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FREEMAN DYSON Sceptique par principe

02.07.2009 | Nicholas Dawidoff | The New York Times • 1923 Naissance à Crowthorne, dans le Berkshire, au Royaume-Uni. • 1945 Maîtrise de mathématiques à l’université de Cambridge. • 1947 Obtient un poste de professeur de physique à l’Institute for Advanced Studyde Princeton, aux Etats-Unis. • 1957 Il est naturalisé citoyen américain. • 1999 Dans son ouvrage Le Soleil, le génome et Internet (paru en France en 2001 aux éditions Flammarion) il fait part de sa vision du futur. • 2000 A la retraite depuis six ans, il reçoit le prix Templeton, qui vient s’ajouter à de nombreuses autres récompenses. • 2005 Ses déclarations et articles sur le réchauffement climatique commencent à faire polémique. Le vieux savant a vécu pendant plus d’un demi-siècle dans l’une des communautés de chercheurs les plus renommées des Etats-Unis, l’Institute for Advanced Study, à Princeton, dans le New Jersey. Ses idées ont pu mûrir dans la sérénité de ce superbe domaine boisé. Mais c’en est fini. Depuis qu’il a fait son “coming out sur le réchauffement climatique”, pour reprendre ses propres termes, Freeman Dyson s’est attiré un torrent d’invectives sur Internet, dans les journaux et jusque dans sa boîte aux lettres électronique. Il s’est vu tour à tour qualifié de “crétin présomptueux”, “fanfaron”, “fosse septique de désinformation”, “vieil excentrique” et “savant fou”. Car Dyson a eu l’imprudence de déclarer que les accès de fièvre du climat n’étaient peut-être pas si néfastes puisque le dioxyde de carbone favorisait la croissance des plantes. Et il a même ajouté que, si le niveau de CO2 devenait trop important, il serait toujours possible de le réduire en cultivant massivement une espèce génétiquement modifiée d’arbres “mangeurs de carbone”. Freeman Dyson n’est pas n’importe qui. Ce Britannique arrivé aux Etats-Unis à l’âge de 23 ans est considéré par beaucoup comme un génie des mathématiques. Après avoir côtoyé les plus grands esprits de son temps – Albert Einstein, Richard Feynman, Niels Bohr ou Enrico Fermi –, il a produit des travaux révolutionnaires pour le monde de la physique en unifiant les théories quantique et électrodynamique. Mais il ne s’est pas contenté de faire de la recherche fondamentale, il a aussi choisi de faire œuvre de vulgarisateur. Il a en effet exposé

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En résumé. a-t-il écrit dans un livre de 1988. et il le reconnaît lui-même. L’intérêt d’imaginer le futur n’est pas de prédire ce qui va se passer. ce problème n’est cependant qu’un sujet à prendre en considération parmi tant d’autres. mais de faire rêver les gens. qui se dit grand admirateur du vieux physicien (il estime que le comité Nobel aurait dû le récompenser pour ses travaux sur l’électrodynamique quantique). qui retrace le débat scientifique sur le sujet . Les Dérangeurs de l’Univers (1986). le National Book Critics Circle Award). Il est convaincu que les vérités scientifiques sont si profondément enfouies que la seule certitude que nous puissions avoir. une réflexion sur l’importance et le danger des armes nucléaires (qui lui valut un prix littéraire prestigieux. La plupart du temps. Les biotechnologies nous permettent d’“imiter la vitesse et la capacité d’adaptation de la nature”. imaginant une époque où les humains quitteront une Terre surpeuplée pour des résidences spatiales sur des astéroïdes ou des comètes après avoir traversé l’Univers à bord de navettes à énergie solaire. qui tente de réconcilier science et humanité . il est possible qu’il se trompe sur toute la ligne. 