et
stratégies professionnelles (police urbaine et prévention des
délinquances) ».

21. C. EMSLEY, « La légitimité de la police anglaise : une perspective historique


comparée », Déviance et Société, XIII, 1, 1989, p. 23-34.
22. J. M. BERLIÈRE, « La professionnalisation : revendication des policiers et objectif
des pouvoirs au début de la IIIe République », Revue d’histoire moderne et contempo-
raine, 3, 1990, p. 398-428.
23. B. WEINBERGER, « Are the police professional ? An historical account of the Bri-
tish police institution », in C. EMSLEY, B. WEINBERGER (éds), Policing Western Europe :
Politics, professionalization and public order (1850-1940), Greenwood Press, New
York, 1991, p. 74-89.
24. Ph. BRETON, « Police et communication. Le cas des interventions de Police-
Secours, Déviance et Société, 13, 4, 1989, p. 301-326.

199
le sociologue, la politique et la police

C. FIJNAUT (Erasmus Universiteit Rotterdam), « Le rôle de la


“science policière” dans la professionnalisation de la police
(fin XIXe-1939) ».
E. HEILMAN (GERSULP), « L’introduction de l’informatique et
son impact sur le travail policier 25 ».
M. KALUSZYNSKI (université Paris-VII), « Bertillon et la police
scientifique 26 ».
M. TACHON, « Police-Secours entre police et secours : institu-
tion et pratiques sociales ».

Séance du 20 mai 1988 : « Le contrôle de la police »


M. B RUSTEN (Universität Wuppertal), « Police complaints
authority in Australia 27 ».
L. DAVENAS (substitut général, cour d’appel de Paris), « Du
code de procédure pénale à la réalité : les difficultés du
contrôle de la police par le parquet ».
C. JOURNÈS (université Lyon-II), « Introduction aux probléma-
tiques du contrôle de la police en Grande-Bretagne ».
D. M ONJARDET (GST-CNRS), « Contrôle interne/contrôle
externe de la police en France ».
L. VAN OUTRIVE (K.U. Leuven), « Le contrôle de la police en
Belgique : contrainte et contre-pouvoir syndical ».
F. WERKENTIN et A. FUNK (F. U. Berlin), « Les changements
structurels de la police en RFA et le problème du contrôle ».

Séance du 2 décembre 1988 : « Pratiques et techniques


policières »
C. BANSEPT (chargée de mission au cabinet du ministre de la
Justice), « Le traitement des plaintes et des doléances à carac-
tère non pénal dans les villes : l’expérience du Conseil
national de prévention de la délinquance ».

25. E. HEILMAN, « Des herbiers aux fichiers informatiques : l’évolution du traitement


de l’information dans la police », thèse de doctorat, université de Strasbourg-II, 1991.
26. M. KALUSZYNSKI, « Bertillon et l’anthropométrie », in Maintien de l’ordre et
polices en France et en Europe au XIXe siècle, Créaphis, Paris, 1990, p. 269-285.
27. M. BRUSTEN, « Australien-Ombudsmänner und “Police complaints authorities”
als Beschwerdeinstanzen », Bürgerrechte und Polizei, 35, 1, 1990, 32-47. ;
M. BRUSTEN, « Neue Wege zur demokratischen Kontrolle der Polizei ? », in G. KAISER,
H. KURY, H.-J. ALBRECHT (hsg.), Kriminologische Forschung in den 80er Jahren, Max
Planck Institut Verlag, Freiburg, 1988.

200
l’émergence des recherches en sciences sociales sur la police en france…

J. CAPELLE (KUL), « Le maintien de l’ordre au Royaume-Uni :


un laboratoire pour l’Europe 28 ? »
C. LLOYD (Commission for Racial Equity, Londres), « Le pro-
blème du racisme dans la police britannique et les mesures
destinées à le combattre ».
J.-C. MONET (CESDIP), « Maintien de l’ordre ou création du
désordre : le cas de la manifestation du 23 mars 1979 29 ».
A. SIBILLE (commissaire principal, chef de la Sécurité générale
à Grenoble), « L’innovation dans la gestion d’un service de
sécurité générale : l’exemple de Grenoble ».
B. WEINBERGER (University of Warwick), « Police control of
strikes in Great Britain (1906-1926) 30 ».

Séance du 17 mars 1989 : « La police judiciaire »


B. A UBUSSON DE C AVARLAY ET R. L ÉVY (CESDIP-CNRS),
« Essai de comparaison des pratiques de police judiciaire
dans la police et dans la gendarmerie ».
J. CAPELLE (KUL), « Mécanismes de blocage de l’enquête de
police judiciaire en Belgique ».
J.-C. EXPERT (inspecteur divisionnaire dans la Police natio-
nale), « La place de l’inspecteur dans le travail de police
judiciaire ».
É. HEILMANN (GERSULP), « Une typologie des modes de trai-
tement de l’information policière 31 ».
J. GENTHIAL (sous-directeur de la police scientifique et tech-
nique de la Police nationale), « Renouveau de la police scien-
tifique et qualification des policiers ».
M. ROBERT (magistrat à la Direction des affaires criminelles et
des grâces au ministère de la Justice), « La nouvelle qualifi-
cation d’agent de police judiciaire des gardiens de la paix :
difficultés et enjeux d’une réforme ».

28. J. C APELLE , « La police et la contestation publique en Grande-Bretagne


(1980-1987) », Déviance et Société, XIII, 1, 1989, p. 35-80.
29. J.-C. MONET, « Maintien de l’ordre ou création du désordre ? Les conclusions de
l’enquête administrative sur la manifestation du 13 mars 1979 », in J.-P. FAVRE, La
Manifestation, Presses de la FNSP, Paris, 1990, p. 229-244.
30. Repris dans B. WEINBERGER, Keeping the Peace ? Policing Strikes in Britain
1906-1926, Berg, New York/Oxford, 1991.
31. É. HEILMANN, « Le policier, l’ordinateur et le citoyen », Culture technique, 21,
1990, p. 174-184.

201
le sociologue, la politique et la police

Séance du 1er juin 1989 : « Collecte et traitement de l’informa-


tion politique »
C. EMSLEY (Open University), « Political policing in England :
an introductory survey 32 ».
C. FIJNAUT (Erasmus Universiteit), « L’infiltration policière aux
Pays-Bas ».
A. FUNK (F. U. Berlin), « Le contrôle des services spéciaux en
Allemagne : leçons d’une récente commission d’enquête ».
J.-C. MONET (CESDIP) et D. MONJARDET (GST), « Les rensei-
gnements généraux : problématique pour une recherche ».
C. DE VALKENEER (Université catholique de Louvain), « La
police politique : le point sur la situation en Belgique 33 ».

Séance du 8 décembre 1989 : « Quelques sources d’informa-


tions en matière de recherches sur la police »
W. DE BOCK (De Morgen, Bruxelles), E. PLENEL (Le Monde,
Paris) : « L’expérience des journalistes ».
J.-M. BERLIÈRE (Université de Bourgogne), « Les archives
policières 34 ».
C. LLOYD (Commission for racial Equality, Londres), « Pro-
blèmes d’accès à l’information sur la police : le cas de la
Grande-Bretagne ».
J.-C. SALOMON (IHESI), « La documentation sur la police :
situation, difficultés et moyens d’accès ».

Séance du 30 mars 1990 (Bruxelles) : « Les commissions


d’enquête parlementaires sur la police »
S. MOUREAUX (avocat, sénateur, Sénat de Belgique).
L. VIOLANTE (ancien juge d’instruction, député, président-
adjoint du groupe parlementaire du PCI, Chambre des
députés d’Italie).

Séance du 15 juin 1990 : « La recherche sur la police : le point


de vue des chercheurs »
A. CHAUVENET (CEMS-CNRS), « Les ambiguïtés de l’enquête :
police et prisons ».

32. C. EMSLEY, The English police. A Political and Social History, Harvester-Wheats-
heaf, Hemel Hempstead, 1991.
33. C. DE VALKENEER, Le Droit, la police et la société, De Boeck, Bruxelles, 1991.
34. J.-M. BERLIÈRE, « Richesses et misère des archives policières », Les Cahiers de
la sécurité intérieure, nº 3, novembre 1990-janvier 1991, p. 165-175.

202
l’émergence des recherches en sciences sociales sur la police en france…

M. JEANJEAN (université Paris-VII), « Pratique ethnologique : de


l’implication du sujet-chercheur à la construction de l’objet ».
A. LUDTKE (Max-Planck Institut), « Studying modern police :
what can historians contribute ? »
D. MONJARDET (IHESI), « Méthodes de recherche dans un
milieu discret ».
E. REBSCHER (BKA), « L’expérience de la recherche interne sur
la police en RFA 35 ».

Séance du 25 janvier 1991 : « Aspects actuels de la sécurité


privée en Europe »
R. DEDECKER (UCL), « Analyse du secteur de la sécurité privée
au niveau européen ».
B. HOOGENBOOM (Université de Leyde), « Private policing :
towards a differentiated and a contextual approach ».
R. LE DOUSSAL (Direction générale de l’Assistance publique,
Paris), « Secteur public et sécurité privée : le cas de l’Assis-
tance publique de Paris ».
D. MAGNUSSON (National Council for Crime Prevention, Stock-
holm), « Contract Security Services in Sweden. The Example
of Private Guards ».
F. OCQUETEAU (CESDIP-CNRS), « Premier bilan du contrôle
préfectoral sur les entreprises et services de sécurité privées
en France ».
N. SOUTH (U. of Essex), « Trends in the development of the
private security sector and new theoretical directions in
research : observations from the U.K. and North America ».

Séance du 24 mai 1991 : « Le syndicalisme policier »


J.-M. BERLIÈRE (CNRS, Paris), « Quand un métayer veut être
bien gardé, il nourrit ses chiens. La difficile naissance du
syndicalisme policier : problèmes et ambiguïtés 36 ».
F. CARRER (Fondation Labo, Gênes), « Le syndicat policier en
Italie 37 ».

35. Ce texte serait paru dans la Revue internationale de police criminelle en 1991.
36. J.-M. BERLIÈRE, « Quand un métayer veut être bien gardé, il nourrit ses chiens.
La difficile naissance du syndicalisme policier : problèmes et ambiguïtés (1900-1914) »,
Le Mouvement social, 164, juillet-septembre 1993, p. 25-51.
37. F. CARRIER, « Le syndicalisme policier en Italie », Les Cahiers de la sécurité inté-
rieure, 8, 1992, p. 199-209.

203
le sociologue, la politique et la police

N. CHAMBRON (Centre européen de recherche et de formation,


Fontainebleau), « Le syndicalisme et les pratiques de concer-
tation : la Police nationale ».
C. EMSLEY (Open University, Milton Keynes), « Trade Unio-
nism and the English Police ».
D. MONJARDET (CNRS-IHESI, Paris), « Les syndicats de police
en France en 1991 ».
A. R ECASENS (Barcelone), « Aperçu sur la situation en
Espagne ».

Séance du 14 juin 1991 : « Valeurs et cultures policières »


T. J EFFERSON (University of Sheffield), « Controlling cop
culture : the case of paramilitary policing ».
R. L ENOIR (Université Paris-I), « Enquête sur les élèves
commissaires de police ».
H. REINKE (Université de Düsseldorf), « Police culture and
values in the Weimar Republic ».
B. WEINBERGER (University of Warwick), « The culture and
norms of the English Police in the Second World War
period ».
4

Les années 1980 et les premières années


de l’Institut des hautes études
de la sécurité intérieure
par Jean-Marc Erbès 1

Je ne suis pas sociologue mais ce qu’on pourrait appeler un


« passeur ». Pour moi, le sociologue rendait visible ce qui n’était
pas visible dans une profession et une organisation. D’où mon
appel à Dominique Monjardet dont je connaissais les recherches.
Replaçons-nous en 1981. Depuis les événements de 1968, les
forces de sécurité sont essentiellement orientées vers le maintien
de l’ordre et pourtant l’insécurité augmente (cf. la commission
Peyrefitte en 1977). Le syndicalisme policier demande que l’on
passe d’une police d’ordre à une police de sécurité.

L’institution policière, une boîte noire

Mai 1981, Gaston Defferre est ministre de l’Intérieur… La


hiérarchie policière est inquiète des projets de la gauche, car
la base la remet en question. En février 1982, Defferre me dit :
« Je veux moderniser la police, faites-moi une nouvelle poli-
tique de formation. » Nous nous posions la question des
objectifs : former, mais former pour quoi faire ? Or, à cette
époque, l’institution policière était une « boîte noire ». Il y avait
certes la criminologie enfermée dans les facultés de droit et la
science politique dont les quelques travaux à coloration
marxiste traitaient la police comme outil au service de la classe
dominante. Mais nous ne connaissions rien du fonctionnement

1. Jean-Marc Erbès a été le premier directeur de l’IHESI (de 1989 à 1994).

205
le sociologue, la politique et la police

interne de l’institution policière, de ce que fait la police dans


les rapports sociaux, pour identifier son rôle propre. Un premier
éclairage nous avait certes été donné par l’étude « Interface »
que nous avions commandée. Elle avait permis de définir des
objectifs de formation essentiellement centrés sur la néces-
saire professionnalisation et une meilleure insertion de la police
dans la société. Ce n’était qu’un coup de projecteur utile ; il
convenait de mettre plus de lumière pour sortir de l’opacité et
aller plus avant dans la connaissance de l’institution. C’est pour
répondre à ce besoin que D. Monjardet a entrepris en 1982
son étude sur le travail quotidien des gardiens de la paix.
L’immersion dans la base policière d’un sociologue du travail
armé d’une méthodologie confirmée fut un véritable événe-
ment. Ce furent plus de deux cents entretiens individuels d’une
moyenne de 2 h 30 qu’effectua Dominique et que mena égale-
ment sa femme Antoinette. Il y eut plus de huit cents heures
d’observation de terrain dans les quatre commissariats choisis.
Il en est résulté en 1984 un premier rapport intitulé « La police
quotidienne, éléments de sociologie du travail policier ». C’était
tout à fait inédit en France alors que ce type de recherches avait
pris de l’avance dans les pays anglo-saxons. Nous disposions
enfin d’une étude à caractère scientifique analysant le travail
policier dans sa spécificité. L’ensemble de ces analyses, Domi-
nique les a reprises dans son livre Ce que fait la police dans
le chapitre « L’organisation ou l’opacité ». Il nous montre que
plus que dans toute autre profession, au-delà des règles contrai-
gnantes qui l’encadrent, l’organisation du travail informel joue
dans la police un rôle déterminant. Ses membres sont loin de
partager une vision identique de leurs activités.

Connaître pour une action pertinente

Cette recherche nous a donné une moisson d’informations et


a constitué pour la construction des processus de formation une
ressource importante. Le caractère discrétionnaire de l’acti-
vité, l’importance donnée à l’expérience par rapport aux quali-
fications, la contradiction forte entre l’obligation de moyens et
de résultats, la pression de la solidarité du groupe, tous ces
constats nous invitaient à développer des formations conduisant
à un encadrement plus serré des métiers, par plus de qualifi-
cation et une forte appropriation de la déontologie.

206
les années 1980 et les premières années de l’institut des hautes études…

Le message renvoyé à l’institution appelait ses responsables


à mieux définir les missions et à affiner les méthodes de
commandement. Malgré le sérieux de la démarche, le dis-
cours du sociologue n’a d’abord pas été bien accueilli. Domi-
nique rappelle dans son livre notre rencontre à l’École des
commissaires à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, où nous présentions
les propositions de la recherche. Certes, le mot « discrétion-
naire » pour définir le principe de sélection des activités pou-
vait choquer. Nos interlocuteurs nous répondaient que l’activité
policière est strictement encadrée par une abondante réglemen-
tation, le code de procédure pénale, etc. Une voix pourtant s’est
élevée, émanant d’un sous-directeur de la police judiciaire, poli-
cier expérimenté et considéré, interpellant ses collègues :
« Écoutez ce sociologue, vous dites ce qui devrait être, lui il
vous dit ce qui est, et l’on ferait bien de prendre en compte ce
message pour piloter l’activité policière ! »
En mars 1985, Pierre Joxe affiche une nouvelle priorité :
moderniser l’équipement de la police et lancer le plan de
modernisation. La formation passe au second plan, du moins
pour ce qui est de l’affichage. De « direction », elle redevient
« sous-direction ». Le recrutement revient à la direction du per-
sonnel et prend un tour plus bureaucratique. Le ministre avait
annoncé que je serais nommé directeur du personnel et de la
formation. Mais les syndicats montent au créneau, craignant
que la « cogestion » soit entamée par mon mode de direction,
et le ministre y renonce. Mon sort personnel n’a pas d’intérêt,
mais le mécanisme montre simplement la force de la pression
syndicale. Dominique en fait une illustration du rejet systéma-
tique de toute réforme dès qu’elle menace l’équilibre précaire
entre l’organisation et la profession et qu’elle déstabilise le sys-
tème de décision interne.

L’organisation de la recherche sur le champ de la sécurité

Après l’intermède Pasqua (mars 1986-mai 1988), Pierre Joxe


revient à l’Intérieur. Ayant été un auditeur intéressé de
l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale), il
veut la création d’une structure semblable. Celle-ci est créée
en janvier 1989. Dans l’esprit du ministre, la sécurité doit faire
l’objet d’un débat serein en vue de se fonder sur un consensus,
et être coproduite par de nombreux partenaires. À côté de la

207
le sociologue, la politique et la police

formation qui est appelée à s’appuyer sur les acquis de la


recherche, Dominique Monjardet, en qualité de conseiller tech-
nique, va pouvoir engager une action vigoureuse pour étendre
les recherches sur l’ensemble du champ de la sécurité. Dans
cette charge, il peut développer tous ses talents. Il avait ouvert
une fenêtre avec ses premiers travaux ; maintenant, toute la
maison lui est ouverte. Sans lui, j’aurais été bien démuni pour
intéresser la communauté des chercheurs à travailler sur ce
domaine. Sa crédibilité de chercheur confirmé, la connais-
sance qu’il avait du milieu, et pourquoi pas son label CNRS,
ont convaincu les chercheurs qu’il était possible de nouer des
contacts avec cette nouvelle institution dont la position était
précaire en raison de son adossement au ministère le plus réga-
lien de la République. L’avenir a montré que son indépendance
était fragile quel que soit son statut, fût-il établissement public.
Toujours est-il que grâce à son autorité, sa crédibilité et son
honnêteté intellectuelle, Dominique a pu lancer et coordonner
une centaine de recherches. Ces travaux ont porté aussi bien sur
les acteurs de la sécurité, les relations tissées entre eux, notam-
ment la justice, les diverses menaces, délinquances et désordres
publics, l’histoire de l’institution…
Dominique nous a mis en relation avec les chercheurs
étrangers qui nous avaient précédés dans ces travaux. À travers
les Cahiers de la sécurité intérieure ont été diffusés les grands
textes de la recherche et plus particulièrement anglo-saxonne.
La comparaison avec les modèles étrangers toujours riches
d’enseignements a pu être approfondie, notamment lors d’un
important colloque copiloté par Dominique Monjardet et notre
ami Jean-Paul Brodeur en 1994 à la Cité universitaire interna-
tionale. Réfléchir en ces lieux, accueillir de nombreuses délé-
gations étrangères, c’était, pour nous, donner des lettres de
noblesse à un champ qui n’était pas encore très bien consi-
déré. C’est au cours de cette période que Dominique a égale-
ment lancé son importante étude de cohorte, à travers un
questionnaire adressé à plus de 1 100 gardiens de la paix, afin
de saisir la manière dont s’opère leur socialisation
professionnelle.

208
les années 1980 et les premières années de l’institut des hautes études…

L’émergence de la notion de police de proximité

À partir de l’ensemble de ces recherches et réflexions, des


voyages d’étude également, notamment au Québec, et de la lec-
ture des travaux faits par les chercheurs étrangers s’est dégagé
l’intérêt qu’il y avait à engager les forces de sécurité vers ce qui
s’est appelé la « police de proximité ». Ce style de police, cette
stratégie tournée en dérision lors d’un déplacement du ministre
de l’Intérieur à Toulouse en 2003 ne visent nullement, vous le
savez, à faire du policier un travailleur social, mais à ancrer la
police sur un territoire, à construire une relation de confiance
avec la population pour asseoir sa légitimité et être plus effi-
cace, tant dans les actions de prévention que de répression.
En janvier 1995, M. Pasqua me chasse de l’Institut et nomme
un de ses proches collaborateurs.
En juin 1997, Jean-Pierre Chevènement est nommé ministre
de l’Intérieur. La police de proximité, terme que la droite
n’avait pas totalement écarté de son vocabulaire, est réactua-
lisée. Gilles Sanson est nommé directeur de la sécurité publique
avec pour mission de la mettre en place. Il appelle auprès de
lui Dominique Monjardet comme conseiller technique. Acte
courageux que de nommer un sociologue à proximité des hauts
décideurs du ministère 2. J’ai dit « acte courageux », mais je
tempère ce propos car introduire Dominique à l’Intérieur, ce
n’était pas faire entrer le loup dans la bergerie. Il avait su en
effet, au cours des douze dernières années, gagner le respect et
l’écoute de beaucoup de policiers, ce qui n’est pas chose facile
étant donné la clôture et la méfiance de l’institution. Dominique
a d’ailleurs expliqué cette distance qu’a souvent le policier vis-
à-vis du non-policier. Dans les pages qu’il consacre à la condi-
tion policière, il affirme qu’à défaut de contenu substantiel des
savoirs et des tâches, l’identité policière s’éprouve dans la dif-
férence avec l’autre. On est policier ou on ne l’est pas. Le rap-
port à l’autre s’établit non en termes de compréhension,
d’échanges, mais en termes d’alliances. L’autre est pour ou
contre la police ou les policiers. Il ne faut pas en effet sous-
estimer la difficulté qu’il y a pour un non-policier de s’exprimer
devant un auditoire policier qui guette les indices permettant de
dire dans quel camp se range l’intervenant. Dominique, par la

2. Voir infra, la contribution de Gilles Sanson sur le rôle de D. Monjardet comme


conseiller technique à la DCSP, p. 248 et s.

209
le sociologue, la politique et la police

pénétration de ses analyses, l’honnêteté de sa démarche,


l’empathie que l’on ressentait dans les échanges, avait réussi à
surmonter cette barrière et créé avec les hommes ouverts une
relation de confiance.

Ce que fait la police, un livre fondateur

Pour conclure, je voudrais dire ceci. Pour préparer cette ren-


contre, j’ai feuilleté à nouveau le livre intitulé Ce que fait la
police, qui, publié il y a dix ans déjà, faisait la synthèse des
travaux de Dominique. Je puis dire que c’est un livre fonda-
teur, que tous les chercheurs ne peuvent ignorer, et que les
hommes politiques devraient lire avant de prétendre diriger la
police. Comme tous les grands livres, il demeure infiniment
d’actualité, quand on constate les désordres résultant de l’action
policière fondée sur une politique sommaire de « résultat ».
Dans son dernier chapitre « Police et démocratie », Dominique
développait sa conception de ce que devrait être selon lui une
police démocratique, que je résume ainsi : tant que l’organisa-
tion policière et l’État resteront face à face, aucune dynamique
d’évolution ne pourra réellement s’engager. L’État républicain
centralisé ne semble pas en mesure de mettre en mouvement
cette institution par les seules injonctions législatives et régle-
mentaires ou par des aménagements organisationnels. La pro-
fession, pourtant mieux rétribuée que d’autres services publics
également inertes, sait absorber à son profit les avantages et
neutraliser l’impulsion qui lui est donnée, car sa culture profes-
sionnelle ne la prédispose pas à fonder sa légitimité sur la
confiance que peut lui donner le citoyen.
C’est pour cela que Dominique Monjardet introduit dans ce
face-à-face un tiers, actuellement absent, à savoir la « demande
sociale » qui, seule, peut amener l’institution à se remettre en
question et répondre à l’attente du citoyen. Cette demande
sociale s’exprime dans les pays anglo-saxons à travers notam-
ment des structures décentralisées. Voilà pourquoi il faut nous
demander si le ressort d’un nouveau service de sécurité de
proximité ne doit pas d’abord être assis sur une demande
sociale véritable. Aussi, une remunicipalisation de la police
urbaine bien encadrée ne doit pas être écartée a priori. Car
que voyons-nous aujourd’hui ? La police du quotidien continue
à surplomber la société ; elle est au sommet du triangle décrit

210
les années 1980 et les premières années de l’institut des hautes études…

en conclusion du livre de Dominique. On la voit agir dans les


banlieues avec les résultats que l’on sait. Flatter les membres
de l’institution et instaurer la culture du résultat ne sont pas
des ingrédients suffisants pour chasser l’insécurité. Placer la
police urbaine au cœur de la société est sans doute la voie à
suivre, comme le disait Dominique, mais on en mesure la dif-
ficulté, compte tenu de ce qu’est notre organisation publique
et les enjeux autour de la sécurité. Nous en avons aujourd’hui
encore une illustration avec la mise sous le boisseau de la
recherche à l’INHES.
Pour finir, afin que Dominique soit encore plus présent parmi
nous aujourd’hui, je voudrais citer cette phrase par laquelle il
montrait la limite de son ouvrage tout orienté par la volonté
de briser l’opacité de l’institution : « Plus généralement encore,
toute police est opaque parce que nos sociétés sont divisées et
qu’une société ne vit selon ses principes et ne peut instituer
en principe ce qu’elle vit. La société est par définition contra-
dictoire. Pour autant, si l’idée d’une police transparente est une
utopie de quelque façon absurde, il est légitime d’attendre de
la police la plus grande transparence possible, parce que le
mouvement vers celle-ci est le mouvement même de la société
s’efforçant de vivre au plus près de ses principes. »
Dominique Monjardet, par ses travaux, a eu le grand mérite
de contribuer à atténuer cette opacité.
5

Dominique Monjardet et la (re)découverte


des questions policières par la science politique

par Pierre Favre 1

Je souhaite, en cette journée de souvenir et de témoignage,


évoquer en premier lieu la manière dont j’ai moi-même
« découvert les questions policières » afin de dire quel rôle y
a joué Dominique Monjardet. J’ai, comme quelques autres,
tenté de convaincre les politistes qu’il était indispensable de
faire de la police un des objets centraux de notre discipline,
avec jusqu’à présent un succès limité. Dans un deuxième temps
de cette intervention, il me faudra donc faire un bilan en
demi-teinte de l’apport de Dominique Monjardet à la science
politique.
Comme la plupart des politistes de ma génération (je suis
né en 1941), je suis juriste de formation. Il n’est peut-être pas
inutile de souligner qu’un étudiant en droit formé dans les
années 1960 n’était pas ignorant des questions de police qu’il
rencontrait sous des angles divers dans plusieurs cours (droit
administratif, libertés publiques, procédure pénale, crimino-
logie). Mais j’étais un juriste très attiré par la science poli-
tique et je m’éloignais progressivement du droit au cours de
la seconde moitié des années 1960. Cette formation juridique
et l’attraction des grandes pensées du temps rendaient le jeune
enseignant que j’étais très attentif au marxisme dans sa version
althusserienne et poulantzasienne. L’idée que je pouvais avoir
alors du caractère central en politique de la violence (d’une
classe sur l’autre) et de la domination par l’appareil d’État était
donc naturelle. Les appareils idéologiques d’État définis par

1. Professeur de science politique, IEP de Grenoble.

212
dominique monjardet et la (re)découverte des questions policières…

Althusser étaient si connus qu’on les désignait par un sigle


aujourd’hui bien oublié, les AIE. Althusser ne négligeait pas
pour autant les « appareils répressifs d’État » et donc la police.
On comprend que, dès cette époque, l’étude de la police ait pu
apparaître comme une nécessité aux yeux de juristes en rup-
ture avec les doctrines juridiques dominantes, ceux qui allaient
se faire connaître au titre de l’école de la « Critique du droit »
et qui commencent à publier la revue Procès à laquelle je fus
longtemps abonné. Les premiers travaux sur la police avec les-
quels je suis en contact émanent de ce segment très particu-
lier des études juridiques. Jean-Jacques Gleizal, que j’ai connu
alors que nous faisions l’un et l’autre un DEA de droit public à
Lyon, publie en 1974 sa thèse sur la Police nationale. Claude
Journès commence à publier sur la police en Grande-Bre-
tagne. Il est important pour la suite de ce récit de garder pré-
sent à l’esprit que ces juristes, qui allaient eux aussi bientôt
rejoindre la science politique, travaillent sur la police bien avant
que Dominique Monjardet commence ses premières recherches
sur ce terrain. Quant à moi, si j’ai ces quelques références en
tête, je n’aborde en rien dans cette période les questions de
police.
Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, alors que je suis
devenu enseignant titulaire, que j’en viens à traiter de la police
dans un enseignement (je suis alors professeur de science poli-
tique à la faculté de droit de l’université de Clermont-Fer-
rand). En 1983 ou 1984, las de consacrer un cours de « Grands
problèmes politiques contemporains » (cours à l’intitulé vague
longtemps classique en quatrième année de droit) à des ana-
lyses sur les partis et la vie politique, je décide de le réorienter
vers des questions plus sociétales autour de l’État, du rapport à
l’autorité, de la socialisation par la famille et par l’école, de
la citoyenneté… J’introduis tout naturellement dans ce cours
un chapitre sur la police. Mais sur quels travaux puis-je alors
m’appuyer ? Les études néomarxistes des années 1970, dont j’ai
parlé, se révèlent peu utilisables, car elles s’inscrivent dans une
problématique très particulière inaccessible aux étudiants et à
laquelle je n’adhère guère. Je n’avais pas envie d’expliquer par
exemple, selon la formule de J.-J. Gleizal, que « la police est
une institution critique du droit ». L’école de la « Critique du
droit » n’a d’ailleurs eu que peu de postérité. Je pourrais éga-
lement utiliser les premiers travaux de mon collègue Jean-Louis
Loubet del Bayle sur la police, et par exemple son article de

