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Comment Rubel édite Marx

Sommaire :

– Gilbert Badia, « Les morceaux choisis de Marx à la


Pléiade » [entretien], France Nouvelle, n° 930, du 14 au 20
août 1963, p. 21-22.
– Gilbert Badia, « Karl Marx, présenté par Maximilien
Rubel », La Pensée N°113, janvier/février 1964, p. 80-82.

– Gilbert Badia, « Brèves remarques sur l’édition des œuvres


de Marx dans la Bibliothèque de la Pléiade », La Pensée, N°
146, août 1969.

– Gilbert Badia, « Brève remarques sur le tome II des œuvres


de Marx », L’Homme et la société, n° 17, 1970.

– Stathis Kouvélakis, « Marx raccourci, ou comment Rubel


édite Marx », Futur antérieur, n° 30-31-32, 1995, avec une
note de l’auteur de juin 2008.
KARL MARX
PRÉSENTÉ PAR MAXIM1LIEN RUBEL 1

par Gilbert BADIA

ANSl'article intitulé « Karl Marx et ses critiques bourgeois


d'aujourd'hui », {La Pensée, n° 111, p. 29 et suiv.), le phi-
losophe soviétique A. 1. Malych notait en particulier que
« nombre de spécialistes
bourgeois de la doctrine de Marx
l'opposent à Engels et à Lénine ». D'autres. « représentent
Marx comme un prédicateur de principes éthiques abstraits. »
Pour certains enfin « Marx et Engels ont au fond proposé eux-
mêmes une utopie..., bien qu'ayant critiqué les utopistes ».
Ces remarques s'appliquent parfaitement au Marx que nous propose
M. Rubel. Pour lui, en effet, « Engels [n'est] considéré [que] comme un
interprète parmi d'autres » 2 et à Lénine, il préfère Anton Pannekoek, en tant
que dépositaire de la vraie pensée marxiste 3.
Quant à l'idée que Marx devrait être étudié avant tout comme le fonda-
teur d'une éthique, dix remarques de M. Rubel attestent que c'est bien là sa
thèse. « C'est dire que la « critique de l'économie politique » se confond en
dernière instance avec un enseignement éthique » (note de la page 736, p. 1649).
Page 1708, M. Rubel, parlant de la lutte émancipatrice du prolétariat, pour-
suit : « Cent autres textes témoignent du sens éthique que Marx attribuait
en vérité à ce refus de la servitude » (note 2 de la p. 1239).
Ailleurs, il souligne la sympathie de Marx « aux économistes « d'occa-
sions », de préférence aux professionnels : c'est qu'il était conscient d'appar-
tenir à la même école de pensée » (note 1 de la p. 1128).
On serait tenté d'opposer à chacune de ces affirmations de M. Rubel dix
textes de Marx qui les contredisent. Vouloir en particulier faire d'Engels « un
interprète parmi tant d'aurès », c'est se refuser à tenir compte de cent lettres
où Marx consulte son ami, non seulement sur des questions pratiques (calcul
de l'amortissement des machines, importance du capital circulant, du capital
variable, etc.), mais sur des points de théorie. C'est se refuser à tenir compte
de cette collaboration de tous les jours, dans tous les domaines, c'est ne pas
voir la piété et les scrupules d'Engels éditeur de Marx*.
Quant à faire de Marx un économiste d'occasion, c'est proprement aber-

i. Karl MARX. Bibliothèque de la Pléiade. Edition établie par Maximilien Rubel. Tome l.
Economie. Paris, 1063.
2. Avertissement, p. LIV.
3. 2 cf. note 3, de la page 1481, p. 1730.
4. Nous renvoyons, pour ne pas allonger ce compte rendu à notre article paru dans La Pensée,
n 0 112 ; voir en particulier les citations de la p. 4 et 5 ; le lecteur soucieux de se faire un juge-
ment par lui-même sera tout-à-fait convaincu par la lecture des Lettres sur le Capital que vont
publier prochainement les Editions Sociales.
SUR UNE EDITION RECENTE DE K. MARX 81

rant.. A partir de combien d'années d'études passe-t-on donc professionnel


dans cette discipline aux yeux de M. Rubel ? Pour sa part, Marx avait cons-
cience d'avoir consacré aux études économiques, le meilleur de sa vie. N'écri-
vait-il pas à Lassalle le 12 novembre 1858, à propos de sa Contribution à la
Critique de l'Economie politique :
Cet ouvrage « est le résultat de quinze années de recherches, donc de la
meilleure période de ma vie. »

On le voit, l'interprétation de Marx que M. Rubel nous propose dans ses


notes est très contestable. Mais on peut supposer légitimement que le lecteur
qui achète le volume paru dans la Bibliothèque de la Pléiade s'intéresse d'abord
à Marx. Or la façon dont M. Rubel traite les textes a quelque chose de cho-
quant, voire de scandaleux.
Nous ne parlerons pas de la traduction 5. Elle n'est pas infidèle, elle est
médiocre. Il y a plus grave : M. Rubel a trouve que le Capital, dont Marx a
corrigé lui-même les deux premières éditions allemandes et l'édition française,
n'était pas satisfaisant sous sa forme classique. II l'a disloqué. 11 en a rejeté
en annexe le cinquième environ, toute une série de pages sur la journée de
travail, le machinisme et la grande industrie qui viennent illustrer, par des
exemples historiques, la théorie que Marx établit. En outre, il a interverti les
deux derniers chapitres, sous prétexte que Marx aurait choisi cette disposition
« pour endormir les censeurs ». En particulier, les censeurs russes ! Le
malheur est que nous possédons les considérants des censeurs russes. Si l'édi-
tion a été autorisée, cela ne tient nullement à l'interversion de tel ou tel cha-
pitre, mais à ce que « l'exposé n'est pas accessible à tout le monde » et
« qu'il a la forme d'une démonstration mathématique », bien que l'auteur
soit « un socialiste 100 % » et que « tout le livre ait un caractère parfaitement
socialiste »- 6.
Dans une lettre à son ami Kugelmann, Marx écrit : « Voulez-vous désigner
à votre femme comme parties qu'on peut lire pour commencer les sections
sur la « journée de travail », « la coopération, la division du .travail et le
machinisme », enfin sur « l'accumulation primitive » r.
Or la plus grande partie des chapitres que Marx recommande de lire
d'abord sont précisément ceux que M. Rubel renvoie en annexe !
On peut se demander à quel souci répond ce bouleversement. Faute de
trouver quelque raison solide, on ne voit qu'une suffisance incroyable du pré-
sentateur : ce n'est plus le Capital de Marx, c'est « Le Capital » tel que le
souhaite M. Rubel.
La conception qu'a M. Rubel de la genèse du « Capital » est, elle aussi,
fort sujette à caution : « Marx, écrit-il, avait conçu de bonne heure le plan
d'une « Economie » a publier par livraisons.... en six rubriques : 1) Le Capital ;
2) La propriété foncière ; 3) Le Travail salarié ; 4) L'Etat ; 5) Le Commerce

;. Parfois elle est contestable. Faute de place pour une démonstration qui requerrait de nom-
breuses citations, nous nous permettons de renvoyer aux exemples que nous avons donnés sur ce
psint dans « France nouvelle », n° 930, ,14 a»ût 1963, p. 22.
6. Lctt-c de Marx à Sorge du 21 juin 1872.
7. Lettre à Kugelmann' du 30 novembre 1867.
82. GILBERT BAD1A

extérieur ; 0) Le Marché mondial. Il n'a jamais pu faire mieux qu'en écrire


la « quintessence », c'est-à-dire une partie de la première rubrique... » Après
quoi, M. Rubel fait un sort tout particulier â « l'Introduction générale à la
critique de l'Economie politique » jetée sur le papier par Marx en 1857, à
laquelle il attribue <c un caractère définitif » s, précisant ailleurs « qu'elle en
disait trop » 9. M. Rubel donne à ce texte de travail 10 une valeur absolue,
comme si tout le Capital n'était que le développement de ce plan, comme si
Marx, portant dans sa tête son oeuvre majeure, toute prête d'avance, n'avait
eu qu'à l'écrire.
La démarche de Marx est opposée. Dans une lettre à Engels (25 février
1859) il raille durement Lassalle qui prétend, à partir d'Heraclite, juger de la
nature et du rôle de l'argent dans la société actuelle : « Dans mon exposé...
[Lassalle] verra qu'il est un âne qui a la prétention, à l'aide de deux ou trois
phrases abstraites, de juger de choses empiriques qu'il faut étudier, et long-
temps into the bairgain [par-dessus le marché] pour pouvoir dire son mot à
leur sujet... » ".
Que s'est-il passé en réalité ? Marx a étudié l'Economie politique. 11 a jeté
.

