Le 8 octobre 2009, Adlène Hicheur a 32 ans lorsqu’il est interpellé par la Sous-Direction

Antiterroriste au domicile de ses parents. Il est alors chercheur en physique des
particules au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) et enseigne
la physique à l’École polytechnique de Lausanne. C’est la deuxième affaire très
médiatisée de la toute jeune DCRI. Immédiatement, il reçoit le soutien de ses collègues
et de la communauté scientifique, qui dénoncent publiquement une affaire montée en
épingle au bénéfice de l’idéologie sécuritaire.

QUI VEUT LA PEAU
D’ADLÈNE HICHEUR ?
OU LA VENGEANCE SANS
FIN DE L’ANTITERRORISME
paru dans lundimatin#70 le 29 août 2016

Après deux années et demie de détention provisoire, Adlène Hicheur
est condamné à 5 ans de prison dont 1 avec sursis au cours d’un procès
effarant : après presque 3 années d’enquête, l’accusation ne repose que
sur une poignée d’extraits de messages électroniques échangés avec
un inconnu dont l’identité ne sera jamais avérée 1. Dix jours après sa
condamnation, sa détention provisoire couvrant la peine, le chercheur
sort de prison et s’attelle à reprendre sa carrière.
En 2013, il emménage à Rio de Janeiro où il intègre un groupe de re-
cherche au sein du Centre brésilien de recherche en physique. Cela
jusqu’à ce que le 15 juillet 2016, des policiers brésiliens se présentent à
son domicile pour lui signifier qu’il doit quitter le territoire. Il est alors es-
corté jusque sur le sol français en dehors de tout cadre légal et alors même
qu’il avait spécifié vouloir rejoindre l’Algérie (Il avait alors la double na-

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tionalité) ou l’Uruguay, lieu de sa dernière demande de visa. Arrivé à Pa- c) J’ai (avais) coupé définitivement avec l’idée
ris, un comité d’accueil de la DGSI lui signifie son assignation à résidence de mettre de nouveau les pieds en France et ça fait des
à Vienne, chez ses parents, avec obligation de pointer au commissariat années que je n’ai plus vocation à vivre en France.
trois fois par jour. Alors qu’il a refait sa vie à dix mille kilomètres de Paris,
la seule justification à cette mesure administrative extrêmement contrai-
gnante (il est notamment dans l’impossibilité de poursuivre sa carrière
et de gagner sa vie) est sa condamnation antérieure.

Si sa déportation a fait grand bruit au Brésil et que l’une des plus
grandes revues scientifiques mondiales, Nature, a pris fait et cause pour
le chercheur 2, on peut s’étonner du silence médiatique qui a accompa-
gné ce rapatriement de force sur le sol national ; d’autant qu’il semble-
rait que les services français y aient travaillé main dans la main avec
leurs homologues sud-américains. En effet, comment justifier que l’on
aille chercher un brillant physicien à l’autre bout du monde alors même Adlène Hicheur à Rio de Janeiro en 2016
qu’on le considère administrativement comme une menace? Peut-on
indéfiniment briser la vie d’une personne au prétexte qu’on l’a consi- LM Les prémisses de vos problèmes apparaissent fin 2015
dérée par le passé comme une menace potentielle? Ne réchappe-t-on apparemment ?
jamais de l’antiterrorisme? Cette logique a-t-elle une fin?
AH En effet, la police fédérale brésilienne m’a rendu
LM Bonjour M. Hicheur, pouvez-vous nous expliquer ce que visite chez moi en octobre 2015. Comme l’explique le résu-
vous faisiez au Brésil jusqu’au 15 juillet 2016 ? mé des faits que j’ai rédigé en anglais 3, la motivation pre-
mière ne vient pas du Brésil mais de certaines parties en
AH Je suis entré au Brésil en 2013 sur invitation du France, tel que ceci a été clairement reconnu devant notre
ministère de la Science et de la Technologie pour in- chef de département et moi-même. Ceci dit, nous avons
tégrer un groupe de recherche du Centre brésilien de toujours reçu des garanties au niveau des services et des
recherche en physique (acronyme CBPF en portugais), institutions selon lesquelles je ne serais pas persécuté et
basé à Rio de Janeiro, qui était déjà au fait de mes contri- que mes droits civils ne seraient pas violés, étant présent
butions antérieures dans le domaine de la physique des de manière régulière, en plus de l’évaluation positive (par
quarks lourds. À l’époque, je ne percevais pas encore les services locaux) de ma vie là-bas et de ma contribution
de salaire mais une bourse de recherche, étant sous le au développement du pays. La police fédérale et l’ABIN
statut de chercheur invité. En 2014, une opportunité s’est (agence de renseignement brésilienne) sont allées jusqu’à
ouverte à l’université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), exprimer publiquement que je ne constituais aucun pro-
pour le poste de professeur visitant étranger. Le projet blème, ceci au beau milieu de la campagne médiatique
de recherche que nous avons proposé a été sélectionné orchestrée début 2016.
et j’ai donc décroché la place. Jusqu’au 15 juillet 2016,
j’officiais donc en tant que tel. LM Expliquez-nous la nature de cette campagne et la manière
Je mentionne au passage trois éléments importants et dont vous l’avez interprétée à l’époque.
utiles pour la suite :
a) Je suis entré au Brésil de manière transpa- AH Cette campagne médiatique a été déclenchée
rente et l’affaire française était bien connue. Mon cas a en janvier 2016 (avec des pics secondaires s’étalant sur
été étudié au plus haut niveau et c’est donc en connais- quelques mois) par le réseau médiatique Globo, appar-
sance de cause et dans le cadre du respect de la loi que tenant principalement à une famille connue d’oligarques
l’on m’a attribué un permis de résidence. mais dont tous les actionnaires ne sont apparemment
b) mon contrat de travail à l’université a été fait pas clairement identifiables. Ce groupe est un véritable
pour un ressortissant algérien avec un visa obtenu sur Béhémoth (monstre biblique apocalyptique) qui prétend
le document algérien. Ce contrat n’est que suspendu ac- faire la pluie et le beau temps au Brésil.
tuellement et non annulé, n’ayant commis aucune faute L’agitation médiatique, ridicule dans son fond, a été créée
que ce soit, bien au contraire. sur la seule base de l’affaire française qui est clôturée depuis

