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Cet homme n’est pas celui que vous

croyez…
Il faut relire Adam Smith

Bibliographie :
Benoît Prévost, « Adam Smith : ver la fin du malentendu ? », in
Alternatives économiques, 2001/1, n°9 : « L’Économie politique », p.101-
112.
Jean-Daniel Boyer, « Adam Smith Problem ou problèmes des sciences
sociales ? Détour par l’anthropologie d’Adam Smith », in Revue française
de socio-économie, 2009/1, n°3, p.37-53.
Mickaël Biziou, Adam Smith et l’origine du libéralisme, Paris, PUF, 2003.

Introduction :
Ce qu’on dit d’Adam Smith : La Richesse des nations, publié en 1776, est
un des ouvrages majeurs de la science économique. On a coutume de
faire de son auteur le chantre du libéralisme, et l’on s’attend donc à
trouver dans cet ouvrage des arguments favorables au libre-échange.
Mais Adam Smith n’est pas celui que les manuels nous montrent, le
découvreur du marché autorégulateur. Il est urgent de relire (ou de lire de
plus près) son œuvre, afin de redécouvrir aujourd’hui ce que signifie le
libéralisme économique et de sortir des représentations caricaturales qui
en sont le plus souvent données.
On attribue souvent au libéralisme économique un refus de la politique, un
oubli des valeurs morales ainsi qu’une étrange religion du marché (le
marché est censé veiller sur les hommes à la façon d’une providence
divine laïcisée). Or, ce genre de thèses est très éloigné de ce que pense
Smith. Ce dernier affirme au contraire que l’État doit se soucier du bien
public, que l’économie ne saurait fonctionner sans vertu et que l’ordre non
intentionnel du marché produit certains effets pervers qu’il faut corriger
intentionnellement. Le libéralisme économique de Smith est, en fait,
porteur d’un idéal moral et politique exigeant.
A l’aune de cet idéal moral et politique énoncé par un grand esprit éclairé
du XVIIIe siècle, il est possible de juger ce qu’est devenu le libéralisme
économique aujourd’hui.

I. Le libéralisme est-il un cynisme ?

Selon une idée reçue très largement répandue, le libéralisme est une
doctrine moralement neutre, et donc finalement cynique. L’égoïsme
individuel est la source de la richesse collective. Le libéralisme
économique est donc un système qui spécule sur le calcul individuel de
l’intérêt bien compris. Il parie sur l’égoïsme (sur l’intérêt exclusif que
chacun se porte à soi-même), et non sur la vertu.
A. Idées reçues sur le libéralisme
Une première chose doit, sans doute, nous mettre la puce à l’oreille :
l’idée que le libéralisme économique serait cynique est sans doute une
idée trop bien partagée :
- C’est l’idée des libéraux (ils prétendent être attachés au seul
marché, puisqu’il a fait ses preuves, au moins depuis la chute du
mur de Berlin)…
- …et c’est l’idée des antilibéraux (le libéralisme économique n’a pas
de valeurs morales à défendre : d’où leur mot d’ordre de moraliser
le marché, qui a le vent en poupe depuis au moins un an et le début
de la crise économique que nous traversons actuellement).
On peut donc trouver plus que douteuse cette entente des deux camps
ennemis sur le sujet. Le libéralisme économique est-il vraiment dépourvu
de valeur morale et de but politique ? Si tel était le cas, deux systèmes
s’opposeraient donc :
- l’un, moralement louable, mais économiquement inefficace,
l’homme n’étant en fait pas à la hauteur de ceux qui lui veulent tant
de bien
- l’autre, libéral, sagement mais cyniquement, reposerait uniquement
sur nos passions mesquines
L’inconvénient d’un tel raisonnement, c’est qu’il place l’efficacité
économique du côté du cynisme, et la morale est sans main (« ils ont les
mains blanches, mais ils n’ont pas de main », disait Charles Péguy des
moralistes). Or, dans l’actualité économique récente, on a vu un certain
nombre d’entreprises faire des choix moralement louables et
économiquement efficaces. L’exemple du commerce équitable montre
bien qu’il n’est pas toujours indispensable de choisir entre la morale et
l’économie.
Que reproche-t-on en fait au libéralisme économique ? On souligne à la
fois sont cynisme, son oubli des valeurs morale, et sa religion du marché
(il faut faire confiance à l’interaction des offres et demandes sur le
marché, comme on fait confiance à Dieu) qui conduit à une sorte de
fidéisme économique. La position du libéral est donc, pour le moins,
paradoxale : elle associe foi et cynisme ; oubli des valeurs morales et
confiance dans le progrès de l’histoire, le développement économique
voire le développement moral.
Cette alliance étrange est caractéristique de la tradition moraliste
française.

