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UN PRINCIPE D'ORGANISATION-DÉSORGANISATION

Paul Denis

P.U.F. | Revue française de psychanalyse

2002/5 - Vol. 66 pages 1799 à 1808

ISSN 0035-2942

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2002-5-page-1799.htm

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Pour citer cet article :

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Denis Paul , « Un principe d'organisation-désorganisation » ,

Revue française de psychanalyse, 2002/5 Vol. 66, p. 1799-1808. DOI : 10.3917/rfp.665.1799

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Perspectives métapsychologiques

Un principe d’organisation-désorganisation

Paul DENIS

Il y a quelque incivilité dans un congrès en partie consacré aux notions d’intrication et de désintrication, aux associations entre Éros et Thanatos, à rappeler que la seconde théorie des pulsions reste controversée et que pour de nombreux psychanalystes, parmi lesquels je me range, « pulsion de vie » et « pulsion de mort » sont des notions confusionnantes et qu’elles relèvent autant de la métabiologie que de la métapsychologie. Il est frappant de voir que les auteurs qui partagent ce point de vue sont en fait assez nombreux mais que la mode ne les suit pas. Sacha Nacht, Evelyne et Jean Kestemberg, Pierre Marty, Robert Barande, Bélà Grunberger, Janine Chasseguet-Smirgel, Ilse Barande, Claude Le Guen, Michel de M’Uzan, Paul Israël, Jean Laplanche – et beaucoup d’autres en dehors de France, sans oublier Winni- cott – ont l’outrecuidance de penser la théorie psychanalytique sans se fonder sur la pulsion de mort.

LA PULSION DE MORT, POMME DE DISCORDE

L’introduction de la pulsion de mort a immédiatement été ressentie par les psychanalystes contemporains de Freud comme un corps étranger par rap- port à l’édifice – déjà très élaboré 1 – de la théorie psychanalytique de l’époque et a constitué d’emblée une énigme : pourquoi la pulsion de mort ?

1. Michel de M’Uzan, Freud et la mort, 1968 : « Lorsqu’un édifice aussi magistral et aussi achevé que l’est la psychanalyse après les écrits métapsychologiques se trouve remis en question sur des bases somme toute assez fragiles par son créateur lui-même, qui d’autre part tient visiblement à en conserver l’essentiel, il est permis de s’interroger sur les raisons d’une pareille entreprise. »

Rev. franç. Psychanal., 5/2002

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1800 Paul Denis

La confusion apparue avec « Au-delà du principe de plaisir » a été

accentuée par toutes les lectures qui ont été faites des textes d’après 1920, par

la volonté de fidélité à la lettre du corpus freudien et par les débats opposant

« monisme » et « dualisme ». Quiconque est taxé de « monisme » est suspect

de sympathie pour Jung, d’autres se proclament incapables de penser en dehors d’une opposition « dualiste » entre pulsion de vie et pulsion de mort 1 . Un « moniste » est nécessairement suspect de ne pas savoir ce que penser veut dire, « moniste » est une injure. Très fréquemment, l’auteur qui ne retient pas le concept de pulsion de mort est considéré comme un optimiste béat, qui nie le mal en nous, ignore la destructivité et ferait bien de regarder ce qui se passe dans notre monde secoué des convulsions de la violence. Il est de bon ton, pour affermir la déri-

sion dont il convient d’accabler l’incorrigible optimiste, de brandir un journal

et avec cela il

» Dès que le débat

reparaît, la passion ressurgit avec une incroyable vivacité liée sans doute à un

premier inconvénient de l’opposition Éros-Thanatos : elle a introduit dans la psychanalyse une forme de manichéisme, d’opposition entre bon et mauvais, laquelle coïncide avec les deux registres de la vie et de la mort. Le Bien et le Mal – antique opposition –, le bon et le mauvais objet, le bon sein et le mau- vais sein La conviction des partisans de la pulsion de mort est sans faille : à la des- tructivité correspond forcément une pulsion autonome, proposition donnée comme une évidence. Les précautions de Freud sont abandonnées : la pulsion de mort est avancée comme une sorte d’axiome qui introduit une nouvelle géométrie en fonction de laquelle est récrite toute la psychanalyse.

y a des gens qui ne croient pas à la pulsion de mort !