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des années, et selon un format malhonnête, dégoûtant et sûr que je subirais des préjudices ? Pourquoi n’ai-je pas
extrêmement agressif qui a laissé pantois un bon nombre été déporté vers l’Algérie ou tout autre pays tiers comme
de personnes dont la communauté universitaire au Brésil. le stipule la loi sur la déportation (quand elle est justifiée) ?
Pourquoi à ce moment-là et à qui profite le crime ? Il y Je laisse les lecteurs tirer leur propre conclusion !
a probablement une collusion d’intérêts locaux et étran- Le samedi 16 juillet, à l’atterrissage à Orly, on m’a remis
gers. Pour le volet local, on peut mentionner entre autres une assignation à résidence déjà toute « prête »…
éléments le cadre de la préparation d’une loi anti-terro-
riste (qui sera votée en février 2016 !) censée « protéger LM Comment qualifiez-vous ce fait ? Dans quel contexte a-t-il
les jeux olympiques » dans un pays où l’on compte bon eu lieu ?
nombre de factions armées diverses et près de soixante
mille homicides par an ! Plusieurs hauts responsables ont AH Une opération honteuse qui restera dans les an-
reconnu que des pressions extérieures leur ont fait adopter nales ! Le point culminant de l’escalade de la violence contre
le paradigme « antiterroriste » dans la loi, dans un pays qui ma personne. Le gouvernement Roussef ayant été écarté
connaît des problèmes de violence systémique et endé- du pouvoir (à la mi-mai) en attendant le jugement définitif
mique déjà non-résolus ! de la destitution, une équipe gouvernementale intérimaire,
Il y avait aussi la volonté de fragiliser encore plus le gou- labellisée « néoconservatrice » par les politologues et diri-
vernement de la présidente Roussef en faisant croire aux gée par Michel Temer, s’est installée avec des personnalités
Brésiliens que ce gouvernement avait laissé entrer des controversées en son sein. J’ai toujours souhaité éviter de
gens « dangereux », en insinuant de manière mensongère me mêler de la politique locale qui est assez compliquée à
que ceci aurait été fait dans l’illégalité puisque la ou les comprendre, mais force est de constater que cette équipe
personnes auraient été sous le coup d’affaires en cours ! a opéré un changement radical dans le mauvais sens du
terme puisque j’en ai été l’une des victimes immédiates.
LM Que se passe-t-il le 15 juillet ?
LM Au moment de votre arrestation en 2009, vous aviez béné-
AH Ce jour-là, le ministre de la Justice du gouverne- ficié d’un très fort soutien de vos collègues chercheurs et de la commu-
ment intérimaire, Alexandre de Moraes (très controversé), nauté scientifique en général 4. Comment vos collègues brésiliens ont-ils
a pris une décision de déportation (éloignement) subite réagi à ce qui vous arrivait là-bas ?
du territoire brésilien, sans possibilité de recours et sur
décision discrétionnaire pure ! Ceci alors que j’étais en AH Un soutien massif qui s’est matérialisé par une
activité professionnelle et établi au Brésil depuis 3 ans ! lettre collective de plus de cent signataires de la com-
Un pur acte de force ! munauté universitaire brésilienne, avec en particulier la
Je vous passe les détails disponibles sur le rapport publié présence notable d’un ex-ministre de la Science et de la
sur le site du comité de soutien pour en venir aux points Technologie. Ces différents soutiens, aussi bien au Brésil
les plus graves du processus : qu’en Europe, sont actuellement très mobilisés pour chan-
– La déportation (ou éloignement) est la mesure ger cette situation.
la plus légère dans le droit brésilien sur les étrangers. Elle
doit être justifiée avec un motif clair ayant trait à l’irrégu- LM Pourquoi selon vous, l’État brésilien a-t-il utilisé cette pro-
larité du séjour et elle ne peut être appliquée qu’après cédure particulière qu’est la déportation ?
notification avec droit au recours. Ces éléments ont tout
simplement été bafoués ! AH Nous ne sommes pas sûrs qu’il y ait concours de
– La destination de la déportation ne peut être for- plusieurs responsables dans cette décision discrétionnaire.
cée. Or non seulement elle a été forcée mais en plus, on Ceci dit, je ne sais pas quels raisonnements ou arrange-
m’a « collé » une escorte jusqu’à Paris, comme pour une ments il a pu y avoir pour qu’une déportation sommaire,
livraison « express », ceci alors que j’étais sous statut « res- forcée vers la France et sous escorte, ait pu avoir lieu. Au
sortissant algérien » ! Une escorte ne s’applique qu’à une niveau du Brésil, cette stupidité, en plus de l’arrestation de
extradition judiciaire ! douze musulmans brésiliens sur tout le territoire quelques
– Ceci amène naturellement à la question : quel in- jours plus tard (dans le cadre de la nouvelle loi antiterro-
térêt ont ces parties brésiliennes, une fois assurée ma sor- riste), aurait eu pour but d’envoyer un message rassurant
tie du territoire, à imposer une telle destination où l’on était aux États occidentaux avant l’ouverture des Jeux olym-

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piques. Dans cette frénésie, le zèle est allé jusqu’à piétiner qu’une personne que l’on pensait avoir enterrée au niveau
toutes les lois dans ce qui a été une opération d’enlève- social et professionnel, puisse reprendre le cours normal de
ment-livraison-séquestration (cette dernière étant « élégam- sa vie en faisant encore des choses intéressantes et utiles.
ment » appelée assignation à résidence). Bien loin des motifs sécuritaires hypocritement invoqués, il
s’agit de nuire et d’infliger des souffrances, que l’exemple
de la dégradation publique fonctionne enfin, quitte à « bour-
riner à l’extrême ».

LM Quels sont les moyens à votre disposition pour contester
autant votre déportation en France que votre assignation chez vos pa-
rents sans possibilité de vous déplacer librement ni même de travailler ?

AH Tout d’abord, s’il y avait une justice, on nommerait
les choses telles quelles sont : je suis la victime d’un crime
à deux facettes et je ne devrais donc pas être en position
de quémander le droit basique à la vie et à la recherche du
bonheur où que ce soit sur Terre. Malheureusement dans
la folie actuelle, c’est à la victime de justifier de son droit à
simplement vivre quelque part sur Terre.
Au Brésil, la contestation a eu lieu dès le premier
jour puisque le syndicat des professeurs de l’UFRJ a eu le
Pour soutenir leur collègue assigné à résidence, des chercheurs organisent une conférence réflexe de contacter des avocats à Brasília pour déposer
à Vienne le 13 décembre 2016, intitulée « Bc physics and semileptonic B decays in the LHC
era ». Une pause de trente minutes était prévue dans l’après-midi afin que M. Hicheur une requête en habeas corpus devant la Cour Suprême et
puisse pointer au commissariat avant d’exposer l’état de ses recherches sur le méson B. la Haute Cour de Justice. Cette seule requête devait sus-
pendre la déportation sommaire pour rétablir les droits au
LM Vous affirmez que c’est la France qui est derrière cette recours, à la défense, au contradictoire, etc. Mais comme
manœuvre ? Qu’est-ce qui vous permet de l’affirmer ? Comment expli- expliqué dans le résumé des faits, la déportation a été accé-
quez-vous que le ministère de l’Intérieur français « aille chercher » une lérée au même moment, tout simplement parce qu’aucun
personne parfaitement insérée à l’autre bout du monde et cela afin de le motif idoine ne pouvait justifier et son fond et sa forme.
mettre sous surveillance administrative au prétexte qu’il représenterait Cette procédure suit son chemin actuellement et d’autres
une menace pour la sécurité française ? sont envisagées étant donné la gravité des faits.
En France, un premier recours en référé-liberté
AH En tout cas, tout ce qui a été montré dans les points devant le tribunal administratif de l’Isère n’a rien donné
précédents converge vers une seule chose : certains indi- et la prochaine étape est à l’étude. Nous (la famille et les
vidus dans les services français ont incité les services soutiens) espérons simplement que l’on revienne à un mi-
Brésiliens à s’intéresser à moi de manière appuyée, ceci nimum de réalisme, que le contrôle s’exerce vraiment car
de manière graduelle afin d’obtenir le résultat escompté. la situation actuelle n’est pas viable. Je répète encore que
Il semble qu’il y ait eu une opération d’intoxication à mon je ne demande pas à vivre sur le territoire français, et que
sujet pour les faire basculer dans des actions coercitives je n’avais pas à y être amené de force pour ensuite être
à mon encontre. Les brésiliens ne sont pas rentrés dans assigné. C’est la partie contraignante ici qui est en infrac-
le jeu jusqu’au bout mais l’instabilité politique au Brésil, tion. La satisfaction de rancœurs personnelles de quelques
la destitution de la présidente Roussef en particulier, a dû individus n’en vaut pas la chandelle ! C’est très simple à
faire le reste puisque la nouvelle équipe intérimaire semble comprendre et à résoudre.
s’être alignée sur des thèses néoconservatrices qui ne
laissent plus de place à la raison. Il n’y avait donc plus LM Lors de votre arrestation puis de votre jugement, de 2009 à
qu’à saisir opportunément l’occasion des Jeux olympiques 2012, une partie de la presse s’était émue que vous puissiez être condamné
pour récolter les fruits du travail de sape. sur la seule foi d’intentions supposées alors même que l’enquête judiciaire
Pour le motif du côté français, je ne vois qu’une démontrait qu’aucun « fait » ou entreprise ne pouvait vous être imputé.
haine et un acharnement hystériques, un refus de voir D’une certaine manière, vous avez été condamné pour le « potentiel » que

