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INTRODUCTION GENERALE A L’ECONOMIE

Dossiers de Travaux Dirigés

Dossier de TD n° 8
La crise économique actuelle

Cours d’Antoine d’Autume, Jean-Pierre Laffargue et Nicolas Canry

Année universitaire 2009-2010


Dossier 8. La crise économique actuelle

1) « Lettre de l’OFCE », n° 314, Octobre 2009. Partie « A la recherche de la croissance perdue .


Perspectives 2009-2010 pour l’économie mondiale. », p.1-5.

2) Bulletin du FMI, Décembre 2009. « Europe : une reprise à vitesses multiples », entretien avec
M. Belka, Directeur du département Europe du FMI.

3) Alternatives Economiques, n° 283, Octobre 2009. « Crise financière : l’erreur du G20 »,


entretien avec André Orléan.
Lettre de l' Lundi 26 octobre 2009 314
Page 6 ■
France : croissance précaire
Perspectives 2009-2010 pour l’économie française

À la recherche de la croissance perdue


Perspectives 2009-2010 pour l’économie mondiale *
A près le choc récessif survenu au tournant de 2008
et de 2009, les économies du monde paraissent
Après le choc récessif survenu au tournant de 2008 et de 2009,
les économies du monde paraissent enfin avoir stoppé l’effondrement de leur
activité. Les comptes nationaux au deuxième trimestre en rendent compte
enfin avoir stoppé l’effondrement de leur activité.
à des degrés divers, soit en faisant état d’un moindre repli de l’activité, comme
La croissance pourrait être consolidée au cours de la aux États-Unis ou dans la zone euro, soit, comme au Japon, en témoignant
seconde partie de l’année 2009, notamment grâce d’un rebond, qui interrompt le recul du PIB. Partout, les signaux positifs
à la normalisation de la situation sur les marchés se multiplient, confortant l’espoir d’un retour de la croissance pour la fin
financiers. Les politiques publiques seront parvenues de l’année.
à enrayer la spirale baissière. Les stocks et l’investissement, Les politiques publiques, massivement mobilisées depuis un an, ont paré au
plus urgent, enrayer la crise bancaire et la dangereuse spirale baissière qui s’est
qui avaient largement contribué au déclin de l’activité, enclenchée après la faillite de la banque Lehman Brothers en septembre 2008.
joueraient un rôle symétrique dans le retour de la Mais le retour de la croissance ne signifie pas que tous les ajustements ont été
croissance, corrigeant ainsi le sur-ajustement précédent. réalisés et ne signifie pas non plus que tout peut recommencer comme avant.
Enfin, le rebond des pays émergents permettrait Le secteur productif fait face à d’importantes surcapacités de production qui
retarderont la reprise de l’investissement. L’ajustement de l’emploi n’est pas
la réactivation du commerce mondial. Pour autant,
entièrement réalisé et le chômage va encore augmenter dans les trimestres qui
il serait hâtif de parler de reprise. viennent. La hausse des défaillances d’entreprises ou de particuliers va peser sur
D’une part, les pertes de PIB par tête, d’une ampleur le bilan des institutions financières et justifiera leur prudence. L’effet
stimulant des relances budgétaires va s’estomper alors que le problème induit
exceptionnelle, ne seront pas effacées à court terme. des déficits, relégué au second plan face à l’urgence, va faire un retour en force
D’autre part, la situation macroéconomique demeure dans les débats de politique économique. Ces ajustements démontrent que les
fragile. Les banques subiront de nouvelles pertes, liées rythmes de croissance antérieurs n’étaient pas soutenables et que le sentier de
cette fois-ci à la dégradation de l’activité. Les surcapacités croissance que l’on peut espérer pour l’économie mondiale sera très en dessous
de production freineront l’investissement des entreprises. de celui que nous avons brutalement quitté au cours de l’année 2008.
La baisse de la richesse et la persistance du chômage
pèseront sur la consommation des ménages. De la récession synchrone au rebond synchrone
Enfin, le soutien massif apporté par les gouvernements Les déboires du secteur bancaire, apparus en août 2007 et amplifiés en
septembre 2008 après la faillite de la banque Lehman Brothers, ont fait peser
s’épuisera progressivement tandis que la tentation
une lourde menace sur le système financier. Tétanisées par le risque, les
de réduire la dette pourrait venir amputer la demande. banques ont cessé de se prêter entre elles et ont rapidement durci leurs
Dans ces conditions, les pressions déflationnistes seraient conditions de crédits, conduisant inévitablement la crise dans sa phase réelle.
toujours à l’œuvre. Les ménages et les entreprises ont été contraints de revoir à la baisse leurs plans
de dépenses et d’investissement. Le coup d’arrêt fut particulièrement brutal
dans les secteurs de l’automobile et de la construction, dont l’activité est
étroitement liée aux financements obtenus par la clientèle. Il en a résulté une
hausse du taux d’autofinancement des entreprises et une montée forcée
de l’épargne des ménages. Les pertes de richesse liées à la chute des bourses
et de l’immobilier ont en outre amputé la valeur des collatéraux apportés
en garantie des crédits, entamant la capacité des débiteurs à lever des fonds
auprès des prêteurs : banques, marchés obligataires et boursiers. L’effet récessif
de ces désordres financiers s’est ensuite transmis à tous les pays par
le commerce extérieur. La demande mondiale s’est effondrée pénalisant tous
Centre de recherche en économie de Sciences Po les exportateurs simultanément.
69, quai d’Orsay - 75340 Paris Cedex 07
Tél/ 01 44 18 54 00 - Fax/ 01 45 56 06 15
www.ofce.sciences-po.fr * Cette étude a été réalisée au sein du Département analyse et prévision de l'OFCE. L'équipe, dirigée
par Xavier Timbeau, comprend : Céline Antonin, Christophe Blot, Marion Cochard, Amel Falah,
Edité par les Presses de Sciences Po Éric Heyer, Sabine Le Bayon, Catherine Mathieu, Paola Monperrus-Veroni, Hervé Péléraux,
117, boulevard Saint-Germain - 75006 Paris Mathieu Plane, Christine Rifflart, Danielle Schweisguth. L'équipe France est dirigée par Éric Heyer.
Tel/ 01 45 49 83 64 - Fax/ 01 45 49 83 34 La prévision intègre les informations disponibles à la mi-octobre 2009.
Tableau 1 : Principales hypothèses et résumé des prévisions

Trimestres Années
2008 2009 2010 2008 2009 2010
T1 T2 T3 T4 T1 T2 T3 T4 T1 T2 T3 T4

Prix du pétrole en $ 1 96,8 122 114,7 54,8 44,3 58,8 68,0 75,0 80,0 80,0 80,0 80,0 97,0 61,5 80,0

Matières premières
industrielles en $ 2 15,2 5,4 -6,6 -30,3 -7,6 10,5 17,1 5,4 1,0 2,0 0,5 0,5 5,4 -26,2 17,8

Taux de change 1
1 euro = … $ 1,50 1,56 1,50 1,32 1,30 1,36 1,43 1,40 1,37 1,33 1,30 1,30 1,47 1,37 1,32
1 $ = … yen 105 105 108 96 94 97 94 95 100 100 100 100 103 95 100
1 £ = … euro 1,32 1,26 1,26 1,19 1,10 1,14 1,15 1,12 1,14 1,15 1,16 1,18 1,26 1,13 1,16