un plan sur le papier. Et ce plan initial, comme presque tous ceux qui se
lancent dans une recherche quelconque ont pu le vérifier par leur propre expé-
rience, il est amené à le modifier au fur et & mesure qu'il prend une connais-
sance plus exacte de la matière qu'il étudie. Et en 1866, il écrit à Kugelmann
(13 Octobre) : « L'ensemble de l'oeuvre se décompose ainsi. Livre I : Procès
de production du Capital. Livre II : Procès de circulation du Capital. Livre III :
Formes du procès d'ensemble. Livre IV : Contribution a l'histoire de la théo-
rie ». C'est le (Capital, tel que nous le connaissons. Pourquoi considérer le plan
de 1857 comme définitif et non celui de 1866 ? Pourquoi ne pas accepter tout
simplement de décrire la genèse du Capital, telle que les « Lettres sur le Capi-
tal », l'éclairent, de façon lumineuse 12 ?
Si ce premier tome ne contient pas de textes qui n'aient déjà été publiés
en France (tous l'ont été en particulier par les Editions Sociales) 13, au moins
sont-ils groupés en un ouvrage maniable, précédés d'une utile chronologie et
suivis de notes souvent intéressantes. On regrettera seulement que M. Rubel ait
voulu trop souvent sortir du rôle modeste mais si utile, qui aurait consisté à
soumettre au lecteur les textes de Marx pourvus de l'appareil critique qui en
facilite la lecture.
L'accueil réservé par le public a ce volume de morceaux choisis de Marx
semble indiquer que cette publication répondait à une nécessité. Nous ne con-
testerons pas que l'ouvrage, tel qu'il est, puisse rendre des services. Quel dom-
mage cependant que la Bibliothèque de la Pléiade ne nous ait pas fourni l'ins-
trument de travail sérieux et pratique que les chercheurs souhaitaient !

8. Avertissement, p. LIV.
g. p. 234.
10. On le trouve dans l'édition française de « Contribution à la critique de l'Economie poli-
tique J>, Editions Sociales, pp. 147-175.
11. Souligné par nous (G. B.).
12. Ajoutons qu'il y a quelque outrecuidance à affirmer que Marx n'aurait traité a qu'une
partie de la première rubrique » : Le Capital, alors qu'il a longuement parlé du travail salarié
(rubique 3), ds la propriété foncière (rubrique 2), du commerce extérieur et du marché mondial
(rubrique» 5 et 6) dans les divers livres du Capital.
13. On trouve dans ce premier volume : Misère de la Philosophie; Discours sur le librc-
échsnge ; Le manifeste communiste ; Travail salarié et capital ; Introduction générale à la critique
de l'Economie politique ; Adresse inaugurale et statuts de l'Association internationale des travail-
leurs ; Salaire, prix et plus-value ; Le Capital (livre premier) ; Critique du programme du parti
ouvrier allemand.
BREVES REMARQUES
SUR L'ÉDITION DES OEUVRES
DE MARX
DANS LA BIBLIOTHÈQUE
DE LA PLÉIADE

par Gilbert BADIA

CE tome II a été comme le premier publié par les soins de M. Maximilien


Rubel. L'édition se distingue par les qualités que tout le monde recon-
naît aux ouvrages publiés dans cette collection : abondance des pré-
sentations et des notes, appareil critique important, index, bibliographie.
Ce ne sont pas là de minces mérites et, pour avoir nous-mêmes travaillé dans ce
domaine, nous mesurons facilement la somme de labeur patient que pareille
édition représente.
Si nous plaçons ces remarques en tête de l'article, ce n'est point pour donner
ce un coup
de chapeau » à M. Rubel, avant de lui chercher noise. C'est pour bien
situer notre démarche. Il ne s'agit, dans notre esprit, en aucune façon, de querelles
de boutique, de vanter les mérites des traductions de Marx parues aux Editions
Sociales, en rabaissant ce qui se fait ailleurs. Nous nous félicitons au contraire que
l'oeuvre de Marx soit plus largement diffusée qu'elle ne l'était jusqu'ici.
Le mobile essentiel de cet article, c'est le regret. Regret qu'une édition qui
aurait pu rendre de si grands services, soit rendue difficilement utilisable par
l'obstination, l'acharnement de M. Rubel a présenter non pas le texte de Marx
ou d'Engels, mais un texte ce revu et corrigé », ce élagué », ec condensé » par ses
soins. Nous continuons d'affirmer, jusqu'à preuve du contraire, qu'aucun chercheur
français, à qui serait confié le soin d'éditer, dans une collection à vocation scien-
tifique, les oeuvres d'un auteur justement célèbre, n'en userait de la sorte avec le
texte original.
M. Rubel ec condense » ou ce résume » ou supprime tel ou tel passage du
manuscrit. Parfois le lecteur curieux pourra retrouver dans les notes finales,
SUR UNE EDITION DE MARX 83

l'indication de ces ec rapiéçages ». Parfois, rien n'est indiqué. Jamais en tout cas
dans le corps du texte un signe typographique quelconque ne signale ces coupures.
M. Rubel est un récidiviste. Dans un premier tome des OEuvres de K. Marx
\
parues dans la Bibliothèque de la Pléiade il nous proposait une édition revue et
corrigée du premier livre du Capital. On sait que ce livre a paru du vivant de
Marx. Qu'il a été édité et réédité, traduit en français, par exemple, non sans que
son auteur y mette la main et y apporte, chaque fois, des additions importantes.
Cependant Marx n'avait pas cru bon, au cours de ces nombreuses éditions et
rééditions, de modifier l'ordre des chapitres. Vint M. Rubel qui morigéna l'au-
teur et nous expliqua l'ordre que celui-ci aurait dû adopter. Passant d'ailleurs
aussitôt aux actes, M. Rubel édita le premier livre du Capital non tel que l'avait
fait éditer Marx, mais tel que, selon M. Rubel, il aurait dû être édité. M. Rubel
publiait donc un Capital revu et corrigé. Par lui 2.
Dans le tome II des OEuvres de Marx 3, M. Rubel s'attaque cette fois aux
livres II et III du Capital. On sait qu'à la différence du livre I, ces deux livres
n'ont pas paru du vivant de l'auteur ; c'est F. Engels, qui, à partir des manuscrits
et des brouillons laissés par Marx, a assuré leur édition. Il avait quelque raison
et quelque droit de le faire. De tous ceux qui s'intéressaient à l'oeuvre de Marx,
F. Engels était sans aucun doute l'homme qui la connaissait le mieux. Depuis 1842,
il était l'ami de Marx et cette amitié s'était en particulier manifestée dans un
échange de vues incessant. Il n'est pas de période de la vie de Marx où cet échange
ait cessé. Il a été particulièrement intense — les Lettres sur le Capital en té-
moignent 4 —, dans le domaine de l'économie politique, où Engels s'était aventuré
le premier 5. D'une façon générale, Marx consultait souvent Engels sur tel ou
tel point de théorie et plus souvent encore il avait recours à l'expérience pratique
qu'Engels avait des mécanismes capitalistes pour élucider tel ou tel point \
On sait en outre que Marx avait fait d'Engels son exécuteur testamentaire.
Après la mort de son ami, Engels s'est employé à tirer des manuscrits de Marx

la documentation rassemblée par celui-ci était prodigieuse 7
— la matière des livres
II et III du Capital. Il l'a fait avec cette honnêteté intellectuelle que personne
n'a jamais contestée, mais sans cacher les difficultés de son travail. Il s'est cru
obligé de compléter quelques-unes des lacunes que les divers manuscrits faisaient

1. Karl MAHX, OEuvres, Economie I, Paris, 1963.


2. Pour plus de détails se reporter à notre article dans La Pensée, n" 113, 1964,
pp. 80 et suiv.
3. Karl MARX, OEuvres, Economie II, Paris, 1968.
4. Cf. à ce sujet notre avant-propos. Lettres sur le Capital, Editions Sociales, Paris,
1964, pp. 7-17.
5. Engels a envoyé à Marx, d'Angleterre où il séjourne, une « Esquisse d'une cri-
tique de l'Economie politique », qui paraîtra dans les Annales franco-allemandes. Marx
avait la plus grande admiration pour ce travail.
6. Cf. Lettres sur le Capital, op. cit. Lettres du 7 janvier 1851, du 2 mars 1858, du
7 mai 1868, etc., etc..
7. « Pour les seules statistiques russes il y a [dans ce qu'a laissé Marx] plus de
deux mètres cubes de livres ». Lettres sur le Capital, op. cit., p. 327. Marx avait l'habi-
tude de prendre des notes sur tous les livres importants qu'il lisait, et d'en faire des
extraits. Il a laissé ainsi quantité de cahiers. En outre, il a remis sur le chantier
maintes et maintes fois ses travaux d'économie politique, jamais satisfait, les complé-
tant et les remaniant sans cesse, et se refusant à livrer à l'imprimeur une oeuvre qu'il
jugeait inachevée. (Cf. Lettres sur le Capital, pp. 326-327).
84 GILBERT BADIA

apparaître, en se défendant toujours, évidemment, de solliciter le texte de Marx.