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la police voyait ou choisissait de voir en vous. Au vu de votre situation AH La recherche, et l’enseignement aussi ! Rien n’a
actuelle, qu’auriez vous pu faire dans votre vie personnelle qui aurait été coupé puisque j’ai réussi à soumettre un article pour
pu éviter que vous soyez, sept ans plus tard, toujours considéré comme publication avec mes dernières forces le 21 juillet. Je dois
une menace pour la « sécurité des Français » ? En somme, que peut on donc encore obtenir l’approbation du comité de lecture de
faire pratiquement pour passer du statut de terroriste potentiel à celui la revue. Il s’agit d’une recherche qui résulte d’un long tra-
de citoyen pourvu des mêmes droits que les autres ? vail sur l’année qui vient de s’écouler. Je continue de rester
à la page comme je le peux même si je suis submergé par
AH Je ne commenterai pas le jugement de l’ancienne les problèmes découlant de cette agression (ex : j’ai laissé
affaire car il y aurait trop à dire. En ce qui concerne les mo- mes affaires et mon appartement tels quels au Brésil). Par
tivations des uns et des autres, il faut oublier le sempiternel ailleurs, mon contrat avec l’UFRJ n’est que suspendu, et
argument sécuritaire mis en avant à l’intention de la popu- non annulé, en attendant la fin de cette prise d’otage.
lace, il s’agit avant tout de la manifestation de toute une
symbolique de l’idéologie coloniale encore fortement pré- Addendum : Après la publication de cette interview, M. Hicheur s’était
sente au sein des institutions. Ces gens implantés au sein vu refuser à deux reprises la levée de son assignation à résidence, par le
du système, dans leur frénésie, n’ont pas encore compris tribunal administratif puis par le Conseil d’État. Cette mesure drastique
qu’il n’est plus possible d’implémenter la méthodologie de de restriction de liberté n’avait d’autre justification que sa condamnation
l’exemple que l’on ponctionne, que l’on écrase et/ou que passée et purgée. Le représentant du ministère faisait par ailleurs valoir
l’on essaie de faire ramper de force pour « mettre au pas le que du fait de sa double nationalité, M. Hicheur pouvait à tout moment re-
reste ». C’est cette cécité et cet extrémisme dans la conti- joindre son pays natal, l’Algérie. Confronté à l’absurde, le chercheur avait
nuation de la violence illégitime mais institutionnalisée qui alors demandé publiquement au président de la République d’appliquer son
est en train de précipiter ce pays dans le chaos, puisqu’elle droit au renoncement de la nationalité française 5, ce qui lui fut accordé, lui
pousse inéluctablement à la rupture du contrat social. permettant ainsi de se dégager de l’assignation à résidence sans fin ni jus-
Dans ce cadre, à part renoncer à ma dignité, il n’y tification qu’il subissait. En janvier 2017, il a enfin été autorisé à rejoindre
a rien qui puisse satisfaire ces gens. l’Algérie où il doit désormais reconstruire une nouvelle fois sa vie.

[1] Pour se faire une idée de ce procès et [4] www.soutien.hicheur.pagesperso-
de la qualité des débats, se référer aux orange.fr
résumés scrupuleux qu’en a fait Jean- [5] www/blogs.mediapart.fr/edition/les-
Pierre Lees, directeur de recherche en invites-de-mediapart/article/211016/
physique des particules au CNRS. adlene-hicheur-monsieur-le-president-
www.blogs.mediapart.fr/jplees74/ je-veux-rentrer-chez-moi-en-algerie
blog/060412/adlene-hicheur-le-proces-v
[2] www.lundi.am/La-revue-Nature-prend-
fait-et-cause-pour-Adlene-Hicheur
[3] www.facebook.com/permalink.
php ?story_fbid=1240877869270272&
id=215363785155024

Pour aller plus loin :
1. L
 a revue Nature prend fait et cause pour Adlène Hicheur
Le 13 décembre 2016, plusieurs dizaines de scientifiques accompagnent Adlène Hicheur paru dans lundimatin #74 www.lundi.am/585
lors de l’un de ses trois pointages quotidiens au commissariat de Vienne.
2. L
 e dossier Adlène Hicheur jugé trop « complexe », le conseil
d’État demande une nouvelle audience
LM Quelles sont vos perspectives aujourd’hui de pouvoir re- paru dans lundimatin #75 www.lundi.am/601
prendre ce qui semble être votre passion première, à savoir la recherche
scientifique ?
3. P
 lusieurs dizaines de physiciens des particules pointent au
commissariat de Vienne
paru dans lundimatin #86 www.lundi.am/690

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Enterré ce week-end à Nantes, un prêtre est revenu sur les cent onze années qui ont
précédé cette délivrance.

ORAISON FUNÈBRE
DU PARTI SOCIALISTE.
paru dans lundimatin#70 le 29 août 2016

Début juillet 2016, Jean-Christophe Cambadélis annonce
que l’université d’été du Parti socialiste, qui devait se
dérouler à Nantes, sera finalement annulée. « Les condi-
tions de tranquillité, de sérénité, de sécurité ne sont pas
réunies, explique-t-il. Depuis plusieurs semaines, on
attaque nos permanences, on peut tirer dessus avec des
armes, on cherche à interdire les meetings d’un parti
représenté au Parlement, sans que cela ne choque per-
sonne. » En effet, dès le mois de juin et dans la continuité
du mouvement contre la loi travail, plusieurs appels à

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perturber l’université d’été du parti avaient été lancés Chers amis, chers camarades,
par le collectif À l’abordage !
Nonobstant cette débandade, une manifestation fut tout nous sommes réunis ici ce soir à Nantes, en ce 27 août
de même organisée. Samedi 27 août à Nantes, il ne s’agis- 2016, pour rendre hommage au Parti socialiste. Celui-ci
sait plus de saboter une université d’été mais d’enterrer ne s’est hélas pas remis de l’annulation de son université
en toute sérénité le parti au pouvoir. Un cortège funèbre d’été, prévue ces jours-ci.
arpenta les rues de la ville avant de se recueillir autour
du cercueil. Nous publions ici le discours prononcé par Tandis qu’une poignée de politiciens zélés s’acharne encore
le prêtre présent. autour de sa dépouille – feignant d’ignorer sa mort – nous
sommes réunis ici ce soir face au château des Ducs de
Bretagne pour ENFIN l’enterrer dignement.

Le Parti socialiste nous a quitté suite à une mala-
die longue, douloureuse... et incurable. Hier encore,
juste avant de passer de vie à trépas, une hémorragie
grave lui avait fait perdre cinquante mille militants en
quelques mois. Hier encore, il était saisi de délires sur
la déchéance de nationalité, et vomissait tour à tour état
d’urgence et lois antisociales.

S’il est une vocation absolument exténuante, c’est bien
celle de la conquête et de l’exercice du pouvoir. Vocation
à laquelle il a consacré son existence tout entière, jusqu’à
son dernier souffle.

Au moment de l’extrême onction, j’ai senti en lui comme
un grand soulagement… Le pouvoir est bien peu de choses
face à la mort. (L’officiant boit un coup)

Ce n’est pas sans émotion que je me présente à vous
aujourd’hui pour revenir sur les temps forts d’une longue
vie de cent onze ans rythmée par les soubresauts de l’his-
toire agitée de ce siècle. Toute sa vie, au confessionnal,
c’est à moi qu’il s’est confié, et c’est un immense hon-

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neur pour moi de procéder à son éloge funèbre avec l’ac- Ô inexorable fatalité, ô éternel recommencement, ô spirale
cord de sa famille et de ses proches. infernale des espoirs révolutionnaires déçus et recyclés,
des rêves enterrés au prétexte de réalisme et de réforme.
Né en 1905, d’une grand-mère sans-culotte et d’un
grand-père de la bourgeoisie républicaine, d’une mère En 1924, à tout juste vingt ans, sa petite bande de potes
communarde et d’un père radical-socialiste, radsoc pour est devenue un cartel d’ambitieux : le Cartel des gauches.
les intimes, il restera marqué par cet héritage. Tiraillé Après par un subtil jeu d’alliances digne d’une contor-
toute sa vie par des troubles schizophréniques aigus, sionniste moldave, il accède pour la première fois aux
écartelé entre ses idéaux révolutionnaires de jeunesse grandes responsabilités auxquelles il aspire depuis tout
et un réalisme gouvernemental de petit épicier. petit. Mais sa joie est de courte durée : très vite, en plein
numéro de funambulisme, il se heurte de plein fouet au
À l’époque il se fait appeler SFIO, comme Section fran- mur de l’argent, et ses potes radsoc le lâchent à la pre-
çaise de l’Internationale ouvrière. Il traîne avec sa bande mière réformette.
dans les milieux syndicaux, écume les comptoirs des
faubourgs ouvriers, entonne à tue tête L’Internationale Pendant ce temps, de l’autre côté du Rhin, son cousin ger-
entre deux verres de rouges. Ah c’est qu’il aimait lever main SPD est aussi aux manettes. Entre deux verres de sch-
l’coude ce p’tit gars, et s’il y a bien un rouge qu’il aime naps, il massacre la révolution spartakiste, pend les ouvriers
c’est celui là. aux arbres, assassine Rosa Luxemburg et prépare malgré lui
(L’officiant boit un coup) l’arrivée du nazisme en banalisant l’état d’urgence.

