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La fratrie construit notre identité

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11 décembre 2012

L’influence de nos frères et sœurs est bien plus grande que nous l’imaginons. Ce que nous avons
partagé dans l’enfance nous imprègne tous profondément. Entre fusion et rivalité, la fratrie
construit notre identité.

Lors d’une récente conversation, Nicole Prieur, philosophe et psychothérapeute familiale, nous affirmait :
« Dans la construction psychologique d’un individu, l’influence de la fratrie est bien plus grande que celle
des parents. » Ses propos nous ont d’abord surpris, tant nous avons été habitués, par la psychanalyse, à
considérer les trajectoires individuelles selon un axe vertical : ce qui nous a été transmis – ou ce qui a
manqué – de nos père et mère et des générations précédentes. Mais, rapidement, dans les échanges qui
ont suivi, s’est exprimé le constat, pour ceux d’entre nous qui ont grandi dans des fratries aux contours
variés, d’être aussi définis par un axe horizontal. Nous sommes faits de la même pâte que nos frères et
sœurs, en partie modelés, ou bosselés, par chacun d’entre eux et continuons, quand bien même la vie
nous a éloignés, à voir le monde à travers le prisme de ces liens manquants.

« Ma sœur et moi, nous ne nous sommes jamais entendues, témoigne par exemple Pauline, 41 ans.
Nous n’avons pas les mêmes goûts, pas les mêmes envies. Nous ne pouvons pas nous parler sans que
cela ne dérape en dispute. Malgré tout, elle, c’est moi, et moi, c’est elle. Nous sommes comme les deux
faces d’une même médaille. » Danny, 34 ans, avoue pour sa part ne pas beaucoup apprécier les fêtes de
famille qui approchent. « Les parents devant lesquels on se censure un peu, les pièces rapportées avec
lesquelles on ne s’entend pas toujours, les enfants qui courent partout, je trouve ça plutôt pesant. Moi, ce
que j’aime, c’est retrouver mes frères et sœurs tels que nous étions avant, juste tous les cinq. » Décrite
comme une entité autonome au sein de la famille, la fratrie de Danny le porte, le ressource, le recentre.

L’accent mis par Freud sur la problématique œdipienne – l’enfant rêvant d’évincer son parent de même
sexe pour prendre sa place auprès du parent de sexe opposé – a longtemps conduit à ne regarder les
relations fraternelles que sous l’angle de la rivalité. Mais la fratrie se vit aussi, et peut-être avant tout,

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comme « une identité collective, un “nous” partageant le même inconscient », explique Marie-Laure
Colonna, psychanalyste jungienne. Avant d’être traversée par des lignes de faille, elle s’appréhende
originairement, dans l’intrapsychique, comme un tout indifférencié.

Issus du même ventre


Jung a ainsi décrit la relation frère-sœur comme la conjonction des opposés, figurant l’image archétypale
d’une union incestueuse. « Nous étions semblables à ces êtres hybrides dont parlent les philosophes, mi-
mâles, mi-femelles et qui, pour avoir osé s’attaquer aux dieux, ont été séparés », écrit Carole Fives dans
Que nos vies aient l’air d’un film parfait (Le Passage, 2012). Privée de son frère à la suite du divorce de
leurs parents, elle le décrit comme la part manquante d’elle-même : « Je te cherche dans les films, petit
frère, je te cherche dans tous les livres, dans le sourire de mes amis, les yeux de mes amants. »

Mais pourquoi cette relation peut-elle être si forte ? « Parce qu’elle se noue en des temps immémoriaux,
précise Françoise Peille, psychologue clinicienne et auteure de Frères et Sœurs, chacun cherche sa
place (Hachette Pratique, 2011). Il y a, dans les fratries biologiques, l’expérience fondamentale d’être
issus d’un même ventre, lieu archaïque de constitution du lien fraternel. Frères et sœurs se représentent,
dans le fantasme, comme autant de morceaux d’un même corps, confortés en cela par leurs
ressemblances physiques dont souvent ils s’enorgueillissent – ou leurs parents pour eux. » « Nous étions
fiers d’être les frangins R., se remémore Renaud, 51 ans. On se déplaçait dans la camionnette rouge de
mon père, tous les six à l’arrière, deux garçons et quatre filles du même moule. Ça faisait sensation. »

