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RETOUR SUR LE MARXISME ET LE DARWINISME

(Version remaniée d’un article publié à l’origine dans Actuel Marx n° 58, 2015, pp.105-117, et pour
l’éventualité d’une publication dans une revue chinoise)

Par Lilian TRUCHON

Lorsqu’en 1980, Patrick Tort (né en 1952), historien des idées et spécialiste français de
l’œuvre de Darwin, professeur détaché du Muséum national d'Histoire naturelle à Paris,
présente publiquement ses premières analyses de l’ouvrage de Charles Darwin The Descent of
Man (La Filiation de l’Homme, 1871)1, qui aboutissent à la publication en 1983 de La Pensée
hiérarchique et l’évolution, le « grand public » aussi bien que les universitaires en France
découvrent l’existence d’une pensée inédite du naturaliste anglais sur l’Homme et la
civilisation. Cette réévaluation, qui obligea depuis à lire cet ouvrage de Darwin (victime d’une
méconnaissance à peu près générale), s’est accompagnée de la critique d’un dogme marxiste
(le prétendu « malthusianisme » de Darwin) fondé justement sur la méconnaissance de cette
anthropologie darwinienne2 (bien que non véritablement issu du corpus marxiste et provenant
principalement de « lettres sur les sciences de la nature » de Marx et Engels 3). Par la suite, P.
Tort fut le maître d’œuvre d’un Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, publié en
19964, une entreprise sans équivalent dans le monde encore aujourd’hui. Peu de temps après
sa parution, l’ouvrage fut couronné par l’Académie des Sciences (prix Henri de Parville) ; un
article signé par Ernst Mayr, paru dans Science, fit un éloge appuyé de ce travail
encyclopédique en le rattachant à « […] l’illustre tradition de d’Alembert de de Diderot »5.
Enfin, l’Institut Charles Darwin International fut créé au mois de mars 1998, dans l’esprit du
Dictionnaire ainsi que des Congrès internationaux « Darwinisme et société » (Paris, 1991) et
« Pour Darwin » (Romainville, 1997)6. Cet Institut s’est notamment assigné la tâche de
publier (en collaboration avec les éditions Slatkine) l’édition française intégrale de l’œuvre de
Darwin en 35 volumes.

L’EFFET RÉVERSIF DE L’ÉVOLUTION


Avant d’aborder la problématique de l’anthropologie darwinienne dans son rapport au
marxisme, il est important de voir en quoi consiste l’« effet réversif de l’évolution », concept
nulle part nommée dans l’œuvre de Darwin mais opérant cependant dans plusieurs chapitres
importants de La Filiation de l’Homme (pour l'essentiel dans les chapitres III, IV, V et XXI),
et qu’à ce titre Tort n’a fait que reconnaitre et nommer. Darwin observe que, grâce à la
sélection des « instincts sociaux » et de l’accroissement corrélé des capacités mentales et des
technologies rationnelles (hygiène, médecine, exercice du corps), la « civilisation » (ou ce que
l’on nomme la culture) l’emporte sur la « nature » : l’autre en tant qu’être humain est reconnu

1
Voir Darwin Charles, La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe (1871), trad. sous la dir. de Patrick
Tort, coordination Michel Prum, Paris, Champion classiques, 2013, pour la traduction moderne de The Descent
of Man.
2
Voir notamment Tort Patrick, Misère de la sociobiologie, Paris, Puf, 1985, pp. 117-170 (« Darwinisme et
marxisme aujourd’hui »), et du même auteur : Darwin et la philosophie, Paris, Kimé, 2004, pp. 42-55 (« Darwin,
chaînon manqué et retrouvé du matérialisme de Marx »). Voir aussi Pannekoek Anton et Tort Patrick, Marxisme
et Darwinisme (1912), Paris, Arkhê, 2011.
3
Voir Marx Karl et Engels Friedrich, Lettres sur les sciences de la nature, Paris, Éditions sociales, 1973
(notamment Lettre de Marx à Engels, le 18 juin 1862 ; Lettre d’Engels à Piotr Lavrov, 12-17 novembre 1875).
4
Tort Patrick (dir.) Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, Paris, Puf, 3 vol., 1966, 4912 p.
5
Mayr Ernst, « Darwinism from France », Science, vol. 274, 20 décembre 1996, p. 2032.
6
Institut Charles Darwin International (ICDI). Direction : P. Tort. Adresse de l’Institut : BP 70
93230 Romainville (Paris), e-mail : patrick.tort@wanadoo.fr ; web : http://www.charlesdarwin.fr/

1
comme semblable, le sentiment de sympathie s’étend, de même que la solidarité et le secours
aux « inadaptés ». Cette tendance évolutive objective et nouvellement hégémonique (par
rapport à l’ancien cours évolutif éliminatoire) s’impose progressivement à la tribu, puis à la
nation, puis à l’humanité entière. Autrement dit, « la sélection naturelle sélectionne la
civilisation, qui s’oppose à la sélection naturelle 7 ». A titre d’explication pédagogique, P. Tort
utilise le ruban de Möbius (ou anneau de Moebius) pour rendre compte de cette opération
réversive :

Composé d’une bande (2 faces) refermée après torsion d’un demi-tour, le ruban ne
comporte plus qu’une seule face et qu’un seul bord. Si l’on nomme « nature » et
« civilisation » les deux faces initialement opposées, on constate que l’on passe de l’une à
l’autre sans saut ni rupture (il ne saurait y en avoir dans une généalogie). Le continuisme
darwinien en anthropologie n’est pas simple, mais réversif. Le mouvement nature →
culture ne produit pas de rupture, mais un « effet de rupture », car on est tout de même,
progressivement, passé « de l’autre côté »8.

Aucun spécialiste et commentateur n’a démontré d’une façon sérieuse la fausseté ou le


caractère forcé de la lecture du texte darwinien par Patrick Tort fondé sur cette reconnaissance
d’un renversement sans rupture conduisant de la « nature » à la « civilisation » dans l’élément
du continuisme naturalisme impliqué par la théorie phylogénétique elle-même. Car il ne s’agit
pas d’une simple interprétation de l’œuvre de Darwin : l’analyse rigoureuse des séquences
textuelles du discours darwinien sur l’Homme démontre l’impossibilité d’attribuer au
naturaliste anglais un quelconque discours « sociobiologique », et fait apparaître en revanche
une construction dont, une nouvelle fois, seul le concept d’ « effet réversif de l’évolution » -
rend compte en formulant sa logique9. A ce titre, un élément significatif de la « conclusion
principale » de La Filiation de l’Homme (chapitre XXI) permet d’éliminer une fois pour
toutes la thèse de la contamination de Darwin par des « idéologies » justifiant socialement
l’inégalité et la guerre alors qu’au contraire il a souscrit à un matérialisme éthique
assimilateur validant le nouveau triomphe évolutif fondé non plus sur l’avantage biologique
mais l’avantage social10 :

Si importante, écrit Darwin, qu’ait été, et soit encore, la lutte pour l’existence, cependant,
en ce qui concerne la partie la plus élevée de la nature de l’homme, il y a d’autres facteurs
plus importants. Car les qualités morales progressent, directement ou indirectement,
beaucoup plus grâce aux effets de l’habitude, aux capacités de raisonnement, à
l’instruction, à la religion, etc., que grâce à la sélection naturelle ; et ce bien que l’on
puisse attribuer en toute assurance à ce dernier facteur les instincts sociaux, qui ont fourni
la base du développement du sens moral.