213
le sociologue, la politique et la police

1981 dans la Revue française de science politique, « La police


dans le système politique ». Mais le fait que l’auteur fasse
sienne la problématique systémique, fortement mise en cause
dans les années 1975 et qui n’est alors plus guère défendue
(peut-être à tort) en science politique, me pose problème. Ces
précurseurs des études de police en science politique (j’y
reviendrai) me paraissent en marge des courants dominants, du
moins en France, de la discipline. Heureusement, il y a le livre
de Pierre Demonque, Les Policiers (La Découverte, 1983) qui
est très exactement la source dont j’avais besoin pour pré-
senter la police aux étudiants. Ma rencontre avec celui que je ne
savais pas encore être Dominique Monjardet est donc liée à
mes activités pédagogiques et non à mes activités de cher-
cheur (mon temps est à cette époque complètement investi dans
une recherche sur l’histoire de la science politique en France).
Pour l’enseignant que j’étais, le petit livre de La Découverte est
une source idéale : il est une mine de renseignements, d’une
grande précision empirique et d’une clarté sans défaut. On y
trouve déjà la « signature » de Dominique Monjardet, l’interro-
gation constante sur le mode de fonctionnement des institu-
tions et la mise au jour de ce que l’on peut observer et
comprendre au-delà des apparences et des règles formelles.
Pour un enseignant qui souhaite montrer à ses étudiants
« comment ça fonctionne » à partir d’exemples concrets, le livre
s’impose immédiatement.
Ma première rencontre personnelle avec Dominique reste
sous le signe de son pseudonyme Pierre Demonque. Claude
Journès organise à Lyon en mai 1986 une journée d’études sur
la police où il me demande – déjà ! – de parler des « Apports
et attentes de la science politique face à la police ». Dominique
est là, mais je ne le connais pas. À un certain moment, au cours
d’une première discussion, je fais référence très favorable-
ment au petit livre Les Policiers et dix doigts se tendent pour
me montrer l’auteur dans la salle ! Nous avons le même âge,
des intérêts communs, des affinités, et nous sympathisons vite.
À partir de cette date, nous allons souvent faire appel l’un à
l’autre, et d’ailleurs plus souvent moi que lui car il va rapide-
ment devenir central dans le champ des recherches policières.
En 1988, j’organise une table ronde sur la manifestation de
rue pour le deuxième congrès de l’Association française de
science politique qui se tient à Bordeaux en octobre. Connais-
sant son enquête sur les CRS, je demande à Dominique de

214
dominique monjardet et la (re)découverte des questions policières…

traiter du maintien de l’ordre et il contribuera au volume qui


suivra par un chapitre sur « La manifestation du côté du main-
tien de l’ordre ». Il me met en contact avec Jean-Claude Monet
qui exposera au congrès puis dans le livre les conclusions de
l’enquête administrative sur la manifestation des sidérurgistes
du 23 mars 1979 marquée par de violents incidents. Cet éclai-
rage sur le maintien de l’ordre, qui n’allait pas de soi dans le
contexte de la sociologie politique de l’époque, aura une
notable influence dans la discipline, je le dirai.
En 1989, avant même la création officielle de l’IHESI, Domi-
nique demande à Jean-Marc Erbès de m’introduire à la Préfec-
ture de police de Paris pour accéder aux sources policières sur
la manifestation. J’y découvre un véritable océan documen-
taire que je ne soupçonnais pas et je vais y travailler quelques
années, en y associant rapidement un jeune doctorant, Olivier
Fillieule, qui allait devenir un des spécialistes internationale-
ment reconnus des mouvements sociaux. Cette intervention de
Dominique Monjardet nous permet, à un moment où pratique-
ment tous les travaux étrangers sur la manifestation se fondent
sur des sources de presse extrêmement lacunaires, de donner
une ampleur et un ancrage empirique incomparables à ce ter-
rain de recherche. Vingt ans après, les effets en sont encore très
présents.
Dès le premier numéro des Cahiers de la sécurité intérieure
d’avril-juin 1990, Dominique veut donner de la visibilité à ces
travaux et publie mon rapport sur la violence dans les manifes-
tations. S’ouvre pour moi une longue période de collaboration
suivie avec l’IHESI. Je suis par exemple membre du comité de
rédaction des Cahiers de la sécurité intérieure, j’organise un
séminaire mensuel de chercheurs sur les violences qui se pour-
suivra pendant trois ans, je participe aux sessions de forma-
tion, etc. Je rencontre donc souvent Dominique, à Neuilly puis
rue Péclet, et il me demandera d’être membre de l’éphémère
Conseil scientifique qu’il présidera.
Durant l’année universitaire 2000-2001, la dernière où je
serai en poste à Sciences Po-Paris, nous montons un séminaire
de troisième cycle sur la police – que Dominique poursuivra un
an avec Frédéric Ocqueteau – où nous étions, face à la quin-
zaine d’étudiants qui y participaient, très complémentaires : lui
très chercheur et moi très professeur… Ce séminaire reste dans
mon souvenir l’un des plus intéressants que j’ai pu conduire.
Lorsque je quitte Paris pour aller enseigner à l’IEP de Grenoble,

215
le sociologue, la politique et la police

je propose un cours à option « Police, ordre public, insécurité ».


On mesure le chemin entre l’année 1983 ou 1984 où je consacre
un seul chapitre d’un cours à la police et les années 2000 où un
cours entier ne me suffit pas à faire le tour des questions poli-
cières. Ce cours à option a un réel succès auprès des étudiants
puisque jusqu’à une cinquantaine le suivent, soit le quart de la
promotion. Et ces étudiants connaissent tous le nom de Mon-
jardet puisque j’y cite constamment ses travaux. Il reste que le
succès ne suffit pas à instaurer une tradition. À mon départ pour
la retraite, le cours n’est repris par aucun enseignant.
On mesure à ce bref récit combien le rôle de Dominique
Monjardet dans ma propre appropriation des recherches sur la
police a été central. J’ai d’ailleurs tenu à dire, il y a quelques
années, dans un long compte rendu de Ce que fait la police à
la Revue française de sociologie, toute la richesse et toute la
fécondité de son œuvre majeure. Mais je suis resté jusque-là sur
un plan personnel (je le devais à Dominique). Il me faut main-
tenant m’interroger sur ce qu’il en est à l’échelle de la discipline
à laquelle j’appartiens, la science politique.
Les recherches sur la police en science politique restent peu
nombreuses ; on en fera d’abord brièvement le bilan. Ce constat
en demi-teinte révèle un paradoxe qu’il faut détailler. Comment
expliquer alors la réception somme toute limitée des travaux de
Dominique Monjardet en science politique ?
Certes, s’agissant de la place des références à la police dans
la science politique française, la situation actuelle est sans
commune mesure avec celle des années 1980. Mais les études
sur la police demeurent assez étroitement circonscrites.
François Dieu en a fait récemment un bilan équilibré auquel on
pourra se reporter 2.
Il y a en premier lieu peu de thèses de science politique qui
prennent pour objet la police : on en compte une quinzaine
depuis les années 1990, dont un seul directeur de thèse (Jean-
Louis Loubet del Bayle, dont l’approche doit peu à Mon-
jardet) a dirigé plus de la moitié. Et pourquoi les étudiants de
science politique voudraient-ils s’engager dans la préparation
d’une thèse sur la police alors qu’ils n’ont pas de cours sur la
police ? En science politique, en dehors de celui de Grenoble

2. François DIEU, « Un objet (longtemps) négligé de la science politique : les insti-


tutions de coercition », in Éric DARRAS, Olivier PHILIPPE, La Science politique une et
multiple, L’Harmattan, Paris, 2004.

216
dominique monjardet et la (re)découverte des questions policières…

que j’ai assuré cinq ans, seule l’université de Toulouse dispense


des cours sur la police. Par contre, il semble qu’il y ait de plus
en plus de mémoires consacrés aux questions de police et de
sécurité, ce qui est de bon augure.
Quant aux recherches, elles sont, dans deux directions, for-
tement redevables à l’influence de Dominique Monjardet. On
pense bien sûr à tous les travaux sur le maintien de l’ordre :
il suffira de citer l’important livre, dirigé par Olivier Fillieule
et Donatella della Porta, que les Presses de Sciences Po ont
publié en 2006 et qui a sa source lointaine dans un colloque de
l’IHESI : Police et manifestants. Maintien de l’ordre et ges-
tion des conflits. Les travaux précurseurs de Dominique dans
les années 1985 ont ici amplement porté leurs fruits. L’étude
des « bavures » policières, ou plus justement des violences poli-
cières illégitimes, effectuée par Fabien Jobard 3 et, sous un autre
angle, par Cédric Moreau de Bellaing 4 dans sa thèse, portent
aussi l’empreinte de Dominique.
Son intérêt pour la police s’est toujours accompagné d’une
vigilance pointilleuse à l’égard de tous les « dérapages » éven-
tuels. Je garde ainsi la trace d’une intervention qu’il m’avait
demandé de faire en 1998 au sujet de la composition prévue
pour le conseil de déontologie policière qui le préoccupait beau-
coup. Dans ces deux domaines, l’influence de Dominique n’est
pas directe au sens où il n’y a pas emprunt de problématique :
Dominique reste largement, me semble-t-il, le sociologue des
professions qu’il a été durant les quinze premières années de
sa carrière de chercheur, et cette approche est peu pratiquée en
science politique. Mais le rôle de Dominique a été décisif en ce
qu’il a montré le chemin (sur le maintien de l’ordre, sur les
pratiques policières), en ce qu’il a constamment fait savoir
combien ces recherches lui importaient et qu’il les a donc légi-
timées, et en ce qu’il a aidé à leur réalisation par tous les
moyens dont il pouvait disposer. Le rôle de Dominique dans
une suite d’autres travaux de politistes est sans doute moindre,
même s’il y a été toujours attentif : ceux, considérables, de
Sebastian Roché sur l’insécurité (Sebastian Roché qui a publié
d’importants articles dans la Revue française de science

3. Fabien JOBARD, Bavures policières ? La force publique et ses usages, La Décou-


verte, Paris, 2002.
4. Cédric MOREAU DE BELLAING, « La police dans l’État de droit : les dispositifs de
formation initiale et de contrôle interne de la Police nationale dans la France contem-
poraine », thèse de doctorat, IEP de Paris, 2006.

217
le sociologue, la politique et la police

politique et donc explicitement situé ses recherches dans la


science politique), ceux de François Dieu sur les politiques
publiques de sécurité et sur la gendarmerie, ceux de Benoît
Dupont sur la police australienne, ceux de Didier Bigo sur la
coopération policière européenne, pour ne citer que ceux-là. Au
total, on le voit, les recherches de science politique sur la police
sont notables, mais elles se cristallisent sur quelques aspects
privilégiés et restent difficiles à fédérer sinon à unifier.
Dans ce rapport un peu distendu avec l’objet police, la
science politique est dans une situation paradoxale. La prise
en considération de la police devrait en effet être au cœur des
interrogations de science politique. Il est ainsi d’usage constant
dans la discipline de faire référence à la définition wébérienne
de l’État caractérisé par le monopole de l’usage légitime de la
force. Cette définition devrait immédiatement conduire ceux qui
l’utilisent à caractériser ce « monopole de l’usage légitime de
la force », d’une part en étudiant ceux qui sont en charge de
cet usage (en France, les policiers et les gendarmes) et d’autre
part en examinant plus au fond ce qu’est cet usage de la force.
On s’attendrait par exemple que la fameuse « dispute » entre
Bittner et Brodeur, revisitée par Fabien Jobard, sur la définition
de la police soit commentée par les politistes. La police est-
elle bien « un mécanisme de distribution dans la société d’une
force justifiée par une situation », ce qui n’est après tout qu’un
déplacement de la définition wébérienne ? Même si l’on ne
remonte pas à la définition de Weber, une simple énumération
des missions de la police montre suffisamment que la police est
au cœur du politique. On sait que Dominique Monjardet distin-
guait la police d’ordre, qui précisément « maintient l’ordre »,
la police de sécurité, en charge de la sécurité publique, et la
police criminelle qui assure la répression du crime. Tout cela
est éminemment de l’ordre du collectif et du travail public, et
donc éminemment politique. Si l’on ajoute, pour dire vite, ce
que Dominique appelait la police de souveraineté (avec notam-
ment les Renseignements généraux) et si l’on songe à l’impor-
tance du ministère de l’Intérieur dans la hiérarchie
gouvernementale, tout cela devrait faire de la police un enjeu
majeur de la réflexion politologique. N’est-il pas significatif
que l’un des tout derniers articles écrits par Dominique Mon-
jardet soit de part en part un texte de science politique que
l’on aurait pu souhaiter voir paraître dans la Revue française de
science politique où il aurait été parfaitement à sa place (je fais

218
dominique monjardet et la (re)découverte des questions policières…

référence à « Comment apprécier une politique policière ? Le


premier ministère Sarkozy, 7 mai 2002-30 mars 2004 »). Il ne
s’agit d’ailleurs pas de dire ici que la science politique devrait
multiplier les recherches sur la police : les politistes français
ne sont pas très nombreux (400 chercheurs et enseignants
environ) et les terrains qu’ils devraient étudier dépassent de loin
leur capacité collective de travail. Mais il est plus étrange que la
référence même à la police soit encore si rare, alors que les
sources disponibles sont maintenant nombreuses et de qualité
(qu’on songe par exemple aux « grands textes de la recherche
anglo-saxonne » réunis par Jean-Paul Brodeur et Dominique
Monjardet sous le titre Connaître la police).
On évoquera brièvement pour terminer quelques-unes des
raisons pour lesquelles la police n’est pas couramment prise en
compte dans les analyses de science politique, contrairement à
ce qui semblerait de la nature de son objet.
La science politique est en premier lieu une discipline struc-
turée peut-être plus qu’une autre autour de problématiques sou-
vent exclusives et qui balisent les terrains d’enquête de manière
parfois rigide. Une part notable des politistes demeure proche
des positions sociologiques de Pierre Bourdieu, dont on sait que
s’il attache une importance décisive aux mécanismes de domi-
nation dans la société, il les considère essentiellement dans leur
dimension symbolique. Le paradoxe est qu’à dire ainsi la domi-
nation et la violence omniprésentes dans notre société, il n’est
plus utile de distinguer entre violence légitime et violence illé-
gitime, entre répression physique et répression symbolique,
entre régime démocratique et régime autoritaire. Il n’est donc
pas nécessaire d’étudier au concret le travail policier ni d’ail-
leurs d’accorder de l’intérêt aux mécanismes institutionnels qui
différencient les régimes. Il n’est que de dépouiller la revue
de Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales,
pour constater que depuis 1975 et dans ses 160 numéros aucun
article ne concerne la police (en dehors des articles engagés
de Loïc Wacquant sur la « tolérance zéro » aux États-Unis). Les
politistes se réclamant de Bourdieu n’ont donc guère d’inclina-
tion à se pencher sur les travaux de Dominique Monjardet. Un
grand nombre d’autres politistes sont absorbés par des terrains
d’enquête spécifiques, travaux historiques des tenants de la
sociohistoire du politique, travaux sur les décisions publiques
des spécialistes de politiques publiques, travaux sur les relations
internationales… Il ne reste plus guère de place pour l’objet

219
le sociologue, la politique et la police

police ! On comprend que ce n’est que dans la seule mouvance


de l’étude des mouvements sociaux ou dans la suite de tra-
vaux sur la violence (comme ceux conduits par Philippe Braud)
qu’une attention aux missions de police puisse se faire jour.
Une explication plus spécifique du caractère limité de
l’influence de Dominique Monjardet réside dans l’histoire
même de la discipline. Il faut garder présente à l’esprit la chro-
nologie des études de police en science politique. Dominique
n’est pas ici le « père fondateur » sur le terrain policier qu’il
est certainement dans la sociologie française. Les « pères fon-
dateurs » des études de police en science politique française
font paraître leurs premiers travaux ou créent des centres de
recherche dans les années 1970 : on peut rappeler que Jean-
Jacques Gleizal publie son livre sur la police en 1974 5 et que
Jean-Louis Loubet del Bayle crée dès 1976 le Centre d’études
sur la police de Toulouse. Dominique, lui, ne commence à
publier sur la police qu’en 1983 et ne le fait systématique-
ment et massivement qu’à partir de 1985. Cet ordre d’entrée
en scène a des conséquences importantes. Les « précurseurs »,
qui ont tout naturellement un fort sentiment de leur antériorité
dans le champ, vont peu relayer les travaux de Dominique Mon-
jardet. Leur problématique est déjà constituée et ne va pas être
remise en cause. De surcroît, pour des raisons diverses qu’il
n’est pas possible de rapporter ici, ces précurseurs restent en
marge de la science politique française. Il faudra attendre fina-
lement une autre génération pour que Dominique donne un
nouvel élan aux études de science politique sur la police et qu’il
y ait donc re-découverte de la police par la science politique
française.
La science politique française, du moins jusqu’à une date
récente, me semble enfin souffrir d’une survalorisation de la
théorie et corollairement d’une minoration du travail empirique.
Ce n’est cependant pas le lieu de s’en expliquer. Il suffit de
souligner en regard combien la sociologie de Dominique Mon-
jardet est chevillée aux enquêtes empiriques. Il ne concevait pas
d’étude sans terrain. Lorsque nous avons conçu ensemble notre
séminaire de troisième cycle de l’IEP sur la police, sa première
préoccupation a été celle de l’enquête que mèneraient les étu-
diants. Il obtint que nos étudiants puissent suivre certains des

5. Jean-Jacques GLEIZAL, La Police nationale : droit et pratique policière en France,


Presses universitaires de Grenoble, 1974.

220
dominique monjardet et la (re)découverte des questions policières…

cours de l’École des gardiens de la paix de Vincennes et soient


donc à même de connaître de l’intérieur le mode de formation
des policiers. Ce n’est évidemment pas la pratique dominante
des séminaires de recherches en science politique, plus portés à
mettre en valeur le brio théorique que la solidité des données
recueillies sur le terrain. Un de nos derniers échanges profes-
sionnels porte précisément sur cet aspect de la pratique scien-
tifique des politistes qui l’irritait profondément. Je souhaitais sa
présence au jury d’un doctorant qui avait rédigé antérieurement
un rapport pour l’IHESI. Dominique refuse en faisant état de sa
« fureur » face à ce rapport où le matériel empirique disparaît
au profit d’une « parade théorique » où l’auteur parle davantage
de ses lectures des auteurs qu’il faut connaître que du rare ter-
rain d’enquête auquel il a eu accès. Comme j’insistais – c’était
en novembre 2005 –, il me dit ne plus se sentir le courage de
monter une fois de plus au créneau. Il conclut : « J’arrive au
moment où la conscience du temps disponible commence à se
faire aiguë. » Hélas, ce temps disponible lui était effroyable-
ment compté.
6

La contribution de Dominique Monjardet


à la recherche historique sur les polices

par Jean-Marc Berlière 1

Historien de la police, je voudrais simplement porter témoi-


gnage et m’acquitter d’une dette que j’ai contractée à l’égard
de Dominique Monjardet. J’ai été d’autant plus touché et ému
de sa disparition que je lui dois beaucoup, mais l’histoire de
la police aussi. Je ne voudrais pas que dans cette enceinte, où
la science politique et la sociologie sont bien représentées
– parce que l’une était sa discipline et l’autre était proche de ses
préoccupations –, l’histoire soit totalement absente. Il y aurait
quelque injustice à cela.
Sans vous imposer une « ego histoire » déplacée, je vou-
drais rappeler que lorsque « j’entre en police » (!), au début des
années 1980, je connais cette solitude, évoquée par ceux qui
viennent de s’exprimer, notamment dans ma propre paroisse où
la police est essentiellement considérée comme un instrument
oppressif et répressif, donc pour le dire vite un objet très incor-
rect politiquement qui, de ce fait, n’a même pas de légitimité
scientifique. Les historiens qui utilisent les rapports et archives
de police ne s’intéressent qu’à la « répression » et à ses vic-
times ; pour eux les policiers sont au mieux transparents au pire
des « fascistes » ou des SS. Ma chance fut de rencontrer Domi-
nique Monjardet et René Lévy qui, pour être de « la paroisse
d’à côté » ne m’en ont pas moins accueilli et encouragé dans
mes recherches. Ce soutien, cette solidarité se sont doublés
d’une réelle curiosité.

1. Historien, professeur à l’Université de Bourgogne. Membre du CESDIP.

222
la contribution de dominique monjardet à la recherche historique…

Dominique Monjardet s’est toujours montré très friand et


demandeur d’une histoire dont il déplorait l’absence qui pri-
vait le sociologue d’une perception claire du poids des héri-
tages. J’en veux pour preuve ce qu’écrivait Pierre Demonque
– je ne savais pas non plus que c’était Dominique Monjardet
et j’ai mis très longtemps à le comprendre – dans ce livre « fon-
dateur » pour moi – Les Policiers – qui déplorait que l’on
ignore tout des débuts et des étapes de la « professionnalisa-
tion » policière. Faute d’études historiques sur la police, on per-
cevait très mal un certain nombre de questions qu’il souhaitait
voir poser à la police : professionnalisation, mais aussi syndi-
calisme, pratiques du maintien de l’ordre, poids des années
noires de Vichy, etc.
Pour faire très bref, je voudrais rappeler que grâce à Jean-
Marc Erbès, et avec l’aide de Catherine Gorgeon, mais avec
l’impulsion et les encouragements de Dominique Monjardet, il
y a eu un vrai travail historique accompli au sein de l’IHESI
dont il était le conseiller avisé, n’hésitant pas à jouer le rôle
d’un catalyseur. Un séminaire historique, ouvert à tous et sans
enjeu universitaire a réuni une quarantaine de chercheurs de
tous niveaux et de tous horizons pendant deux à trois ans. Des
« prix » attribués à des travaux à dominante historique (thèses,
DEA et mémoires de maîtrise) ont stimulé la recherche histo-
rique sur les acteurs et les services œuvrant dans le champ
embrassé par l’IHESI.
Certes, l’IHESI a connu dans les années qui ont suivi ces
politiques de « stop and go », correspondant aux avatars
résultant des alternances démocratiques, mais curieusement
– peut-être parce qu’on a le temps pour nous, comme le disait
J.-M. Erbès – un certain nombre de choses que Dominique
Monjardet avait initiées ont trouvé leur terme. En bon
sociologue, il m’avait fait part en 1993 de l’intérêt qu’il y aurait
à recueillir à une assez grande échelle des récits de vie de
policiers. Treize ans plus tard, après bien des péripéties et des
aléas dont il vaut mieux rire, ce travail, relancé et encouragé par
Jean-Claude Karsenty a pu enfin être mené à bout grâce à un
contrat signé entre l’IHESI et le CESDIP et remis à l’INHES
en 2006. Ces récits de vie, finalisés, ont été également déposés
à la BNF à la disposition des chercheurs. Ce projet, considéré
comme un modèle du genre et des actions et partenariats que la
BNF souhaitait développer dans le domaine de l’histoire, s’est

223
le sociologue, la politique et la police

achevé par deux journées d’études organisées à la BNF fin


mai 2007 2.
Je pense que Dominique Monjardet serait content de voir son
idée matérialisée, et son esprit toujours critique nous manque
dans ce colloque. D’autant qu’il n’aurait pas été dépaysé ! En
effet, le paradoxe tient au fait que, résultat du « stop and go »
évoqué plus haut, l’Institut qui a conçu le projet et l’a financé
n’est pas du bal final, parce que le nouveau directeur de
l’INHES s’est désintéressé de ce projet de dialogue entre socio-
logues et historiens autour des problèmes soulevés par le témoi-
gnage… Un épisode qui nous rajeunit et nous prouve que le
pessimisme de Dominique Monjardet sur l’inconstance de
l’effort de l’institution dans sa « volonté de connaître » était
hélas lucide et réaliste…
Mais d’autres graines semées avec son aide portent égale-
ment leurs fruits. En dépit du retard accumulé par l’histoire
sur les autres sciences sociales, la police et la gendarmerie sont
devenues des objets légitimes de recherche : les jeunes histo-
riens ont investi sans complexe le champ policier. Les thèses,
maîtrises et masters se multiplient. Plusieurs thèses vont être
soutenues cette année, d’autres vont suivre et, finalement, le
retard accumulé, s’il a permis de faire l’économie de l’hypo-
thèque foucaldienne, n’aura pas été tout à fait du temps perdu.
Et si la police n’est plus une inconnue de la science histo-
rique française, c’est en partie grâce à Dominique Monjardet.
Je tenais à le dire publiquement dans cette journée qui lui est
consacrée.