Ce travail, il était, pensons-nous, le seul au monde à pouvoir le mener à bien.
Jusqu'ici à notre connaissance, dans tous les pays, le Capital traduit dans
une centaine de langues, a été le Capital édité par Marx (livre I), puis par Engels
(livres II et III) à partir des manuscrits de Marx.
M. Rubel a jugé utile de donner sa propre version. Quels griefs M. Rubel
formule-t-il donc à l'adresse d'Engels éditeur 8 ?
Le grief majeur, rédhibitoire, — le seul d'ailleurs au fond — que M. Rubel
lui adresse, c'est d'avoir ec fait passer pour ce Livres » achevés, ce qui n'a jamais
été qu'ébauches, parfois tâtonnements désespérés » ". Ce reproche est sans cesse
repris II [Engels] commet la grave erreur de présenter le livre II comme un
ce

ouvrage achevé quant au fond, seule la forme étant sujette à révision. Cette erreur
il la répétera neuf ans plus tard en publiant le livre III » 10. L'erreur est consi-
dérée comme fondamentale : ec Nous émettrons ici les mêmes réserves qu'à propos
du livre II et nous répéterons la critique fondamentale qu'on ne peut manquer
d'adresser à Engels : il a fait passer pour une oeuvre définitive ce qui aux yeux
de l'auteur n'en était que les matériaux » ".
Reportons-nous à ce qu'à dit Engels. Voyons comment il s'y est pris pour
ce
faire passer » les deux derniers livres du Capital pour un ouvrage ce achevé »,
ce
définitif ».
Dans la préface du livre II, il écrit : ce Le grand nombre des rédactions,
fragmentaires pour la plupart, rendait la tâche [de l'éditeur] plus délicate encore.
Une seule partie tout au plus (manuscrit IV) était vraiment rédigée de bout en
bout pour l'impression, mais du fait de rédactions ultérieures presque tous les
points en avaient vieilli [...] A côté de parties développées dans le détail, il s'en
trouve d'autres qui, tout aussi importantes, n'étaient qu'ébauchées [...] A la fin
des chapitres, l'auteur, pressé d'aborder la suite s'était bien des fois contenté de
jeter sur le papier quelques phrases décousues, simples points de repère du dé-
veloppement laissé pour l'instant inachevé » 12.
Engels donne ensuite une description détaillée des manuscrits sur lesquels
il a travaillé. Il conclut ce Tels sont les matériaux du livre II, matériaux [c'est
moi qui souligne G.B.] dont, suivant une déclaration de Marx à sa fille Eléonore,
je devais ec faire quelque chose [...] J'ai limité mon activité à opérer un simple
choix entre les différentes rédactions [...] Je n'ai rencontré de difficultés réelles
[...] que pour la première et la troisième section, mais là elles furent consi-
dérables » IS.
Si c'est cela ce que M. Rubel appelle ce faire passer pour une oeuvre définitive,
ou un ouvrage achevé, ce qui aux yeux de l'auteur n'en était que les matériaux »,
on se demande vraiment ce que parler veut dire.

8. M. Rubel ne tait pas les imérites d'Engels. Mais force est bien de conclure que
ces; mérites sont au total assez faibles à ses yeux, puisqu'il se refuse à prendre pour
base de son édition le travail du premier éditeur des livres II et III du Capital.
9. K. MARX, OEuvres, t. II, Introduction CXXII.
10. Ibidem, p. 502.
11. Ibidem, p. 868.
12. ENGELS, Préface au Livre II du Capital, Le Capital, t. IV, p. 9. Ed. Soc, Paris,
1953.
13. Ibid., p. 12.
SUR UNE EDITION DE MARX 85

Mais lisons encore la Préface d'Engels au livre III, qu'il publie neuf ans
après le deuxième en 1894. ce Pour le troisième [livre], il n'existait qu'une pre-
mière ébauche, et encore extrêmement incomplète ; [...] plus on avançait dans
le texte, plus l'élaboration en devenait schématique et incomplète, plus il y avait
de digressions sur des points secondaires » 14. Et plus loin : ec comme il est normal
pour une première esquisse, il existe dans le manuscrit de nombreuses indications
de points à développer ultérieurement, sans que ces promesses aient été toujours
tenues. Je les ai laissé subsister parce qu'elles révèlent les intentions de l'auteur
en vue d'une élaboration future » 15.
Quelle conclusion tirer de ces citations qui réfutent péremptoirement, sans
échappatoire possible, les assertions de M. Rubel ? Celui-ci a lu ces préfaces. Il
sait qu'Engels n'a jamais fait passer le Capital qu'il a publié pour ec un ouvrage
achevé ». Mais M. Rubel ne peut se résoudre à publier les textes de Marx tels
qu'ils ont été édités par leur auteur ou par Engels. Il veut à toute force nous
présenter sa propre version de Marx.
Il a donc réduit Engels au rôle d'un interprète de Marx parmi d'autres, et
s'est mis en devoir d'améliorer ce qu'Engels n'avait réalisé que fort imparfaite-
ment ; il s'est voulu interprète de Marx plus valable qu'Engels. C'est le résultat
de ce travail, que le deuxième tome des OEuvres (coll. La Pléiade) nous propose.
M. Rubel a éprouvé tout de même le besoin de justifier sa démarche. Il le fait
en ces termes : ce Ce choix [celui de M. Rubel] se distingue de celui d'Engels
par ce que nous appellerions — au risque de paraître présomptueux — [mais
M. Rubel encourt allègrement ce risque. G.B.] une plus stricte fidélité au projet
de Marx ». Mais de quel projet s'agit-il donc ? Poursuivons la lecture de cette
phrase que nous avions prématurément interrompue ce au projet de Marx de faire
tenir les livres II et III en un seul (volume) » 16. Malheureux Engels ! Infidèle
Engels ! Iconoclaste Engels ! Il avait publié en deux livres ce que Marx voulait
faire tenir ec en un seul volume » 17.
Crime abominable, on en conviendra.
Et comment M. Rubel s'y est-il pris pour être, lui, plus fidèle qu'Engels
au projet de Marx ? ce Au lieu de multiplier les chapitres, nous nous sommes
au contraire efforcé, en manière de simplification d'en réduire le nombre » 18.
C'est donc, si l'on comprend bien, une question de numérotation ? Pas tout à fait :
ce
Notre principale hardiesse », ajoute M. Rubel, ce est d'avoir, osé, dans l'intention
d'en faire mieux sentir la cohérence, abréger le texte et éliminer les redites » 19.
Engels n'a pas su éviter les répétitions 20 ; il n'a pas montré assez ce la

14. Le Capital, t. VI, Préface d'Engels, du 4 octobre 1894, Ed. Soc, 1957, p. 8.
15. Ibid., p. 9.
16. K. MARX, OEuvres, t. II, p. 502.
17. Le même Marx, qui par ailleurs s'est félicité à plusieurs reprises que Le Capital
soit édité en fascicules, de façon à le rendre «. plus accessible au public ».
18. K. MARX, OEuvres, t. II, p. 502.
19. Ibid., p. 502.
20. Ecoutons ce qu'il en dit lui-même : « Partout où la clarté le permettait j'ai
maintenu [...] le caractère de la première esquisse, et n°ai pas non plus supprimé cer-
taines répétitions, chaque fois qu'elles éclairent un nouvel aspect du sujet ou le repren-
aient sous une autre forme, comme» c'est la coutume chez Marx ». Le Capital, Ed. Soc,
t. VI, p. 9.
86 GILBERT BADIA