Darwin n’est donc pas responsable du « darwinisme social11 », cette sociologie

7
Tort Patrick, « Effet réversif de l’évolution », in Tort Patrick (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de
l’évolution, Paris, Puf, 1996, pp. 1334-1335.
8
Tort Patrick, L’Effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Paris, Seuil, 2008, p. 96.
9
Voir notamment Tort Patrick, « Darwinisme et évolutionnisme philosophique », dans Misère de la
sociobiologie (op. cit., pp. 157-170), pour la première publication, repris ensuite sous la forme de l’article cité
dans le Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, op. cit., p. 900-908.
10
Cf. Tort Patrick, Darwin n’est pas celui qu’on croit. Idées reçues sur l’auteur de L’Origine des espèces, Paris,
Le Cavalier Bleu, 2010, p. 163.
11
Selon Patrick Tort, l'expression « darwinisme social » est apparue pour la première fois dans un tract intitulé
Le Darwinisme social (1880) d’Émile Gautier, un théoricien anarchiste français. Voir l’entretien de Tort Patrick,
« L'altruisme n'est pas une invention humaine », Libération, 18 décembre 2008 :
http://www.liberation.fr/livres/2008/12/18/patrick-tort-l-altruisme-n-est-pas-une-invention-humaine_653127

2
évolutionniste dont le véritable père fondateur est le philosophe-ingénieur anglais Herbert
Spencer (1820-1903), ainsi que d’autres auteurs qui ont immédiatement suivi, dont Ernst
Haeckel, père du Sozial-Darwinismus allemand, et Francis Galton, cousin de Darwin et
théoricien de l’eugénisme moderne. Et bien que les idéologies biologisantes respectives de ces
« évolutionnistes » comportent de notables différences, ils ont eu en commun de parler
abusivement au nom de Darwin sur les questions de sociologie et d’éthique, inaugurant ainsi
la confusion pérenne entre « darwinisme » et sélectionnisme social. Alors que Darwin
promouvait l’assimilation et l’assistance aux faibles et aux défaillants, ils recommandent
l’exact opposé : l’élimination naturelle des moins aptes dans la lutte sociale ou l’exclusion
planifiée des faibles de corps et d’esprit.
C’est donc désormais un principe généralement accepté aujourd’hui en France que la
vérité sur ce que Darwin dit de l’Homme et des culture doit être cherché dans l’ouvrage où il
en parle (avant tout La Filiation de l’Homme), et non dans ceux où il ne parle que des univers
végétal et animal comme c’est le cas dans L’Origine des espèces. De même, il est aujourd’hui
communément admis en France que Darwin et Spencer, ce n’est fondamentalement pas la
même chose car il n’y pas de « darwinisme social » de Darwin. Ce dernier opère dans la
science tandis que Spencer opère dans l’idéologie. Pourtant, il s’agit là d’une sorte de
reconnaissance au rabais – sous forme négative – de l’anthropologie darwinienne car elle
n’évoque pas forcément son contenu positif, comme c’est le cas lorsque, une fois passée et
admise la réfutation des griefs de racisme, d’esclavagisme, d’eugénisme et de sexisme dont
Darwin était naguère communément la cible, on se refuse encore aujourd’hui à envisager
l’existence chez le naturaliste anglais d’une pensée athée (et non simplement
« agnosticiste »)12, matérialiste (pourtant effective dans sa généalogie naturaliste de la morale)
et dialectique (renversement sans rupture de la « nature » à la « culture »), incompatible avec
les diverses philosophies spiritualistes et religieuses relatives aux problèmes d’évolution et de
morale. Or, Patrick Tort a souligné que l’effet réversif ne provient pas d’une quelconque
philosophie de Darwin mais relève intégralement de la logique de la science darwinienne pour
penser l’articulation nature/civilisation et l’émergence évolutive du fait moral13. Il s’agit donc
bien d’un concept darwinien, issu de la théorie sélective et du traitement logique d’un
paradoxe (fondé sur le constat empirique qu’à l’intérieur de l’état de civilisation on assiste au
contraire de la sélection naturelle qui ne cesse pourtant de gouvernée l’évolution continue) en
forme d’objection à la théorie même. Au contraire d’une attitude d’indécision ou de réserve, il
s’agit donc de prendre pleinement la mesure d’un geste théorique méritant au plus haut point
le nom de dialectique : celui de penser le dépassement sous la forme d’une continuité
réversive pour être « capable de penser ce qui, à l’intérieur des structures comme à l’intérieur
des processus, travaille à leur propre transformation14 ». Dans le cadre de pensée darwinien,

12
Tort Patrick, Darwin et la Religion. La conversion matérialiste, Paris, Ellipses, 2001, pp. 41-76 (« Sur
l’ ‘athéité’ de Darwin ») ; du même auteur : Darwin n’est pas celui qu’on croit, pp. 153-169 (« Darwin était
agnostique »), sur l’invention en forme de boutade du terme d’« agnosticisme » par T. H. Huxley. Il semble
important de rapporter les propos suivants de P. Tort : « Sur les absurdités et les aspects cruels de la légende
biblique, comme sur les miracles, Darwin use des mêmes arguments (notamment dans son Autobiographie de
1876, écrite pour ses enfants) que ceux développés par Diderot dans l’Addition aux Pensées philosophiques et
par Jean Meslier dans son Testament. Il est temps que l’hypocrisie de ceux qui font semblant de croire en l’
‘agnosticisme’ revendiqué de Darwin se dissipe devant l’évidence : cet agnosticisme (terme et concept inventés
par son jeune ami Huxley dans une situation caractérisée d’auto-ironie) n’a été pour lui que l’artifice commode
dont il s’est servi pour dissimuler, dans l’intérêt de la réception de sa théorie, un athéisme de fait qui l’eût
exposé, s’il avait été déclaré, à une guerre sans merci de la part de la presque totalité du milieu des naturalistes et
géologues, composée de ministres du culte anglican » (« 10 questions à Patrick Tort », Entretien avec Valéry
Rasplus, 2011).
13
Voir Tort Patrick, Darwin et la philosophie, op. cit., pp. 63-67 (« L’effet réversif n’est pas une notion
philosophique »).
14
Pannekoek Anton et Tort Patrick, Marxisme et Darwinisme, op. cit., p. 172.

3
les rapports entre nature et culture ne recoupent donc pas la différence entre animalité et
humanité qui faisait auparavant de l’homme un être dénaturé, séparé de ses « ancêtres
animaux ». La chaîne qui conduit de la nature à la culture est celle-là même de l’histoire
évolutive de l’homme, excluant toute rupture essentielle entre l’homme biologique et
l’homme « culturel », car il ne saurait y avoir de rupture effective dans une généalogie.
Autrement dit : l’homme appartient aussi bien et simultanément à la sphère de la nature et à la
sphère de la culture15.
Si nous venons d’évoquer la situation en France, il faut à présent exposer brièvement
la réception en Chine de la lecture de Darwin par Tort. Il existe une traduction chinoise de
l’ouvrage de vulgarisation de Patrick Tort : Darwin et la science de l’évolution (parue en
français en 2000 aux éditions Gallimard) 16. Malheureusement, la traduction dans cet ouvrage
de l’effet réversif de l’évolution : jinhua guocheng zhong de fanxu xianxiang (litt.
« phénomène de retour aux ancêtres dans le processus de l’évolution »), est un contresens
monstrueux17. Elle rend difficile, voire impossible, la compréhension de ce concept par le
lecteur chinois. En effet, la réversion est le retour atavique, ce qui n’a rien à voir avec l’effet
réversif qui renvoie à la divergence évolutive innovante18. De plus, lorsque parait en 2007 une
traduction partielle en chinois de The Descent of Man, le traducteur, Wu Dexin, décide de
reproduire en guise d’illustration notamment le ruban de Möbius ainsi que la couverture de
l’édition française de 1999, conçue sous la direction de P. Tort, de cet ouvrage de Darwin. Les
deux illustrations sont visiblement reprises de l’ouvrage cité ci-dessus paru en 2000, mais
sans pour autant donné l’indication de leur provenance et sans nommer le concept d’effet
réversif de l’évolution19 !