À l’époque, (haaaaa la bonne époque !) il porte un cha- En France aussi l’atmosphère est nauséabonde. Le mouve-
peau melon et une moustache. Il harangue sans méga- ment fasciste prend la rue et encercle l’Assemblée nationale
phone des parterres de grévistes, combat l’impérialisme en 1934. En réaction, SFIO retourne battre le pavé comme
colonial et oppose à la guerre mondiale qui se profile la pendant sa jeunesse d’avant 14. Et que je t’entonne L’Inter-
possibilité d’une grève générale internationale et in-sur- nationale, et que j’serre à la chaîne les mains calleuses des
rec-tion-nel-le qu’y disent dans leurs congrès. ouvriers remontés. Comme il aimait ça SFIO : une vraie
machine à serrer les paluches. Il y retrouve ses vieilles
Mais, en bon élève de l’école républicaine, pétrifié par le connaissances, amis syndicalistes, jeunes révoltés, frères
rappel à l’ordre de l’union nationale, il remise bien vite ennemis communistes, etc. C’est l’Front populaire !
le lyrisme révolutionnaire au placard et rentre dans le
rang pour un poste bien placé. Dès la mort de son pote SFIO – content comme tout – est de retour aux manettes.
Jean Jaurès, il rallie l’Union sacrée pour s’asseoir sur Mais ses vieux potes de la rue se méfient et décident
son premier fauteuil ministériel. Ce revirement restera de lui mettre la pression. Faut dire qu’il leur a déjà fait
à jamais le drame de sa jeunesse, le drame de sa vie. l’coup du retournement de veste en 1914 et en 1924. C’est

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pas l’tout d’mettre un bulletin dans l’urne avec des zigo- Pleureuse : Pitié pas tonton.
tos pareils à la tête du navire, mieux vaut assurer ses
arrières. Alors c’est la grève générale avec occupation. Quel est donc ce mal incurable qui fait sans cesse vaciller
Les ouvriers arrachent les congés payés et tout l’monde SFIO ? SFIO n’est ni franchement réactionnaire, ni fran-
pense à SFIO en prenant ses premières vacances. chement révolutionnaire. Son existence est une somme
infinie de revirements. Au lendemain de la Seconde
Pendant ce temps de l’autre côté des Pyrénées, un autre Guerre mondiale, SFIO ne croit plus en rien d’autre qu’en
front populaire est aux prises avec une guerre civile sans la résignation au moins pire… Et si le mal qui le ronge pre-
merci contre les franquistes. Les appels à l’aide de son nait pendant sa jeunesse la forme d’un réel tiraillement,
cousin ibère n’y feront rien, SFIO refusera jusqu’au bout le cynisme qui le gagne au fil des ans l’amène à ériger
d’intervenir. Il ira même jusqu’à parquer les réfugiés ses contradictions en atout dans la conquête du pouvoir.
politiques espagnols dans des camps.
Le pouvoir, c’est devenu son unique raison d’être. Avec
Pleureuse : C’est honteux, hon-teux, de dire des choses ses nouveaux potes Jules Moch (Jules Moche pour les
pareilles d’un grand parti de la Résistance. Vous men- intimes) et Guy Mollet (Guy Molesse pour ceux qui le
tez mon père, vous mentez, vous devriez avoir honte de connaissent), il a délaissé l’rouge pour lui préférer l’jaune.
bafouer ainsi la mémoire du socialisme. Et s’il faut pour l’attrait des ors de la République écraser
une grève et envoyer les parachutistes contre les ouvriers
Je ne dis que la stricte vérité, Dieu m’en est témoin. C’est comme il le fit en 1947, alors SFIO n’hésite plus. Et s’il
là précisément que réside l’énigme, toute l’ambivalence, faut pour cela créer les Compagnies Républicaines de
toute la schizophrénie du défunt que nous honorons Sécurité, on peut encore une fois compter sur lui. C’est
aujourd’hui. Capable dans un même geste de voter mas- encore lui qui envoie le contingent en Algérie en 1956 et
sivement les pleins pouvoirs à Pétain et d’organiser des y décrète l’état d’urgence. Pendant que ses anciens amis
réseaux clandestins de résistance. manifestent à Charonne ou portent des valises pour le
FLN, SFIO s’enfonce, s’enfonce, agrippé aux fauteuils
(Le diacre lui tend un verre d’eau) ministériels, englué dans les manœuvres de couloirs.

Pouah, je déteste la Vichy. Quelle idée de mettre en bou- Après une avalanche de scissions et de ruptures, plus per-
teille des saloperies pareilles ? sonne ne donne cher de sa peau. Isolé, discrédité sur le
Regardez son pote Mitterrand, par exemple, résistant terrain des luttes, son histoire aurait pu s’arrêter là, mais
décoré de la Francisque, capable dans une même vie de c’est mésestimer sa roublardise que de le croire fini.
manifester avec une banderole « Les métèques dehors » SFIO sait que pour reprendre le pouvoir, il faut changer
et de porter un badge « Touche pas mon pote ». de masque. Il entame alors un formidable exercice de
transformisme. Il rabiboche tous les groupuscules avec

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lesquels il s’était embrouillé au fil de ses reniements (Il boit un coup) Semaine de 39h ! Retraite à 60 ans ! (Il boit
successifs : PSA, PSU, FGDS, etc. En 1969, à l’occasion un coup) Abandon du projet de camp militaire au Larzac !
d’un grand congrès, il change de look, il se fait désormais (Il boit un coup) Augmentation du SMIC et des allocs !
appeler PS, Parti socialiste, celui que nous connaissons (Il boit un coup) Abrogation de la loi dite « anticasseurs » !
tous si bien, avec le poing la rose et tout l’tintouin. (Il boit un coup) Autorisation des radios locales privées !
(Il boit un coup) Régularisation de la situation de tous les
Laissez-moi vous raconter comment PS va mener sa barque étrangers en situation irrégulière qui exercent un métier
jusqu’à prendre le pouvoir en 1981. C’est toujours la même et peuvent le prouver ! (Il boit un coup)
rengaine, reconquérir les âmes en redescendant dans la
rue. Il traîne à Plogoff et dans les luttes antinucléaires, (Les pleureuses explosent de joie. Puis s’arrêtent devant
passe ses vacances au Larzac, rend visite aux ouvriers de l’attitude grave du prêtre)
LIP, fricote avec tout ce qui remue. Chaque sortie a pour
objectif non pas de renforcer les luttes, mais de glaner (Lui, attéré, regarde son verre vide et commence à pleurer)
les électeurs potentiels qu’elles agrègent, nom de d’là !
Tournant de la rigueur, conversion du marxisme de façade
En 1981, l’arrivée au pouvoir de PS marque la fin de la à l’économie de marché la plus sauvage, construction des
période révolutionnaire ouverte en 1968. Et pourtant, centrales nucléaires de Goldfech et Chooz, projet de cen-
qu’est-ce qu’on y a cru ! On en a quand même pris une trale nucléaire au Carnet, attaque par les services secrets
bonne pour fêter ça. Moi même, j’ai chanté toute la nuit du bateau Raimbow warrior, récupération du mouvement
dans la rue cet autre soir de mai où le visage de Mitterrand de la Marche pour l’égalité et contre le racisme pour
s’afficha sur le poste télé. J’aurais mieux fait de sonner l’toc- convertir la rage des banlieues en mascarade associative
sin cette nuit-là. avec SOS Racisme, soutien en sous-main à la montée du
Front national, création des premiers centres de réten-
(Il lève un verre plein de rouge) tion administrative, massacre des partisans du FLNKS
à la grotte d’Ouvéa, soutien au régime génocidaire du
Vous connaissez le dilemme du verre à moitié vide et du Rwanda par la formation militaire des milices hutus qui
verre à moitié plein ? perpètrent le massacre !