2. J.-M. BERLIÈRE et R. LÉVY (dir.), L’Historien, le sociologue et le témoin. Archives


orales et récits de vie : usages et problèmes, L’Harmattan, Paris, à paraître.
7

Comment rendre respectable un sujet sale ?

par Michel Wieviorka 1

La recherche en sciences sociales a ses sujets nobles et ses


sujets sales, et la définition des uns et des autres est suscep-
tible de varier, dans l’espace et dans le temps. Ainsi, dans les
années 1970, en France, la police n’intéressait guère les socio-
logues, et l’idée même de l’étudier paraissait incongrue – si elle
ne l’avait pas été, elle aurait été suspecte. Il en allait différem-
ment dans d’autres sociétés, aux États-Unis, au Royaume-Uni,
au Canada et dans de nombreux pays du monde dit « anglo-
saxon », où l’étude rigoureuse de la police et des policiers rele-
vait depuis longtemps déjà d’un champ relativement développé,
avec ses têtes de file, ses courants, ses paradigmes, ses col-
loques, ses revues – Police Studies, Policing and Society, the
American Journal of Police, the Australian Police Journal, etc.
À quoi tenait, en France, la disqualification de la police
comme enjeu de recherches sociologiques ? L’explication est
peut-être au carrefour de logiques politiques, d’une conception
très française du rôle de la recherche en sciences sociales et
de l’engagement du chercheur. La sociologie française s’est
relancée, après la Seconde Guerre mondiale, en valorisant la
figure de l’intellectuel, participant au débat public, contribuant
à la vie de la Cité bien au-delà de son seul milieu profes-
sionnel et de ses activités d’enseignement. Or, sans relever tous
ou nécessairement de la pensée critique, du marxisme, alors
particulièrement vigoureux, ou d’engagements proprement poli-
tiques, communistes ou gauchistes, les sociologues parmi les

1. Sociologue, directeur du CADIS, EHESS.

225
le sociologue, la politique et la police

plus novateurs, les plus susceptibles de défricher des champs


nouveaux se situaient nettement à gauche, et participaient à un
bouillonnement intellectuel qui témoignait constamment d’une
critique de l’ordre, de la domination, du pouvoir de l’État et
de ses appareils répressifs ou idéologiques, ou bien encore de
vives sympathies à l’égard des mouvements contestataires.
L’impact du structuralisme ne commençait qu’à s’affaiblir, et
Louis Althusser ou Michel Foucault constituaient des références
pour beaucoup encore incontournables. Dans ce climat, il fal-
lait au chercheur une singulière force morale pour échapper aux
images réduisant la police à n’être qu’un instrument plus ou
moins brutal au service des dominants, et certainement hostile
aux mouvements sociaux.
Symétriquement, la recherche en sciences sociales n’avait
pas vraiment bonne presse, c’est le moins qu’on puisse dire, aux
yeux des responsables policiers, qui l’associaient vite au gau-
chisme le plus débridé. L’intelligence de Dominique Monjardet
fut d’avoir été le premier, et longtemps le seul, à rompre avec
les pesanteurs de son temps, sans rien perdre de ses convic-
tions politiques, et à avoir perçu l’importance et la complexité
du domaine pratiquement inexploré par les sciences sociales
françaises que constituait alors la police. Je faisais partie du
comité de rédaction de la revue Sociologie du travail lorsqu’il
nous proposa de préparer le numéro « Spécial police » (1985)
qui, avec la publication de son petit livre Les Policiers (sous le
pseudonyme de Pierre Demonque, La Découverte, 1983), allait
véritablement rendre légitime la sociologie du travail policier
au sein de notre corporation, et j’avais trouvé son idée profon-
dément neuve, et courageuse. Il avait su non seulement se
mobiliser, mais également trouver, côté police, des interlocu-
teurs ouverts et eux aussi courageux et novateurs, à commencer
par Jean-Marc Erbès. Pour moi, la préparation de ce numéro fut
le signe, aussi, qu’il se jouait quelque chose de nouveau dans la
vie intellectuelle de notre pays, la sortie d’une époque dominée
dans mon univers idéologique et politique par un gauchisme qui
ne pouvait que se désintéresser d’un sujet aussi répugnant que
la police et ses flics.
Personne ne doute, aujourd’hui, qu’il a ainsi défriché un
champ important, et qu’il lui a apporté ses lettres de noblesse
– même si cela ne fut pas toujours facile, en particulier du fait
des résistances des appareils policiers à s’ouvrir autant qu’il
l’aurait voulu. La création de l’Institut des hautes études de la

226
comment rendre respectable un sujet sale ?

sécurité intérieure fut une étape décisive de ce processus de


reconnaissance, de développement et d’institutionnalisation de
la recherche sur la police, et les policiers, dans lequel, avec
des hauts et des bas, il joua le rôle décisif. Et, tout au long
des années qui s’ensuivirent, Dominique Monjardet fut pour de
nombreux chercheurs et aussi d’acteurs, responsables de poli-
tiques en tous genres, un interlocuteur incontournable. Je le
revois encore, par exemple, intervenant dans un séminaire où
des responsables du logement social et des politiques de la ville
ne perdaient pas une bribe de son propos, ou bien encore
m’aidant pratiquement et intellectuellement à monter une inter-
vention sociologique dans laquelle un groupe d’une dizaine de
policiers allaient réfléchir au thème « police et racisme ». Et je
fus particulièrement heureux quand je parvins à le convaincre
de rédiger et de publier, dans une collection que je dirigeais aux
Éditions La Découverte, son grand livre, Ce que fait la police,
qui demeure la référence obligée sur le travail policier.
En défrichant ainsi un nouveau domaine, Dominique Mon-
jardet courait de grands risques : n’allait-il pas en quelque sorte
basculer du côté de son objet, et s’identifier à ceux qu’il étu-
diait ? La connaissance que j’ai pu avoir, notamment grâce à
lui, de policiers, et pas seulement de l’institution policière,
m’incite à dire que les choses, ici, n’ont pas dû être toujours très
faciles pour lui. Les policiers, dès qu’on fait l’effort d’aller vers
eux pour connaître leur travail, leurs représentations du monde,
ou toute autre dimension de la police, constituent un univers
à bien des égards fascinant, et qui a tôt fait de séduire celui
ou celle qui les accompagne ou les visite. Leur discours a de
la force et, sur le terrain, leur pratique a souvent de quoi impres-
sionner le sociologue autorisé à les suivre. Par ailleurs, pour
pouvoir accéder à l’information, et, mieux encore, être accepté
au sein d’une institution si sensible, et si centrale du point de
vue du pouvoir politique, le chercheur doit gagner la confiance
de ses interlocuteurs policiers à différents niveaux de la hiérar-
chie. Pour conserver sa liberté de pensée, sa distance réflexive,
sa capacité à demeurer un esprit critique, tout en préservant
de bonnes relations avec ses contacts policiers et en devenant
même une pièce du dispositif institutionnel de la police, il faut
qu’il ait une personnalité particulièrement solide, un sens aigu
des personnes et des situations, une obstination, aussi, à ne
jamais être plus, ou moins, qu’en position de recherche, ou
d’accompagnement à la recherche. Faute de quoi il devient un

227
le sociologue, la politique et la police

intellectuel organique de l’institution, un idéologue. Domi-


nique Monjardet m’avait fait l’amitié de m’inviter à participer
au conseil scientifique de l’IHESI, où il a longtemps exercé un
rôle majeur, et j’ai pu alors souvent constater comment il savait
être ferme, et en même temps diplomate, se mettre au service
de la production de connaissances, et résister aux innombrables
pressions qui explicitement ou non auraient pu le détourner de
cette mission, en l’avalant ou en le rejetant.
Les sociologues en France n’ont pas toujours suffisamment
le souci de conjuguer l’ancrage légitime, et nécessaire, pour
leurs travaux, au sein de leur propre société, avec la participa-
tion sinon à la recherche, du moins aux débats et à la réflexion
internationale – il vaudrait mieux dire : globale. Ce fut là encore
la force et l’originalité de Dominique Monjardet que d’être, tout
à la fois, le meilleur chercheur français sur la police en même
temps qu’un participant actif et reconnu à une vie intellectuelle
véritablement planétaire. Son amitié complice avec Jean-Paul
Brodeur, grande figure canadienne de la criminologie, et avec
lui un des meilleurs connaisseurs de la police, a débouché sur
d’importantes publications. Il a ainsi fait connaître en France,
outre leurs idées communes, des travaux et toute une vie intel-
lectuelle étrangère que nous ignorions, en même temps qu’il a
contribué, par son apport personnel, à installer la sociologie
française sur la police dans le concert international. C’est à une
communauté de chercheurs à la fois française et internationale
qu’il manque.
8

La « cohorte de gardiens de la paix » :


quels apports pour la connaissance
de la culture professionnelle des policiers ?
par Catherine Gorgeon 1

Pourquoi et comment devient-on un gardien de la paix ?


Naissance d’un projet scientifique

L’intention initiale de cette recherche était de nous concen-


trer sur les modalités, étapes et contenu de la socialisation pro-
fessionnelle 2 de certains policiers, les gardiens de la paix.
C’est-à-dire étudier le processus par lequel les membres d’une
population initiale très hétérogène, composée d’un ensemble de
jeunes gens et de jeunes filles ayant opté pour ce choix profes-
sionnel (ils ont passé le concours, l’ont réussi et sont entrés à
l’école de police) à partir de motivations très diverses et avec
un niveau d’information très inégal (voire pour les mieux ren-
seignés pas forcément exact) sur la réalité des tâches et des acti-
vités qui constituent le métier de gardien de la paix, en viennent

1. Catherine Gorgeon a été, avec Barbara Jankowski, responsable de l’animation de


la recherche à l’IHESI de 1990 à 1995. Elle y a été embauchée par Dominique Mon-
jardet qui y assurait alors les fonctions de conseiller scientifique. À ce titre, elle a mené
pendant toute cette période des travaux de recherche sur la police et les questions de
sécurité. Elle a été avec Dominique Monjardet une des chevilles ouvrières de la mise
en œuvre et des premières interrogations de l’étude sur la 121e promotion. Elle a été
étroitement associée à chacune des interrogations et des analyses suivantes jusqu’à la
dernière en 2004. C’est pour cette raison que nous lui avons demandé de resituer les
objectifs et résultats des différentes enquêtes « cohorte ». Elle est aujourd’hui respon-
sable de la Mission Recherche de La Poste.
2. Entendue comme l’ensemble des processus formels et informels par lequel un indi-
vidu acquiert les traits culturels et sociaux propres à un corps de métier, une profession,
voire une entreprise donnée. Cf. C. DUBAR, P. TRIPIER, Sociologie des professions,
Armand Colin, Paris, 2003.

229
le sociologue, la politique et la police

progressivement à adopter, endosser une identité profession-


nelle de « policiers », à se définir et à se reconnaître comme
tels.
Pour Dominique Monjardet, cette recherche visait, plus lar-
gement, à cerner (déconstruire puis reconstruire) une question
obsédante parce qu’il l’avait beaucoup rencontrée dans la litté-
rature anglo-saxonne : existe-t-il, et si oui quels en sont les
contours, une culture professionnelle policière ? Pour y par-
venir, il lui fallait se donner réellement les moyens de répondre
à une question en apparence simple mais très compliquée à
mettre en œuvre en réalité : comment « devient-on » policier au
fil du temps ? Cette question comporte deux dimensions.
La première relève du choix de cette profession (ou de cet
emploi) : comment une jeune fille ou un jeune homme décide-
t-elle/il de s’inscrire et de passer les épreuves d’un concours
de la police nationale ? À partir de quelles motivations, de
quelles informations, quels conseils, quelles attentes ? Pourquoi
intègre-t-on l’école de formation, comment vit-on sa scolarité ?
Quelles sont les parts respectives de la vocation, du hasard, de
la raison, de la résignation ? C’est ici l’orientation profession-
nelle initiale qui est questionnée, entre hasard, calcul rationnel,
idéal juvénile, routine familiale.
La deuxième dimension de la question est celle de la ren-
contre, parfois la confrontation, entre ces mobiles initiaux et
la réalité du métier et des conditions de son exercice. Devenir
policier est un processus au cours duquel s’acquièrent à la fois
des connaissances, savoirs, habiletés et savoir-faire, ce que
Dominique Monjardet nommait les « outils du métier », mais
aussi les représentations du rôle de policier dans la vie sociale,
dans l’institution, des missions de l’institution policière, des
valeurs qu’elle sert, des priorités qu’elle définit.
La notion de socialisation professionnelle désigne ce par-
cours au long duquel s’intériorisent les normes informelles du
collectif de travail, s’acquièrent les éléments d’une culture pro-
fessionnelle commune et se constitue une image de soi et des
autres (eux et nous), construite par la manière dont les uns et les
autres s’approprient cette condition professionnelle et sociale :
être policier.
Par définition, l’étude de ce processus nécessite le recueil de
données longitudinales permettant d’observer cette structura-
tion. En effet, seule l’étude sur la durée permet d’intégrer une
dimension essentielle, celle de l’ancienneté professionnelle. On

230
la « cohorte de gardiens de la paix »…

n’est pas le même policier selon que l’on a trois, dix ou quinze
années d’expérience, selon que l’on a connu une ou plusieurs
affectations.
Dès le départ donc, l’ambition de ce projet scientifique fut
de suivre une cohorte de gardiens de la paix afin de vérifier
deux hypothèses fortes auxquelles tenait Monjardet : il est pos-
sible, d’une part, de dégager des axes structurants, c’est-à-dire
des objets thématiques ou des questions fondamentales capables
d’organiser parmi les policiers des prises de position et de les
départager ; ces axes structurants ont, d’autre part, de fortes
chances d’évoluer au fil du temps, du fait des acquis de l’expé-
rience, des épreuves des affectations successives ou des défis
rencontrés.

L’état du savoir sociologique de l’époque sur l’objet

Au moment où nous initions, au début des années 1990, cet


ambitieux suivi d’une cohorte de gardiens de la paix, l’état des
connaissances est loin d’être nul sur la question. Mais, comme
Monjardet le déplorait lui-même, la littérature sur les
« valeurs » des policiers, la socialisation professionnelle dans la
police et la satisfaction au travail était quantitativement abon-
dante 3 mais demeurait sociologiquement assez pauvre.
L’essentiel des références est anglo-saxon et pose donc la
question de leur transposition. Toutefois, il existe quelques tra-
vaux français, déjà anciens, avec des méthodes plus quantita-
tives que celles des Nord-Américains, qui avaient eu le mérite
d’insister sur la diversité des attitudes, attentes et motivations
des nouvelles recrues policières 4.
D’une incursion scrupuleuse dans les travaux anglo-saxons
sur la socialisation professionnelle 5, Dominique Monjardet
retient que :

3. Un choix relativement sélectif l’avait conduit à recenser quelque 250 références.


4. Pour un panorama plus complet, voir C. GORGEON, « Socialisation professionnelle
des policiers : le rôle de l’école », Criminologie, XXXIX, 2, 1996.
5. Cf. la présentation de la littérature anglo-saxonne sur ce sujet in D. MONJARDET,
« La culture professionnelle des policiers », Revue française de sociologie, 3, 1994,
p. 393-411. Les travaux plus récents insistent au contraire, comme nous, sur la diversité
du milieu professionnel policier et le pluralisme des orientations qui s’y expriment. Voir
notamment la synthèse tentée par J. P. CRANK, Understanding Police Culture, Anderson
Publishing, Cincinnati, 1998.

231
le sociologue, la politique et la police

— Les exigences de l’emploi modèleraient une « personna-


lité de travail (working personnality) policière » constituée d’un
type unique d’attentes comportementales et de normes profes-
sionnelles différenciant les policiers du reste du public.
— Ce sont ces attentes et ces normes qui constitueraient la
fameuse « culture (professionnelle) policière », qui, comme
l’affirme Peter Manning 6, influerait directement et profondé-
ment sur les comportements policiers.
— Les processus de socialisation se décomposeraient en plu-
sieurs étapes parmi lesquelles celle de la scolarité jouerait un
rôle tout à fait essentiel, de même que le premier contact avec
la réalité du travail. Au fur et à mesure de leur acquisition d’une
connaissance du travail, sous l’influence des caractéristiques de
la profession, les recrues vont donc modifier la façon dont elles
considèrent leur organisation et leur métier.
Sur le plan de la méthode, les démarches adoptées sont plutôt
inductives ou ethnographiques, faisant la part belle à l’observa-
tion, voire à l’observation participante. Leur principal défaut,
selon Monjardet, est de tendre à reproduire les discours domi-
nants d’une promotion, d’une école, d’une brigade de policiers.
Or, si le discours dominant est celui qui s’exprime avec plus de
force, il n’est pas forcément statistiquement majoritaire.
Si certains auteurs évoquent à quelques reprises la notion de
« sous-cultures » professionnelles, de négociation entre
l’influence de la culture professionnelle et les propres percep-
tions individuelles, aucune hypothèse n’est avancée sur les élé-
ments ou les dimensions structurant ces différences. Or
l’expérience courante l’a maintes fois illustré, devant des situa-
tions comparables, les policiers n’interviennent pas tous de la
même façon. Autrement dit, on peut attester l’existence d’une
culture professionnelle au sens où tout policier a modifié sa
vision du monde initiale sous l’effet de son expérience profes-
sionnelle, mais cette perception est orientée par ses « lunettes
cognitives » antérieures et ne conduit pas à une uniformité de
pensée, de vision, de compréhension, de réaction. En outre, elle
évolue dans le temps.
Les travaux français de l’époque, quant à eux, mettent en évi-
dence des tendances globales similaires à celles relevées par les
auteurs anglo-saxons et font le constat d’un certain désenchan-
tement, d’un remodelage des attentes par rapport au métier et

6. Auteur que Monjardet a contribué à faire connaître en France.

232
la « cohorte de gardiens de la paix »…

d’un accroissement de la méfiance à l’égard de l’environnement


sociétal.
Plus intéressante est la grande enquête Interface réalisée en
1982 auprès de 70 000 policiers qui dégage trois grands axes
autours desquels se positionnent et se répartissent les policiers :
le rapport à la loi, le rapport à l’extérieur, la satisfaction par
rapport au métier. Autrement dit, l’enseignement le plus pré-
cieux de cette enquête n’est pas que des traits communs ou sté-
réotypes sont partagés par l’ensemble des policiers, mais plutôt
que ceux-ci se différencient autour de dimensions communes à
leur métier.
D’où le pari de Dominique d’opérationnaliser « en temps
réel » cette piste, en suivant une cohorte interrogée pendant sa
scolarité, à sa première affectation, au moment de sa titulari-
sation, de son apprentissage du métier sur le terrain et, au-delà,
dans des phases ultérieures (cinq ans, dix ans, etc.). L’idée étant
bien de tester l’hypothèse selon laquelle ces différents temps de
la socialisation professionnelle n’agissent pas uniformément sur
l’ensemble des jeunes filles et jeunes gens qui ont embrassé la
profession de policier, mais que, bien au contraire, le pluralisme
des opinions, attentes et attitudes à l’égard du métier et la distri-
bution des uns et des autres sur les axes structurants que sont le
rapport à la loi et l’ordre et le degré d’ouverture sur l’extérieur
vont servir de « filtre », de tamis à travers lequel vont être reçus
et vécus l’ensemble des événements composant les différentes
étapes de leur socialisation professionnelle.
Le temps réel est une dimension importante, et ce pari n’avait
jamais été vraiment tenu en sociologie : au mieux, on avait des
interrogations rétrospectives, avec toutes les limites d’usage dans
le fait de demander à des individus de réinterpréter leurs choix
antérieurs, leur parcours, leur cheminement professionnel 7.
Comme on le voit à travers ce bref rappel généalogique du dis-
positif de l’enquête, Dominique Monjardet était engagé dans une
démarche classique de problématisation et d’opérationnalisation

7. Ou bien on interroge des individus à différents moments de leur carrière profes-


sionnelle, en contrôlant la subjectivité des rétroprojections dans leur passé ou des inves-
tissements dans les possibles de leur futur par les tendances générales se dégageant de
leur trajectoire biographique. Pour une « analyse des biographies par les durées » effec-
tuée sur l’ensemble d’une population de commissaires en activité », voir F. OCQUETEAU,
« L’identité professionnelle d’un corps en mutation : les commissaires de police »,
CERSA-INHES, 2005.

233
le sociologue, la politique et la police

qui s’inscrivait dans une double perspective stratégique.


L’objectif était d’une part de désenchanter le monde policier en
faisant en sorte de mieux comprendre et de faire comprendre les
ressorts de son fonctionnement, et en rendant ses agents sen-
sibles à la nature de leurs propres investissements identitaires
dans l’institution. Il s’agissait d’autre part d’utiliser une boîte à
outils et une discipline – la sociologie des professions – qui
n’avait encore jamais pu faire ses preuves « dans ce monde-là »,
en rappelant que le travail policier est d’abord un travail pour
ceux qui l’accomplissent et que l’analyse des relations de tra-
vail est peut-être beaucoup plus féconde pour expliquer certains
comportements que le seul registre de l’« idéologie policière ».

Contexte et description de l’enquête

L’étude longitudinale de la 121e promotion de gardiens de


la paix, devenue mythique, démarre en janvier 1992. À cette
date, les recrues composant cette promotion, répartie dans les
sept écoles qu’elles venaient d’intégrer, ont renseigné un ques-
tionnaire écrit (Q1), composé de 109 questions fermées. Nous
avons recueilli et exploité 1 167 questionnaires. Ensuite, nous
leur avons adressé à cinq reprises un questionnaire similaire
(adapté à chaque interrogation pour tenir compte de l’expé-
rience vécue par les élèves puis les gardiens) : en sep-
tembre 1992, avant leur départ en stage dans les services actifs
(Q2) ; en décembre 1992 et janvier 1993, lors de la dernière
semaine de scolarité (Q3) 8 ; au printemps 1994, après une
année de service actif et leur titularisation (Q4) ; au printemps
1998, après six ans d’ancienneté et cinq ans de service actif
(Q5) ; et enfin à l’été 2002, soit un peu plus de dix ans après
leur entrée dans l’institution policière (Q6). Lors de cette der-
nière étape, la promotion avait largement entamé la mobilité
géographique et fonctionnelle qui assure une diversité plus
grande des expériences. Par suite du récent rajeunissement
démographique du corps d’application, ses membres commen-
cent à faire figure d’« anciens ».

8. Depuis janvier 1994, la formation initiale des gardiens de la paix a été réformée
et ceux-ci suivent maintenant une formation en alternance pendant laquelle ils effec-
tuent plusieurs allers-retours entre l’école et le terrain.

234
la « cohorte de gardiens de la paix »…

Nous avons administré les trois premiers questionnaires en


amphithéâtre dans les écoles ; ils ont donc été remplis par la
quasi-totalité de la promotion (hormis un nombre négligeable
d’absents, malades ou démissionnaires). Nous avons adressé
aux intéressés les trois questionnaires suivants par voie postale,
sur leur lieu d’affectation 9, sous couvert du chef de service,
et nous leur avons demandé de nous le renvoyer dans une enve-
loppe prétimbrée fournie. De ce fait, le taux de réponses chute
considérablement. Il reste toutefois très honorable puisqu’il se
compare favorablement aux taux de réponses qu’obtient le
ministère lorsqu’il procède lui-même à des enquêtes par ques-
tionnaire. Le tableau suivant résume les différentes phases de
cette enquête et les effectifs concernés 10.

Questionnaire Q1 Q2 Q3 Q4 Q5 Q6
Date Janv. Sept. Janv. Mars Mai Juil.
1992 1992 1993 1994 1998 2002
Effectifs* 1 167 1 157 1 109 680 610 531
* Il s’agit du nombre de questionnaires exploités, défalcation faite des quelques
questionnaires incomplets, illisibles ou parvenus trop tard pour être intégrés dans le
traitement informatique.

Les six questionnaires produisent ainsi autant de « photogra-


phies » instantanées de la promotion à ces différentes étapes ;
leur succession, quant à elle, déroule le « film » de la sociali-
sation professionnelle des gardiens de la paix.

9. L’administration de la PN étant à chaque fois mobilisée pour nous communiquer


la liste des affectations des gardiens de la paix de la 121e promotion.
10. À partir de Q4, le taux de réponse est impossible à calculer : on ne sait pas en
effet le nombre exact des destinataires auxquels le questionnaire est effectivement par-
venu. Par exemple, pour Q6, la population de référence est de 1120 (nombre de noms
figurant sur le listing produit par la DAPN) ; c’est donc le nombre de questionnaires
envoyés. Dix questionnaires ont été retournés par le service d’affectation avec des men-
tions telles que « fonctionnaire inconnu » ou « congé parental ». La population mère
s’établirait ainsi à 1 110. Il est toutefois vraisemblable que, compte tenu de la dispersion
des affectations, de l’éloignement de certaines (ambassades, détachements…), des chan-
gements de corps, des radiations survenus en cours d’année et d’inévitables erreurs et
omissions, le questionnaire ne soit pas parvenu à tous. De ce fait, le taux de réponses
effectif, quoique impossible à déterminer exactement, dépasse vraisemblablement les
50 %.

235
le sociologue, la politique et la police

Les limites de la démarche

J’en citerai deux essentielles.


La première est celle du revers de la médaille de toute
démarche strictement quantitative : il manque des entretiens
qualitatifs qui nous auraient permis d’approfondir certains
résultats, de les expliciter, de les étayer 11, de prendre en compte
d’autres dimensions apparues plus tard comme déterminantes et
qui ne sont pas du tout (ou très peu) analysées dans les ques-
tionnaires de « cohorte » : on pense notamment à la différence
entre hommes et femmes assez peu creusée, aux liens entre vie
privée et vie professionnelle, etc. Dominique Monjardet l’a tou-
jours regretté.
La seconde limite est qu’au fur et à mesure de l’avancée dans
le temps, une partie des effectifs de la population initiale dis-
paraît en raison de la progression normale dans la carrière poli-
cière de certains d’entre eux : ils montent en grade après avoir
passé des concours internes et changent de statut. Même si cette
fraction de la cohorte est peu nombreuse, la limite est que nous
ne pouvons plus la départager de la plupart de ceux qui sont
restés gardiens de la paix. Il est alors impossible d’évaluer
l’effet éventuel du rehaussement statutaire dans la socialisation
des promus par rapport à ceux qui sont restés « en plan ».

Comment le métier de gardien de la paix est-il habité


au fil du temps ? 12

À partir du quatrième questionnement, nous avons vérifié que


la composition de la « cohorte » des répondants était compa-
rable à l’ensemble de la promotion (âge, sexe, proportion
d’anciens policiers auxiliaires, école de formation initiale,

11. Marc Alain, qui a répliqué ce dispositif au Québec a, lui, cumulé les deux types
d’interrogations (questionnaires et entretiens qualitatifs). Voir M. ALAIN et C. BARIL,
« Attitudes et prédispositions d’un échantillon de recrues policières québécoises à
l’égard de leur rôle, de la fonction policière et des modalités de contrôle de la crimi-
nalité », Les Cahiers de la sécurité, 58, 2005, p. 185-212. Voir aussi M. ALAIN et
M. GRÉGOIRE, « L’éthique policière est-elle soluble dans l’eau des contingences de
l’intervention ? Les recrues québécoises, trois ans après la fin de la formation initiale,
Déviance et société, 31, 3, 2007, p. 257-282.
12. Les principaux résultats des différentes interrogations sont présentés ici en en for-
çant volontairement le trait, l’idée étant de faire ressortir les apports principaux de cette
recherche et non d’entrer finement dans l’ensemble des données et résultats tout à fait
considérables que nous avons recueillis.

236
la « cohorte de gardiens de la paix »…

affectation en sortie d’école). Sous tous ces rapports, l’« échan-


tillon » est représentatif de la promotion. La différence essen-
tielle entre la population des répondants et la population source
réside dans la décision même de répondre ou non au question-
naire proposé. Il est possible que cette décision elle-même ren-
voie à des propriétés plus générales, mais, par construction,
celles-ci ne sont pas identifiables.

À l’entrée à l’école : un monde peuplé d’idéalistes

La photographie de la promotion au moment de son entrée à


l’école en janvier 1992 confirme l’hypothèse d’une très grande
variété des motivations, des connaissances et des attentes.
Le niveau d’information sur le métier est inégal. Deux
groupes s’opposent. Le premier, composé d’une forte propor-
tion de policiers auxiliaires ayant effectué leur service national
dans la police et de ceux – également nombreux – qui ont un ou
plusieurs policiers dans leur proche parenté, a déjà une infor-
mation détaillée sur le métier et arrive à l’école avec une repré-
sentation relativement précise (si ce n’est très exacte) de son
futur métier. Le deuxième ne dispose que d’informations lacu-
naires, voire inexactes et témoigne des attentes les plus
diverses. L’expérience policière acquise par filiation ou par le
service national est capitale. Chez les policiers auxiliaires, le
principe de réalité prend le pas sur l’opinion personnelle, une
différence d’attitude dont on présume qu’elle se diluera au fur
et à mesure des contacts des autres recrues avec les services
actifs, les formateurs et les collègues.
On note ensuite un investissement inégal dans le métier de
gardien de la paix. Les indicateurs de vocation construits diffé-
rencient plusieurs groupes qui ont des attentes et des motiva-
tions variées aussi bien quant à leur future occupation, à l’égard
de la loi en général, ou en ce qui concerne la formation qu’ils
s’apprêtent à suivre.
Outre qu’elle a mis en évidence ces dissemblances, cette pre-
mière interrogation a révélé quatre traits saillants de la promo-
tion dans son ensemble :
— une grande proximité avec le monde policier qui se
mesure par la fréquence des relations personnelles des jeunes
recrues avec des policiers ou des gendarmes ;

237
le sociologue, la politique et la police

— une unanimité dans l’optimisme affirmé à l’égard des


possibilités de carrière et de mobilité que leur ouvrira
l’administration ;
— l’importance et l’intérêt accordés à la dimension relation-
nelle du métier, à la variété des contacts qu’il autorise et aux
qualités et compétences professionnelles qui y correspondent
dans les attentes ou devraient y correspondre dans leurs
critiques ;
— la prédominance chez ces jeunes gardiens de la paix de
l’image d’une police aux responsabilités et aux tâches étendues
et pas seulement limitées à la lutte contre la délinquance.

À la fin de la scolarité : formatage scolaire et épreuve


de réalisme
Après une année en école de police, nous avons observé trois
évolutions générales majeures : un réaménagement des attentes
et des projets initiaux marqué par un plus grand réalisme ; un
désenchantement certain qui porte moins sur le métier lui-même
que sur l’institution policière ; la manifestation d’une moindre
ouverture concernant la dimension relationnelle du métier et le
rapport entre police et public (les recrues se rapprochant en cela
de leurs aînés de l’enquête Interface de 1982).

Au bout d’un an de formation, des identités moins démarquées


L’année de scolarité resserre la diversité initiale observée à
l’entrée à l’école. Ce resserrement est à mettre directement au
compte de l’homogénéisation de l’information de base dont dis-
posent progressivement l’ensemble des recrues quant à la réalité
des tâches et des missions policières.
En même temps se mettent en place ou se consolident les
éléments constitutifs d’un petit noyau de stéréotypes partagés
par tous : défiance à l’égard des médias, sentiment d’une per-
ception négative par la population, postulat d’une contradiction
entre le respect de la règle et la recherche de l’efficacité. En
ce sens, une culture professionnelle policière apparaît bien,
mais son trait le plus net, au rebours de ce qu’en dit la litté-
rature anglo-saxonne, est sa faible extension. Il n’y a pas une
culture professionnelle qui engloberait l’ensemble des dimen-
sions en question dans la définition d’une police, de ses mis-
sions, des métiers qui y correspondent, des rapports qu’elle doit
entretenir avec l’autre – citoyens, non-policiers – et avec la loi.