UNE JUSTE APPRÉCIATION DE DARWIN


L’aperçu exposé ci-dessus de la « seconde révolution darwinienne 20 » de 1871 (après
celle de L’Origine des espèces en 1859), longtemps méconnue et permettant de nos jours la
réintégration de la cohérence entre la biologie évolutive et la théorie de la civilisation du
naturaliste anglais, devraient favoriser un intérêt soutenu des marxistes ou des divers penseurs
« marxisants », « marxiens » ou « de gauche ». Or, ce n’est pas toujours le cas car, là aussi, le
constat peut être fait d’un conservatisme de la pensée, notamment par fidélité à certaines
déclarations parcellaires de Marx et d’Engels qui rapprochent la théorie darwinienne de
l’idéologie malthusienne et de la « guerre de tous contre tous » de Th. Hobbes21. Cela a

15
Voir l’entretien avec Patrick Tort, Dossier pour la science, n° de juin 2009, p. 21.
16
Tort Patrick, Daerwen : jinhualun zhi fu (litt. « Darwin, le père de la théorie de l’évolution »), trad. Hua Siulin,
Hua Xiao, Zhao Jinli ; relecture : Cao Demin, Shanghai, Translation Publishing House, 2004.
17
Ibid., p. 108.
18
L’effet réversif relève d’une conception de l’émergence évolutive. A ce titre, ce concept renouvelle les
modèles intégralement naturalistes (l’arbre et le corail) de Darwin pour décrire les ramifications généalogiques.
Concernant la figure topologique du ruban de Möbius, ce qu’il est important de comprendre, c’est que la figure
de la circularité importe moins que le fait de comprendre que « l’anneau n’est pas le lieu d’une torsion locale.
Dans l’anneau, c’est la torsion elle-même qui constitue le lieu. De même, contre une perspective créationniste
qui questionnerait l’identité de celui qui opère la suture et la torsion de l’anneau, il est également important de
comprendre que ce qui importe c’est moins la fabrique de l’anneau – qui relève d’un seul et même geste – que ce
que fait l’anneau et ce dont il est fait une fois qu’il est fabriqué. Cela peut se résumer en une formule simple :
avec de l’opposé, l’anneau fait du continu.
19
Cf. Daerwen, Renlei de youlai (« La Filiation de l’Homme »), trad. Wu Dexin, Beijing, Remin ribao
chubanshe, 2007, p. 17 et p. 312.
20
Voir Tort Patrick, La Seconde révolution darwinienne, Paris, Kimé, 2002.
21
Voir notamment Marx Karl et Engels Friedrich, Lettres sur les sciences de la nature, op. cit., pp. 21-22 et pp.
83-87 (« Marx à Engels », le 18 juin 1862 et « Engels à Piotr Lavrov », 12-17 novembre 1875). Voir Tort
Patrick, Darwin et la philosophie, op. cit., pp. 42-55 (« Darwin, chaînon manqué et retrouvé du matérialisme de
Marx »), sur ce rendez-vous manqué du marxisme avec Darwin. Sur Th. Hobbes, Marx rate la vraie teneur de ce
qui constitue l’influence probable du philosophe anglais sur Darwin. En effet, il retient seulement le constat

4
comme conséquence paradoxale que ces gens de gauche sont d’accord avec leurs ennemis
naturels : les « darwinistes-bourgeois » (nom donné par Marx aux défenseurs du « darwinisme
social »), lorsque ceux-ci affirment que Darwin lui-même prône la sélection, la concurrence et
l’inégalité sociales. C’est là en réalité l’aveu d’une méconnaissance fondamentale de la
logique et du modèle darwinien de la variation avantageuse sélectionnée, de la divergence
innovante et du « dépérissement des anciennes formes », qui avait permis à Darwin de
conclure à une tendancielle élimination de l’élimination et à l’émergence d’un avantage
directement social dans l’évolution.
Prenons un cas complexe concernant ce qu’il est possible de nommer la « pensée
sociale » du naturaliste, qui démontrera la fausseté des jugements hâtifs sur le soi-disant
« darwinisme social de Darwin » par ces darwinistes-bourgeois et certains marxistes, devenue
avec le temps une véritable idée reçue : lorsque, dans une correspondance22, Darwin craint
que la lutte syndicale pour le minimum salarial légal nivelle les talents et nuise aux chances
qu’auraient les meilleurs ouvriers de s’élever socialement, ce n’est pas, comme ils le pensent,
dans la perspective de promouvoir l’élimination sociale des moins aptes (voir la position de
Spencer sur le même thème 23), mais en faveur d’une concurrence interindividuelle pacifique
qui bénéficiera aux plus méritants. Il est vrai qu’ici, Darwin est aveugle face à la constitution
du prolétariat ouvrier en classe réduite à l’emploi et à la réparation de sa force de travail, et à
la résistance syndicale que mène cette classe pour la défense de ses intérêts collectifs. Comme
l’a clairement expliqué P. Tort,

[…] la position de Darwin face à la société […] demeure une position


essentiellement réformiste, éthique, paternaliste, et dans cette mesure même, ce qui
ne surprendra pas, « bourgeoise ». Il ne m’est jamais venu à l’esprit de vouloir
démontrer le contraire […] À cet égard, il sera facile pour un théoricien marxiste de
saisir rétrospectivement le « défaut » propre à Darwin, qui est de n’avoir pas
véritablement pensé la structuration en classes de la société anglaise, pendant l’essor
de l’industrialisation, ainsi, a fortiori, que l’opposition des groupes humains à
l’intérieur de celle-ci : ce qui appartenait, précisément, à Marx24.

Mais, précise P. Tort, « ce qui est radicalement exclu, comme l’a fait voir l’ensemble
des analyses que j’ai produites sur ce sujet depuis 1983, c’est que l’on puisse parler d’un
‘darwinisme social de Darwin’25 ».
Il en va de même dans une certaine mesure pour ce qui concerne le rôle du travail.
Pourtant, les marxistes doivent beaucoup initialement au naturaliste anglais sur ce thème. En
effet, Engels s’inspire directement de La Filiation de l’Homme (notamment le chapitre II,
« Mode de développement de l’homme »), lorsqu’il parle en 1876 de « l’action conjuguée de
la main, des organes de la parole et du cerveau » pour expliquer la fabrication d’outils comme
« pas décisif » dans l’émergence de la civilisation humaine et dans la « domination de la
nature »26 par celle-ci. D’ailleurs, aucun marxiste ne pourrait renier la phrase suivante de

négatif chez Hobbes selon lequel l’homme est un loup pour l’homme en oubliant que le contenu positif de sa
philosophie est tout autre. En effet, Hobbes propose un remède politique à cette condition malheureuse, sous
forme de dépassement dialectique de l’état de nature par l’opérateur de la « loi de nature ». Ainsi, la structure
dialectique de la pensée de Darwin (l’effet réversif de l’évolution) est présente déjà dans la philosophie de
Hobbes. Voir Tort Patrick, Darwin et la philosophie, op. cit., pp. 52-57 (« Darwin et Hobbes »).
22
Voir Weikart Richard « A Recently discovered Darwin letter on social Darwinism », Isis, 1995, vol. 86, pp.
609-611, cité et commenté par Tort Patrick, Darwin et la philosophie, op. cit., pp. 48-51 ; Voir aussi Pannekoek
Anton et Tort Patrick, Marxisme et Darwinisme, op. cit., p. 109.
23
Tort Patrick, La Pensée hiérarchique et l’évolution, Paris, Aubier, 1983, pp. 386-391 et 429-430.
24
Tort Patrick, Misère de la sociobiologie, op. cit., pp. 169-170.
25
Ibidem.
26
Engels Friedrich, « Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme » (1876), in Friedrich Engels,

5
Darwin : « L’homme n’aurait jamais atteint la position dominante qui est aujourd’hui la
sienne dans le monde sans l’usage de ses mains, qui sont si admirablement adaptées à agir
conformément à sa volonté27. » Néanmoins, à la différence d’Engels, qui en fait un moment de
rupture par rapport au monde animal, c’est un processus lent et progressif que décrit Darwin
dans le changement de la structure corporelle qui a fini par permettre à l’homme de devenir
cet animal prédominant au sein de la nature. Et ce « succès unique dans la bataille de la
vie28 » est bien pensé en termes de « sélection naturelle » et d’« avantage » biologique. Ainsi,
à ce niveau d’explication du développement originaire de l’homme, Darwin s’intéresse
d’abord en naturaliste aux « modifications de structures29 » de l’individu, et non au « bénéfice
pour la communauté » qu’entraîne l’usage de l’outil30. Mais le naturaliste anglais prend soin
d’annoncer dans les chapitres suivants de son ouvrage (notamment dans le chapitre 5,
« Développement des facultés intellectuelles et morales 31 »), qu’il va aborder les « facultés
mentales », lesquelles, à la différence des modifications de la structure corporelle, « ont été
principalement, ou même exclusivement, gagnées pour le bénéfice de la communauté »
(nonobstant le fait que « les individus y ont en même temps gagné un avantage indirect 32 »).
L’avantage nouveau est désormais non plus biologique, mais social. Le fait demeure que la
référence aux modifications évolutives des facultés « mentales », « morales » et
« intellectuelles » montre qu’elle est dominée chez Darwin par l’examen du devenir éthique
de l’homme avançant en civilisation. Là aussi, Darwin « achoppe sur le social33 » : il ne pense
pas le travail socialisé comme production (création de valeur d’usage). En bref, on ne peut pas
bien raisonner en matérialiste conséquent sans utiliser Darwin avec Marx ni réciproquement
Marx sans Darwin.