Taux d’intérêt directeurs des banques centrales1


États-Unis 3,2 2,1 2,0 1,1 0,25 0,25 0,25 0,25 0,25 0,25 0,25 0,25 2,1 0,25 0,25
Japon 0,5 0,5 0,5 0,3 0,1 0,1 0,1 0,1 0,1 0,1 0,1 0,1 0,5 0,1 0,1
Zone euro 4,0 4,0 4,2 3,4 2,0 1,4 1,0 1,0 1,0 1,0 1,0 1,0 3,9 1,3 1,0
Royaume-Uni 5,4 5,0 5,0 3,3 1,1 0,5 0,5 0,5 0,5 0,5 0,5 0,75 4,7 0,7 0,6

Taux d’intérêt longs 1


États-Unis 3,6 3,9 3,8 3,2 2,7 3,3 3,5 3,4 3,3 3,2 3,1 3,1 3,6 3,2 3,2
Japon 1,4 1,6 1,5 1,4 1,3 1,5 1,4 1,4 1,4 1,4 1,4 1,4 1,5 1,4 1,4
Zone euro 4,1 4,5 4,6 4,2 4,2 4,2 3,9 3,8 3,7 3,6 3,6 3,6 4,4 4,0 3,6
Royaume-Uni 4,5 4,8 4,7 4,0 3,4 3,6 3,7 3,6 3,7 3,8 3,9 4,0 4,5 3,6 3,9

Prix à la consommation 3
États-Unis 4,2 4,3 5,2 1,5 -0,2 -0,9 -1,6 1,1 2,1 2,1 1,7 1,5 3,8 -0,4 1,1
Japon 1,0 1,4 2,4 1,0 -0,1 -1,0 -2,1 -1,3 -0,8 -0,5 -0,2 -0,2 1,4 -1,1 -0,4
Zone euro 3,4 3,6 3,8 2,3 1,0 0,2 -0,3 0,5 1,0 1,1 1,3 1,2 3,3 0,3 1,2
Royaume-Uni 2,4 3,3 4,9 3,9 3,0 2,1 1,2 0,8 1,1 1,3 1,4 1,9 3,6 1,8 1,4

PIB en volume, cvs 2


États-Unis -0,2 0,4 -0,7 -1,4 -1,6 -0,3 0,9 0,7 0,3 0,4 0,5 0,5 0,4 -2,5 1,9
Japon 0,9 -0,7 -1,3 -3,4 -3,3 0,6 0,8 0,8 0,3 0,5 0,5 0,4 -0,7 -5,9 2,2
Zone euro 0,8 -0,3 -0,3 -1,8 -2,5 -0,1 0,5 0,3 0,1 0,2 0,2 0,3 0,6 -3,8 0,8
Allemagne 1,6 -0,6 -0,3 -2,4 -3,5 0,3 0,8 0,2 0,2 0,2 0,2 0,2 1,0 -4,9 1,1
France 0,5 -0,4 -0,3 -1,4 -1,4 0,3 0,6 0,3 0,0 0,1 0,1 0,3 0,3 -2,1 0,8
Italie 0,5 -0,6 -0,8 -2,1 -2,7 -0,5 0,4 0,4 -0,1 0,2 0,2 0,2 -1,0 -4,8 0,6
Royaume-Uni 0,6 -0,1 -0,7 -1,8 -2,5 -0,6 0,2 0,3 0,1 0,2 0,6 0,6 0,6 -4,4 1,0
Importations de marchandises en volume, cvs 2
Monde 1,6 -0,3 0,9 -6,8 -11,1 -1,1 3,0 2,6 1,5 1,4 1,4 1,5 2,9 -14,3 7,0
Pays industrialisés 1,0 -0,6 -0,7 -5,8 -10,1 -3,4 3,2 2,4 1,3 1,1 1,2 1,2 0,0 -14,9 5,6
PED 2,6 0,3 3,7 -8,5 -12,9 3,1 2,6 3,0 1,9 1,9 1,9 1,9 8,2 -13,3 9,3

Balances courantes en points de PIB, cvs 1


États-Unis -5,0 -5,2 -5,1 -4,3 -2,9 -2,8 -2,4 -2,4 -2,4 -2,4 -2,3 -2,3 -4,9 -2,6 -2,3
Japon 4,0 3,9 3,2 1,7 1,5 3,2 3,1 3,3 3,4 3,5 3,6 3,7 3,2 2,8 3,6
Zone euro -1,1 -1,5 -0,9

1. Moyenne sur la période.


2. Période/période précédente, en %.
3. Pour les trimestres, glissement annuel. Pour les années, moyenne annuelle, en %.
Sources : Pétrole (Brent) et taux de change : relevé des cotations quotidiennes. Matières premières industrielles : indice HWWA (Hambourg). Taux longs : T-Bond à
10 ans aux États-Unis, Benchmark à 10 ans au Japon, cours moyen des obligations d’État à 10 ans pour la zone euro, obligations d’État à 10 ans au Royaume-Uni.
Prix à la consommation : indice des prix à la consommation harmonisé pour la zone euro et le Royaume-Uni. Prévision OFCE octobre 2009.

2 LETTRE DE L’OFCE ■ LUNDI 26 OCTOBRE 2009 ■ 314


Les problèmes se sont étendus aux
pays émergents, qui non seulement n’ont Graphique : PIB par tête dans les grands pays industrialisés
PIB par tête, volume, prix ppa en dollars de 2005
pu amortir la récession des pays déve-
40 000 45 000
loppés comme on l’avait crû un temps,
États-Unis
mais l’ont prolongée. Les économies (éch.droite)
exportatrices de matières premières ont
pâti de la plongée des prix des produits de
base à partir de la mi-2008 tandis que 35 000 40 000
les pays qui ont fondé leur dévelop- Royaume-Uni
pement sur l’exportation de produits
manufacturés ont été lourdement péna-
lisés par l’effondrement du commerce Japon

international. La montée de l’aversion au 30 000 35 000

risque a détourné les financements éma- Zone euro


nant des investisseurs internationaux qui
ont rapatrié leurs capitaux, soit pour
couvrir des pertes sur d’autres segments de 25 000 30 000
leur activité, soit pour les affecter à des 95 96 97 98 99 00 01 02 03 04 05 06 07 08 09 10