2 . il ne pouvait résister à la tentation de s’en emparer. des dinosaures domestiques pour enfants. il parle en tant qu’homme d’expérience. il n’est pas convaincu que le réchauffement climatique soit vraiment un problème majeur. lorsqu’un consensus tend à se former comme la glace audessus de l’eau. Lorsque Dyson participe au débat public sur le réchauffement climatique en faisant part de ses préoccupations. Dyson fera tout son possible pour y faire un trou”. il pose les questions qui dérangent. “dues à la faiblesse de nos connaissances. leur concrétisation dépend avant tout de la volonté de les voir se réaliser. il n’adhère à aucune idéologie et tient le principe de consensus scientifique en profonde aversion. ainsi que tout un bric-à-brac d’organismes génétiquement modifiés. s’il est opposé à la guerre et milite pour la protection des réserves naturelles. explique le Prix Nobel de physique Steven Weinberg. Le fait que les élites américaines tendent à approuver la conclusion de la Conférence scientifique internationale sur le réchauffement climatique qui a eu lieu à Copenhague en mars dernier (“L’inaction serait un crime”) ne fait que renforcer la conviction de Dyson. au manque de données et à la superficialité de nos théories”. Je ne fais qu’exprimer des possibilités. comme des termites mangeurs d’épaves de voitures. Le réchauffement climatique étant la grande question scientifique de notre époque. Il pourrait être un prophète dans le désert. “J’ai le sentiment que.” Dyson semble considérer l’Univers comme une série de problèmes interdisciplinaires qui n’existent que pour être résolus. ou encore Les Armes et l’Espoir (1984). Ou bien. c’est que la plupart des choses que nous pensons se révéleront fausses. Dyson est un astronaute de salon qui se plaît à rêver de voyages vers la Lune. mais l’octogénaire reste un incorrigible futuriste.son approche de la science dans une dizaine d’ouvrages destinés aux non-spécialistes et dont l’élégante sobriété fait de lui un auteur de référence bien au-delà des questions de physique. des choses qui pourraient se produire. “Je ne me considère pas comme un prophète. Dyson est avant tout un bon scientifique. Il est convaincu que l’actuelle “ère de l’informatique” laissera bientôt la place à un “âge des biotechnologies maîtrisées”. A ses yeux. Toutes ces idées ont fait de lui la risée de certains de ses collègues et de l’opinion publique. Le savant sait parfaitement que “la plupart des gens pensent [qu’il a] tort à propos du réchauffement climatique”. explique-t-il. imaginant des meubles et des œuvres d’art à “faire pousser”. Si l’homme fut un farouche adversaire de la famille Bush avant d’être partisan d’Obama. des pommes de terre adaptées à la sécheresse du sol martien ou des voitures anticollision. Parmi ses œuvres : Les Origines de la vie (1999). à côté du danger des armes nucléaires ou de la pauvreté dans les campagnes.

la montée du niveau des océans et l’apparition de tempêtes et de divers fléaux qui dévasteront notre planète. “Les biologistes ont été largement tenus à l’écart. des sols et des arbres. car cet élément chimique est un excellent fertilisant et favorise la croissance des forêts et des récoltes. Ils en viennent à croire que leurs modèles représentent la réalité et oublient que ce ne sont que des simulations. Il accuse ces deux “piètres scientifiques” de détourner l’attention du public de dangers plus sérieux et plus immédiats. l’acidification des océans. mais négligent la chimie et la biologie de l’atmosphère. qui traverse une “période relativement fraîche” à l’échelle de son évolution. sulfure et oxydes d’azote. le signe que “le climat s’améliore plus qu’il ne se dégrade”. poursuit-il.” Ces instruments tiennent compte des courants atmosphériques et du niveau des océans. Celle-ci contient de “vrais polluants” – suie.” Loin d’imaginer que cette hausse des températures provoquera de terribles catastrophes. qui a participé au film d’Al Gore Une vérité qui dérange. les virus. mais “ils peuvent être réduits de manière considérable et pour un coût modique grâce à des épurateurs”. “De véritables saletés qui rendent les gens malades et difformes”. Parmi ceux qu’il considère comme les grands apôtres de ce nouvel évangile. Selon lui. le coupable de la future apocalypse environnementale est le dioxyde de carbone contenu dans la fumée de charbon. le chercheur avait publiquement déclaré que “tout le battage autour du réchauffement climatique était largement exagéré”. qu’un épisode frappant mais finalement inoffensif pour la planète. explique-t-il. eux. n’est pas mondial mais local. Il exagère constamment tous les dangers. soutient-il. la vie a évolué sur une Terre en