(Pendant toute cette scène les pleureuses hystériques Verre à moitié vide, verre à moitié plein ? Moi j’y com-
acclament le prêtre) prend plus rien… Personne n’y comprend rien à cette
entourloupe du moins pire. C’est sur ce quiproquo que,
Abolition de la peine de mort ! (Il boit un coup) Dépénali- pendant vingt ans, PS, malgré sa sénilité avancé, va par-
sation de l’homosexualité ! (Il boit un coup) Abandon des venir à faire encore illusion jusqu’à sa mort récente.
projets de centrales nucléaires au Pellerin et à Plogoff !

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Je vais vous faire une confidence. Je crois que je com- grand vide. Déjà, un nombre considérable de charognes
mence à être légèrement pompette, ou quart fin rond cherchent à s’y engouffrer, socialio en marinière made in
comme on dit par chez moi. Mais vous savez cent onze ans France, écolo aux dents qui rayent la pelouse, méli-mélo
de confessionnal, cent onze ans à écouter les états d’âmes à la méluche et autres attrape-gogos…
du Parti socialiste ça vous use même le plus vigoureux
des curés, et l’picrate moi y’a qu’ça qui m’conserve… cent En attendant, PS nous a laissés bien dans la mouise en
onze ans à s’accrocher à l’idée qu’il avait quand même un cassant sa pipe. Regardez un peu dans quel état il nous
bon fond le gars, cent onze ans à brasser toute la merde laisse le marigot politicard dans lequel il a pataugé toute
qui le recouvre, sans jamais le trouver ce foutu bon fond… son existence : FNnnn est plus fort que jamais, au point
Sans jamais l’atteindre ! que LRrrr a copié son programme et n’hésitera pas à en
appliquer une bonne partie une fois avachi à son tour
Y’a que l’fond d’mon godet que j’ai pu atteindre. Et à mesure sur le trône.
que j’buvais pour oublier l’confessionnal, PS continuait
d’mener sa barque avec ses nouveaux potes. Jospin l’an- Ô champ de ruine de la politique classique, ô table rase
cien trotkstard infiltré qui a tellement infusé dans son rôle sur laquelle rebâtir autre chose que leurs programmes
d’agent double qu’il a fini par privatiser plus que tous les préfabriqués, faites que PS ait emmené avec lui dans l’au-
gouvernements de droite réunis. hé bien-sur la dégéné- delà les dernières illusions castratrices qui nous ont si
rescence ultime, je veux parler du gouvernement actuel, longtemps acculé au moins pire.
le dernier gouvernement socialiste de l’histoire de France.
Le dernier, cent mille crénom de d’là ! Je voudrais porter un toast, parce que depuis tout à
l’heure, j’carbure à dix litres au cent et que vous devez
Pleureuse : Quelle indécence ! avoir bien soif vous autres !

La dernière lueur de vie, vous savez, comme les ampoules Je lève mon verre à l’inconnu qui s’ouvre à nous,
qui scintillent d’un tout dernier éclat avant de mourir brus- à cette brèche ouverte par un beau printemps,
quement. PS est mort. Mort d’être retombé dans ses pires à ces rues auxquelles nous avons tant pris goût,
travers préfascistes : état d’urgence, guerres sur plusieurs à ces piquets, ces grèves, ces cortèges exaltants.
continents, loi Macron, loi travail, chasse aux Rroms et aux Je lève mon verre à ceux qui passent les nuits debout,
migrants, surarmement de la police et organisation de son bloquent facs, usines, lycées et battent le pavé.
impunité, répression des mouvements sociaux et des ZAD. Aux enragés, aux insensés, à tous ces fous,
qui tendent vers l’horizon d’une vie ingouvernée,
C’est pas seulement parce que j’ai un coup dans l’nez et d’une époque de frisson qui s’ouvre sous nos pieds,
qu’j’y vois double, mais en ce moment c’est vraiment et d’un grand précipice duquel s’élancer,
une période trouble. PS est mort et laisse derrière lui un d’une aventure qui semble les emporter

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vers les rives d’une vie sans cesse improvisée.
Je lève mon verre à ceux qui ne rentreront plus
dans les cases, dans les pièges, qu’on nous a tant tendus,
À ce que l’élection partout tant attendue,
ne préoccupe guère plus qu’un poil au cul.
I have a dream
Alors en hommage au défunt, je vais porter un toast.
(Solennel)
Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, re-pre-
nez avec moi tous en cœur…

(Le départ de la marche funèbre se fait sur pas de Boogie
-woogie avant la prière du soir d’Eddy Mitchell)

Pour aller plus loin :
1. Q
 uand le Parti Socialiste
fait sa « Nuit Debout ».
Une soirée au Hollande Comedy Club
paru dans lundimatin #85 www.lundi.am/686
« Certains sautent de joie, d’autres pleurent et disent que c’est la guerre. Mais ça devait
arriver de toutes manières, c’est sûr que ça devait arriver. »

NOCTURAMA :
LA LUTTE ARMÉE OKLM
paru dans lundimatin#72 le 14 septembre 2016

Deux jeunes gens sortent du cinéma. Ils viennent de voir Nocturama,
le dernier film de Bertrand Bonello. Les intermèdes sont extraits d’un
autre article de lundimatin intitulé Le terrorisme est une forme de ci-
néma. (www.lundi.am/583)

Martin Putain, c’était vraiment nul ce film.
Julie Ah oui… moi ça m’a bouleversé… ça m’a laissé
une espèce de nœud dans le ventre.
M Ah bon ? Moi j’ai trouvé ça nul. On ne sait pas
qui ils sont, on ne sait pas pourquoi ils veulent mettre
des bombes et tuer des gens. C’est complètement apo-
litique. Et une fois qu’ils ont foutu le feu à la ville, ils
sont là, dans leur grand magasin à célébrer la société

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de consommation comme M. et Mme Tout-le-monde. M Le propos de ce film c’est de dire que les jeunes
Et puis les flics débarquent et les butent, c’est vraiment veulent faire la révolution sans même donner de raisons,
de la propagande pour l’apathie politique. en butant n’importe qui et pour se faire flinguer comme
J Je crois que c’est un petit peu plus subtil que ça... des chiens à la fin. C’est vraiment contre-révolutionnaire.
J Non, vraiment je ne crois pas. C’est un film tout en
Que cherchent les héros, en vérité ? Certains disent avoir fait ce qu’ils dérobade. C’est un piège à gauchistes et à réactionnaires
avaient à faire. D’autres parlent de paradis. La plupart se taisent. Leur à la fois. « Quand on pointe la lune, l’imbécile… », tu vois ?
silence ne semble pas revendiqué – contrairement aux étudiants du Por- C’est comme si ce que Bonello voulait mettre à jour de-
nographe. S’ils ne refusent pas le langage, c’est le langage qui les manque, mandait, pour qu’on puisse le penser, de paralyser toutes
qui échoue et glisse sur eux, autour d’eux, en eux. Leurs actes ne « disent » les lectures idéologiques, de droite comme de gauche –
pas non plus ce qu’ils taisent. Leur silence est un cri. Leurs actes sont en les privant de leur repères habituels, le grand discours,
des cris. Un cri ne dit rien. Il ne dit, à la limite, que l’impossibilité, l’in- l’explication, l’argument, la rhétorique, tu vois ?
suffisance ou l’impuissance du dire. Il ne cherche pas à avoir de signifi- M Je ne comprends rien. Tu dis la même chose que
cation ou de contenu ; en quoi il est absurde de vouloir le juger à l’aune moi, c’est apolitique.
du discours ou de l’argumentation.

Un cri ne nous dit rien de ce que dirait celui qui crie s’il parlait. On peut
toujours essayer de reprocher à quelqu’un qui crie de n’être pas compré-
hensible, on n’éteindra pas son cri pour autant. On ne comprendra alors
rien de plus que ce que l’on pensait avoir déjà compris de la souffrance.
On ne comprendra rien de l’effet qu’a sur chacun la boussole intime qui
hurle quand le monde se détraque. La plupart des gens que Nocturama a
rebutés en restent à ce constat malaisé : les héros crient en silence, leur
cri ne les mène nulle part et on ne peut rien faire pour eux, ou avec eux.
Pourquoi crier, alors ? Pourquoi regarder ? Pourquoi, surtout, situer le
politique dans une clameur insensée et sans issue ?