cohérence » 21 du texte. M. Rubel biffe donc d'une plume alerte certains passages
et nous livre sa version du Capital ainsi ce revue et corrigée ».
Nous avons voulu à notre tour examiner ce travail d'un peu plus près. Pour
le livre III qui constitue la moitié du volume de la Pléiade, nous avons comparé
page après page le texte de M. Rubel à celui d'Engels, dans la version des Editions
Sociales. M. Rubel a ec travaillé » pour ce livre sur le même manuscrit qu'Engels.
Il n'a rien ajouté. Pas de variantes. Sauf erreur, pas de texte inédit. Il n'a pas
mis en cause la traduction publiée aux Editions Sociales. Il s'est borné à biffer
tel ou tel passage.
Nous ne pouvons éviter, pour que notre démonstration soit probante, d'entrer
dans le détail. Le livre III du Capital s'ouvre chez M. Rubel par un avant-propos **.
Il nous dit lui-même comment il l'a composé. Car cet avant-propos est un assem-
blage réalisé par M. Rubel. ce Cet avant-propos est composé 1° du premier alinéa
du manuscrit principal [...] 23, 2e d'une lettre 24 [...] adressée par Marx à Engels
le 30 avril 1868 » 26. Voilà qui est caractéristique de la façon dont M. Rubel
conçoit son travail. Ajoutons que dans le texte même de cet avant-propos, rien,
aucun signe typographique, aucun point de suspension n'indique au lecteur qu'il
passe du manuscrit de Marx à sa correspondance.
Le chapitre premier reprend le texte d'Engels en gros. Si nous regardons les
choses de près, toutefois, nous nous apercevons, par exemple, que le paragraphe
trois, de la page 881 qui correspond exactement au paragraphe deux de la page
49 (Editions Sociales) a été élagué par M. Rubel et réduit de moitié. Rien dans
le texte, ni même cette fois dans les notes de fin de volume, ne nous l'indique.
Page 882, nouvelle coupure non signalée. Les paragraphes de l'édition
Engels (Editions Sociales, p. 49, dernier paragraphe et p. 50 deuxième paragraphe)
ont été supprimés sans autre forme de procès. Nouvelle coupure au bas de la page
885 : les deux derniers paragraphes de la p. 53 (Editions Sociales) ont été biffés.
Page 889 et 890, M. Rubel n'a pas supprimé tout un passage : il s'est
borné à mettre en note ce qu'Engels avait incorporé à son texte (polémique contre
Torrens et Proudhon, Edit. Soc., p. 57-59).
Nous avons procédé à un deuxième sondage. Nous avons comparé le texte
de M. Rubel à celui d'Engels en ce qui concerne le début de la quatrième section 26.
Page 1048 (en bas), M. Rubel résume, en note, le deuxième paragraphe de
la page 280 de l'édition Engels et supprime le troisième paragraphe. Page 1049,
une page et demie du texte d'Engels (exemple illustrant le développement) a été
supprimée. Page 1051, un paragraphe supprimé (édit. Engels, p. 283, dernier

21. Pourtant Engels était plein de bonne volonté. Il explique dans sa préface qu'il
n'a pu utiliser « tous ces matériaux », « sans [procéder à] d'importantes interpolations
[...] pour assurer l'enchaînement des idées ». Ibidem, p. 11. « Il s'agissait », note-t-il
encore, « d'ordonner la marche de la pensée interrompue à tout moment par des phrases
intercalées ». Ibid. Donc il s'est bien efforcé de montrer « la cohérence » du texte, mais,
aux yeux de M. Rubel, il n'a pas réussi.
22. K. MARX, OEuvres, t. II, pp. 874-879.
23. Il figure dans l'édition Engels, Editions Sociales, t. VI, p. 47.
24. On peut lire cette lettre dans les Lettres sur le Capital, op. cit., pp. 208 et suiv.
25. K. MARX, OEuvres, t. II, p. 1740 (note p. 874).
26. Edit. Rubel, p. 1048 et suiv. Edition Engels, Le Capital, Edit. Soc, t. VI, pp. 279
et suiv.
SUR UNE EDITION DE MARX 87

paragraphe). Page 1051, en bas, une page supprimée (éd. Engels, p. 285). Page
1054, une page et demie supprimée (Ed. Engels, p. 287 avant dernier paragraphe
jusqu'à page 289, premier paragraphe). Bas de la même page, une page d'exemples
a été supprimée, M. Rubel a ensuite amalgamé une partie du texte d'Engels (bas
de la p. 290) à la longue note qui le suit et placé le tout en note de bas de page.
Troisième sondage portant sur la fin de ce volume : Edit. Rubel, p. 1359 et
suiv. (ch. XXII ; la rente absolue) qui correspond dans l'éd. Engels au ch. XLV
du tome VIII, p. 133 et suiv.
Page 1361 : le dernier paragraphe de la p. 134 (éd. Engels) est extrait du
texte et reproduit par M. Rubel en note.
Page 1366, une dizaine de lignes supprimées correspondant à la fin du
premier paragraphe de la p. 139 (éd. Engels). Même page en bas, dix lignes
supprimées (éd. Engels, p. 140, fin du premier paragraphe). Page 1368, une
fin de paragraphe concernant Ricardo, devient chez M. Rubel la note b.
Page 1374 : suppression d'une demi-page correspondant au début du premier
alinéa de la p. 146 (éd. Engels). Un autre alinéa (p. 147) figure en note dans
l'édition Rubel.
Page 1376, une demi-page supprimée (éd. Engels, p. 149).
Page 1378, un long paragraphe extrait du corps du texte est donné en note ;
la page qui suit (Ed. Sociales, p. 151) est escamotée.
Page 1381 une quinzaine de lignes supprimées (Ed. Soc. fin du premier alinéa,
p. 154).
Le lecteur voudra bien excuser la minutie fastidieuse de ces comparaisons.
Elles étaient indispensables pour démontrer que le texte de M. Rubel ne résulte
pas d'une meilleure lecture du manuscrit. Il constitue seulement, une version
abrégée, appauvrie du texte mis au point par Engels.
Chacun peut penser ce qu'il veut de la version établie par Engels. On peut
même — c'est notre cas — y noter des longueurs. Le livre III du Capital
n'étant pas un manuel à l'usage des élèves de Sixième, on peut estimer que le
lecteur, s'il le désire, sautera ces pages, ou bien les lira, selon son gré. On peut
en tout cas lui laisser le soin de trancher. Entre deux textes, l'un plus complet,
l'autre plus pauvre, comment ne pas préférer l'édition la plus complète.
Qu'on nous entende bien. Marx lui-même n'était pas hostile à ce que l'on
éditât des ce Abrégés » du Capital ". A condition que l'on ne trahît point sa
pensée, en la condensant.
Mais M. Rubel n'a jamais prétendu écrire un ce Abrégé ». Il prétend au
contraire nous donner ce une édition scientifique de textes inédits » une ce édition
[...] qui n'a pour ainsi dire pas d'égale [...] en France ou ailleurs » 2S.
A considérer quelques-uns des défauts de l'édition de la Pléiade, on serait
tenté, si l'on voulait ironiser, d'ajouter : heureusement !
Ouvrons à ce sujet une parenthèse. La bibliothèque de la Pléiade publie
dans l'ensemble des oeuvres complètes 2S. Cette édition de Marx fait exception

27. Lettres sur le Capital, n" 158, 175, 195.


28. M. Rubel répond à M. Lyotard. Le Monde, 27-28 avril 1969, p. 16„ 4e col.
29. Dans l'article que Le Monde a consacré à l'ouvrage de M. Rubel, le surtitre
indiquait — par suite d'une erreur qu'on ne saurait imputer à M. Rubel — « Le tome II
des « OEuvres Complètes » [de Marx] dans la Pléiade ». Le Monde, 30-31 mars 1969,
p. 15.
88 GILBERT BADIA

à un double titre et, de ce fait, le lecteur non prévenu risque d'être induit en
erreur.
L'oeuvre de Marx et d'Engels peut être distribuée en quatre groupes :
1° Des oeuvres publiées du vivant de leurs auteurs, donc pouvant être
considérées comme ec achevées ».
2° Des oeuvres qui forment un tout, mais n'ont pas été publiées (ex.
l'Idéologie allemande).
3° Des manuscrits.
4° Une très importante correspondance.
Etant donné qu'il n'est pas actuellement d'éditeur en France qui puisse
(ou veuille) publier l'intégralité de cette oeuvre, un choix s'impose. Pour notre
part nous pensons qu'un classement logique — non pas présenté comme une
solution idéale, mais comme un pis-aller nécessaire — consiste à publier dans
l'ordre les textes ressortissants aux groupes 1, 2, 4 et 3.
M. Rubel procède autrement. Il publie des ce matériaux » pris successive-
ment dans chacun de ces groupes et ce arrangés » par lui. Rappelons au lecteur
qui veut connaître l'oeuvre de Marx qu'il a intérêt à se reporter s'il le peut
au texte de l'édition Dietz 29 bis.
Si elle-même n'est pas complète (elle ne comprend pas la plupart des ma-
nuscrits), elle est beaucoup moins incomplète que la plupart. Elle propose 28.000
pages de texte. Les deux volumes de l'édition Rubel en proposent moins de
4 000 (introduction, notes, index compris). Faut-il rappeler pour donner une
idée plus exacte des proportions et des mérites de chacun que l'édition des OEuvres
de Marx au Editions Sociales, représente en chiffres ronds plus de 5000 pages
de texte 30 ?
Il existe, en matière de publication scientifique, un usage respecté interna-
tionalement. Quand on publie un texte dans lequel on a opéré des coupures, on
l'indique par des points de suspension entre crochets. Quand on résume ou
condense un passage de ce texte, on place ce résumé ou ce condensé entre
crochets, souvent on l'imprime en italique. Tous les auteurs qui éditent des
ouvrages dans la collection de la Pléiade se conforment à cet usage. Pourquoi
faire exception quand il s'agit d'un manuscrit de Marx ?