B. La pensée des moralistes français


Pour les moralistes français, l’homme est perverti par le péché originel.
Dieu le sauve dans le Ciel par sa grâce, mais il lui permet aussi, en
attendant, de mener une vie malheureuse quoi que prospère sur cette
terre.

Extrait 1 :
Quittez donc vos plaintes, mortels insensés ! En vain vous cherchez
à associer la grandeur d’une Nation avec la probité. Il n’y a que des
fous qui puissent se flatter de jouir des agréments et des
convenances de la terre, d’être renommés dans la guerre, de vivre
bien à son aise et d’être en même temps vertueux. Abandonnez ces
vaines chimères. Il faut que la fraude, le luxe et la vanité subsistent,
si nous voulons en retirer les doux fruits. La faim est sans doute une
incommodité affreuse. Mais comment sans elle pourrait se faire la
digestion d’où dépend notre nutrition et notre accroissement. Ne
devons-nous pas le vin, cette excellent liqueur, à une plante dont le
bois est maigre, laid et tortueux ? Tandis que ses rejetons négligés
sont laissés sur la plante, ils s’étouffent les uns les autres et
deviennent des sarments inutiles. Mais si ces branches sont étayées
et taillées, bientôt devenus fécondes, elles nous font part du plus
excellent des fruits.
C’est ainsi que l’on trouve le vice avantageux, lorsque la justice
l’émonde, en ôte l’excès, et le lie. Que dis-je ! Le vice est aussi
nécessaire dans un Etat florissant que la faim est nécessaire pour
nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rende
jamais une Nation célèbre et glorieuse. Pour y faire revivre l’heureux
Siècle d’Or, il faut absolument outre l’honnêteté reprendre le gland
qui servait de nourriture à nos premiers pères.

Bernard Mandeville, La Fable des Abeilles, 1705.

Mieux vaut parier sur ce que nous avons de pire qu’escompter les
dividendes d’un comportement vertueux. Voilà ce qu’on peut retenir de la
pensée des moralistes français. Le cynisme à l’origine du libéralisme
économique résulte de cette opposition frontale entre les agréments de la
vie, la richesse de la société et la vertu.
Pour le montrer, on recourt souvent à la métaphore des abeilles : quand
les abeilles, trouvent une fleur, gardent le secret pour elles seules, la
ruche prospère, mais le jour où une reine prolétarienne déclare que
chaque abeille doit prévenir ses camarades d’une découverte, toutes elles
se précipitent sur la même fleur et la ruche périclite.

En vertu de la conception de la nature humaine développée par ces


moralistes, on ne peut envisager de mettre en place quelque démarche
normative que ce soit : l’homme est vicieux de nature, et il lui est donc
impossible de progresser sans aide extérieure (comprenez sans aide
divine). La pensée des moralistes (Mandeville, La Rochefoucault) est
inscrite dans une vision théologique du monde (largement héritée de Saint
Augustin) qui différencie le royaume des hommes sur Terre (où ils
s’arrangent entre eux par les vices) de la Cité de Dieu (que l’on gagne par
la grâce seule). De toute façon, ces deux sphères sont radicalement
dissociées (on peut prospérer par le vice, sans que cela détruise la
société).
On retrouve une telle alternative à de nombreuses reprises dans l’histoire
des idées :
- Chez Spinoza (1632-1677), la cité la plus juste pourrait se construire
si tout le monde était sage, ce qui est illusoire, donc il faut spéculer
sur ce que les hommes peuvent avoir de pire.
- Chez Leibniz (1646-1716), nous sommes des monades, déployant
nos programmes individuels, mais il y a au-delà une monade des
monades qui vient organiser harmonieusement ces programmes
individuels.
- Chez Kant (1724-1804), pour qui la construction d’une République
juste se fait en pariant sur la nature humaine (un bois trop courbe
pour qu’on y taille des planches droites) ou sur le libre jeu des
passions de chacun (on imagine l’option qu’il retient)
Chez l’ensemble de ces penseurs, on retrouve cette opposition intrinsèque
entre l’ambition d’une morale normative et le constat que la nature
humaine n’en est, hélas, pas capable. C’est pour résoudre ce paradoxe
que l’on en vient à imaginer Dieu, et à supposer son intervention dans
l’affaire : si la nature humaine n’en est pas capable et que, malgré tout, la
nature et l’homme prospèrent, c’est que quelqu’un d’autre remplace la
vertu manquante dans le cœur des homme, en l’occurrence, Dieu. Le mal
est permis par Dieu pour permettre le meilleur des mondes possibles, il
permet aux hommes de s’entendre, même sans vertu.

