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CHANTiERS
de l’Institut pour le développement de l’information économique et sociale

« KRACH BOOM MUE »

Expliquer l’économie ou exposer la « science économique » ?
Du 26 mars 2013 au 5 janvier 2014, la cité des sciences et de l’industrie, à Paris, accueille une exposition qui se veut pédagogique sur l’économie. Intitulée « Krach boom mue », elle fait malheureusement une part trop belle aux théories économiques néo-classiques, au détriment du fonctionnement de l’économie réelle. Visite critique guidée.

PAR GILLES RAVEAUD*

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ès l’entrée, quelque chose nous a chiffonné. Non pas cette concaténation de billets pour la valeur d’un milliard d’euros, rigolote façon d’introduire à la dimension conventionnelle de la monnaie. Mais plutôt ce mot : « economics » (l’exposition est en français, anglais, espagnol). Ainsi donc, l’exposition allait-elle porter sur « la science économique », signification d’economics, et non pas sur l’économie réelle (economy) ? Certes non. Mais entre exposer le fonctionnement de l’économie et introduire aux concepts de base de la théorie économique, le cœur des

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concepteurs de l’exposition penche plutôt vers le second (version théorie néo-classique).

AU DÉBUT ÉTAIT LE CIRCUIT
Et pourtant, tout commence bien. La partie consacrée au « circuit » est remarquable : les différents acteurs (ménages, entreprises, banques et Etat) sont bien décrits, et le visiteur est invité à nommer les flux monétaires qui les relient au moyen d’étiquettes mobiles. On apprend ainsi où placer « prêts », « épargne », « impôts et cotisations sociales », « salaires », « achats de biens et services », « prestations sociales », etc. De même, le dessin animé de

trois minutes est impeccable : on suit les trois étapes (dépense – production – répartition) qui forment les éléments de base du circuit. A partir du simple achat d’une boîte de petits pois, on entre dans l’usine, puis sont abordés les salaires, la consommation, l’épargne, les impôts, et les dépenses, publiques ou privées, de chaque acteur. Il était possible de poursuivre à partir de là. D’abord sur le plan historique : d’où vient notre richesse actuelle ? On verrait alors le développement du commerce,

* Maître de conférences en économie à Paris 8.

L’exposition « Krach boom mue »

“SUR LA QUESTION DU COMMERCE, L’EXPOSITION EST FAIBLE : EN VOULANT FAIRE DRÔLE, ELLE A FAIT BÊTE ET MÉCHANT.”
le rôle des guerres, la contribution de l’esclavage et de la colonisation à la richesse nationale, la rupture de la révolution industrielle, les spécificités des Trente glorieuses, etc. Puis on détaillerait le contenu de notre richesse : en quoi consiste-t-elle ? Seraient abordées la géographie (localisation des différents activités), la répartition de la richesse en grandes masses

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(salaires, profits, loyers, rentes…), ou encore la répartition de la population active (par secteur, catégorie socio-professionnelle, âge…). Enfin, sommes-nous plus, ou moins riches que les autres ? La France serait placée dans le monde, afin de mettre notre richesse en perspective (inégalités de revenus, mais aussi d’espérance de vie, d’alphabétisation, comme le propose l’exposition dans son dernier élément). Mais au lieu de procéder ainsi, l’exposition prend un tournant fondamental, en se focalisant sur les « outils » de la science économique.

UNE HISTOIRE DE LA PENSÉE SI « MODERNE »
La section consacrée à l’histoire de la pensée est curieuse. D’un côté, elle présente des auteurs bienvenus, comme l’école de la régulation. Mais,

de l’autre, une émission de radio fictive au cours de laquelle une économiste répond à des auditeurs met sur le même plan Keynes et Robert Lucas (prix « Nobel » d’économie en 1995), censé avoir « montré que de nombreux acteurs économiques savent parfaitement anticiper la hausse des impôts due à la relance budgétaire et mettent de l’argent de côté au lieu de consommer ». En réalité, Lucas n’a fait que mettre en équations son rejet des politiques keynésiennes, et sa théorie n’a reçu aucun soutien empirique notable. Une autre « émission » affirme que la théorie de la « rationalité » est l’un des points de départ de la théorie de Smith… Les six thèmes retenus (rationalité, confiance, monnaie, régulation, mondialisation, entreprise) ne sont d’ailleurs sans doute pas les meilleurs, et l’on aurait pu leur en pré-