Alors, il faut bien répondre : ce n’est pas parce qu’un cri ne dit rien qu’il
est dénué de sens. Un cri nous informe déjà sur le fait que quelqu’un J Non, je dis l’exact contraire. Il y a cette idée qui
crie, qui existe et qui crie. Il nous informe que celui qui crie se trouve s’impose toujours comme une évidence selon laquelle
sans doute dans une situation qui l’amène à crier. Peut-être qu’il est la politique relèverait de la parole, du discours et du rai-
obligé de crier, qu’il ne peut plus s’en empêcher, qu’il le contenait en lui sonnement, eh bien il se trouve simplement que le film
depuis longtemps mais qu’il n’y arrive tout simplement plus. On crie, fait l’hypothèse inverse. Dans Nocturama, il y a essen-
en général, parce que l’on panique, que l’on souffre, ou que l’on ne nous tiellement du silence, c’est un contre-pied à ce mono-
entend pas. On crie par réflexe, ou par impuissance, parce que le langage pole de la politique que le discours cherche à avoir, et
ne suffit plus, parce qu’il n’a plus de force, plus de conséquence, parce ce n’est pas si grave.
qu’il n’est pas à la hauteur de ce que l’on voudrait dire, ou au contraire M Oui mais tu peux très bien faire comprendre
parce qu’il en est bien au-delà. Ou tout cela à la fois. On ne sait pas ; mais les motivations, sans forcément que ça passe par du
le cri résonne tout de même et, en tant que tel, nous interpelle. Le cri discours. C’est à ça que ça sert les flashbacks normale-
nous effraie, parce qu’il renvoie à la possibilité d’une détresse que nous ment, or dans ceux de Nocturama, on ne comprend pas
avons tous en partage. Puisqu’il ne requiert aucune maîtrise du langage, pourquoi ils deviennent potes et pourquoi ils décident de
il peut saisir tous les êtres, et tous les êtres peuvent l’entendre. Ceux qui foutre le feu à Paris.
croient ne pas avoir de mots, comme ceux qui croient en avoir.
Les attentats de Nocturama prouvent par leur seule advenue que, au
M Ah ouais, et toi tu trouves ça intéressant la repré- moins pour ceux qui les fomentent, ce monde est devenu insuppor-
sentation du nihilisme ? Mettre Daesh et l’extrême gauche table. Sinon, ils ne poseraient pas de bombes. Que l’on décrète que ces
sur le même plan, ça te dérange pas ? jeunes gens sont stupides, nihilistes ou ingrats ne change rien au fait
J Bah, ça ne me dérange pas particulièrement mais qu’ils crient quand même. Que la teneur de cet insupportable soit tue,
surtout, je crois que ce n’est pas ça le propos du film. peu importe. On ne peut pas attendre de quelqu’un qui crie d’expliquer

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pourquoi il crie. Ou alors, on attendra longtemps. C’est à notre charge, en faire l’étalon de la politique, un modèle à suivre ou un modèle à fuir.
spectateurs de tous bords, d’essayer d’imaginer pourquoi le monde Il le filme, j’imagine, parce qu’il y a d’autres choses à faire à propos de
est insupportable à nos héros ; et alors, de la claustrophobie au mar- ce cri que de le « condamner fermement » ou d’en « faire l’apologie ». Il
ché de l’emploi, de l’ennui des élites à l’ennui des zonards, les indices le filme, surtout, parce qu’il l’entend, parce qu’il fait partie de ceux qui
affleurent. Les décrypter est laissé à la charge du spectateur. Est-ce si savent l’entendre sans le recouvrir de toute l’exégèse antiterroriste, de
terrible de se détacher de l’explication pour peindre le phénomène ? droite ou de gauche. Il l’entend parce que le cri est là, parce qu’il fait
Nocturama se concentre sur un cri, c’est-à-dire sur la révélation de la texture déniée de l’époque, parce que nous en sommes là, tout sim-
l’inadéquation au monde dont, semble-t-il, chacun est porteur, bien que plement, au stade du cri, deux siècles après la Grande Révolution de la
beaucoup la refoulent. Raison, du Discours et de l’Explicitation. Qui blâmer ? Certainement pas
Bonello. C’est ce monde froid qui fait crier.
J Et bien c’est justement ça qui prend à revers les
gauchistes comme les réacs’, la fécondité de leur action Si le terrorisme ou la radicalisation sans phrases dont traite Nocturama
réside en elle-même, à l’intérieur de l’acte lui-même, pas est bien de l’ordre du cri, il n’y a aucun intérêt à essayer de le justifier,
dans le discours que la distance rend possible. Il y a une de le condamner ou d’en faire l’apologie. Il faut simplement comprendre
citation connue qui dit quelque chose comme ça, tu sais. comment ce cri se forme, se construit, s’organise. Quelle forme prend-il ?
Qu’il n’y a pas le discours et l’idéologie qui précèdent Quel est sa distance au langage, au vrai langage rassurant de la vie quoti-
l’acte. Si tu retires à la politique le discours de surplomb, dienne ou de la vie politique ? S’il y a une thèse, dans Nocturama, c’est bien
de recouvrement, il ne reste plus rien. Enfin il ne reste plus celle-là : le cri peut se faire image ; une image criante de vérité.
rien de la politique… mais il y a un reste, l’acte pur.
M Ça me fait penser…. (pianote sur son smart- M Donc toi, ce que tu en as compris c’est que leur
phone)… regarde ce que j’ai trouvé. Dans un des vieux silence est leur message ? Et que les cibles parlent d’elles-
films de Bonello, en 2001, il y a des étudiants qui distri- mêmes ? Original… Et c’est ironique de parler de silence
buent un tract, écoute : quand tout se passe comme un spectacle télévisé. Rap-
« Nous vivons une époque sans fête et nous y avons contri- pelle toi le vigile, Omar, qui dit face aux écrans « ah ça fait
bué. Il faut réfléchir longtemps et alors prendre des dé- bizarre de se voir en vrai ».
cisions radicales et sans appel. Comment pouvons-nous J Tu comprends pas. Le silence qui traverse le film,
répondre au gouvernement puisqu’il ne s’adresse pas à ce n’est pas juste une manière de ne pas parler. C’est-à-dire
nous mais à une idée qu’il a de nous ? que ce n’est pas des mots que l’on tait ou cache par du si-
Devant le manque de propositions, il faut créer une vraie lence. C’est un silence pur, parce qu’il n’y a pas de mots, ou
menace. Créer un groupe d’intervention. Les symptômes pas besoin. C’est l’inutilité de la parole, pas son masque.
d’une nouvelle guerre mondiale sont là mais nous savons M Tu me saoules je ne comprends rien. Tu vois bien
qu’elle ne peut exister comme les deux précédentes. Elle que politiquement c’est un film au mieux nul, au pire dé-
sera donc remplacée dans les prochaines années par des gueulasse.
guerres civiles au sein de chaque pays conscient. Donc J C’est toi qui saoule ! Pour toi, un film politique c’est
seule l’idée de la guerre civile peut être maintenant raison- un film de propagande, un tract que tu vas évaluer comme
nable. Et cette guerre se fera avec les armes du possible. plus ou moins idéologiquement correct. C’est juste le point
Nous utiliserons les mots d’une manière radicale. Nous de vue le plus con de la terre, qui sous couvert de décrypter
avons décidé de rester imprenables. et de réfléchir permet de ne jamais rien voir ni comprendre.
Plus de grèves, plus de manifestations, plus de contre-pro- T’as le même rapport à ce film qu’un trotskiste à la vie.
positions, mais plus d’acceptations non plus. Seulement le M Oh c’est bon.
silence comme ultime contestation. J Ce n’est pas dramatique de ne pas comprendre un
Taisons-nous. » truc mais par contre, s’en féliciter, c’est un peu compliqué.
C’est pas mal quand même ! Et en fait, ça annonce un peu M Bah vas-y grosse maline, explique-moi car je suis
Nocturama. trop con pour comprendre.
J Oui, c’est marrant, le « silence comme ultime
contestation ». Le cinéma et le terrorisme cherchent tous les deux à se placer à l’inter-
section du spectacle et de la vérité. Les deux produisent des images, qui
Peut-on traduire un cri ? Bonello essaie en tout cas d’en filmer un, non ont à avoir avec la possibilité de la mort et la possibilité de la vérité. Le
pas par gentillesse, ni pour le juger ou le condamner, encore moins pour plan des poseurs de bombe n’est dans le fond que la composition d’un

