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LE CABINET DE PHYSIQUE DU CHATEAU DE CIREY ET LA PHILOSOPHIE NATURELLE

DE MME DU CHATELET ET DE VOLTAIRE

Jean-François Gauvin ∗
Harvard University

[in Judith P. Zinsser and Julie Candler Hayes, eds, Emilie Du Châtelet: Rewriting Enlightenment
Philosophy and Science (Oxford: Voltaire Foundation, 2006 [SVEC 2006:01]), pp. 165-202.]

Le château de Cirey en Champagne, propriété du marquis Du Châtelet, fut ‘une Académie

universelle de sciences et de bel esprit’. 1 Plus personne aujourd’hui n’en doute; les témoignages

contemporains à cet effet sont nombreux et variés. Le modeste château de province doit cette

renommée aux beaux esprits de ses deux célèbres occupants: Gabrielle-Emilie Le Tonnelier de

Breteuil, marquise Du Châtelet et François Marie Arouet, dit Voltaire. Poésie, religion, histoire,

métaphysique, mathématiques et philosophie naturelle se sont côtoyées avec effervescence durant

quelque quinze années. Depuis, les professionnels de la plume (et du clavier) ont décrit et

interprété de mille façons l’impact intellectuel des travaux sortis tout droit de Cirey. De ces

derniers, toutefois, la grande majorité qui touche à la philosophie naturelle ont négligé, voire

complètement ignoré, un objet de valeur — dans tous les sens du terme —, et ce, bien qu’il fût

omniprésent dans la vie quotidienne de Mme Du Châtelet et de Voltaire. Cet objet, d’aucuns

l’auront sans doute deviné, est le cabinet de physique, érigé à partir de 1737 à grand renfort de

livres tournois.

S’il faut en croire les observations du président du Parlement de Paris, Jean-François


Je tiens à remercier Judith P. Zinsser et Julie C. Hayes pour leur patience et leurs commentaires avisés lors
de la rédaction finale de cet article. Mario Biagioli et Lewis Pyenson, come di consueto, ont trouvé les mots
d’encouragement que j’avais besoin d’entendre à un moment ou l’autre de la recherche et de l’écriture. Finalement,
un merci tout particulier à Jacques Ostiguy, qui éclaire mes pas à chacune de mes incursions au cœur des dédales
obscurs de la structure et de la syntaxe grammaticales de la langue française.
1
Pierre Louis Moreau de Maupertuis à Johann Bernoulli, 29 octobre 1738 (D1641). L’ouvrage classique
demeure Ira O. Wade, Voltaire and Madame du Châtelet: an essay on the intellectual activity at Cirey (Princeton, NJ
1941). Pour une analyse plus récente, René Vaillot, Avec Madame Du Châtelet, 1734-1749, dans Voltaire en son
temps, sous la direction de René Pomeau, vol. 2 (Oxford 1988).
2

Charles Hénault, la galerie dans laquelle se trouve le cabinet de physique est grandiose:

J’ai aussi passé par Cirey; c’est une chose rare. Ils sont là tous deux seuls, comblés de plaisirs. L’un fait des
vers de son côté, et l’autre des triangles. La maison est d’une architecture romanesque et d’une
magnificence qui surprend. Voltaire a un appartement terminé par une galerie qui ressemble à ce tableau
que vous avez vu de l’école d’Athènes, où sont assemblés des instruments de tous les genres,
mathématiques, physiques, chimiques, astronomiques, mécaniques, etc.; et tout cela est accompagné
d’ancien laque, de glaces, de tableaux, de porcelaines de Saxe, etc. Enfin, je vous dis que l’on croit rêver. 2

Comment doit-on interpréter un tel sentiment d’extase devant pareil agencement d’objets

hétéroclites ? Et que font les instruments scientifiques parmi les objets de luxe ? C’est d’une série

de questions analogues, directement reliées à cet ensemble d’instruments scientifiques, que le

présent article tire son origine. Quel rôle social et intellectuel, par exemple, joua cet opulent

cabinet de physique ? Quelle fut, dans le même ordre d’idée, la fonction première des instruments

scientifiques qui le composent ? Quelle influence précise, finalement, peut-on lui imputer quant

au style philosophique de Mme Du Châtelet et de Voltaire ? Bien que les historiens et

philosophes des sciences omettent rarement de signaler les instruments du cabinet de physique,

aucun, à notre connaissance, n’a pris la peine d’analyser sérieusement l’impact de ce cabinet dans

la vie intellectuelle à Cirey.

Nous débuterons cet article en offrant une vue générale des cabinets de physique vers

1740. Ensuite, nous fournirons une description aussi détaillée que possible du cabinet de

physique de Cirey, dont les instruments furent fabriqués en majeure partie par l’abbé Jean-

Antoine Nollet. L’introduction de ce personnage dans l’entourage de Cirey, célèbre pour ses

leçons de physique expérimentale, nous offre ensuite l’occasion de souligner le rôle qu’ont pu

jouer les instruments scientifiques et les expériences au sein du milieu aristocratique des salons.

Ce détour historique nous permet de bien situer l’environnement social et intellectuel dans lequel

Mme Du Châtelet évoluait alors qu’elle rédigeait ses écrits philosophiques.

2
Le président Hénault au comte d’Argenson, 9 juillet 1744, dans M. le marquis d’Argenson, Mémoires et
journal inédit du marquis d’Argenson, ministre des affaires étrangères sous Louis XV, 5 vols (Paris 1858), iv.382
3

Ces écrits, il est important de le rappeler, font une place non négligeable aux expériences.

Or quoique ‘ce grand maître’, tel que l’indique Mme Du Châtelet dans sa Dissertation sur la

nature du feu, joue un rôle de premier plan dans l’avancement de la philosophie naturelle, il ne

peut garantir à lui seul l’évolution des connaissances, comme le laissent entendre Voltaire et les

autres prosélytes influents de l’empirisme anglais. Les expériences sont nécessaires pour Mme

Du Châtelet, mais non suffisante, puisqu’elles n’échafaudent pas avec certitude la philosophie

naturelle. Ce sont plutôt les mathématiques et la métaphysique qui structurent sa philosophie

éclectique, issue de la fusion des philosophies de Newton, de Descartes et de Leibniz. Les

instruments scientifiques ne sont donc pas des instruments de connaissance, ou thing knowledge,

qu’il faut mettre sur le même pied que la théorie; c’est plutôt une ‘technologie immatérielle’, les

mathématiques, qui prend une position épistémologique prééminente vis-à-vis de la nature

matérielle des objets rassemblés au sein du cabinet de physique. 3

Nous concluerons cet article en avançant la thèse suivante: le cabinet de physique du

château de Cirey — la culture matérielle de la philosophie naturelle — n’eut que peu d’impact

sur la nature des travaux de Mme Du Châtelet ; il eut, en contrepartie, une valeur tant

intellectuelle que symbolique chez Voltaire. Autrement dit, et tel est l’aboutissement de notre

recherche, si les triangles géométriques et les équations algébriques incarnent la quintessence de

la philosophie de Mme Du Châtelet, le cabinet de physique, quant à lui, évoque l’archétype du

savoir ‘historique’ de Voltaire.

(souligné dans le texte).


3
Davis Baird, Thing knowledge: a philosophy of scientific instruments (Berkeley, CA 2004).
4

LES CABINETS DE PHYSIQUE AU XVIIIE SIECLE, UN OBJET DE LUXE

‘L’abbé Nolet me ruine’. 4 En effet, selon Voltaire, ‘il faudra peut-être 9 ou 10 mille francs

[ou livres tournois] pour l’abbé Nolet, et pour le cabinet de phisique [du château de Cirey]’. Ce

débours d’importance est nécessaire puisque, poursuit-il, ‘[n]ous sommes dans un siècle, où on

ne peut être savant sans argent’. 5 Or de l’argent, Voltaire n’en manque pas. Ce qui lui fait défaut,

en revanche, est une expertise, un savoir-faire qui ne se trouve que chez un nombre restreint de

‘méchaniciens’ français. Voltaire reconnaît sans détours cette réalité dès 1738:

Vous m’aurez fait un très sensible plaisir mon cher abbé [Moussinot] si vous avez donné les 1200# [livres
tournois] à mr Nolet avec ces grâces qui acompagnent les plaisirs que vous faites. Je vous prie de luy offrir
cent louis s’il en a besoin. Ce n’est point un homme ordinaire avec qui il faille compter. C’est un
philosophe, c’est un homme d’un vray mérite qui seul peut me fournir mon cabinet de phisique et il est
beaucoup plus aisé de trouver de l’argent qu’un homme comme luy. 6

En tout, nous apprend ce seul échange épistolaire, ce sont 4000 livres que Voltaire s’engage tout

de go à verser à l’abbé Nollet. Et ce n’est, s’il faut en croire les citations précédentes, que le

début…

Durant les mois de juin et de juillet 1738, Voltaire harcèle inlassablement l’abbé

Bonaventure Moussinot avec cet engagement de 1200 livres prévues pour faire l’acquisition d’un

lot d’instruments scientifiques, lesquels sont décrits dans un mémoire composé à cet effet. 7 On

détecte dans ces multiples échanges une impatience, voire un soupçon d’exaspération, quant à la

procrastination de l’abbé argentier:

4
Voltaire à Nicolas Claude Thieriot, 27 [octobre 1738] (D1640).
5
Voltaire à Bonaventure Moussinot, 18 mai [1738] (D1503). Deux semaines auparavant, Voltaire écrivit au
même Moussinot: ‘Vos 8800# passeront bientôt dans les mains de l’abbé Nolet’. Voltaire à Moussinot, 5 [mai 1738]
(D1491).
6
Voltaire à Moussinot, 11 juillet [1738] (D1550). Ces éloges contrastent avec une autre évaluation de
Voltaire trouvée dans un cahier de notes, qui correspond davantage à l’image que l’on pouvait se faire de Nollet à la
fin des années 1720: ‘Un simple mécanicien comme l’abbé Nolet qui ne sait autre chose que les expériences
nouvelles, est meilleur phisicien que Démocrite et Descartes. Il n’est pas si grand homme, mais il sait plus et mieux’.
Voltaire, Notebooks, sous la direction de Ulla Kölving et al., dans Voltaire, OC, t.81, p.352.
7
Voltaire à Moussinot, 12 juin [1738] (D1517); Voltaire à Moussinot, 17 juin [1738] (D1523), où Voltaire
écrit: ‘Je vous supplie de donner douze cent livres à mr Nolet à compte des instruments de phisique qu’il fournira à
votre ordre’ (souligné dans le texte); Voltaire à Moussinot, 28 juin [1738] (D1534).
5

à l’égard de mr l’abbé Nolet, quand je vous ay prié de luy donner douze cent livres, et de le payer comptant
outre cela, il n’y avoit nulle équivoque, car je voulois luy donner douze cent livres d’avance, et luy donner
de plus le prix de tout ce qui sera prest, et que je compte qu’il m’enverra au commencement du mois d’aoust
par Mr Cousin. Ainsi, vous m’auriez fait un plaisir très sensible de luy faire donner 1200# d’avance.

Comme si cela ne suffisait pas, Voltaire réitère son souhait en fin de lettre, demandant

expressément à Moussinot de rassurer Nollet, attendu que ce dernier obtiendra tout l’argent en

avance qu’il désire. Mille précautions à prendre quand il s’agit de demeurer dans les bonnes

grâces de l’abbé philosophe, surtout — comme en témoigne une note en marge — lorsqu’on n’est

pas certain de sa disposition: ‘J’ay peur que mr Nolet ne soit un peu fâché. Faites luy mille

amitiez’. 8

Le cabinet de physique est en soi moins populaire en cette première moitié du XVIIIe

siècle que ne le sont les cabinets d’art, de médailles ou même d’histoire naturelle. En France,

outre les cabinets de physique de quelques riches aristocrates tels que le duc de Chaulnes et son

beau-frère Bonnier de la Mosson, très peu rivalisent avec celui de Voltaire avant 1740, si ce n’est

ceux des fabricants d’instruments et des conférenciers qui vulgarisent la physique expérimentale:

les Willem Jacob ’s Gravesande, Nollet, Jean Théophile Désaguliers, Pierre et Jan van

Musschenbroek et tutti quanti. 9 Les grands cabinets d’aristocrates se composent ordinairement de

60 à 75 instruments de toutes sortes, comprenant invariablement une machine pneumatique et une

machine électrostatique; ces cabinets sont aménagés à des coûts évalués approximativement entre

six mille et onze mille livres. Ils dominent dans une certaine mesure la scène scientifique, car ce

n’est qu’à partir des années 1740 que les universités et collèges européens commencent à installer

8
Voltaire à Moussinot, 3 juillet [1738] (D1539). Voltaire mentionne aussi dans la lettre: ‘Je ne veux rien
recevoir qu’avec mr Cousin et j’espère recevoir Baucoup. Donnez luy donc les 1200# mon cher amy, et suppliez le
de ma part de tenir prest pour la fin de juillet un envoy de plus de quatre mille livres s’il se peut. J’attends un petit
mémoire de sa part. Faites luy je vous prie les compliments les plus sincères.’
9
Nollet, et il n’est pas le seul, explique en préface de son Programme: ‘J’ai pris moi-même la lime & le
ciseau, j’ai formés & conduits des ouvriers pour m’aider; j’ai intéressé la curiosité de plusieurs Seigneurs qui ont
placés de mes Ouvrages dans leurs Cabinets; j’ai levé une espece de contribution volontaire; en un mot, je ne le
dissimule pas, j’ai fait deux ou trois instrumens d’une même espece afin qu’il pût m’en rester un’. Nollet,
Programme ou Idée Générale d’un cours de physique expérimentale, avec un Catalogue raisonné des instrumens qui
6

des cabinets bien équipés, pouvant comprendre jusqu’à 300 appareils. Au demeurant, la valeur de

la majorité d’entre eux restera inférieure à celle des cabinets de physique privés. 10

C’est lors de son séjour à la cour de Lorraine, à Lunéville, en mai et juin 1735, que

Voltaire découvre l’un de ces cabinets privés richement équipés:

Il y a là un établissement admirable pour les sciences, peu connu et encore moins cultivé. C’est une grande
salle toute meublée des expériences nouvelles de physique, et particulièrement de tout ce qui confirme le
système newtonien. Il y a pour environ dix mille écus [60 000 livres tournois] de machines de toute espèce.
Un simple serrurier devenu philosophe, et envoyé en Angleterre par le feu duc Léopold, a fait de sa main la
plupart de ces machines, et les démontre avec beaucoup de netteté. Il n’y a en France rien de pareil à cet
établissement. 11

Ce ‘simple serrurier devenu philosophe’, responsable d’un des plus majestueux cabinets de

physique de l’époque, est Philippe Vayringe. 12 Admis à la cour de Léopold, duc de Lorraine, en

1720 avec le titre d’‘horloger-machiniste’, avec des appointements de 300 livres par année,

Vayringe commence aussitôt la fabrication d’instruments scientifiques, ciblant essentiellement

l’astronomie et les principes de la mécanique, de l’hydrostatique, de la pneumatique et de

l’optique (on lui doit une grande machine illustrant le système de Copernic, un ouvrage qui

exigea onze mois de fabrication, aujourd’hui conservé au Naturhistorisches Museum de Vienne).

La liste des appareils, importés d’Angleterre à partir de 1719 et ensuite en grande partie

fabriqués par Vayringe lui-même, est impressionnante. Parmi ceux-ci, Voltaire a pu examiner de

visu:

• Une machine en bois faite de plusieurs plans inclinés où l’on fait rouler une boule qui prouve que la
force est égale dans tous les cas,
• Une machine en bois avec un miroir qui démontre que l’angle d’incidence est égal à celui de la
réflexion,

servent aux expériences (Paris, P.G. Le Mercier, 1738), p.xviij-xix.