placements plus sûrs. La mécanique infer-


Sources : Banque mondiale, Comptabilités nationales, prévisions OFCE.
nale de la dépréciation des taux de change
s’est alors enclenchée, notamment pour
les pays de l’Est, alourdissant la charge des gouvernementaux ont contribué à sortir banques sont marqués ; les surcapacités,
agents endettés en devises et privant du les économies de l’ornière. L’institution la baisse du prix du capital physique et
même coup les économies d’une part de primes dites à la « casse » a permis au la perspective d’une dette alourdie dans
grandissante de leurs ressources internes. secteur le plus sinistré par la crise, un contexte de moindre croissance
Crise dans les pays émergents et récession l’automobile, de rebondir au moins grèvent les projets d’investissement des
dans les pays développés se sont ainsi temporairement. Les comportements de entreprises ; la hausse du chômage et
renforcées mutuellement pour démulti- stockage dans l’automobile, mais aussi la baisse de la richesse pèsent sur les
plier les effets des chocs initiaux. dans les autres secteurs industriels, sont perspectives des ménages. Le soutien
ici autant déterminants pour profiler massif de la croissance et du système
Les pertes de production à l’échelle le rebond qu’ils l’ont été pour initier financier par les gouvernements laisse
mondiale ont été considérables au la récession. On assisterait dans les une dette importante à éponger.
quatrième trimestre 2008 et au premier prochains trimestres à une correction,
trimestre 2009. Pour autant, la spirale tout au moins partielle, du sur-ajustement Convalescence des banques
baissière s’est enrayée au deuxième tri- intervenu à la fin de 2008 et au début de et déprime de la demande
mestre, avec l’apparition d’une crois- 2009. Enfin, le rebond entrevu d’ici à la La normalisation des primes sur les
sance positive dans certains pays, ou fin de 2009 devrait s’appuyer sur marchés interbancaires témoigne du
l’atténuation du recul dans d’autres. l’amélioration de la situation des pays retour de la confiance. Les banques
Au vu du retournement des indicateurs émergents d’Asie et d’Amérique latine, bénéficient du soutien des politiques
avancés dans le courant du premier contribuant notamment à la réactivation économiques et de conditions de refinan-
trimestre, il semble que cette amélio- de la demande mondiale et des flux de cement très avantageuses auprès des
ration puisse être consolidée pour le commerce international. banques centrales. Pour autant, la situa-
troisième, voire pour le quatrième tion du système bancaire ne serait pas
trimestre. Compte tenu d’un acquis de Ainsi, relativement au désastre de totalement apurée. Toutes les pertes
croissance très négatif à la mi-2009, 2009, l’année 2010 se présente sous de n’ont pas encore été divulguées notam-
le PIB mondial sera en recul cette meilleurs auspices, mais, au vu des ment parce qu’une part importante de
année (tableau 2). Parmi les pays pertes de production accumulées, on ne ces pertes futures serait le fait de la
industrialisés, l’Allemagne, l’Italie et le saurait qualifier de reprise le retour à la récession et non plus des dépréciations
Japon connaîtront les récessions les plus croissance. Il apparaît en effet nette- d’actifs liées aux subprime. Ces différents
fortes avec un recul du PIB voisin de ment que ces niveaux de croissance éléments pèsent nécessairement sur l’of-
5 %. La France et les États-Unis seront seront insuffisants pour combler à court fre de crédit du système bancaire,
moins touchés avec des baisses de PIB terme les pertes de PIB par tête les pertes passées et les défaillances des
respectives de 2,1 et 2,5 % en 2009. enregistrées en l’espace de quelques agents non financiers incitant peu à la
Seuls les pays émergents d’Asie échap- trimestres (graphique). En fin d’année prise de risques. Du côté de la demande,
peront à la récession en 2009, mais 2010, les pertes de niveau de vie les baisses de richesse réduisent la valeur
l’expansion sera limitée à moins de 5 % resteraient d’une ampleur exception- des garanties pouvant être mobilisées par
dans l’ensemble de la zone, témoignant nelle – comprise entre 2,9 % aux États- les agents financiers et donc leur capacité
d’un coup de frein au regard des Unis et 5,4 % au Royaume-Uni – et d’emprunt.
performances passées. probablement durables.
Depuis l’éclatement de la crise,
Ces meilleures perspectives s’expli- les taux d’investissement connaissent
quent en premier lieu par la normalisation
L’économie et la finance toujours une correction nette, de l’ordre de
de la situation sur les marchés financiers. malades 0,7 point en France depuis le premier
L’activisme des autorités a permis de Bien que les signes positifs se soient trimestre 2008 à 2 points aux États-Unis
rétablir le fonctionnement du marché accumulés, il serait hâtif de parler de et 2,8 points au Japon. Certains projets
interbancaire et a éloigné le spectre d’une reprise, car tous les acteurs de l’écono- d’investissement n’ont pu être concré-
crise systémique. Les plans de relance mie restent fragiles : les bilans des tisés ; ils n’en sont pas moins restés

LETTRE DE L’OFCE ■ LUNDI 26 OCTOBRE 2009 ■ 314 3


Tableau 2 : Perspectives de croissance mondiale La richesse nette des ménages varie
Taux de croissance annuels, en %
sous l’effet de deux facteurs : l’évolution
de la valeur du stock d’actifs détenus à
Poids 1 PIB en volume la période précédente, et les flux
dans le total 2008 2009 2010 d’épargne et d’endettement de la pério-
Allemagne 4,4 1,0 -4,9 1,1 de courante. La valeur des stocks
d’actifs a connu un effondrement
France 3,2 0,3 -2,1 0,8
depuis début 2007, et les pertes de
Italie 2,8 -1,0 -4,8 0,6 richesse sont intervenues sur l’ensemble
Espagne 2,1 0,9 -3,7 -0,1 des composantes du patrimoine des
Pays-Bas 1,0 2,0 -4,1 1,1 ménages (tableau 3) : sur la richesse
Belgique 0,6 1,0 -2,9 0,7
financière, via l’effondrement des
capitalisations boursières, et sur la
Autriche 0,5 2,1 -3,7 0,7 richesse immobilière, via la baisse
Finlande 0,6 0,8 -6,9 0,8 généralisée des prix de l’immobilier.
Portugal 0,4 0,0 -2,9 0,3 Sur le plan de la richesse financière,
Grèce 0,3 2,9 -0,2 0,7 entre le deuxième trimestre 2007 et le
premier trimestre 2009, la capitalisa-
Irlande 0,3 -3,2 -6,8 -0,2
tion boursière mondiale a été divisée par
Zone euro 16,4 0,6 -3,8 0,8 deux, avec un recul de 47 % aux États-
Royaume-Uni 3,4 0,6 -4,4 1,0 Unis, 55 % dans la zone euro et 54 %
Suède 0,5 -0,4 -4,7 1,2 au Japon. Cette perte de richesse est en
Danemark 0,3 -1,2 -3,3 0,4
grande partie supportée par les mé-
nages, de façon directe (canal du cours
Union européenne à 15 20,5 0,5 -4,1 0,8 des actions), et indirecte (canal des
12 nouveaux pays membres 2,7 4,0 -4,1 0,6 actifs intermédiés). Aux États-Unis, les
Union européenne à 27 23,3 0,9 -4,0 0,7 pertes de richesse financière atteignent
Suisse 0,5 1,8 -1,8 0,3 93,5 % du revenu disponible brut
annuel des ménages, dont plus de la
Norvège 0,4 2,1 -1,0 1,8
moitié sur les actions cotées, un tiers en
Europe 24,1 0,9 -4,0 0,8 assurances et fonds de pensions, et le
États-Unis 21,8 0,4 -2,5 1,9 reste en actions non cotées et OPCVM.
Japon 6,7 -0,7 -5,9 2,2 Les pertes enregistrées en zone euro
Canada 2,0 0,4 -2,6 1,7 donnent le sentiment illusoire d’un
phénomène d’ampleur plus faible, mais
Pays industriels 56,3 0,5 -3,5 1,4 étant donné l’effondrement de la
Pays candidats à l’UE2 1,2 1,1 -6,5 3,4 capitalisation boursière, qui a été
Russie 3,2 5,6 -7,3 2,3 du même ordre qu’aux États-Unis,
Autres CEI3 1,3 5,4 -7,2 1,6 la perte de richesse observée dans la
zone euro est vraisemblablement sous-
Chine 11,0 9,0 8,0 9,4
estimée. Les pertes de richesse immo-
Autres pays d’Asie 13,2 5,1 2,3 5,4 bilière sont moindres, mais néanmoins
Amérique latine 7,9 3,9 -3,0 2,4 conséquentes (38,4 % du revenu dis-
Afrique 3,4 5,2 1,7 4,1 ponible brut aux États-Unis). Pour la
Moyen-Orient 2,5 5,4 2,0 4,3 zone euro, les pertes devraient égale-
ment être importantes, si l’on en croit
Monde 100 2,8 -1,3 3,1
l’évolution des prix du logement dans
1. Pondération selon le PIB et les PPA de 2007 estimés par le FMI. les grands pays de la zone. Aux effets de
2. Croatie et Turquie.
3. Communauté des États indépendants. richesse négatifs s’ajoute la situation sur
Sources : FMI, OCDE, sources nationales, calculs et prévision OFCE octobre 2009. le marché du crédit : la baisse de
l’encours de crédit a été de 5 points de
revenu disponible brut aux États-Unis
viables et seraient donc réactivés dès tissement productif. En outre, la multi- contre 3 points en zone euro entre le
que des conditions « normales » seront plication des faillites d’entreprises permet premier trimestre 2008 et le premier
rétblies. En termes de financement, d’acquérir de nouvelles capacités de trimestre 2009. Sous l’effet conjugué du
les crédits distribués aux entreprises dans production à moindre coût. Aux États- credit crunch, d’une perte de richesse et
la zone euro et aux États-Unis sont Unis, le taux d’investissement ne dépas- de la hausse du chômage, les ménages se
en baisse, même si les entreprises amé- tournent vers l’épargne de précaution,
serait pas à la fin de l’année 2010,
ricaines recourent en contrepartie plus au détriment de la consommation.
fortement aux émissions obligataires. le niveau qu’il avait au printemps 2004.
Aux États-Unis, le taux d’épargne des
Néanmoins, la baisse de la production La situation serait pire dans la zone euro ménages a atteint 4,9 % au deuxième
sans précédent, en particulier dans avec un taux d’investissement productif trimestre 2009, niveau le plus haut
l’industrie, laisse des capacités de produc- qui poursuit sa baisse pour atteindre depuis 1995. En zone euro, il s’élève à
tion inutilisées. Dans ces conditions, 9,4 points de PIB à l’horizon de 15,6 % au premier trimestre 2009.
on n’imagine pas une reprise de l’inves- la prévision. En outre, avec la hausse prévue des prix