PROBLÈMES DE MONISME, PROBLÈMES D’ÉVOLUTION


Comme on le voit, le souhait d’accorder de manière instruite marxisme et darwinisme
n’a pas pour but de corriger Marx dans le sens d’une « révision34 » de ses enseignements
fondamentaux en sociologie, mais plutôt de poursuivre la directive marxiste selon laquelle le
matérialisme, y compris celui de Marx, doit modifier sa forme avec chaque découverte qui
fait époque dans le domaine des sciences 35. Car l’effet réversif de l’évolution donne une
nouvelle cohérence au matérialisme en jetant les bases renouvelées d’une réponse moniste et
non réductionniste à la question fondamentale du rapport de l’être à la pensée 36. Cela n’a rien
à voir avec l’orientation de ceux, y compris les théoriciens de l’« orthodoxie » marxiste, qui
ont voulu objectivement réviser Marx dans le sens d’une sorte de « darwinisme socialiste »37.
Cette tentation passée, aujourd’hui largement désuète, proposait une plate continuité entre

Dialectique de la nature, Paris, Éditions sociales, 1975, p. 171-174.


27
Darwin Charles, La Filiation de l’Homme et la sélection liée au sexe, op. cit., p. 168.
28
Ibidem, p. 169.
29
Ibidem, p. 183.
30
Idem. Dans le même passage, Darwin dit aussi : « Chez les animaux supérieurs, je n’ai pas connaissance
qu’une modification de structure ait eu lieu uniquement pour le bien de la communauté, quoique certaines lui
rendent des services secondaires. Par exemple, les cornes des ruminants et les grandes dents canines des
babouins semblent avoir été acquises par les mâles en tant qu’armes dans la lutte sexuelle, mais elles sont
utilisées également pour la défense du troupeau ou de la troupe ».
31
Ibidem, p. 165.
32
Ibidem, p. 183.
33
Patrick Tort, Misère de la sociobiologie, op. cit., p. 169.
34
Voir Lénine Vladimir Illitch, « Marxisme et révisionnisme » (1908), Œuvres, tome 15, Paris/Moscou, Éditions
sociales/Éditions du progrès, 1967, pp. 25-36.
35
Voir Engels Friedrich, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888), Paris,
Éditions sociales, « Classiques du marxisme », 1976, p. 33 (Chapitre II, « Idéalisme et matérialisme »).
36
Ibidem, pp. 25 et suiv., sur le rapport entre l’être et la pensée.
37
Weikart Richard, Socialist Darwinism, San Francisco, International Scholars Publications, 1999.

6
nature et culture, et ces présupposés théoriques devaient en réalité plus à Spencer, Haeckel et
Pierre Kropotkine, tous lamarckiens en biologie, qu’à Darwin lui-même38. Ce fut le cas par
exemple de Karl Kautsky (1854-1938), le principal théoricien de la Seconde Internationale et
de la social-démocratie allemande, aussi bien d’ailleurs que de son rival « révisionniste »
Eduard Bernstein (1850-1932). Tous deux s’inspireront notamment de la remarque d’Engels
sur « l’instinct social » comme « l’un des leviers les plus essentiels au développement de
l’homme à partir du singe »39, ainsi que de sa déclaration sur la tombe de Marx en 1883
rapprochant la contribution de son défunt ami de celle de Darwin 40. Sur cette base doctrinale,
Kautsky souhaitera fonder une sociobiologie révolutionnaire selon laquelle la lutte des
travailleurs instaurerait dans l’Histoire la prédominance morale des « instincts communistes »
(dont la base économique-matérielle serait la lutte naturelle pour la subsistance). Pour sa part,
et tout en reconnaissant un même processus évolutif à l’œuvre, Bernstein y voyait non pas un
processus menant à la rupture de l’ordre existant mais, au contraire, le vecteur de réformes
graduelles des structures sociales41. À part ces divergences, tous deux partageaient l’idée
paradoxale selon laquelle l’évolution est une révolution, l’une suivant naturellement l’autre
selon un processus de différenciation et d’intégration qui reprenait en fait, du point de vue
logique, la très générale « loi d’évolution » de Spencer 42. Cette importance accordée aux
bases biologiques de la solidarité comme force d’adaptation au milieu était similaire à la
théorie de « l’entraide » naturelle de l’anarchiste russe Pierre Kropotkine. Pour ce dernier
aussi, « la nature elle-même […] nous montre, à côté de la lutte [entre espèces], une autre
catégorie de faits […] » : le « soutien mutuel au sein d’une même espèce » ou d’un même
groupe social qui s’avère être le véritable moteur de « l’évolution progressive »43 dans la
nature comme dans la société. La fidélité doctrinale par rapport à Marx ne concerne
évidemment pas Kropotkine, mais s’il s’agit d’évaluer son rapport théorique à Darwin, on
constate que l’on est toujours aussi éloigné de la véritable anthropologie du naturaliste
anglais. En effet, Darwin pense, contrairement à la conception entièrement lamarckienne de

38
Tout le système de Spencer ainsi que celui de Haeckel peuvent ultimement, sur leur versant biologique, se
rapporter au lamarckisme, en bref, la notion d’adaptation aux circonstances par le biais des habitudes.
39
Marx Karl et Engels Friedrich, Lettres sur les sciences de la nature, op. cit., « Engels à Piotr Lavrov », 12-17
novembre 1875, pp. 83-87.
40
Ibidem, p. 87 ; « Discours d’Engels à l’enterrement de Karl Marx (le 17 mars 1883) », ibidem, p. 114 ; Engels
Friedrich, « Les funérailles de Karl Marx », Souvenirs sur Marx et Engels, Éditions du Progrès, Moscou, 1982,
p. 373 ; Engels Friedrich, « Préface à l’édition anglaise de 1888 », in Marx K. et Engels F., Manifeste du Parti
communiste, Paris, Éditions sociales, « classiques du marxisme », 1973, p. 82. Il est utile de préciser que le point
de vue de Marx et Engels selon lequel l’évolution historique du mode de production capitaliste et des formes
d’échanges mène inéluctablement vers le communisme à la manière d’un processus historico-naturel, ne fait pas
pour autant du matérialisme historique l’analogue d’une théorie bio-sociale. Ici, « processus historico-naturel »
désigne l’objectivité d’un mouvement immanent.
41
Voir La Vergata Antonello « Kautsky, Karl », in Tort Patrick (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de
l’évolution, vol. 2, op. cit., p. 2443.
42
Karl Kautsky explique que « l’évolution n’exclut pas la révolution ; le seconde est seulement une forme
spécifique d’évolution qui se produit dans des conditions spécifiques » (Kautsky Karl, « Darwinisme et
Marxisme », Die Neue Zeit, vol. 13, n° 1, Stuttgart, 1894-1895, p. 712, cité par Weikard Richard, Socialist
Darwinism, op. cit., p. 183) ; Pour Bernstein, « selon Marx, l’évolution inclut la révolution et vice versa ; l’une
est une phase de l’autre […] Marx est donc, si l’on veut, un évolutioniste révolutionnaire » (Eduard Bernstein,
« Karl Marx and Social Reform » [article en anglais], Progressive Review, n° 7, avril 1897 :
https://www.marxists.org/reference/archive/bernstein/works/1897/04/marx-reform.htm. Voir aussi deux textes
sur K. Kautsky dans Institut Giangiacomo Feltrinelli, Histoire du marxisme contemporain, tome 1, Paris, UGE,
« 10/18 », 1976, pp. 245-245 (Geary Richard J., « Défense et déformation du marxisme chez Kautsky ») et pp.
362-367 (Lidtke Vernon L., « Eduard Bernstein et les prémisses théoriques du socialisme »). Voir aussi Karl
Kautsky : « Nature and Society » (1929), https://www.marxists.org/archive/kautsky/1929/12/naturesoc.htm
43
Kropotkine Pierre, L’Entraide. Un facteur de l’évolution (1920), Paris, Les Éditions de l’Entraide, 1979, p. 24.