10
Maurice Daumas, Les Instruments scientifiques aux XVIIe et XVIIIe siècles (Paris 1953), p.180-196. John
L. Heilbron, Electricity in the 17th and 18th centuries: a study of early modern physics (Berkeley, CA 1979;
Mineola, NY 1999), p.78-83, 147-152. C. R. Hill, ‘The cabinet of Bonnier de la Mosson (1702-1744)’, Annals of
Science 43 (1986), p.147-174. Jacques Dubois, ‘Nouvelles acquisitions d’instruments de physique du XVIIIe siècle
venant compléter le cabinet de Chenonceaux’, Bulletin Trimestriel de la Société Archéologique de Touraine 40
(1983), p.525-540.
11
Voltaire à Jean Baptiste Nicolas Formont, 25 juin [1735] (D882).
12
Voltaire à Thieriot, 15 mai [1735] (D870) pour Vayringe. Voltaire le cite toujours comme étant ‘Varinge’.
7

• Deux baromètres et un thermomètre de différentes constructions pour expliquer la pesanteur de l’air et


les degrés de chaleur,
• Trois prismes de verre et 4 lentilles convexes et concaves qui sert [sic] à distinguer la lumière et les
couleurs,
• Un grand microscope avec son pied pour faire voir la circulation du sang et les animaux des liqueurs,
• Une chambre obscure portative qui représente les objets du dehors en dedans avec leur véritable
couleur,
• Une autre balance composée pour peser la force d’un coup de même que la chute de tous les corps.

Ces quelques exemples illustrent à merveille l’influence anglaise des John Keill, William

Whiston ainsi que Désaguliers, célèbre huguenot et disciple de Newton. Il n’est donc pas

étonnant d’apprendre que Vayringe, comme plusieurs autres Français subséquemment — dont

l’abbé Nollet —, séjourna treize mois (1721-1722) en Angleterre, à titre de pensionnaire auprès

du même Désaguliers, avant d’entreprendre la fabrication de ses propres instruments. Dès qu’il

eut fait ses preuves — parmi lesquelles plusieurs inventions originales —, Vayringe est nommé

professeur de philosophie expérimentale à l’Académie de Lunéville en 1731. Il publia l’année

suivante son Cours de philosophie mécanique et expérimentale (Lunéville, N. Galland, 1732). 13

Vayringe est habituellement secondé par de bons ‘artisans de cru’, fondeurs,

chaudronniers et graveurs, pour la fabrication des instruments. ‘Je devrais avoir continuellement

au moins quatre ouvriers sous ma direction, écrit-il à cette époque, pour exécuter toutes mes idées

qui deviendraient utiles au public’.14 L’apport des artisans est essentiel, car il s’agit de construire

des instruments très souvent composés de matériaux mixtes (bois, métal blanc, laiton, verre,

13
Zoltan Harsany, La Cour de Léopold, duc de Lorraine et de Bar (1698-1729) (Nancy 1938), p.480-485.
On trouve dans ce passage une liste des instruments réalisés par Vayringe. En 1737, l’Académie déménage à
Florence. Pour l’occasion, Vayringe dresse lui-même un inventaire de ses machines, qui seront plus tard logées au
Palazzo Pitti. Sous la direction de Jacques Charles-Gaffiot, Lunéville: fastes du Versailles lorrain (Paris 2003), p.82-
87. Jean Boutier, ‘De l’académie de Lunéville à l’“Accademia dei nobili” de Florence. Milieux intellectuels et
transferts culturels au début de la Régence’, dans Il Granducato di Toscana e i Lorena nel secolo XVIII. Tradizioni
politiche e culturali della dinastia, ministri, intellettuali e artisti lorenesi, sous la direction de A. Contini et M.
Grazia Parri (Florence 1999), p.327-352. Consulter aussi Victor Rasquin, Les Instruments scientifiques dans les
collections de Charles de Lorraine. Edition annotée de l’inventaire après décès et du catalogue de vente (Bruxelles
2002). Il s’agit d’un inventaire produit en 1780 par le fabricant d’instruments scientifiques Henri Joseph de Seumoi.
Une biographie de Vayringe, l’Archimède lorrain selon son biographe et ami, Jamerey Duval, est reproduite dans
Dom Augustin Calmet, Bibliothèque lorraine ou histoire des hommes illustres qui ont fleuri en Lorraine, dans les
trois évêchés, dans l’archevêché de Trêves, dans le duché de Luxembourg... (Nancy 1751).
14
Harsany, La cour de Léopold, p.483.
8

métaux précieux) et décorés à l’aide de laques, vernis et autres produits dont la préparation

demande une expertise spécialisée. Vayringe n’est certes pas le seul ‘mécanicien-philosophe’ à

travailler en collaboration étroite avec des artisans expérimentés. L’abbé Nollet, à ce titre, est

l’archétype de l’entrepreneur de la période moderne. Doté d’une dextérité manuelle innée, Nollet

prend lui-même ‘la lime & le ciseau’ dès les années 1720 avant de former, une décennie plus

tard, des ouvriers pour l’aider à désencombrer un carnet de commande qui ne cesse de croître. 15

Tous ne travaillent pas sous sa supervision directe, Nollet devant épisodiquement s’en remettre

aux artisans ‘incorporés’ établis à Paris, ou encore à des entreprises privées, comme les verreries

de Nevers et de Sèvres. L’étendue de son réseau d’artisans révèle pourtant l’ampleur de

l’opération, que Nollet supervise avec rigueur, et ce, de la fabrication des pièces individuelles, au

montage, à l’emballage et à l’envoi des caisses. Il n’est pas toujours commode, cependant, de

traiter avec un grand nombre d’individus éparpillés dans le Grand Paris. Il arrive parfois que

certains artisans se montrent récalcitrants: ‘Vous ne saurez croire combien j’ay de peine à obtenir

de ces bagatelles [miroirs anamorphiques], écrit-il à Jean Jallabert: il n’y a dans Paris qu’un

malotru d’ouvrier qui en fait. Il est si gueux que je suis obligé de le payer d’avance, et assez

ordinairement il me fait banqueroute pendant 5 ou 6 mois. Il n’est jamais 3 mois de suite dans le

même gîte, je ne sais où le prendre’. Nollet, il faut bien dire, a l’obligation de sous-traitance

puisque, à Paris, le système des corporations est très strict, et toute personne dérogeant aux règles

quasiment monopolistiques de certaines d’entre elles risque une poursuite judiciaire. La

fabrication et la commercialisation à grande échelle des instruments scientifiques dépend dans un

15
A titre de fabricant d’instruments scientifiques, le nom de Nollet circule depuis son adhésion en 1728 à la
Société des arts de Paris, une société composée de savants et d’artisans réputés soutenue financièrement par Louis de
Bourbon-Condé, comte de Clermont. Nollet s’y fit remarquer pour la création et la réalisation d’une paire de globes
terrestre et céleste (vers 1728), qu’il dédia respectivement à Louise-Benédicte de Bourbon, duchesse du Maine, et au
comte de Clermont. Jean-Nérée Ronfort, ‘Science and luxury: two acquisitions by the J. Paul Getty Museum’, The J.
Paul Getty Museum Journal 17 (1989), p.47-82. Edward H. Dahl et Jean-François Gauvin, Sphæræ Mundi: la
collection de globes anciens du Musée Stewart (Sillery, Qc 2000), p.162-166.
9

tel contexte autant — voire davantage — d’une structure d’entreprise solide et ordonnée que d’un

savoir-faire artisanal. 16

En ce qui a trait à la fabrication des instruments, quatre principes guident la démarche

artisanale et artistique de Nollet:

• les instruments doivent être ‘très-exacts’ pour qu’ils ne soient pas la cause d’erreurs, et afin de ne
point rendre la dépense inutile,
• leur prix ne doit pas être augmenté en fonction d’une décoration superflue, ce qui encouragera, du
reste, un usage fréquent et les mettra à la portée des fortunes médiocres,
• leur construction doit être simple et solide afin qu’ils puissent être réparés ou imités ‘avec moins de
frais, moins d’étude, & moins d’adresse’,
• ils doivent finalement être adaptés à un grand nombre d’expériences. Ces caractéristiques
fonctionnelles n’évacuent pas complètement l’élégance des instruments.

La forme, le poli pour les pièces métalliques, les couches de laque polychrome pour les pièces en

bois confèrent de l’élégance aux instruments. Il n’y a là que le souci pragmatique de la protection

des instruments contre les intempéries: ‘cet ornement n’est donc pas un superflu, mais une

précaution nécessaire’. Nollet n’est pas totalement opposé à la splendeur des instruments,

‘pourvû que la magnificence soit toujours considérée comme un mérite subordonné à

l’éxactitude’. 17 (Figure 1) A la fois modérée et élégante, cette esthétique sobre des instruments

qu’inaugure Nollet correspond parfaitement au goût raffiné des hôtes de Cirey. De surcroît, leur

exactitude, telle que privilégiée par Nollet, correspond tout spécialement à la nature empirique de

la physique newtonienne.

16
Jean-François Gauvin, ‘Un entrepreneur au siècle des Lumières: la correspondance entre Jean-Antoine
Nollet, Etienne-François Dutour et Jean Jallabert, 1739-1768’, dans L’Art d’enseigner la physique: les appareils de
démonstration de Jean-Antoine Nollet, 1700-1770, sous la direction de Lewis Pyenson et Jean-François Gauvin
(Sillery, Qc 2002), p. 47-68 (Nollet à Jallabert, 28 janvier 1747, p. 59 pour la citation). Jean-Dominique Augarde,
‘La Fabrication des instruments scientifiques du XVIIIe siècle et la corporation des fondeurs’, dans Etudes sur
l’histoire des instruments scientifiques, sous la direction de Christine Blondel, Françoise Parot, Anthony Turner et
Mari Williams (Londres 1989), p.53-72.
17
Nollet, Programme, p.116-117, 119, 121. Pour des exemples, consulter Gauvin et Pyenson, ‘Les
Instruments scientifiques de Jean-Antoine Nollet: introduction, inventaire et description de la collection du Musée
Stewart’, dans L’Art d’enseigner la physique’, p.119-174. Bien que les instruments de cette collection proviennent en
grande partie de Dijon à la fin du XVIIIe siècle, ils furent fabriqués à la manière de l’abbé Nollet.
10

Figure 1. Nollet situe l’invention de la pompe à feu en 1681, alors que Denis Papin (1647-1714), professeur de mathématiques
à l’Université de Marbourg, publie un petit livre d’inventions dans lequel il propose cette nouvelle pompe. Celle-ci est en vérité
une pompe à eau, où le piston a été remplacé par une alternance de vapeur d’eau dilatée et condensée; autrement dit, un des
ancêtres de la machine à vapeur. En plus d’expliquer le phénomène physique rattaché à cet appareil, l’abbé Nollet s’en sert
également pour démontrer que l’utilisation de la technologie doit être judicieuse et adaptée aux conditions environnantes :
‘On ne peut pas nier que la pompe à feu ne puisse être très-utile, & que son service ne soit fort sûr, puisqu'on en est convaincu
par l'expérience même; mais il est d'elle comme de toutes les machines, qu'il faut toujours employer dans des circonstances
convenables; car souvent celle qui est bonne dans un cas, est mauvaise dans un autre. Les Anglois ont employé d'abord la pompe
à feu dans leurs mines de charbon; elle a réussi parfaitement, & on en continue l'usage: ils l'ont établie à Londres pour distribuer
l'eau de la Tamise dans les différens quartiers de la Ville; ils ont été obligés de l'abandonner: pourquoi cette différence? C'est
que cette machine dépense beaucoup en feu, & qu'elle enfume tous les environs; ces deux inconvénients se souffrent aisément
dans les lieux découverts où la fumée se dissipe, & où le feu ne coûte presque rien à entretenir; mais dans le centre d'une
Capitale, cela est tout différent.’

L’instrument fait partie de la collection du Musée Stewart de Montréal. La gravure et la citation sont tirées des Leçons de
physique, vol. 4, leçon XII, pl. 2, p.83-88. ©Musée Stewart

Les instruments que Nollet propose à sa clientèle sont dits de démonstration. Ceux-ci

servent davantage à illustrer la physique newtonienne qu’à en découvrir et à en interpréter les

mystères; ils forment la grande majorité du ‘Catalogue raisonné’ joint au Programme ou Idée

Générale d’un cours de physique expérimentale (1738) de Nollet, et nombreux trouveront une

place au sein du cabinet de physique de Cirey. Ce catalogue raisonné présente une longue liste

numérotée de 345 objets répartis en huit classes distinctes: l’étude des corps solides, des liqueurs,

des expériences sur l’air, le feu, la lumière et les couleurs, l’électricité, la cosmographie et la
11

météorologie; en d’autres mots, le corpus expérimental newtonien. Il est tout à fait vraisemblable

de présumer que Voltaire eut à sa disposition une liste similaire à celle décrite dans le catalogue

raisonné, comme le laisse entendre cet autre extrait épistolaire: ‘J’attends avec impatience les

numéro[s] de mr l’abbé Nolet. Quand je les auray une fois avec les prix à côté, et les temps aux

quels on peut avoir les ouvrages, je me détermineray avec sûreté’. 18 Publié en guise de document

promotionnel, le catalogue raisonné de Nollet illustre combien le choix des appareils de

démonstration mis à la disposition de Voltaire, et des autres physiciens, amateurs ou sérieux, était

diversifié et considérable. 19

Bien que ledit catalogue raisonné n’accole aucun prix à la brève description des

instruments, on peut s’en faire une idée en examinant la correspondance de Nollet. Parmi les

instruments les plus dispendieux, on trouve la machine pneumatique à un ou deux corps de

pompes (cylindres), vendue entre 250 et 350 livres respectivement (incluant tous les accessoires

nécessaires à son utilisation); les globes terrestres et célestes, qui firent sa renommé à la Société

des arts, sont aussi dispendieux, ils se détaillaient entre 120 et 250 livres la paire. La majorité des

instruments, toutefois, sont plus abordables: un microscope solaire (ou lanterne magique) coûte

60 livres, les pierres d’aimant varient entre 48 et 72 livres et une chambre noire de 30 pouces de

haut vaut 72 livres. Ces prix peuvent également être comparés à ceux de Jan van Musschenbroek,

dont le catalogue détaillé des instruments est imprimé en 1739 dans la traduction française de

l’Essai de physique de son frère Pierre. On y remarque, par exemple, que les machines

18
Voltaire à Cousin, 3 juillet [1738] (D1538).
19
Nollet, p.113-190; reproduit dans L’Art d’enseigner la physique, p.189-199. Nollet se sert de ce catalogue
comme d’un outil promotionnel: ‘un Seigneur dont je ne sçais plus le nom, vient me demander de votre part un
catalogue de mes instruments avec les prix, je luy donnay 4 ou 5 en luy fesant promètre qu’il vous en feroit remètre
au moins un incessament; [...] je vous renvoye le catalogue que j’ay trouvé inclus dans votre lettre et j’y ay mis des
prix qu’il ne faut prendre que comme ds àpeuprès, sur les quels il y auroit à rabattre ou à augmenter suivant
l’execution qu’on voudra donner aux instruments. Je vous suis bien obligé de penser ainsi à étendre la réputation de
mes laboratoires; il [en va] sortir une production qui me tenoit à cœur depuis longtemps’. Nollet à Jallabert, mars
1742, dans Isaac Benguigui, Théories électriques du XVIIIe siècle: correspondance entre l’abbé Nollet (1700-1770)
12

pneumatiques simples et doubles coûtent respectivement 210 et 420 florins (1 florin = 2 livres

tournois) avec les accessoires; que le montant des thermomètres et baromètres se chiffre entre 12

et 16 florins; qu’un télescope de Newton de quatre pieds de long se détaille à 250 florins; qu’une

grande camera obscura, ressemblant à une chaise à porteur, coûte 160 florins; et que les

microscopes simples et composés valent entre 3 et 72 florins. 20

Tous ces chiffres démontrent à quel point l’acquisition d’un cabinet de physique complet

peut s’avérer un exercice fort onéreux, uniquement à la portée des plus grandes bourses de

l’époque. 21 C’est, par conséquent, à une classe particulière de gens que s’adressent ces objets de

savoir — et de divertissement, comme nous le verrons plus loin. Nous devons donc nous tourner

vers les gens du monde et leurs lieux de rencontre pour chercher la véritable signification d’un tel

déboursé. Avant d’examiner cette question, nous tenterons d’en résoudre une autre en apparence

toute simple: de quels instruments, précisément, le cabinet de physique du château de Cirey était-

il composé ?