4 LETTRE DE L’OFCE ■ LUNDI 26 OCTOBRE 2009 ■ 314


Tableau 3 : Variation de richesse des ménages et de la capitalisation boursière Après la crise, quelles perspectives ?
entre le 2e trimestre 2007 et le 1er trimestre 2009 : États-Unis, zone euro et Japon
Le concept de potentiel de crois-
En % du revenu disponible brut annuel sance ou de production, défini comme
États-Unis Zone euro Japon « la trajectoire d’activité qui n’accélère
Richesse immobilière -38,4 n.d. n.d.
pas l’inflation », permet de s’abstraire
des mouvements de court terme pour
Richesse financière, dont : -93,5 -19,9 -55,8
évoquer les évolutions de moyen terme.
- actions cotées -46,6 -12,7 -19,2 Le contexte de réduction brutale de
- actions non cotées -15,1 -12,0 -22,8 l’activité rend certes la notion de
- parts d'OPCVM -14,8 -6,6 n.d. potentiel de croissance un peu vaine
- assurances et fonds de pension -32,3 0,7 -3,4 mais utile pour comprendre quelles
Capitalisation boursière -72,1 -79,5 -90,0 peuvent être les perspectives d’activité à
Revenu disponible brut annualisé, niveau, T1 2009 (mrds $) 10 765 7 919 3 221 plus long terme et les conséquences de
Sources : Datastream, calculs OFCE.
la crise sur les sources de la croissance.
Trois éléments peuvent être abordés :
des matières premières, l’arrivée à prix serait en apparence écarté. L’atonie ■ La hausse brutale du chômage
échéance des plans de soutien et la de la demande interne ne permettrait et une longue période de chômage élevé
poursuite des destructions d'emplois pas à l’économie de retrouver rapide- ont des effets à long terme par un phéno-
jusqu’en 2010, la consommation ne ment son potentiel de production ; mène d’hystérèse. Contraints à l’inactivi-
devrait pas retrouver son dynamisme à l’augmentation du chômage freinerait té, les demandeurs d’emploi perdent peu
court terme : en zone euro, elle les dépenses des ménages et réduirait le à peu leur capacité à s’insérer sur le mar-
stagnerait, passant de -0,8 % du PIB ché du travail, voire perdent en producti-
pouvoir de négociation des salariés, vité. Ceci conduit à une hausse du
en 2009, à 0,0 % du PIB en 2010,
limitant la progression des salaires et de chômage d’équilibre, qui réduit la pres-
contre -0,9 % et 0,5 % respectivement
aux États-Unis. Notons que le mouve- l’inflation sous-jacente. Ces éléments sion déflationniste. Par ailleurs, le dé-
ment ininterrompu de baisse de la traduisent une tendance déflationniste couragement des demandeurs d’emploi
valeur des actifs a commencé à s’inverser qui pourrait s’installer dans la durée peut induire une réduction de la popula-
aux États-Unis au deuxième trimestre tant que le chômage ne sera pas rapi- tion active par une diminution des taux
2009, même si on est encore très loin dement résorbé. d’activité, particulièrement dramatique
des niveaux du début 2007. pour les seniors.
Les politiques macroéconomiques
■ La réduction brutale de l’activité pro-
Le creusement des écarts de doivent donc continuer à soutenir
production et l’ensemble des mesures voque un excès d’offre sur le marché du
l’activité, en favorisant la consom- travail et sur le marché du capital. Sur ces
de relance détériorent fortement la mation et l’investissement ; les autorités
situation des finances publiques. Aux deux marchés, les prix devraient baisser, et
monétaires doivent montrer leur comme l’on peut penser que les salaires
États-Unis et dans la zone euro, les
détermination à combattre la déflation. sont plus rigides que les prix des biens
déficits budgétaires seront ainsi passés
respectivement de 1,2 et 0,6 % de PIB En outre, une déflation se traduirait capitaux, le capital se substituerait au tra-
certainement par un renforcement des vail, accentuant le chômage. Si une défla-
en 2007 à 11,4 % et 6,3 % en 2009. La
inégalités, entre débiteurs et créanciers, tion importante s’installe et pousse à la
mise en œuvre des plans de relance
salariés en emploi stable et personnes hausse les taux réels, cet effet pourrait
s’effectuant progressivement, les déficits s’inverser. Les effets de substitution entre
se détérioreraient à nouveau en 2010. dont la position est précaire sur le
le travail et le capital sont conditionnés
Dans quelques pays, les gouvernements marché du travail. En effet, la baisse des
par le coût relatif de deux facteurs, mais la
s’efforceraient de réduire, voire d’in- prix accroît la valeur réelle des dettes lenteur du renouvellement du capital
verser, l’impulsion budgétaire, qui contractées à taux fixe, ce qui pénalise les peut reporter à longtemps l’apparition
deviendrait négative dans la zone euro. emprunteurs. Second facteur d’inégali- d’effets sensibles par ce canal.
La perspective d’ajustements budgé- tés, le chômage touche plus rapidement
taires, jusqu’ici écartée, amputerait à ■ La productivité globale des facteurs
et plus fortement les individus se trou-
terme la croissance et risquerait est également sous le coup d’influences
vant déjà dans les situations les plus contradictoires. La purge schumpete-
d’étouffer les prémisses d’une reprise. précaires. La crise accentuera leurs rienne, par laquelle les entreprises les
difficultés à retrouver un emploi, en moins productives sont celles qui dispa-
Simples baisses des prix ou déflation ?
même temps qu’elle contraindra leur raissent le plus, conduit à une réalloca-
La forte volatilité des cours de l’or capacité de négociation salariale. La tion du capital vers les entreprises les
noir brouille l’analyse en termes de déflation exerce ainsi une pression à plus efficaces. Cet argument laisse
pressions déflationnistes. L’inflation est la baisse sur certains salaires, contri- entrevoir des gains de productivité des
certes négative aux États-Unis, dans la facteurs à moyen terme. En revanche,
buant à accroître le pouvoir d’achat
zone euro et au Japon mais la situation il ne faut pas négliger la diminution de
ne peut être qualifiée de déflationniste. des autres. En revanche, la baisse des
salaires, par le piège de reflation de la l’effort de R&D, la destruction des ré-
La remontée du pétrole et la fin pro- seaux immatériels entre entreprises,
gressive des effets de base permettront dette, augmente les défauts de paie- la destruction du capital social, et le
une remontée de l’inflation en 2010. ments et pèse sur la demande. La dé- phénomène de surqualification, dû à la
À l’exception du Japon, où le retour flation a des effets ambigus, qui se hausse du chômage. Ces derniers argu-
de la déflation semble inéluctable, traduiraient principalement par une ments peuvent largement l’emporter
un scénario de baisse prolongée des augmentation des inégalités. sur l’effet purge schumpeterienne. ■