238
la « cohorte de gardiens de la paix »…

À l’inverse, on continue de relever une très grande diversité


des attitudes et des points de vue sur le rôle de la police, ses
missions prioritaires, ses tâches essentielles, les rapports qu’elle
doit entretenir avec le public, les coopérations qu’elle doit déve-
lopper, etc. Et cette diversité se structure autour de deux dimen-
sions essentielles : d’une part, le rapport à la loi (degré de
légalisme et de compréhension de la norme juridique dans la
vie sociale) ; d’autre part, le rapport aux autres (public,
non-policiers).
En croisant les positions des recrues sur ces deux dimensions,
D. Monjardet a fait ressortir une typologie dont le clivage est
avant tout idéologique, choisissant d’emprunter à l’histoire et
à la science politique des métaphores très évocatrices : les
Jacobins sont hostiles aux polices municipales et à la sécurité
privée et tenants d’un monopole policier détenu par l’État ; ce
sont des professionnels rigoureux (ils montrent un fort investis-
sement dans le métier et sont favorables à la sanction de la
faute du collègue), plutôt ouverts mais critiques envers leur
administration. Les Girondins sont partisans d’une police assi-
gnée au seul service public mais pas nécessairement étatique ;
d’une ouverture sans réserve, ce sont des professionnels satis-
faits. Les Bonapartistes se montrent hostiles aux polices muni-
cipales mais favorables à la sécurité privée ; à l’inverse, ils
conjuguent un faible investissement professionnel, des critiques
tous azimuts, une fermeture et une distance à l’égard de la loi.
Ce sont sans doute des déçus. Les Libéraux sont favorables aux
deux ; moins bien typés que les précédents, ils développent une
idée de la police alternative à celle du service public qui n’est
ni étatisée ni décentralisée.

La première expérience de travail : le choc du grand saut


Après une année d’expérience, le tableau de la 121e promo-
tion qui se dégage est marqué par trois évolutions.
En premier lieu, le désenchantement s’accentue (au regard
des attentes initiales comme des contenus proposés par l’école).
Il est provoqué par de multiples apprentissages : trivialité des
tâches quotidiennes, limitation des moyens disponibles, pesan-
teurs bureaucratiques, scepticisme des anciens, indifférence
voire hostilité des publics, etc. L’épreuve de réalisme se pour-
suit et s’accélère. Néanmoins, la diversité observée durant la
scolarité reste manifeste et continue à s’analyser selon les deux

239
le sociologue, la politique et la police

dimensions mises en relief par les interrogations précédentes (le


rapport à la loi et le rapport aux autres).
Le deuxième trait du tableau est l’importance croissante que
prend une autre dimension : l’intensité des témoignages d’adhé-
sion ou de rejet, de satisfaction ou d’insatisfaction à l’égard des
diverses réalités du métier et de l’organisation d’une part, de sa
propre situation de travail, d’autre part.
Enfin, on trouve au sein de la promotion une polarisation
forte entre deux conceptions très opposées de la police portées
respectivement par deux sous-groupes que Dominique Mon-
jardet baptise les « légalistes ouverts » et les « illégalistes
fermés ». Les premiers ont dans l’ensemble les représentations
les plus positives du métier, de l’organisation et de la profes-
sion, et la réalité trouvée sur le terrain leur a plutôt convenu.
Inversement, pour les mêmes raisons, les attentes des seconds,
qui affectent de nourrir une critique radicale du métier et de
l’institution, n’ont pas été satisfaites. Entre les deux, les groupes
intermédiaires (légalistes fermés et illégalistes ouverts)
s’accommodent.
Ainsi se confirme bien que la socialisation professionnelle
est une expérience singulière, que chacun interprète en fonction
d’attentes et de projets propres, sous-tendus par des concep-
tions également cohérentes mais profondément opposées, de la
police, d’une part, du poids de la situation professionnelle dans
la vie de chacun, d’autre part.

Après cinq ans d’activité : trouver ses propres marques


Après cinq ans d’activité, les résultats tranchent considéra-
blement. La dimension de satisfaction/insatisfaction émergente
lors de l’interrogation précédente apparaît maintenant tout à fait
dominante dans l’organisation des attitudes et des opinions. Elle
devient essentielle et ses différentes composantes (satisfaction
à l’égard des moyens disponibles, de l’organisation du travail,
de la définition des missions, du groupe professionnel) ont des
effets significatifs dans la distribution des réponses. Cette
dimension se substitue entièrement aux clivages de départ liés
aux attitudes et positions plus idéologiques à l’égard du rapport
à la loi et de l’ouverture à l’autre.
Une nouvelle partition, complexe, se fait jour au sein de la
cohorte, organisée cette fois selon le cadre de référence dans
lequel chacun situe sa position professionnelle : les uns

240
la « cohorte de gardiens de la paix »…

témoignent d’une définition professionnelle de leur rôle au sens


où celui-ci est compris en rapport avec les missions assignées à
l’institution dans son ensemble ; ils peuvent être définis comme
« policiers ». D’autres ne se prononcent pas sur les missions ou
le rôle de la police mais se réfèrent au métier de gardien de
la paix, conçu comme spécification particulière au sein de la
police, indépendamment d’une appréhension plus globale du
rôle et des missions de celle-ci. Les troisièmes enfin se définis-
sent avant tout comme titulaires d’un emploi stable dans la
fonction publique.
Cette partition entre trois niveaux d’attentes ou horizons de
référence est devenue centrale dans la distribution interne de
la 121e promotion et se substitue à la différenciation anté-
rieure fondée sur des valeurs, de l’idéologie. Toutefois, elle
reste opératoire au sein du groupe dont les membres se
définissent comme policiers, raisonnant sur les missions
d’ensemble de la fonction policière. Il résulte du tableau une
double différenciation : d’une part, entre ces trois définitions
emploi/métier/profession ; d’autre part, selon les catégories ini-
tiales (rapport à la loi, rapport à l’autre) pour le troisième
ensemble.

À l’issue de dix années d’expérience policière :


plus rien ne bouge ?
On observe entre les deux questionnaires de 1998 et 2002
une très forte stabilisation des attitudes et des opinions. Après
dix années d’activité professionnelle et d’expérience du terrain,
la population de la 121e promotion se différencie en fonction de
la signification donnée par chacun à son identité profession-
nelle : pour les uns, être policier renvoie à une mission, définie
au croisement de la loi et du rapport à la société ; pour d’autres,
le port de l’uniforme désigne un métier spécifique dans lequel
ils s’investissent et se reconnaissent ; pour les troisièmes, enfin,
être policier se résume à l’occupation d’un emploi dans la fonc-
tion publique, qui se révèle, à l’usage, accompagné de très
lourdes contraintes.
La dimension de satisfaction ou d’insatisfaction (quant aux
moyens, à l’organisation, à la profession) transcende ces caté-
gories. La motivation et la mobilisation, de même que le désin-
vestissement et le retrait peuvent être tout autant moteurs
d’insatisfaction que de satisfaction. Et l’importance donnée à

241
le sociologue, la politique et la police

cette dimension du travail est pondérée par les attentes dont


l’individu est le dépositaire. Si l’insatisfaction à l’égard des
moyens est quasi unanime, elle n’a pas le même sens selon que
l’on investit son rôle identitaire dans une mission policière, que
l’on dit exercer un métier de gardien de la paix ou que l’on
occupe un emploi de fonctionnaire. C’est au demeurant cette
pluralité des significations (carence pour les uns, handicap pour
les autres, inconfort pour les troisièmes) qui donne à la grande
plainte sur les moyens son caractère universel : elle supporte et
exprime également les motivations et les orientations les plus
diverses.
Le pluralisme policier est ainsi à nouveau attesté. L’épreuve
du temps a apporté plus de réalisme dans les choix effectués,
mais n’a pas laminé les différences initiales. Des positions se
sont même affermies. Entre Q5 et Q6, l’étape a été résumée
par celle de la cristallisation du pluralisme policier, titre autour
duquel D. Monjardet et moi-même avons conclu notre dernier
rapport.
Seule une interrogation ultérieure pourrait éventuellement
dire s’il s’agit-là du dernier temps d’une socialisation profes-
sionnelle qui ne bougerait plus, parce qu’elle serait définitive-
ment figée, ou s’il ne s’agit que d’un palier préfigurant d’autres
remaniements insoupçonnés encore à venir…

Conclusion

Le résultat majeur de cette recherche est d’avoir pu vérifier


empiriquement – c’était l’une des grandes satisfactions de
Dominique – tout à la fois l’existence du pluralisme policier
et son évolution au cours du temps. Ce pari méthodologique a
donc fait ses preuves ; l’enquête a indéniablement démontré
cette double réalité.
Il existe bien un processus de socialisation professionnelle,
au sens où les attitudes et opinions, de même que les attentes
initiales ont été amplement remaniées par l’expérience du ter-
rain, les contacts avec le public, l’influence des anciens. Outre
un sentiment de grande incompréhension (de la part du public,
des médias, de l’institution qui les emploie et de leurs parte-
naires) qui domine chez eux, les traits constitutifs de leur socia-
lisation résident dans l’affirmation d’une spécificité irréductible
du métier (ce que Dominique Monjardet a décrit par ailleurs

242
la « cohorte de gardiens de la paix »…

comme la « condition » policière 13), en même temps que la


déploration du manque de moyens. On notera cependant que
ce dernier point est loin d’être original : cette déploration se
retrouverait à l’identique dans nombre de métiers de services.
Mais, contrairement à ce qui a été souvent affirmé sans autre
forme de procès, cette socialisation n’est en aucun cas une
homogénéisation : elle n’a jamais réussi à « formater »
l’ensemble de la population des gardiens de la paix dans un
moule commun. S’il y a bien une administration policière, il y
a des polices et, au sein de chacune d’entre elles, des policiers
très différents les uns des autres dans un même statut.
Et maintenant, que faire de la cohorte ?…
Dominique Monjardet n’avait pas prévu de s’engager dans
une septième phase, mais il espérait que le flambeau soit repris
par un ou plusieurs jeunes chercheurs qu’il resterait à
convaincre. Compte tenu des résultats du dernier questionnaire,
il serait vraiment intéressant de poursuivre les investigations, au
moins pour confirmer ou infirmer l’hypothèse d’une socialisa-
tion « achevée ».
Dominique s’était surtout attelé à la rédaction d’une synthèse
générale pour laquelle il avait rassemblé, compilé et organisé
un ensemble de 250 références bibliographiques réactualisées.
Avec cette bibliographie et l’ensemble des rapports, il laisse
une somme qui mériterait d’être rassemblée et synthétisée. Ses
archives constituées aussi par l’ensemble des réponses aux dif-
férents questionnaires fournissent une base de données considé-
rable à partir de laquelle de nombreuses et nouvelles
exploitations pourraient être menées.

13. Ce que fait la police, op. cit., p. 186-194.


9

Table ronde : les engagements


de Dominique Monjardet dans l’institution policière
au temps de la réforme
de la « police de proximité »

François-Yves Boscher 1. L’influence de D. Monjardet tout


d’abord. Lorsque le projet de la modernisation de la police est né,
ce fut d’essayer de rendre la police intelligible pour en rendre son
exercice intelligent, et notre premier contact s’est vraiment fait
là-dessus. Ce n’était pas bien sûr que les policiers étaient inintel-
ligents, mais leur intelligence de l’institution était inexacte, et
c’est son analyse qui a montré que c’est le gardien de la paix
qui est l’agent essentiel dans l’action policière ; il appelait ça
l’« inversion hiérarchique ». Ce fut un choc de découverte et dans
la formation cela a créé une complète transformation. On s’est
alors davantage attaché à la formation des gardiens de la paix et
cela au point que J.-M. Erbès a confié à un polytechnicien la
charge de faire des analyses de tâches, d’étudier les savoirs mobi-
lisés par les gardiens de la paix dans leur travail. Il s’est alors
enclenché un changement des perspectives : il faut s’adresser aux
gardiens de la paix plutôt qu’aux commissaires et essayer de
donner aux gardiens de la paix de plus en plus de connaissances,
de savoirs pour qu’ils puissent intervenir dans la procédure judi-
ciaire, ce qui a fait de la police française un modèle unique où
l’on ne distingue pas, comme ailleurs, l’agent du détective. Ceci
explique qu’il y ait maintenant des gardiens de la paix dans toutes

1. François-Yves Boscher, contrôleur général à l’IGPN, fut mobilisé à la DFPN en


1982 pour recruter une équipe de formateurs. À l’époque commissaire de police « sur
le terrain », il accepta de rejoindre la formation puis, auprès de Gilles Sanson, il fut
mobilisé à la Direction centrale de la police nationale pour théoriser la « police de
proximité », en tant que sous-directeur des missions.

244
table ronde : les engagements de dominique monjardet…

les directions de police, le contre-espionnage comme la police


judiciaire, et cela explique aussi que tous les policiers se soient
mis en uniforme sans qu’il y ait eu pour autant militarisation de la
police. Car tout le monde est en uniforme. Et cela, c’est une
influence directe de Dominique Monjardet d’avoir mis tout le
monde en uniforme, j’en suis persuadé.

André Sibille 2. Ma carrière s’est terminée il y a dix mois. Sur


trente-deux ans d’activité, j’ai passé quinze ans sur le terrain et
quinze ans à la direction de la formation et à l’IHESI. J’ai peut-
être un cursus professionnel un peu atypique, car j’ai alterné le
domaine de la réflexion et celui de l’opérationnalité. Quand, en
1982, je suis arrivé à la direction de la formation dirigée par Jean-
Marc Erbès, mon objectif était de repartir trois ou quatre ans plus
tard sur le terrain, car l’exercice du métier de policier au contact
des réalités quotidiennes de la vie et de la société me plaisait.
Assez rapidement, la politique et les orientations de la direction de
la formation et mon contact avec le monde de la recherche ont
donné un sens plus fort à mon désir de retourner sur le terrain en
me permettant de réaliser que la « police au quotidien » pouvait
s’exercer autrement. C’est à cette période que j’ai connu Domi-
nique Monjardet, en 1982-1983, alors que venait d’être engagée
l’étude sur les personnels de police, prémices au développement
d’un pôle recherche au sein de la direction de la formation.
J’ignorais le monde de la recherche, mais je n’avais pour autant
aucun a priori positif ou négatif sur les chercheurs. Dominique
Monjardet, pour lequel j’ai éprouvé dès notre première rencontre
une grande sympathie, m’a aidé à comprendre et à décrypter ce
que disaient les chercheurs. Le monde de la police a son langage,
celui des chercheurs a le sien. Quand on n’est pas initié, qu’on
n’est pas habitué, le domaine de la recherche n’est pas toujours
facile à comprendre.
Rapidement, Dominique Monjardet fut chargé d’une recherche
sur « le travail policier au quotidien » que j’ai lue avec passion.
« Voilà quelqu’un qui vient de me rendre intelligent », fut la pre-
mière remarque que je me fis à l’issue de la lecture. Il ne m’avait
rien appris de nouveau sur le travail policier au quotidien, parce
que j’avais déjà exercé dans plusieurs services opérationnels, mais

2. André Sibille, commissaire divisionnaire, a rejoint la formation à l’époque où elle


se construisait à l’IHESI. Il a été chef de la sécurité publique à Grenoble et a terminé
sa carrière comme directeur d’une école de gardiens de la paix à Marseille.

245
le sociologue, la politique et la police

il venait de mettre en ordre mes réflexions et ma pensée sur le


travail policier, et plus globalement sur l’institution policière. Je
pense que c’est aussi un objectif des chercheurs que de mettre
de l’ordre dans la réflexion. À partir d’un fil conducteur, il m’a
permis de rassembler mes connaissances et mes appréciations, de
les compléter et de formaliser plus clairement le mécanisme de
fonctionnement de l’institution. Cette capacité de donner de
l’intelligibilité était un de ses points forts – je ne dis pas qu’il soit
le seul. À mon sens, cela peut expliquer l’impact de Dominique
Monjardet auprès de policiers comme le révèlent les témoignages
reçus par Antoinette, son épouse.
En 1985, je suis retourné sur le terrain, à Grenoble, comme chef
de sécurité générale – un service de 460 policiers, chargé des
problèmes d’ordre public et de prévention. M’appuyant sur les
connaissances acquises pendant mon affectation à la direction de
la formation et sur les travaux de Dominique Monjardet, je me
suis lancé, au niveau qui était le mien et certainement avec beau-
coup d’utopie (mais il en faut toujours pour avancer), dans un
chantier visant à faire évoluer le fonctionnement d’un service de
police, en valorisant la place et le rôle du gardien de la paix.
L’« inversion hiérarchique » que soulignait Dominique Mon-
jardet dans sa recherche sur le travail policier au quotidien en
constitua la pierre angulaire. Les objectifs de la Charte de la for-
mation et les outils qu’elle proposait servirent à la mise en œuvre
du chantier.
À l’issue de sept années, j’ai observé qu’on pouvait faire évo-
luer les situations, les comportements et les modes de fonction-
nement au bénéfice du service public et de l’intérêt général. Si
les travaux de recherche doivent constituer une aide à la déci-
sion pour les décideurs de l’administration centrale, ils doivent
être entendus par le terrain dans toutes ses composantes et en pre-
mier lieu par les décideurs locaux. Or constatons et admettons que
le terrain a peu de temps pour prendre en compte un travail de
recherche dans toutes ses dimensions. Certainement aussi qu’il ne
le veut pas toujours. Et pourtant, il y a une très grande richesse
mal ou peu utilisée au niveau des gardiens de la paix.
La direction de la formation et les recherches de Dominique
Monjardet m’ont donné des moyens (démarche, méthodes,
outils…) pour changer les choses, pour initier des pratiques sur
un domaine de l’activité policière qui allait devenir plus tard la
« police de proximité ». Il est difficile de bouger une institution,
mais si le niveau central est clair sur ce qu’il veut, et si le local

246
table ronde : les engagements de dominique monjardet…

est prêt à l’entendre, alors il peut y avoir de vrais changements.


Nous savons très bien que si une instruction centrale ne plaît pas
au niveau local, parce qu’on n’en comprend pas le sens au regard
des activités quotidiennes, elle ne sera pas appliquée. On ne peut
véritablement réformer les choses que si les deux extrémités de la
chaîne sont d’accord pour fonctionner dans la même direction.
Il n’y a pas eu de suite après mon départ, le service ayant
repris un mode de fonctionnement classique. Cela fait partie de la
vie. Pour autant, Dominique Monjardet m’a permis de me faire
plaisir et de faire plaisir à d’autres policiers. Cette expérience eut
un impact très limité, mais je pense pouvoir dire qu’il fut assez
important pour montrer que l’évolution d’un système, même poli-
cier, est possible.
Le dernier poste que j’ai occupé pendant six ans fut celui de
directeur de l’École nationale de police de Marseille. Depuis
1993, Dominique Monjardet et Catherine Gorgeon conduisaient
une étude sur la socialisation professionnelle des policiers en sui-
vant une cohorte de gardiens de la paix dès leur entrée à l’école.
L’étude – qui s’est déroulée sur dix ans – met bien en relief les
points d’achoppement du processus de socialisation.
Dans la part qui revenait à la formation, à l’évidence, des pers-
pectives de changement pouvaient être envisagées, l’essentiel
concernant la démarche pédagogique. Néanmoins, aucune évolu-
tion ne fut possible au niveau local, la somme des intérêts – mul-
tiples et variés – à vouloir maintenir le système en l’état, et
l’absence d’intérêt manifeste de l’échelon central pour cette étude
et ses enseignements conduisirent à un immobilisme regrettable.
Et pourtant ! Il y avait du grain à moudre au bénéfice de l’insti-
tution policière et des citoyens.

François-Yves Boscher. On manquerait à la mémoire si l’on


ne rapportait pas une autre preuve de l’influence de Dominique
Monjardet sur le changement policier. On a dit qu’il avait fait une
petite révolution copernicienne dans la police : il avait pointé que
les gardiens de la paix travaillant en équipe avaient des pro-
cessus de sélection des tâches, des méthodes opaques et puis une
très grande autonomie dans leurs activités. Si l’administration a
intégré nolens, volens quelque chose de son apport, c’est d’avoir
expliqué que le contrôle du policier ne pouvait pas seulement être
extérieur, mais devait aussi venir de l’intérieur, de l’autodiscipline
même des agents. Il a ainsi été promoteur lors de l’édition du code
de déontologie de beaucoup de choses, mais essentiellement de

247
le sociologue, la politique et la police

l’une de ses dispositions qui, voulant précisément combattre


l’opacité, s’est traduite dans l’article 18 de ce code de déontologie,
par cette formule : « Tout fonctionnaire de police a le devoir de
rendre compte à l’autorité de commandement de l’exécution des
missions qu’il a reçues, ou le cas échéant, des raisons qui en ont
rendu l’exécution impossible. » On ne trouvera sans doute dans
aucune autre profession une disposition où l’agent doit pouvoir
justifier de ce qu’il n’a pas pu ou pas voulu faire !… Ce fut un
autre de ses apports à ce moment-là.

Gilles Sanson 3. Raconter l’histoire de Dominique Monjardet


comme conseiller technique à la DCSP, de septembre 1998 à
juin 1999, c’est raconter comment, pour un sociologue, du rôle
d’observateur on passe à celui d’acteur, ou comment, à un
moment, on peut ne plus se contenter seulement d’observer les
mouches à travers le bocal, mais tenter de se mouvoir bel et bien
parmi elles en plongeant au cœur d’un service actif de police.
Comment cela a-t-il pu se faire ? J.-M. Erbès et F.-Y. Boscher
m’avaient recommandé Dominique. Nous n’avions jamais tra-
vaillé ensemble, mais je percevais bien qu’il était susceptible de
nous apporter beaucoup de choses. J’avais donc demandé, pour la
forme, l’aval de ma hiérarchie (c’est-à-dire le cabinet du ministre
et la direction générale de la police), où l’on avait regardé avec
des yeux tout à fait réprobateurs cette requête. Elle était perçue, à
tout le moins, comme incongrue… Ce n’était évidemment pas sa
personne qui était en cause, mais son statut (le « syndrome du
renard dans le poulailler »)… J’ai attendu… Je suis revenu à la
charge. Je vois encore la moue qu’on m’opposait. On imaginait
au cabinet que c’était une affaire susceptible de nous amener des
catastrophes et puis, de guerre lasse, on a fini par me dire :
« Puisque vous y tenez, vous en assumez la responsabilité, et vous
prendrez tout sur vous si ça se passe mal. » C’est vous dire que
Dominique Monjardet a été ensuite « encadré » ! [rires.] Sa mis-
sion ? Nous aider. Les conditions ? Faire ce qui lui plaisait, cir-
culer partout, par exemple. Je voudrais donc un peu parler de sa
vie quotidienne, comment se passaient ses journées. Tout lui était
ouvert ; il était absolument libre, il pouvait assister à toutes les
réunions, aller partout dans les services, lire tous les documents

3. Gilles Sanson, IGA, fut nommé par Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Inté-
rieur, au poste de directeur central de la sécurité publique en 1997, avec pour mission
de mettre en place la réforme de « police de proximité ».

248
table ronde : les engagements de dominique monjardet…

qu’il demandait, ouvrir toutes les armoires. On voulait lui assurer


une transparence totale, mais, en même temps, qu’il nous aide,
c’est-à-dire nous permette d’avoir un regard un peu « défocalisé »
sur ce qui se passait dans l’institution, sur la façon dont nous
travaillions et qu’il nous dise à tout moment ce qu’il en pensait.
Il participait aux réunions et il se saisissait des sujets. Quand on
avait une question qui remontait, sur une série de viols de femmes
par exemple, on avait des réflexions internes et lui nous aidait, le
cas échéant, à voir le problème sous un angle différent ; il fai-
sait d’ailleurs régulièrement des « notes blanches » tous les trois
ou quatre jours (c’est aussi un corpus qui pourrait être recons-
titué, susceptible d’apporter une couleur inédite à ses écrits) sur
des sujets très divers : les violences urbaines, des bavures au sein
de la police. Il était absolument libre, et son regard fut très enri-
chissant pour nous. Je ne sais pas si ce qu’il écrivait était alors
« pour » la police ou « sur » la police ; en fait je crois qu’il était
pour « la société civile ». Il a été sans doute initialement regardé
comme le loup blanc par ma hiérarchie en amont, mais il faut dire
que ses qualités ont fait ensuite qu’il a été remarquablement bien
reçu par l’institution qui a joué, me semble-t-il, le jeu. Et quand
il est parti, ce fut une source certaine de regret.
Voilà le quotidien. Dominique travaillait à l’état-major parisien,
mais il profitait de l’opportunité pour aller sur le terrain où il le
souhaitait. Il réalisait des missions d’appui et de conseil pour que
le changement se passe bien. Il faut vous dire que le travail qui
nous occupait était difficile. La mission qui m’avait été donnée,
celle de concevoir et de mettre en œuvre une politique publique
prioritaire (mais définie de façon très vague par les commandi-
taires politiques), devait composer avec de multiples facteurs de
résistance et des effets de masse complexes à gérer. Il fallait
d’abord poser les fondements conceptuels de ce qui s’apparen-
tait à une révolution de culture et mettre en œuvre ensuite le chan-
gement, ce qui demandait des efforts considérables dans de
multiples directions, tant en matière de formation, par exemple,
qu’en termes de définition de doctrines d’emploi, de déploiement
de moyens, de pédagogie administrative et de négociation syndi-
cale, cela tout en maintenant nos activités opérationnelles. Certes,
nous pouvions nous appuyer sur les réflexions engagées dans des
pays comme le Canada, mais en même temps, ce n’étaient en
aucun cas des modèles, car dans un pays centralisateur comme le
nôtre et à la police non décentralisée, quand il faut faire bouger
un bloc monolithique, les chaînes de décision sont plus longues,

249
le sociologue, la politique et la police

les forces d’inertie sont plus grandes, et on ne peut revenir aussi


facilement sur des expériences et tirer des leçons de leur échec par
exemple. Par conséquent, le cadre des contraintes était beaucoup
plus sévère et cela explique en partie le destin de cette tentative
de réforme qui n’a pas donné tous les résultats escomptés et a été
explicitement remise en cause par les pouvoirs publics.
Pour relater ce que fut malgré tout cette aventure, il faut expli-
quer ce que nous entendions collectivement par pol-prox, et plus
précisément par le terme de proximité qui se déclinait sur cinq
plans. Pour aller du plus simple au plus compliqué, pour illustrer
ce qu’a apporté Dominique Monjardet, je dirais que, sur les trois
premiers de ces plans, ses apports ont été peu décisifs :
1. Le fait d’avoir une police plus proche physiquement, plus
visible au coin de la rue, qui rassure, cela renvoie à une politique
d’occupation de l’espace et à des redéploiements d’effectifs, bref
à ces choses pas toujours simples à réaliser mais techniquement
connues.
2. Une police aussi plus proche des individus, qui fait donc
attention au sort des uns et des autres, aux besoins particuliers des
jeunes, des femmes, des victimes, des personnes vulnérables et
à la façon dont on les traite… Cela renvoie cette fois à des poli-
tiques sectorielles : prises en charge spécifiques d’une catégorie
particulière de population, actions menées pour éviter des discri-
minations à l’encontre des minorités visibles par exemple.
Conceptuellement, nous savions là aussi un peu comment il fallait
faire.
3. Une pol-prox également plus proche du terrain, des quar-
tiers, des communes ; il fallait territorialiser au plus près les res-
ponsabilités et déconcentrer massivement pour permettre
l’élaboration de solutions locales pour la délinquance là où les
réponses apportées étaient trop standardisées, avec l’octroi aux
services de marges de manœuvre beaucoup plus grandes au
niveau local. Une idée simple mais dont la mise en application est
difficile…
Mais c’est plus sur les deux points suivants que l’apport de
Dominique a été décisif :
4. Une pol-prox plus proche des préoccupations quotidiennes
des uns et des autres, plus soucieuse d’y répondre effectivement
en prenant en compte l’ensemble du spectre de la demande. Or
c’est précisément ce que nous ne savions pas faire, car au fond
nous sommes dans une institution qui fonctionne sur le principe
suivant : « Je suis un professionnel, je comprends bien les besoins

250
table ronde : les engagements de dominique monjardet…

des autres et ce qu’est l’intérêt général, et mon métier, c’est


d’arrêter les voleurs. Je décide moi-même quelle est la priorité de
mon action. » Et l’impulsion est lancée du sommet à la base. La
pol-prox oppose à ce propos un projet différent, car la définition
de la hiérarchie des priorités de la police résulte cette fois direc-
tement de la demande sociale et de son analyse ; c’est la base qui
décide de ce qu’il faut faire et non pas forcément le directeur
ou le ministre. Cela impliquait un changement de paradigme, un
bouleversement conceptuel considérable (d’où l’importance des
diagnostics locaux de sécurité dans le cadre des CLS qui parti-
cipent précisément à la formulation et à la prise en compte de
cette demande…). J’ai été préfet dans une vie antérieure ; on
m’avait interpellé : « Vous ne traitez pas le racket autour de cette
école », et moi je voyais qu’il n’y en avait plus au travers des
statistiques produites par les services. Or les gens disaient que ce
racket persistait et nous, nous pensions que le problème était réglé.
Je m’aperçus qu’on n’écoutait pas les gens, que nos statistiques ne
les intéressaient pas et que ce n’étaient pas les faits qu’il fallait
traiter mais d’abord un sentiment tangible d’insécurité. Il fallait
savoir être à l’écoute et, là-dessus, Dominique Monjardet a insisté
pour faire passer cette idée en permanence. C’était pour lui une
idée fondamentale, une question qui n’avait jamais été bien prise
en charge.
5. Une police, en définitive, parce que sa légitimité a été sur
place mieux ancrée, plus proche même de certaines des couches
les plus réfractaires jusqu’ici à ses interventions, celles qui se
replient le plus sur elles-mêmes, à l’intérieur des cités par
exemple. Une police avec qui les gens seraient plus susceptibles
d’être en affinité… Dominique Monjardet insistait sur un point :
il disait que la police agit avec comme ressort la force si c’est
une police d’ordre. Conception classique, on déploie les boucliers
et les matraques pour s’imposer sur le terrain. Ou bien qu’elle
se repose sur la maîtrise de l’information pour ce qui est de la
police criminelle. Mais, pour la police de sécurité publique, la
police quotidienne, ce n’est pas ça le ressort… Pour lui, son res-
sort, c’était l’autorité. Or celle-ci n’est pas quelque chose qui se
décrète, mais quelque chose qui, d’une certaine façon, doit être
consenti, y compris par ceux à l’encontre de laquelle elle s’exerce,
au demeurant même dans ses manifestations les moins câlines. Il
faut qu’il y ait une compréhension de l’action de la police pour
qu’elle intervienne dans un environnement qui ne dégénère pas à
chaque intervention. Il faut qu’il y ait une adhésion sous-jacente

251
le sociologue, la politique et la police

à ce que fait cette police. Or cela demande un nombre considé-


rable de mesures : que la police soit à l’image de la population,
qu’elle ait des stratégies transparentes, qu’elle soit à l’écoute en
permanence, qu’elle rende des comptes sur son action, qu’elle
soit insoupçonnable déontologiquement ; bref, des conditions pas
faciles à mettre en œuvre (par exemple au niveau du recrutement).
Or, à chaque fois qu’on évoquait un de ces aspects, il y avait
une série d’actions complexes à décliner en matière de gestion
administrative.
L’apport de Dominique était, au quotidien, de maintenir la
cohérence de tout ceci.
En conclusion, pour plusieurs raisons, lui et moi sommes à un
moment finalement partis de cette expérience, en conflit avec les
tenants d’une conception plus réductrice, voire étriquée de la pol-
prox. La nôtre exigeait du temps et des ressources plus importants
que ceux qui nous ont été accordés. On a réalisé des expérimen-
tations. Il aurait fallu dix ans et des moyens accrus ; or, nous,
on nous laissait deux ans avec des moyens constants. Il nous a
semblé que ceci n’était pas raisonnable ; l’expérience s’est tou-
tefois un peu poursuivie après notre départ et étiolée au fil du
temps. Mais je ne désespère pas qu’on reprenne à un moment ou
à un autre ce chantier !