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authentique plan de cinéma : les images des flammes et des explosions, J Oui c’est ça.
bien cadrées en split screen ou tremblantes à la télé – la représenta- M Je sais plus exactement, quelque chose comme
tion visuelle étant le réel vecteur de la terreur. Le cinéma repose sur « Certains sautent de joie, d’autres pleurent et disent que
l’illusion : il fabrique une image en essayant de la faire ressembler à la c’est la guerre. Mais ça devait arriver de toutes manières,
réalité. Le terrorisme fait la chose inverse : il fabrique une réalité, un c’est sûr que ça devait arriver. »
acte, pour la transformer en image. Le terrorisme est une forme-limite J Oui et elle conclut en disant « maintenant c’est
du cinéma et c’est pour cela qu’il fonctionne. Il s’agit comme au cinéma fini ». Même ce « maintenant c’est fini », on ne sait pas ce
de créer des images à une échelle industrielle, mais en les créant par un qu’il veut dire. C’est fini parce que c’est l’insurrection ou
acte qui les rend irrécupérables – et non par un art réglé ou virtuose. Le c’est fini parce qu’ils vont tous se faire fumer ? Ou parce
plan d’action du terrorisme est donc la composition de plans de cinéma qu’ils vont survivre, mais le monde de merde aussi ? Tu
à partir de la destruction de quelques éléments de la réalité. Ce n’est vois, même quand ils sont dans le magasin, ils se servent
que parce que ces quelques éléments sont agencés en un plan que leur dans de la super-bouffe mais en même temps ils ne font
destruction prend un sens politique et une réelle ampleur historique. pas vraiment la fête, ils ont des vrais flingues mais ils jouent
Ce n’est pas l’explosion comme telle de deux étages désaffectés, d’un surtout avec des flingues en plastique. La joie et la peur, la
bureau vide et de quelques voitures qui fait l’acte. C’est le plan qu’elles fin et les moyens, les conséquences ou l’immanence, c’est
forment ensemble, dessinant un certain sens comme des mots font une comme si absolument toutes les dualités étaient gelées et
phrase. Police Global France HSBC Finance. Bombe flamme assassinat désactivées. C’est comme si Bonello voulait dérober au
voiture piégée. 19h15. spectateur toute interprétation confortable, voire toute in-
terprétation tout court.
J En fait, j’ai l’impression que tout le film consiste à
défaire le feuilletage de discours et d’idéologie qui spon-
tanément entoure un thème comme celui-ci. En fait, si tu
regardes attentivement, cette bande de jeunes est traver-
sée par toutes les contradictions possibles et imaginables,
du moins on nous le laisse supposer. Ils sont de classes
sociales très différentes, certains veulent qu’il n’y ait pas de
morts alors que d’autres s’en foutent de dézinguer un type
qui n’a rien à voir, certains semblent commettre les atten-
tats pour déclencher une insurrection, d’autres semblent le
faire juste pour le fun, certains veulent connaître le résultat
de l’action, d’autres s’en foutent. Et en fait, à chaque fois
qu’une de ces contradictions se présente, la plus évidente
étant celle de flinguer ou non des gens, on s’attend à ce que
cela produise une embrouille ou au moins un débat entre M Donc selon toi, ce qui est bien dans ce film c’est
eux. On attend, on attend et puis finalement, non, ça n’arrive qu’il ne dit rien et qu’il n’y a rien à en dire parce que le
jamais. Les contradictions ne sont jamais dialectisées… réalisateur « effeuuuuille » le sens. Je suis épaté.
M Vas-y fais des vraies phrases, on n’est pas à un J Non, ce n’est pas ça que je dis, enfin pas tout à fait.
jeu télé … Évidemment, si tu penses à un mille-feuille, une fois que
J Non, au contraire, je suis hyper-sérieuse, les tu as retiré toutes les feuilles il reste plus rien…
contradictions sont posées mais restent là à choir. Elles ne M Bah si la crème…
deviennent jamais problématiques, ne provoquent jamais J Oui, ok la crème si tu veux. Bah le but de ce film
de situation particulière, ce n’est pas vraiment une néga- c’est de montrer de manière pure ce que c’est que la radica-
tion de ces contradictions mais plutôt une désactivation. lisation, ce qui reste quand on a enlevé toutes les feuilles…
Elles n’opèrent pas sur le réel, ou du moins sur le dérou- Il essaie de peindre ce point de passage entre une vie par-
lement du film. Elles n’ont aucune présence dans la nar- faitement normale et la désertion en acte avec toutes ses
ration. Qu’est-ce qu’elle dit déjà la fille sur son vélo ? C’est conséquences. Il n’y a pas de fracas, pas de grands mots.
clairement le point d’articulation de tout le film. D’ailleurs, tous les personnages sont incroyablement nor-
M Quand le gars lui demande ce qu’il se passe dehors maux et mesurés et dans le fond, cette normalité absolue
parce qu’il veut savoir ce qu’ont donné leurs attentats ? leur permet le tout petit déplacement qui amène leur dé-

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saffiliation au monde qui les entoure. Ce n’est pas un film correspond à quoi éthiquement ? Ça veut dire que la police
qui raconte une histoire, c’est une photographie ou une est toujours plus forte et que tout est vain ?
peinture qui met en scène la normalité et sa proximité avec J Non, ça montre une irréductibilité pure, sans re-
la désertion brutale et sans retour du sens dominant. tour en arrière. Lorsque l’on fait un véritable pas de côté,
M Ca me fait penser à un truc qu’un pote me disait on ne nous le pardonne pas. Évidemment, il y a clairement
hier. En fait, la raison pour laquelle il y a des millions de un parti pris du réalisateur, les jeunes sont tous éminem-
dispositifs de contrôle, des institutions en béton armé et ment sympathiques alors que les flics n’apparaissent que
grosso modo un édifice social aussi gigantesque, c’est jus- comme des ombres pour les exterminer un à un. Dans le
tement parce que le passage de la norme à la déviance est vis-à-vis, un parti est humain, l’autre ne l’est pas, juste une
minuscule, infime. Tout l’appareillage qui gère et contrôle pure force d’écrasement.
le quotidien est d’autant plus massif que la normalité est M Mais si t’as trouvé ça si super que ça, pourquoi tu
fébrile. Mais bref, toi ce que tu dis, c’est que leurs motiva- disais que tu avais mal au ventre en sortant ?
tions, leurs objectifs, le fait qu’ils butent des gens pour rien,
on s’en fout ? Qu’est-ce qu’un plan ? Qu’y a-t-il de commun à un plan au sens d’un acte
J Ce n’est pas que ça ne m’intéresse pas, c’est juste que l’on planifie et à un plan de cinéma ? C’est, dans les deux cas, une
que le film ne parle pas de ça. Du coup je n’en parle pas histoire de composition. La planification consiste à mettre au point un
non plus, parce que c’est du film dont je parle. Ce qui est certain agencement des mouvements individuels, des déplacements de
mis en scène ce ne sont pas des jeunes qui deviennent ter- chacun dans la ville, des gestes des uns et des autres, afin de produire, à
roristes et se font buter c’est le « comment » qui les amène 19h15, quatre explosions et un assassinat. Un plan de cinéma consiste à
là, et ce comment est de nature affective, sensible. Ce que disposer ensemble des objets et des corps en mouvement, dans une cer-
ça nous dit, c’est que la volonté d’en finir une bonne fois taine perspective et sous une certaine lumière, afin d’obtenir entre tous
pour toutes avec ce monde, ça ne relève pas d’un raison- ces éléments un rapport intéressant et signifiant. On pourrait dire que
nement, d’une somme de bonne raisons et de discours chacune des parties de Nocturama expose l’une des définitions du plan.
idéologiques mais bien d’un petit point à l’intérieur de soi Dans l’une comme dans l’autre, le besoin incessant des personnages de
qu’on ne peut plus maintenir en adéquation avec l’écoule- savoir « Quelle heure il est ? » répond à l’exigence du plan.
ment de la réalité. C’est pour ça que c’est un film qui ne peut
que faire flipper les réacs et les gauchistes. Les réacs parce Dans Nocturama, le cri est l’unité de base de la mise en scène. La pre-
que c’est leur pire cauchemar, que l’on puisse abandonner mière partie du film montre l’élaboration d’un cri commun à tous les
le navire ; et les gauchistes parce que d’un seul coup, toutes personnages, les raisons de désespérer des uns et des autres se liant, se
leurs idéologies sont ramenées au néant, ou du moins à du synchronisant, se composant dans la réalisation d’un projet d’attentat. La
blabla superficiel. Toi, tu disais regretter que dans ce film, seconde tente d’élaborer les cris singuliers des uns et des autres, avant
il n’y ait pas de discours clairs, de bonnes raisons qui te que l’État ne les ramène au stade de cadavres identiques. Les person-
rassurent et te confortent. C’est comme si tu voulais que nages n’arrivent pas à se parler, alors ils crient ensemble dans l’attentat,
sur Le Cri, Munch ait rajouté une bulle au marqueur dans et la tâche de la deuxième partie est de décomposer ce cri pour voir ce
laquelle il aurait écrit « la société, ça fait mal à la tête ». qu’il contient. Derrière l’unisson du split-screen et du timing millimé-
M Ah ouais et toi t’es pas une gauchiste qui blablate tré, il y a une myriade de cris différents, comme autant de voix, d’ins-
par contre. truments ou d’harmoniques qui résonnent dans l’espace symbolique
J Si, peut-être. Mais je reconnais qu’il y a un gouffre du temple-magasin. Il y a le cri-danse, le cri-paradis, le cri-mariage, le
entre la pensée et l’idéologie. L’idéologie, ça sert juste à se cri-masque, le cri-rap, le cri-kalash-jouet, le cri-My Way, le cri-porte
rassurer et à se raconter que nous au moins, on n’est pas ouverte, mais aussi le cri-morbide, le cri-maquillage, le cri-karting et le
des paumés. Mais bref, je ne veux pas dire que ça ne sert à cri-semtex. On pourrait commenter infiniment la musicalité ou la dis-
rien de parler et de s’expliquer le monde mais simplement sonance de ces cris, leur rythme transperçant ou leur pitoyable banalité.
que certaines décisions, notamment celles que prennent les
héros du film, appartiennent à une autre dimension du réel, C’est un film choral, sans la naïveté que l’on attache à cet adjectif, parce
une dimension sensible et donc immédiatement éthique, qu’il fabrique des plans à partir des cris. Si l’on ne peut pas faire entrer
et que la politique classique, y compris d’extrême-gauche, les cris sur le plan du langage et de la raison politiques, on peut toutefois
s’est fondée sur la dénégation de cette dimension. les faire entrer dans le plan de l’image, par le terrorisme ou par le cinéma.
M Et les flics qui les exterminent comme des rats, ça Une question se pose alors : peut-on, au sein d’un monde spectaculaire
qui met toutes les images au service sa propre reproduction, retrouver