LES ÉCONOMISTES SONTILS MÉTHODIQUES ?
La section consacrée à la méthodologie des économistes propose d’estimer le nombre de bonbons présents dans une boîte transparente. Le visiteur rentre son estimation, qui est ensuite affichée au sein de l’ensemble des réponses apportées par les visiteurs. On apprend alors que toutes ces évaluations ont une forme bien particulière, celle de la célèbre « courbe en cloche ». Elles ne sont pas distribuées au hasard et, mieux encore, les estimations les plus nombreuses sont autour de la vraie valeur (100, ne le dites pas). Un exercice bien mené, et très instructif sur les régularités sociales. L’exercice suivant est plus délicat. Il s’agit d’introduire la notion de corrélation, en utilisant pour chacun des 184 pays, quatre statistiques : le pourcentage de la population disposant d’un téléphone portable ; le revenu moyen par habitant ; le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans ; et la densité moyenne de la population (nombre d’habitants au kilomètre carré). Le visiteur choisit alors deux variables, qu’il va mettre en relation. J’ai pour ma part choisi le nombre de téléphones portables et le revenu par habitant (dans cet ordre). L’écran affiche le nuage de points ainsi obtenu. Dans ce cas, le logiciel ne propose que trois réponses. Réponse A : il n’y a pas de lien entre le nombre de téléphones portables et le niveau de vie. Réponse B : l’augmentation du nombre de téléphones portables fait augmenter le niveau de vie (!). Réponse C : le

LE LIBRE-ÉCHANGE OU LA MORT ?
C’est sur la question du commerce que l’exposition est la plus faible : en voulant faire drôle, elle a fait bête et méchant. L’idée était pourtant amusante : montrer que, sans produits importés, nous serions « tout nus ». Mais est-ce à dire que les conditions de fabrication de ces produits nous sont indiffé-

“PRÉSENTER LE LIBRE-ÉCHANGE COMME UN PHÉNOMÈNE INÉLUCTABLE EST LE MEILLEUR MOYEN DE NOURRIR LE REJET.”

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férer d’autres (valeur, crises, marché…). Surtout, plutôt que de présenter des réponses forcément simplistes sur ces thèmes, il aurait mieux valu présenter clairement quelques grands auteurs (Smith, Marx, Keynes, Schumpeter, Friedman et Hayek).

rentes ? Qu’ils doivent nécessairement entrer sur le territoire national sans acquitter de taxes ? Que la disparition de leur production ici est sans conséquences ? L’exposition ne le prétend pas, puisqu’elle ne répond pas à ces questions. Mais, par les images (choc) retenues, elle entretient l’idée d’une nécessité absolue du libre-échange, quand la mondialisation est au centre de vifs débats (voir les travaux de HaJoon Chang, Paul Krugman, et Dani Rodrik). Or, en économie comme ailleurs, présenter un phénomène comme inéluctable – ici le libre-échange – est le meilleur moyen de nourrir incompréhensions et rejets, comme l’ont appris à leurs dépens les défen-

seurs inconditionnels de la mondialisation libérale.

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L’exposition « Krach boom mue »

nombre de téléphones portables et le niveau de vie sont bien liés, mais aucun n’influe sur l’autre. Le problème est qu’il manque la bonne réponse : l’augmentation du niveau de vie augmente le nombre de téléphones portables. Les concepteurs ont oublié que l’indicateur 2 pouvait influencer l’indicateur 1, ce qui est très gênant, puisque ce cas est précisément au cœur de la controverse récente autour des travaux de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, ces deux économistes de Harvard qui avaient estimé que, lorsqu’elle dépassait un seuil estimé à 90 % du produit intérieur brut (PIB), la dette d’un Etat plongeait le pays dans la récession. Or il se pourrait tout à fait que la causalité soit en réalité inverse, les pays en récession voyant leur dette publique augmenter. Et il y a pire : il se peut que deux indicateurs soient corrélés (les points sont alignés le long d’une droite), mais que cela ne soit qu’une coïncidence. L’exemple classique est celui de la consommation de bière et des achats de parasols. Les deux augmentent simultanément, mais ce n’est ni parce qu’il faut être sous un parasol pour pouvoir boire sa bière, ni parce que les personnes sous un parasol boivent toutes de la bière. C’est simplement parce que ces deux achats s’accroissent lorsqu’il fait chaud, un troisième indicateur absent lorsque l’on ne s’intéresse qu’au houblon et aux ombrelles (c’est ce que l’on appelle le « biais de la variable omise »).