Christian Mouhanna 4. Dominique Monjardet était un homme


d’action qui cherchait à agir sur la police, sur le terrain ; quand je
l’ai rencontré, c’était sur une problématique déjà liée à la réforme
des pratiques de la police – à propos de l’îlotage. On a comparé
Montréal et Paris encore récemment… Son expérience au minis-
tère de l’Intérieur le rendait heureux, mais en même temps il était
tiraillé par le fait qu’il était un chercheur critique qui devait se
faire accepter, ce qui impliquait de faire des compromis,
d’accepter de se limiter – j’ai bien perçu cela chez lui. J’étais dans
une position plus facile en tant que chercheur extérieur à l’insti-
tution qui se posait des questions sur ce que cette réforme don-
nerait sur le terrain.
J’ai l’impression que Dominique Monjardet a été rattrapé par le
vieux phénomène de l’effet pervers : il a participé à des réformes,
mais, sur le terrain, la base a interprété à sa façon les réformes

4. Christian Mouhanna, sociologue au CNRS (CESDIP), a observé et évalué, durant


les années 1990 et 2000, de nombreuses expériences de police de proximité. Il fut éga-
lement l’un des derniers animateurs de la recherche à l’INHES (ex-IHESI).

252
table ronde : les engagements de dominique monjardet…

proposées, et il y a eu des effets pervers par rapport à ce qui avait


été proposé. (Je l’ai constaté à de nombreuses reprises chez les
adjoints de sécurité, sur le port des uniformes, sur le fait que
les gardiens de la paix soient devenus des OPJ, une fonction qui
a pris le pas sur ce qui aurait dû rester leur fonction première,
des médiateurs sur le terrain.) J’ai eu des discussions assez vives
mais cordiales avec lui, et le problème est resté entier, dans nos
dernières discussions, lorsque l’on comparait Montréal et Paris, la
façon de faire changer les choses. Pour moi, la France a un han-
dicap beaucoup plus lourd : la technocratie policière est pesante,
qui s’exerce dans deux directions différentes :
1. Elle est en général très opposée à la recherche sur la police,
parce qu’elle en éprouve un insupportable sentiment de démythi-
fication. Elle a l’impression que la croyance qui tient à l’équation
« police = pouvoir », qu’elle transforme en « si je tiens la police,
je tiens le pouvoir sur la population », pourrait s’effondrer, parce
que les chercheurs montrent l’inverse.
2. À Montréal, on met en place une réforme de longue haleine
en écoutant les citoyens (réunions) ; à Paris, elle est aux mains de
cinq personnes qui se renferment, pondent un livre blanc, font
une vague consultation avec des syndicats après, après… Or une
réforme pourrait se faire, mais, si elle se fait, elle se fera contre
la technocratie.
L’un des héritages de Dominique Monjardet est aussi militant.
Il concerne une opposition entre ceux qui cherchent à produire le
savoir et à essayer qu’il soit utile et utilisable par ceux qui l’exer-
cent et par ceux qui en bénéficient. Et puis, il y a ceux qui sont
contre, et préfèrent l’exercer en jouant sur la « com’ », les appa-
rences et se débrouiller ainsi.
Il y a donc un combat ouvert par Dominique à continuer, vu
que les choses actuellement sont sur le déclin. Il faut espérer bien
sûr qu’elles puissent toujours repartir comme le disait Pierre Joxe.
Mais il faudrait que les chercheurs s’y mettent avec l’aide des
praticiens…

François-Yves Boscher. Je voudrais tordre le cou à un certain


nombre d’histoires en réponse à ce que vient de dire M. Mou-
hanna sur la « technocratie » et son influence sur la mise en œuvre
de la police de proximité. Il se trouve que Dominique Monjardet
en fit partie. La pol-prox, j’y suis un peu sensible et je veux donc
faire quelques mises au point. On en parlait déjà, en 1992, quand
Paul Quilès était ministre et il en a fait l’annonce au conseil des

253
le sociologue, la politique et la police

ministres. Mais comment fait-on ? On a dit alors : « On n’a qu’à


y former les gens », et c’est ainsi qu’une fois encore, la direc-
tion de la formation de la police a été pionnière en partant de
l’exemple canadien… Mais, en 1992, cet « exemple » n’était pas
très avancé à cette époque, c’est le moins qu’on puisse dire ; la
pol-prox, ce n’est donc pas un concept importé !
En 1993, avec Charles Pasqua, on maintient toujours cette prio-
rité. Et jusqu’en 1995, un haut responsable du syndicat des
commissaires est nommé sous-directeur pour la faire. Certes, il
n’y croyait pas, mais surtout il ne savait pas comment la faire
et personne ne le savait. J’en parle d’autant plus à l’aise que, de
1993 à 1997, j’étais reparti en province comme directeur dépar-
temental, et j’ai monté un service de pol-prox, mais je n’y arrivais
pas non plus, notamment sur la question de devoir trancher le pro-
blème de l’activité judiciaire de nos gardiens de la paix. S’il est
enquêteur, le gardien de la paix s’occupe de la psychologie d’un
individu à arrêter ; et s’il fait de la sécurité publique, il s’occupe
d’un collectif, donc de la sociologie d’un quartier, sans parler des
techniques de travail qui sont différentes. On était bloqué par cela,
car, à l’époque, on croyait que c’était l’un ou l’autre…
Or c’est grâce à des travaux de recherche que l’on a pu relancer
la pol-prox en 1998, quand Gilles Sanson a pris l’affaire en main,
avec Dominique Monjardet comme conseiller. C’était quelque
chose d’agréable pour lui d’être « conseiller du prince », mais en
même temps, il était obligé de « produire » administrativement
sur ces problèmes complexes. Et ça, évidemment, ce temps où
le chercheur devient acteur du processus de changement, c’est
douloureux. Ce fut de sa part un effort extraordinaire de neuf
mois, car l’ambiance était hostile… On vient vous dire après que
c’est un processus plaqué aux mains d’une poignée de
« technocrates » !
Cette alliance du directeur avec le chercheur devenu acteur de
la réforme, et cette administration qui écoute ce que dit un cher-
cheur en son sein, ce fut une très grande nouveauté, et un bon
apport. Et je peux attester que d’avoir connu cela, ce n’est pas mal
dans une vie !
10

Que dire maintenant de la police ?

par Jean-Paul Brodeur 1

La meilleure façon de célébrer la mémoire de Dominique Mon-


jardet est de la faire résonner en prolongeant son travail. Ce texte
ne constitue ni un faisceau de souvenirs de Dominique, bien qu’ils
soient nombreux et pour moi chers, ni une démonstration théo-
rique structurée selon les règles de la méthode. Il tient en une
suite de thèmes reliés aux échanges entre Monjardet et moi au
cours des années pendant lesquelles nous nous fréquentâmes ; je
ferai suivre la présentation de ces thèmes de thèses explicitement
formulées.
Dominique Monjardet et moi nous entendions avant tout sur les
présupposés de la recherche sur la police : 1. la police est un
objet légitime et porteur de la recherche ; 2. cet objet est particu-
lièrement difficile à connaître ; 3. il doit être abordé avec le même
détachement que les autres. Le reste fut l’objet d’une disputatio
aussi amicale qu’elle était attentive. L’ethnologue John Van
Maanen (1978) a établi une typologie des chercheurs sur la police,
fondée sur le croisement de deux paires de traits, soit le caractère
ouvert ou clandestin de la recherche et le caractère policière-
ment actif ou passif du chercheur. Les quatre catégories ainsi
générées sont les suivantes : l’« espion » (travail clandestin et actif
– l’activité étant déployée au profit d’une organisation rivale) ;
le « voyeur » (travail clandestin et passif) ; le « membre » (travail
ouvert et actif) ; le « fan » (travail ouvert et passif). La plupart des
chercheurs sur la police sont des « fans », cette caractérisation ne

1. Criminologue canadien. Directeur du Centre international de criminologie


comparée, Montréal.

255
le sociologue, la politique et la police

devant pas s’entendre en son sens hagiographique mais dans le


sens de ce que Habermas désigne comme un intérêt de connais-
sance. La position de Dominique Monjardet par rapport à cette
classification fut atypique. Bien qu’il ait la plupart du temps
occupé la position traditionnelle du « fan », il lui est arrivé de
pactiser avec la clandestinité lorsqu’il a publié des textes sous le
pseudonyme de Pierre Demonque 2. De façon moins anecdotique,
il a accepté des fonctions de conseiller au sein de la Police natio-
nale, qui l’ont situé entre le « membre » et le « fan ». Ces passages
au sein de l’institution prise en objet d’étude sont monnaie cou-
rante dans le monde anglo-saxon et, sauf dans le cas d’un dépor-
tement du chercheur, personne n’y trouve à redire. La position
de conseiller du prince dans son incarnation policière est plus
sujette à caution et à critique quand on persiste comme en France
à définir la police exclusivement par son usage de la violence,
avec son potentiel de bavures 3. Sebastian Roché fait relativement
exception à cette tendance 4.
Je développerai brièvement quatre thèmes, soit dans l’ordre :
la difficulté de connaître la police, les objets « sales » de la
recherche, la domination précaire de la police et l’insécurité poli-
cière. Je présenterai en conclusion quelques remarques sur les
types de recherches que l’on peut effectuer sur la police.

La difficulté de connaître la police

Un premier sujet sur lequel Dominique Monjardet et moi


échangeâmes beaucoup est celui de la difficulté de connaître la
police. Le point de départ de ces échanges fut une affirmation
que je fis dans un texte de 1984 : « L’action policière, dis-je,
est un objet qui oppose une résistance délibérée au projet de
connaître 5. » Cette affirmation correspondait de près à l’expé-
rience de Dominique Monjardet dans ses tentatives de poursuivre

2. Lire Dominique Monjardet citant Pierre Demonque et vice versa fit les délices des
amis qui connaissaient son penchant pour les jeux auxquels excella le grand Fernando
Pessoa. Voir par exemple P. DEMONQUE, Les Policiers, op. cit.
3. F. JOBARD, Les Violences policières. État des recherches dans les pays anglo-
saxons, L’Harmattan, Paris, 1999 ; Bavures policières ? La force publique et ses usages,
La Découverte, Paris, 2002. J.-L. LOUBET DEL BAYLE, Police et politique. Une approche
sociologique, L’Harmattan, Paris, 2006, p. 24-25.
4. S. ROCHÉ (dir.), Réformer la police et la sécurité. Les nouvelles tendances en
Europe et aux Etats-Unis, Odile Jacob, Paris, 2004.
5. J.-P. BRODEUR, « La police : mythes et réalités », Criminologie, XVII, 1, p. 10.

256
que dire maintenant de la police ?

des recherches sur la police. Que la police fût un objet difficile à


connaître n’était que l’expression d’une lapalissade. Ce qui dis-
tingue la police est, comme je tentai de le montrer, qu’elle oppose
une résistance intentionnelle au projet de connaître. Qu’est-ce à
dire ? À la différence du mystère que présentent initialement les
objets des sciences naturelles, pour prendre un exemple, la résis-
tance que rencontre le chercheur lorsqu’il tente de connaître son
objet policier est active et délibérée. Elle est le fruit d’une position
de l’institution policière qui est de maintenir le secret sur ses opé-
rations. Cette difficulté s’est amoindrie avec le passage du temps
et elle varie de façon considérable selon les pays.
Son importance obéit à deux règles. Première règle : les
composantes de l’appareil policier qui ont le plus de pouvoir sont
également les plus revêches à l’étude. Par exemple, la sociologie
de la police en tenue est incomparablement plus développée que
celle des enquêteurs et des inspecteurs en civil. D’après un rap-
port publié en 2003 sous les auspices du Conseil national de la
recherche (National Research Council) des États-Unis, les six
objets d’étude en rapport avec l’activité policière qui ont retenu
le moins d’attention de 1967 à 2002 sont par ordre décroissant
d’intérêt : les droits humains, le contrôle des foules, l’imputabilité
de la police, la discrétion policière, l’usage des armes à feu et la
force létale et enfin l’enquête policière 6. L’introduction du dernier
livre de Frédéric Ocqueteau sur le corps des commissaires de la
Police nationale française 7 témoigne de la difficulté d’effectuer
des recherches au sommet de la pyramide policière, une partie
du corps des commissaires assumant des fonctions de police
judiciaire 8.
Seconde règle : les corps les plus centralisés sont les plus réti-
cents à accueillir des chercheurs en leur sein, alors que les corps
locaux de police s’ouvrent davantage à la recherche. Comme
l’une des principales différences entre les pays anglo-saxons et
ceux d’Europe continentale tient au caractère décentralisé des
polices dans ces premiers pays, il s’ensuit que les travaux sur la
police anglo-saxonne sont beaucoup plus développés que les

6. W. SKOGAN et K. FRYDL, Fairness and Effectiveness in Policing : The Evidence,


The National Academic Press, Washington, 2004.
7. F. OCQUETEAU, Mais qui donc dirige la police ? Sociologie des commissaires,
Armand Colin, Paris, 2006.
8. Cette partie du corps constitue une « petite minorité » dans les effectifs du corps
des commissaires (ibid., p. 11), mais occupe une place de premier plan dans la genèse
et l’entretien de son mythe.

257
le sociologue, la politique et la police

travaux sur les polices du continent européen. Je remarquerai au


passage que la résistance des grands corps centralisés provient de
ce qu’ils ont beaucoup plus à montrer que les corps locaux. En
France, la Police nationale coïncide en quelque sorte avec l’idée
même de police sur le territoire français, alors que la police de
Montréal ou celle de tout autre corps municipal du continent nord-
américain n’est qu’une incarnation partielle du concept de police.
Si ce qu’un chercheur découvre dans un corps local de police
se révèle embarrassant pour la police 9, les autorités policières dis-
posent de la possibilité de contenir la critique en faisant valoir
qu’elle ne s’applique qu’à un seul corps qui n’est en rien typique
de l’appareil en lui-même.
Pour importantes que soient ces observations, la résistance de
la police me semble relever d’une explication plus fondamentale,
que j’énoncerai sous la forme d’une première thèse : la résistance
de la police au projet de connaître n’est que la contrepartie de la
résistance de la délinquance à se dévoiler.
Cette « thèse » n’affirme certes pas que le monde policier est
un monde criminalisé et que c’est pour cette raison qu’il se dis-
simule. Elle affirme plutôt qu’il y a entre le monde policier et
le monde délinquant des homologies structurales, des traits
communs et des réflexes d’adaptation réciproque qui obéissent à
une économie générale du mimétisme. Pour le dire en bref, ces
deux mondes présentent une image spéculaire l’un de l’autre.
Peter Manning fournit une illustration littérale de cette relation
spéculaire en montrant que les gangs de trafiquants de drogue
et les escouades des « Stups » sont structurés de façon ana-
logue, sinon identique 10. La police et le crime se dissimulent l’une
à l’autre et, par une cascade d’occultations, ils se cachent égale-
ment à nous. On peut, à cet égard, faire état d’une tendance :
elle tient en première part dans le durcissement du secret d’État
et dans l’impénétrabilité croissante des milieux délinquants ; elle
réside d’autre part dans l’érosion sensible du secret citoyen et de
la vie privée des civils, qui font figure trop souvent de « dom-
mages collatéraux » des opérations que se livrent les uns contre
les autres policiers et délinquants. Ce dernier effet pervers est par-
ticulièrement sensible dans le champ de la lutte antiterroriste.

9. R. V. ERICSON, Making Crime : A Study of Detective Work, Butterworths, Toronto,


1981.
10. P. K. MANNING, « Le jeu des “Stups”. L’organisation policière comme miroir
social », in J.-P. Brodeur et D. Monjardet (dir.), Connaître la police, Les Cahiers de la
sécurité intérieure, Paris, 2003, p. 356.

258
que dire maintenant de la police ?

Les objets sales de la recherche

Ce second thème fait dans une certaine mesure pendant au pre-


mier : si la dérobade de la police est analogue à celle de la délin-
quance, il n’y a qu’un pas à considérer celle-ci comme un objet
peu porteur de la recherche. Dominique Monjardet utilisait à cet
égard l’expression d’objet « sale » de la recherche, un thème qui
a continûment retenu son attention au cours de la partie de sa
carrière qu’il a consacrée à effectuer des recherches sur la police.
Pour Monjardet, la police n’était pas le seul objet sale de la
recherche – les prisons et le personnel pénitentiaire représentent
aussi des objets peu valorisés – et nous avons longtemps projeté
de faire un ouvrage commun sur ce sujet.
Qu’entendre par un objet sale de la recherche ? On dira en pre-
mière approximation que ce type d’objet est non seulement peu
porteur mais que de s’y frotter peut ternir la réputation d’un cher-
cheur, surtout s’il aborde cette recherche en renonçant à la rhéto-
rique complaisante de la dénonciation qui caractérise plusieurs
des travaux qui se publient en langue française sur la police.
Dominique Monjardet qui a créé la belle expression de « condi-
tion policière » dans son ouvrage phare 11 s’était forgé une solide
réputation d’impartialité, qui n’excluait ni l’empathie ni la cri-
tique, auprès de nombreux policiers français, et il en a payé le prix
auprès des publicitaires de l’antipolice. Cette notion d’objet sale
de la recherche varie d’une tradition historique à une autre et, pour
ce qui est de la police, elle est particulièrement aiguë dans les
pays qui ont fait l’objet de l’occupation nazie pendant le second
conflit mondial. Il n’y a pas véritablement d’équivalent des objets
sales dans la tradition académique anglo-saxonne, où la police est
considérée comme un champ de recherche qui a sa propre légiti-
mité. C’est plutôt la notion de « tabou » de la recherche qui cor-
respondrait dans cette tradition aux objets sales qui suscitaient
la réflexion de Dominique Monjardet. Pour un exemple d’objet
sale d’une tout autre nature aux États-Unis, pensons à la tentative
d’établissement, pour nous très problématique, d’un lien étiolo-
gique entre délinquance et ethnicité qui fait l’objet d’un tabou en
Amérique du Nord (et ailleurs). Richard J. Herrnstein et Charles
Murray ont enfreint à grands frais ce tabou en affirmant l’exis-
tence d’un lien entre la faiblesse du QI et l’activité délinquante et
en aggravant cette première dérogation en prétendant démontrer

11. D. MONJARDET, Ce que fait la police, op. cit.

259
le sociologue, la politique et la police

que la collectivité afro-américaine avait collectivement un QI infé-


rieur à celui des autres collectivités composant la société améri-
caine 12. Cet ouvrage a donné lieu à un débat passionné aux
États-Unis. Deux intellectuels reconnus pour leur engagement
social – Russell Jacoby et Naomi Glauberman – ont publié un
ouvrage réunissant 81 articles critiques à l’égard des positions de
Herrnstein et Murray 13.
Comme dans la section précédente, je souhaiterais accrocher
ma réflexion sur ce thème des objets sales de la recherche à une
(hypo)thèse. Thèse nº 2 : les objets sales de la recherche sont des
objets dramaturgiques.
Je dois reconnaître avoir beaucoup hésité dans l’élection du
qualificatif de dramaturgique pour le substituer à celui d’objet
sale. J’ai également envisagé d’utiliser les épithètes « pas-
sionnel », « dramatisé » ou « affectif ». J’ai finalement opté pour
le terme de dramaturgique qui renvoie à la tradition goffma-
nienne, dont se réclame Peter Manning dans ses recherches sur la
police 14.
Le fil d’Ariane que j’ai suivi en choisissant ce terme m’a été
donné par l’expérience. J’ai en effet été frappé que des objets
tels que la police, le renseignement de sécurité et le terrorisme
suscitaient un intérêt passionné du public, mais qu’il était presque
impossible de le relayer par un intérêt de savoir, pour ne rien dire
d’un intérêt « scientifique ». Par exemple, le terrorisme a mobilisé
pour un temps (1960-1980) l’opinion publique canadienne. Tou-
tefois, les colloques scientifiques que j’ai tenté d’organiser avec
d’autres sur ce sujet se sont révélés très décevants pour ce qui
fut de la participation du public. Le même constat s’applique à
l’effort pour promouvoir des échanges dépassionnés sur la police.
Il semble donc que l’objet dramaturgique soit indissociable de
la doxa 15. Le caractère infrangible du lien entre l’objet dramatur-
gique et la doxa s’explique de façon plus profonde que la préten-
tion de tout le monde à être expert en cette matière. L’objet
dramaturgique se déploie en effet sur un plan symbolique qui est
investi par l’affect. Le travail de l’affect se répercute sur ce plan

12. R. J. HERRNSTEIN et C. MURRAY, The Bell Curve. Intelligence and Class Structure
in American Life, The Free Press, New York, 1994.
13. Russell JACOBY et Naomi GLAUBERMAN, The Bell Curve Debate, Random House,
Times Books Inc., New York, 1995.
14. P. K. MANNING, Policing Contingencies, The University of Chicago Press, Chi-
cago, 2003.
15. En grec, le terme doxa désigne les croyances communes ou, encore, l’opinion
populaire. C’est en ce dernier sens qu’il est utilisé par Platon.

260
que dire maintenant de la police ?

symbolique, qu’il transforme en une scène où se déploie une


action dont le dénouement provoque une catharsis. Entre l’intérêt
de connaissance et le désir de catharsis, c’est ce dernier qui
l’emporte la plupart du temps. Le terme de catharsis est ici
employé tant dans son sens étymologique de purification que pour
désigner les dérives plus communes effectuées à partir de ce pro-
cessus de libération, comme la rupture avec le quotidien, l’expres-
sion d’une frustration ou d’une jubilation 16 ou même la recherche
dévoyée d’un divertissement. Le pouvoir d’attraction exercé par
un objet dramaturgique fait obstacle à une mise à distance impar-
tiale de celui-ci sans laquelle il ne peut être authentiquement
connu. Il est un dernier caractère de l’objet dramaturgique qui
consomme sa supplantation de la volonté de savoir. La dramati-
sation qui le transforme en une représentation théâtrale est un pro-
cessus médiatique qui peut être indéfiniment réitéré. Le projet de
substituer une représentation scientifique à la représentation affec-
tive d’un objet dramaturgique se heurte à la puissance des médias
qui diffusent massivement la seconde, plus propre à augmenter
les tirages. L’objet dramaturgique est une catégorie qui subsume
autant le négatif que le positif. Il est des objets – par exemple, la
tolérance – qui sont aussi irrémédiablement propres que d’autres
sont maculés.
Il faut en dernier lieu insister sur le fait que la dramatisation des
objets est une problématique qui porte plutôt sur les répercussions
du savoir que sur sa possibilité même. Il y a bien un au-delà du
bien et du mal pour un chercheur intègre et persistant, et la car-
rière de Dominique Monjardet le prouve. Toutefois, l’accueil qui
est fait aux travaux portant sur des objets dramaturgiques tend à
les ramener presque inexorablement sur la ligne de démarcation
entre le bon et le mauvais, entre le prestige et la honte.

La domination précaire de la police

Je ne souhaite pas ranimer le débat nourri entre Dominique


Monjardet et moi sur la définition de la police par son monopole

16. Voici un commentaire que les attentats du 11 septembre 2001 ont suscité : « Tous
les discours et commentaires trahissent une gigantesque abréaction à l’événement même
et à la fascination qu’il exerce. La condamnation morale, l’union sacrée contre le ter-
rorisme sont à la mesure de la jubilation prodigieuse de voir détruire cette superpuis-
sance mondiale, mieux, de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider
en beauté. » J. BAUDRILLARD, L’Esprit du terrorisme, Galilée, Paris, 2002, p. 10-11.