Dans les lignes qui précèdent nous nous sommes bornés à examiner les
graves défauts du volume publié par M. Rubel du point de vue de l'édition.
Sur le fond, sur l'interprétation de Marx que M. Rubel nous propose il y
aurait fort à dire. Bornons-nous ici à signaler deux points majeurs de désaccord.
Que Marx n'ait pu mener à terme son oeuvre principale, Le Capital, c'est
l'évidence même. Inutile d'y revenir. M. Rubel s'attache à l'idée d'un plan
(ne varietur), exposé par Marx en 1858-59, dont les racines remonteraient à 1843 :
méditation de Kreuznach, manuscrits de 1844, et qui ferait du Capital une
fraction infime de l'oeuvre projetée.
29 bis. Marx-Engels Werke, Dietz Verlag, Berlin (-JEst), 42 vol., 1957-1968.
30. A quoi il faut ajouter les OEuvres d'Engels, qui représentent plus de 3.000 pages
de texte.
SUR UNE EDITION DE MARX 89

Ce qui nous gêne dans l'interprétation de M. Rubel, c'est l'idée d'un plan
préexistant aux études vastes et approfondies que Marx a conduites par la suite.
S'il est vrai que Marx n'était jamais satisfait de ce qu'il venait d'écrire ou de
publier, qu'il n'avait jamais fini d'apprendre ", comment supposer que ces
investigations nouvelles, ces connaissances accumulées n'aient pas modifié les
cadres mêmes de son projet. Toute sa correspondance nous semble au contraire
établir péremptoirement que Marx n'a jamais cessé de ce changer de plan ». Il
suffit pour s'en convaincre de suivre pas à pas l'élaboration du premier livre
du Capital. On voit littéralement le livre s'enfler et se modifier, le plan de celui-
ci changer au fur et à mesure que Marx explore le domaine économique (cf.
Lettres sur le Capital). Enfin, personne ne peut nier que Marx ait donné la
priorité aux travaux sur le Capital : ce sont donc eux qu'il considérait comme
les plus importants 3a.
M. Rubel affirme d'autre part que la première démarche de Marx est de
nature ec morale », ce éthique ». Et il conclut : ce Marx est donc venu au socia-
lisme par un double mouvement celui du coeur et de l'intelligence » 33, ce qui
rappellerait presque certains développements qu'on, ne trouve plus depuis
longtemps dans les copies de baccalauréat, où l'on opposait naguère Racine à
Corneille. Le problème consiste moins pour la critique à étudier les mobiles
du jeune Marx que le résultat de ses recherches. A quoi bon sonder le coeur et
les reins de l'adolescent — entreprise d'ailleurs vaine pour une part — quand
nous pouvons consulter le résultat des travaux de l'écrivain ?
M. J.-F. Lyotard dit que Rubel nous présente ce non seulement un Marx
infini, mais un Marx continu si ».
L'expression ne nous paraît pas tout-à-fait exacte. Le Marx que nous propose
M. Rubel est un Marx immobile, un Marx figé, cramponné aux thèmes recensés
en 1844 comme un avare à son or, thèmes qu'il aurait sans cesse remis sur le
métier jusqu'à sa mort.
A ce Marx nous préférons l'image, plus authentique croyons-nous, de l'homme
de science et du révolutionnaire, qui n'a jamais cessé de changer 35, de vivre,
tout en demeurant fidèle à lui-même, c'est-à-dire à son combat pour la transfor-
mation du monde, ce Travailler au renversement de la société capitaliste et des
institutions politiques qu'elle a créées, travailler à la libération du prolétariat mo-
derne, à qui, le premier, il communiqua la conscience de sa situation et de'ses
besoins, la conscience aussi des conditions de son émancipation — telle était sa
véritable vocation » 36.

31. K. MARX, OEuvres, II, Introduction, pp. LX et LXI.


31 bis. En particulier, lettres à Lassalle, de 1858. A cette date il envisage de traiter
tout le Capital, en cinq ou six placards, soit une centaine de pages !
32. M. Rubel lui-même écrit : « De 1874 à sa mort, Marx essaie en vain de terminer
les Livres II et III du Capital ». K. MARX, t. II, Introduction, p. CXX.
33. K. MARX, OEuvres, Introduction, p. XIX.
34. Le Monde, 30-31 mars 1969, p. 15.
35. M. Rubel, par exemple, n'attache pas grande importance à la préface de Marx,
à sa Critique de l'économie politique, où celui-ci explique que l'Idéologie allemande lui
a permis à lui et à| Engels « de régler [leurs] oemptes avec [leur] conscience philoso-
phique d'autrefois ». Ed. Soc, p. 5.
36. Allocution .d'Engels sur la tombe de Marx, Marx-Engels Werke, Dietz, t. 19,
p. 336.
L'Homme et la société

Brèves remarques sur le tome II des œuvres de Marx


Gilbert Badia

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Badia Gilbert. Brèves remarques sur le tome II des œuvres de Marx. In: L'Homme et la société, N. 17, 1970. Sociologie et
idéologie : marxisme et marxologie. pp. 319-323.

doi : 10.3406/homso.1970.1336

http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1970_num_17_1_1336

Document généré le 25/09/2015


breves remarques sur le

tome II des oeuvres de marx*

GILBERT BADIA

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s'enrichir, de se préciser tout au long de la vie de l'auteur, en fonction des études


auxquelles celui-ci s'est Uvré, et en fonction de son expérience, des
circonstances. Ces problèmes sont affaire d'interprétation et on n'a pas fini d'en
débattre.
Discuter des mérites et des défauts du travail d'édition de M. Rubel est
par contre plus simple. Nous nous trouvons ici sur un terrain plus solide :
nous avons sous les yeux un volume, des textes, des traductions que nous
pouvons comparer aux éditions existantes.
Dès l'abord précisons un point : l'édition des Oeuvres de Marx de
M. Rubel, telle que nous la possédons, n'est qu'un choix modeste et limité ; il
est donc absurde d'écrire comme le fait M. Rubel que son édition « n'a pour
ainsi dire pas d'égale (...) en France ou ailleurs » (1). Ce que développe un des
laudateurs de M. Rubel en ces termes : « Sur le plan international, l'édition
Rubel peut donc être considérée comme la plus sûre... Elle peut soutenir la

(*) Editées par M. Rubel, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1968.


(1) Le Monde, 27-28 avril 1969, p. 16, 4ème col.
320 GILBERT BADIA

comparaison avec cette fameuse Mega » (2). Soyons sérieux et comparons ce


qui est comparable. L'édition Rubel a de grands mérites : elle est maniable,
elle possède un appareil critique imposant, etc., mais c'est une édition
fragmentaire, qui pour l'instant ne regroupe qu'une partie infime de l'uvre
de Marx. Beaucoup moins par exemple que les textes parus aux Editions
Sociales. Dix ou quinze fois moins que l'édition Dietz ou l'édition en langue
russe.
Mais limitons notre examen aux textes édités par M. Rubel et comparons
cette édition à celles qui existent en France actuellement. Il s'agit
essentiellement des livres II et III du Capital publiés par Engels après la mort de Marx.
M. Rubel a jugé qu'Engels ne s'était pas acquitté de sa tâche d'éditeur de
façon satisfaisante. Et M. Le Floch dans Combat comme Yvon Bourdet ici
même, reproduisent les griefs de M. Rubel sans y regarder de très près, nous
semble-t-il. Or, que reproche M. Rubel à Engels éditeur ? (3) Le grief majeur,
rédhibitoire le seul d'ailleurs au fond que M. Rubel lui adresse, c'est
d'avoir « fait passer pour « Livres » achevés, ce qui n'a jamais été
qu'ébauches, parfois tâtonnements désespérés » (4). Ce reproche est sans cesse repris :
« Il (Engels) commet la grave erreur de présenter le livre II comme un
ouvrage achevé quant au fond, seule la forme étant sujette à révision. Cette
erreur il la répétera neuf ans plus tard en publiant le livre III » (5). L'erreur
est considérée comme fondamentale : « Nous émettrons ici les mêmes réserves
qu'a propos du livre II et nous répéterons la critique fondamentale qu'on ne
peut manquer d'adresser à Engels : il a fait passer pour une uvre définitive
ce qui aux yeux de l'auteur n'en était que les matériaux » (6).
Reportons-nous à ce qu'a dit Engels. Voyons comment il s'y est pris
pour « faire passer » les deux derniers Livres du Capital pour un ouvrage
« achevé », « définitif ».
Dans la préface du livre II, il écrit : « Le grand nombre des rédactions,
fragmentaires pour la plupart, rendait la tâche (de l'éditeur) plus délicate
encore. Une seule partie tout au plus (manuscrit IV) était vraiment rédigée de
bout en bout pour l'impression, mais du fait de rédactions ultérieures presque
tous les points en avaient vieilU(...) A côté de parties développées dans le
détail, il s'en trouve d'autres qui, tout aussi importantes, n'étaient
qu'ébauchées (...) A la fin des chapitres, l'auteur, pressé d'aborder la suite, s'était
bien des fois contenté de jeter sur le papier quelques phrases décousues,