Extrait 2 :
« Mandeville .[…] prétend que les abeilles ne peuvent vivre à l’aise
dans une grande et puissante ruche, sans beaucoup de vices. Nul
royaume, nul État, dit-il, ne peuvent fleurir sans vices. Otez la vanité
aux grandes dames, plus de belles manufactures de soie, plus
d’ouvriers ni d’ouvrières en mille genres; une grande partie de la
nation est réduite à la mendicité. Otez aux négociants l’avarice, les
flottes anglaises seront anéanties. Dépouillez les artistes de l’envie,
l’émulation cesse; on retombe dans l’ignorance et dans la
grossièreté ».
Voltaire

Une telle vision du monde peut tenir dans l’adage machiavélien selon
lequel « qui veut la fin, veut les moyens ». Par exemple, chez les
moralistes, on défend l’idée qu’il ne faut pas trop payer les pauvres pour
leur travail, mais les maintenir dans un état de manque pour qu’ils soient
toujours soucieux de travailler. Si on les paie trop, ils vont se laisser aller à
la paresse au lieu d’aller à l’usine. C’est un argument que l’on retrouve
chez les détracteurs de l’idée du maintien de minimas sociaux par
exemple.

C. La pensée d’Adam Smith


Chez Smith on retrouve quelque chose qui ressemble à cette alliance
contre-nature entre foi dans le marché et cynisme, mais en fait c’est très
différent. Il ne faut pas lire trop étroitement Adam Smith, et surtout ne pas
se contenter de la lecture d’extraits de La Richesse des nations (1776).
Dans cet ouvrage, Adam Smith décrit comment par la recherche de
l’intérêt individuel et du profit et par les mécanismes du marché, chaque
citoyen contribue non seulement à s’enrichir personnellement mais
également à accroître la richesse de la collectivité. La recherche de
l’intérêt individuel est le plus sûr moyen d’œuvrer pour accroître la
richesse des nations et le rôle de l’État doit être strictement limité.

Extrait 3 :
«»

Pour Adam Smith, l’État n’a pas à se mêler de la vie économique : les
mécanismes du marché valent toutes les lois du monde. Le marché fonde
son fonctionnement sur des milliers de décisions individuelles où chaque
acteur économique cherche naturellement les moyens de s’enrichir
personnellement.
Attention toutefois à ne pas restreindre trop la compréhension de ce
concept de « main invisible. L’expression d’Adam Smith est bien plus
qu’une simple métaphore : elle résume un programme idéologique, celui
qui vise à faire du marché l’unique régulateur de l'ensemble de la vie
économique. C’est pourquoi l'expression est si fréquemment reprise, par
ceux qui s’opposent à ce programme, aussi bien que par ceux qui en sont
partisans. Attention aussi à ne pas caricaturer la pensée de Smith.

Extrait 4 :
« [...] Ce n’est que dans la vue d’un profit qu’un homme emploie son
capital. Il tâchera toujours d’employer son capital dans le genre
d’activité dont le produit lui permettra d’espérer gagner le plus
d’argent. […] A la vérité, son intention en général n’est pas en cela
de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il
peut être utile à la société. En préférant le succès de l’industrie
nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner
personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette
industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il
ne pense qu’à son propre gain ; en cela, il est conduit par une main
invisible, à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses
intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la
société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en
ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une
manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait
réellement pour but d’y travailler ».
Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations [1776]
d’après réédition, éd. Flammarion, 1991.

II. La pensée de Smith repose sur une métaphysique

Le principe de la main invisible est le suivant : les individus remplissent


des fins qui n’entrent nullement dans leurs intentions initiales et
correspondent avec le bien commun.
Mais la théorie de la main indivisible ne renvoie pas à l’idée d’une
manipulation de l’homme par Dieu. Elle repose sur une métaphysique.