261
le sociologue, la politique et la police

de la force légitime. Trop a été dit là-dessus, qui a impliqué plu-


sieurs interlocuteurs. Tant Monjardet que moi avons évolué sur
nos positions. Monjardet a finalement reconnu que la police fonc-
tionnait davantage à l’autorité qu’à la force. Pour ma part, je pense
que l’usage de la force est un élément incontournable de toute
théorie de la police et que vouloir en faire l’économie revient à
travestir son objet. Ceci étant dit, j’aimerais citer un passage où
Dominique Monjardet introduit pour la première fois dans son
ouvrage fondateur, Ce que fait la police, sa définition de la police
par l’usage de la force : « La force [est] la ressource policière par
excellence. Un officier de CRS résumait fort bien ceci : “Ce qui
nous rassure, c’est la certitude qu’on peut prendre des coups, on
peut être rossés, mais on ne sera jamais battus, parce que nous
sommes adossés à l’État.” On définira donc ici la police comme
l’institution en charge de détenir et de mettre en œuvre les res-
sources de force décisives dans le but d’assurer au pouvoir la
maîtrise (ou régulation) de l’usage de la force dans les rapports
sociaux internes 17. »
Ce qui m’intéresse précisément dans ce texte capital est moins
la définition proposée de la police que le contexte dans lequel
celle-ci est formulée, en particulier cette affirmation que la police
étant adossée à l’État, elle ne sera jamais battue. Je remarquerai
d’abord que ce texte se rapporte à la force dont on présuppose
qu’elle est un concept homogène qui n’est pas modulé par les
degrés de force utilisée. Ce présupposé s’explique en partie par
le fait que Monjardet est préoccupé par les « rapports sociaux
internes » et qu’il reprend donc implicitement la dichotomie tradi-
tionnelle : la police utilise la force pour réguler les rapports
sociaux internes et l’armée recourt à la violence contre l’ennemi
externe. Or nous possédons de plus en plus d’exemples où la
police est en réalité « battue » et où il faut recourir à la force
militaire pour régler les rapports sociaux internes. Je citerai à cet
égard un texte produit par le porte-parole de la Sûreté du Québec,
qui fait référence à un conflit qui opposa les forces conjuguées
des principales organisations policières opérant au Québec
– polices municipales, Sûreté du Québec et Gendarmerie royale
du Canada – et des bandes autochtones (mohawks ou iroquoises)
puissamment armées avec des armes automatiques. Ces bandes
armées s’étaient retranchées derrière des barricades et défendaient

17. D. MONJARDET, Ce que fait la police, op. cit., p. 20. Le mot « battus » est souligné
dans le texte.

262
que dire maintenant de la police ?

une parcelle de terrain que ses membres considéraient comme


une terre sacrée (un ancien cimetière où étaient ensevelis des
ancêtres). Plusieurs centaines de policiers chargèrent ces barri-
cades et furent accueillis par un feu nourri qui tua l’un d’entre eux
et qui les mit en fuite (cette déroute a été enregistrée sur bande
vidéo). La crise se prolongea et on dut faire appel à l’armée cana-
dienne pour la résoudre. Les leçons furent tirées par le porte-
parole des policiers : « Tant et aussi longtemps que l’action des
policiers consistait à démanteler des barricades pour répondre à
une demande légitime d’un conseil municipal, ils demeuraient à
l’intérieur des responsabilités qui leur revenaient. Faire respecter
une ordonnance de cour faisait partie de leur mandat, du service
de base qu’ils doivent habituellement assurer. La décision de se
retirer après qu’un des leurs eut été abattu était très sage. Celle de
ne pas lancer un deuxième assaut l’était davantage. Un bain de
sang aurait été inévitable. La situation ne commandait plus une
intervention policière. Dans la mesure où des Mohawks avaient
décidé d’opposer une résistance armée, mais surtout de faire feu
en direction des policiers, le dossier basculait dans le camp poli-
tique et il revenait désormais à l’armée d’intervenir dans les plus
brefs délais, ce qui ne fut pas fait 18. »
Pour un public européocentrique peu familier, sauf en Scandi-
navie, des problèmes aigus liés aux revendications des commu-
nautés autochtones (« indiennes », comme on a regrettablement
tendance à le dire en France), dont deux sont particulièrement pro-
blématiques – soit la revendication de souveraineté à l’intérieur du
Canada et celle de plus de 80 % du territoire canadien –, les
événements que je viens de citer ne paraissent pas dépasser le
palier de l’anecdote folklorique. On peut toutefois multiplier les
exemples où la police est battue, en ce sens qu’elle se retire en
désordre et abandonne le champ à ses adversaires. À la fin
d’août 2005, l’ouragan Katrina dévasta quelques États du sud des
États-Unis et en particulier la Louisiane. La ville de La Nouvelle-
Orléans fut particulièrement touchée. Dans les jours qui suivi-
rent l’ouragan, des bandes armées de prédateurs se formèrent, qui
livrèrent la ville au pillage. Les policiers de La Nouvelle-
Orléans renoncèrent alors à protéger la population. Plusieurs
d’entre eux firent défection et un nombre considérable rendirent
leur plaque de policier à leurs supérieurs au motif qu’affronter des
gangs prêts à faire feu sur la police n’entrait pas dans le mandat

18. C. GAGNON, Médiapolis, Les Éditions Québec Amérique, Montréal, 1999, p. 78.

263
le sociologue, la politique et la police

de cette dernière (cet argument est semblable à celui énoncé dans


le texte cité plus haut) 19. En novembre 2006, la ville de Naples
fut le théâtre de batailles rangées entre diverses factions de la
Camorra. Là encore, la police battit en retraite et l’on envisagea de
faire intervenir l’armée (il semble que cette seule menace eut
l’effet de calmer le jeu). Plusieurs pays de l’Afrique sub-saha-
rienne et du Moyen-Orient se sont transformés en de violents
théâtres d’opérations où les forces policières ont renoncé à régler
les rapports sociaux internes. On pourra toujours tenter de réduire
la signification de ces événements en arguant que la police a fait
retour sur le terrain après une période d’interruption de ses ser-
vices (à la colère des victimes de sa défection). Cette objection
fait l’impasse sur deux faits. D’abord, la police réoccupe le ter-
rain seulement après qu’il a été pacifié par l’armée (par la Garde
nationale, à La Nouvelle-Orléans). Ensuite, la déroute policière est
dans certains pays définitive (en Haïti, en Afghanistan, au Liban,
et en Irak, pour prendre les cas les plus extrêmes).
D’où la thèse nº 3 : la police ne peut opérer que dans le
contexte d’une pacification antécédente. Quand le contrat de non-
violence est collectivement rompu, la police est battue ; il faut lui
substituer un autre corps violent : l’armée, des milices ou des
mercenaires appartenant au secteur privé. Cette thèse se vérifie
dans l’histoire, où l’institution policière s’est substituée à l’armée.
Elle est toutefois tombée dans l’oubli par suite de l’instauration
durable de la domination policière dans le règlement des rapports
sociaux internes. Cette domination policière est maintenant remise
en cause dans plusieurs pays (ou portions de leur territoire), où
l’on régresse dans le chaos anomique qui a précédé la pacification
militaire. Lorsque cette régression est effective, elle emporte la
police. En d’autres termes, la police ne peut opérer que sur la
base d’un consentement de la population dans sa totalité et ses
parties distinctes à se soumettre à son autorité. Cette base d’opé-
ration autorise certes l’existence de formes diverses de dissensus.
Toutefois, lorsque l’équilibre général entre le consentement à
subir l’autorité de la police et le défi de cette autorité se rompt au
profit de ce dernier, l’exercice de la police devient de plus en plus
problématique.

19. De nombreux articles de journaux attestent l’effondrement policier ; voir


R. D. M C F ADDEN , « Bush promises more troops as New Orleans quiets », et
J. B. TREASTER, « Police quitting : hundreds of officers, feeling outmatched, have left
force », The New York Times, 4 septembre 2005, p. 1 et 24 ; S. BARNES et K. HUM-
PHREYS, « Life among the ruins », Time Magazine, septembre 2005, p. 30.

264
que dire maintenant de la police ?

Le titre commun de l’armée et de la police à constituer des


incarnations exemplaires du pouvoir de l’État n’est pas suffisant
pour conforter l’allégation d’une prépondérance de la police par
interposition militaire, tant sont grandes les différences entre
l’armée et la police 20. Au regard de l’usage de la force, la police
est liée par un principe de parcimonie alors que l’armée pour-
suit une logique de prodigalité dont la fin est de subjuguer
l’ennemi. Les polices militarisées (Compagnie républicaines de
sécurité, Gendarmerie nationale, Gendarmerie royale du Canada)
obéissent quant à elles essentiellement à la logique policière de la
parcimonie dans le recours à la violence dans le règlement interne
des rapports sociaux. On ne saurait méconnaître, sans errer gra-
vement, le gouffre qui sépare « taper dans le tas » et tirer dans la
foule.

L’insécurité policière

Ce thème constitue un prolongement manifeste du précédent.


L’une des objections que l’on peut faire à la définition de la police
par son monopole de la force armée (que celle-ci soit légitime ou
non) est qu’elle constitue une taie qui empêche l’œil de voir tout
un ensemble de problèmes reliés à une théorie de la police et
qui font obstacle à son développement. L’un de ces problèmes est
celui de l’insécurité policière. Si l’on s’appuie sur l’affirmation
que la police détient et met en œuvre les ressources de force déci-
sives pour assurer au pouvoir la maîtrise du recours à la violence
dans les rapports sociaux, il devrait s’ensuivre que le problème de
l’insécurité policière ne se pose pas ou constitue un problème
de peu d’insistance. En effet, si la police détient effectivement
des ressources de force décisives, on ne voit pas pourquoi elle
tremblerait dans ses interventions. Pourtant, elle tremble. Lors de
divers séjours en France, il m’est arrivé fréquemment d’accom-
pagner des policiers de terrain (entre autres, ce qu’on appelait des
BAC) dans leurs interventions. Même les plus aguerris des poli-
ciers ne se risquaient dans les quartiers difficiles – par exemple,
Le Mirail à Toulouse – qu’avec une grande nervosité. Il m’est
arrivé d’assister au déploiement de plusieurs dizaines de poli-
ciers armés de grenades lacrymogènes pour délivrer aux parents

20. J.-P. BRODEUR, « Force policière et force militaire », Éthique publique. Revue
internationale d’éthique sociétale et gouvernementale, 2 (1), 2000, p. 157-166.

265
le sociologue, la politique et la police

de jeunes délinquants une simple assignation à comparaître devant


un tribunal.
L’insécurité policière se manifeste également dans les abus
explosifs de l’usage des armes à feu. Le 4 février 1999, un ressor-
tissant de la Guinée travaillant à New York a été abattu de nuit
alors qu’il se préparait à entrer dans son appartement. Lorsqu’il
a fait un mouvement pour sortir la clé de son appartement, les
policiers, croyant qu’il dégainait un pistolet, ont fait feu sur lui à
41 reprises. La victime, Amadou Diallo, n’avait pas de casier judi-
ciaire et n’était recherché pour aucun fait criminel. Plus récem-
ment, le 25 novembre 2006, un groupe tactique de policiers en
civil a abattu un jeune Afro-Américain de 50 balles alors qu’il se
préparait à célébrer son mariage. Des amis qui l’accompagnaient
furent également grièvement blessés. Une enquête est en cours
et l’on ignore encore la raison de cette fusillade. Les victimes
n’avaient pas de casier judiciaire 21. Ces comportements, qui
s’apparentent à ceux des militaires en panique qui tirent sur tout
ce qui bouge, sont l’indice d’une insécurité policière extrêmement
profonde. Cette insécurité est d’autant plus significative qu’elle
affecte des policiers entraînés pour faire des interventions de choc.
Une troisième manifestation de cette insécurité policière est la
montée vertigineuse des coûts de la production de sécurité par
la police. Par exemple, la protection des résidents des petites villes
(1 000/1 500 habitants) du Québec revient à environ 200 dollars
par habitant et par an. Celle des 1 300 habitants de la réserve
autochtone de Kanesatake s’élève 13 000 dollars par habitant et
par an, soit 65 fois plus que pour les autres habitants du Québec.
Nous n’avons pas la place pour explorer les causes de l’insé-
curité policière. Dominique Monjardet et moi avions le projet de
comparer le double discours qui sévit dans les écoles de police en
France et au Québec. De prime abord, les instructeurs tiennent
le discours de la sérénité, de la dédramatisation et de l’usage
minimal de la force. Toutefois, un grand nombre des anecdotes
qu’ils utilisent pour illustrer leur enseignement et pour capter
l’attention des recrues se rapportent à des incidents où un policier
a été agressé, blessé et même tué. Nous n’avons pu réaliser ce
projet.
De façon plus fondamentale toutefois, les raisons de cette situa-
tion se trouvent dans les implications de notre troisième thèse : la

21. W. K. RASHBAUM et A. BAKER, « 50 bullets, one dead, and many unanswered


questions », The New York Times, 11 décembre 2006, p. A25.

266
que dire maintenant de la police ?

police n’est pas l’instrument d’une pacification, mais la présup-


pose. Sa mission est pour l’essentiel de reconduire le statu quo
à partir d’une position de domination. Lorsque cette position de
domination est ouvertement défiée par une population ou une
sous-population, il s’installe une situation de haute insécurité au
sein des forces policières. La police n’est dès lors plus la solution
au problème de l’insécurité, mais elle fait partie de sa donne et
son action produit trop fréquemment une augmentation générale
de l’insécurité. Les opérations « coup de poing » qui sont effec-
tuées dans les zones difficiles à grand renfort de publicité ne don-
nent plus le change. Les habitants de ces quartiers savent qu’après
ces interventions médiatisées, la police se retirera au quotidien et
qu’ils seront laissés sans protection.

En guise de conclusion

La recherche sur la police a connu un développement absolu-


ment spectaculaire dans le monde anglo-saxon depuis 1980.
Même si l’illustration de cette explosion fournie par Reiner 22 date
de plusieurs années, elle conserve toute sa signification. Reiner
nous apprend qu’en 1979, le chercheur Simon Holdaway publia
une collection de dix essais où se retrouvaient presque tous les
chercheurs britanniques de réputation qui poursuivaient des
recherches sur la police 23. L’ouvrage de Holdaway est long de
188 pages. Dix ans plus tard, Cathy Bird publia pour le compte de
la Police Foundation un inventaire des recherches sur la police 24.
L’inventaire de Bird qui n’est qu’une liste sèche de projets de
recherche de 207 pages énumère 184 projets de recherche diffé-
rents qui se poursuivaient dans 69 instituts différents. Reiner note
que la plus grande partie des nouvelles recherches sont orientées
vers la formulation de politiques et de stratégies policières et sont
en conséquence de nature plus pragmatique que théorique.
Cette remarque recoupe une distinction fondatrice de la
recherche sur la police qui a été initialement formulée par Michael
Banton 25 et qui a été reprise récemment par Peter Manning dans

22. R. REINER, « Police research », in N. MORRIS et M. TONRY (éds.), Modern Poli-


cing, University of Chicago Press, Chicago, 1992, p. 438.
23. S. HOLDAWAY (éd.), The British Police, Edward Arnold, Londres, 1979.
24. C. BIRD, The New Register of Policing Research, Police Foundation, Londres,
1989.
25. M. BANTON, The Policeman in the Community, Basic Books, New York, 1964.

267
le sociologue, la politique et la police

sa recherche sur les études policières 26. Banton a distingué entre


les recherches qui sont effectuées pour la police et les recherches
qui sont effectuées sur la police. Les premières, d’orientation
pragmatique, portent sur des questions étroitement définies (par
exemple, l’entraînement de la police) et visent avant tout à l’amé-
lioration des prestations policières et à l’exercice d’un contrôle
plus efficace sur la délinquance. Ces recherches sont en général
largement subventionnées par les pouvoirs publics. C’est ce type
de recherches qui est estimé moins honorable parce qu’il est ins-
trumentalisé par la police ; les objets apparemment « sales » de la
recherche se retrouvent souvent au sein de ces travaux. Ce der-
nier reproche est au vrai assez injuste car beaucoup de ces
recherches visent à promouvoir des stratégies et des tactiques poli-
cières qui impliquent un usage minimal de la force. Les
recherches sur la police sont de nature théorique, articulent des
perspectives compréhensives et poursuivent un intérêt de connais-
sance recherché pour lui-même et non pour des fins instrumen-
tales. Ce type de recherche possède incontestablement plus de
prestige dans le monde académique, bien qu’il soit difficile d’en
assurer le financement.
J’aimerais, à cet égard, préconiser le développement d’une troi-
sième catégorie de travaux : des recherches effectuées pour la
société civile. Elles comporteraient une dimension critique mais
elles ne répugneraient pas à leur instrumentalisation par la société.
Les travaux sur les mécanismes qui accroissent la transparence
de la police et qui renforcent son obligation de rendre des comptes
constituent un exemple de recherche sur la police et pour la
société civile. Un nombre significatif des travaux de Dominique
Monjardet, en particulier des notes de recherche publiées de
manière dispersée et qu’il faudrait se hâter de réunir en un
volume, s’inscrivent dans cette troisième perspective 27. L’énoncé
des conditions d’une police démocratique constitue un chantier
qu’il nous reste à ouvrir.

26. P. K. MANNING, « The study of policing », Police Quarterly, 8 (1), 2005,


p. 23-43.
27. Par exemple, D. MONJARDET, « Le terrorisme international et la cage d’escalier
(la sécurité publique dans le débat politique en France, 2000-2003) », communication
présentée au colloque international francophone « La police et les citoyens », École
nationale de police du Québec, Nicolet, 31 mai-2 juin 2005 (publiée sur le site Web du
Centre international de criminologie comparée) ; et « Gibier de recherche, la police et
le projet de connaître », Criminologie, 38 (2), 2005, p. 13-37.
11

L’influence des travaux de Dominique Monjardet


sur une nouvelle génération de chercheurs

par Frédéric Ocqueteau 1

Nul ne doute plus aujourd’hui que Dominique Monjardet ait


été un pionnier de la connaissance du monde policier, avec les
armes de la sociologie des organisations et des professions. Ni
que ses travaux aient pu influencer de nouveaux chercheurs sur
des domaines connexes. Jusqu’à quel point cette influence est-
elle avérée dans le milieu français, et que nous dit-elle de
l’avenir ? Nous avons cherché à repérer des traces en nous
demandant en quoi les travaux de Monjardet étaient suscep-
tibles de servir de guide ou de balise à ceux qui se sont engagés
et s’engageront sans complexes dans les divers sillons qu’il a
tracés.
On ne peut raisonnablement évaluer cette influence qu’en
montrant comment de jeunes chercheurs préoccupés par les
objets policiers, institutions régaliennes et politiques de sécurité
se sont positionnés à l’égard de ses travaux, à quoi ceux-ci leur
ont servi, quelles limites ils y ont trouvées et comment ils ont
été amenés à les dépasser.
Une dizaine d’entre eux, appartenant à la génération des tren-
tenaires (la plupart sont des thésards « postgradués » ou « ayant
soutenu »), ont bien voulu répondre à un petit questionnaire
pour les besoins de cet acte mémoriel. En espérant ne pas trop
trahir leur pensée, nous avons classé leurs témoignages en fonc-
tion de leur épistémologie de prédilection.

1. Directeur de recherche au CNRS (CERSA, Paris).

269
le sociologue, la politique et la police

Fidèles de Max Weber se réclamant d’une science politique


de l’État

Pour deux témoins qui disent avoir voulu approfondir la


question des rapports entre force publique et violences, autre-
ment dit qui ont réfléchi à une force publique vue à la fois
comme régulatrice et productrice de violences, les influences
de Monjardet ont été différentes, de même que les conclusions
auxquelles ces chercheurs aboutissent.
Jérôme Ferret 2 fait état de deux acquis très importants à ses
yeux. L’un concerne la sociologie de l’État, l’autre l’entre-
prise de désidéologisation de la sociologie générale à l’égard du
domaine de l’action régalienne. Ce qu’il voit dans Ce que fait
la police, dit-il, c’est beaucoup plus une sociologie de l’État
et de l’administration qu’un livre sur la « police ». Pour
J. Ferret, la trilogie « organisation, institution, profession »,
désormais classique, qui met à bas l’idée d’une police unique,
est un acquis majeur d’une sociologie des organisations réac-
tualisée par Dominique Monjardet. Le deuxième acquis impor-
tant à ses yeux est qu’après son œuvre, il n’est plus possible
d’analyser les violences, quelles qu’elles soient, de manière
déréalisée, sans étudier en même temps les acteurs policiers.
Les polices sont toujours partie prenante de la « configuration
violente » et contribuent à dessiner ses contours. Dès lors que
l’on a compris cela, on a fait un grand pas en sociologie, dans
la mesure où l’on a désidéologisé une discipline qui n’avait
jamais été habituée à intégrer le jeu des acteurs policiers dans
l’interprétation des phénomènes. J. Ferret reconnaît volontiers
que cette vue est encore difficile à admettre pour les acteurs
chargés de combattre des violences qui, à leurs yeux, ne peu-
vent s’expliquer que par des causes extérieures.
Fabien Jobard 3 témoigne de la fécondité théorique et empi-
rique de la sentence inaugurale de Monjardet, qui reste pour lui
un mystère, à savoir la réponse donnée au sous-titre de son opus

2. Aujourd’hui maître de conférences en sociologie à l’université de Toulouse. Ses


travaux portent sur les polices municipales, les politiques des drogues, la réforme de la
police de proximité, la lutte antiterroriste et les politiques de sécurité routière. Cf. Peurs
sur la ville, vers un populisme punitif à la française ?, PUF, Paris, 2005.
3. Chargé de recherche au CNRS (CESDIP), auteur d’une thèse sur « L’usage de la
force par la police en France » (1998), et de plusieurs ouvrages désormais classiques
sur les violences illégitimes. Cf. Les Violences policières. État des recherches dans les
pays anglo-saxons, L’Harmattan, Paris, 1999 ; Bavures policières ? La force publique
et ses usages, La Découverte, Paris, 2002.

270
l’influence des travaux de dominique monjardet…

majeur de 1996 : « Sociologie de la force publique » : « Il n’y


a pas de sociologie de la police, il n’y a qu’une sociologie des
usages sociaux de la force. » F. Jobard estime que le défi de
son propre travail a été de devoir se contenter du maigre via-
tique donné par D. Monjardet qui conseillait en substance ceci :
« Tentez de vous débrouiller avec cela. » Pour ce chercheur, la
« force publique » est partout et nulle part dans Ce que fait la
police. Il lui a donc fallu la retrouver au travers des lignes. Ce
legs fut pour lui un fardeau, mais eut un mérite immense à
ses yeux : l’avoir immunisé contre les tentations des « postures
dénonciatrices ». Il rend hommage à cette attitude intellec-
tuelle encore très rare en France et au souci (très impression-
nant) de dépeindre l’édifice policier entier par la seule mise à nu
d’un détail. Un exemple l’a marqué, une « anecdote sournoise
et juste », dit-il, sur les syndicats notamment. Ainsi, quand il
s’est agi de déshabiller les fonctionnaires sur le chemin domi-
cile-commissariat (revendication acceptée), au moment même
où des syndicats défendaient l’idée de la nécessaire proximité
du policier et du citoyen. Monjardet savait en montrer toutes les
contradictions ironiques : en œuvrant à regrouper les roule-
ments pour que le fonctionnaire regagne son domicile le plus
vite possible sans passer plus d’une demi-heure dans le quartier
dans lequel il travaillait, ce « progrès social » allait se payer
par une « diminution de légitimité populaire ». C’est que, pour
le confort de l’agent – rentrer le plus rapidement possible à la
maison –, il lui fallait quand même prendre le temps de se
dévêtir de son uniforme… F. Jobard admire la rigueur dans la
description de l’échelon microscopique, la capacité monjar-
dienne de tisser le lien du particulier au général, cette faculté
rare à décrire les rouages d’une machine que le détail enraye,
sans jamais pour autant tomber dans le piège de la « rhétorique
réactionnaire de l’effet pervers ». Il se dit de surcroît sensible
à une capacité d’objectivation toujours mise au service d’une
« éthique de la responsabilité ». Il rend enfin hommage à une
« écriture serrée, dense, close […], lissant fortement l’aspérité
des événements vécus, le désordre des scènes observées, le
bouillonnement des entretiens réalisés […], une écriture, dit-il,
qui s’élève au-dessus du grondement du terrain ».

271
le sociologue, la politique et la police

Serviteurs de la sociologie politique et de la sociologie


des organisations

L’influence de Monjardet fut capitale pour Christian Mou-


hanna 4 qui rapporte cette anecdote liée à leur première ren-
contre : Dominique Monjardet avait passé un coup de fil au
CSO en 1990, y cherchant une personne susceptible de s’impli-
quer dans l’étude d’une expérience innovante d’îlotage. Mou-
hanna fut désigné. Leur première rencontre eut lieu dans
l’« embryon d’IHESI » de l’époque, ce qui lui permit de gagner
un séjour tous frais payés de six mois à Roubaix, et, ajoute-t-il,
« quinze ans de carrière dans la police et la gendarmerie » 5. En
même temps qu’il effectuait cette première enquête, il lisait les
premiers articles sur le travail policier et les travaux améri-
cains conseillés par D. Monjardet (Ericson en particulier). Il
affirme avoir été fondamentalement influencé par le travail de
Monjardet et par sa bonne connaissance des fondamentaux
en « sociologie des organisations » : compréhension des poli-
ciers, importance du travail de terrain, empathie avec la base,
autant d’attitudes qui ne furent jamais incompatibles, bien
au contraire, avec l’attitude critique, surtout envers les
gestionnaires.
Ce qu’a retenu Anne Wuilleumier 6, c’est une lente impré-
gnation du travail collectif qu’il réalisa en 1984 avec Antoi-
nette Chauvenet, Daniel Chave et Françoise Orlic (« La police
quotidienne »). Ce travail l’a aidée à se défaire de l’emprise du
droit public et/ou de la science administrative, encore domi-
nante sur le sujet durant les années 1980. Cette grille de lecture
lui fut très utile car, en voyant à ce point banalisé l’objet poli-
cier, elle s’est elle-même inspirée de cette attitude pour traiter
de la BREC comme d’un service administratif parmi d’autres.

4. Chercheur au CSO (Centre de sociologie des organisations) et au CESDIP. Après


avoir publié de nombreux travaux sur la police, la gendarmerie et le parquet depuis une
quinzaine d’années, il a synthétisé ses travaux dans une thèse soutenue en 2005 :
« Police et Justice face au citoyen : le repli bureaucratique ».
5. À noter le parallélisme de la trajectoire de C. Mouhanna et de celle de Maurice
Chalom à Montréal, racontée par ce dernier dans « Descente chez les bleus : une expé-
rience professionnelle au sein de la police montréalaise », Revue française d’adminis-
tration publique, 118, 2006, p. 281-290. (M. Chalom a été le coauteur, avec
C. Mouhanna, de la dernière enquête de D. Monjardet sur la comparaison de la réforme
de la police de proximité en France et à Montréal).
6. Docteure en science politique (2005). Auteure d’une enquête sur les changements
organisationnels introduits par la création des Brigades de recherche, d’enquête et de
coordination (BREC), en 2000. Puis chargée d’études à l’IHESI et l’INHES.

272
l’influence des travaux de dominique monjardet…

Elle dit avoir été marquée par les innombrables « outils heuris-
tiques » que D. Monjardet fit émerger de ses recherches : non
seulement l’« inversion hiérarchique », la « coexistence quoti-
dienne de deux obligations contradictoires, de moyens et de
résultat », le « pluralisme policier », mais aussi, la notion de
« double incompétence du ministère de l’Intérieur », ou
l’approche de la réforme de police de proximité sous l’angle de
l’« injonction paradoxale ». Pour Anne Wuilleumier, tous ces
outils constituent des « guides de navigation au service d’une
démarche comprise dans l’observation empirique et pragma-
tique ». C’est, selon elle, la véritable marque de fabrique de
Monjardet qui ne fut pas véritablement un théoricien de l’appa-
reil policier.
Gilles Favarel-Garrigues 7, spécialiste du crime et des polices
dans le monde soviétique en transition vers la nouvelle Russie,
a trouvé dans les textes de Monjardet des armes intellectuelles
pour combattre la notion écran de « police totalitaire ». Il estime
que ses propres recherches sur la police soviétique, dont l’enjeu
principal fut également d’en banaliser l’analyse, doivent beau-
coup à la nécessité de les traiter comme des organisations parmi
d’autres. Il ignore s’il a réussi, mais reste convaincu de ce que
la spécificité du régime soviétique ne lui interdisait pas d’ana-
lyser l’une de ses institutions clés (souvent associée à son carac-
tère « totalitaire ») à l’aide d’outils forgés dans le contexte
occidental. Grâce aux instruments proposés par Monjardet, il
s’est efforcé de montrer qu’entre les modes d’organisation
bureaucratique de la police soviétique des années 1960-1970 et
de la police française contemporaine, il n’existait pas de diffé-
rence fondamentale. À ceci près que, dans le contexte sovié-
tique, il s’est efforcé de montrer l’« amplification des effets de
l’obligation de résultats » sur l’activité des agents.
Benoît Dupont 8 affirme également avoir été sensible au tra-
vail de démystification de la première recherche empirique
de D. Monjardet, « La police au quotidien ». Il estime avoir

7. Politiste, chargé de recherche au CNRS (CERI), auteur d’une thèse sur « La lutte
contre la criminalité économique en Russie de 1965 à 1995 », soutenue en 2001. Ancien
chargé de recherche à l’IHESI, il a réalisé de nombreux travaux sur les polices dans
l’ex-bloc soviétique. Cf. La Police des mœurs économiques de l’URSS à la Russie, Édi-
tions du CNRS, Paris, 2007.
8. Professeur de criminologie et vice-président du Centre international de crimino-
logie comparée de Montréal, il a soutenu une thèse de doctorat distinguée par le prix
du jury G. Tarde. Cf. Construction et réformes d’une police : le cas australien,
1788-2000, L’Harmattan, Paris, 2002.

273
le sociologue, la politique et la police

compris ce message que le travail policier ne devait pas être


appréhendé uniquement sous l’angle théorique de l’usage de
la force. Admiratif de la connaissance intime qu’avait Mon-
jardet de la réforme de la « police de quartier » de Montréal,
Dupont dit avoir été influencé par l’idée que le travail poli-
cier était d’abord un travail pour ceux qui l’accomplissaient, de
sorte qu’on ne pouvait faire l’économie d’une imprégnation lors
d’une phase d’observation préalable. En adoptant une approche
pragmatique et empirique auprès des travailleurs de la sécu-
rité privée, il a acquis la certitude que les relations entre « sec-
teur privé » et « secteur public » ne pouvaient pas être résumées
à des théories de la privatisation ou de la perte du monopole
étatique, ce qui l’a conduit à tester empiriquement d’autres
hypothèses sur leurs possibles liens. Il estime d’autre part que
D. Monjardet, lors de ses nombreux séjours à Montréal, lui a
facilité l’accès aux terrains québécois et l’a encouragé à
s’investir dans la compréhension des polices locales. Il a fini
par accepter de rédiger un premier opus sur les polices au
Québec pour mieux les faire connaître en France.