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DES ENFANTS RATIONNELS ?
L’exposition nous propose ensuite une succession de panneaux présentant le dilemme auquel est soumis un enfant : « manger un bonbon tout de suite, ou en attendre deux ? » Il s’agit alors d’introduire, sans les nommer, les notions de « préférence pour le présent » (un bonbon maintenant !) et de « préférence pour le futur » (soyons patient, j’en aurai deux de-

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L’OFFRE ET LA DEMANDE
Vient ensuite le meilleur moment pour l’économiste (même hétérodoxe), celui où il peut, après en avoir tant parlé, équilibrer l’offre et la demande ! Le mécanisme est bien expliqué, et il est effet fondamental, même s’il ne se rencontre pour ainsi dire jamais sous sa forme pure dans la réalité. Le visiteur motivé peut même se frotter aux délices de l’élasticité, pour s’apercevoir que les quantités de pain achetées sont peu sensibles au prix de la baguette, tandis qu’une baisse des prix des billets d’avion provoque une forte augmentation d’achats. Et il y a même ces biens curieux (dits Veblen) que nous achetons parce qu’ils sont chers, comme les parfums.

“IL SERAIT GRAND TEMPS DE PASSER AUX CHOSES SÉRIEUSES : CHÔMAGE, MONDIALISATION, ENVIRONNEMENT, CRISES…”

main). Si ces concepts sont utiles pour analyser le comportement de crédit des ménages, il est choquant de les mettre dans la bouche d’un enfant comme s’ils étaient naturels, quand ils relèvent plutôt d’un long processus de socialisation qui loue l’abstinence et l’épargne et maudit la consommation immédiate. Surtout, c’est pour le moins manquer de tact quand des milliers d’enfants en France ne mangent pas à leur faim. Pour eux, le choix c’est « un bonbon demain peut-être », et c’est tout. Penser qu’il suffit d’attendre pour avoir plus, ou que tout le monde peut se permettre de différer sa consommation c’est, involontairement, se placer du côté de ceux qui ont le ventre plein.

DES JEUX SI TRISTES…
La partie suivante de l’exposition est celle dont il fallait absolument

se passer : la théorie des jeux. Le visiteur studieux aura en effet, à ce point, déjà étudié le circuit et l’histoire de la pensée. Il serait grand temps de passer aux choses sérieuses : chômage, mondialisation, environnement, crises… Au lieu de cela, on est censé « jouer » en famille ou entre amis à des petits exercices dont la morale est d’ailleurs bien triste, comme dans le cas où le jeu nous « apprend » que, au restaurant, lorsque la note est partagée, chacun consomme plus que lorsque chacun paie sa part puisque, dans le premier cas, chaque convive espère faire reporter le coût de ses consommations sur les autres… Un enseignement en général connu et qui ne fait que nous ramener à nos comportements banals d’êtres égoïstes. Ne faudraitil pas plutôt se pencher sur les manières d’agir des personnes qui

VIVE LA CONCURRENCE ?
Le film de trois minutes consacré à la concurrence est plus critiquable. Il a certes le mérite de préciser que la concurrence parfaite correspond à une situation où de nombreux producteurs sont en concurrence pour vendre des produits identiques à des consommateurs parfaitement informés. Mais il insiste sur la capacité du libre marché à nous fournir des produits « de bonne qualité et pas chers », en évitant les abus des monopoles et en favorisant l’innovation. Deux cas seulement d’inefficacité de la concurrence sont mentionnés. Tout d’abord les rendements d’échelle, qui correspondent à la situation dans laquelle les entreprises sont d’autant plus efficaces qu’elles sont grosses, ce qui est

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façonnent le monde économique, comme les traders ou les chefs d’entreprises ?