7
Kropotkine, le dépérissement tendanciel de la lutte pour l’existence en restant dans le cadre
du grand mécanisme unitaire de sa théorie sélective44.
Aujourd’hui, force est de constater que c’est l’attitude opposée, le discontinuisme
unilatéral, qui prévaut chez les marxistes (pourtant illégitime du point de vue phylogénétique
qui est celui de la théorie unitaire du vivant). Inspirée notamment par l’article déjà cité
d’Engels sur le rôle du travail, cette attitude se retrouve d’ailleurs déjà chez Kautsky et
coexiste dans ce cas d’une façon éclectique et bien peu « dialectique » (malgré son souhait)
avec un strict continuisme45. Ce sont la logique et les notions de « saut » et de « bond » qui
servent dans ce cas à décrire l’Homme « s’élev[ant] au-dessus de l’animalité46 » (pour décrire
en réalité un fait d’émergence évolutive)47. Le moment clé de ce processus est censé se
confondre avec l’ébauche de spécialisation de la main, « l’organe du travail », selon l’idée que
« le besoin se créa son organe »48. Mais pourtant, c’est encore et toujours le mécanisme
« volitionnel » lamarckien et son principe (stabiliste) d’adaptation de l’homme aux facteurs
externes (les circonstances) qui fournissent le fondement théorique. Par exemple, le
communiste hollandais Anton Pannekoek (1873-1960) déclare :

Le darwinisme nous enseigne en effet que chaque animal, dans son espèce et
dans ses conditions de vie particulières, est le plus parfaitement constitué, c’est-à-
dire le mieux adapté, et de la même façon le marxisme nous enseigne que chaque
ordre social est adapté à ses conditions et, dans ce sens, est bon et excellent 49.

Ce type de point de vue réussit le tour de force involontaire de trahir à la fois la pensée
de Darwin, la réduisant sur le plan de la théorie de l’évolution au principe général de
l’adaptation aux circonstances, mais aussi celle de Marx lorsque le credo marxiste selon

44
Le « darwinisme socialiste » de Kropotkine rejoint tout un courant de naturalistes et militants politiques russes
de la fin du XIXe siècle, comme P. L. Lavrov (1823-1900), qui considérait que l’instinct d’entraide et la solidarité
organique étaient des formes à part entière de la générale « lutte pour l’existence », en coexistence avec la
« sélection naturelle » que Darwin avait eu tort de privilégier unilatéralement (voir l’article de Lavrov :
« Socialisme et lutte pour la vie », paru dans Vpered ! (revue sous-titrée en anglais Forward !) du 15 septembre
1875 et que Lavrov demanda à Engels de commenter. Ce dernier lui répondit dans la célèbre lettre déjà citée du
20 septembre 1875). Partageant le même point de vue que Lavrov, le populiste russe P. Tckachev (1844-1885)
voyait à l’œuvre dans les communes paysannes russes (le « Mir ») un même « instinct communiste » qui devait
permettre d’accéder directement au socialisme en Russie, sans passer par l’étape capitaliste. Voir la critique
d’Engels dans « Postface de 1894 aux Problèmes sociaux de la Russie » in Karl Marx et Friedrich Engels, La
Russie, trad. Roger Dangeville, Paris, UGE, « 10/18 », 1974, pp. 262-277. Voir aussi La Vergata Antonello,
« Les bases biologiques de la solidarité », in Tort Patrick (dir.), Darwinisme et société, Paris, Puf, 1992, pp. 55-
87.
45
En réunissant ainsi deux positions théoriques inconciliables (continuité plate ou simple et discontinuisme de la
rupture), ces « marxistes » combinent simultanément dans un même lieu deux projets théoriques différents de
Marx (Voir la lettre de Marx du 19 décembre 1860, puis sa correspondance sur le sujet à partir du 18 juin 1862)
que ce dernier (avec Engels) avait eu au moins le mérite de dissocier. Voir Marx Karl et Engels Friedrich, Lettres
sur les sciences de la nature, op. cit., pp. 20-21.
46
Engels Friedrich, « Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme », op.cit., pp. 171-172.
47
Voir Tort Patrick, Darwin et la philosophie, op. cit., p. 44 (« Darwin, chaînon manqué et retrouvé du
matérialisme de Marx »), pour une critique du vocabulaire du « saut » et du « bond » ; Pannekoek Anton et
Patrick Tort, Darwinisme et Marxisme, op. cit., p. 172.
48
Engels Friedrich, « Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme », op. cit., p. 174.
49
Pannekoek Anton et Tort Patrick, Darwinisme et Marxisme, op. cit., p. 110. Ici, concernant l’enseignement
marxiste, Pannekoek se réfère implicitement aux propos suivants de Marx de l’« avant-propos » à La Critique de
l’économie politique (1859) : « Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les
forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et
supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans
le sein même de la vieille société ». Voir Sève Lucien, « L’Homme » ? Penser avec Marx aujourd’hui. Tome II,
Paris, La Dispute, 2008, p. 73, pour un exemple contemporain d’une réception lamarckienne de la théorie de
l’évolution de Darwin.

8
lequel « il faut former les circonstances humainement » car « l’homme est formé par les
circonstances »50 est ramené abusivement à cette même pensée lamarckienne. Un marxisme
mal informé va plus loin : il voit dans ce marxisme lamarckien le fondement biologique et
transformiste de la célèbre thèse anti-métaphysique de Marx selon laquelle la « substance » ou
« l’essence humaine », c’est « l’ensemble des rapports sociaux » qui témoignerait ainsi d’un
matérialisme marxiste purement « relationnel »51 faisant l’économie de toute idée d’une
« nature humaine » réellement existante52. C’est omettre que l’évolution précède l’histoire et
que cette relation n’est pas inversable. C’est un aspect élémentaire de la conception
matérialiste du monde. A ce titre, la méthode marxiste – qui s’intéresse aux conditions de la
vie réelle du point de vue processuel –, trouve chez Darwin et non chez Lamarck, un
indispensable fondement historico-naturel à son matérialisme53. Car, en « port[ant] le coup le
plus puissant à la conception métaphysique de la nature54 », Darwin a participé puissamment à
l’idée en quelque sorte que « la nature de l’homme est l’ ‘Histoire’»55. Ce qu’il faut étudier, ce
sont les choses dans leur nécessaire processualité naturelle ou sociale. Là est la teneur
antimétaphysique du nouveau matérialisme par rapport à l’ancien matérialisme. Dans ce sens,
en reconnaissant déjà l’importance fondamentale de Darwin dès leur lecture de L’Origine des
espèces en 1860, Marx et Engels poursuivaient sur une base élargie leur union théorique du
matérialisme et de l’Histoire comme suite logique de la critique de la philosophie classique
allemande (Kant, Hegel, Feuerbach, etc.) et des idées fixistes sur la nature de l’homme56. Il
faut d’ailleurs souligner que la confusion en biologie entre Lamarck et Darwin fait partie des
idées reçues qui ne concerne pas seulement les marxistes. Or, il faut le rappeler, le
transformisme lamarckien n’est pas le darwinisme. Là où le naturaliste français émettait une
hypothèse ouverte – le transformisme, donc– sans nécessité interne, Darwin innove par sa
logique en offrant enfin une assise scientifique à cette hypothèse en articulant des faits et des
inférences nécessaires. L’action des facteurs environnementaux, de l’adaptation et de
l’hérédité, se trouve alors englobée sous l’unique principe de la sélection naturelle.
Néanmoins, il faut reconnaître que l’écran lamarckien qui occulte en biologie l’intelligence du
noyau théorique du darwinisme (l’opération sélective), est moins grave dans le domaine
social. Pourquoi? Tout simplement parce que « […] à travers la théorie de l’influence
prépondérante du milieu, qui devient en 1871, dans La Filiation de l’Homme de Darwin, sous
le concept d’éducation, la force qui supplante la sélection naturelle dans la production des
individus civilisés, en mettant en œuvre une pédagogie anti-sélective reposant sur le refus de
l’élimination, la préservation des faibles, la protection des maladies et des infirmes, le
sauvetage ou la réhabilitation des handicapés physiques et mentaux, etc. »57.