LETTRE DE L’OFCE ■ LUNDI 26 OCTOBRE 2009 ■ 314 5


Bulletin du FMI

L’EUROPE EN 2010

Europe : une reprise à vitesses multiples


Camilla Andersen «La crise s’est d’abord propagée par le
Bulletin du FMI en ligne truchement des échanges et n’a épargné
28 décembre 2009 aucun pays» (photo: Mihai Barbu/Reuters)

• Une relance modérée restera nécessaire en 2010 jusqu’à ce que la reprise s’affermisse
• La prudence budgétaire, un atout essentiel pour se prémunir contre la crise
• Le coût global de la crise est sans doute moins lourd en Europe du fait de la
protection de l’emploi, mais la reprise n’en sera peut-être que plus lente

Selon Marek Belka, Directeur du Département Europe du FMI, en 2010 les pays européens
ne s’affranchiront pas tous de la crise économique mondiale au même rythme, et le marché
de l’emploi ne se redressera que progressivement.

En cette fin de 2009, Marek Belka souligne combien chaque pays européen a réagi
différemment à la crise mondiale. Si l’effondrement des échanges et des flux de capitaux
ne s’est pas manifesté partout avec la même intensité, cela s’explique davantage par le
degré d’ouverture des économies et la qualité des politiques et institutions que par
l’emplacement géographique à l’est ou à l’ouest. Dans un entretien accordé au Bulletin du
FMI en ligne M. Belka rappelle que comme les pays sont partis de situations différentes, la
reprise ne s’opérera pas partout au même rythme.

Le Bulletin du FMI en ligne : 2009 aura été une année difficile pour l’Europe. Que
nous réserve 2010 ?

M. Belka : La crise qui a frappé l’Europe à la fin 2008 était sans précédent. Pour ce qui est
de l’avenir immédiat, la seule chose que nous puissions dire avec certitude est que 2010 ne
ressemblera en rien à 2009.

Nous nous trouvons en pleine reprise, une reprise qui n’est certes pas très robuste, mais
manifestement la situation s’améliore. Curieusement les marchés se montrent beaucoup
plus optimistes que nous face aux perspectives à court terme de l’Europe. Au FMI, nous
nous intéressons à la structure de la reprise, et nous y voyons plusieurs forces à l’œuvre :
celles qui animeront la reprise et celles qui risquent de la freiner. Autrement dit, nous
devons nous attendre à une année intéressante, dont l’issue dépendra pour beaucoup des
choix de politique économique.

Le défi à relever en 2010 consistera à concilier le maintien d’un accompagnement et le


retrait progressif des mesures exceptionnelles. Par mesures exceptionnelles j’entends non
pas tant la relance budgétaire que les initiatives adoptées sur le front financier et monétaire.
2

En Europe, l’état de santé du secteur bancaire laisse encore à désirer, mais le moment est venu
de mettre fin aux mesures extraordinaires mise en place pour éviter l’effondrement du secteur
(comme par exemple les garanties généralisées) et de cibler les institutions en difficultés. Nous
savons que les problèmes se concentrent dans un petit nombre d’établissements, les
gouvernements doivent donc focaliser leur attention en conséquence. Ils doivent veiller à ce que
les banques aient suffisamment de fonds propres pour éponger les pertes sur prêts à venir et
accorder des crédits. Les banques en difficultés vont devoir soit mobiliser des fonds propres et
opérer une restructuration, soit se soumettre à un redressement.

Le Bulletin du FMI en ligne : Pour les nombreux travailleurs qui ont perdu leur emploi
quand la situation pourra-t-elle s’améliorer ?

M. Belka : Le chômage — nous le savons tous — est un indicateur retardé. Le marché de


l’emploi ne se redressera que lorsque l’activité économique aura repris. De manière très
générale, on peut probablement miser sur un début d’embellie de l’emploi vers la fin de 2010
ou le début de 2011.

Cela étant, la situation varie considérablement d’un pays à l’autre, et je ne parle pas
simplement des différences entre l’est et l’ouest. Si vous regardez les pays avancés d’Europe,
le taux de chômage n’a pratiquement pas bougé dans des pays comme l’Allemagne ou les
Pays-Bas, tandis qu’ailleurs, par exemple en Espagne, en Irlande et dans plusieurs pays
émergents, il est parti en hausse.

Autrement dit, les disparités sont considérables, en partie à cause du type de riposte à la crise,
et en partie en raison de la structure de l’économie. Pour les pays les plus durement touchés,
la situation se stabilisera, mais le redressement sera progressif à partir de 2010. Dans les pays
où le chômage n’a pas fortement augmenté, nous assisterons probablement à des gains
marginaux.

Le Bulletin du FMI en ligne : quels conseils donner aux gouvernements alors qu’ils
s’apprêtent à démanteler l’arsenal de mesures anticrise ?

M. Belka : Pour l’instant il convient de maintenir le cap des mesures d’accompagnement car
nous ne savons pas si la reprise sera robuste. Dès que la situation le permettra, 2011 pourra
marquer le début d’un rééquilibrage des finances publiques, et sur ce plan nous appuyons
pleinement la démarche de la Commission européenne. À l’évidence, certains pays devront
agir plus vite. La Grèce, l’Irlande et l’Espagne, par exemple, ne peuvent pas se permettre de
temporiser, mais la plupart d’entre eux font déjà ce qui est nécessaire. Plusieurs pays de
l’est —Serbie, Ukraine, Roumanie et Hongrie — ont déjà engagé le processus de
rééquilibrage.

Pour ce qui est du secteur financier, comme je le disais tantôt le moment est venu de renoncer
aux mesures d’envergure systémique et de cibler plutôt les établissements en difficultés.
3

S’agissant de la politique monétaire, la Banque centrale européenne (BCE), comme à


l’accoutumée, fait preuve de prudence. Elle ne laisse entrevoir aucun retrait de
l’assouplissement monétaire dans l’avenir immédiat, et il convient de s’en réjouir. Nous
devons toutefois nous attendre à un certain retrait des mesures monétaires exceptionnelles
dès que l’économie le permettra.

«La réglementation peut apparaître comme contraignante, mais si elle nous aide
à prévenir une crise, la contrainte est salutaire»
Toutes ces politiques sont calées sur un très faible taux d’inflation. Or l’inflation ne donne
aucun signe de montée, voire de rapprochement de la barre des 2 %, qui selon la BCE
correspond à la stabilité des prix. À notre avis, l’inflation restera proche de 1 % à court
terme, ne serait-ce que parce que les anticipations sont bien ancrées.

Résumons : pour l’instant il convient d’accompagner l’activité économique, de prévoir une


stratégie de sortie prudente et de réserver un traitement plus énergique aux institutions en
difficultés.