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L’exposition « Krach boom mue »

et cynisme lorsqu’elle nous demande ce « que serait votre vie de tous les jours si les entreprises communiquaient sur les caractéristiques que n’ont pas leur produits ». Ben, comment dire… elle serait la même qu’aujourd’hui, avec des produits amincissants qui ne font maigrir que le portefeuille, des voitures « propres » qui polluent, des forfaits de téléphone portable qui rendent heureux… Ah mais non. En France, nous explique un autre panneau, « les publicités mensongères sont interdites ». Ouf.

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L’ÉCONOMIE-VILLE
Nous entrons enfin dans le vif du sujet après tous ces préalables. Ici, l’exposition a la bonne idée d’inclure des pans parfois oubliés de l’économie, comme l’économie « domestique », l’économie « conviviale » ou encore l’économie « souterraine ». Il est ainsi rappelé au visiteur que nous travaillons deux fois plus à la maison qu’au bureau ou à l’usine, et que l’économie, c’est aussi des fraudes fiscales, de la contrefaçon et de la contrebande.

présenté comme (seule) justification à l’existence de services publics, comme par exemple les réseaux publics de distribution d’eau ou d’électricité. Ensuite la propriété intellectuelle, qui justifie les brevets, mesure par nature anti-concurrentielle ayant pour effet de préserver la rente de l’innovateur, afin qu’artistes et ingénieurs soient incités à inventer de nouveaux produits. Mais on aurait souhaité que soit également mentionné le fait que la compétition sur le marché entraîne un déluge de publicité et donc de gaspillage. Par ailleurs, quid des besoins non satisfaits par le libre marché ? Enfin, on remarquera que la propriété intellectuelle privée peut aboutir à des scandales, comme lorsque les laboratoires pharmaceutiques refusent de céder leurs droits sur des médicaments nécessaires à des millions d’habitants de pays pauvres. L’exposition nous propose ensuite un moment oscillant entre naïveté

LA BOURSE, C’EST LA VIE ?
La Bourse côté investisseur, c’est ce qui nous est proposé, avec un autre jeu dans lequel il s’agit d’acheter ou de vendre les actions de deux sociétés en fonction des nouvelles, bonnes ou mauvaises, diffusés par haut-parleur. L’exercice est assez peu instructif : certes, on gagne de l’argent si on achète des actions de l’entreprise qui vient de recevoir de nouvelles commandes, et on en perd si elle connaît des problèmes techniques avec l’un de ses produits. Mais ce que l’on aurait aimé apprendre, c’est pourquoi la Bourse est aussi instable, et quel est l’effet du capitalisme financiarisé sur le fonctionnement des entreprises et de l’économie plus généralement. Bref, voir la Bourse du côté

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LE « MARCHÉ » DU TRAVAIL, AÏE AÏE AÏE
La question du chômage est sans doute celle qui divise le plus les économistes. C’est à son propos que Keynes a proposé sa « révolution » en raison de l’incapacité de la théorie néo-classique à rendre compte du chômage de masse lors des années 1930. Bien avant lui, Marx avait expliqué que le chômage était un phénomène consubstantiel au capitalisme, et qui permettait aux capitalistes d’accroître la concurrence entre les salariés.

“LA QUESTION DU CHÔMAGE EST SANS DOUTE CELLE QUI DIVISE LE PLUS LES ÉCONOMISTES.”

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du salarié, du citoyen ou de l’entrepreneur, et pas seulement de celui de l’investisseur.