LA COMPOSITION DU CABINET DE PHYSIQUE DU CHATEAU DE CIREY

Après son séjour de quelques semaines à la cour de Lorraine, Voltaire regagne Cirey-sur-

Blaise, où Mme Du Châtelet viendra définitivement l’y rejoindre au cours de l’été 1735. Il

entreprend aussitôt plusieurs projets, notamment la rénovation du château et la rédaction de son

Siècle de Louis XIV. Ce manuscrit semble du reste monopoliser la majeure partie de ses activités

et le physicien genevois Jean Jallabert (1712-1768) (Genève 1984), p.106-107.


20
Gauvin, ‘Un entrepreneur au siècle des Lumières’, passim. Pierre van Musschenbroek, Essai de physique,
avec une description de nouvelles sortes de machines pneumatiques et un recueil d’expériences par Mr J. V. M., 2
vols (Leyde, Chez Samuel Luchtmans, 1739).
21
Selon Mme Du Châtelet, le cabinet de physique freine les élans philanthropiques de Voltaire. Un certain
monsieur de la Mare, envoyé par le comte d’Argental, se rendit à Cirey dans l’espoir de solliciter l’aumône. Aussi
grand fût le cœur de Voltaire, il semble que ‘le mariage de ses deux nièces, et son cabinet de phisique lui laissent peu
de moyen de se liurer cette année au plaisir qu’il trouue à faire du bien’. Mme Du Châtelet à Charles Augustin Feriol,
comte d’Argental, [c.5 octobre 1738] (D1623).
13

savantes, au détriment, à première vue, de la philosophie naturelle:

La métaphisique, un peu de géométrie et de phisique ont aussi leur temps marquez chez moy, mais je les
cultive sans aucune vue marquée, et par conséquent avec assez d’indiférence. Mon principal employ à
présent est ce siècle de Louis 14, dont je vous ay parlé il y a quelques années: c’est là, la sultane favorite, les
autres études sont des passades. 22

Voltaire, malgré tout, n’abandonne pas pour autant l’étude de la physique newtonienne.

Comment aurait-il pu, étant donné que la France, selon lui, est ‘la crème fouettée de l’Europe. Il

n’y a pas vingt Français qui entendent Newton’. 23 A Berger, il écrira l’année suivante à ce sujet:

‘J’étudie la philosophie de Newton sous les yeux d’Emilie qui est à mon gré encore plus

admirable que Newton. Je compte même faire imprimer bientôt un petit ouvrage qui mettra tout

le monde en état d’entendre cette philosophie, dont le monde parle & qu’on connaît encore si

peu’. 24 Ce projet d’écriture deviendra bien entendu les Eléments de philosophie de Newton.

Que faut-il conclure, somme toute, du séjour lorrain de Voltaire ? Hormis l’étonnement

initial provoqué par la ‘chambre des machines’ de feu le duc Léopold, il ne manifeste aucun

intérêt concret dans les mois qui suivent son retour à Cirey, puisque aucun effort n’est engagé à

faire l’acquisition d’instruments scientifiques. C’est donc avec un nombre restreint d’instruments,

et, selon toute vraisemblance, avant même qu’il n’ait eu en mains les ouvrages de Newton — les

Principia et l’Opticks —, que Mme Du Châtelet et Voltaire se lancent dans la rédaction de la

section relative à l’optique newtonienne de ses Eléments. (Il faut attendre août 1736 pour qu’ils

commandent à Mme Prault la traduction française de l’Opticks par Coste, et peut-être même l’été

1737 pour recevoir les Principia.) Quant aux instruments nécessaires aux expériences d’optique,

ils n’utilisent que des miroirs, des lentilles, des prismes, des verres de formes diverses, des

22
Voltaire à Pierre Robert Le Cornier de Cideville, 26 juin 1735 (D885). Au sujet de la conciliation délicate
entre la philosophie naturelle et les humanités, Geneviève Haroche-Bouzinac, ‘Voltaire à Cirey, poète et philosophe,
d’après sa correspondance, 1735-1738’, dans Cirey dans la vie intellectuelle: la réception de Newton en France, sous
la direction de François de Gandt (Oxford 2001 [SVEC 2001:11]), p.16-25.
23
Voltaire à Pierre Joseph Thoulier d’Olivet, 30 novembre 1735 (D950).
24
Voltaire à Berger, [juillet] 1736 (D1113).
14

bassins remplis d’eau et quelques autres objets d’usage courant à cette époque. 25 L’unique

expérience qui commandait l’utilisation d’une machine pneumatique, n’a pu être exécutée par

eux étant donné que ladite machine ne fut commandée qu’en septembre 1737, presque une année

entière après que le manuscrit d’optique ne soit prêt pour l’impression, soit vers novembre 1736.

Il faut attendre l’exil forcé de Voltaire en Hollande au tout début de décembre 1736, causé par la

publication controversée du Mondain — au sein duquel la description de l’Eden crée scandale —

pour qu’enfin Voltaire réalise le premier l’importance de former un véritable cabinet de

physique. 26

Voltaire profite de ce ‘voyage’ — qu’il tente de justifier en feignant une invitation du

prince royal de Prusse, Frédéric — pour superviser la publication à Amsterdam de la section des

Eléments consacrée à l’optique, et pour rencontrer les grands noms de la physique newtonienne

hollandaise. D’Amsterdam, il visite fréquemment Leyde, où il rencontre les frères Pierre et Jan

van Musschenbroek (respectivement physicien et fabricant d’instruments scientifiques) et Willem

Jacob ’s Gravesande — ‘je reviens toujours à mon Gravesande’. 27 Dans cette petite ville

universitaire, Voltaire occupe ‘[sa] vie à voir des expériences de phisique’, dont celles sur les

chutes et les chocs des corps de ’s Gravesande, qui feront passer Voltaire ‘dans le camp opposé’

25
Or selon le Père Louis Castel, pour réaliser les expériences d’optique de Newton, ‘il faut des prismes:
c’est le plus aisé. Il faut une chambre obscure. Il faut de longs appartements, et qui est-ce qui en a, surtout parmi les
savants de profession ? Il faut aussi des ceci et des cela; il faut un attirail de mille je ne sais quoi. Et puis il faut du
temps et une suite de mille opérations très délicates, sans parler d’un certain esprit d’observation. [En somme,] pour
bien faire ces expériences sur la réfraction de la lumière, il faudrait être millionaire’. Castel, Le vrai système de
Physique générale de Newton (Paris 1743), p.488; cité par Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique
(Paris 1965), p.229-230.
26
Voltaire, Elements de la philosophie de Newton, sous la direction de Robert L. Walters et W. H. Barber,
dans Voltaire, OC, t.15, p.59-63, et p.286 pour l’expérience réalisée avec la machine pneumatique.
27
Voltaire à Jean Baptiste de Boyer, marquis d’Argens, 2 février [1737] (D1277). Il était aussi en contact
avec Hermann Boerhaave, médecin et chimiste de réputation, qu’il consulte régulièrement semble-t-il pour vérifier
son état de santé. Voir, par exemple, Voltaire à Thieriot, 17 janvier [1737] (D1262). Le rôle de Boerhaave est plus
important que ne le laisse transparente la correspondance de Voltaire. Bernard Joly, ‘Voltaire chimiste: l’influence
des théories de Boerhaave sur sa doctrine du feu’, Revue du Nord 77 (1995), p.817-843.
15

quant au débat entourant les forces vives. 28 A côtoyer l’‘homme dont le nom commence par un

[sic] apostrophe’ 29 et l’environnement immédiat de celui-ci, Voltaire allègue derechef que la

France ne possède ‘ni bonne physique, ni bons principes d’astronomie pour instruire la jeunesse;

et nous sommes obligés en cela d’avoir recours aux étrangers’. 30 Il confirme également, puisqu’il

avait semble-t-il besoin d’un exemple additionnel après celui de Lunéville, que la physique

expérimentale newtonienne nécessite un outillage adéquat, tel qu’observé in situ et

essentiellement reproduit dans les Physices elementa mathematica, experimentis confirmata. Sive

introductio ad philosophiam Newtonianam (Leyde, 2 vols, 1720-1721) de ’s Gravesande. 31

A son retour de Hollande au début du mois de mars 1737, Mme Châtelet et Voltaire

poursuivent leurs études newtoniennes et Voltaire tente tant bien que mal de superviser la

publication de ses Eléments. Il écrit au début d’avril à ’s Gravesande: ‘je me souviendrai toujours

[des vérités] que vous m’avez enseignées. Je n’ai qu’un regret, c’est de n’en plus apprendre sous

vous. Je vous lis au moins ne pouvant plus vous entendre’. 32 Il est étonnant de constater une fois

de plus l’omission quasi complète des instruments dans la correspondance de Voltaire, et ce, bien

que notre philosophe ait été (et continue d’être) ébloui par les expériences de physique et les

instruments qui s’y rapportent. Ce n’est qu’au début de l’été 1737, se détournant de surcroît de la

physique newtonienne pour la chimie, que Voltaire porte enfin une attention particulière à

l’instrumentation scientifique.

28
Voltaire à Thieriot, 4 février 1737 (D1279); Voltaire à Henri Pitot, 17 mai [1737] (D1327). Le débat des
forces vives, ou vis viva, occupera une place importante un peu plus tard dans les travaux de Mme Du Châtelet. Pour
une réévaluation récente du sujet, Mary Terral, ‘Vis viva revisited’, History of Science 42 (2004), p. 189-209.
29
’s Gravesande à Voltaire, [c.15 avril 1737] (D1314).
30
Voltaire à Frédéric, prince royal de Prusse, 27 mai 1737 (D1331).
31
Peter de Clercq, The Leiden cabinet of physics: a descriptive catalogue (Leyde 1997).
32
Voltaire à ’s Gravesande, [c.1er avril 1737] (D1308). L’exemplaire des Physices elementa mathematica
qu’étudie Voltaire provient apparemment de la Bibliothèque du roi, étant donné qu’il n’en sollicitera une copie pour
son usage personnel, et celui de Mme Du Châtelet, qu’en octobre 1738. Voltaire à Thieriot, 24 octobre 1738
(D1635); Joly, ‘Voltaire chimiste’, p.824-825.
16

Voltaire engage ses deniers, et les bons soins de son fidèle ami et argentier, l’abbé

Moussinot, dans une série de transactions qui lui permettent d’acquérir un assortiment d’appareils

pour ses expériences sur la nature du feu, plus particulièrement l’effet de la calcination sur le

poids des métaux. En plus des miroirs ardents concaves et convexes — afin de comparer la

nature du feu solaire à celle des forges — et d’autres accessoires tels que terrines, creusets et

retortes de verre, Voltaire tente de mettre la main sur de bons thermomètres et baromètres.33 Les

requêtes en informations de toutes sortes et en instruments sont nombreuses et quasi exténuantes,

ce que Voltaire reconnaît volontiers: ‘Chaque jour de poste mon cher abbé sera donc de ma part

une nouvelle importunité’. La plus récente ne fait pas exception:

Je vous avois demandé des termomètres et des baromètres. J’insiste encor fortement là dessus. On en
transporte au bout du monde. Vous pouriez consulter sur cela mr Grosse, ou mr Nolet qui demeure quay des
Teatins chez mr le marq. De Lomaria. Ce mr Nolet en vend de très bons. Il enseignera et donnera par écrit la
manière de les faire parvenir en province en sûreté. On pourait je croi très bien envoyer dans une caisse, le
mercure, les verres, l’esprit de vin coloré etc. chacun à part et on rempliroit le termomètre selon la façon
dont mr Nolet luy même s’y prend. 34

Quelques semaines seulement après la réception de la précieuse cargaison, tout est

malheureusement à recommencer: ‘il est arrivé depuis bien du malheur à nos baromètres et à nos

termomètres. Je ne veux pas abuser de votre patience pour en demander d’autres pour le présent,

mais en donnant une Henriade à l’abbé Nolet, vous pourez fort bien Luy en demander un plus

grand termomètre selon les principes de mr de Reaumur’. 35

Nollet avait été quelques années plus tôt l’assistant de René-Antoine Ferchault de

Réaumur, lequel lui confia la direction de son laboratoire en 1733. Il continua durant plusieurs

années à fabriquer et à s’occuper des thermomètres du célèbre académicien, non seulement en ce

33
Voltaire à Moussinot, 10 [juin 1737] (D1338); Voltaire à Moussinot, 18 [juin 1737] (D1339).
34
Voltaire à Moussinot, 8 [juillet 1737] (D1351). Il récidive deux jours plus tard, Voltaire à Moussinot, 10
[juillet 1737] (D1352). Voltaire avait déjà mentionné à Moussinot qu’il pourrait les monter sur place, à Cirey, s’il
recevait les tubes, les liqueurs, le mercure et un petit mémoire sur la procédure à suivre. ‘Cela n’est pas difficile,
écrit-il, mais il faut s’adresser à un homme très entendu’. Voltaire à Moussinot, 29 [juin 1737] (D1347).
35
Voltaire à Moussinot, 30 [juillet] 1737 (D1358).
17

qui a trait à leur confection mais aussi, et de manière tout aussi importante, à l’emballage et à

l’envoi de ceux-ci partout en province, tel que le rapporte Voltaire. Les thermomètres de

Réaumur se présentaient alors comme une nouveauté technologique, apportant des modifications

significatives à l’instrument de mesure, tels la diminution de la longueur du tube, le choix de la

glace fondante à titre de point fixe de l’échelle graduée (dite de Réaumur) et l’utilisation de

l’esprit de vin comme ‘liqueur’ des thermomètres. Selon Réaumur, si on exclut l’air, l’esprit de

vin est ‘peut-être [la liqueur] qui est la plus sensible aux impressions du froid & du chaud’. 36

C’est cependant cette caractéristique propre aux thermomètres de Réaumur qui cause problème à

Voltaire:

Si vous voyez celuy [Nollet ?] 37 qui vous a fourni nos termomètres je vous prie de luy dire que l’huile
bouillante a fait peter un de ces instruments, non pas par ce que la boule s’est cassée mais par ce que la
liqueur du termomètre en bouillant elle même s’est élevée et a cassé le haut du tube. Dites luy qu’il est triste
qu’on ne puisse avec ces termomètres d’esprit de vin connaître les diverses chaleurs des différentes liqueurs
bouillantes et qu’il devroit faire des termomètres de mercure pareils à ceux de Fahenreit [sic]. Je ne peux
que très dificilement faire mes expériences avec ceux de Mr de Reaumur. [...] Si cette personne peut faire
des termomètres de Fahenreit il rendra service à la phisique’. 38

Ces thermomètres et accessoires servent en premier lieu aux expériences qui conduiront Voltaire

à formuler la pondérabilité du feu dans son Essai sur la nature et la propagation du feu.