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un usage conséquent de l’image ? Peut-on par l’image pallier à l’impuis-
sance du langage ?
Mais les héros de Nocturama, hagards au magasin, posent des bombes
plutôt que des questions. Ils crient avec ce qu’ils ont.

J Je ne sais pas, peut-être à cause de ça justement.
« Ça devait arriver… », comme dit la fille au vélo. D’un côté
la force et le souffle de ces jeunes, aimantés par la fuite,
la désertion et l’attaque. De l’autre, le sort qu’on leur ré-
serve. Il y a quelque chose d’irréductible dans ce face-à-
face, quelque chose dont on ne sort pas indemne. Je ne
crois pas qu’on sera toujours défaits. Je ne crois pas non
plus qu’on se fera systématiquement exterminer. Mais en
attendant, les forces qui sont là pour nous écraser, elles
n’attendent pas.
M Tu sais qu’au départ, le film devait s’appeler Paris
est une fête ? Ça aurait cent fois plus claqué, non ?
J Oui, c’est vrai.

Pour aller plus loin :
1. M
 ad Max : Fury Road. Capture de l’autre monde
paru dans lundimatin #84 www.lundi.am/670
2. D
 evenir Révolutionnaire en regardant Westworld
paru dans lundimatin #92 www.lundi.am/740
3. V
 ald – Une éthique adéquate, V.A.L.D. ! Finies les Lumières,
les demi-philosophes. Place à la poésie moderne
paru dans lundimatin #76 www.lundi.am/603
4. L
 e Règne et la gloire. The Young Pope
paru dans lundimatin #82 www.lundi.am/659

36
IL N’Y AURA PAS D’ÉLECTION PLAN POUR L’ÉVACUATION
PRÉSIDENTIELLE DU GOUVERNEMENT

Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis « Ouvriers, soldats, citoyens ! Les divisions appliqué à ces tactiques, pour les mois qui
que le Parti Socialiste a renoncé à faire son que je commande ne sont pas les instruments viennent, à partir des « signaux faibles » émis
université d’été à Nantes, en réponse à un de la contre-révolution. Elles ne viennent pas par les différentes agences de communication
simple appel à la saborder. Cela survenait pour vous opprimer, mais pour vous libérer gouvernementales.
au terme de quatre mois au cours desquels du joug terroriste inouï que la masse de
le mouvement contre la loi « Travaille ! » avait la population berlinoise a dû subir. Ce que ENTERREMENT DE LA LUTTE
imposé, semaine après semaine, ses propres je tiens absolument à garantir, c’est la sécurité CONTRE LA LOI « TRAVAILLE ! »
échéances et ses propres termes du débat. des personnes et des biens, la liberté de En annulant son université d’été à Nantes,
Quatre mois durant lesquels toute tentative la presse et le libre exercice du droit le plus le PS a dérobé à ce qui s’était levé au
de masquer les enjeux politiques réels noble de tout citoyen : l’élection d’une printemps de manifestation en manifestation
du présent en lançant, à coups de petites Assemblée nationale. » tout point de jonction, tout point à partir
phrases ou de révélations insignifiantes, Noske, le 14 janvier 1919, alors que ses corps- de quoi reprendre son élan. Les directions
la « campagne présidentielle », fut renvoyée francs ratissent Berlin. syndicales, qui ont tiré de ce conflit tout
à son néant. Il a suffi de l’été, du gouffre le bénéfice symbolique et politique qu’elles
des vacances et de quelques attentats pour Gouverner est essentiellement affaire en pouvaient attendre, ont finement joué
permettre à tout ce beau monde de se de tactique, puisque la stratégie, pour tout en acceptant l’humiliation de manifester
remettre en selle. L’effet en fut immédiat : gouvernement, se ramène à rester aux en nasse. Elles qui n’avaient fait que suivre
le débat public s’est instantanément vautré affaires, ou du moins à y rester le plus le mouvement, et notamment les jeunes
dans la débilité la plus crasse. À tel point longtemps possible. S’il y a une supériorité masqués, s’en sont dissociées au bon
que Marine Le Pen en est venue à jouer chronique du gouvernement sur nous qui moment et, avec un peu d’aide de leurs
la modération et le Premier ministre à le combattons, elle réside autant dans collègues policiers, ont eu la peau de ce dont
philosopher sur le burkini. Il a suffi que nous l’ampleur des moyens à sa disposition que elles n’étaient que le parasite le plus flagrant.
ayons le dos tourné pour que les politiciens dans une certaine maîtrise du calendrier. L’enterrement final du 15 septembre,
de tous bords positionnent leurs petites De là découle un certain privilège de concession forcée à une base encore remontée,
machines électorales et discursives, leurs l’initiative doublé d’une quasi-certitude dans a démontré, avec à Paris un cortège de tête
pathétiques ambitions personnelles, leurs l’anticipation, qui nous fait le plus souvent faisant un bon tiers de la manifestation et
dadas idéologiques désespérés – chacun à défaut. Si bien qu’il est vital pour nous de ayant réussi à se reconstituer malgré la nasse,
sa place, chacun dans son angle, se visant les déchiffrer les tactiques adverses à peine que le printemps n’était pas mort, bien loin de
uns les autres et se tendant réciproquement celles-ci formées, afin de les déjouer sans là, que les vacances avaient été des vacances,
des pièges où chacun commence par se tarder et de les ruiner plus sûrement. Ce qui et non une reddition. Il était d’autant plus
prendre lui-même. Tout ce spectacle ne suit est un modeste exercice de divination urgent, de tout côté, de faire comme si de

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