dont le gros titre hurle quelque cataclysmique destruction : «

Pourquoi faudrait-il qu’il existe un instinct fondamental spécialement consacré à la désorganisation et à la destruction ? Pourquoi refuser l’idée qu’il est possible de rendre compte de la destructivité à partir de la théorie de la libido ? Les modèles physiques courants nous inciteraient au contraire à ima- giner une unité de l’énergie psychique. Il n’est pas besoin d’imaginer une cha- leur de vie qui chauffe nos appartements et une chaleur de mort qui les incendie. L’énergie nucléaire serait « de vie » dans les centrales électriques et

« de mort » dans les têtes de missiles ? Nous savons – la clinique du trauma-

tisme nous le montre – que la surcharge d’excitation sexuelle sans possibilité

1. La question de l’opposition entre « monisme » et « dualisme » a été reprise par Marilia Aisenstein et Sylvie Dreyfus dans une perspective originale : ces auteurs ont défendu l’idée que l’on était inéluctablement soumis à un choix entre deux dualismes : il faut opter soit pour un dualisme psy- ché-soma, soit, si l’on admet qu’il existe une unité de fonctionnement psychosomatique, pour le dua- lisme pulsionnel opposant pulsion de vie et pulsion de mort.

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Un principe d’organisation-désorganisation

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d’en tirer satisfaction a un pouvoir de désorganisation, de déliaison psychique, qu’il n’est pas nécessaire de rapporter à un instinct particulier. La pulsion elle- même peut se désorganiser, et il est des états où il est loisible de parler, avec Paul Israël, de dépulsionnalisation. La libido peut désorganiser, peut tuer : ce n’est pas son moindre scandale. Le recours à la pulsion de mort a le mérite d’innocenter la libido, laquelle devient exclusivement bonne. Dans ce registre, pour René Roussillon : « L’hypothèse d’une “pulsion” de mort empêche la remise en question du caractère nécessairement satisfai- sant de l’objet – c’est aussi vrai des premiers travaux de M. Klein directement dérivés des hypothèses freudiennes sur ce point-là. Si S. Freud ne peut envisa- ger l’hypothèse d’une rencontre non satisfaisante avec l’objet, c’est qu’il dérive la sexualité du besoin – c’est la théorie de l’étayage de la pulsion sur le besoin. Dans une telle perspective, dans la mesure où le besoin (corporel) a été satis- fait, l’ “expérience” de satisfaction est acquise, et dans la mesure où le sujet est toujours en vie on est alors fondé à penser que les besoins corporels ont

« Pour revenir maintenant aux rapports de S. Freud avec

été satisfaits. » (

le concept de pulsion de mort, il me semble que l’enjeu théorique auquel il se trouve être confronté concerne une menace concernant les assises de sa métapsychologie et de la représentation des soins maternels qu’elle suppose 1 .

La mère, pour S. Freud, est restée celle “qui ne saurait être ambivalente à l’égard de son premier fils”, elle ne sera “la destructive” qu’en fantasme. » Les positions des partisans de la pulsion de mort semblent s’être, histori- quement, durcies du fait que l’ego psychology n’avait gardé de la seconde topique freudienne que l’organisation du Moi sans se référer à l’opposition entre Éros et Thanatos. La polémique contre les ego psychologists se serait ensuite étendue aux autres auteurs qui récusaient la pulsion de mort, facile- ment taxés d’être « néo-hartmaniens ».

)

QUELQUES INCONVÉNIENTS DE LA NOTION DE PULSION DE MORT

L’inconvénient principal de la seconde théorie des pulsions est pour nous l’affaiblissement de la notion même de pulsion telle qu’elle avait été élaborée auparavant. Les pulsions, définies par leur poussée, leur source, leur but, leur objet, disparaissent ; regroupées sous la rubrique de « pulsion de vie », elles perdent par là même leur spécificité. Alors que les pulsions, première manière,

1. Cette réflexion métapsychologique a été développée par Roussillon dans son rapport :

R. Roussillon, 1995, La métapsychologie des processus et la transitionnalité, Revue française de psy- chanalyse, 1995, n o 5.