Il est dès lors désolant de voir l’exposition affirmer que « le marché du travail est le lieu où se rencontre l’offre de ceux qui souhaitent vendre des heures de travail et la demande des employeurs ». En effet, ce que recherchent les millions de chômeurs, ce ne sont pas seulement des « heures de travail », mais un emploi, c’est-à-dire une relation encadrée par des règles et des statuts qui leur ouvrent des droits et des protections, par exemple face aux licenciements abusifs ou aux heures de travail excessives. Le film consacré au sujet postule lui aussi que « pour les économistes, le travail est un marché ». Et c’est un marché qui fonctionne à merveille, puisque la situation normale est le
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plein-emploi (de qualité, c’est-à-dire à un bon niveau de salaire pour tous). En effet, le seul cas possible de chômage est celui causé par une innovation technologique qui précipite des salariés au chômage et qui n’ont comme seul choix que d’accepter de mauvais emplois : ils deviennent des travailleurs pauvres. Le gouvernement (et non pas les syndicats) réagit en créant un salaire minimum. Mais voilà, en renchérissant le coût du travail, le Smic incite les entreprises à délocaliser leur production ou à acheter des machines leur permettant d’embaucher moins de salariés. Au final, la pauvreté laborieuse a certes reculé, mais le chômage est durablement installé… Si le raisonnement ainsi déroulé semble impeccable, il a néanmoins comme sérieux défaut d’exclure la solution évitant l’apparition du chômage, c’est-à-dire la réduction du temps de travail. Or elle a été mise en œuvre de façon massive depuis le XIXème siècle, le temps passé au travail étant réduit à mesure que les progrès technologiques permettaient de se passer de travail humain. Dans le cadre de l’exercice ici proposé, trois solutions, rattachée chacune à un pays, sont évoquées. Aux Etats-Unis, le salaire minimum est très faible, et les travailleurs pauvres sont nombreux, ce qui « suppose d’accepter une société à deux vitesses où les pauvres accèdent difficilement à la santé ou à l’éducation ». Mais qui doit accepter cela, au juste ? En France, l’Etat réduit les cotisations sociales pour les entreprises, ce qui permet de réduire le coût du travail sans baisser les salaires, mais ce qui laisse en suspens la question de savoir comment compenser les pertes causées à la sécurité sociale. Enfin, au Danemark,

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L’exposition « Krach boom mue »

quer des cigarettes contribue autant à la croissance du PIB que construire un hôpital. On regrette quand même que ne soit pas dit clairement que la croissance matérielle infinie est simplement impossible, que nous détruisons la planète à un rythme effréné, bref que notre modèle économique centré sur la croissance du PIB est intenable. Enfin, une animation propose une analyse en longue période de la croissance en France, depuis « la longue stagnation » (1873-1896) jusqu’à la « grande récession » entamée en 2008.

L’ÉCONOMIE DE CRISES EN CRISES
La dernière partie de l’exposition est consacrée à la crise, avec une rétrospective de « la grande histoire des crises » depuis 1819. Mais comment analyser les crises ? Il semble que la répartition des revenus joue un rôle central dans les crises économiques, qui surviennent souvent lorsque le partage des richesses est déséquilibré en faveur d’une minorité. La question du partage des richesses, du qui reçoit quoi, est d’ailleurs l’une des grandes questions de l’économie. Mais elle est pour ainsi dire absente de l’exposition, qui ne la traite que sous l’angle de la part de la richesse mondiale reçue par chaque région du globe au cours du temps. A l’inverse, la logique est ici mécanique, avec une présentation de « l’effet domino » qui montre comment une défaillance en entraîne une autre. Un mécanisme certes intéressant, mais qui s’intéresse plus au déroulement de la crise qu’à ses causes. Le film consacré à la crise touche les limites des petits films pédagogiques. Plutôt que de recourir à un exemple fictif, il aurait mieux valu relater le déroulement de la crise, quitte à dépasser le format restrictif de trois minutes. L’histoire qui nous est contée est en effet celle d’un micro-Etat basculant dans la crise du fait de l’arrivée
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“LA QUESTION DU PARTAGE DES RICHESSES EST ABSENTE DE L’EXPOSITION.”