L’extrait 4 contient l’unique occurrence de la « main invisible » dans la


Richesse des nations (1776). Cette expression, que l’on réduit à une
manière imagée de parler de la capacité autorégulatrice du marché, se
trouve dans une autre partie de l’œuvre d’Adam Smith, généralement
moins connue, la Théorie des sentiments moraux, un livre de philosophie
morale dans lequel Smith propose une réflexion sur les valeurs, les
objectifs moraux et politiques que peut se donner une société (extrait 5).

Extrait 5 :
« Le produit du sol fait vivre presque tous les hommes qu’il est
susceptible de faire vivre. Les riches choisissent seulement dans
cette quantité produite ce qui est le plus précieux et le plus
agréable. Ils ne consomment guère plus que les pauvres et, en dépit
de leur égoïsme et de leur rapacité naturelle, quoiqu’ils n’aspirent
qu’à leur propre commodité, quoique l’unique fin qu’ils se proposent
d’obtenir du labeur des milliers de bras qu’ils emploient soit la seule
satisfaction de leurs vains et insatiables désirs, ils partagent tout de
même avec les pauvres les produits des améliorations qu’ils
réalisent. Ils sont conduits par une main invisible à accomplir
presque la même distribution des nécessités de la vie que celle qui
aurait eu lieu si la terre avait été divisée en portions égales entre
tous ses habitants ; et ainsi, sans le vouloir, ils servent les intérêts
de la société et donnent des moyens à la multiplication de l’espèce.
»
Adam Smith, Théorie des sentiments moraux [1759],
d’après réédition, PUF, 1999.

• Adam Smith est philosophe


Comment comprendre qu’un même auteur puisse mener une réflexion
dans ces deux domaines, de l’économie et de la philosophie morale ? Il
faut le replacer dans son contexte : au XVIIIe siècle ce sont deux champs
de la pensée qui ne sont pas aussi fermement distincts (voire opposés)
que de nos jours. Les savants du temps ne sont pas spécialisés comme ils
sont devenus aujourd’hui : les meilleurs prétendent même à une pensée
« encyclopédique » (qui embrasse l’ensemble des connaissances). Et
Adam Smith ne fait pas exception : moraliste et économiste, il est aussi
philosophe et scientifique. Sa pensée se nourrit à ces diverses sources, qui
peuvent nous paraître éclectiques, voire difficilement conciliables
aujourd’hui.
Ainsi, en philosophe, Adam Smith distingue les causes finales et les causes
efficientes. Utilisons l’exemple de la circulation sanguine pour expliquer la
différence qu’il existe entre ces deux grands types de causes. Lorsque
nous constatons quel rôle joue la circulation sanguine dans le corps
humain, il ne nous viendrait jamais à l’idée d’imaginer que le sang remplit
sciemment cette fonction essentielle qui est la sienne. On distingue donc :
-la cause efficiente (soit la manière dont le sang circule)
-la cause finale (soit les bienfaits qu’apporte une bonne circulation
sanguine)
Pour Smith l’homme, « qui ne peut subsister qu’en société, a été adapté
par la Nature à cette situation pour laquelle il a été fait ». Il est vain, selon
lui, de faire reposer sur la raison les motifs qui nous portent à nous
conformer au bien commun, comme si ce dernier était la cause finale de
nos actions. En fait, l’Auteur de la Nature (Dieu pour Smith) a sagement
doté l’homme du désir, immédiat et instinctif, de servir les intérêts de la
société.

• Le monde social et le monde physique fonctionnent de même


Admiratif de la pensée de Newton, et notamment de son système de
philosophie naturelle, il cherche, comme de nombreux auteurs de son
temps, à établir un pont entre les raisonnements de la physique ou de la
biologie et ceux des sciences sociales (morale, politique ou économie).
Son but est de constituer un système théorique qui soit capable de rendre
compte de la mécanique susceptible de produire dans la société une ordre
comparable à celui qui règne dans les mondes physique et animal. Axiome
de base : le monde social est nécessairement ordonné comme le monde
physique, puisque ces deux mondes, qui constituent l’univers, ont une
origine commune : Dieu. Son ambition est réellement de fonder, sur le
modèle des sciences de la Nature, une vaste science humaine dénommée
« Philosophie morale », comprenant notamment la morale, l’économie,
l’histoire, mais aussi la jurisprudence.
Les choses étant donc, nécessairement, bien faites (puisque faites pas
Dieu), l’homme est habité de multiples passions qui le conduisent à
remplir des fins qui n’entrent nullement dans ses intentions :
- la faim et la soif le poussent à la préservation de l’espèce
- l’amour le pousse à la propagation de l’espèce
- le self –love le conduit à réprimer ses intérêts égoïstes pour se faire
aimer des autres
- la volonté d’améliorer son sort le pousse au travail et à l’épargne
En développant le concept de « main invisible » en économie, Adam Smith
ne fait donc qu’appliquer à certains mécanismes marchands un principe
d’analyse qu’il a déjà appliqués en maints domaines.