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exprimaient un travail psychique, que leur définition résultait de l’orga- nisation des investissements de la libido et de l’expérience de la satisfaction, la pulsion de vie et la pulsion de mort sont définies par rapport à des considéra- tions qui se réclament de la biologie : de forces psychiques elles deviennent forces de la nature. Freud se met à parler de « pulsions organiques », le carac- tère « conservateur » qu’il leur reconnaît ne s’applique plus à des formations psychiques, ni à des conditions du fonctionnement du Moi, mais à la vie orga- nique elle-même. La nouvelle définition de la pulsion est celle-ci : « une pul- sion serait une poussée inhérente à l’organisme vivant vers le rétablissement d’un état antérieur que cet être vivant a dû abandonner sous l’influence per- turbatrice de forces extérieures ; elle serait une sorte d’élasticité organique ou, si l’on veut, l’expression de l’inertie dans la vie organique. » Nous passons de la « mesure du travail demandé à l’appareil psychique » à l’ « expression de l’inertie dans la vie organique » ; ce passage s’accompagne de l’attribution de pulsions sexuelles à la matière vivante, fut-elle élémentaire. Mesurons bien que la notion de pulsion, telle qu’elle avait été élaborée avant 1919, disparaît tota- lement dans des formulations comme celles-ci : « Devons-nous, comme nous y engage le philosophe poète, hasarder l’hypothèse que la substance vivante, au moment où elle prit vie, se déchira en petites particules et que celles-ci depuis

lors tendent à se réunir à nouveau sous l’effet des pulsions sexuelles ? »

ou

encore : « La spéculation nous conduit à admettre que cet Éros est à l’œuvre dès le début de la vie et qu’il entre en opposition comme “pulsion de vie” à la “pulsion de mort” qui est apparue du fait que la substance anorganique a pris vie » (S. Freud, 1920). Le terme « pulsion » dans ces deux passages a perdu toute spécificité métapsychologique. Les « pulsions sexuelles » deviennent une propriété élémentaire de la matière vivante, la sexualité disparaît comme force qui anime et édifie le psychisme : Freud mutile sa propre théorie Les pulsions sont du reste alors assimilées par certains auteurs, Benno Rosenberg par exemple, à la libido elle-même ; l’équivalence entre « pulsion de vie » et libido ainsi postulée déqualifie la pulsion en tant que résultat d’une différenciation de la libido ; la pulsion ne décrit plus un parcours de l’énergie sexuelle psychique et ne résulte plus de l’organisation de celle-ci. La notion de pulsion partielle s’efface du même coup 1 . L’utilisation d’un terme identique – de pulsion, ou d’instinct – pour désigner les pulsions telles qu’elles sont décrites dans « Les pulsions et leur destin », et « la pulsion de mort » introduit par conséquent une confusion considérable. Nous avons vu que les fonde- ments de la définition des pulsions ont changé, qu’ils se sont biologisés. On

1. Ce qui explique sans doute que l’expression ne figure pas une seule fois dans le rapport de Denys Ribas.

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s’attendrait donc à une énergie spécifique à la pulsion de mort et à une « source » : or la pulsion de mort n’a pas de « source », pas d’objet et n’est définie que par son but : désorganiser, détruire. Comme l’a souligné Jean Laplanche, Freud n’a jamais proposé d’autre énergie psychique que la libido, il n’a jamais proposé l’idée d’une destrudo, d’une énergie de mort, de destruc- tion ; la pulsion de mort serait donc une pulsion sans énergie ni objet. Les plus dualistes d’entre nous sont, en fait, contraints au monisme énergétique psychique : la libido et rien d’autre. La pulsion de mort n’a finalement rien d’une pulsion. L’agressivité comme la destructivité impliquent un courant libi- dinal mis au service de buts particuliers et appliqué à un objet : agression et destruction de quelqu’un ou de quelque chose, mort de soi-même ou mort d’autrui. Il ne peut s’agir que de « pulsion sexuelle de mort » pour reprendre ici la formule de Laplanche, c’est-à-dire de courant libidinal se consacrant à la destruction. La notion même de conflit se trouve finalement altérée par la seconde théorie des pulsions : elle change de niveau. Le conflit psychique qui oppose entre eux des mouvements psychiques, des instances, des investissements con- tradictoires ou inconciliables n’est plus qu’un épiphénomène, pâle reflet du grand conflit tellurique entre les forces de vie et les forces de mort. En d’autres termes l’opposition entre la pulsion de vie et la pulsion de mort fait finalement disparaître le conflit psychique, celui que nous rencontrons à chaque séance d’analyse et dont il est possible de rendre compte dans le cadre de la théorie de la libido. Il me semble qu’il faut nous rendre à l’évidence : ce qu’il est convenu d’appeler la seconde théorie des pulsions est incompatible avec la première ; son apparition a introduit un véritable clivage dans la théorie.