Le Bulletin du FMI en ligne : face à la crise les pays émergents d’Europe ont eu des
expériences très contrastées, depuis votre propre pays, la Pologne, qui a tout
simplement échappé à la récession, jusqu’à l’Ukraine, les trois pays baltes, la Roumanie
et la Hongrie qui ont accusé une grave contraction. Comment expliquer ces disparités ?

M. Belka : Je citerai quatre facteurs : la dimension structurelle de l’économie, la qualité des


politiques macroéconomiques, la qualité des institutions et le régime de change.

Par temps de crise, il est bon d’avoir une économie relativement grande et diversifiée. J’en
veux pour preuve la Pologne. Elle jouit non seulement d’un marché intérieur relativement
vaste, mais également d’un secteur des exportations diversifié. En fait, elle représente à elle
seule 40 % du PIB de la région; si vous ajoutez la République tchèque et la Slovaquie, deux
autres pays qui sont restés relativement stables, vous arrivez à 65 %. Autrement dit,
l’expérience de la Pologne face à la crise peut donner une meilleure idée de la riposte des
pays émergents d’Europe, à la différence, par exemple, de celle de la Lettonie.

Les pays dont la politique budgétaire n’était pas viable, comme la Hongrie et la Roumanie,
ont été les premiers à sombrer. Tandis que ceux qui avaient bien géré leur politique, comme
la Pologne mais surtout la République tchèque, ont maintenu une stabilité relative. Même si
les retombées de la crise ont été particulièrement dures, dans ces deux pays nous avons vu
très vite des signes de rebond sans déstabilisation apparente du secteur bancaire.

La qualité des institutions a également joué son rôle. Parmi les institutions les plus
importantes je citerai celles chargées de la supervision du secteur financier. Les pays dotés
d’un solide régime de supervision, comme la République tchèque, ont réussi à éviter les
asymétries excessives de taux de change. Le faible niveau des taux d’intérêt a également joué
car il n’incitait pas aux activités de portage. C’était également le cas de la Pologne, certes
dans une moindre mesure.
4

Les régimes de change fixes ont été un atout de stabilité économique pour les trois pays
baltes et la Bulgarie, mais ils ont aussi encouragé des entrées excessives de capitaux.
Aujourd’hui, avec la crise, ces régimes fixes ont considérablement restreint la marge de
manœuvre des quatre pays. Bien entendu, le régime de change n’est qu’un des facteurs.
Certains des pays les plus durement touchés, dont l’Ukraine, la Hongrie et la Roumanie
avaient eux des régimes de change flottants. Je ne dirai donc pas — loin s’en faut — que le
régime de change est le facteur qui a le plus contribué à la crise. Les trois autres facteurs que
j’ai mentionnés ont sans doute joué un rôle plus important.

Le Bulletin du FMI en ligne : Les pays avancés d’Europe affichent aussi de grandes
disparités : l’Irlande, la Grande-Bretagne et la Grèce ont beaucoup de mal à se
remettre d’aplomb, tandis que d’autres pays ont déjà renoué avec la croissance. Quels
enseignements peut-on en tirer ?

M. Belka : La crise s’est d’abord manifestée par le truchement des échanges et elle n’a
épargné aucun pays. C’est ainsi que le PIB de l’Allemagne a reculé plus que celui d’autres
pays parfois considérés comme de mauvais élèves. Les chiffres ne donnent donc pas toute la
mesure de la complexité de la situation. L’économie allemande est un carrefour de l’économie
mondiale, ce qui explique pourquoi elle a été touchée la première lorsque les échanges se sont
effondrés. Le coup a été dur mais, dans le cas de l’Allemagne, il est passager.

Il y a deux autres catégories de pays. D’abord ceux qui présentent des déséquilibres
endogènes — principalement sous forme de bulles spéculatives de l’immobilier et des prix
des actifs. Lorsque la crise est survenue, ces bulles ont éclaté soudainement et l’économie a
pâti non seulement du repli des échanges mais aussi de l’effondrement des marchés
immobiliers. L’Irlande et l’Espagne en constituent deux bons exemples.

En fait ces deux pays ont commencé avec un niveau relativement faible d’endettement
public, aussi ont-ils pu réagir à la crise en mettant à profit la marge budgétaire qu’ils s’étaient
constituée en période faste. Bien entendu, tous deux ont été contraints de commencer à
rééquilibrer leurs finances. Dans une union monétaire un pays ne peut pas combattre la crise
à coups de dépréciations. Il doit reconstituer sa compétitivité par un ajustement des prix
industriels, ce qui, hélas, signifie souvent des baisses salariales. C’est ce que l’on observe
aujourd’hui dans de nombreux pays.

La troisième catégorie est celle que la Grèce incarne le plus clairement. Sa situation
budgétaire avant la crise était difficile, mais elle n’a pas souffert outre mesure en termes de
croissance. Tandis que l’Allemagne accusait une perte de PIB de près de 5 % en 2009, la
Grèce elle perdait à peine 1,5 %, ce qui pouvait initialement lui donner une apparence de
havre de stabilité.

Inutile de dire que les chiffres ne disent pas tout. Aujourd’hui la Grèce doit subir un
ajustement budgétaire particulièrement éprouvant, mais non pas vraiment à cause de la crise.
La crise a juste fait office de révélateur, mettant en évidence des problèmes accumulés depuis
des décennies. Nous risquons d’ailleurs de voir quelque chose de comparable dans d’autres
pays d’Europe.
5

Le Bulletin du FMI en ligne : Pour ce qui est de la réglementation du secteur financier,


comment veiller à ce qu’elle prévienne d’autres crises sans pour autant nuire à la
concurrence ?

M. Belka : Il est fréquent d’entendre cette consigne : obéissons à la raison, mais pas tout de
suite ! Nous ne voulons pas nous immiscer par trop dans le fonctionnement du secteur financier;
le marché y joue un rôle important. Mais en substance les banques doivent accroître leurs fonds
propres et elles ont intérêt à ne pas trop attendre car aujourd’hui le loyer de l’argent est bas.
L’avenir ne leur sera peut-être pas aussi favorable.

«Pour l’instant il convient de maintenir le cap des mesures d’accompagnement


car nous ne savons pas si la reprise sera robuste»

Aujourd’hui les banques mettent à profit un assouplissement monétaire sans précédent,


comme une sorte de subvention massive que leur accorde la société. Ne nous voilons pas la
face : c’est le contribuable qui est en train de reconstruire le système financier. Les fortes
rentabilités actuelles ne vont pas durer.

On me demande souvent si les nouvelles réglementations ne risquent pas d’étouffer les


banques et de ralentir la croissance de l’économie mondiale. À cela je réponds que presque
toutes les crises entraînent une perte permanente de richesse qui n’est jamais récupérée : la
production est perdue à jamais. Les économies peuvent renouer avec leur trajectoire de
croissance d’avant la crise, mais elles parviennent très rarement à compenser les pertes de
richesse subies.

Si une bonne réglementation et une supervision rigoureuse permettent de prévenir ou tout au


moins d’amortir les retombées des crises, ne pensez-vous pas qu’à long terme nos niveaux de
vie n’en seront que plus élevés ? Prévenir les crises est sans doute le meilleur moyen de
promouvoir la croissance à long terme. J’en conviens, la réglementation peut apparaître
comme contraignante mais si elle nous aide à prévenir une crise, la contrainte est salutaire.
Cela dit, nous ne préconisons pas une «réglementation à tous crins». Le nouveau dispositif
doit s’attaquer aux vulnérabilités mises en évidence par la crise.