Les instruments de thermométrie ne sont pas les seuls qui retiennent l’attention des

36
Réaumur, ‘Regles pour construire des thermomètres dont les degrés soient comparables, Et qui donnent
des idées d’un chaud ou d’un froid qui puissent être rapportés à des mesures connues’, dans Mémoires de l’Académie
royale des sciences (Paris 1730), p.452-507 (p.456). Voir aussi Jean Torlais, Un physicien au siècle des Lumières:
l’abbé Nollet, 1700-1770 (Paris 1954), p.38; Torlais, Réaumur, d’après des documents inédits, éd. revue et corrigée
(Paris 1961), p.75-91.
37
Un doute existe quant à l’identité véritable de cette personne. En règle général, Voltaire nomme l’abbé
Nollet dans sa correspondance. Ici, il ne semble pas connaître le nom du fabricant des thermomètres. Quelques
années plus tard, Nollet se rendra compte que ses thermomètres étaient imités à Paris, lesquels thermomètres se
trouvèrent défectueux. Nollet à Étienne-François Dutour, 4 mai 1742, cité par Gauvin, ‘Un entrepreneur au siècle des
Lumières’, p.52.
38
Voltaire à Moussinot, 17 [août 1737] (D1365). Les thermomètres servent d’abord et avant tout en
physique, comme le rapporte également Réaumur au tout début de son article: ‘Les thermometres sont sans contredit
une des plus jolies inventions de la Physique moderne, & une de celles qui a le plus contribué à ses progrès’.
Réaumur, ‘Regles pour construire des thermomètres’, p.452. Quelques années plus tard, Nollet écrira à Jean Jallabert
à propos des thermomètres de mercure versus ceux de Réaumur: ‘je vous suis obligé de la manière avec laquelle
vous voulez bien m’instruire sur ceux de mercure; ce n’est point une affaire pour moy de les construire, j’en ay fait
beaucoup, mais je ne puis les rendre comparables à ceux de Mr. de Réaumur que de fortes raisons m’empêchent
d’abandonner, et je préféreray toujours pour les usages ordinaires’. Nollet à Jallabert, 9 juin 1740, dans Benguigui,
18

amphitryons de Cirey. En septembre 1737, Voltaire écrit à la fois à l’abbé Moussinot et à

l’académicien Henri Pitot afin qu’ils se rencontrent et discutent des nouvelles machines à

envoyer en Champagne. Voltaire cherche une bonne machine pneumatique — celle-là même que

nous avons discutée plus tôt —, un bon télescope de réflexion — ce qui est rare à son avis —,

une sphère copernicienne parfaite et un verre ardent (non un miroir) de grande dimension. 39 Un

mois plus tard, Voltaire fait part à son cher abbé des nouvelles sollicitations auprès de Pitot: ‘[je

l’ai prié] d’examiner tout ce que de Ville peut m’envoyer. Nous ferons de toutes les machines et

de celles que vous achèterez ailleurs un ou plusieurs ballots. J’arrange leurs places dans ma

gallerie’. 40 En décembre de la même année, la confection du cabinet accapare Voltaire à un point

tel qu’il n’a pu composer que deux actes de sa pièce de théâtre Mérope. 41 Mme Du Châtelet se

sert même explicitement du cabinet pour mander de nouveau Pierre Louis Moreau de Maupertuis

à Cirey, précisant qu’il y trouverait ‘vn assés beau cabinet de phisique, des téléscopes, [et] des

quarts de cercle’. 42

Exhaustif, le cabinet de physique de Cirey ? Depuis son retour de Hollande, Mme Du

Châtelet et Voltaire ont accompli une somme de travail considérable quant à la mise sur pied

d’un cabinet équipé des outils nécessaires aux expériences de physique et de chimie. Néanmoins,

tout porte à croire que ce n’est qu’avec le concours de l’abbé Nollet que le cabinet de Cirey sera

complété, comme le laisse entendre le débours de 9 à 10 000 francs sus-mentionné. Nollet était

déjà bien connu des châtelains avant 1737. En effet, plus d’un an précédant l’épisode des

thermomètres, Mme Du Châtelet confie à Francesco Algarotti: ‘Il faut que je vous dise encore

Théories électriques du XVIIIe siècle, p.95-96.


39
Voltaire à Moussinot, 14 [septembre 1737] (D1371).
40
Voltaire à Moussinot, 7 [octobre 1737] (D1374). Je n’ai pu trouver aucune information sur ce fabricant
nommé de Ville.
41
Voltaire à Thieriot, 6 décembre 1737 (D1396).
42
Mme Du Châtelet à Maupertuis, 11 décembre [1737] (D1400).
19

que l’abbé Nollet m’a renvoyé ma chambre obscure, plus obscure que jamais; il prétend que vous

l’aviez trouvée fort claire à Paris: il faut que le soleil de Cirey ne lui soit pas favorable; il ne l’a

point raccomodée’. 43 (Figure 2) Inventée avant tout à des fins artistiques, et approuvée par

l’Académie royale des sciences de Paris en 1733, cette chambre obscure portative démontre

clairement une fois de plus que Nollet sut rapidement s’attirer une clientèle nantie et avide de

nouveautés. 44

Figure 2.
Cette chambre obscure (camera obscura)
portative inventée par Nollet en 1733 est très
probablement celle que Mme Du Châtelet
avait en sa possession vers 1736. Son
fonctionnement est simple. Le petit miroir
situé au sommet de la pyramide réfléchit une
image — ordinairement un paysage — vers
l’intérieur calfeutré de la même structure
pyramidale. L’ouverture circulaire cousinée
permet au dessinateur de poser sa tête
cependant que les deux ‘manchettes’ servent à
y insérer les mains. Ainsi installé dans la
noirceur de la chambre obscure, l’artiste est
alors en mesure de reproduire l’image projetée
par le miroir.
©Musée Stewart RB 621.8 A1 1735

Or si Nollet semble être tout indiqué pour fournir l’essentiel des instruments du cabinet de

physique de Cirey, les châtelains s’interdisent de le traiter en simple subordonné. Ces derniers,

pourtant, cherchent un habile physicien en mesure d’utiliser adroitement le cabinet en pleine

expansion. C’est à son ‘cher père Mersenne’, Nicolas Claude Thieriot, que Voltaire fait part de

l’intérêt d’obtenir les services d’un tel homme:

43
Mme Du Châtelet à Algarotti, 20 [avril 1736] (D1065).
44
Nollet, ‘Chambre obscure de nouvelle construction, inventée par M. l’abbé Nolet’, dans Machines et
inventions approuvées par l’Académie royale des sciences depuis son établissement jusqu’au present; avec leur
description, sous la direction de Jean-Gaffin Gallon, 6 vols (Paris 1735), vi.125-126. Dans le même volume, on
trouve une autre invention de Nollet, ‘Machine pour tailler les verres de lunettes, inventée par M. l’abbé Nolet’, dans
20

J’ay l’insolence d’en chercher un [homme de mérite] pour mon usage. Je voudrois quelque petit garçon
philosofe qui fût adroit de la main, qui pût me faire mes expériences de phisique. Je le ferois seigneur d’un
cabinet de machines et de quatre ou cinq cent livres de pension, et il auroit le plaisir d’entendre Emilie
Neuton qui par parenthèse entend mieux l’optique de ce grand homme qu’aucun professeur et que Mr Coste
qui l’a traduit. 45

Un an plus tôt, en pleine composition de son Essai sur la nature et la propagation du feu,

Voltaire avait accepté l’offre de Moussinot d’établir à Cirey un chimiste qui pût servir les intérêts

immédiats des hôtes, s’il sût dire la messe, condition sine qua non à la venue de cet individu en

Champagne. Il serait logé et nourri, rémunéré de cent écus par année, et pourrait même apporter

ses propres instruments de chimie. Ce chimiste, qui reste anonyme dans la correspondance,

s’installa à Cirey en septembre 1737 dans un petit appartement avec jardin, et ce, après avoir

‘ordonné les laboratoires’. 46 C’est ce dernier qu’un certain Cousin viendra rejoindre à Cirey au

milieu de l’année 1738 en tant qu’auxiliaire responsable du cabinet de physique.

Le parachèvement du cabinet de physique demeure une priorité pour Voltaire, et ce

Cousin servira en temps utile d’intermédiaire entre Voltaire et l’abbé Nollet, comme le laisse

entendre le premier dans une lettre à l’académicien Pitot:

Mon cher philosophe, en vous remerciant de tout mon cœur de monsieur Cousin, que vous me procurez. Il
n’a qu’à travailler avec m. l’abbé Nolet, sitôt la présente reçue, et puisqu’il veut bien recevoir un petit
honoraire, il lui sera compté du jour qu’il voudra bien aller chez mr l’abbé Nolet. Il pourra d’ailleurs
m’acheter beaucoup d’instruments qui serviront à ses occupations, et à ses plaisirs quand il sera à Cirey. 47

La nièce et future amante de Voltaire, Marie Louise Denis, lors d’un court séjour à Cirey,

constate la progression des travaux, mentionnant au passage dans une lettre à Thieriot que

Machines et inventions approuvées par l’Académie royale des sciences, vi.127-128.


45
Voltaire à Thieriot, 10 avril [1738] (D1480). Voltaire lui tient un discours semblable deux semaines plus
tard, qualifiant cette fois ce ‘petit garçon philosofe’ de ‘Strabon’ — valet dans la comédie Démocrite de Jean
François Regnard — et de ‘petit diminutif de la race des Vocançons [Vaucanson]’. Voltaire à Thieriot, 23 avril
[1738] (D1483).
46
Voltaire à Moussinot, 13 [juillet 1737] (D1353); Voltaire à Moussinot, 15 [juillet 1737] (D1354); Voltaire
à Moussinot, 25 [juillet 1737] (D1356); Voltaire à Moussinot, 30 [juillet 1737] (D1358); Voltaire à Moussinot, 5
[août 1737] (D1361); Voltaire à Moussinot, [c.20 septembre 1737] (D1372).
47
Voltaire à Pitot, 18 mai [1738] (D1504). Selon Voltaire, Cousin ‘a une belle main, il dessine, il est
machiniste, il étudie les matématiques, il s’applique aux expériences, [et] il va aprendre à opérer à l’observatoire’.
Voltaire à Moussinot, 5 juin 1738 (D1513).
21

Voltaire ‘se construit un apartement assez beau, où il y aura une chambre noire pour des

opérations de phisiques’. S’il faut en croire les doléances de Voltaire, cependant, de légers

contretemps sont provoqués par ‘madame du Chastelet [qui] m’a pris tout [sic] mes ouvriers, et

ma gallerie n’est pas finie’. 48 Voltaire se dit très occupé, voire épuisé, par les travaux entourant la

confection du cabinet de physique, à un tel point d’ailleurs qu’il n’a pas encore trouvé le temps

de mettre à l’épreuve une pendule à secondes récemment acquise. 49 Et ce qui n’est pas pour aider,

le fameux Cousin, qui vient tout juste d’être engagé par les hôtes de Cirey, leur fera faux bond

dès l’automne suivant. 50

Dans l’ensemble, les informations précises restent plutôt maigres en regard des

instruments ornant le cabinet de physique de Cirey. 51 Nous disons bien ‘ornant’ puisqu’en effet,

tel que discuté précédemment, les instruments scientifiques de l’abbé Nollet possèdent un éclat

fonctionnel, une splendeur entièrement intégrée à leur nature empirique. Or Voltaire n’est pas

indifférent à cette finesse calculée. Le Mondain, par exemple, qui le force à l’exil en décembre

1736, est davantage qu’une impertinente description de l’Eden: c’est une apologie du luxe. Pour

Voltaire, le superflu est une chose très nécessaire:

J’aime le luxe, et même la mollesse,


Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,

48
Marie Louise Denis à Thieriot, 10 mai 1738 (D1498); Voltaire à Moussinot, 5 juin 1738 (D1513).
Voltaire donne un exemple d’expérience à réaliser avec la lumière dans une telle chambre obscure, Voltaire à Jean
Jacques Dortous de Mairan, 11 septembre [1738] (D1611). Les machines se trouvent toujours dans la grande galerie
six mois plus tard étant donné que la chambre obscure et l’autre chambre devant les contenir ne sont pas terminées.
Mme de Graffigny, Correspondance de Mme de Graffigny, sous la direction de J. A. Dainard et al. (Oxford 1985-),
i.197.
49
Voltaire à Moussinot, 5 juin 1738 (D1513); Voltaire à Thieriot, 23 juin [1738] (D1531); Voltaire à
Berger, [c.3 juillet 1738] (D1542).
50
Voltaire à Thieriot, 15 [novembre 1738] (D1657): ‘Envoyez nous ce valet de chambre fisicien de me
Dupin, l’autre nous a manqué’; Voltaire à Maupertuis, 27 [novembre 1738] (D1668): ‘Il y a quelque temps que la
phisique languit à Cirey. Si vous connaissiez quelque jeune indigent qui sût coller, brosser, tracasser de la main,
avoir soin d’une machine, la monter, la démonter, envoyez le nous’.
51
La plupart des informations épistolaires sont généralement vagues, et parfois curieuses: ‘J’ai reçeu le
télescope, et les pantoufles. Le télescope est très bien racomodé, et ces pantoufles sont fort bien faites. Mes pieds et
mes yeux vous sont fort obligez. Envoyez moy encor quand il vous plaira trois paires de ces belles pantoufles’.
Voltaire à Moussinot, 21 [juillet 1738] (D1563).
22

La propreté, le goût, les ornements,


Tout honnête homme a de tels sentiments.
Il est bien doux pour mon cœur très immonde,
De voir ici l’abondance à la ronde,
Mère des arts et des heureux travaux,
Nous apporter de sa source féconde,
Et des besoins et des plaisirs nouveaux. 52

Les appareils que Nollet est en mesure d’offrir entrent tout naturellement dans cette catégorie

‘des besoins et des plaisirs nouveaux’. Quoique la magnificence, selon la rhétorique de Nollet,

peut-être une qualité des instruments scientifiques, pourvu qu’elle soit toujours considérée

comme un ‘mérite subordonné à l’éxactitude’, l’abbé philosophe est convaincu que les

instruments présentés avec une certaine grâce intéresseront davantage cette clientèle à la

recherche du luxe nécessaire, poétiquement dépeint par Voltaire.53 Cette clientèle de choix,

Nollet la trouvera au sein de l’espace mondain.

LES SALONS ET LE DISCOURS EXPERIMENTAL

Un an à peine après la parution des Lettres philosophiques (1734), dans lesquelles se

trouve l’exposé défavorable à Descartes et plutôt flatteur à l’égard de Newton, Voltaire exprime

son désarroi face à la montée croissante de la raison au sein de l’espace mondain parisien. On

connaît bien le refrain:

Les vers ne sont plus à la mode à Paris. Tout le monde commence à faire le géomètre et le phisicien. On se
mêle de raisonner. Le sentiment, l’imagination et les grâces sont bannies. [...] Ce n’est pas que je sois fâché
que la philosofie soit cultivée, mais je ne voudrois pas qu’elle devint un tiran qui exclût tout le reste. Elle
n’est en France qu’une mode qui succède à d’autres et qui passera à son tour, mais aucun art, aucune
science ne doit être de mode. Il faut qu’ils se tiennent tous par la main, il faut qu’on les cultive en tout
temps. Je ne veux point payer de tribut à la mode, je veux passer d’une expérience de phisique à un opera ou
à une comédie, et que mon goust ne soit jamais émoussé par l’étude. 54

L’abbé Nollet n’est certes pas étranger à cette exaltation mondaine, lui qui débute dès 1735 ses

52
Voltaire, Le Mondain, sous la direction de H. T. Mason, dans Voltaire, OC, t.16, p.269-313 (p.295).
53
Nollet, Leçons de physique expérimentale, 6 vols (Paris, frères Guerin; Guerin et Delatour, 1743-1764),
i.lxxxj.
54
Voltaire à Cideville, [16 avril 1735] (D863).
23

cours de physique expérimentale sur la rue Mouton, près de la Grève, à Paris. Mme Du Châtelet

mentionne en 1736 que l’abbé Nollet ‘me mande qu’on ne voit à sa porte que des carosses de

duchesses, de pairs et de jolies femmes’. Elle ajoute, enchantée: ‘Voilà donc la bonne philosophie

qui va faire fortune à Paris. Dieu veuille que cela dure !’. 55

Que faut-il entendre par ‘bonne philosophie’ ? Nul doute, Nollet présente une physique

avant tout newtonienne, et par conséquent son objectif premier est de ‘parler aux yeux par des

opérations sensibles’. Nollet cherche par ailleurs à ne point transformer ses leçons en carnaval:

je n’ai jamais prétendu faire de mes Leçons un spectacle de pur amusement, où l’on vît répéter, sans dessein
& sans choix, un grand nombre d’expériences capables seulement d’occulter les yeux. Je crois être plus en
état que personne en France, de satisfaire les Curieux par l’assortiment des machines dont je suis muni:
mais je serois peu flatté qu’on ne vînt chez moi que pour y voir opérer; & je suppose toujours une curiosité
plus raisonnable dans mes Auditeurs. 56