LA PULSION DE MORT, ZEUGME THÉORIQUE

L’une des sources des difficultés soulevées par l’introduction de l’opposition entre Éros et Thanatos est que celle-ci correspond chez Freud à la superposition de deux courants de pensée. L’un, clinique et métapsycholo- gique, aborde la compulsion de répétition, la question du traumatisme et introduit la notion de masochisme primaire ; l’autre, méditation biologique et philosophique, aboutit à la formulation de l’opposition entre pulsion de vie et pulsion de mort ; l’intrication est ici celle d’une réflexion clinique et d’une vision philosophique. La nécessité de donner une théorie des phénomè- nes de désorganisation dans la compréhension des mouvements psychiques

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s’y trouve infiltrée par « le thème de la mort » 1 . La confusion, le mot n’est pas trop fort, introduite par la « seconde théorie des pulsions » est liée à cette infiltration. Pour rendre compte de configurations cliniques irréductibles au modèle névrotique, pour rendre compte d’échecs de l’analyse, Freud était contraint d’introduire un principe de fonctionnement complémentaire au principe de plaisir-déplaisir : principe de liaison-déliaison, principe d’organisation- désorganisation, comme l’on voudra 2 . C’est là que se trouve la nécessité

conceptuelle. Mais Freud est allé au-delà, et il a fait coïncider ce principe de fonctionnement avec les autres éléments qui s’y associent sous la rubrique de la « pulsion de mort » ; nous rejoignons ici René Roussillon lorsqu’il écrit :

S. Freud essaye, à l’aide d’une hypothèse unique, de rendre compte d’une

série de faits cliniques qui ne se laissent pas facilement interpréter à l’aide des seuls outils de la “sorcière” du moment. “Analyser” la pulsion de mort et sa place dans l’économie de la pensée de S. Freud passe par un relevé des faits

cliniques que cette notion tente de subsumer. » La notion de pulsion de mort constitue un rassemblement hétéro- gène d’abord du côté des faits cliniques, qui n’ont pas forcément à être regroupés sous le même chef : le rôle de la motricité (vouée à défléchir vers l’extérieur la pulsion de mort) et la compulsion de répétition par exemple n’ont pas obligatoirement à être placés sous le signe de Thanatos, pas plus que le sadisme, la négation, le masochisme, le fonctionnement du surmoi et même l’angoisse, qu’un auteur comme Benno Rosenberg rattache à la pulsion de mort. L’hétérogénéité tient aussi à l’ambition d’une théorie qui se voudrait valable à la fois sur le plan organique et sur le plan psychique, applicable de la matière vivante la plus simple au psychisme humain, recherche d’une expli- cation générale biologique qui ferait rentrer la psychanalyse dans le cadre des « sciences de la nature » ; il s’agit pour Freud d’asservir des faits cliniques à une méditation qui dépasse le registre psychologique 3 .

«

1. Expression de Freud dans sa lettre à Lou Andreas-Salomé datée du 1 er août 1919.

2. Claude Le Guen rappelle que les grecs opposaient à Éros non pas Thanatos mais Chaos. La

menace de mort – psychique – est celle du chaos psychique.

3. La tentation est grande de faire une lecture symptomatique d’un texte comme « Au-delà du

principe de plaisir ». D’y relever des thèmes mélancoliques, un mode de pensée gnostique dont nous avons souligné la coïncidence avec le début de l’analyse d’Anna Freud par son père. Le clivage dans la théorie introduit par l’opposition entre Éros et Thanatos serait le reflet du clivage nécessaire pour pou- voir supporter d’avoir sur son divan sa propre fille. René Roussillon a souligné de son côté la défense contre la passivité que constitue l’introduction de la pulsion de mort : « Qu’une “pulsion” de mort nous habite signifierait d’une certaine manière que nous “choisissons” la mort plutôt que de la subir passivement, d’être choisi par elle. Le concept de pulsion de mort tend à retourner activement ( “pul- sion” ) ce que nous aurons à subir passivement. En ce sens précis le concept de pulsion de mort signe la trace, dans la pensée de S. Freud, d’un processus de défense par retournement. »