Le Bulletin du FMI en ligne : Maintenant que la panique est passée, quels sont les
principaux enseignements à tirer de la crise ?

M. Belka : Les bonnes politiques naissent des bonnes conjonctures. Malheureusement la


tendance, tant chez les politiques que chez leurs électeurs, consiste à vouloir profiter des
périodes fastes tant qu’elles durent. Mais la crise finit par arriver et nous rappeler qu’elles ne
durent pas indéfiniment.

Autrement dit, les conjonctures favorables doivent aussi créer le réflexe de la prévoyance.
Mais il ne s’agit pas simplement d’accumuler des réserves, il faut créer des institutions
capables de résister aux assauts des crises, y compris dans le secteur financier.
6

Face aux carences et aux imperfections des marchés financiers nous avons tiré de nombreux
enseignements. Il est tout à fait légitime de saisir l’occasion pour renforcer le dispositif
réglementaire et la supervision. Je craints toutefois que certaines leçons ne soient pas
retenues. Les gouvernements ont tellement bien réussi à prévenir une véritable catastrophe
que d’aucuns risquent d’oublier tout simplement la réalité des faits.

Les commentaires sur cet article sont à envoyer à imfsurvey@imf.org

Traduction d’un article paru sur www.imf.org/imfsurvey


Crise financière : l'erreur du G20

Alternatives Economiques - n°283 - Septembre 2009

Entretien avec André Orléan : directeur de recherches au CNRS et directeur


d'études à l'EHESS

La crise d'aujourd'hui est en fait des plus classiques: elle s'explique par l'inefficience des
mécanismes de marché pour réguler la finance. L'analyse et les propositions d'André
Orléan, directeur de recherches au CNRS et directeur d'études à l'EHESS.

La crise actuelle est spécifique par son ampleur, mais peut-on dire qu'elle est spécifique
dans ses causes?

Non. Ce qui me frappe, au contraire, c'est son caractère tout à fait classique. Elle trouve son
origine dans une bulle immobilière associée à une bulle du crédit: une configuration souvent
observée dans le passé et dont on sait qu'elle est très perturbatrice. Les mécanismes de base
en sont bien connus: l'augmentation du prix de l'immobilier, parce qu'elle provoque une sous-
estimation du risque hypothécaire, favorise le crédit, ce qui stimule en retour la demande de
logement et nourrit puissamment la hausse des prix.

Comment expliquer le développement de telles bulles?

Elles mettent en lumière un fait essentiel: l'inefficience de la concurrence en matière financière.


Sur les marchés de biens ordinaires, quand les prix s'écartent de la vraie valeur des biens, le jeu
de l'offre et de la demande provoque un retour automatique à l'équilibre. Par exemple, lorsque le
prix dérive à la hausse, la demande s'affaiblit, ce qui pousse alors le prix à la baisse. Tout le
problème est que, sur les marchés d'actifs, ce mécanisme ne fonctionne pas: quand les prix
augmentent, cela peut produire l'augmentation de la demande, et non sa baisse! C'est ce que
l'on a observé dans l'immobilier. Parce que la montée du prix permet de dégager des plus-
values et donc du rendement, elle attire de nouveaux investisseurs, qui nourrissent la demande
et stimulent à nouveau la hausse des prix. Il s'ensuit la formation d'une croissance auto-
entretenue des prix, encore appelée "bulle", qui vient contredire la thèse selon laquelle la
concurrence financière serait stabilisante. L'inefficience de la concurrence est à l'origine de
toutes les crises financières. Les marchés financiers ne savent pas s'autoréguler.
Cela signifie-t-il que les investisseurs sont irrationnels?

Nullement. L'enjeu, pour un investisseur, consiste à prévoir les prix futurs. C'est cela qui importe
pour lui et non pas ce qu'il pense du niveau des vraies valeurs. S'il anticipe que le marché va
monter, il achète. S'il estime qu'il va baisser, il vend, indépendamment de sa propre conviction
sur la surévaluation ou la sous-évaluation des actifs. Ce comportement mimétique qui consiste à
s'aligner sur l'opinion moyenne est parfaitement rationnel individuellement, mais peut se révéler
désastreux collectivement puisqu'il provoque des bulles, et que ces bulles finissent par éclater.
Même l'acteur qui a parfaitement identifié une bulle a intérêt à la suivre tant qu'il ne prévoit pas
le déclenchement imminent du krach. Le marché est donc intrinsèquement inefficient puisque le
jugement de chacun n'engendre pas un optimum collectif, comme le voudrait la théorie libérale.

Loin d'insister sur la nature classique de la crise, les analystes mettent plutôt l'accent sur ce qui
est propre à la situation financière de ce début du XXIe siècle, comme par exemple la
titrisation...

Cette manière d'appréhender la crise me semble inappropriée car elle perd de vue l'essentiel, à
savoir l'origine des déséquilibres. Elle se trouve dans l'instabilité propre aux marchés d'actifs. Il
est dans leur nature de produire des évolutions de prix excessives. Telle est la source du mal.
On n'a d'ailleurs pas attendu l'invention de la titrisation pour connaître des bulles financières!
Notons que notre hypothèse d'instabilité explique aussi bien l'excès baissier que l'excès
haussier. Quand les prix baissent, la chute des rendements, loin de faire repartir la demande
comme le voudrait l'hypothèse d'efficience financière, provoque un mouvement de fuite des
investisseurs qui accentue encore la pression baissière. Seule l'intervention d'acteurs extérieurs
à la finance, à savoir la puissance publique, a pu stopper la chute vertigineuse des prix, preuve
manifeste de l'incapacité du système financier à s'autoréguler.

Est-ce à dire que le contexte financier contemporain, par exemple la titrisation ou les
insuffisances des agences de notation, n'a joué aucun rôle?

Il est un aspect crucial de la crise des subprime qui nécessite, pour être élucidé, qu'il soit tenu
compte du contexte institutionnel: son intensité. En effet, ce double mécanisme de bulle
immobilière et de bulle du crédit ne produit pas nécessairement une dévastation planétaire. Il
aurait pu conduire à une crise localisée sur le seul marché immobilier des Etats-Unis. S'il en a
été autrement, cela tient à l'interconnexion générale des marchés financiers, produit de la
libéralisation des trente dernières années. Celle-ci a homogénéisé le comportement de tous les
acteurs, faisant en sorte que banques et investisseurs adoptent des stratégies de plus en plus
similaires; d'où la diffusion généralisée des crédits subprime et des produits structurés.

Or on sait depuis Darwin que la capacité d'adaptation d'une espèce dépend de la diversité de
son patrimoine génétique. Lorsque tous les individus sont identiques, ils peuvent tous périr suite
au même choc. En l'occurrence, l'interconnexion généralisée des marchés et le jeu de la
concurrence ont créé une situation où tous les acteurs avaient en quelque sorte le même
patrimoine génétique! Résultat: quand la bulle des subprime a éclaté, elle n'est pas restée
cantonnée à quelques acteurs spécialisés sur le marché du crédit immobilier étatsunien, mais
elle a touché toute la finance mondiale sans que quiconque n'ait développé des stratégies
immunisantes. Tous sont morts ou presque.

Pour résumer, la crise s'explique par l'inefficience des mécanismes de marché pour réguler la
finance, inefficience dont les conséquences sont aggravées par la mondialisation et la
libéralisation financière de ces dernières décennies...