Conscient que les marquises et les princes fréquentant ses causeries expérimentales ‘ne sont que

des enfans qui béguaient à peine le rudiment de la physique’ 57 , Nollet sait malgré tout qu’il

contribue au développement et à la diffusion d’une ‘saine physique’, une physique qui n’aspire

pas à créer de système, mais bien plutôt à frapper ‘au coin de l’expérience’ tout phénomène

naturel. 58

55
Mme Du Châtelet à Algarotti, 20 [avril 1736] (D1065). Elisabeth Badinter rapporte que quelques années
plus tard, selon le Mercure de France, Nollet fera une leçon de quatre heures à l’ambassadeur du grand seigneur turc.
Plusieurs personnes y seront conviées, dont Montesquieu, Maupertuis et Voltaire. Badinter, Les Passions
intellectuelles. Volume I: Désirs de gloire (1735-1751) (Paris 1999), p.216-217.
56
Nollet, Leçons de physique expérimentale, i.xxix.
57
Nollet à Jean Jallabert, 4 décembre 1740, dans Benguigui, Théories électriques du XVIIIe siècle, p.101-
102. Nollet, à la sortie du premier tome de ses Leçons de physique expérimentale, répétera sensiblement la même
chose à Jallabert: ‘si j’avois écrit pour une école publique, et que cette école eut été placée à Leyde, à Genève, etc.
j’aurois pris un autre ton, mais à Paris j’ay plus souvent affaire aux gens du monde et à des femmes, qu’à des
personnes qui aient envie de l’appliquer sérieusement. C’est ce que je vous supplie de répondre pour moy a ceux qui
me reprocheront d’être trop familier; si cet ouvrage n’apprend rien aux sçavans il peut être utile dans les familles ou
le goût de la physique visuelle s’etend de jour en jour; vous y trouverez cependant quelques idées que je crois
neuves, et c’est sur cela que je vous demande principalement votre avis’. Nollet à Jallabert, 1er janvier 1744, dans
Benguigui, Théories électriques du XVIIIe siècle, p.111-112.
58
Nollet explique: ‘Pénétré de respect, & même de reconnoissance, pour les grands hommes qui nous ont
fait part de leurs pensées, & qui nous ont enrichis de leurs découvertes, de quelque Nation qu’ils soient, & dans
quelque tems qu’ils ayent vêcu, j’admire leur génie jusque dans leurs erreurs, & je me fais un devoir de leur rendre
l’honneur qui leur est dû; mais je n’admets rien sur leur parole, s’il n’est frappé au coin de l’expérience: en matiére
de Physique, on ne doit point être esclave de l’autorité; on devroit l’être encore moins de ses propres préjugés,
24

Un compte rendu préparé pour les Mémoires de Trévoux félicite l’auteur du Programme

ou Idée Générale d’un cours de physique expérimentale d’avoir produit un ouvrage distinct

lequel, en conjonction avec les expériences de physique, se démarque des plus proches

compétiteurs. Selon ce critique, ‘les Physiciens n’ont guères parlé jusqu’à présent qu’à l’esprit,

au lieu que M. Nollet a trouvé l’heureux secret de faire parler la Physique aux yeux, & de la

Figure 3.
Le cabinet de physique de l’abbé Nollet, où se
retrouvait le beau monde de Paris — les
‘carosses de duchesses, de pairs et de jolies
femmes’ décrits par Mme Du Châtelet. On se
souviendra qu’au tout début de sa carrière,
Nollet dut fabriquer ‘deux ou trois instrumens
d’une même espece’ afin qu’il pût lui en rester
un pour créer ce riche cabinet. Cette gravure se
retrouve en frontispice du premier volume des
Leçons de physique expérimentale, un ouvrage
en six tomes composé expressément dans le but
de permettre la reproduction des expériences
chez soi. Pour ce faire, il faudra bien entendu se
procurer les instruments de l’abbé Nollet… Les
leçons de physique, les instruments et les
volumes de l’abbé entrepreneur forment un
concept digne des grandes agences de marketing
modernes.
©Musée Stewart RB 530 N72 1759-1765

familiariser avec les personnes les plus capables d’en connoître le prix’. 59 (Figure 3) Or ce sont

celles-ci, et notamment les duchesses et les jolies femmes, qui dérangent le plus certains

individus de la République des lettres:

Que n’aurois-je pas à vous dire de nos Femmes Sçavantes d’aujourd’hui! Ne ressemblent-elles pas
entiérement à celles du tems de Moliere? Lunique différence que j’y trouve, est qu’au lieu de parler de
Tourbillons, elles parlent de l’Attraction, qu’elles n’entendent pas davantage; combien en est-il, qui, pour
avoir fait un Cours d’Expériences Physiques chez M. l’Abbé Nollet, raisonnent continuellement sur la

reconnoître la vérité par tout où elle se montre, & ne point affecter d’être Newtonien à Paris, & Cartésien à Londres’.
Nollet, Leçons de physique expérimentale, i.xx-xxj. Torlais, Un physicien au siècle des Lumières, p.41-78.
59
Le compte rendu est anonyme, Mémoires pour l’histoire des sciences & des arts [Mémoires de Trévoux],
novembre 1738, p.2228-36 (p.2229).
25

Figure de la Terre, ou les Aneaux de Saturne, & se croyent au fait des Mystères les plus cachés de la Nature;
qui veulent en un mot, à quelque prix que ce soit être Géomètres! [...] Aujourd’hui la manie des Femmes en
France est de se croire faites pour le[s] Sciences abstraites; elles ont pris pour le Calcul, le gout qu’elles
avoient autrefois pour les Romans. Newton sur leurs Toilettes, a remplacé le grand Cyrus. Une Femme du
Bel air ne peut faire de bruit, sans avoir un Géométre à sa Cour, & le Géométre qui n’est pas répandu dans
le Monde, fait lui-même une triste figure parmi les Confreres. 60

L’espace mondain — en particulier les salons —, au sein desquels se déroule bon nombre des

leçons de l’abbé Nollet, est un univers de rencontre où se mêlent les honnêtes hommes, les

savants, les literati et également les femmes, qui sont du reste responsables du décorum et du

maintien des règles de politesse et de conversation. Contrairement cependant à ce qu’allègue la

citation précédente, les ‘Femmes Sçavantes’ ne sont point plus frivoles que tout autre prince ou

honnête homme habitué auxdits salons: tout ce beau monde, en général, ne sait que bégayer la

physique, comme le laisse entendre Nollet. Et pourtant, quoiqu’ils n’aient à toute fin utile rien en

commun avec les sociétés dites savantes, les salons et leurs dilettantes de passage encouragent

une intellection originale de la science. 61 Bien que diabolisés par Jean-Jacques Rousseau, qui

prétend qu’ils efféminent les hommes et sapent tout le sérieux de la philosophie, les salons se

sont commutés depuis le XVIIe siècle en lieux privilégiés de création et de validation

scientifiques. 62

60
Le Blanc à M. de Buffons [lettre XCII], dans Jean Bernard Le Blanc, Lettres d’un François, 3 vols (La
Haye, Jean Neaulme, 1795), iii.368-369. Le Blanc fait bien sûr référence à Bernard Le Bovier de Fontenelle et à son
ouvrage destiné aux jeunes femmes, Entretiens sur la pluralité des mondes (Paris 1686).
61
Maupertuis, par exemple, a rédigé (de façon anonyme) son Vénus physique (1745) en ciblant
intentionnellement la société de salon au lieu de s’adresser à l’Académie des sciences. Le style et la rhétorique de
l’ouvrage, qui laisse une large place à la séduction et aux plaisirs charnels — en comparaison aux interminables
descriptions d’organes disséqués se retrouvant dans les Mémoires de l’Académie des sciences —, sont adaptés à une
clientèle friande de ce genre de discours. En agissant ainsi, c’est-à-dire en accommodant d’abord son ouvrage à un
public de non spécialistes, Maupertuis hasarde une approche nouvelle de l’étude scientifique de la vie, une approche
littéraire et rhétorique que les conventions académiques n’eussent point autorisées. Selon Mary Terrall, Maupertuis,
en se tournant vers les salons, ‘was acknowledging the vitality of a cultural space where women participated in and
even arbitrated intellectual exchange’. Ces ‘Femmes Sçavantes’ et leur entourage immédiat détiennent à bien des
égards la balance du pouvoir intellectuel. Mary Terrall, ‘Salon, academy, and boudoir: generation and desire in
Maupertuis’s science of life’, Isis 87 (1996), p.217-229 (p.225). Voir aussi Terrall, The man who flattened the Earth:
Maupertuis and the sciences in the Enlightenment (Chicago, IL 2002), p.199-230. Terrall, ‘Gendered spaces,
gendered audiences: inside and outside the Paris Academy of Sciences’, Configurations 2 (1994), p.207-232.
62
La littérature ayant comme objets les salons mondains est assez importante. Citons seulement Carolyn C.
Lougee, ‘Le paradis des femmes’: women, salons, and social stratification in seventeenth-century France (Princeton,
NJ 1976); Dena Goodman, The republic of letters: a cultural history of the French Enlightenment (Ithaca, NY 1994),
26

Quant à Nollet, l’espace mondain et son ‘économie de la curiosité’ constituent des atouts

essentiels à sa pratique de la physique expérimentale. Celui-ci cherche, par l’entremise de ses

leçons, le témoignage des gens de qualité afin d’ériger sur la base de faits expérimentaux —

corroborés a priori par l’autorité mondaine — une conjecture, une opinion, une hypothèse, voire

un ‘systême’, qui rendrait compte de la cause physique des phénomènes de la nature (Nollet

s’attarde surtout à l’interprétation de l’électricité). L’espace mondain fréquenté par les honnêtes

hommes, les princes, les ambassadeurs et les jolies femmes sert notamment à la répétition, à la

réitération continuelle des expériences, et en conséquence à la stabilisation des phénomènes

observés. En répétant, de surcroît, ses expériences partout en France et à l’étranger (en Italie

surtout), soulignant habituellement la qualité et le nombre des spectateurs, Nollet érige à la fois

l’autorité des résultats expérimentaux et la sienne propre à en déterminer les causes. L’espace

mondain devient dès lors le lieu de la validation expérimentale, servant en temps donné à

l’échafaudage méticuleux et cautionné des théories. 63 Sans cet univers singulier de rencontre, qui

possède un système autonome de modalités et de gratifications, Nollet n’eût jamais atteint le

statut de philosophe que nous lui reconnaissons aujourd’hui. 64

p. 53-89 au sujet de la critique caustique de Rousseau et de son impact sur l’historiographie des salons au XXe siècle.
Mary Terrall, ‘Émilie Du Châtelet and the gendering of science’, History of Science 33 (1995), p.283-310.
63
Christian Licoppe, La Formation de la pratique scientifique: le discours de l’expérience en France et en
Angleterre (1630-1820) (Paris 1996), p.161-194. Parfois, le nombre de personnes devant lesquelles Nollet performe
ses démonstrations est si important qu’il peut justifier une mention, même si celles-ci ne sont pas toutes de qualité.
Par exemple, alors que Nollet se trouve à la cour du roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel III, il raconte: ‘je fais
actuellement au prince une récapitulation qui finira dans huit jours, de même qu’un cours publique de physique que
je fais actuellement à l’université, où, malgré le temps des vacances, et des vendanges, il se trouve tous les jours au
moins 200 personnes de tout âge, de tout sexe et de toutes conditions’. Nollet à Jallabert, 2 octobre 1739, dans
Benguigui, Théories électriques du XVIIIe siècle, p.87.
64
Bien qu’à une certaine époque Nollet fût essentiellement perçu comme un artisan de talent plutôt qu’un
philosophe, ses instruments scientifiques et ses cours de physique expérimentale modifieront graduellement, mais de
manière intégrale, son statut social et intellectuel dans les années 1730. Cette décennie sera couronnée en 1739 par sa
nomination à l’Académie royale des sciences de Paris. En regard de l’évolution sociale et académique de Nollet,
Anthony J. Turner, ‘Les sciences, les arts et le progrès. Jean-Antoine Nollet: de l’artiste au savant’, dans L’Art
d’enseigner la physique, p.29-46. Il est intéressant de noter que le titre d’abbé que porte Nollet, s’il lui donnait un
certain prestige social auprès de la noblesse française, ne faisait pas l’unanimité auprès de l’Eglise. En effet, l’ancien
évêque de Mirepoix ‘a toujours cru que le travail auquel M. l’abbé Nollet s’est principalement appliqué n’étoit pas
27

L’espace mondain est donc un milieu où l’audace intellectuelle devient une vertu. Le

discours expérimental que propose Nollet et alii s’apparente assurément au spectacle, mais n’a

rien en commun avec ce que Barbara Stafford définit comme des ‘melodramatic laboratory

games [...] characteristic of the darker side of the Enlightenment’. Pour cette historienne de l’art,

la physique expérimentale des showmen, experimental artists et philosophical illusionists à la

Nollet ne dénote rien de plus qu’une dextérité mécanique digne de l’artisanat prolétarien; leurs

body tricks ne sont que de vulgaires pantomimes parlées, des mises en scène expérimentales, des

spectacles de magie à haute teneur en effets spéciaux. Dans un tel contexte, les instruments

scientifiques servent d’accessoires propres à l’ensorcellement, cependant que ‘the demonstrator’s

mesmerizing absorption in his own somatic functions [is proven] difficult to distinguish from the

flimflam merchant’s mock pain and fake amputation’. 65 Stafford a bien raison de signaler que les

charlatans et les comédiens ambulants, prêts à tout pour divertir leur auditoire, sont légion à cette

époque — même Jean-Jacques Rousseau, durant sa folle jeunesse, laissa protecteur, précepteur et

grande ville afin de partir en vagabond sur les routes de France et d’Europe avec, comme unique

objet pour s’enrichir, une fontaine de Héron. 66 La différence entre ces histrions de tous acabits et

les philosophes réside toutefois dans le fait que ceux-ci s’adressent d’abord à un public mondain

de non spécialistes — et non à monsieur et madame tout le monde, comme l’envisageait

Rousseau. Dans le cas particulier de la physique expérimentale, les instruments et les

phénomènes spectaculaires qu’ils produisent servent de leurres raffinés, d’appâts destinés à une

clientèle maniérée, lesquels leurres permettent ensuite la création d’un theatrum favorable à la

d’espèce à être récompensé par des biens d’église’. Charles Philippe d’Albert, duc de Luynes, Mémoires du duc de
Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758), publié sous le patronage de M. le duc de Luynes par L. Dussieux et E.
Soulié, 17 vols (Paris 1860-1865), vi.3 [Versailles, lundi 6 juillet 1744].
65
Barbara Maria Stafford, Artful science: Enlightenment entertainment and the eclipse of visual education
(Cambridge, MA 1994), p.132-215 (p.173).
66
Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, livre troisième. Je remercie Normand Trudel pour m’avoir
28

validation du savoir. Les ‘spectacles’ qui y sont présentés ne sont pas de banals ‘melodramatic

laboratory games’, mais plutôt des événements contribuant à sanctionner le philosophe et sa

science. 67

Les ‘spectacles’ de la physique expérimentale ont une valeur épistémologique

incontournable pour Mme Du Châtelet, Voltaire, Nollet et les empiristes newtoniens. Stricto

sensu, l’expérience est source de toute connaissance: Nihil est in intellectu quod prius non fuerit

in sensu, conformément à la devise péripatéticienne. La philosophie naturelle, pour eux, nécessite

non plus seulement une plume et un encrier, mais bien un outillage approprié, parfois même

complexe et élaboré. C’est ce que Voltaire put observer à maintes reprises à Lunéville, Leyde et

Paris durant les leçons de physique expérimentale de Vayringe, ’s Gravesande et Nollet. Quoi de

plus éloquent d’ailleurs que cette anecdote racontée par Voltaire dépeignant Mme la duchesse de

Richelieu ‘newtonisant’ avec Vayringe et qui, aidée des expériences, réussit à humilier

complètement un prédicateur jésuite ‘qui ne savait que des mots’. Dans le cadre d’une physique

expérimentale, les mots sont devenus insuffisants, voire même trompeurs: il faut dorénavant des

preuves tangibles et incontestables à l’appui des assertions théoriques. N’est-ce pas précisément

la devise de la Société royale de Londres, Nullius in Verba ? 68

indiqué la source de cette anecdote.