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La théorie générale censée régir la matière vivante apparaît comme bien douteuse : il existerait une sexualité cellulaire, chargée de bâtir des ensembles organiques de plus en plus complexes, laquelle lutterait contre une tendance au retour à l’anorganique. Nous connaissons la sexualité psychique, mais quel sens peut avoir l’idée de « pulsions sexuelles » rassemblant des « parcelles de la matière vivante » ? Le principe de nirvana apparaît comme la transposition au psychisme du principe biologique général précédent, tendant au retour à l’inanimé, à l’anorganique. Application, bien hasardeuse, au psychisme d’un principe biologique fort incertain. La théorie des pulsions « de vie » qui découle de ces postulats biologiques est dans la ligne : elles sont des « pulsions organiques » et la notion de pulsion disparaît dans sa définition psychique antécédente. Nous nous trouvons dans une démarche métabiologique et non métapsychologique. La pulsion de mort apparaît ainsi comme un zeugme 1 théorique, rappro- chant des éléments qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Nous propo- sons finalement de décondenser cette notion pour considérer séparément les éléments qui la sous-tendent et ne retenir que ceux qui restent cohérents avec l’édifice métapsychologique antérieur à 1920 et ont contribué à le dévelop- per. Sous les termes de pulsion de vie et de pulsion de mort, si on laisse de côté les protistes et les considérations philosophiques ou poétiques de Freud, apparaît ainsi, en fait, non pas un nouveau système pulsionnel mais un prin- cipe de fonctionnement psychique que l’on pourrait appeler principe d’organisation-désorganisation qui vient compléter le principe de plaisir- déplaisir. La volonté de faire coïncider les deux pôles de ce principe de fonc- tionnement avec « la vie » d’une part et « la mort » de l’autre a entraîné confusion et malentendus, alors même que l’introduction de ce principe de fonctionnement est une nécessité. Jean Laplanche a défendu cette idée qu’il fallait entendre Éros et Thanatos comme des principes de fonctionnement. Lorsque André Green définit la pulsion de mort par sa « fonction désobjec- talisante », il n’est pas si loin de la considérer surtout, lui aussi, comme un principe de fonctionnement. L’essentiel est donc de considérer l’opposition entre Éros et Thanatos non comme un affrontement entre des pulsions mais comme un principe d’organisation-désorganisation régissant le psychisme complémentairement au principe de plaisir-déplaisir.

1. Figure de style rapprochant des éléments sans rapport les uns avec les autres. Rare dans la

vêtu de probité candide et de lin blanc ») il serait fréquent

dans la poésie espagnole. En français il est surtout utilisé pour produire un effet de cocasserie, chez Prévert par exemple : « Quand il était jeune Napoléon était maigre et général d’artillerie, ensuite il prit

poésie française (si l’on excepte Hugo : «

du ventre et beaucoup de pays

»

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1806 Paul Denis

L’IDÉE D’INTRICATION

L’idée de mélange, de composition, d’intrication – de mixion, traduit Laplanche – est déjà présente dans la conception freudienne d’une combinai-

son entre les pulsions partielles sous le primat de la génitalité. Freud écrit par

: « Telles sont les pulsions, apparaissant de façon

relativement indépendante par rapport aux zones érogènes, du plaisir de regarder-et-de-montrer et de la cruauté, qui n’entrent en relation intime avec la vie génitale que plus tard, mais qui se font déjà sentir au cours de l’enfance en tant que tendances autonomes, d’abord distinctes de l’activité sexuelle éro- gène. » Ce dernier exemple qui évoque l’association entre cruauté et vie géni- tale correspond tout à fait à ce qui sera ultérieurement théorisé comme intri- cation entre pulsion de vie et pulsion de mort. Il nous intéresse particulièrement, car regarder et montrer d’une part, et cruauté de l’autre ont été rattachées par Freud à ce qu’il désignait comme « pulsion d’emprise ».

exemple dans Trois essais

Rappelons-nous que Freud a évoqué explicitement la notion d’intrication entre sexualité et voyeurisme dans Le petit Hans : « Par un processus que A. Adler a dénommé très justement “intrication des pulsions” (et il donne la référence de l’article d’Adler en note : Der Aggressionsbetrieb im Leben und in der Neurose. Fortschritte der Medizin, 1908, n o 19) le plaisir trouvé par Hans dans son propre organe sexuel s’allie au voyeurisme dans ses composantes active et passive. » Nous pouvons encore citer « Le trouble psychogène de la vision » 1 :

« Nous avons suivi la “pulsion sexuelle” depuis ses premières manifestations chez l’enfant jusqu’à ce qu’elle atteigne sa configuration finale qualifiée de “normale” et découvert qu’elle est composée à partir de nombreuses “pulsions partielles” qui sont attachées aux excitations de régions du corps. » Ou

des pulsions sociales qui sont

encore, dans Totem et tabou, Freud évoque «

issues de l’union de parts égoïstes et érotiques ». L’idée d’ « intrication » préexiste donc bel et bien à l’introduction de l’opposition pulsion de vie / pul-

sion de mort à laquelle elle a été ensuite appliquée. L’assemblage de pulsions partielles, de fantasmes est un élément central du fonctionnement de l’appareil psychique tel que Freud l’a décrit avant 1920. Dans « Fantasmes hystériques

et bisexualité », on peut lire : «

un symptôme hystérique correspond néces-

sairement à un compromis entre une motion libidinale et une motion refou-

1. 1910.