Sociologues du travail policier

Les sociologues du travail policier sont beaucoup plus nom-


breux, mais, pour eux, l’influence de l’œuvre de Monjardet se
serait plutôt fait sentir en creux. Par conséquent, ce sont les
manques repérés dans l’œuvre qu’ils ont entrepris de combler,
avec sa bénédiction plus ou moins explicite.
Lors de sa prise de poste à l’École de police de Nicolet au
Québec, Marc Alain 9, par exemple, a cherché à s’inspirer de
l’étude sur la cohorte de gardiens de la paix sans pouvoir la
répliquer terme à terme. C’est néanmoins de l’analyse des dif-
férentes trajectoires d’insertion professionnelle des policiers
que sont venues ses plus grandes inspirations méthodologiques.
Il estime que l’étude de sa propre cohorte de policiers qué-
bécois ne lui a permis que de compléter les premiers résultats
de Dominique Monjardet et Catherine Gorgeon. Il aurait aimé
effectuer une réelle comparaison de ses résultats avec les leurs,

9. Docteur en criminologie (Montréal, 1997), directeur scientifique du CIDRAP


(Centre d’intégration et de diffusion de la recherche en activité policière) de l’École
nationale de police du Québec (en poste de 2000 à 2005).

274
l’influence des travaux de dominique monjardet…

un projet dont ils avaient discuté plusieurs fois, tant à Paris qu’à
Nicolet ou Montréal. Mais les présupposés de son propre ques-
tionnaire n’étant pas les mêmes, cet objectif n’a pu être atteint,
ce qui ne signifie pas qu’une entreprise de comparaison systé-
matique avec un protocole commun soit à jamais impossible.
Damien Cassan 10 a comparé les mécanismes de socialisa-
tion professionnelle des policiers français et britanniques. Ce
chercheur estime avoir dû prendre ses distances avec les posi-
tions théoriques à ses yeux « trop radicales » de Dominique
Monjardet. Celui-ci aurait congédié trop rapidement la notion
de « cop culture » partout présente dans les écrits britan-
niques, décrétée par lui non pertinente en France. D. Cassan
estime avoir eu des divergences de vues sur la notion de
« culture professionnelle », utile à son objet d’étude. Il estime
que son travail de comparaison lui a permis de discuter, dans
les deux contextes, la valeur et la pertinence de cette notion
dans les mécanismes de socialisation professionnelle. D. Cassan
pense que les positions de Dominique Monjardet s’expliquent
vraisemblablement par le fait qu’il n’a jamais eu l’occasion
d’étudier empiriquement les ressorts de la « culture policière
britannique ». En essayant de transposer cette notion en France
avec les outils intellectuels forgés par les Anglo-Saxons, il
aurait fini par la juger inopérante alors qu’elle garderait sa
valeur explicative dans d’autres contextes.
Geneviève Pruvost 11 pense avoir comblé certains manques
des travaux de Monjardet en s’inscrivant dans ses traces. Elle
estime avoir tiré tout le suc de notions telles que celle d’« inver-
sion hiérarchique », de l’analyse du poids de l’expérience et de
l’ancienneté dans l’organisation des tâches, du rôle de la for-
mation, de la diversité des policiers. Elle se sent surtout rede-
vable d’un conseil de méthode décisif donné par D. Monjardet
– les « ficelles du métier », aurait dit Becker : ne surtout pas
enregistrer les entretiens, afin de ne pas entretenir la « para-
noïa policière ». Bien évidemment, elle n’a pas trouvé dans les
travaux de Monjardet ce qu’elle cherchait elle-même, et regrette
rétrospectivement de n’avoir pu échanger davantage avec

10. Postdoc en sociologie. Thèse : « Une comparaison internationale de l’apprentis-


sage et de la socialisation des policiers en France et en Angleterre. Le gardien de la paix
et le police constable », université de Lille et CLERSE-IFRESI, 2005.
11. Chargée de recherche au CNRS (CESDIP), sociologue, auteure d’une thèse sur la
féminisation de la police, publiée sous le titre : Profession : policier. Sexe : féminin,
Éditions de la MSH, Paris, 2007.

275
le sociologue, la politique et la police

D. Monjardet sur trois phénomènes devenus selon elle fonda-


mentaux : l’incidence de l’imaginaire policier dans le métier
(les mécanismes d’identification ou de mise à distance des
séries télévisées) ; l’importance de la virilité et/ou de la hiérar-
chie entre féminité et masculinité, et plus largement le traite-
ment de l’émotion dans les professions policières ; enfin, le
« monde privé » des policiers. Geneviève Pruvost estime que
D. Monjardet a eu tendance à n’appréhender les policiers que
comme des professionnels au travail 12, uniquement préoc-
cupés par leur travail, alors qu’à ses yeux leur condition res-
sortit aussi à une situation familiale (la famille d’origine et la
famille créée) et amicale dont les incidences sont considérables
sur leur rapport au métier et au choix de leur carrière. Elle
exprime enfin le regret qu’il n’ait pu réaliser un bilan méthodo-
logique sur l’entretien et l’observation en milieu policier, alors
qu’il était intarissable à ce sujet.
Cédric Moreau de Bellaing 13 a creusé de son côté le sillon de
la notion de « socialisation professionnelle » des policiers. En
n’oubliant pas l’extraordinaire capacité qu’avait Monjardet de
ne jamais disjoindre les niveaux micro et macro, il a essayé,
dit-il, de complexifier l’analyse en enrichissant les présupposés
de la célèbre « cohorte » par deux nouvelles dimensions struc-
turantes : 1. un axe opposant les élèves autour d’un répertoire
d’usages différenciés des lois, repérable à l’école de police ;
2. un autre axe les opposant à propos de la perception des
enjeux liés à l’existence du contrôle hiérarchique interne. Il
estime avoir ainsi apporté une pierre supplémentaire à son édi-
fice, et enrichi son travail.
Marc Loriol 14, qui a pris connaissance des travaux de Mon-
jardet sur la « cohorte », n’a pas toujours réussi à appliquer son
schéma général sur la socialisation professionnelle aux bri-
gades qu’il a étudiées, notamment les BAC. La « socialisation
professionnelle » des différents policiers lui semble en effet très
liée au contexte dans lequel ils opèrent. Or les rapports des
« policiers de roulement » avec les chefs de brigade au sein des

12. On aura aisément compris comment il est resté dépendant de sa propre sociali-
sation professionnelle de départ (la sociologie du travail fut sa discipline de formation
et il y est resté attaché durant toute sa carrière).
13. Postdoc en science politique, auteur d’une thèse soutenue en 2005, IEP, Paris :
« La police dans l’État de droit. Les dispositifs de formation initiale et de contrôle
interne de la Police nationale dans la France contemporaine ».
14. Chargé de recherche au CNRS, auteur d’une étude sur le stress au travail de dif-
férentes professions, parmi lesquelles des agents des BAC (2005).

276
l’influence des travaux de dominique monjardet…

différents commissariats (et cela, quelle que soit leur taille) ne


sont pas toujours ceux qu’aurait décrits Dominique Monjardet,
notamment quand il évoquait la propension générale des agents
de la base à « l’autonomisation et à la sélection par eux-
mêmes de leurs tâches et de leurs priorités d’action ». Aux yeux
de Marc Loriol, les liens avec les gradés et les officiers sont loin
d’être aussi distendus qu’il a pu le soutenir. Cela dit, ses tra-
vaux furent pour lui une source importante de stimulation et de
réflexion.
Virginie Malochet 15 s’est abondamment inspirée des travaux
de Monjardet sur la réforme nationale de la police de proximité.
Ils l’ont aidée à mieux penser, d’une part, l’enjeu institu-
tionnel et, d’autre part, le métier local ou de proximité de la
police municipale. S’interrogeant à son tour sur les finalités de
l’action policière, elle explique avoir voulu cerner la capacité
des policiers municipaux de relever le défi d’un véritable ser-
vice de proximité, en prise directe avec la collectivité locale.
« Monjardet, dans ses nombreux écrits évaluatifs de la réforme,
mettait surtout au jour les enjeux que représentait la proximité
pour les policiers d’État. » S’il insistait sur ce que la police
avait à gagner à éviter le jeu des partenariats, sa sociologie per-
mettait surtout de comprendre pourquoi la police nationale ne
parvenait pas à faire entrer la « pol-prox » dans les pratiques, en
s’attachant d’abord à diagnostiquer les blocages institutionnels,
organisationnels et culturels sur la route des objectifs ultimes de
la réforme. Sa dette à l’égard de Monjardet est liée au fait qu’il
lui a précisément permis d’identifier et d’analyser les obs-
tacles policiers sur la voie du changement à l’échelon local.
Pour elle, scruter les obstacles est a priori la meilleure des
démarches possibles pour espérer à terme les dépasser, et
observer du même coup en quoi les policiers d’État sont diffé-
rents des policiers municipaux.

Pour conclure sur une touche inconsolable et gaie

Pour finir, un petit grain de sel personnel pour attester l’insa-


tiable curiosité de Dominique Monjardet, depuis le jour où il

15. Postdoc, auteure d’une thèse de sociologie : « Les policiers municipaux. Les
ambivalences d’une profession », université de Bordeaux-II, 2005, publiée sous le
même titre aux PUF en 2007.

277
le sociologue, la politique et la police

s’est retrouvé conseiller technique à la DCSP jusqu’à sa fin…


En mettant au propre les notes éparses de son journal de bord
inauguré à la suite de son passage à la DCSP, alors que je
dirigeais moi-même à cette époque le pôle de la recherche à
l’IHESI, il récapitulait ses théorèmes et les enrichissait au fur
et à mesure de ce qu’il observait, entendait, lisait. Lors de ses
visites rituelles de la rue Cambacérès (8e arrondissement) à la
rue Péclet (15e) 16, il prenait connaissance très régulièrement de
la sortie des rapports de recherche de l’IHESI. Son insatiable
appétit lui permettait aussi de prendre quelque distance à
l’égard de son poste de conseiller et de résister aux postures
manichéennes. À l’égard de fautes professionnelles que la
presse qualifiait de « bavures », j’observe ainsi que son souci
paraît moins d’exonérer leurs auteurs de leurs responsabilités
que de souligner le manque d’encadrement, et de toujours appli-
quer à ces fonctionnaires au travail une grille d’interprétation
commune et non spécifique.
Il se montre impressionné par la « recherche action » de
Sophie Tiévant (commanditée par l’IHESI) qui tente de dégager
ce que seraient les « bonnes pratiques » en police de proximité.
Il semble avoir eu, à la lecture de ce rapport, comme une révé-
lation, un déclic, une pièce qui manquait à divers assemblages
et qu’il cherchait aussi à Montréal.
De ses notes se dégage comme une sorte d’humilité de
l’intellectuel qui apprend au contact du pouvoir. Il veut se
forger une autre sorte de conviction sur les usages de la police
au sein d’un ministère de l’Intérieur tenu par des gens dits de
gauche ayant succédé à des gens dits de droite.
En 2001, on le voit se laisser aller crescendo à un allègre
jeu de massacre, tant sa désillusion est intense à l’égard des
« Jacobins » au pouvoir. Je me suis souvent demandé, à cette
époque, jusqu’où nous nous serions laissé intoxiquer par notre
adhésion aux présupposés de la réforme de la police de proxi-
mité appuyée sur les CLS, et jusqu’où il a cru lui-même en son
pouvoir de conseil. Je crois qu’il n’a jamais véritablement ima-
giné avoir eu une influence directe sur son pilotage, parce qu’il
ne s’est jamais totalement vécu en conseiller « réaliste ». J’ai
acquis la conviction que sa fascination pour le duc de Saint-
Simon lui servait de refuge et de méditation pour se prouver
qu’il n’aurait jamais lui-même la volonté de rassembler

16. Sièges respectifs en 1998-1999 de la DCSP et de l’IHESI.

278
l’influence des travaux de dominique monjardet…

l’énergie que le duc sut déployer infatigablement dans la


défense de ses intérêts au sein de la noblesse de cour durant la
période de transition de la Régence…
Le voyant s’emporter contre l’amalgame d’un intellectuel
gauchiste se prononçant sur le « prétendu » sentiment d’insécu-
rité mobilisé par des policiers et des aventuriers pour justifier
leur propre défense de la loi et de l’ordre, je retiens surtout
son aptitude à l’autocritique ; il évoque en la matière un péché
de jeunesse analogue à celui des années 1970. Il a beau
s’emporter à l’idée que d’aucuns puissent établir une histoire
linéaire et homogène de l’IHESI en des termes « fonctionna-
listes », il semble aussi comprendre la posture critique des gens
jugeant l’Institut de l’extérieur, sans jamais vouloir essayer d’y
pénétrer.
Il y a surtout cette aptitude à toujours vouloir trouver des
solutions à l’impuissance généralisée liée aux routines poli-
cières instituées et à la persistance des politiques dans l’erreur.
En dépit de sa courte mais intense expérience de conseiller du
prince à la DCSP, il continue à chercher des arguments pour
ceux qui auront à y revenir un jour. Il évoque une « révolu-
tion culturelle » en marche dont personne ne saurait prédire
quand ni comment elle resurgira. L’observation permanente de
la réforme de la police de quartier à Montréal sur plus de dix
ans lui a permis de rapporter des explications et donné des argu-
ments pour contourner la prétendue impossibilité de mettre en
place la « pol-prox » en France. Sa défense de la thèse de
Wilson et Kelling sur les « carreaux cassés » montre assez les
amalgames idéologiques qu’en ont faits les uns et les autres au
lieu d’en méditer suffisamment toutes les implications.
D. Monjardet ne se remettra pas vraiment d’avoir entendu
rapporter l’expression de « chiasse sociologique », prononcée
par un préfet nommé par une équipe de gauche. Il y opposa
un besoin inlassable d’enseigner aux fonctionnaires. Il croit
depuis longtemps à la pédagogie par les « fondamentaux de la
sécurité » (les grands textes sur la police publiés avec Jean-
Paul Brodeur), sans se faire beaucoup d’illusions sur la capacité
qu’auraient les politiques et les hauts fonctionnaires de savoir
s’en servir, pour mieux comprendre par eux-mêmes les dys-
fonctionnements de l’appareil et y porter remède. Il pense de
toute évidence que cette pédagogie ne peut pas être perdue pour
tout le monde.

279
le sociologue, la politique et la police

Ayant été « à l’épreuve du pouvoir », réintégrant le CNRS


dans un nouveau laboratoire, il entreprend d’y scruter à la loupe
ce que va faire le nouveau ministre de l’Intérieur issu de l’élec-
tion présidentielle de 2002. Après un moment de silence, il fit
état de ses premières indignations à propos des lois Sarkozy
(une préfiguration de son article sur le continuum « cage d’esca-
lier-terrorisme international »). Et pourtant, aux tout débuts, sa
perplexité est manifeste face au volontarisme réformiste d’un
ministre qui a promis l’affichage des statistiques mensuelles du
4001, ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé. Il garde le
secret espoir de prendre à son propre piège un politicien qui
lui paraît faire rapidement semblant d’engager sa responsabi-
lité sur les résultats de sa politique policière… D’où un autre
article, nuancé, bien balancé sur la période Sarkozy I et la
suprême envie d’en commettre un second ; l’article prévu sur
Sarkozy II ne verra hélas pas le jour.
Au quotidien, tout était bon à prendre. Et rien des choses
policières et sécuritaires ne fut laissé « impuni », comme en
atteste admirablement son journal de bord. Dominique Mon-
jardet, tel que je l’ai côtoyé journellement durant quatre ans,
en dehors de ses moments d’hospitalisation, était parvenu au
summum de sa maturité intellectuelle et de la maîtrise de ses
engagements
J’aimerais surtout achever cet hommage par le rappel de cette
plaisante anecdote, rapportée par F. Jobard, lors du dernier
séjour de Monjardet au Québec. Un jour que Dominique et
Fabien étaient conviés à parler, chacun sur son sujet propre, à
Montréal, le dernier introduisit son propos en soulignant que
la sociologie de la police en France ne saurait guère consister
qu’en un ajout complémentaire de notes en bas de page à la
sociologie de Monjardet. Ce qui valut au disciple un coup de
coude mémorable du maître pour l’avoir ainsi « chambré » en
public. Morale de l’histoire, ajoute Fabien Jobard avec un
plaisir non dissimulé : « On peut toujours se dire sociologue des
usages sociaux de la violence, mais ne pas toujours reculer à en
faire usage soi-même ! »
12

Dominique Monjardet,
d’un mémorialiste l’autre…

par Daniel Vidal 1

Je voudrais évoquer quelques souvenirs de causeries que


nous avions eues avec Dominique, conversations à bâtons
rompus, qui sont souvent les plus enrichissantes. Dans les
années 1995, je travaillais quotidiennement à la bibliothèque
dominicaine du Saulchoir et, en revenant chez moi, je grimpais
les sept étages pour bavarder avec lui autour d’une tasse de thé :
nous appelions cela « les causeries de la Glacière » ! Dominique
m’entretenait de deux points particuliers.
Il venait de traverser une épreuve redoutable à l’hôpital, et il
m’expliquait son refus de savoir son corps manipulé, exposé, en
abjection, car il avait une conception très exigeante de la souve-
raineté que chacun doit exercer sur soi-même. Il n’acceptait pas
ce qu’il avait considéré, au-delà de la douleur physique, comme
une déchéance. Je lui répondais que chacun d’entre nous a pu,
ou aura peut-être, l’occasion de subir une telle humiliation, mais
il me disait que, pour lui, c’était une offense intolérable, et ce
que j’ai appelé son exigence de souveraineté indique qu’il y
avait là un enjeu majeur touchant à sa dignité.
En contrepoint immédiat, il me parlait d’une extraordinaire
passion qui l’animait, la passion de Saint-Simon, le mémoria-
liste. Il la nourrissait peut-être depuis longtemps, mais elle pre-
nait un sens particulier après cette première épreuve, cette
expérience des limites et des faillites du corps – comme un
pied de nez à cette souffrance. J’assistais alors à la rencontre
assez exceptionnelle d’une œuvre parfaitement maîtrisée, les

1. Sociologue, directeur de recherche honoraire au CNRS (CEMS).

281
le sociologue, la politique et la police

Mémoires de Saint-Simon, et d’un lecteur lui-même exemplaire,


et privilégié. Comment comprendre cette passion ? J’ai réactivé
mes souvenirs de lecture, et je crois d’abord qu’entre Saint-
Simon et Dominique, ce qui a circulé, ce qui a constitué cette
complicité, c’est ce qu’on pourrait appeler une « raison pessi-
miste ». Et moi qui suis toujours mal à l’aise devant tout opti-
misme raisonnable, j’étais à mon tour fasciné par ce commerce
de « noirceurs » ! Cette exigence de lucidité contre tout ce qui
comporte préciosité ou approximation, cette volonté de ne pas
outrepasser le champ de l’observable – de ne pas outre-
penser, sauf à dériver vers des régions occultes. C’est le ver-
sant « rationnel » de cette complicité. Et Saint-Simon se gardait
bien aussi de « surenchérir », lui qui « méditait à mesure qu’il
regardait », sans faire précéder son regard d’une d’interprétation
toute faite. Je crois que, l’un et l’autre, Saint-Simon en amont,
Dominique en aval, font partie de ces hommes des Lumières.
Cette exigence de lucidité se conjuguait à une éthique de la
connaissance, qui consistait à pousser l’objet d’analyse jusqu’à
ses derniers retranchements, jusqu’à ce qu’on puisse dire que
« le roi est nu ». Pour Saint-Simon, le « roi » était bel et bien le
Roi, Louis XIV, mais aussi la cour et la société aristocratique
– et c’est aussi cette critique d’un immense paysage social qui
a séduit Dominique. Mais il me donnait aussi l’impression, dans
son travail, de déshabiller presque sans pitié le réel de ses simu-
lacres et de ses faux-semblants. On disait de Saint-Simon qu’il
s’était livré à un « massacre énorme et fatal ». Chez Dominique,
il n’y a pas de « massacre », mais son équivalent contemporain,
un travail de désenchantement, qui m’a toujours profondément
impressionné. Parce qu’il y a chez lui l’expression d’une vérité
déconcertante, une sorte de constat qu’au bout du compte, il
n’y a même plus la possibilité d’un pari pascalien, et que c’est
cette impossibilité-là qui est le point « nodal » de la « vérité ».
En tous ses portraits et ses récits, Saint-Simon participait de
cette vision entièrement désenchantée des hommes. Il y a là une
raison majeure de complicité.
C’est sans doute dans le contexte de cette « vision désen-
chantée » que Dominique a accompagné ce vaste mouvement de
découverte/redécouverte de l’univers baroque et désillusionné de
la littérature d’Amérique latine, dont je sais qu’il fut un lecteur
passionné. Comme si cet espace littéraire où se mêlent illumi-
nations magiques et leur dérision entrait en consonance avec sa
perception propre des conduites humaines et son jugement à leur

282
dominique monjardet, d’un mémorialiste l’autre…

égard. Je me souviens, au début des années 1970, de cette fin


d’été où nous nous sommes aperçus que nous avions connu la
même ferveur à la lecture de ces fameux Cent Ans de solitude
de Gabriel Garcia Marquez. Chacun de son côté, nous l’avions
lu, dévoré pendant les vacances qui s’étaient alors écoulées au
rythme de cette magie et de cette somptueuse et mortelle béance
d’une microsociété ouverte à quelque « modernité ». « Voilà,
m’avait-il dit, une vraie œuvre de sociologie » : à travers le vil-
lage de Macondo se révélait un tissu culturel et social fait de
merveilleux et de folie du réel, comme le comté de Yoknapa-
tawpha chez Faulkner. Car le « local », fouillé et fouaillé
jusqu’en ses plus intimes profondeurs, ses figures mythiques et
ses comportements singuliers, a valeur, à part entière, d’uni-
versel. Et toute une littérature venue du continent latino-améri-
cain s’offrait alors à Dominique – Antoinette Chauvenet m’a dit
qu’il en fut un lecteur vigilant. C’était l’époque où Anne-Marie
Métailié fondait sa maison d’édition, consacrée, en ses commen-
cements, à la littérature d’expression portugaise et, plus préci-
sément alors, brésilienne, qu’il privilégiait. Comment en effet
échapper aux pièges et saveurs de l’écriture, par exemple de
Machado De Assis, écriture dénudée, dévastatrice, où comique et
tragique se tissent et métissent en une vision à la fois cynique et
bouffonne d’une société ? Une société dont la mise en récit appa-
raissait sans doute à Dominique comme le miroir d’une réalité
outragée, naufragée : « Dom Casmurro », « L’aliéniste », et tant
d’autres portraits et tant d’autres auteurs, raffinés, implacables,
que n’aurait pas désavoués Saint-Simon, expert en rois et cours,
mis à nu par leur majesté même.
Ce qui, chez Saint-Simon, passionnait en effet Dominique,
c’est un mode de pensée et d’écriture à la fois très ironique et
déconstructeur. Saint-Simon pratique un décorticage dévastateur,
impitoyable, des personnages. D’autant plus impitoyable qu’il est
distancié. Dominique était très attentif à cette entreprise, et pra-
tiquait ce type d’analyse qui mettait hors jeu, jetait dehors toutes
les « bontés transcendantales » pour venir au plus profond et au
plus près de la singularité des acteurs, des actions, des situations
qu’il étudiait. Et, en même temps qu’ironique, une écriture et
un mode de pensée gouvernés par un souci de « mesure juste »,
comme on a pu le dire de Saint-Simon, une patience dans l’écri-
ture, un équilibre dans l’appréciation des événements et des
hommes qui rendaient son ironie et son humour si jubilatoires, et
libératoires. C’est ce métissage d’ironie et de mesure juste, qui

283
le sociologue, la politique et la police

l’éloignait de toute démarche compassionnelle, qui permet de


comprendre l’élégance de sa pensée, de son attitude dans le
monde, et qui explique pourquoi il avait cette répulsion à perdre
l’autonomie du gouvernement de son corps.
Mais Dominique a vu chez Saint-Simon autre chose, qui lui a
semblé prolonger, ou faire écho à sa pente personnelle : l’un et
l’autre se situent au plus près d’un certain désespoir, ou plutôt
d’une certaine désespérance. J’ai évoqué cette raison pessimiste,
cette ironie qui faisaient fi de tout optimisme « salvateur » chez
Dominique, et qu’il retrouvait dans les Mémoires de Saint-
Simon. Parce qu’il était plus attentif, pour reprendre la formule
d’un commentateur à propos de Saint-Simon, « au nerf de la
justice » qu’à l’« arc-en-ciel de la grâce ». Il y avait donc chez
Dominique, comme chez Saint-Simon, quelque chose qui a à
voir avec une élévation vers la désespérance. Pas du tout un
accablement, ni un dolorisme, ni une satisfaction perverse dans
l’affliction, mais la certitude que rien n’est jamais définitivement
joué, c’est-à-dire assuré. L’espérance, c’est précisément ce qui
autorise à croire qu’un jour finira bien par se clore par un grand
soir, et que tout sera accompli. La désespérance, c’est bien sûr
l’inverse : tout est toujours ouvert. C’est ce noyau, ce principe de
désespérance, qui faisait de sa pensée, exactement comme on l’a
dit de Saint-Simon, un acte de « rébellion ». Je crois que c’est
ceci aussi que Dominique a saisi chez Saint-Simon, parce que
tout simplement cela correspondait à sa propre qualité d’esprit.
J’ai relevé chez Saint-Simon cette phrase : « Attentif à
dévorer l’air de tous, présent à tout et à moi-même, pénétré de
tout ce que la joie peut imprimer de plus sensible et de plus vif
[…], je suais d’angoisse… » Dominique liait très précisément
cette présence à tout et à soi-même et cette angoisse, qui était
chez lui la garantie de l’exacte mesure des choses.
Pour terminer ces quelques réminiscences, j’ai évoqué le
refus de toute démarche compassionnelle chez Dominique – et
chez Saint-Simon, il n’est pas non plus de compassion. Mais il
y a beaucoup de « tendresse ». Dominique aimait à rappeler que
Saint-Simon, dans son testament, avait enjoint que l’on « cram-
ponne » son cercueil à celui de la personne aimée. Au-delà de
l’image et du symbole, par cette « prière » impérative, le mémo-
rialiste jetait un pont au plein du monde dont il s’absentait, et
dans lequel il entendait ainsi demeurer encore. Et l’on sait,
Dominique Monjardet, des absents qui sont, ici et maintenant,
toujours de très haute présence.
III
Bibliographie générale
de Dominique Monjardet
par Dominique Monjardet
Ouvrages 1

1. Être un cadre en France… ? (avec G. BENGUIGUI et A. GRISET), La Docu-


mentation française, coll. « Bibliothèque du CEREQ », Paris, 1977,
224 p.
2. La Fonction d’encadrement (avec G. BENGUIGUI), Dunod, Paris, 1980,
132 p.
3. Les Policiers (sous le pseudonyme de P. DEMONQUE), Éditions La Décou-
verte, coll. « Repères », Paris, 1983, 128 p.
4. Ce que fait la police. Sociologie de la force publique, Éditions La Décou-
verte, Paris, 1996, 316 p.
4 bis. O que faz a policia. Sociologia da força pùblica (revu par l’auteur en
2002 ; trad. portugaise de Mary Amazonas Leite de Barros), Editora da
Universidade de Sao Paulo, Sao Paulo, 2003, 325 p.
5. La Police, une réalité plurielle (avec F. OCQUETEAU), La Documenta-
tion française, « Problèmes politiques et sociaux » nº 905, Paris, 2004,
119 p.

Direction d’ouvrages ou de numéros de revues

1. « La qualification du travail », numéro spécial de Sociologie du travail, 2,


1973, introduction.
2. « Spécial police », numéro spécial de Sociologie du travail, XXVII-4,
1985, introduction et orientation bibliographique.
3. « L’insécurité, la peur de la peur », numéro spécial de la Revue interna-
tionale d’action communautaire (Montréal), 30/70, 1993, sous la direc-
tion de J.-P. BRODEUR et D. MONJARDET.
4. « Police, ordre et sécurité », nº spécial de la Revue française de sociologie,
XXXV, 3, 1994, sous la direction de D. MONJARDET et J.-C. THOENIG,
introduction.
5. « Police et citoyens », numéro spécial de Hommes et Libertés. Revue de
la Ligue des droits de l’homme, 109, mai 2000, conception, coordina-
tion et introduction.
6. « Approches comparées des polices en Europe », numéro spécial de
Cultures et conflits, 48, hiver 2002, sous la direction de R. LÉVY et
D. MONJARDET, introduction.
7. Connaître la police. Grands textes de la recherche anglo-saxonne (avec
J.-P. BRODEUR), IHESI-La Documentation française, Paris, 2003, 461 p.