Tout à fait. Un diagnostic qui s'oppose radicalement au diagnostic dominant, et notamment à


celui formulé par le G20, qui voit la crise comme résultant d'une série de dysfonctionnements.
On nous explique par exemple que la titrisation était opaque, que les produits structurés étaient
difficilement évaluables, que les agences de notation étaient déficientes, que les systèmes de
rémunérations poussaient à prendre des risques excessifs, que les normes comptables étaient
procycliques, que les autorités de régulation n'assumaient pas leurs responsabilités ou encore
que les banques centrales n'ont pas vu la bulle. Toutes les institutions auraient fauté sauf une,
étrangement, le marché lui-même, qui se trouve exonéré de toute responsabilité. S'il a mal
fonctionné, cela ne tient nullement à des déficiences qui lui seraient intrinsèques, mais au fait
qu'on lui a livré des produits mal dessinés, trop opaques. En conséquence, selon le G20, tout
doit être transformé à l'exception de la concurrence financière, dont "l'intégrité" doit être
préservée. Elle demeure, dans le projet du G20, comme le mécanisme central qui organise
l'allocation du capital à l'échelle planétaire. On n'ose pas, ou on ne veut pas, remettre en cause
l'idée que le marché disposerait de capacités régulatrices intrinsèques.

Mais tous ces dysfonctionnements ont tout de même joué un rôle...

Evidemment, mais ils sont eux-mêmes un produit de la concurrence financière qui incite ces
agents, ces institutions à adopter les comportements qu'on leur reproche aujourd'hui, des
comportements qui ne sont pas exogènes au fonctionnement des marchés.

Pouvez-vous expliquer plus précisément?

On peut donner deux exemples. Prenons tout d'abord le cas des agences de notation. Pourquoi
n'ont-elles pas bien noté les produits structurés? La réponse donnée aujourd'hui consiste à dire
qu'il y aurait eu un conflit d'intérêts: puisque les offreurs de produits structurés payaient la
notation, les agences étaient incitées à minimiser les risques. Cela n'est pas faux, mais le
problème est bien plus profond! Le véritable enjeu tient à la nature même de l'évaluation
financière. Dans le cas de la bulle immobilière, par exemple, la question est de savoir à quelles
conditions pouvait-elle être identifiée a priori. C'est là un point tout à fait essentiel pour qui veut
éviter que la crise actuelle se renouvelle.

L'analyse en termes de dysfonctionnement des institutions retient l'idée que l'on pourrait faire en
sorte que les erreurs passées soient évitées à l'avenir (sans que l'on nous dise d'ailleurs
pourquoi il en serait ainsi). Ma conviction est, au contraire, qu'il n'y a aucune raison de penser
que les agences de notation ne referont pas les mêmes erreurs demain du fait même de la
difficulté de leur métier: la valorisation de tout actif financier suppose une certaine représentation
de ce que sera l'évolution économique future. Or, en cette matière, nos connaissances sont
insuffisantes. Comme le soulignait John Maynard Keynes, le futur est radicalement incertain. Si
l'on considère la conjecture d'avant 2007, il apparaît que les raisons qui ont conduit la majeure
partie des acteurs financiers à repousser l'hypothèse d'une bulle immobilière étaient solidement
fondées. Je ne suis pas sûr qu'on puisse faire beaucoup mieux, même une fois que seront
résolus les conflits d'intérêts que connaissent les agences de notation. On peut montrer que
c'est l'ensemble de l'opinion financière qui était favorable à ce laxisme des notations.

Un autre exemple: on nous dit aujourd'hui "il faut de nouvelles régulations", comme s'il y avait eu
une erreur dans la régulation, voire pas de régulation du tout. En réalité, il y avait bien une
régulation, et la bonne question, là encore, est de comprendre pourquoi elle n'a pas fonctionné.
Car le problème majeur n'était pas que les banques avaient développé des "véhicules"
d'investissement échappant au contrôle des régulateurs, qui leur permettaient d'abriter hors
bilan des produits structurés à risque. Il tenait plutôt au fait que les régulateurs croyaient dans
les vertus de la liquidité financière, de la libéralisation des marchés et estimaient que les risques
liés aux produits abrités par ces véhicules d'investissement étaient finalement pris en charge de
manière efficiente par les marchés grâce à leur interconnexion. Là où je vois la cause de la
crise, eux estimaient avoir la solution permettant de l'éviter. Et comme ils ne semblent pas avoir
changé d'avis, on ne voit pas pourquoi ils réguleraient mieux à l'avenir.

A vous entendre, on peut imaginer que vous ne croyez guère à la possibilité d'introduire une
surveillance macroéconomique prudentielle permettant d'identifier les bulles en cours de
formation?

Aussi longtemps que l'on restera dans le cadre d'une finance mondialisée, non. Sauf à vouloir
imposer des règles extrêmement rigides du type limitation à 10% du volume annuel de crédits
distribués, des règles qui seraient nécessairement fortement contestées au nom de la
croissance et de l'emploi...

Que peut-on donc faire?

Dès lors qu'on admet que les marchés financiers sont intrinsèquement instables, la seule
solution qui peut mettre un terme à l'instabilité financière serait de les supprimer! Mais les
marchés ont aussi une utilité: ils assurent la circulation du capital entre secteurs et entre
régions. Si le capital était totalement immobilisé, l'investissement et la croissance en seraient
freinés. Il faut donc faire un compromis entre les coûts et les avantages de la liquidité, ce que
Keynes appelait le "dilemme de la liquidité". Ma proposition, puisque les bulles sont
consubstantielles à la finance, est de les cantonner afin d'en limiter les effets. Et pour y parvenir,
de rétablir du cloisonnement dans les activités financières.

Différentes solutions sont possibles. Dans les années 1930, le Glass Steagall Act avait séparé
les activités des banques de dépôt et des banques de financement et d'investissement, afin que
les errements des secondes ne se répercutent pas sur les premières. Pour ma part, je serais
favorable à un cloisonnement des activités financières par métiers, en distinguant par exemple
l'immobilier, le crédit à la consommation, le financement des entreprises... Une telle réforme
localiserait les difficultés. Elle aurait aussi un autre effet, de nature socio-économique: elle
réintroduirait de la logique professionnelle, de la logique de métier, dans le comportement des
acteurs. De nouvelles finalités seraient ainsi mises en avant qui viendraient concurrencer la
toute puissance du rendement financier.

Les conséquences pourraient en être importantes, car cette exclusivité de la valeur abstraite a
encouragé la démesure des comportements financiers. Il faut casser cette abstraction et
contraindre les acteurs à intégrer d'autres critères d'évaluation, d'autres visions du monde.
Enfin, dans la mesure où la puissance de la finance est proportionnelle à la liquidité, le
cloisonnement aurait pour effet de l'affaiblir notablement, rendant ainsi plus difficiles ses
stratégies de contournement. Cela contribuerait à rétablir l'autorité du régulateur sur le régulé,
alors qu'aujourd'hui c'est ce dernier qui fait la loi. Segmenter la finance est la seule manière d'en
reprendre le contrôle en en limitant la toute puissance.

Cet entretien est issu de l'intervention réalisée par André Orléan lors du récent Forum de
la Républiques des idées, organisé à Grenoble du 8 au 10 mai 2009, sur le thème
"Réinventer la démocratie" ( http://www.repid.com/ ). Alternatives Economiques était
partenaire de cette manifestation.

Un entretien approfondi avec André Orléan est paru dans le n° 43 de L'Economie


politique, juillet 2009 ( http://www.leconomiepolitique.fr/ ).

Propos recueillis par Philippe Frémeaux

Notes

(R1)

* Dernier ouvrage publié: De l'euphorie à la panique: penser la crise financière, éd. Rue d'Ulm, 2009 (voir
notre note de lecture dans Alternatives Economiques n° 282, disponible dans nos archives en ligne