général nettement plus chaude et plus riche en dioxyde de carbone qu’aujourd’hui”. “Tout au long de l’évolution. la thermodynamique et le terrorisme s’alignent sur les étagères. directeur du NASA Goddard Institute for Space Studies de New York. Dyson méprise tout particulièrement Al Gore. dont bon nombre de scientifiques disent qu’elle perturbe la chaîne alimentaire des espèces marines. Pour James Hansen. S’exprimant à l’université de Boston. “qui. nous explique Dyson. Ces produits sont “considérés à juste titre comme des fléaux”. D’autant que le phénomène. Mais l’accroissement du taux de carbone dans l’air n’est peut-être.Il a commencé à faire part de ses réserves sur le réchauffement climatique il y a quatre ans. qu’il a surnommé le “chef de la propagande” environnementaliste. dit-il. il n’a cessé d’exprimer ses doutes. est un véritable problème mais dont la gravité est probablement exagérée. à ses yeux. Il leur reproche de trop s’appuyer sur des simulations par ordinateur. mais on “ne peut pas dire quel danger cela représente tant que nous n’en savons pas plus sur l’origine de ce phénomène”. et James Hansen. ne peuvent 3 . selon lui. Hansen “se sert” des substances toxiques contenues dans la fumée de charbon pour condamner les rejets de dioxyde de carbone. reconnaît-il. Le niveau des océans monte de façon constante. Nous avons rencontré récemment Dyson dans son bureau impeccablement rangé de Princeton. il affirme que le carbone pourrait être un facteur bénéfique. Le vrai responsable de cette surestimation des risques du réchauffement climatique. “Les gens qui étudient le réchauffement climatique en utilisant des modèles de simulation ont toujours tendance à surestimer la fiabilité de leur outil. Pour Dyson. Al Gore n’est qu’un opportuniste. Depuis.” Dyson reconnaît que le niveau de dioxyde de carbone dans l’atmosphère augmente rapidement en raison des activités humaines. Des livres sur l’évolution stellaire. Il a notamment écrit un essai pour The New York Review of Books affirmant que le phénomène climatique était devenu une “obsession” et le premier article de foi d’une nouvelle “religion séculière mondiale” appelée écologie. c’est James Hansen. “Nous assistons à un réchauffement des zones froides plutôt qu’à un réchauffement de toutes les régions du monde. prophétisant un scénario d’apocalypse avec la fonte des calottes glaciaires.

Selon lui.” Cela dit. quand l’énergie solaire sera devenue abondante et bon marché.” Le réchauffement climatique “est devenu un positionnement idéologique”. Au-delà de ces points de discorde factuels. “Selon les apôtres du réchauffement climatique. “Il est tout à fait vrai que les écologistes sont généralement des hommes et des femmes qui n’ont jamais eu à se faire de souci pour leurs notes d’épicier”. les “humanistes”. Dyson considère le charbon comme un simple relais du progrès. qui affirment (comme lui) que la protection de la biosphère est moins importante que la lutte contre des fléaux autrement plus désastreux. la pauvreté et le chômage. “Je pense que cela ne sert à rien de paniquer”. “Dans une cinquantaine d’années”. Dyson a toujours fermement rejeté l’idée d’un écosystème idéal – “la vie s’adapte en permanence”. C’est évidemment faux. Les hommes qu’il admire le plus sont généralement ceux qu’il appelle des “amateurs”. à la fois manchot et alcoolique. de l’autre côté. Concernant le réchauffement climatique. mais le réchauffement climatique rend “inévitable la montée des océans et cela provoquera le déplacement de millions de personnes. poursuit-il. et dont les aptitudes scientifiques lui ont valu d’être intégré au 4 . mais ne constituent aucune menace sérieuse”. Mais cela ne sera pas possible sans le charbon. un concepteur de télescope excentrique. d’un côté. C’est notamment l’avis d’un expert modéré comme William Chameides. Dyson affirme que c’est uniquement par principe qu’il s’est intéressé au problème du réchauffement climatique. Est-ce vrai ? Personne ne peut le dire. en Californie. Ce qui le dérange peut-être le plus dans cette affaire. Il déteste également l’idée que les êtres humains ne feraient pas partie de la nature et que nous devrions “nous