67
Simon Schaffer, ‘Natural philosophy and public spectacle in the eighteenth century’, History of Science
21 (1983), p.1-43. Schaffer mentionne aussi que ‘The appeal of a practice of display took its place within the
entrepreneurial culture which developed during the eighteenth century’ (p.6), dont Nollet représente un bel exemple.
Plus tard, cette nécessité d’être pourvu d’instruments dispendieux pour faire avancer la science deviendra un
reproche de la part des chimistes anglais, notamment Priestley, vis-à-vis entre autres des expériences de Lavoissier.
Les anglais préféreront faire appel à des instruments dits davantage ‘démocratiques’. Jan Goliski, Science and public
culture: chemistry and enlightenment in Britain, 1760-1820 (Cambridge 1992), p.138.
68
Cette devise est tirée d’un poème d’Horace dont le vers complet se lit comme suit: Nullius addictus jurare
in verba magister, qui pourrait être traduit par ‘Rien ne m’oblige à suivre les enseignements de quelque maître que
ce soit’. Voltaire à Thieriot, [c.20 juin 1735] (D881) et Voltaire à Formont, 25 juin [1735] (D882) pour l’anecdote du
29

MME DU CHATELET ET LA TECHNOLOGIE IMMATERIELLE DE LA CONNAISSANCE

Alexis Claude Clairaut connaît également la signification intellectuelle et sociale de

l’espace mondain, comme il nous est possible d’en juger dans une lettre qu’il écrit à Mme Du

Châtelet après qu’elle ait publié ses Institutions de physique:

J’ai trouvé que votre Livre etoit rempli des choses les plus interessantes de la Physique et de la
Metaphysique, et qu’il y auroit beaucoup à gagner pour ceux qui entreprennent l’Etude de la Philosophie, à
se les rendre familiers, mais je crains que cela ne soit difficile aux commençans et surtout aux gens du
Monde, malheureusement ce sont eux qui vous jugeront le plus et qui s’en prendront à vous et non a eux
comme ils le devroient de ce que vous vous distingués. 69

Or, est-ce réellement la validation du ‘monde’ que la divine Emilie convoite ? Nollet, par le biais

de ses divertissements mondains calculés, a tiré pleinement profit de l’assentiment moral octroyé

par la société de salon. A l’inverse de l’académicien, cependant, Mme Du Châtelet ne cherche

point l’appui édifiant du milieu mondain auquel elle appartient de plein droit 70 ; elle aspire plutôt

à un rapprochement avec le ‘vrai’, l’authentique monde savant, celui de Maupertuis, de

Fontenelle et de Nollet, c’est-à-dire celui intimement lié à l’univers masculin de l’Académie

royale des sciences. La dynamique de son texte est donc fort différente puisque, en tant que

femme, le salon en soi ne peut lui procurer l’ascendant intellectuel nécessaire; elle ne cherche

jamais, par conséquent, à divertir son auditoire, préférant affirmer son autorité à titre de savant et

de pédagogue — incarnée dans l’ouvrage sous les traits du tuteur de son fils. Elle s’efforce de

transmettre plus ce ‘qu’il faut savoir’ de la physique, et ‘moins ce qu’on [en] a pensé’, car elle

observe que la ‘connaissance de la vérité & l’habitude de la rechercher’ est digne de ses soins,

‘surtout dans un siècle où le goût de la Physique entre dans tous les rangs, & commence à faire

jésuite prédicateur.
69
Clairaut à Mme Du Châtelet, 4 janvier 1741. Irène Passeron, ‘Muse ou élève? Sur les lettres de Clairaut à
Mme du Châtelet’, dans Cirey dans la vie intellectuelle, p.187-197, (p.191).
70
Mme Du Châtelet est inapte à recevoir, ou tenir salon, sa pingrerie étant presque légendaire. Avare de ses
sous, elle l’est tout autant de son temps, qu’elle consacre en priorité à l’étude. Pour elle et Voltaire, en somme, les
salons sont un gaspillage de temps. Elisabeth Badinter, Émilie, Émilie: l’ambition féminine au XVIIIe siècle (Paris
1983), p.132-133. Badinter, Les Passions intellectuelles, p.69. Au sujet de l’horaire stricte vis-à-vis études et loisirs à
Cirey, Leblanc à Jean Bouhier, [19 novembre 1736] (D1205).
30

une partie de la science du monde’. 71 Elle souhaite que son fils, et ses lecteurs, trouvent leur

agrément et leur plaisir dans l’étude même de la physique, et non dans quelque artifice littéraire

ou ludique souvent convoité par les habitués des salons. 72

La physique expérimentale serait-elle pour Mme Du Châtelet l’un de ces artifices faciles ?

Que nenni. Elle y porte un vif intérêt, comme en témoigne l’épisode suivant où Dufay fait part

d’une série d’expériences remettant en cause celles de Newton sur la réfrangibilité de la lumière.

Selon ‘l’enchanteur’ Dufay — l’expression est de Voltaire —, celui-ci aurait ôté ‘4 rayons de la

couronne de Neuton’ puisqu’il serait parvenu à recréer la couleur blanche en focalisant, à l’aide

d’une lentille, seulement trois (rouge, bleu et jaune) des sept couleurs primitives de Newton, tel

que révélées par l’experimentum crucis du prisme. Mme Du Châtelet s’en trouve elle-même bien

étonnée car elle connaît ‘presque par cœur l’optique de mr Neuton et ie v[ou]s auouë que ie ne

croiois pas qu’on peut réuoquer en doutte ses expériences sur la réfrangibilité’. Ces expériences,

Newton les a faites ‘auec le plus de soin’ et ‘les a répétées de cent manières diférentes’, mais elle

est persuadée que Dufay n’a point avancé sa proposition ‘sans auoir de fortes preuves p[ou]r

l’établir’. Il faut malgré tout ‘vne furieuse suite d’expériences p[ou]r Ebranler vne vérité que mr

Neuton paroît auoir tâtée de tous les sens’ — un commentaire des plus sages, corroboré

ultérieurement par Nollet: ‘je sens d’avance combien il est épineux d’essayer à corriger Mr.

Newton et j’aimerois bien autant qu’un autre voulust s’en charger’. Que reste-t-il comme

71
Mme Du Châtelet, Institutions de physique (Amsterdam 1742) [dans Christian Wolff gesammelte Werke,
Materialien und Dokumente, sous la direction de J. École, et al., vol. 28 (Hildesheim 1988)], p.5.
72
Francesco Algarotti, il celeberrimo newtoniano italiano, s’est rendu coupable selon Mme Du Châtelet
d’une pareille légèreté intellectuelle en publiant son Il newtonianismo per le dame (1737), débuté lors d’un séjour
prolongé à Cirey en 1735. ‘Son livre est frivole’, écrit-elle à Maupertuis, ‘c’est vn singe de Fontenelle qui a des
grâces. Le sixième dialogue est assés bien fait, le reste est diffus, et assés vide de choses. Du reste il poura réüssir
aux toilettes, et ne pas être méprisé des gens qui connoissent mieux. L’enuie de donner vn rival aux Elémens de
Neuton [de Voltaire] lui fera du bien’. Mme Du Châtelet à Maupertuis, 1er septembre 1738 (D1606). Au sujet de la
vulgarisation mondaine d’Algarotti, Philippe Hamou, ‘Algarotti vulgarisateur’, dans Cirey dans la vie intellectuelle,
p.73-89; Massimo Mazzotti, ‘Newton for ladies: gentility, gender and radical culture’, British Journal for the History
of Science 37 (2004), p.119-146. Quant aux vues de Mme Du Châtelet au sujet de la vulgarisation, Erica Harth,
31

alternative à Mme Du Châtelet ? ‘Cependant come ie n’ay point vu les expériences de du Feÿ ie

suspens mon jugement’. Même après avoir reçu une lettre du même Dufay, ‘qui lui fait autant

d’honneur que l’adresse de sa main et la sagacité de son esprit’, Mme Du Châtelet croit que

l’académicien devra finalement abandonner ses idées nouvelles sur les couleurs, et se réjouit de

rapporter que celui-ci ‘ne se fera pas tirer l’oreille si les expériences lui manquent’. 73

Les expériences tiennent lieu, dans cet exemple, de la connaissance propre d’un

phénomène, surtout lorsqu’elles sont l’œuvre d’un éminent savant. Il faut donc davantage qu’une

expérience contradictoire pour faire tomber un phénomène physique aussi rigoureusement

examiné que celui établi par les prismes de Newton. 74 Mme Du Châtelet, comme nous sommes à

même de le constater, fait appel ici à la quasi-souveraineté de la méthode expérimentale; sans

preuves à l’appui, elle ne peut faire autrement que ‘suspendre son jugement’. Se met-elle, en

définitive, ‘sous le bouclier de Neuton’? 75 Les expériences sont, et seront toujours pour elle, une

source de connaissances fondamentales, à l’opposé, par exemple, de son illustre contemporain

Jean Le Rond d’Alembert, qui ignorait tout de la méthode expérimentale (on dit qu’il n’aurait

même jamais tenu un prisme en main) et dépréciait ouvertement les ‘physiciens à machines’ au

Cartesian women: versions and subversions of rational discourse in the Old Regime (Ithaca, NY 1992), p.199-205.
73
Mme Du Châtelet à Maupertuis, 19 novembre 1738 (D1661); Voltaire à Maupertuis, 27 [novembre 1738]
(D1668); Mme Du Châtelet à Maupertuis, [c.1er décembre 1738] (D1671); Voltaire à [?], 10 décembre 1738
(D1683); Voltaire à Thieriot, [10 décembre 1738] (D1684), où il écrit ‘Je dois souhaiter qu’il ait tort, mais je suis
bien loin de le condamner’; Mme Du Châtelet à Thieriot, 22 décembre [1738] (D1703); Mme Du Châtelet à
Maupertuis, 28 décembre 1738 (D1716). Nollet à Jallabert, 2 octobre 1739, dans Benguigui, Théories électriques du
XVIIIe siècle, p.88. Mme Du Châtelet connaît bien l’optique de Newton puisqu’on sait qu’elle avait débuté un essai
sur celle-ci, dont il nous reste le chapitre 4, ‘De la formation des couleurs’. L’essai est reproduit dans Ira O. Wade,
Studies on Voltaire, with some unpublished papers of Mme du Châtelet (Princeton, NJ 1947), p.188-210.
74
Newton eut plusieurs adversaires, Français entre autres, après la publication de ses expériences d’optique.
Certains continuèrent même de douter dans les années 1730. Simon Schaffer, ‘Glass works: Newton’s prisms and the
uses of experiment,’ dans The uses of experiment: studies in the natural sciences, sous la direction de David
Gooding, Trevor Pinch et Simon Schaffer (Cambridge 1989), p.67-104; Alan E. Shapiro, ‘The gradual acceptance of
Newton’s theory of light and color, 1672-1727’, Perspectives in Science 4 (1996), p.59-140.
75
L’expression est de Voltaire, Voltaire à Jean Jacques Lefranc, marquis de Pompignan, 30 octobre 1738
(D1643).
32

profit des mathématiques abstraites. 76 Dans ses Institutions de physique, elle avertit d’emblée son

fils: ‘Souvenez-vous, mon fils, dans toutes vos Etudes, que l’Expérience est le bâton que la

Nature a donné à nous autres aveugles, pour nous conduire dans nos recherches; nous ne laissons

pas avec son secours de faire bien du chemin, mais nous ne pouvons manquer de tomber si nous

cessons de nous en servir’. Elle ajoute, cependant, que bien que ce soit à ‘l’Expérience à nous

faire connaitre les qualités Physiques’, c’est ‘à notre raison à en faire usage & à en tirer de

nouvelles connaissances & de nouvelles lumières’. 77

Rien, dans ce qu’elle souligne, qui ne fasse partie du catéchisme du parfait catéchumène

newtonien 78 . Là où, toutefois, elle diverge sensiblement d’opinion avec Voltaire et les tenants

‘purs et durs’ de l’empirisme anglais, c’est lorsque ces derniers considèrent comme un usage

abusif de la raison l’élaboration d’hypothèses pour déterminer les causes premières des

phénomènes physiques. Et pourtant, Mme Du Châtelet n’est pas la seule en France à s’engager

dans une voie moyenne entre faits expérimentaux et élaboration de systèmes. 79 Selon Dortous de

Mairan, l’Académie des sciences elle-même n’est pas étrangère au phénomène:

76
Thomas L. Hankins, Jean d’Alembert: science and the Enlightenment (Oxford 1970), p.3-4, 95-96, 201.
C’est probablement par le biais des Institutions de physique que d’Alembert prit connaissance des importants
résultats expérimentaux de ’s Gravesande au sujet de l’épineux problème du vis viva.
77
Mme Du Châtelet, Institutions de physique, p.10-11.
78
Il est intéressant de noter que même ses échanges épistolaires, qui agissent comme autant de ‘matrices de
réflexion’, reflètent une certaine méthode empirique: ‘L’écriture dévoile une réflexion qui s’ébauche à la fois en
dialoguant avec le destinataire mais aussi en dialoguant avec elle-même: formulation d’hypothèses, démonstrations
au conditionnel, déductions de conclusions, mise par écrit d’intuitions. Ainsi le destinataire se trouve-t-il dans la
même situation que celui qui assisterait à une expérience dans un cabinet de physique’. Roland Bonnel, ‘La
Correspondance scientifique de la marquise Du Châtelet: la “lettre-laboratoire”’, dans Femmes en toutes lettres: les
épistolières du XVIIIe siècle, sous la direction de Marie-France Silver et Marie-Laure Swiderski (Oxford 2000;
SVEC 2000:04), p.79-95 (p.81). La ‘lettre-laboratoire’ de Mme Du Châtelet ressemble étrangement à ce que Steven
Shapin a baptisé ‘technologie littéraire’ en regard des écrits de Robert Boyle. Shapin, ‘Pump and circumstance:
Robert Boyle’s literary technology’, Social Studies of Science 14 (1984), p.481-520.
79
Pour d’autres, comme Jean-Jacques Rousseau, aucune des deux voies n’est heureuse: ‘Je n’ai pas non plus
trouvé à propos, & à-peu-près par la même raison, de perdre beaucoup de tems à l’étude des sciences ni à celles des
Auteurs anciens. La Physique systématique est depuis longtems reléguée dans le pays des Romans, la Physique
expérimentale ne me paroît plus que l’art d’arranger agréablement de jolis brimborions[*]’, l’astérisque renvoyant à
la note suivante: ‘voiez le cabinet de M. L’Abbé Nolet’. Rousseau à Denis Diderot, [fin 1747?]. Rousseau,
Correspondance complète de Rousseau, sous la direction de R. A. Leigh, 52 vols (Genève, Madison, Banbury,
Oxford 1965-1989), ii.105-107.
33

[on y trouve] non le cartésianisme, mais l’esprit de Descartes, l’amour des expériences et toute l’ardeur que
ce philosophe fit paraître pour s’en procurer le secours [...] en un mot, l’esprit de doute et de discussion qui
caractérise son immortelle méthode [... on y voit] Descartes préféré par les uns, Newton par les autres, et
plus souvent Descartes associé à Newton, à Leibniz, à Aristote même, et à tous les grands génies dont les
méditations et les veilles ont enrichi l’esprit humain de quelques nouvelles connaissances. 80

Voltaire n’est également pas à l’abri des hypothèses, contrairement à ce qu’il laisse entendre. Si,

par exemple, il consacra autant d’effort à peser le feu, c’est qu’il présupposait que le feu était un

élément possédant les caractéristiques de poids, d’extension et d’impénétrabilité. En d’autres

mots, pour que l’on puisse tester le feu de manière scientifique, celui-ci doit être un élément, une

substance matérielle pourvue de toutes les caractéristiques de la matière. Les difficultés de

Voltaire à réconcilier ses propres résultats expérimentaux avec ceux de nombreux autres

chimistes, jumelées à l’échéance stricte du concours formulé par l’Académie des sciences, l’ont

forcé en conséquence à interpréter la totalité des expériences en faveur de la pesanteur du feu, et

ce, même si les résultats expérimentaux demeurent antinomiques. 81 Voltaire, inconsciemment

peut-être, fait usage d’une méthode scientifique qu’il renie de toutes ses forces, une méthode que

Mme Du Châtelet cherche à définir, à en expliquer la signification épistémologique et à en

attribuer les règles.