Un principe transcendantal est donc à l’origine de la machine-monde, mais


les lois qui conduisent à l’harmonie sont immanentes. Mais les
mécanismes d’harmonisation sont induits par des comportements
individuels. Si Smith fait preuve d’un optimisme général, c’est parce que la
main invisible est celle de Dieu : la nation moderne est, pour lui, une
nation en marche vers plus de bien-être matériel et plus de justice sociale.
En cela, il diffère des moralistes français.
Il doit y avoir dans la pensée d’Adam Smith quelque chose de différent
d’une simple dénonciation cynique des vices humains et de la glorification
de Dieu qui met de l’ordre dans tout ça. En ne pensant qu’à moi je fais le
bien général : on ne peut pas s’en tenir là, même si c’est effectivement ce
qui est dit. Mais le contexte dans lequel cette occurrence de la « main
invisible » apparaît est fondamental. Toute sa pensée est pétrie d’une
métaphysique qui trouve dans l’économie une place aussi importante que
dans les réflexions de Smith sur la morale. C’est un penseur de la
deuxième moitié du XVIIIe siècle : il ne faut surtout pas l’oublier.
III. Le libéralisme est un humanisme

« Aucune société ne peut prospérer et être heureuse, dans laquelle la plus


grande partie des membres est pauvre et misérable. »

• Au cœur de la pensée de Smith : la vertu


Extrait 6 :

Adam Smith dit que les hommes recherchent leur intérêt privé et que c’est
très bien comme ça, puisque c’est la meilleure façon dont peut se dérouler
l’activité économique. Mais ailleurs il dit que chercher uniquement son
intérêt privé, c’est vicieux. On peut (et même on doit) être vertueux dans
cette recherche, et les 4 vertus essentielles sont : maîtrise de soi,
prudence, bienveillance et justice.
La question sous-jacente qui se pose alors est la suivante : existe-t-il un
capitalisme moral ? Le libéralisme économique reconnaît-il que certaines
vertus sont nécessaires au bon fonctionnement du marché ? En
l’occurrence, la réponse est nettement oui, et il ne faut donc pas lire trop
vite les chantres du libéralisme comme Adam Smith.

Déclinons quelques-unes de ces vertus prônées par Smith.


- Prudence : cf. l’actuelle crise économique. Si les spéculateurs se laissent
aller à l’appât du gain, c’est le krach. L’homme prudent idéal s’occupe de
ses intérêts, travaille à l’amélioration de sa condition matérielle, mais
lentement, en se lançant dans des projets réfléchis, pas le golden boy.
- Justice : on doit la définit comme le fait de ne pas faire de mal à autrui, la
bienveillance consistant à faire du bien à autrui. La justice consiste à ne
pas faire de mal à autrui tant qu’autrui ne m’agresse pas, et
éventuellement à le défendre s’il est agressé par un tiers. C’est donner ce
que l’on doit à autrui (pas la « justice sociale », ça cela relève de la
bienveillance), par exemple dans le cadre d’un contrat de travail.
Respecter le droit, c’est respecter la morale, si le droit est bien fait (ce qui
n’est bien sûr pas toujours le cas).