(2) M. Hubert Le Floch, Combat, 13 août 1969, p. 6, 2ème col. Comme l'auteur de l'article affirme
qu'aucune des grandes éditions actuelles, russe et allemande, ne possède ce que l'on trouve dans l'édition
Rubel : notes, variantes, index, je suis bien forcé de penser que ce critique, qui déverse sur M. Rubel et son
édition des tombereaux d'éloges, ne connaît pas les éditions dont il parle !
(3) M. Rubel ne tait pas les mérites d'Engels. Mais force est bien de conclure que ces mérites sont au
total assez faibles à ses yeux, puisqu'il se refuse à prendre pour base de son édition le travail du premier
éditeur des livres II et III du Capital.
(4) K. Marx, Oeuvres, t. n, Introduction CXXII.
(5) Ibid. p. 502.
(6) Ibid. p. 868.
BREVES REMARQUES SUR LE TOME II DES OEUVRES DE MARX 321

simples points de repère du développement laissé pour l'instant


inachevé » (7).
Engels donne ensuite une description détaillée des manuscrits sur
lesquels il a travaillé. Il conclut : « Tels sont les matériaux du livre II,
matériaux (c'est moi qui souligne, G. B.) dont, suivant une déclaration de
Marx à sa fille Eléonore, je devais « faire quelque chose (...). J'ai limité mon
activité à opérer un simple choix entre les différentes rédactions (...). Je n'ai
rencontré de difficultés réelles (...) que pour la première et la troisième
section, mais là elles furent considérables » (8).
Si c'est là ce que M. Rubel appelle « faire passer pour une uvre
définitive, ou un ouvrage achevé, ce qui aux yeux de l'auteur n'en était que
les matériaux », on se demande vraiment ce que parler veut dire.
Lisons encore la Préface d'Engels au livre III, qu'il publie neuf ans après
le deuxième, en 1 894. « Pour le troisième (livre) il n'existait qu'une première
ébauche, et encore extrêmement incomplète ; (...) plus on avançait dans le
texte, plus l'élaboration en devenait schématique et incomplète, plus il y avait
de digressions sur des points secondaires » (9). Et plus loin : « comme il est
normal pour une première esquisse, il existe dans le manuscrit de nombreuses
indications de points'^ à développer ultérieurement, sans que ces promesses
aient été toujours tenues. Je les ai laissé subsister parce qu'elles révèlent les
intentions de l'auteur en vue d'une élaboration future » (10).
Est-ce assez clair ? Peut-on sérieusement accuser Engels d'avoir voulu
faire passer les livres II et III du Capital pour une uvre achevée ?
M. Bourdet note que Rubel a réduit le nombre des chapitres du livre II
de vingt et un à treize, et ceux du livre III de cinquante-deux à vingt-huit.
Faut-il comprendre que bloquer deux chapitres en un seul, c'est être plus
fidèle à Marx ? Quant au reproche formulé à l'adresse d'Engels « de n'avoir
pas publié intégralement les manuscrits de Marx », il a quelque chose d'assez
comique, d'abord parce que M. Rubel a taillé dans ce qu 'avait publié Engels
comme nous allons le voir, ensuite parce que la publication de ces
manuscrits certains cahiers ne sont que des recueils d'extraits demande un tel
travail et une telle mise de fonds qu'aucun éditeur français n'est actuellement
ni en mesure, ni désireux de l'entreprendre, une telle publication, souhaitable
bien sûr, ne pouvant d'ailleurs être réservée qu'à des spécialistes (11).
M. Bourdet fait mérite à M. Rubel d'avoir choisi parmi les manuscrits de
Marx « les plus courts et les plus clairs ». Si c'était vrai, on ne pourrait
qu'être inquiet. Clair pour qui ? Et depuis quand la brièveté en ces matières
est-elle un critère scientifique ?

(7) Engels, préface du Livre II du Capital Le Capital, t. IV, p. 9, Ed. Soc., Paris, 1953.
(8) Ibid.p. 12.
(9) Le Capital, t. VI, Ed. Soc. p. 8.
(10) Ibid.
(1 1) Répétons qu'il nous semble phis utile, plus immédiatement nécessaire de permettre au public
français d'avoir accès tout de suite à l'uvre élaborée de Marx or, il ne peut en lire actuellement que le
cinquième ou le quart, avant de s'attaquer à la publication des manuscrits.

l'homme et la société n. 17-21


322 GILBER T BADIA

Mais venons-en à des griefs plus sérieux qui touchent à la méthode


même de M. Rubel. Celui-ci ne nous donne pas les textes de Marx dans leur
intégralité, il procède à des coupures, des amalgames. Bref, il nous présente
un Marx « revu et corrigé » par M. Rubel. Nous continuons à penser que le
respect du lecteur, les règles d'honnêteté élémentaire en matière d'édition
exigent qu'on en use autrement. Quel est l'éditeur d'un auteur français,
Flaubert ou Zola, qui se permettrait la méthode du salmis qu'affectionne
M. Rubel ? Le ferait-il qu'il serait aussitôt disqualifié aux yeux de ses pairs
ou du lecteur exigeant. Ce qui n'est pas concevable pour Zola le serait-il pour
Marx ?
Or, voici comment procède M. Rubel. Le Livre III du Capital (Pléiade,
p. 874) s'ouvre chez lui sur un avant-propos de cinq pages. Qui l'a écrit ?
Marx, certes. Mais, qui l'a composé ? M. Rubel. Si l'on se reporte à une note
de la page 1 740, on apprend que ce texte se compose : « 1 ) du premier alinéa
du manuscrit principal (...) 2) d'une lettre (...) adressée par Marx à Engels
le 30 avril 1868» (12).
Autre exemple : en réponse à une lettre de Vera Zassoulitch de février
1881, Marx rédige trois longs projets de lettre, qu'il n'enverra pas, se bornant
à répondre assez brièvement. Au lieu de publier côte à côte et intégralement
ces trois brouillons, ce qu'avaient fait les précédents éditeurs (russe et
allemand) M. Rubel procède à un amalgame. Il a découpé les trois brouillons
en tranches et a recomposé une lettre unique (13) «pour une meilleure
compréhension des idées développées » (14). Le lecteur est incapable de
savoir quel était le texte exact de ces trois brouillons, si des passages
importants on été omis, etc. Il y a là une confusion grave entre deux partis
que peut prendre l'éditeur. Ou bien il annonce vouloir faire une édition à
usage du grand public, plus lisible à ses yeux que l'uvre originale, mais alors
qu'on nous fasse grâce des appréciations telles que « édition scientifique qui
peut soutenir la comparaison avec la fameuse Mega » éditeur « respectueux de
Marx lui-même »(15) ; ou bien il prétend faire uvre scientifique et alors,
dans ce cas, par exemple, il publie intégralement les trois brouillons. Je le
répète, que penserait-on de l'éditeur français qui en userait avec des lettres de
Flaubert comme M. Rubel en use avec les brouillons de lettres de Marx ?
Il y a pire. Il est un usage universellement admis et respecté dans
l'édition scientifique. Quand on procède à une coupure, on l'indique typogra-
phiquement, par des points de suspension entre crochets. M. Rubel coupe
dans les manuscrits, ajoute ici tel passage pris ailleurs, et l'indique
quelquefois mais pas toujours - mille pages plus loin, en note de fin de volume.
La plupart des critiques qui ont rendu compte de cette édition ont cru
sur parole M. Rubel, quand il affirme avoir refait, en mieux, le travail
d'Engels sur les manuscrits de Marx. Soucieux d'y voir de plus près, nous

(12) Marx, Oeuvres, t.II, p. 1740 (note p. 874).