50
Marx Karl et Engels Friedrich, La Sainte Famille (1844), Paris, Éditions sociales, 1972, p. 158 (Chap. 6,
section : « Bataille critique contre le matérialisme français »).
51
D’Hondt Jacques, « Le matérialisme relationnel », in Bourdin Jean-Claude (dir.), Les Matérialismes
philosophiques, Paris, Kimé, 1997, pp. 235-247 ; Renault Emmanuel, Le Vocabulaire de Marx, Paris, Ellipses,
2001, p. 36 (« Matérialisme »).
52
Ce point de vue est notamment en vogue avec le structuralisme d’Althusser et « l’anti-humanisme théorique »
dont ce philosophe taxe la pensée du Marx de la maturité.
53
Pour Engels, la nature est le « banc d’essai de la dialectique » (Engels Friedrich, Anti-Dürhing (« Introduction.
Généralités »), Paris, Éditions sociales, p. 52). Nous y voyons justement un tel cas lorsque Darwin affronte en
1871 le paradoxe de la « rupture » que semble opérer la « civilisation » par rapport à la « nature ».
54
Engels Friedrich, Socialisme utopique et socialisme scientifique (1880), Paris, Éditions sociales, « classiques
du marxisme », 1971, p. 82.
55
Gramsci Antonio, Gramsci dans le texte [anthologie], Paris, Éditions sociales, 1975, p. 183 (« Le matérialisme
historique »).
56
Voir notamment Engels Friedrich, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, op. cit.
57
Patrick Tort, « La folie et le droit. Essai sur l’atavisme des conflits », in P. Tort (dir.), Darwinisme et société,
Paris, Puf, 1992, p. 395.

9
UN RETOUR À KANT ?
Il est vrai que l’intérêt soutenu montré par certains « marxiens » actuels pour
l’anthropologie darwinienne découverte par Patrick Tort est discutable lorsqu’il ne respecte
pas les présupposés fondamentaux du marxisme et, par conséquent, rend problématique la
possible conciliation de l’intelligence de la logique dialectique du renversement continu
défendue par Darwin avec le matérialisme historique de Marx. C’est le cas de l’approche
d’Yvon Quiniou qui révise au préalable le marxisme d’une manière qui rappelle fortement le
« retour à Kant » de Bernstein. Selon le philosophe français Yvon Quiniou, le capitalisme est
bien un mode de production destructeur, mais son renversement ne relève pas d’un processus
historique objectif et inévitable : il est seulement souhaitable et moralement nécessaire 58. Il
semble qu’il ne reste plus du marxisme originel qu’un ensemble d’« impératifs catégoriques »
qui doivent surtout à l’idéalisme transcendantal de Kant et bien peu au matérialisme
historique tel que Marx l’expose de façon représentative dans l’« avant-propos » de La
Critique de l’économie politique (1859).
Concernant l’apport de l’anthropologie darwinienne, l’approche d’Y. Quiniou n’est
pas moins problématique, puisqu’elle voit dans l’effet réversif de l’évolution l’explication
enfin matérialiste du discours kantien sur la loi morale 59. Pourtant, Darwin ne fixe pas d’abord
des prescriptions morales à valeur universelle, mais décrit avant tout des processus évolutifs.
Que Marx (dans « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel.
Introduction »60) ou Darwin (dans La Filiation de l’Homme61) se soient référés à l’occasion au
discours kantien sur l’idéal normatif n’empêche pas le fait plus essentiel que, lorsqu’il est
forcé, ce rapprochement avec le transcendantalisme contredit la sentence de Marx : « Nous ne
connaissons qu’une seule science, celle de l’histoire 62 » naturelle et sociale. Le projet
matérialiste implique non pas de revenir à la philosophie, fût-elle la noble philosophie
classique allemande, pour y chercher l’aboutissement idéal des vérités du marxisme et du
darwinisme mais, à l’opposé « […] de sortir de la philosophie pour dire la vérité des
processus63 ».
Certes, on peut comprendre que la tentative de P. Tort de « réconcilier » Marx et
Darwin – la pensée de ce dernier pouvant ainsi être considérée comme le « chaînon manqué et
[désormais] retrouvé » du matérialisme du premier – puisse susciter de sérieuses réserves de
la part de marxistes peu renseignés de son sens véritable ou qui la jugeraient à la lumière d’un
retour à Kant tout en restant attachés à la fidélité doctrinale au marxisme originel64. Ils
semblent craindre non seulement une tentative « opportuniste » d’orienter la tâche primordiale
du combat politique émancipateur non pas en fonction de la lutte des classes mais au service
d’une lutte d’idées humanistes contre le créationnisme et les préjugés religieux, mais
également la substitution doctrinale de prétendues « lois éternelles de la moralité […]
‘bonne’, solidaire et collectiviste »65 au caractère de classe de toute morale dans les sociétés

58
Voir Quiniou Yvon, « La question morale dans le marxisme », Autre Temps. Cahiers d’éthique sociale et
politique, n° 68, 2000, p. 11 et p. 16.
59
Quiniou Yvon, Études matérialistes sur la morale, Paris, Kimé, pp. 50-52.
60
Voir Marx Karl, « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Introduction » (1843), in
Marx Karl et Engels Friedrich, Études philosophiques, Paris, Éditions sociales, « classiques du marxisme »,
1974, p. 27.
61
Voir Darwin Charles, La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, op. cit., p. 231-232 (Chapitre IV,
« Comparaison des capacités mentales de l’Homme et des animaux inférieurs »).
62
Marx Karl et Engels Friedrich, L’Idéologie allemande (1844), Paris, Les Éditions sociales, « Les
essentielles », 2012, p. 14.
63
Tort Patrick, L’Effet Darwin, Paris, Seuil, 2008,p. 208.
64
« Lutte contre l’opportunisme. Le CCI dit adieu au marxisme », Bulletin de la fraction interne du CCI
[Courant Communiste International], n° 49, 2010 : http : www.bulletincommuniste.org
65
Idem.

10
structurées par l’antagonisme entre forces productives et rapport de production, entre Travail
et Capital (et les « vestiges »66 de cet antagonisme dans les sociétés socialistes).
Ces inquiétudes sont légitimes, même après avoir rétabli la teneur véritablement
matérialiste du message de Darwin sur l’Homme et rappelé l’impensé du social chez ce
naturaliste. En effet, elles posent un problème qui ne peut être aisément esquivé, car la
réponse donnée détermine en vérité la condition de possibilité même d’un avenir théorique
commun de Marx et de Darwin, en particulier l’utilisation du concept d’effet réversif de
l’évolution comme la clé de l’unification du matérialisme moderne.