Dans sa Dissertation sur le feu, Mme Du Châtelet montre que la lumière et la chaleur ne

peuvent servir de caractéristiques universelles pour décrire la nature fondamentale du feu parce

que ces deux effets procèdent de nos sens. A l’instar des pyrrhonistes du Grand Siècle, elle

évoque la subjectivité des sens, laquelle peut nous tromper sur la nature exacte des phénomènes

naturels. Imaginons qu’autour de Sirius, nous explique-t-elle, gravite un globe sur lequel les êtres

ne sont dotés ni du sens de la vue ni de celui du toucher: l’élément feu en soi n’en serait pas pour

autant anéanti sur ce globe, mais il ne serait certes ni chaud, ni lumineux, pour ceux qui y

80
J. J. Dortous de Mairan, ‘Eloge de Pourfour du Petit’, Histoire de l’Académie royale des sciences pour
l’année 1741 (1744), p.174; cité par Robert Locqueneux, ‘La physique expérimentale vers 1740: expériences,
systèmes et hypothèses’, dans Cirey dans la vie intellectuelle, p.90-111 (p.98-99).
34

habitent. Que faut-il en conclure ? ‘[I]l paroît donc qu’il faut chercher dans le Feu quelque effet

plus universel, & dont l’existence ne dépende point de nos sens’. 82 Cet effet universel du feu,

selon elle, est d’augmenter le volume de tous les corps avant de les dissoudre, ou de les raréfier.

Cette raréfaction, qu’elle tente de montrer par une série d’exemples et contre exemples, n’est pas

causée par la chaleur et/ou la lumière du feu; il s’agit de la nature même du feu. ‘Il est vrai, écrit-

elle, que la chaleur & la lumiére du Feu ont dû être connues bien long-tems avant qu’on se doutât

de sa raréfaction: mais presque toutes les idées des hommes n’ont-elles pas besoin d’être

réformées par leur raison ?’ 83 Par exemple, nos sens semblent confirmer que les rayons de la

Lune, qui sont aussi du feu (parce que la Lune réfléchit les rayons du Soleil), ne raréfient point

les corps auxquels ils sont exposés. Or n’est-ce pas uniquement causé par l’étroitesse des bornes

de ces mêmes sens ? ‘[A]insi quoique les rayons de la Lune, quelque rassemblés qu’ils soient, ne

fassent aucun effet sur le Thermometre, nous ne pouvons pas en conclure qu’ils sont entierement

privés du pouvoir de raréfier, nous sommes certains seulement qu’ils sont incapables d’exciter en

nous la sensation que nous avons appellé chaleur, mais peut-être inventera-t-on

quelqu’instrument assez fin pour nous découvrir aussi dans les rayons de la Lune ce pouvoir

raréfactif qui paroît inséparable du Feu’. 84

La raison permet de mettre en doute nos sens et, dans cet exemple particulier, de ne pas

simplement suspendre notre jugement vis-à-vis les rayons de la Lune, mais plutôt de conjecturer

sur la nature réelle de ces mêmes rayons lunaires. Les instruments et les expériences, qu’il est

possible de réaliser avec ceux-ci, ne sont pas l’unique réponse au questionnement philosophique.

81
Robert L. Walters, ‘Chemistry at Cirey’, SVEC 58 (1967), p.1807-1827 (p.1814-15).
82
Mme Du Châtelet, Dissertation sur la nature et la propagation du feu (Paris, chez Prault, fils, 1744), p.7.
Cette édition fut réécrite en fonction de la métaphysique de Leibniz, à laquelle Mme Du Châtelet n’adhérait pas
encore lors de la première rédaction en août 1738.
83
Mme Du Châtelet, Dissertation sur la nature et la propagation du feu, p.10.
84
Mme Du Châtelet, Dissertation sur la nature et la propagation du feu, p.13-14.
35

‘Quand il s’agit des premiers principes, nous dit Mme Du Châtelet, il n’y a guéres que des

conjectures & des vrai-semblances qui nous soient permises. Le Feu paroît être un des ressorts du

Créateur, mais ce ressort est si fin qu’il nous échappe’. 85 Suspendre son jugement parce que l’on

ne possède pas d’instruments assez précis pour réaliser des expériences n’est pas une solution au

problème de la connaissance: ‘Un des torts de quelques Philosophes de ce tems, c’est de vouloir

bannir les Hypothèses de la Physique; elles y sont aussi nécessaires que les Echafauts dans une

maison que l’on bâtit’. Celles-ci, convient toutefois Mme Du Châtelet, peuvent devenir ‘le poison

de la Philosophie’ ‘quand on veut les faire passer pour la vérité’, car ‘une Hypothèse ingénieuse

& hardie, qui a d’abord quelque vraisemblance, intéresse l’orgueil humain à la croire, l’esprit

s’applaudit d’avoir trouvé ces principes subtils, & se sert ensuite de toute sa sagacité pour les

défendre’. 86

A l’instar des appareils de la physique expérimentale, il faut savoir manipuler avec soin et

rigueur les hypothèses pour qu’elles deviennent les ‘instruments’ de la raison. Une hypothèse,

comme le précise Mme Du Châtelet, ne doit pas être en contradiction avec le principe de la raison

suffisante, ce principe universel chez l’Homme sans lequel nous ne pourrions pas ‘comprendre

pourquoi cette chose est ainsi plutôt que tout autrement’; qui permet, en d’autres mots, de

distinguer entre la fiction et la réalité. En second lieu, une hypothèse ne peut être posée sans

connaître tous les faits qui accompagnent le phénomène qu’on veut expliquer, car une expérience

isolée n’est pas suffisante pour formuler une hypothèse, cependant qu’une seule expérience a —

en théorie — le pouvoir de la démolir. Une hypothèse énoncée selon ces règles ne pourra

pourtant jamais se réclamer de la vérité: elle ne possède qu’un certain degré de probabilité,

étroitement lié d’ailleurs aux expériences. Hypothèses et expériences, autrement dit, sont

85
Mme Du Châtelet, Dissertation sur la nature et la propagation du feu, p.17.
86
Mme Du Châtelet, Institutions de physique, p.9-10.
36

conceptuellement réunies en une seule et même épistémologie de la connaissance:

Les hypothèses doivent donc trouver une place dans les sciences, puisqu’elles sont propres à nous faire
découvrir la verité, & à nous donner de nouvelles vues; car une hypothèse étant une fois posée, on fait
souvent pour la vérifier des expériences, dont on ne se seroit jamais avisé sans cela. Si l’on trouve que ces
expériences la confirment, & que non seulement elle rende raison du Phénomène qu’on s’étoit proposé
d’expliquer par son moyen, mais encore que toutes les conséquences qu’on en tire s’accordent avec les
observations, la probabilité croît à un tel point, que nous ne pouvons lui refuser notre assentiment, & qu’elle
équivaut presque à une démonstration. 87

Mme Du Châtelet, en redonnant du lustre aux vérités ex hypothesi, et surtout en les encadrant

rigoureusement, participe d’une troisième voie par l’intégration de l’apriorisme cartésien à

l’empirisme des savants anglais. Cette troisième voie découle directement de l’affinité que Mme

Du Châtelet développe vis-à-vis de la métaphysique de Leibniz et Wolff, qu’elle aborde dès

1736-1737 et embrasse plus ou moins complètement deux ans plus tard lors du séjour à Cirey de

Samuel König. De nombreux historiens ont commenté avec sagacité l’origine, l’évolution et

l’importance fondamentale de cette rencontre avec les deux grands philosophes allemands. 88 Pour

notre propos, il est suffisant de mentionner la fonction des mathématiques dans l’enseignement

wolffien (par l’entremise duquel Mme Du Châtelet entra en contact avec la métaphysique de

Leibniz).

Dès le début de l’année 1739, en pleine rédaction de ses Institutions de physique, Mme

Du Châtelet remet en question ses connaissances fondamentales de la nature. Il faut, selon elle,

faire marche arrière et retourner à la source, c’est-à-dire à la géométrie: ‘Je vais prendre auprès de

moi un élève de mr Wolf, pour me conduire dans le labyrinthe immense où se perd la nature; je

vais quitter pour quelque temps la physique pour la géométrie. Je me suis aperçue que j’avais été

87
Mme Du Châtelet, Institutions de physique, p.23-24, 78-93 (p.82).
88
Carolyn Iltis, ‘Madame du Châtelet’s metaphysics and mechanics’, Studies in History and Philosophy of
Science 8 (1977), p.29-48; Linda Gardiner Janik, ‘Searching for the metaphysics of science: the structure and
composition of madame Du Châtelet’s Institutions de physique, 1737-1740’, SVEC 201 (1982), p.85-113; William
H. Barber, ‘Mme du Châtelet and Leibnizianism: the genesis of the Institutions de physique’, dans The age of the
Enlightenment: studies presented to Theodore Besterman, sous la direction de W. H. Barber, et al. (Edimbourg
1967), p.200-222 (voir aussi ce numéro spécial de SVEC); Robert Locqueneux, ‘Les Institutions de physique de
Madame Du Châtelet, ou un traité de paix entre Descartes, Leibniz et Newton’, Revue du Nord 77 (1995), p.859-892.
37

un peu trop vite; il faut revenir sur mes pas; la géométrie est la clef de toutes les portes & je vais

travailler à l’acquérir’. 89 Les conséquences de cette décision sont des plus probantes puisque,

comme le rapporte Clairaut, les chapitres consacrés à physique dans les Institutions de physique

sont trop complexes pour les gens du monde. C’est un ‘beau deffaut à la verité’ s’il faut en croire

le célèbre géomètre: ‘Quant à la partie Physique de votre ouvrage elle m’a fait beaucoup de

plaisir aussi, non pas comme la première [la métaphysique de Leibniz] en m’ouvrant un champ

nouveau, mais en me mettant sous les yeux dans un bel ordre et d’une façon agreable les verités

les plus satisfaisantes de la Physique’. 90

Cet ordre et cette façon agréable d’exposer les vérités découvertes par la philosophie

naturelle sont notés par plusieurs autres commentateurs contemporains. 91 L’ordre résulte non pas

d’une physique-mathématique per se, mais bien d’une caractéristique intrinsèque à la

métaphysique de Leibniz, comme le précise François Duchesneau: ‘A l’horizon se profilent

certes des représentations de type métaphysique; mais, à l’intérieur du discours de la science, le

système de raisons suffisantes se limite, semble-t-il, aux principes requis pour une mise en ordre

combinatoire des lois empiriques: cet ordre serait garanti par son pouvoir d’organiser

l’explication progressive des faits d’expérience’. 92 La mise en ordre des connaissances, tant

appréciée des lecteurs des Institutions de physique, n’est pas le propre de la géométrie ni des

mathématiques en général: c’est la métaphysique des raisons suffisantes qui en est garante. De

surcroît, cette mise en ordre vaut autant pour les lois empiriques que pour les énoncés

mathématiques. A quoi servent alors les mathématiques ?

89
Mme Du Châtelet à Frédéric, 27 février [1739] (D1912).
90
Clairaut à Mme Du Châtelet, 4 janvier 1741. Irène Passeron, ‘Muse ou élève?’, p.191.
91
Badinter, Les passions intellectuelles, p.171-176.
92
François Duchesneau, La Dynamique de Leibniz (Paris 1994), p.262; cité par Marc Parmentier, ‘Leibniz
savant et philosophe’, dans Les Philosophes et la science, sous la direction de Pierre Wagner (Paris 2002), p.173-
174.
38

Les connaissances, selon Wolff, peuvent être acquises de trois façons, soit par

l’expérience, la raison ou la combinaison des deux. Prises séparément, l’expérience et la raison

ne mèneront jamais à la connaissance intégrale de la nature; seule la combinaison du savoir

empirique et du savoir rationnel forme la véritable philosophie naturelle. Les mathématiques,

dans ce contexte, jouent strictement le rôle d’un ‘instrument de connaissance’ ou, si l’on veut,

d’une ‘technologie immatérielle’ destinée à l’acquisition de connaissances rationnelles. 93

Pareillement à l’apprentissage du maniement des instruments scientifiques, les mathématiques (et

par extension, la métaphysique) appellent un savoir-faire, une domestication qui demande

habituellement l’expertise d’un maître — d’où le séjour de Voltaire à Leyde d’un côté, et ceux de

Maupertuis, König, et alii à Cirey de l’autre. Il existe de ce fait une pratique de la théorie en

parallèle à celle de l’expérience, puisque toutes deux ont recours à un savoir tacite (tacit

knowledge) ne pouvant être acquis qu’avec moult efforts et, plus souvent qu’autrement, qu’en la

compagnie d’une personne en pleine possession du sujet à l’étude, qu’il soit expérimental ou

théorique. 94 Ainsi, cependant que les instruments de démonstration de l’abbé Nollet incarnent la

pratique expérimentale de Voltaire, la géométrie exprime la pratique théorique de Mme Du

Châtelet.

Or, il n’est donc pas étonnant que Mme Du Châtelet se soit attaquée ultérieurement à la

traduction française du magnum opus de Newton, les Philosophiæ naturalis principia

mathematica (1687). Cet ouvrage est la pierre d’assise de la mathématisation de la philosophie

naturelle; c’est une technologie immatérielle qui permet à Mme Du Châtelet d’acquérir des

93
Tore Frängsmyr, ‘The mathematical philosophy’, dans The quantifying spirit in the 18th century, sous la
direction de Tore Frängsmyr, John L. Heilbron et Robin Rider (Berkeley, CA 1990), p.27-44.
94
Depuis quelques années, une littérature fort intéressante s’est développée autour de la pratique de la
théorie au sein des sciences modernes. Pour une idée générale de ce domaine d’étude, Jan Golinski ‘The theory of
practice and the practice of theory: sociological approaches in the history of science’, Isis 81 (1990), p.492-505. Pour
deux études de cas fort pertinentes, Andrew Warwick, Masters of theory: a pedagogical history of mathematical
physics at Cambridge (Chicago, IL 2003); David Kaiser, Drawing theories apart: the dispersion of Feynman
39

connaissances rationnelles, au même titre que les instruments scientifiques qui produisent les

données empiriques des expériences. Réaliser une telle traduction, toutefois, ne lui permet pas

seulement de rejoindre le camp des savants dont les compétences en mathématiques ne font plus

de doute (les Principia ayant pour conséquence première d’ériger une frontière entre ceux en

mesure d’exprimer la nature dans le langage mathématique et les autres), mais bien d’agir de

manière analogue à l’abbé Nollet, en mettant à la disposition du public éduqué français (et

continental) cet instrument essentiel de la pensée. 95 Maîtriser les Principia de Newton, c’est

maîtriser une technologie de première importance, car sans cet instrument de la raison, la

philosophie de Wolff et de Leibniz, axée sur la nécessité d’unir pratiques expérimentale et

théorique, demeure inaccessible.

Cette technologie immatérielle permet à son utilisateur de se détacher de la nature

matérielle des choses et, à l’instar d’une carte géographique, d’examiner et d’interpréter les

contours de l’expérience humaine. A cet égard, les hypothèses, les mathématiques et la

métaphysique de Mme Du Châtelet produisent semblables cartes de la connaissance, qui rappelle

la métaphore de la mappemonde imaginée par Diderot et d’Alembert pour décrire l’Encyclopédie;

une mappemonde qui, certes, ordonne la réalité, mais sert d’abord de guide heuristique à la

recherche de nouvelles connaissances. Selon l’interprétation de la mappemonde encyclopédique

de David Bates, ‘The map is not merely a transmitter (more or less accurate) of previously

existing facts; it is a process of constructing a new knowledge that did not actually exist prior to

the representational act. In other words the map qua rhetorical construct provides a vehicle for

diagrams in postwar physics (Chicago, IL à paraître).


95
Au sujet des conséquences accidentelles des Principia de Newton, tant au niveau social qu’au niveau
épistémologique et ontologique, voir Yves Gingras, ‘What did mathematics do to physics’, History of Science 39
(2001), p.383-416. Quant à la traduction des Principia, Judith P. Zinsser, ‘Translating Newton’s Principia: the
marquise du Châtelet’s revisions and additions for a French audience’, Notes and Records of the Royal Society of
London 55 (2001), p.227-245.
40

the representation of a hidden dimension of experience unavailable without the “fiction” of the

map itself’. 96 La technologie immatérielle de Mme Du Châtelet, en définitive, n’est pas si

éloignée de la symbolique cartographique de l’Encyclopédie: les deux proposent ni plus ni moins

qu’une représentation abstraite de la nature dont la faculté première est d’engendrer une catégorie

de connaissances tout simplement inaccessibles aux seuls faits d’expérience. S’il est possible

d’associer Voltaire au catalogue de faits et de machines de l’Encyclopédie, on peut avancer que la

philosophie naturelle de Mme Du Châtelet poursuit le même but ‘théorique’ que celui conféré à

la publication emblématique du siècle des Lumières.