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lante mais il peut correspondre en outre à une union de deux fantasmes libidi- naux de caractère sexuel opposé ». Si l’on récuse l’instinct de mort en tant que force pulsionnelle pour ne considérer l’opposition entre Éros et Thanatos que comme un principe de fonctionnement, l’idée d’intrication ne peut plus lui être appliquée : les deux pôles d’un principe de fonctionnement ne se combinent pas. Ou encore com- ment défendre l’idée d’une intrication entre des pulsions sexuelles avec un élé- ment aussi conceptuellement hétérogène à celles-ci qu’un principe de désorga- nisation ? Cliniquement il nous est possible de constater l’assemblage de mouve- ments psychiques contrastés. C’est évidemment le registre sadique – que Freud a d’abord fait découler de la pulsion d’emprise avant d’en faire l’émanation de la pulsion de mort – qui est le plus souvent associé à des motions d’une autre qualité et qui peut se mettre éventuellement à leur ser-

vice. Mais si, au-delà de l’association de mouvements pulsionnels, on cherche à donner à l’idée d’intrication une valeur constitutive plus originaire – comme celle que lui donnera Freud dans la combinaison de la destructivité et des pul- sions de vie –, c’est dans la constitution même de la pulsion à partir de deux courants libidinaux que l’on peut la trouver. C’est ce que nous avons proposé en décrivant les deux « formants de la pulsion ». Si l’on considère la pulsion comme le fruit d’une association de deux courants libidinaux, l’un en emprise, utilisant les voies de la motricité et de la sensorialité – celles de l’appareil d’emprise, du bemächtigungsapparat –, et l’autre investissant le fonctionne- ment des zones érogènes et l’expérience de la satisfaction, on se trouve devant une forme d’intrication qui se situe à l’origine de la pulsion elle-même. La combinaison n’est plus entre deux éléments biologiquement contradictoires mais entre des éléments complémentaires, l’un servant l’autre et l’autre arrê- tant le premier lorsqu’une expérience de satisfaction peut se constituer. Nous sommes ici fidèles à la pensée de Freud qui, dans le passage du Petit Hans que nous avons cité plus haut, donne explicitement comme exemple d’intrication l’association entre la satisfaction sexuelle et le voyeu- risme, conçu à ce moment comme un mouvement rattaché à l’appareil d’emprise. Dire que la pulsion naît de l’intrication entre deux courants libidi- naux, l’un en satisfaction et l’autre en emprise, est ainsi cohérent avec les for- mulations freudiennes antérieures à 1920. L’intérêt de ce modèle est qu’il permet de rendre compte des situations où la pulsion se désorganise, se déqualifie. Lorsque ces deux courants se disso- cient – se désintriquent ? – en l’absence d’expérience de satisfaction qui vienne sceller le succès de leur association, ils laissent le plus souvent toute la place

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aux seuls investissements en emprise que rien ne tempère plus – que rien n’arrête plus –, toute la libido s’engouffrant dans le registre de l’emprise, jus- qu’à la folie d’emprise et à la destruction. C’est la libido qui devient destruc- trice sans qu’il soit besoin d’imaginer une quelconque pulsion biologique de

Il est possible que le terme d’emprise soit trop imprégné de significa-

tions relationnelles et qu’il soit difficile de le voir associé à des formes de des-

tructivité extrême. C’est le terme de Jean Gillibert de « folie d’emprise » qu’il faut considérer, décrivant le déchaînement d’une libido que plus rien n’organise sinon la motricité acharnée à trouver un objet quel qu’il soit, fut-il de haine pure et destiné à être possédé dans et par sa destruction. La combus- tion a quitté les limites du foyer où elle était cantonnée, utilement nourrie et organisée, pour incendier la pièce, l’édifice et, si rien ne l’arrête, la ville entière.

mort

Paul Denis 7, rue de Villersexel 75007 Paris