Si la fratrie imprègne les couches profondes de notre identité, constituant le socle de notre narcissisme,
les relations entre frères et sœurs ne se vivent cependant pas dans la belle harmonie qu’évoque le terme
de fraternité, tant s’en faut. « Je ne sais pas pourquoi nous admettons d’avance qu’elles doivent être
affectueuses, déclarait Freud dans L’Interprétation des rêves. Nous connaissons tous des frères
ennemis, et nous avons souvent constaté que l’inimitié était apparue dans l’enfance ou durait depuis
toujours. Bien des adultes, qui aujourd’hui aiment tendrement leurs frères et sœurs, ont vécu avec eux
dans leur enfance sur un pied de guerre continuel. »

Une jalousie nécessaire


Tout commence à l’arrivée d’un deuxième enfant, un drame pour l’aîné, qui perd son unicité et « apprécie
exactement le tort que va lui faire le petit étranger », écrit encore Freud. D’emblée, l’affection manifestée
envers les plus jeunes est teintée de jalousie, de haine, de vœux de mort parfois exprimés avec la plus
grande candeur. « La rivalité fraternelle se joue autour de l’amour parental. Pour autant, elle n’est pas
nécessairement entretenue par eux, remarque Marie-Laure Colonna. Cette expérience ne peut être
évitée et cela ne serait pas souhaitable. Car la jalousie est le processus par lequel l’enfant apprend, en
se comparant, à se différencier de ses frères et sœurs pour devenir lui-même », une tâche moins aisée
dans les fratries de même sexe proches en âge.

Lacan appelait « hainamoration » cette haine inhérente à l’amour, consécutive à la nécessité de renoncer
à la fusion. Mais si le temps conduit certaines fratries du côté d’un amour apaisé – « On est parfois un
peu chien et chat, mais franchement, on s’adore », dit Barbara, 33 ans –, d’autres s’enfoncent dans une

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rancœur mutuelle qui les conduit au mieux à l’indifférence, au pire à une grande violence. Les mythes –
Abel et Caïn, Romulus et Remus… – racontent l’impossibilité, parfois, de supporter de n’être plus
l’unique, d’être soi tant que l’autre existe.

Nadir, 33 ans, aîné d’une fratrie de trois, deux garçons puis une fille, déplore que ses parents ne soient
pas intervenus dans leurs disputes. « Nous nous battions physiquement, nous étions en permanence
dans une compétition qui, de leur point de vue, nous aguerrissait. Mon petit frère est resté otage de son
besoin de me surpasser et rejoue ça en permanence ailleurs, avec d’autres. »

Le socle du social
Florence, elle, se souvient, à 39 ans : « Nos parents mettaient un point d’honneur à être parfaitement
équitables, les mêmes cadeaux, les mêmes droits pour tout le monde. Nous vivions cet égalitarisme
comme une forme d’injustice, car nous n’avions ni le même âge, ni les mêmes goûts. Notre besoin de
nous différencier a fini par nous éloigner. » Quant à Pauline, qui confiait plus haut former avec sa sœur
les deux faces d’une même médaille, elle raconte que ses parents les avaient « mises dans des cases :
moi, j’étais “la jolie”, ils ne me soutenaient pas beaucoup en clamant qu’ils ne se faisaient pas de souci
pour moi, “alors que ta sœur, la pauvre…” Nous étions renvoyées dos à dos, avec chacune l’impression
que l’autre nous privait de quelque chose. J’en garde, dans mes relations sociales, cette peur d’enlever
quelque chose à quelqu’un, sans jamais bien savoir quoi ».

« Nous vivons, dans nos rapports sociaux, des projections inconscientes de ce que nous avons connu
dans nos fratries », confirme Marie-Laure Colonna. Le lien social s’édifie sur le lien fraternel, notamment
à travers le jeu. « C’est le terrain sur lequel l’enfant construit des mondes imaginaires, expérimente des
rôles différents, apprend à poser des règles communes et à les enfreindre, observe Françoise Peille.
C’est dans le jeu qu’il vit ses plus grandes joies, ses plus gros conflits.

Chaque succès, chaque échec le conduit à renégocier sa place et à réviser ses stratégies. » Des
stratégies encore à l’œuvre dans sa vie d’adulte, professionnelle ou amicale. Sara, 40 ans, deuxième de
quatre filles, dit avoir du mal avec les garçons, dont elle ne connaît pas le fonctionnement. « En
revanche, j’ai des amitiés féminines très fortes et je continue, au travail, de faire bloc “entre filles” contre
l’autorité », reconnaît-elle.