(13) Marx, Oeuvres, t.II, 1559-1573.
(14) Ibid. p. 1552.
(15) M. Le Floch dans Combat, 13 août 1969, p. 6.
BREVES REMARQUES SUR LE TOME II DES OEUVRES DE MARX 323

avons comparé le texte que nous propose M. Rubel à celui de l'édition Engels
(traduction française aux Editions Sociales). Nous avons procédé à trois
sondages : p. 880 et sq., p. 1 048 et sq., p. 1 359 et sq. de l'édition Rubel.
Chaque fois nous avons constaté (16) que M. Rubel n'a pas ajouté une seule
ligne au texte d'Engels (celui des Editions Sociales), il s'est borné à pratiquer
des coupures. De sorte que le texte établi par M. Rubel « sur les manuscrits
de Marx » ne diffère de celui d'Engels que parce qu'il est moins complet.
L'édition Rubel offre en ce domaine au lecteur français un texte élagué,
appauvri par comparaison à celui dont il disposait déjà.
Voilà pourquoi, pour notre part, nous ne pouvons considérer l'édition
de Marx parue dans la collection de La Pléiade comme l'édition scientifique
qu'elle prétend être. Cela ne lui ôte aucun de ses autres mérites, que nous
rappelions au début de cet article. Nous reconnaissons bien volontiers qu'ils
ne sont pas minces, nous sommes tout disposés à rendre hommage au travail
énorme de M. Rubel. Nous lui dénions, en revanche, le droit de se considérer
« comme l'exécuteur testamentaire de Marx » (17). Car c'est là le fond du
problème. M. Bourdet a raison : si M. Rubel en use si librement avec le texte
de Marx, c'est qu'il se considère comme son exécuteur testamentaire. Nous
avons la faiblesse d'une part, d'accorder plus de crédit à celui que Marx avait
expressément désigné pour cette fonction : Friedrich Engels. Nous
continuons, d'autre part, à penser que le lecteur préfère toujours qu'on lui
propose le texte original de Marx, fût-il encombré de redites, et difficile
d'abord, à un texte Rubel Marx, à un Marx « revu et corrigé » par M. Rubel.

Université de Paris VIII

(16) Pour le détail de la démonstration nous renvoyons à notre article de La Pensée, pp. 86-87.
(17) L'expression est de M. Bourdet.
Stathis Kouvélakis

Marx raccourci, ou comment Rubel édite Marx

Notre de l’auteur (juin 2008). Publié dans Futur antérieur, n° 30-31-32 (1995), ce texte fut
rédigé il y a plus de treize ans, en tant que réaction à la sortie du volume IV (Politique I) des
Œuvres de Marx dans la « Bibliothèque de la Pléiade » chez Gallimard, sous la responsabilité
de Maximilien Rubel. Les positions qu’ils exprime, tout particulièrement sur le statut de la
philosophie, ne sont plus les miennes, elles portent la marque d’un althussérisme dans lequel
je ne me reconnais plus. La raison pour laquelle j’ai décidé de le remettre en circulation (il
était toutefois déjà disponible en ligne sur le site de Multitudes, dans les archives de la revue
Futur antérieur), est que, malheureusement, comme on pouvait déjà le prévoir à l’époque,
l’édition Rubel continue d’exercer des ravages, qui risquent même de s’accentuer avec la
récente réédition dans la collection « Folio/Gallimard » du Capital (ou, plus exactement, des
extraits choisis et « remixé » du Capital par les soins de Rubel) et de plusieurs choix de textes
de Marx, dont le premier (Philosophie), paru en 1994, est recensé dans le texte qui suit.

La raison de fond est que, dans ses grandes tendances, le paysage éditorial qui entoure
l’œuvre de Marx en France continue d’être celui qui est décrit dans le texte qui suit : absence
d’édition de référence des œuvres complètes (ou de quelque chose s’en approchant, telles que
les Marx Engels Collected Works disponibles en langue anglaise), éclatement des initiatives
éditoriales, nombreux « trous » touchant à des parties essentielles de l’œuvre (les Grundrisse
par exemple). Si depuis 1995, quelques uns de ces manques ont pu être comblés (le Dix-Huit
Brumaire par exemple), cela ne concerne que des textes de taille réduite. Le lancement,
depuis longtemps attendu, de la GEME (Grande édition Marx-Engels, voir la rubrique
correspondante de ce site), n’a pas encore pu déployer ses effets, puisque, en matière de
publications nouvelles, celle-ci se limite, pour l’instant, une nouvelle édition de la Critique du
programme de Gotha.

Bref, le chantier de l’édition de Marx en langue française ne fait que re-commencer !

*
* *

Alors que les signes d’une sortie de Marx du purgatoire auquel il était astreint
en France depuis une quinzaine d’années se multiplient, le moment semble
propice à un relevé de la situation léguée par cette longue période de
« démarxisation » systématique, dont on a de bonnes raisons de penser qu’elle
ne figurera pas parmi les moments de gloire de l’histoire intellectuelle de ce
pays. Le premier constat qui s’impose est simple : le « marxisme », celui de
Marx ou de ses épigones, peu importe pour l’instant, est « introuvable ».
Littéralement. Outre sa fonction d’exorcisme, l’injonction « Marx est mort » a

1
parfaitement rempli, à un certain niveau, son rôle : faire disparaître Marx, et ce
qui pourrait s’en réclamer, matériellement. Mésaventures d’éditeurs aidant[1],
les lacunes du catalogue sont devenues béances et les difficultés d’accès un mur
quasi infranchissable.
Exagérations que tout ceci ? Que l’on songe simplement au fait que même des
textes courts aussi célèbres qu’indispensables à l’historiographie française tels
que le Dix-huit Brumaire ne sont pas disponibles (hors Pléiade). Qu’il en est de
même pour le Chapitre inédit, Misère de la philosophie, la Sainte Famille, les
Grundrisse, les Théories sur la plus-value, les livres II et III du Capital… C’est
dire donc l’importance que prend, dans ce paysage (éditorial) de ruines, la
poursuite de l’édition de textes de Marx par Maximilien Rubel et ses
collaborateurs. Les fruits les plus récents de cette entreprise qui, sous sa forme
actuelle, débute en 1963 avec la sortie du premier volume dans la prestigieuse
collection, consistent en deux recueils ; l’un rassemble, sous le titre Politique,
des textes de la période 1848-1854 et forme le quatrième volume de l’édition de
la Pléiade. Le second propose un choix d’extraits sous le titre Philosophie dans
la collection de poche « Folio essais » du même éditeur.
Ces recueils, tout comme les précédents de la série[2], n’ont reçu le label
d’aucune chapelle ou parti et se situent aux antipodes de l’instrumentalisation
pédagogique qui a dès l’origine marqué la publication posthume de l’œuvre
marxienne. Ils ne sont pourtant pas dépourvus de partis pris, inhérents à l’édition
dirigée par Rubel dans son ensemble, qu’il s’agira d’expliciter et de soumettre à
discussion au cours des remarques qui suivent. Une édition de Marx, même
menée en toute indépendance comme celle-ci, ne peut jamais être séparée des
choix théoriques qui ont présidé à son établissement, choix liés à des enjeux qui
dépassent le cadre d’une stricte exégèse des textes.
Où est la « Politique » chez Marx ?
Il y aurait a priori peu de remarques à faire sur le premier volume de la
« Politique » si ce n’est pour saluer enfin la mise à disposition du lecteur
français de morceaux indispensables, tels que l’Adresse du comité central de la
Ligue des communistes de mars 1850 (qui tourne autour de la stratégie de la
« révolution permanente ») et les Révélations sur le procès des communistes à
Cologne, ou de pièces rares comme le pamphlet russophobe sur Lord Palmerston,
seul succès de librairie que Marx connut de son vivant et néanmoins seul
ouvrage censuré dans l’ex-URSS[3]. Naturellement, on pourrait regretter les
coupures, inévitables lorsqu’il s’agit de procéder à une sélection. Ainsi, par
exemple, celles concernant le corpus de textes parus dans la Nouvelle Gazette
Rhénane, qui constituent un matériau d’une exceptionnelle richesse sur la
théorie marxienne de la révolution, à l’état pratique et sous le choc de l’action.
La question qui se pose néanmoins est celle du critère de regroupement de ces
textes sous le titre général de « politique ». Selon Rubel, il s’agissait de fournir
« un ample choix des écrits de Marx, homme de parti et membre de la Ligue des