• Un rôle attribué à l’État plus complexe qu’il n’y paraît


L’État est-il seulement là pour rendre possible le bon fonctionnement du
marché ? Ou bien assume-t-il aussi une dimension morale ?
C’est bien une conception morale de l’intervention de l’État que défend en
réalité Adam Smith :
- L’État doit veiller à ce que les gens soient prudents les uns envers
les autres (interdiction des prêts à taux usuraires, qui mettent les
banques en périls, de même que les gens qui empruntent, ce qui
s’est passé avec la crise des subprimes)
- Il doit empêcher les gens de se nuire les uns aux autres (faire
respecter la justice)
- Il doit imposer des devoirs de bienveillance (la justice sociale)

Dans la pensée de Smith, la « main invisible » et la main visible,


coercitive, de l’État, sont deux mécanismes qui s’équilibrent
mutuellement.
Quand l’État fait n’importe quoi, la société humaine ne périclite pas même
si elle avance à un rythme moindre (c’est la base de la théorie de la
croissance économique : les individus sont dans l’ensemble assez
prudents pour éviter les catastrophes, en dépit de l’État).
La main invisible corrige le manque de compétence de l’État. Et l’État, s’il
est compétent, peut améliorer le fonctionnement de la vie invisible (en
veillant à ce que les différents individus recherchent leur intérêt de
manière prudente, juste et bienveillante).
Les rapports humains tiennent à travers des rapports de bienveillance
(rapports parents / enfants par exemple). Pour que le lien social ne soit
pas gravement atteint, dans des cas exceptionnel l’État peut faire des lois
pour imposer des devoirs de bienveillance aux citoyens (cas des relations
parents / enfants, qui n’ont normalement pas besoin de la loi, mais la loi
existe cependant pour que le lien social ne soit pas mis en danger).

• Au fondement de toutes les vertus : la sympathie


Si le motif fondamental des actions humaines dans le domaine
économique paraît être l’intérêt, c’est par la sympathie que les hommes
semblent mus quand on lit la philosophe morale de Smith.
La sympathie, c’est le fait que les hommes éprouvent les uns envers les
autres (le fait de ressentir les sentiments, la douleur… d’autrui). Une telle
capacité repose sur un présupposé majeur : l’humanité est, selon Smith,
composée de frères et d’égaux.

Extrait 7 :
« Par nature, la différence de génie et d’aptitude entre un
philosophe et un portefaix est loin d’être aussi grande que celle qui
sépare un dogue d’un lévrier, un lévrier d’un épagneul, ou ce dernier
d’un chien de berger ».
Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations
[1776]
d’après réédition, éd. Flammarion, 1991.
Dans l’anthropologie (la conception de l’homme) smithienne, tous les
hommes sont égaux par nature, et mus par des déterminations similaires
et universelles, établie originellement par une Divinité créatrice et
bienveillante.
L’homme est déterminé par ses passions, qui sont de 5 grands types :
- Les « passions ayant le corps pour origine » (passions physiques)
Ce sont principalement la faim, la soif, et la « passion sexuelle », qui
sont des composantes essentielles de l’espèce humaine et
rapprochent l’homme de l’animal.
- Les « passions égoïstes », liées à l’amour de soi
Pour Smith, l’individu est déterminé par sa tendance à se soucier
davantage de son propre sort et de sa propre situation que de ceux
de ses semblables
- Les « passions qui ont pour origine une disposition particulière ou
une habitude de l’imagination »
Ce sont celles qui nous conduisent à valoriser les situations
auxquelles nous prenons part, ce qui nous intéresse nous-mêmes et
qui inclut donc autrui pourvu qu’il ait un lien avec nous (l’intérêt
pour notre métier ou nos études, nos parents ou nos amis).
- Les « passions asociales »
Celles-ci sont également communes aux hommes et aux animaux.
On compte parmi elles la haine, la vengeance, et plus généralement
toutes les formes de ressentiments. Elles nous conduisent à nuire
physiquement à autrui, à lui causer torts et souffrances, à condition
toutefois qu’il nous ait causé du tort.
- Les « passions sociales »
Générosité, humanité, bonté, compassion, amitié, estime mutuelle…
Toutes ces passions visent le bonheur et le bien-être d’autrui.
Au total, pour Smith, les forces égoïstes et asociales l’emportent sur les
passions sociales, contribuant à isoler chacun des êtres vivants. S’il s’en
tenait à ces seules passions corporelles égocentriques, sociales ou
asociales, l’homme serait un être solitaire, semblable à l’animal, et
resterait à l’état de nature. Mais les facultés de l’esprit dont il est doté
expliquent qu’il en soit autrement.
Au fondement de l’inégalité : les structures sociales

Optimum de Pareto ? Etat dans lequel on ne peut pas améliorer le bien-


être d’un individu sans détériorer celui d’un autre.