LES GAINS D’UNE PENSÉE DE LA CONTINUITÉ RÉVERSIVE


La question est la suivante : les recommandations sociales et morales de Darwin –
qu’il tire du fait que les valeurs de l’éducation, de l’altruisme et de la solidarité sont devenues
des cibles de la sélection nouvellement hégémonique – sont-elles conciliables avec le fait
observé par Marx selon lequel les sociétés évoluent dans des oppositions de classes ? Car en
termes paradigmatiques très généraux, l’un (Marx) présente la lutte des classes et
l’antagonisme social comme le moteur de l’Histoire tandis que l’autre (Darwin) soutient en
quelque sorte le contraire : la destitution progressive de toute forme de lutte antagoniste par
l’extension indéfinie de la « sympathie » instinctive que le naturaliste constate être « la partie
la plus noble de notre nature ». Il va falloir penser à la fois contre la lutte et avec la lutte.
Une réponse positive à ce dilemme est possible et tout à fait respectueuse de la
spécificité des matérialismes respectifs du marxisme et du darwinisme. Néanmoins, pour
qu’elle soit possible, elle doit se fonder sur la « sorte de programme67 » élaborée par P. Tort,
qui implique de

« […] a.) reconnaître l’erreur liée à la précipitation de Marx dans son jugement de 1862
sur le prétendu “malthusianisme” de Darwin ; b.) corriger l’ambivalence structurale
subséquente du discours de la tradition marxiste entre l’approbation du matérialisme
naturaliste de Darwin et l’incrimination de sa théorie comme impliquant ou autorisant un
prolongement malthusien ou “darwiniste social” ; c.) revenir sur la propension
engelsienne à “se passer de la sélection naturelle” pour expliquer la dynamique évolutive
; d.) réintroduire la considération de la nature biologique de l’homme et d’une part vitale
de son environnement dans la projection de son avenir historique ; e.) penser en termes
non disjonctifs l’articulation du biologique et du social (ce qui signifie sortir
dialectiquement d’un double dogmatisme : celui de la rupture entre nature et culture, et
celui de la continuité “plate” de type sociobiologique entre ces deux instances) ; f.)
inventer un appareil conceptuel nouveau pour penser le recouvrement de la – courte –
dynamique des événements historiques par la – longue – dynamique des événements
évolutifs ; g.) renoncer par conséquent à la dissociation décrétée entre le “monde animal”
et le “monde humain”, impraticable et illégitime du point de vue phylogénétique, sans
chuter du même coup dans une assimilation réductrice ; h.) retirer la notion de dialectique
à sa gangue idéaliste pour la réinstruire en concept capable de penser ce qui, à l’intérieur
des structures comme à l’intérieur des processus, travaille à leur propre transformation ;
i.) se méfier des facilités offertes par les opérateurs de “ruptures” ou de “discontinuités »
à l’intérieur de processus qui ne tolèrent en fait comme en droit aucune “interruption” de
leurs enchaînements intimes apparents ou cachés (une mutation génétique n’est pas une
“rupture » du processus biologique qui l’englobe, et l’invention du langage articulé n’est
pas une « rupture” du processus biologique qui la rend possible) ; j.) apprendre, en
conséquence, à penser sur le mode d’une continuité réversive, et non comme un “saut”

66
Lénine V. I., L’État et la révolution (1917), Paris/Moscou, Éditions sociales, Éditions du progrès, 1976, p. 152
(chapitre V). Voir aussi Marx Karl, Critique du programme de Gotha (1875), Paris, Les éditions sociales, 2008.
67
« Entrevue avec Patrick Tort. Darwin et sa légende », op. cit., p. 83.

11
entre deux extériorités adverses, le “passage” si souvent commenté entre la nature et la
civilisation »68.

Autrement dit, pour répondre au dilemme évoqué plus haut sur la concordance entre
Darwin et Marx, il nous faut donc emprunter au programme de P. Tort pour qui la distinction
des deux réalités, savoir : la courte « dynamique des événements historiques » et la longue
« dynamique des évènements évolutifs » se recouvrent plutôt que de constituer deux
extériorités, radicalement distinctes, l’une succédant à l’autre, comme la pensée marxiste a eu
tendance à la considérer. En bref, « l’évolution englobe ou inclut l’histoire 69. » Ainsi, sur la
question des rapports entre nature et société, ce qui doit prévaloir au niveau conceptuel, ce
n’est pas les notions de succession et d’étagement, lesquelles favorisent fortement une vision
dualiste et discontinuiste, mais bien l’englobement et la torsion (la continuité réversive) qui,
tout en relevant d’un monisme matérialiste, rendent compte de l’autonomisation du fait social
par les hommes. C’est comprendre que l’objectif de « donner à la société une organisation
communiste70 » participe de cet effet réversif de l’évolution : le « renversement » continu de
la nécessité « naturelle » et de la contingence des conditions d’existence qui s’imposent aux
hommes en son contraire : la liberté avec laquelle ces hommes imposent leurs lois sociales à
la nature en corrélation avec la maîtrise rationnelle (donc, planifiée et judicieuse) des
conditions d’existence71. L’apport d’une pensée dialectique sur le mode de la continuité
réversive n’est pas seulement une exigence doctrinale du matérialisme. Cela peut servir
directement la politique marxiste : c’est l’idée générale que la révolution n’« éclate » pas
soudainement mais est le terme d’un processus en construction, dans le cadre d’une « guerre
de position » (A. Gramsci). Plus spécifiquement, cet apport peut aider à renouveler la pensée
marxiste pour comprendre plus finement la tendance historique qui consiste dans le
renversement toujours plus accusé et plus universel des intérêts particuliers en intérêt public
(le communisme comme mouvement objectif), mais qui se présente de façon contradictoire à
l’époque bourgeoise en réponse à l’anarchie du capital et à la contradiction toujours accentuée
entre rapports de production (privés) et forces productives (socialisées). Cette tendance s’est
concrétisée notamment avec l’instauration de « formes contradictoires de l’unité sociale »
(traduit également en français par « forces antithétiques de l’unité sociale » [Faus]), nom que
donne Marx à certaines institutions (État, Banque centrale, associations de capitalistes, etc.) et
mesures d’intérêt général ou sectoriel (négociation collective, système de prévoyance sociale,
etc.) pour tenter de maintenir l’unité sociale 72.

68
Pannekoek Anton et Tort Patrick, Darwinisme et Marxisme, op. cit., pp. 170-172.
69
Pannekoek Anton et Tort Patrick, Darwinisme et Marxisme, op. cit., p. 170.
70
Marx Karl et Engels Friedrich, L’Idéologie allemande, op. cit., pp. 444-445 (« Le concile de Leipzig, III. Saint
Bruno »).
71
Ibidem. Voir aussi Marx Karl, La Sainte Famille, Paris, Éditions sociales, 1972, pp. 157-158 (Chapitre VI),
qui annonce déjà le développement du passage cité de L’Idéologie allemande sur le « renversement » du
comportement individuel en son « contraire » : « l’intérêt humain » au sens générique. Voir aussi Engels
Friedrich, « Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme », in Engels Friedrich, Dialectique de
la nature, op. cit., pp. 181-182, sur le souhaitable apprentissage par nous-mêmes des conséquences sociales de
nos actes sur la nature.
72
Voir Marx Karl, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », Paris, Les Éditions sociales, 2011, p. 117 (« Le
chapitre sur l’argent. I, 22 ») ; voir aussi les textes de la revue italienne Rapporti Sociali rassemblés dans
l’ouvrage collectif : La seconde crise générale du capitalisme : Textes pour le débat dans le mouvement
révolutionnaire européen, Bruxelles, Correspondances révolutionnaires, 1995. La continuité réversive (qui
permet de penser le rebroussement) peut aider encore à mieux saisir le caractère historique transitoire des
sociétés du socialisme réel, savoir : la possible régression au capitalisme lorsque le « révisionnisme » prend le
pouvoir politique (voir les cas notamment de l’Union soviétique et de la Chine après Mao). Car, malgré leurs
différences, les sociétés capitalistes et socialistes ont en commun d’être gouvernées par la lutte des classes.