excuser d’être humains”. Dyson réclame davantage de données. Dyson explique que le problème se réduit finalement à “une profonde différence de valeurs” entre. “il y aura beaucoup de bonnes raisons de la préférer au charbon”. Ce à quoi la plupart des spécialistes lui répondent qu’on ne peut plus perdre de temps pour agir. c’est essentiellement pour une raison : cette ressource est tellement bon marché que la plupart des habitants de cette planète peuvent y accéder. Si Dyson aime tant le charbon.” L’une des principales assertions avancées par Dyson consiste à dire que le réchauffement climatique pourrait prévenir l’arrivée d’un nouvel âge glaciaire. déclare-til. elle s’appuie sur des faits. ce sont les experts. Les hommes. mais cela fait partie de leur rhétorique. tels la guerre. Il déteste l’idée que les hommes ne feraient pas partie de la nature La science n’est pas une question d’opinion. La fonte des grands glaciers menacera la subsistance de près de 1 milliard d’habitants de la planète et l’acidification des océans pourrait priver de nourriture un autre milliard d’êtres humains. ou Milton Humason. ces derniers sont trop souvent prisonniers de l’opinion consensuelle qu’ils façonnent et finissent par croire qu’ils savent tout. je suis payé par l’industrie pétrolière. directeur de la Nicholas School of the Environment and Earth Sciences à l’université Duke. ceux qui estiment que “la nature sait mieux que tout le monde” et que “toute grande perturbation humaine de l’équilibre écologique est un crime” et. Cela explique peut-être pourquoi l’homme qui écrit que “nous vivons sur une planète fragile que notre manque de vision à long terme est en train de transformer en bidonville” se permet également de se moquer des Américains qui manifestent à Washington contre le charbon. “le passage des populations chinoises et indiennes de la pauvreté à la prospérité des classes moyennes serait la plus grande victoire de ce siècle. Pour Dyson. des esprits créatifs et non diplômés comme Bernhard Schmidt.pas être facilement réduits. ont le devoir de modifier la nature pour survivre. explique-t-il. gardien à l’observatoire du mont Wilson.

il ne serait pas là où il est aujourd’hui. oui. répond-il. pas moi. “Il n’est pas exclu que Hansen ait raison. pas même un doctorat. Ainsi qu’il l’a déclaré il y a quatre ans à l’université de Boston. Mais Hansen a fait d’une question scientifique une véritable idéologie. “J’ai d’autres chats à fouetter. S’il disait vraiment n’importe quoi. alors que je n’en ai aucun. Je pense que c’est davantage une question de bon sens que d’expertise. Dyson est surtout un grand admirateur de Charles Darwin. “un véritable amateur qui a battu les professionnels sur leur propre terrain”. déclare Dyson. C’est un homme très persuasif et il a l’air de tout savoir. Je ne prétends pas être un expert du climat. Le débat reste ouvert. la bombe atomique de Hitler ou le bug de l’an 2000. pas moi. alors que la sienne. il a toutes les qualifications requises pour s’exprimer sur la question. Du point de vue du public. Je pense que ma carrière ne dépend pas de cette question. s’il respecte “l’ouverture d’esprit” de Dyson. Il a ainsi rappelé diverses catastrophes annoncées et jamais advenues comme les flammes de l’enfer. l’histoire des sciences est pleine d’hommes “si sûrs de leurs prédictions qu’ils finissent par les prendre pour des réalités”.” Contacté par téléphone. Dyson les trouve présomptueux. Il a tous les diplômes. Les spécialistes parlent souvent du réchauffement climatique comme d’un problème de conscience. Mais je le fais quand même parce que j’estime que c’est mon droit. Il a publié des centaines d’articles sur le sujet.sein de l’équipe d’astronomes. il ajoute que ses craintes vis-à-vis du réchauffement climatique ne sont pas uniquement fondées sur des simulations et que. Dans un courrier électronique. Hansen semble agacé par notre appel. 5 . Dyson ne sait pas de quoi il parle”. Je pense que j’ai une vision plus large du problème. celui-ci “devrait d’abord faire ses classes sur le sujet avant de spéculer sur un phénomène affectant l’humanité tout entière et toute forme de vie sur la planète”.