1. Bibliographie établie par Dominique Monjardet lui-même pour son dernier rapport
d’activité au CNRS en 2004.

287
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

Articles et contributions à des ouvrages collectifs (1968-2006)

1. « Profession ou corporation, le cas d’une organisation d’ingénieurs » (avec


G. BENGUIGUI), Sociologie du travail, nº 2, 1968, p. 275-290.
2. « Quelques analyses du mouvement ouvrier en Mai », L’Année sociolo-
gique, vol. 22, 1971, p. 579-585.
3. « Pouvoir, politique et stratégie dans l’entreprise », Épistémologie socio-
logique, XI, 1, 1971, p. 91-117.
4. « Carrière des dirigeants et contrôle de l’entreprise », Sociologie du tra-
vail, 1, 1972.
5. « La mesure de la qualification du travail des cadres » (avec G. BEN-
GUIGUI), Sociologie du travail, 2, 1973, p. 176-188.
6. « Recherches sur le patronat français, l’ancien et le nouveau », Sociologie
du travail, 3, 1975, p. 285-291.
7. « La variable technologie dans les études d’organisation, bilan critique »,
in L’Organisation du travail et ses formes nouvelles, La Documentation
française, coll. « Bibliothèque du CEREQ », Paris, p. 93-122.
8. « Career patterns of the company presidents and control of the firm »,
in J. BODDEWYN (ed.), European Industrial Managers, West and East,
IASP, New York, 1976, p. 101-120.
9. « Recherches sur la fonction d’encadrement » (avec G. BENGUIGUI,
A. GRISET et A. JACOB, et une note de lecture de J. DUBOIS), Recherches
économiques et sociales, 7-8, 1977, p. 7-27.
10. « Pourquoi des sociologues ? », Le Magazine littéraire, 1977, 127-128,
p. 37-41.
11. « Une analyse typologique des fonctions d’encadrement » (avec G. BEN-
GUIGUI et A. GRISET), in La Division du travail, Galilée, Paris, 1978,
p. 309-322.
12. « I quadri nell’ industria, le classi sociali e la sociologia », Sociologia del
Lavoro, 8, 1979, p. 31-48.
13. « Organisation, technologie et marché de l’entreprise industrielle »,
Sociologie du travail, 1, 1980, p. 76-96.
14. « Les nouvelles formes d’organisation du travail », in La Qualité de la
vie au travail, Travail Canada-UQAM, Montréal, 1980, p. 105-111.
15. « L’Emploi du temps de travail des cadres » (avec G. BENGUIGUI), Le
Travail humain, 43, 2, 1980, p. 295-307.
16. « Terrain et théorie : faut-il se garder de mettre les pieds dans l’entre-
prise ? », Sociologie du Sud-Est, 33-34, 1982, p. 21-31.
17. « L’utopie gestionnaire, les couches moyennes entre l’État et les rap-
ports de classe » (avec G. BENGUIGUI), Revue française de sociologie,
XXIII, 4, 1982, p. 605-638 (suivi d’un débat avec M. BAUER, E. COHEN,
G. GROUX, L. THÉVENOT, G. GRUNBERG et E. SCHWEISGUTH, Revue
française de sociologie, XXIV, 2, 1983).
18. « Recherche et demande sociale : une entreprise de distribution au

288
bibliographie générale de dominique monjardet

Québec », in Groupe de sociologie du travail (GST), Études en socio-


logie du travail, CNRS-Université Paris-VII, Paris, 1983, p. 29-52.
19. « Utopie gestionnaire, utopie sociologique ? » (avec G. BENGUIGUI),
Revue française de sociologie, XXV, 1984, p. 91-99.
20. « La pensée utopique et les couches moyennes : quelques hypothèses »,
Sociologie du travail, 1, 1984, p. 50-63.
21. « Le travail des ingénieurs » (avec G. BENGUIGUI), Culture technique, 12,
1984, p. 103-113.
22. « La Confédération générale des cadres (CGC) » (avec G. BENGUIGUI),
in G. GROUX et M. KESSELMAN (dir.), 1968-1982, le Mouvement ouvrier
français, Les Éditions ouvrières, Paris, 1984, p. 127-140.
22 bis. « The CGC and the ambiguous position of the middle strata » (avec
G. BENGUIGUI), in M. KESSELMAN and G. GROUX (éd.), The French
Workers’ Movement, Georges Allen and Unwin, Londres, 1984,
p. 104-116.
23. « Travail et culture dans l’analyse des classes moyennes » (avec G. BEN-
GUIGUI ), in Classes et catégories sociales, Edires, Paris, 1985,
p. 141-151.
24. « Police et sociologie : questions croisées », Déviance et société, 8, 4,
1985, p. 297-311.
25. « À la recherche du travail policier », Sociologie du travail, 4, 1985,
p. 391-407. (Avant-propos du même numéro, p. 367-369.)
26. The Sociological Utopia, [référence incomplète], p. 172-177.
27. « À la recherche des fondateurs : les traités de sociologie du travail »,
in C. DURAND et alii, Le Travail et sa sociologie, L’Harmattan, Paris,
1983, p. 115-124.
27 bis. « In search of the founders : the Traités of the sociology of work »,
in M. ROSE (éd.), Industrial Sociology : Work in the French Tradition,
Sage, Londres, 1987, p. 112-119.
28. « Compétence et qualification comme principes d’analyse de l’action
policière », Sociologie du travail, 1, 1987, p. 47-58.
28 bis. « Les policiers et la “profession policière” », in J.-L. LOUBET DEL
BAYLE (dir.), Police et Société, Presses de l’IEP de Toulouse, Toulouse,
1988, p. 115-130.
29. « Moderniser, pour quoi faire ? », Esprit, 2, 1988, p. 5-18.
30. « Le maintien de l’ordre. Technique et idéologie professionnelles des
CRS », Déviance et Société, 12, 2, 1988, p. 101-126.
31. « Questionner les similitudes : à propos d’une étude sur la police »,
Sociologie du travail, 2, 1989, p. 193-204.
32. « Looking at policing, a commentary », in R. Hood (éd.), Crime and Cri-
minal Policy in Europe, University of Oxford, Centre for Criminolo-
gical Research, Oxford, 1989, p. 42-46.
33. « La manifestation, du côté du maintien de l’ordre », in P. FAVRE (dir.),
La Manifestation, Presses de la Fondation nationale des sciences poli-
tiques, Paris, 1990, p. 207-228.

289
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

34. « Le maintien de l’ordre : l’expérience des Compagnies républicaines de


sécurité », Les Cahiers de la sécurité intérieure, 1, 1990, p. 171-192.
(Version révisée et complétée de [30].)
35. « Une mission sur un territoire. De la difficulté des policiers à entrer dans
les politiques de prévention de la délinquance », Bulletin, la revue de
l’action sociale et de la justice, 26, 1991, p. 77-81.
36. « Le contrôle de l’activité policière », [référence incomplète], p. 235-238.
37. « Le travail du policier et la magistrature du quotidien », in La Relation
de service dans le secteur public, tome 1, Plan Urbain, RATP, DRI, sd,
p. 23-26.
38. « La police et la ville (Le travail du policier et l’impossible retour aux
origines) », in L’Espace du Public, Plan urbain, Éditions Recherches,
Paris, 1991, p. 76-81.
39. « Profession policier », Informations sociales, 21, 1992, p. 99-107.
40. « Quelques conditions d’un professionnalisme discipliné », Déviance et
Société, XVI, 4, 1992, p. 399-405.
41. « Les approches sociologiques de la qualification » (avec V. CHANUT),
Les Cahiers du management, 10, juin 1992, p. 9-14.
42. « Une réalité silencieuse : risque et peur, composantes du métier poli-
cier », Informations sociales, 24, 1992, p. 36-43.
43. « 1 167 recrues, description de la 121e promotion des élèves gardiens de
la paix de la Police nationale » (avec C. GORGEON), Les Cahiers de la
sécurité intérieure, 12, 1993, p. 115-122.
44. « Le modèle français de police », Les Cahiers de la sécurité intérieure,
13, 1993, p. 61-82.
45. « Entre ordre et délinquance, brève note sur l’insécurité policière »,
Revue internationale d’action communautaire, 30/70, automne 1993,
p. 163-167.
46. « Le travail au microscope », Sciences humaines, 36, février 1994,
p. 30-33.
47. « Une ou trois crises », in P. ROBERT et F. SACK (dir.), Normes et
déviances en Europe. Un débat Est-Ouest, L’Harmattan, Paris, 1994,
p. 351-355.
48. « La culture professionnelle des policiers », Revue française de socio-
logie, 3, 1994, p. 393-411.
49. « Les enjeux de la territorialisation de la Police nationale », Revue de
l’Institut des Droits de l’Homme, 13, 1994, p. 73-85.
50. « Opacité et décision dans l’administration policière », Après-demain,
373, avril 1995, p. 17-19.
51. « The French Model of Policing », in J.-P. BRODEUR (dir.), Comparisons
in Policing : An International Perspective, Avebury, Aldershot, 1995,
p. 49-68. (Version anglaise de [44].)
52. « L’îlotage a-t-il une place dans les tâches policières ? », in I. JOSEPH
et G. JEANNOT (dir.), Métiers du public, CNRS Éditions, Paris, 1995,
p. 221-234. (Version révisée de [38]).

290
bibliographie générale de dominique monjardet

53. « Undercover policing in France : elements for description and ana-


lysis » (avec R. Lévy), in C. FIJNAUT et G. T. MARX (éd.), Undercover.
Police Surveillance in Comparative Perspective, Kluwer Law Interna-
tional, La Haye, 1995, p. 29-53.
54. « Évaluer certes, mais quelle police ? (Evaluate, if you wish, but what
police ?) », in J.-P. BRODEUR et B. LEIGHTON (dir.), L’Évaluation de
la performance policière, Solliciteur général du Canada, Ottawa, 1995,
p. 400-417.
55. « Wprowadzenie standardow miedzynarodowych w krajowych kodek-
sach honorowych (Le développement des normes déontologiques dans
les polices) », in Policja w spoleczenstwie okresu przejsciowego,
Szczytno (Pologne), 1995, p. 82-86.
56. « Profession, culture professionnelle et corporatisme, le cas des poli-
ciers », Recherche et Formation, 20, 1995, p. 93-98.
57. « Règles, procédures et transgressions dans le travail policier », in
J. GIRIN et M. GROSJEAN (dir.), La Transgression des règles au travail,
L’Harmattan, coll. « Langage et Travail », Paris, 1996, p. 83-93.
57 bis. « L’administration face à l’urgence : la sécurité urbaine », in MIRE,
L’Administration sanitaire et sociale, séminaire de travail, 1996,
p. 92-93.
58. « Dans quelle mesure les opérations policières ont-elles pour but
d’assurer la sécurité des citoyens ? », in S. BROCHU (dir.), Perspec-
tives actuelles en criminologie, CICC, Université de Montréal, 1996,
p. 239-270.
59. « Le maire, le commissaire et la sécurité urbaine », Pouvoirs locaux, 28,
mars 1996, p. 81-87.
60. « Le chercheur et le policier : l’expérience des recherches commanditées
par le ministère de l’Intérieur », Revue française de science politique,
47, 2, 1997, p. 29-42.
61. « Les polices de la rue », Informations sociales, 60 (numéro spécial « La
rue »), 1997, p. 84-93.
62. « La police : professionnalisme et modernisation », in Ph. WARIN (dir.),
Quelle modernisation pour le service public ? Les usagers au cœur des
réformes, La Découverte, coll. « Recherches », Paris, 1997, p. 131-151.
63. « La formació inicial i la cultura professional dels policies », Revista
Catalana de Seguretat Pública, 1, octobre 1997, p. 13-28.
64. « Contrôler la police », Panoramiques, 33, 2e trimestre 1998, p. 74-82.
65. « 1, 2, 3… polices ? L’illusion d’une unité », Panoramiques, 33, 2e tri-
mestre 1998, p. 21-26.
66. « Elementos de anàlisis de los sistemas policiales », Revista Catalana de
Seguretat Publica, 2, avril 1998, p. 179-192.
67. « Une police de proximité ? », Justice, 156, avril 1998, p. 20-23.
68. « Professionnalisme et médiation de l’action policière », Les Cahiers de
la sécurité intérieure, 33, 1998, p. 21-49. (Version révisée de [62].)

291
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

69. « Le syndrome du réverbère », Après-demain, 413-414, avril- mai 1999,


p. 35-36.
70. « Pour une police urbaine, une police de proximité », La Revue de la
CFDT, 19, avril 1999, p. 14-23.
71. « La police de proximité : ce qu’elle n’est pas », Revue française d’admi-
nistration publique, 91 (numéro spécial « L’administration de la sécu-
rité »), juillet-septembre 1999, p. 519-525.
72. « Réinventer la police urbaine », Les Annales de la recherche urbaine,
83, 1999, p. 15-22.
72 bis. « Réinventer la police urbaine », Les Cahiers de la sécurité intérieure,
37, 1999, p. 117-134.
72 ter. « Réinventer la police urbaine », Les Annales de l’École de Paris, VI,
2000, p. 253-259. (Version conférence, suivie d’un débat.)
73. « La police et le public », in « Les pouvoirs et responsabilités de la police
dans une société démocratique », rapports présentés au 12e colloque cri-
minologique, Recherche criminologique, XXXIII, Conseil de l’Europe,
Strasbourg, 2000, p. 121-141.
74. « La police de New York et la comparaison internationale des polices »,
in La Gendarmerie nationale, une institution républicaine au service du
citoyen, Odile Jacob, Paris, 2000, p. 145-149.
75. « Le contrôle de la police, une équation à cinq inconnues », Éthique
publique, Genève-Montréal, 3, printemps 2000, p. 7-18.
76. « La police de proximité et son avenir », Hommes et Libertés, 109,
mai 2000, p. 40-41(sous le pseudonyme de P. DEMONQUE).
77. « Diriger pour contrôler », Hommes et Libertés, 109, mai 2000, p. 34-35.
78. « Police and the public », European Journal on Criminal Policy and
Research, 8, 3, 2000, p. 353-378. (Version anglaise de [73].)
79. « La police de quartier à Montréal : un exemple de gestion du change-
ment policier », Les Cahiers de la sécurité intérieure, 39, 2000,
p. 149-172.
80. « Secret et sécurité intérieure », in La Liberté d’expression des fonction-
naires en uniforme, Economica, Paris, 2000, p. 147-152.
81. « Du bon usage de la comparaison internationale », préface à
M. CHALOM et L. LÉONARD, Insécurités, police de proximité et gouver-
nance locale, L’Harmattan, Paris, 2001, p. 5-12.
82. « Le Partenariat », Habitat et Société, 21, mars 2001, p. 32-33.
83. « Force publique, compétence professionnelle et mission institution-
nelle », Alternatives non violentes, 118, mai 2001, p. 9-14.
84. « Vivre le métier de policier », Informations sociales, 92, 2001, p. 24-31.
85. « La police de proximité, une révolution culturelle », Les Annales de
la recherche urbaine, 90, 2001, p. 156-164. (Sous le pseudonyme de
P. DEMONQUE.)

292
bibliographie générale de dominique monjardet

86. « Die Rolle der Polizei im Rechtsstaat. Das Beispiel Frankreichs (Le rôle
de la police dans l’État de droit) », in J. Schild (dir.), Frankreich-Jahr-
buch 2001, Leske + Budrich, Opladen, 2001, p. 121-136.
87. « La police nationale doit renouer avec les spécificités locales », La
Gazette des communes, 43/1621, 19 novembre 2001, p. 28-29
(entretien).
88. « El adversario y el enemigo », La Vanguardia, Barcelone, nº 43262,
14 avril 2002, p. 28-29.
89. « Les policiers », in L. MUCCHIELLI et Ph. ROBERT (dir.), Crime et sécu-
rité, l’état des savoirs, La Découverte, Paris, 2002, p. 255-264.
90. « Le malaise policier » (avec C. GORGEON), Regards sur l’actualité, 279,
mars 2002, p. 13-25.
91. « La réforme de la police nationale », Cahiers français, 308, juin 2002,
p. 79-85.
92. « L’insécurité politique : police et sécurité dans l’arène électorale »,
Sociologie du travail, 44, 4, 2002, p. 543-555.
93. « Les polices nationales et l’unification européenne, enjeux et interac-
tions. Remarques introductives » (avec R. LÉVY), Cultures & Conflits,
48, 2002, p. 5-14.
94. « Sécurité intérieure et sécurité extérieure, recompositions et métamor-
phoses », (avec J.-P. BRODEUR), Les Cahiers de la sécurité intérieure,
53, 2003, p. 157-169.
95. « L’information, l’urgence et la réforme. Réflexions sur le fonctionne-
ment de la Direction centrale de la sécurité publique », in
S. ROCHÉ (dir.), Réformer la police et la sécurité, Odile Jacob, Paris,
2004, p. 128-142.
96. « Le terrorisme et la cage d’escalier. La sécurité publique dans le débat
politique en France, 2000-2003 », Revue canadienne Droit et Société/
Canadian Journal of Law and Society, 19, 1, 2004, p. 135-151.
97. « Gibier de recherche : la police et le projet de connaître », Criminologie,
XXXVIII, 2, 2005, p. 13-33.
98. « La culture professionnelle des policiers, une analyse longitudinale »
(avec C. GORGEON), Les Cahiers de la sécurité intérieure, 56, 2005,
p. 291-304.
99. « Les sanctions professionnelles des policiers. Ce que disent les chiffres
et au-delà », Informations sociales, 127, octobre 2005, p. 76-85.
100. « Comment apprécier une politique policière ? Le ministère Sarkozy »,
communication au colloque « La police et les citoyens », Nicolet,
Québec, 31 mai 2005, <www.cicc.umontreal.ca/activites_publiques/
colloques/police_citoyens/texte_conferenciers/MonjardetDominique.
pdf>.
101. « Insupportable et indispensable, la recherche au ministère de l’Inté-
rieur » (avec F. OCQUETEAU), in P. BEZES, M. CHAUVIÈRE, J. CHEVAL-
LIER, N. DE MONTRICHER et F. OCQUETEAU (dir.), L’État à l’épreuve des

293
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

sciences sociales, la fonction recherche dans les administrations sous la


Ve République, La Découverte, Paris, 2005, p. 229-247.
102. « La crise de l’institution policière ou comment y faire face ? », Mou-
vements, 44, 2006, p. 67-77.
103. « Comment apprécier une politique policière ? Le premier ministère
Sarkozy, 7 mai 2002-30 mars 2004 », Sociologie du travail, 2, 2006,
p. 188-208.
104. « L’organisation du travail des CRS et le maintien de l’ordre », in
P. FAVRE, O. FILLIEULE, F. JOBARD (dir.), L’Atelier du politiste.
Théories, action, représentation, La Découverte/Pacte, coll. « Recher-
ches », Paris, 2007, p. 157-172. (Réédition du rapport de recherche [8].)

Rapports de recherche

1. « Annuaire statistique des pratiques de loisir » (avec J. DUMAZEDIER et


C. GUINCHAT), CRU, Paris, 1967.
2. (dir.), « Les cadres de l’industrie » (avec G. BENGUIGUI), Laboratoire de
sociologie industrielle, Paris, 1967, 2 vol., 122 et 80 p.
3. « Pour une sociologie des travailleurs intellectuels » (avec C. RAGUIN et
J. SALIBA), Laboratoire de sociologie industrielle, Paris, 1968, 59 p.
4. « Fonctions et carrières des ingénieurs et cadres », Laboratoire de socio-
logie industrielle, Paris, 1968, 51 p.
5. « Recherches sur la fonction d’encadrement, les relations entre tech-
nique, organisation et division du travail chez les techniciens, ingénieurs
et cadres de l’industrie » (avec G. BENGUIGUI, A. GRISET et A. JACOB),
Groupe de sociologie du travail (GST), Paris, 1975, 2 vol., XV + 470 p.
6. « La division du travail dans l’industrie, études de cas français et anglais »
(avec P. DUBOIS), vol. 1 (P. DUBOIS), GST, Paris, 1979, 608 p., vol. 2
(D. MONJARDET), GST, Paris, 1980, 108 p.
7. « La police quotidienne, éléments de sociologie du travail policier (1) »
(avec A. CHAUVENET, D. CHAVE et F. ORLIC), CNRS, GST et CEMS,
Paris, 1984, 250 p.
8. « Sociologie du travail policier (2), les CRS » (avec A. CHAUVENET et
F. ORLIC), GST et CEMS, Paris, 1985, 36 + 50 p.
9. « Formation et recherche dans les polices nord-américaines », rapport pour
la Direction de la formation de la Police nationale, GST, Paris, 1986,
83 p.
10. « Sociologie de la police. Textes », GST, Paris, 1987, 149 p.
11. « 1 167 recrues, description de la 121e promotion des élèves gardiens de
la paix de la Police nationale » (avec C. GORGEON), Travail et Mobilités,
CNRS, université Paris-X et IHESI, Paris, 1992, 79 + 15 p.
12. « La socialisation professionnelle des policiers, étude longitudinale de
la 121e promotion des élèves gardiens de la paix », tome 1 : « La for-
mation initiale » (avec C. GORGEON), Travail et Mobilités, CNRS,

294
bibliographie générale de dominique monjardet

université Paris-X et IHESI, Paris, 1993, 132 p. (+ volume d’annexes


et synthèse).
13. « La socialisation professionnelle des policiers », tome 2 : « La titulari-
sation », CNRS, université Paris-X et IHESI, Paris, 1996, 103 p.
(+ volume d’annexes).
14. « L’entrée latérale dans les corps policiers » (avec J.-P. BRODEUR),
Centre international de criminologie comparée, Université de Montréal,
Montréal, 1997, XII + 71 p.
15. « La socialisation professionnelle des policiers », tome 3 : « La banali-
sation » (avec C. GORGEON), Travail et Mobilités, CNRS, université
Paris-X et IHESI, 1999 108 p. (+ volume d’annexes et synthèse).
16. « La socialisation professionnelle des policiers, dix ans plus tard »,
tome 4 : « La cristallisation » (avec C. GORGEON, Acadie), CERSA/
CNRS, Paris-2 et IHESI, 128 p , 2004.
17. « Réinventer la police urbaine. Paris-Montréal » (avec Ch. MOUHANNA et
M. CHALOM), INHES, Paris, 2005.

Divers

1. Managing Work : France ; Managing Work : England (avec G. Ben-


guigui, K. Patton et G. Salaman), BBC et Open University, Londres,
1981 (film).
2. « Quitte ou double pour le nouveau code » (avec D. Robillard), Chronique
d’Amnesty International, janvier 1986, p. 13-14.
3. « Diagnostics locaux de sécurité » (avec J. Donzelot, Ph. Estèbe,
H. Lagrange et R. Zauberman), Délégation interministérielle à la ville,
Paris, 1990, 32 p.
4. « Déontologie et culture professionnelle des policiers », in Actes du Sémi-
naire sur l’enseignement de la déontologie policière, IHESI, 1992, s. p.
5. Les grands textes de la sociologie anglo-saxonne de la police (sélection,
présentation et notes) :
Egon BITTNER, « De la faculté d’user de la force comme fondement du
rôle de la police », Les Cahiers de la sécurité intérieure, 3, 1990-1991,
p. 221-236.
George L. KELLING, « Police Foundation : l’expérience de Kansas City
sur la patrouille préventive », Les Cahiers de la sécurité intérieure, 5,
1991, p. 277-315.
Donald BLACK, « L’organisation sociale de l’arrestation », Les Cahiers
de la sécurité intérieure, 9, 1992, p. 203-233.
John VAN MANNEN, « Comment devient-on policier ? », Les Cahiers de
la sécurité intérieure, 11, 1993, p. 291-313.
J. Q. WILSON et G. L. KELLING, « Broken Windows », Les Cahiers de
la sécurité intérieure, 15, 1994, p. 163-180.
M. PUNCH, « La corruption de la police et sa prévention », Les Cahiers
de la sécurité intérieure, 40, 2000, p. 217-249.

295
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

M. LIPSKY, « Le rôle clé des bureaucrates de proximité », Les Cahiers


de la sécurité intérieure, 44, 2001, p. 227-256.
Eli B. SILVERMANN, « La police de New York combattant le crime, épi-
logue », Les Cahiers de la sécurité intérieure, 48, 2002, p. 171-188.
L. W. SHERMAN et al., « Prévention de la criminalité : ce qui marche,
ce qui ne marche pas, ce qui pourrait marcher », Les Cahiers de la sécu-
rité intérieure, 54, 2003, p. 117-153.
6. « La police ne peut pas contrôler la police », L’Événement, 5-11 août
1999, p. 12.

Pour mémoire

Ne figurent pas dans les rubriques précédentes une série de communi-


cations écrites à des congrès, colloques et séminaires, ni des contributions à
des projets éditoriaux qui n’ont pas (encore) abouti. Sont néanmoins commu-
nicables :
— « Entre État et société civile : instrumentalité des appareils et politisation
de leurs agents », Sherbrooke, Canada, 1986.
— « Notes pour une construction sociologique de l’objet “police” », Sémi-
naire GERN, 1986.
— « Mobilité, rupture et socialisation, le cas des policiers », manuscrit pour
un ouvrage collectif sous la direction de P. Tripier, 1987.
— « La crise du modèle français de police », Moncton (Nouveau-Bruns-
wick), 1988.
— « L’existence de lois de police ? », Direction de la formation de la Police,
Lille, 1988.
— « Note sur le projet de création d’une “Haute Autorité” ou “Conseil Supé-
rieur” de la fonction policière », IHESI, 1990.
— « Police, jeunesse et minorités en France », Montréal, 1991.
— « Les éléments du système d’action policier », SCTIP (Service de coopé-
ration technique internationale policière), Lyon, 1993 (publié en catalan).
— « Le contrôle de la police », École de police de Catalogne, Barcelone,
1994.
— « Les violences policières », Colloque de Cerisy, 1994.
— « Professionnalisation et métiers de la sécurité », article manuscrit pour
La Revue parlementaire, non publié.
— « Le contrôle de la police en France », Belgrade, 1997.
Table

Alma mater. Préface, par Pierre Joxe,


ancien ministre de l’Intérieur ..................................... 5

Autour de l’œuvre de Dominique Monjardet.


Avant-propos, par Antoinette Chauvenet
et Frédéric Ocqueteau ................................................ 9

I. NOTES INÉDITES
SUR LES CHOSES POLICIÈRES,
1999-2006
par Dominique Monjardet

1. Notes de l’année 1999 ............................................... 19


2. Notes de l’année 2000 ............................................... 22
3. Notes de l’année 2001 ............................................... 36
4. Notes de l’année 2002 ............................................... 81
5. Notes de l’année 2003 ............................................... 115
6. Notes de l’année 2004 ............................................... 144
7. Notes de l’année 2005 ............................................... 155
8. Notes de l’année 2006 ............................................... 168

297
notes inédites sur les choses policières, 1999-2006

II. LE SOCIOLOGUE, LA POLITIQUE


ET LA POLICE
1. D’un engagement l’autre…,
par Antoinette Chauvenet ........................................... 173
2. Dominique Monjardet, les cadres, les professions
et l’utopie gestionnaire, par Pierre Tripier ............... 179
3. L’émergence des recherches en sciences sociales
sur la police en France : les séminaires organisés
au sein du GERN, 1986-1991, par René Lévy .......... 187
4. Les années 1980 et les premières années
de l’Institut des hautes études
de la sécurité intérieure, par Jean-Marc Erbès ......... 205
5. Dominique Monjardet et la (re)découverte
des questions policières par la science politique,
par Pierre Favre ......................................................... 212
6. La contribution de Dominique Monjardet
à la recherche historique sur les polices,
par Jean-Marc Berlière .............................................. 222
7. Comment rendre respectable un sujet sale ?,
par Michel Wieviorka ................................................. 225
8. La « cohorte de gardiens de la paix » :
quels apports pour la connaissance
de la culture professionnelle des policiers ?,
par Catherine Gorgeon ............................................... 229
9. Table ronde : les engagements
de Dominique Monjardet dans l’institution
policière au temps de la réforme
de la « police de proximité » ...................................... 244
10. Que dire maintenant de la police ?,
par Jean-Paul Brodeur ............................................... 255
11. L’influence des travaux de Dominique Monjardet
sur une nouvelle génération de chercheurs,
par Frédéric Ocqueteau .............................................. 269
12. Dominique Monjardet, d’un mémorialiste l’autre…,
par Daniel Vidal ......................................................... 281

298
table

III. BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE


DE DOMINIQUE MONJARDET

Ouvrages .......................................................................... 287


Direction d’ouvrages ou de numéros de revues ............ 287
Articles et contributions à des ouvrages collectifs
(1968-2006) ................................................................. 287
Rapports de recherche .................................................... 294
Divers ............................................................................... 295
Pour mémoire .................................................................. 296
Composition et mise en pages : FACOMPO, LISIEUX

Impression réalisée
par l’imprimerie Bussière
à Saint-Amand-Montrond (Cher)
en mai 2008
Dépôt légal : mai 2008
Numéro d’impression : 000000/1

Imprimé en France

PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-18/4/2008 10H32--L:/TRAVAUX2/DECOUVER/TEXTES/NOTES/AAGROUP.697-PAGE300 (P01 ,NOIR)