12
Nous venons de délimiter dans ses grandes lignes, le cadre théorique qui autorise la
cohérence nécessaire entre matérialisme des sciences naturelle et matérialisme des sciences
historiques. Ramené au exigences de la lutte anti-capitaliste de notre époque, cela signifie que
la lutte des classes comme combat pour renverser matériellement tous les rapports sociaux qui
dégradent physiquement et moralement les exploités et qui « font de l’homme un être humilié,
abandonné, méprisable73 » est en congruence, si l’on y est attentif, avec le devenir éthique
décrit par Darwin 74. Mais pour que cette reconnaissance de la possibilité d’un avenir commun
entre Marx et Darwin soit effective, il est nécessaire que les marxistes se rappellent que : 1) le
marxisme, tout comme le darwinisme, est une pensée universaliste (humaniste). Le prolétariat
en s'émancipant lui-même doit émanciper toute l’humanité et « ne peut abolir ses propres
conditions de vie sans abolir toutes les conditions de vie inhumaines de la société actuelle 75 »;
2) la lutte des classes est le mode de transition vers l'abolition de toutes les classes et une
société sans classes, c’est-à-dire vers la fin de la lutte (antagoniste)76. Chez Darwin lui-même
une dialectique similaire existe concernant « l’extinction de la lutte à l’horizon de la lutte77 »,
comme en témoigne La Filiation de l’Homme dans son ensemble ; 3) le communisme, pour
s’accomplir, doit être « transposé et traduit dans la tête des hommes78 » en un mouvement
politique, y compris en termes éthiques79. De cela, même les marxistes soucieux d’identifier
les éléments objectifs du communisme comme « mouvement réel » qui « abolit l’état actuel
des choses »80, peuvent en convenir. N’est-ce pas Engels lui-même qui présente le
communisme comme l’avènement final d’une « morale réellement humaine 81 » ? Mais c’est à
condition, en retour, de ne pas considérer ce processus historique comme une « hypostase »82
fort dommageable parce que il serait « investi dans une matière historico-sociale concrète » et
que, par conséquent, il serait réel avant d’être idéel et éthique. C’est ce que pense pourtant
Yvon Quiniou. Or, s’il est vrai que l’économique n’explique pas tout, rien ne s’explique sans
l’économique. Autrement dit, pour Marx, le repérage de conditions de production et
d’échange d’une société sans classe, « masquées » au sein même de la société capitaliste, est
la garantie matérialiste que la tentative politique et l’exigence morale révolutionnaires « de
faire exploser » les contradictions de la société telle qu’elle est, ne soient pas du «
donquichottisme83 » comme peut l’être, à sa manière, l’imposition de postulats moraux de
type kantien dont il a souvent été souligné dans l’histoire de la philosophie le caractère
impraticable.

73
Marx Karl, « « La Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Introduction », in Karl
Marx/Friedrich Engels, Études philosophiques, op. cit., 1974, p. 27.
74
Voir Tort Patrick, Sexe, race et culture, Paris, Textuel, 2014, p. 68, pour un tel rapprochement concernant
l’antiracisme de Darwin.
75
Marx Karl, La Sainte Famille, Paris, Éditions sociales, 1972, pp. 47-48 (chapitre IV).
76
Voir la lettre de Marx à J. Weydemeyer, du 5 mars 1852, sur l’apport théorique nouveau que s’attribue à lui-
même Marx.
77
Pannekoek Anton et Tort Patrick, Darwinisme et Marxisme, op. cit., pp. 170.
78
Marx Karl, « Préface à la deuxième édition allemande » (1873), dans Le Capital, Livre I, dir. de la trad. Jean-
Pierre Lefebvre, Paris, Puf, « Quadrige », 1983, 1993, p. 17.
79
L’amoralisme supposé de Marx fait débat et s’appuie notamment sur la déclaration de L’Idéologie allemande :
« Les communistes ne prêchent d’ailleurs pas de morale du tout, ce que Stirner, lui, fait le plus largement du
monde » (op. cit., p. 244). Or, non seulement Marx vise ici surtout les commandements moraux (idéalistes) des
jeunes-hégéliens de gauche mais il y a indubitablement et plus généralement des « accents éthiques » et des
déductions à faire dans un sens moral à partir de l’œuvre du révolutionnaire allemand, avant et après L’Idéologie
allemande. Voir à ce sujet notamment Vargas Yves « Morale », in Labica Georges et Bensussan Gérard (dir.),
Dictionnaire critique du marxisme, Paris, Puf, 1998, pp. 771-772.
80
Marx Karl / Engels Friedrich, L’Idéologie allemande, op. cit., p. 33 (« I. Feuerbach »).
81
Engels Friedrich, Anti-Dürhing, op. cit., p. 124 (chap. 9).
82
Quiniou Yvon, « La question morale dans le marxisme », « art. cité », p. 11 et p. 16.
83
Marx Karl, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », op. cit., p. 117 (« Le chapitre sur l’argent. I, 22 »)

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Lilian Truchon est doctorant en philosophie (Université de Nantes). Sa thèse en cours a pour
sujet l’histoire du darwinisme en Chine. Il est l’auteur de Lénine épistémologue. Les thèses de
Matérialisme et Empiriocriticisme et la constitution d’un matérialisme intégral (Delga, 2013).

Plan de l'article
1. L’effet réversif de l’évolution
2. Une juste appréciation de Darwin
3. Problèmes de monisme, problèmes d’évolution
4. Un retour à Kant ?
5. Les gains d’une pensée de la continuité réversive

Résumé :
Auteur de la restitution d’une anthropologie inédite chez Darwin dont aucun spécialiste n’a
démontré sérieusement la fausseté ou le caractère forcé, Patrick Tort permet d’avoir une juste
appréciation du discours du naturaliste anglais sur l’Homme et la civilisation. À ce titre, il a
souligné le caractère « dialectique » difficilement contestable du passage entre la « nature » et
la « culture » chez lui. Par ignorance de cette nouveauté, Marx et ses continuateurs ont
assimilé le darwinisme à l’idéologie malthusienne et à un sélectionnisme social que
précisément Darwin refusait pour expliquer l’origine et le devenir de la civilisation sans
devoir cependant rompre avec sa biologie sélective. Dans l’histoire du marxisme, cette bévue
a eu pour conséquence la réitération indéfinie de problèmes « monistes » pour penser
dialectiquement, le lien et les distinctions à instruire entre nature et civilisation, matérialisme
et morale. Pour rétablir aujourd’hui un dialogue théorique fructueux entre les apports de Marx
et de Darwin, un détour par Kant et son impératif catégorique moral n’est certainement pas
souhaitable. La voie de dépassement se situe plutôt du côté de la prise en compte par le
marxisme de la notion de « continuité réversive » qui permet de penser de façon unitaire, du
point de vue du matérialisme, le paradoxe de l’extinction de la lutte à l’horizon de la lutte
dont la nature constitue le banc d’essai.

Résumé en anglais :

Marxism and Darwinism: a reconsideration. As a thinker whose work proposes the recovery
in Darwin of an innovative anthropology, which no specialist scholar has consistently refuted
or has exposed as amounting to a forced or willful interpretation, Patrick Tort can enable us to
arrive at a valid assessment of Darwin’s discourse on man and on civilization. In this regard,
he underlines the unquestionably dialectical character of the passage from “nature” to
“culture” in the project. As a consequence of their ignorance of this innovation, Marx, and
those who came after him, equated Darwinism with a Malthusian ideology and a doctrine of
social selection, a position which Darwin precisely did not adopt, in his explanation of the
origin and transformation of civilization, without however having to break with his selective
biology. In the history of Marxism, the consequence of this epistemological faux-pas has been
the interminable reiteration of “monist” problems in pursuit of a dialectical conceptualization
of the links and the distinctions to be teased out between nature and civilization, materialism
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and morality. With a view to reestablishing a fruitful theoretical dialogue between the heritage
of Marx and that of Darwin, a detour by way of Kant and his categorical moral imperative is
certainly not desirable. The path leading to an overcoming of the contradictions is rather to be
located by way of Marxism’s acknowledgement of the notion of “reversive continuity”, thus
enabling us to conceptualize, in a unitary mode and from the perspective of materialism, the
paradox of the extinction of struggle, within the horizon of the struggle of which nature
constitutes the field of experimentation.

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