Pour aller plus loin


L’enfant unique, une sociabilité à conquérir
Grandir sans frère ou sœur est une aventure à risque : celle de ne pas se mesurer à l’autre. Aux parents
de veiller à ne pas enfermer l’enfant dans une bulle, explique Françoise Peille.
Ne pas céder aux stéréotypes : non, un enfant unique ne grandit pas nécessairement en égoïste,
solitaire et possessif.
Ne pas en faire un « adulte » trop tôt en le responsabilisant ou en l’associant. Il doit vivre pleinement
sa vie d’enfant.
Construire un climat familial favorable à l’ouverture aux autres : on constate généralement une avidité
sociale chez les enfants uniques.
Éviter de favoriser sa précocité intellectuelle au détriment de sa maturité affective.
Prêter attention à l'intimité : la proximité entre l’enfant et ses parents ne doit pas signifier l’impliquer

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dans leur vie de couple. Ils doivent marquer les générations.
Veiller à ne pas rendre prisonnier de l’obligation de plaire.
Contrôler la pression : puisqu’il ne peut pas la partager, l’enfant unique risque d’être encore plus
soucieux de satisfaire les rêves parentaux.

Négocier sa place
« À l’hôpital, je m’amusais souvent à essayer de deviner le rang de mes collègues dans leur fratrie »,
lâche Françoise Peille. Comme elle, Ingo F. Schneider, médecin homéopathe suisse, est convaincu que
nous adoptons un style relationnel différent selon que nous avons été aîné, cadet ou benjamin… Sa
longue pratique de médecin de famille l’a en effet conduit à constater de grandes similitudes, non
seulement dans le vocabulaire utilisé par les parents pour décrire des enfants de même rang, mais
également dans les pathologies exprimées par eux dans l’enfance et à l’âge adulte. Bien avant lui, Alfred
Adler, psychanalyste viennois dissident de Freud, construisait sa théorie de la « compensation » à partir
de l’observation des dynamiques fraternelles. Supposant un « instinct de domination » aussi fondamental
que l’est la libido dans la théorie freudienne, il affirmait que les frères et sœurs mis en position d’infériorité
– l’un écrasé par un aîné ou détrôné par un puîné – développaient durablement des comportements tels
que la mégalomanie, le triomphalisme, la médisance, ou encore la recherche permanente d’alibis
destinés à compenser leur faiblesse réelle ou supposée.

« Il est aussi amusant de regarder, dans les couples, le rang de chacun des partenaires », suggère
Marie- Laure Colonna. Karine, 44 ans, affirme que la complicité qui existe entre elle et son conjoint
repose en grande partie sur le fait que « lui aussi avait une petite sœur qui lui collait aux basques. On se
comprend ». « J’ai rarement vu une aînée de fratrie nombreuse se mettre en couple avec un “petit
dernier”. Il est peu probable qu’elle aspire à recréer la même relation », observe encore la psychanalyste.
Lorsqu’elles ont eu à seconder leur mère ou à se substituer à elle, telle la Céline de la chanson d’Hugues
Aufray, certaines aînées peuvent avoir de grandes difficultés à quitter la cellule familiale pour vivre leur
propre vie, notamment amoureuse (lire à ce sujet l’article « La grande sœur » de Mariette Mignet).

Chaque fratrie est une histoire différente, marquée par des épreuves singulières. Nous y faisons
l’apprentissage de la vie, avec ses chagrins et ses joies, ses coups du sort et ses cadeaux du ciel, au
long d’un chemin où chacun apprend à trouver sa place et à s’ouvrir à l’autre. Nos enfants nous offrent
l’occasion de revivre nos propres problématiques fraternelles. Puissent-ils, avec notre aide, vivre les leurs
comme un enrichissement.

Pour aller plus loin


Familles recomposées : des liens choisis
La multiplication des fratries recomposées renouvelle et enrichit l’exploration du lien fraternel. « Frères
de lait, frères d’armes, il est évident que le lien symbolique dépasse le lien biologique », affirme
Françoise Peille, psychologue clinicienne. Si la reconfiguration familiale, dans le cas de nouvelles unions,
complexifie d’abord la concurrence fraternelle en multipliant parents et rivaux, en s’accompagnant parfois
de changements de rang – l’aîné rétrogradé en position de deuxième ou troisième… –, il n’est pas rare
qu’elle soit, dans un second temps, vécue par les enfants comme une chance. « Ils ont la satisfaction
d’avoir su recréer de la concorde là où les adultes avaient semé le chaos », atteste la psychologue.

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D’ailleurs, fréquemment, ce ne sont pas eux qui utilisent le terme « demi » pour désigner ceux qu’ils
considèrent comme leurs frères et sœurs. Preuve que la fratrie n’est pas seulement une réalité donnée,
mais aussi un lien choisi.

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