la hausse du coût du travail et les destructions concomitantes d’emplois sont acceptées, mais l’Etat investit massivement dans la formation des travailleurs afin de leur permettre d’occuper des emplois plus qualifiés. Quel modèle choisir, nous demande le film ? Le Danemark étant le champion du monde du bonheur déclaré et de la protection sociale, on est tenté de voter pour lui. Mais, à ce moment, l’économiste néo-classique qui nous a imposé sa vision très particulière du « marché du travail » se rappelle soudainement que ces « solutions différentes résultent d’histoires nationales, de modèles économiques et de choix politiques différents ». Avec la naïveté habituelle des manuels standards tels qu’on les trouve notamment aux Etats-Unis, après avoir dépecé le travail de toute valeur humaine et sociale, il est soudaine-

ment rappelé en conclusion que le travail « occupe une place sociale et humaine très forte », et qu’il ne saurait être considéré uniquement comme un marché. Mais c’est là le point de départ qu’il fallait adopter, pour répondre à la difficile question de savoir comment assurer à chacun un emploi de qualité, fondement de la dignité de chacun et du bon fonctionnement de la société.

CHÈRE CROISSANCE
La dernière partie de l’exposition aborde enfin le phénomène majeur des deux derniers siècles : la croissance du PIB, fort bien représentée par une courbe en trois dimensions illustrant la fantastique augmentation de richesses produites depuis la révolution industrielle. Les différentes manières, intensive et extensive de simuler la croissance, sont indiquées. Le petit film consacré au sujet mentionne les trois définitions du PIB (production, revenus et dépenses). Les limites habituelles du PIB sont présentées, comme le fait que fabri-

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au pouvoir d’un dictateur qui crée une telle méfiance que les investisseurs étrangers se retirent du pays, déclenchant ainsi une crise bancaire qui dégénère en récession et en chômage. Le message subliminal est ainsi celui du caractère néfaste d’un pouvoir politique imaginaire, quand il aurait fallu s’intéresser au pouvoir bien réel de la finance, et faire le lien entre les différentes crises à l’origine de nos difficultés actuelles, comme les crises environnementale et sociale. Au final, il n’est pas possible de comprendre la crise actuelle avec les éléments apportés ici, alors que de nombreuses synthèses didactiques ont été produites sur le sujet par différents auteurs économistes, journalistes, etc.

fil conducteur, c’est-à-dire la question du développement humain. Une mappemonde interactive permet au visiteur de voir comment les pays se classent selon les indicateurs qu’il aura retenus. Et le choix est large : PIB/habitant, inégalités hommes/femmes, durée de la scolarité, mortalité infantile, production de CO2 par habitant… Une manière de voir que les pays les plus riches ne sont pas forcément ceux où l’on vit le mieux ou le plus longtemps, en plus d’être, bien entendus, les plus polluants.

ECONOMIE OU ECONOMICS ?
Les points de départ (le circuit) et d’arrivée (le bien-être) de l’exposition donnent un raccourci saisissant de ce qu’il aurait été possible de faire : présenter l’économie comme un lieu de circulation de la

richesse contribuant, ou non, au développement des hommes et de la société. Avec cette perspective, il était possible de parler du marché, de la Bourse, des inégalités, de l’environnement, du chômage… Au contraire, tout comme les manuels d’économie « modernes » dont elle est directement inspirée, l’exposition est centrée sur les choix individuels et les mécanismes du marché, nous présentant une vision enchantée de la Bourse et du marché du travail. On aurait souhaité qu’elle tienne le fil de l’économie réelle, en répondant aux grandes questions qui parcourent la discipline, celles de la production et de la distribution de richesses, et du bien-être des individus. u

UNE NOTE D’ESPOIR
L’exposition se termine cependant avec ce que l’on aurait aimé être son

Gilles Raveaud

« Les Chantiers de l’Idies » est une publication éditée par l’Institut pour le développement de l’information économique et sociale (Idies), une association à but non lucratif (loi 1901), domiciliée au 28, rue du Sentier, 75002 Paris. Pour nous contacter : contact@idies.org Pour en savoir plus : www.idies.org Directeur de la publication : Philippe Frémeaux. Réalisation : Laurent Jeanneau. Secrétariat de rédaction : Martine Dortée. Edité avec le soutien technique d’Alternatives Economiques. Conception graphique : Christophe Durand (06 12 73 34 95).

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