CONCLUSION: FAITS EXPERIMENTAUX, ANECDOTES HISTORIQUES ET PHILOSOPHIE NATURELLE

‘Voltaire m’a envoyé de Berlin son histoire du Siècle de Louis XIV’ écrit Lord

Chesterfield à son fils le 13 avril 1752:

C’est l’histoire de l’esprit humain, écrite par un homme de génie pour l’usage des gens d’esprit […] Il me
dit tout ce que je souhaite de savoir, et rien de plus; ses réflexions sont courtes, justes, et en produisent
d’autres dans ses lecteurs. Exempt de préjugés religieux, philosophiques, politiques et nationaux, plus
qu’aucun historien que j’aie jamais lu, il rapporte tous les faits avec autant de vérité et d’impartialité que les
bienséances, qu’on doit toujours observer, le lui permettent. 97

Les faits, voilà ce que Voltaire propulse à l’avant-scène de toute connaissance. C’est

essentiellement à l’aide de ceux-ci qu’il compose écrits historiques et philosophiques.

Dès 1735, en pleine rédaction du Siècle de Louis XIV, Voltaire explicite les liens étroits

existant entre les sciences historique et physique:

Croyez monseigneur le duc que mon respect pour la phisique et pour l’astronomie, ne m’ôte rien de mon
goust pour l’histoire. Je trouve que vous faites à merveille de l’aimer. Il me semble que c’est une science
nécessaire pour les seigneurs de votre sorte, et qu’elle est bien plus de ressource dans la société, plus

96
David Bates, ‘Cartographic aberrations: epistemology and order in the encyclopedic map’, dans Using the
Encyclopédie: ways of knowing, ways of reading, sous la direction de Daniel Brewer et Julie Candler Hayes (Oxford
2002; SVEC 2002:05), p.1-20 (p.19). Julie Hayes utilise aussi la métaphore cartographique pour décrire l’œuvre
philosophique de Mme Du Châtelet. Hayes, Reading the French Enlightenment: system and subversion (Cambridge
1999), p.87.
97
Voltaire, Siècle de Louis XIV, dans Œuvre complètes de Voltaire, sous la direction de Louis Moland, 52
vols (Paris 1877-1885), xiv.iii-iv (c’est moi qui souligne).
41

amusante et bien moins fatigante que toutes les sciences abstractes [sic]. Il y a dans l’histoire comme dans la
phisique certains faits généraux très certains, et pour les petits détails, les motifs secrets, etc., ils sont aussi
difficiles à deviner que les ressorts cachez de la nature. Ainsi il y a partout également d’incertitude et de
clarté. D’ailleurs ceux qui comme vous aiment les anecdotes en histoire, sont assez comme ceux qui aiment
les expériences particulières en phisique. 98

Pour Voltaire, les anecdotes historiques ‘sont un champ resserré où l’on glane après la vaste

moisson de l’histoire; ce sont de petits détails longtemps cachés, et de là vient le nom

d’anecdotes; ils intéressent le public quand ils concernent des personnages illustres’. 99 Le

parallèle avec la physique expérimentale est on ne peut plus direct: les faits d’expérience doivent

pareillement être glanés à partir de la vaste moisson des phénomènes naturels, cependant que ces

mêmes faits d’expérience intéresseront davantage le public s’ils touchent des phénomènes connus

et divertissants — à l’instar de ceux présentés par l’abbé Nollet et autres lecturer demonstrators

de son époque. 100

Pas étonnant alors que Voltaire échappe quelques remarques mordantes à l’endroit de sa

divine Emilie, comme celle communiquée par exemple au duc de Richelieu, qui vient clore la

citation précédente: ‘Voylà tout ce que j’ay de mieux à vous dire en faveur de l’histoire que vous

aimez, et que made du Chatelet, méprise un peu trop. Elle traitte Tacite comme une bégueule qui

dit des nouvelles de son quartier. Ne viendrez vous pas un peu disputer contre elle quelques jours

à Cirey ?’ Ces ‘nouvelles de quartier’, que semble honnir Mme Du Châtelet, composées de

petites anecdotes historiques éparses, rappellent que Mme Du Châtelet tient un discours distinct

98
Voltaire à Louis François Armand Du Plessis, duc de Richelieu, 30 [juin 1735] (D886).
99
Voltaire, Siècle de Louis XIV, p.421.
100
Condorcet établit même un rapport entre la physique et les œuvres poétiques de Voltaire: ‘Il est utile de
répandre dans les esprits des idées justes sur des objets qui semblent n’appartenir qu’aux sciences, lorsqu’il s’agit ou
de faits généraux importants dans l’ordre du monde, ou de faits communs qui se présentent à tous les yeux.
L’ignorance absolue est toujours accompagnée d’erreurs, et les erreurs en physique servent souvent d’appui à des
préjugés d’une espèce plus dangereuse. D’ailleurs les connaissances physiques de Voltaire ont servi son talent pour
la poésie. Nous ne parlons pas seulement ici des pièces où il a eu le mérite rare d’exprimer en vers des vérités
précises sans les défigurer, sans cesser d’être poëte, de s’adresser à l’imagination et de flatter l’oreille; l’étude des
sciences agrandit la sphère des idées poétiques, enrichit les vers de nouvelles images; sans cette ressource, la poésie,
nécessairement resserée dans un cercle étroit, ne serait plus que l’art de rajeunir avec adresse, et en vers harmonieux,
des idées communes et des peintures épuisées’. Condorcet, Vie de Voltaire, dans Œuvre complètes de Voltaire, i.214.
42

de celui de Voltaire quant à la signification des hypothèses en philosophie naturelle. Dans une

lettre à Algarotti, elle sent même le besoin de souligner et de clarifier ce différend

épistémologique: ‘J’ai une assez jolie bibliothèque. Voltaire en a une toute d’anecdotes; la

mienne est toute philosophie’. 101

Mme Du Châtelet n’apprécie guère la méthode historique de Voltaire, pour la même

raison qu’elle dispute sa méthode scientifique: la prédominance des faits sur les généralisations et

les connaissances rationnelles. 102 Elle ne dénigre pas les expériences — elle les embrasse à vrai

dire —, mais rejette en revanche le fait que celles-ci, conformément à la philosophie de Wolff et

Leibniz, suffisent à générer une compréhension des causes premières des phénomènes naturels. Il

faut à tout prix annexer aux expériences et à leurs machines une technologie immatérielle, les

mathématiques et la métaphysique, pour que l’on puisse faire avancer la connaissance humaine.

Voltaire, au contraire, ne jure que par les faits produits à l’aide d’outils issus de la culture

matérielle historique et philosophique. Autant les monuments, les archives et les médailles

incarnent — s’ils sont correctement utilisés — ‘l’instrumentation’ de la méthode empirique de

l’histoire, autant les appareils du cabinet de physique du château de Cirey fondent la philosophie

naturelle.

Achetés en majorité de l’abbé Nollet, ces instruments entrent toutefois dans la catégorie

des instruments de démonstration, lesquels, s’il faut en croire le philosophe naturel anglais

Joseph Priestley, auraient une toute autre fonction que celle attribuée de facto par Voltaire. C’est

une métaphore — des plus opportunes à notre propos — qui permet à Priestley de comparer les

instruments de démonstration à ceux dits de philosophie:

101
Mme Du Châtelet à Algarotti, [c.1er octrobre 1735] (D920).
102
Selon John Leigh, ‘Voltaire seems drawn to the study of history precisely because it does, in his eyes,
resist generalising and systematising responses, conclusions stamped absolutely and axiomatically’. Leigh, Voltaire:
a sense of history (Oxford 2004; SVEC 2004:05), p.91.
43

All true history has a capital advantage over every work of fiction. Works of fiction resemble those
machines which we contrive to illustrate the principles of philosophy, such as globes and orreries, the use of
which extend no further than the views of human ingenuity; whereas real history resembles the experiments
by the air pump, condensing engine and electrical machine, which exhibit the operations of nature, and the
God of nature himself. 103

Les instruments qui ornent le cabinet de Cirey ne produiraient-ils, contre toute attente, qu’une

‘fiction’ de la philosophie naturelle ? Où se trouve cette histoire factuelle de la physique que

Voltaire défend inlassablement ? A quoi sert, en définitive, le cabinet de physique de Cirey ?

Mme Du Châtelet n’est pas dupe: les instruments de démonstration fournis par l’abbé

Nollet n’ouvriront pas de perspectives nouvelles en philosophie naturelle. Ils ne présentent aux

amateurs de tous acabits que des faits déjà bien étayés par d’autres savants européens; d’où la

nécessité d’abandonner cette contrainte purement expérimentale (et mondaine) afin d’explorer,

suivant des règles rigoureusement établies, la voie féconde de la raison. Pour Voltaire, par contre,

et contrairement à Priestley, les instruments de démonstration ne créent point de fiction mais une

histoire fidèle puisqu’ils nous mettent en face de faits incontournables, des faits répétés ad

nauseam qui ne demandent qu’à être classés et expliqués. Il ne suffit donc pas de produire des

faits nouveaux, rares et inexpliqués. Tout le contraire. Voltaire participe dans la première moitié

du XVIIIe siècle à l’élaboration d’une ‘métaphysique de l’uniformité’, une métaphysique à la

recherche de lois fondamentales plutôt que l’agglomération bête d’objets rares et merveilleux;

une métaphysique qui favorise la réplication des expériences et le renforcement des faits existants

plutôt que les effets inhabituels et curieux. 104

Les appareils de l’abbé Nollet, comme nous l’avons mentionné plus tôt, sont tout désignés

pour cette tâche. Car en plus d’assouvir le luxe ostentatoire des aristocrates, tel que Voltaire en

103
Joseph Priestley, ‘Lectures on history and general policy’, dans The theological and miscellaneous works
of Joseph Priestley, sous la direction de J. T. Rutt, 25 vols (Londres 1817-1831), xxiv.27-28; cité par Schaffer,
‘Natural history and public spectacle’, p.1.
104
Lorraine Daston et Katharine Park, Wonders and the order of nature, 1150-1750 (New York 2001),
p.354-355.
44

fait l’apologie dans Le Mondain, la décoration épurée des instruments encourage leur utilisation,

et donc la mise en place d’une communauté savante et mondaine prête à souscrire à la régularité

des faits d’expérience. Selon Simon Schaffer, ‘[d]emonstration devices were used as part of the

process of fixing and regulating the meanings natural philosophers gave to the doctrines which

they taught’. 105 La signification ultime du cabinet de physique, en définitive, n’est pas que

matérielle, c’est-à-dire utile à la création de faits. Le cabinet de physique a aussi une signification

symbolique, qui procure à son possesseur un pouvoir de persuasion efficace. Toujours selon

Schaffer, ‘[i]n disciplining their audiences, [the instruments’ users] also disciplined both the

machine and themselves. The material culture of natural philosophy, its instruments and models,

was a vital part of its doctrinal authority’. 106 Cette autorité dogmatique, que semblent garantir les

instruments scientifiques, pourrait expliquer l’achat par Voltaire de nombreux autres instruments

scientifiques plusieurs années après avoir reconnu abandonner l’étude de la physique. Qui plus

est, cela justifierait — au moment où il est banni de France et brouillé avec le roi de Prusse —

pourquoi Voltaire cherche à tout prix à récupérer en 1754 le cabinet de physique qui se trouve

désormais à Paris: sans ce dernier, le prosélyte newtonien perd le symbole matériel de son

autorité philosophique. 107 Les instruments du cabinet de physique, en somme, expriment le

caractère empirique de la philosophie naturelle newtonienne, une philosophie fondée uniquement

sur les faits d’expérience; les instruments deviennent, pour Voltaire, les outils de son ‘histoire’ de

105
Simon Schaffer, ‘Machine philosophy: demonstration devices in Georgian mechanics’, dans Instruments,
sous la direction de Albert van Helden et Thomas L. Hankins, Osiris 9 (1994), p.157-182 (p.160).
106
Schaffer, ‘Machine philosophy’, p.181.
107
Au sujet de l’abandon de la physique, voir Voltaire au comte d’Argental, 22 août 1741 (D2533). Voir
aussi Voltaire à Pitot, 19 juin [1741] (D2500); Voltaire à Cideville, 25 avril 1740 (D2201). Quant au cabinet qui se
trouve à Paris, Voltaire écrit de Colmar à sa nièce et amante, Mme Denis: ‘Du Bordier est il encor dans notre
maison ? S’il y est il pourra servir à emballer le cabinet de phisique. Sinon l’abbé Nolet pourra fournir un homme.
Voylà de tristes arrangements’. Voltaire à Mme Denis, 27 janvier [1754] (D5638). Une semaine plus tard, il réécrit:
‘Il y a un nommé Pagni qui fait des expériences comme Nolet, et qui m’a fourni beaucoup de machines. Il demeure
sur le quai des quatre nations, il est adroit, il emballera tous mes instruments de phisique si Bordier n’est plus au
logis’. Voltaire à Mme Denis, 5 février [1754] (D5652).
45

la physique.

Pour Mme Du Châtelet, ce sont davantage les mathématiques que les machines du cabinet

qui dotent sa métaphysique, celle de Leibniz et de Wolff, d’une emprise doctrinale sur l’ensemble

des connaissances humaines. 108 Et pourtant, même dans les portraits, les gravures et les

descriptions écrites et verbales, on la dépeint couramment avec des instruments en plus des livres

de mathématiques, qui pourtant paraissent gâcher une effigie idyllique de la célèbre hôte de

Cirey: ‘La divinité de ce lieu étoit tellement ornée & si chargée de Diamants qu’elle eut

ressemblé aux Vénus de l’Opera si malgré la mollesse de son attitude & la riche parure de ses

habits, elle n’eut pas eû le coude apuïé sur des papiers barbouïllés d’xx & sa Table couverte

d’instruments & de Livres de Mathématiques’. 109 Il n’est pas impossible non plus que Mme Du

Châtelet, lors de la rédaction des Institutions de physique et de la traduction des Principia, se soit

tournée plus fréquemment que Voltaire lui-même vers le cabinet de physique, attendu que ce

dernier ne fut véritablement complété qu’après la parution des Eléments de philosophie de

Newton. C’est, ironiquement, Mme Du Châtelet et non Voltaire, qui eût bénéficié des avantages

d’un cabinet de physique complet, destiné à la reproduction des expériences newtoniennes.

Les mathématiques abstraites, si l’on s’en tient à la citation précédente, ne conviennent

pas parfaitement au lustre baroque que les machines décorées ornant les cabinets de physique des

aristocrates. Et pourtant, réunies comme elles le furent à Cirey, ces deux entités à première vue

dichotomique matérialisent une facette intellectuelle propre au siècle des Lumières: celle de la

complémentarité entre le catalogue général des réalisations humaines et des machines de

l’Encyclopédie et les principes abstraits de la logique, de la liberté et de la justice. S’il est vrai

108
Voltaire, en contrepartie, s’oppose à la métaphysique, qu’il compare à un jeu d’esprit, ‘au pays des
romans’: ‘toute la théodicée de Leibnitz ne vaut pas une expérience de l’abbé Nolet’. Pour contrer cette inclination, il
propose d’acquérir ‘un cabinet de physique, & le faire diriger par un artiste; c’est un des grands amusements de la
vie’. Voltaire à Rolland Puchot Des Alleurs, 13 mars 1739 (D1936).
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que Mme Du Châtelet et Voltaire soutiennent séparément une épistémologie de la connaissance à

bien des égards distincte, conjointement, par leurs actions et leurs écrits, les hôtes de Cirey

incarneraient cette complémentarité entre esprit géométrique et utilitaire, quintessence des

Lumières. Au sein de cette ‘Académie universelle de sciences et de bel esprit’, cabinet de

physique, faits d’expérience, mathématiques et métaphysique édifient un tout indissociable, une

complémentarité désormais représentative de la méthode scientifique moderne.

109
Le Blanc à Bouhier, [19 novembre 1736] (D1205).