2
communistes » (Pol., p. XIX). Ce n’est là pourtant qu’un critère d’ordre
chronologique et biographique, à l’évidence impropre à justifier le regroupement
opéré : le Manifeste du parti communiste brille par son absence alors que
figurent de nombreux écrits de Marx publiciste postérieurs à son militantisme
dans la Ligue (les articles sur l’Espagne ou sur la question d’Orient). Le
véritable problème réside en fait dans le découpage, qui organise l’édition de La
Pléiade dans son ensemble, en « Économie », « Philosophie » et, dernière en
date, « Politique ». Le caractère intenable de cette tripartition est parfaitement
illustré par le cas du Manifeste[4], absent de ce volume parce qu’il figure déjà
dans le premier volume de… l’Économie ; à juste titre d’un certain point de vue
puisque Rubel peut à bon droit se réclamer du conseil de Marx de lire le
Manifeste et Misère de la philosophie en guise d’introduction à l’étude du
Capital (Ecol, p. LII). L’« anomalie » est bien relevée (Pol, p. XXI) mais aucune
véritable explication n’est donnée, au-delà d’un simple renvoi à cette citation
reprise du premier volume. Pourtant, la prétention à classer les textes marxiens
dans un schéma tripartite du type « économie-philosophie-politique » n’a rien
d’une évidence ou d’une formalité. Elle est d’ordre conceptuel et engage le
statut même de la théorie de Marx en tant que théorie indissolublement
scientifique et critique – telle était du moins l’ambition de son auteur – et, par là,
remise en cause radicale de la division traditionnelle des savoirs. Division dont
la constante réorganisation depuis plus d’un siècle s’opère pour une large part
dans le but de contrecarrer le défi du marxisme, et souvent, de manière plus
directement politique, pour promouvoir une ingénierie sociale antagonique aux
solutions préconisées par le mouvement ouvrier[5]. C’est l’enjeu de la
fulgurante ascension des « sciences humaines » et de la promotion d’un savoir
éclaté du « social », mutilé par l’« idiotisme du métier » propre au territoire
jalousement défendu par les « spécialistes » de chaque discipline (quitte à
négocier a posteriori leur place respective dans la totalité du champ, si possible
en position de force).
À l’encontre de tout cela, il convient donc de souligner que Manifeste n’est
pas moins « philosophique » que la Question juive et pas plus « politique » que
Le Capital, lequel – comme le précise son sous-titre – est avant tout une
« critique de l’économie politique ». Ce point est par ailleurs judicieusement
souligné par un collaborateur de Rubel, Louis Janover, qui rappelle avec force
que « l’originalité de Marx, le secret de son œuvre, qui fonde en fait sa
cohérence et rend tout découpage de ce type mutilant, n’est autre que
l’indissoluble unité de la politique et de l’économie dans un même champ
d’investigation, la « critique de l’économie politique ». Il en conclut que la
« théorie politique de Marx se trouve précisément formulée dans le Capital »
dans la mesure où l’analyse d’un « rapport économique, [qui] est aussi un
rapport social […] est à la fois critique de la civilisation du capital et théorie de
la révolution prolétarienne ; économie et politique en un seul mouvement »[6].

3
S’il en est ainsi, comment se justifie le découpage de l’objet que sous-tend le
projet de l’édition Rubel tout entière ?
Cette question du découpage ne saurait pas davantage se régler par référence à
la « genèse » du projet, comme l’affirme Rubel dans l’« avertissement » du
volume II (« Economie ») des Œuvres[7] car, sous prétexte de restitution de
l’unité de la pensée de Marx, c’est alors la conception téléologique bien connue
dans l’histoire des idées traditionnelle qui se profile. Le but consiste dans ce cas
à chercher les « germes » d’une théorie au commencement d’un cheminement
biographique et intellectuel, lequel acquiert de cette façon l’illusoire continuité
d’une trajectoire prédéterminée. Les « conclusions » préexistent alors au procès
d’élaboration d’une théorie, au sens fort de ce terme : travail portant sur des
concepts spécifiques, indissociables d’une pratique d’expérimentation des
connaissances produites. Or c’est très exactement ce qu’écrit Rubel dans son
« Introduction » au volume II : « la clé du Capital est déjà dans les écrits de
1843-1844 ; là se trouve la conclusion de l’œuvre qu’il fallait bâtir. Suivre le
cheminement intellectuel et affectif de toute une vie occupée du même dessein,
c’est le seul moyen de comprendre, et la portée de l’« Économie », et le
pourquoi de son inachèvement » (Eco2, p. XIX). Les concepts ne semblent du
reste avoir pour Rubel qu’une importance secondaire, sinon négligeable
puisqu’il ne s’agit, à la manière positiviste, que de « mots » différents collés à
des « faits » qui garantissent, quant à eux, la continuité de l’objet étudié : « il
suffit d’éliminer des Manuscrits de 1844 les mots d’aliénation, d’humanisme, de
naturalisme, etc., pour y retrouver les faits décrits et analysés dans le Capital
»[8]. A ce compte, « il suffit » également d’éliminer les « mots » de plus-value,
de procès de valorisation ou de forme-valeur pour retrouver les « faits » décrits
par Adam Smith dans la Richesse des nations, ou par David Ricardo dans les
Principes de l’économie politique et de l’impôt, moyennant – s’il faut satisfaire
au critère proposé ici – un supplément éthique. Certes, Rubel se défend d’être
positiviste ; il souligne le caractère « critique » de l’entreprise marxienne, qu’il
situe « au-delà » de l’économie politique traditionnelle, « idéologie justificatrice
de l’exploitation de l’homme par l’homme »[9] . Pourtant, il partage avec le
positivisme son présupposé même, la distinction de principe entre « jugement de
fait » et « jugement de valeur », aspect analytique et dimension normative au
sein d’une théorie, et, plus récemment, entre Marx homme de science et Marx
militant révolutionnaire (Cf. infra, note 19).
Les avatars d’une lecture « éthique »
La matrice de cette lecture est déjà en place dans le texte fondateur de
l’entreprise rubelienne, son introduction aux Pages de Karl Marx pour une
éthique socialiste, qui sépare soigneusement les « deux aspects de la conception
matérialiste de l’histoire », la « méthode de recherche objective » et « l’analyse
des faits » d’une part, et la « doctrine éthique » de l’autre, qui « établit les
principes destinés à guider l’action de classe du prolétariat en vue de son

4
affranchissement et de la constitution d’une communauté humaine
harmonieuse »[10]. C’est bien cette disjonction fondamentale qui lui permet de
distinguer des « ouvrages de théorie économique » (à vocation scientifique) des
« écrits politiques ou philosophiques », quitte à unifier ex post l’ensemble par
l’« éthique ». Le premier « principe » énoncé dans la présentation initiale de
l’édition est précisément que « les ouvrages de théorie économique sont séparés
des écrits politiques ou philosophiques » (Ecol, p. LIII). Cette séparation, dans le
droit fil des lectures néo-kantiennes de Marx, est lourde de conséquences. Elle
reconduit tout d’abord la vision traditionnelle, et aplatissante, de la théorie
marxienne comme vaste « synthèse » de doctrines antérieures[11], et cela sous
l’égide non pas d’un « matérialisme dialectique » tout-puissant mais d’une
« éthique », contenue tout entière dans l’impératif catégorique énoncé dans
l’Introduction de 1844 : « bouleverser toutes les conditions dans lesquelles
l’homme est un être déchu, asservi, abandonné, méprisable ». Placée en position
souveraine, l’éthique est à la fois le véritable fondement de la théorie,
l’expression de sa finalité et son principe unificateur. Une oscillation
caractéristique apparaît à ce sujet, puisque, comme le suggère la citation
précédente, c’est tantôt la science qui fournit le fondement à l’éthique tantôt
c’est au contraire l’éthique qui fournit la seule prémisse solide de l’édifice
théorique, dont la « fragilité » scientifique devient alors une question secondaire :
« si le socialisme dépendait seulement de la nature « scientifique » de
l’« Économie » de Marx, on pourrait tenir ses assises pour fragiles. Mais le
socialisme de Marx – tout comme son « Économie » repose sur des prémisses
éthiques » (Ibid., p. XIV). Rubel discerne là chez Marx une « ambiguïté », qu’il
attribue à l’adoption de l’« anthropologie matérialiste » spinozienne (Cf. Pol, p.
CXXIII-CXXIV). Nous reviendrons dans un moment sur l’étrange conception que
Rubel se fait de Spinoza. Poursuivons pour l’instant notre propos sur
l’« éthique » vue par Rubel. Selon lui, seul le jugement de valeur permet de
dépasser le « conflit permanent entre l’homme de science et le militant
révolutionnaire »[12]. Aucune notion ne paraît pouvoir échapper à ses vertus
explicatives : ainsi le « concept marxien de dictature du prolétariat » possède
une « nature éthique » (Ibid., p. LXXXI). Plus généralement, la « théorie de la
révolution » renvoie à une « substance foncièrement normative » (Ibid., p. L). La
théorie « économique » est, quant à elle, comme nous l’avons déjà noté,
subordonnée aux impératifs éthiques. Sa théorie des crises, notamment,
« présuppose l’adhésion à une échelle de valeurs » qui « définit l’éthique
« matérialiste » du socialisme » (Eco2, p. 1768). La théorie marxienne,
« définitivement formulée » dans ses principes dès le départ, « achevée, entière
et sans équivoque » dans l’échelle de valeurs qu’elle instaure, trouve dans
l’impératif éthique son couronnement et sa substance[13]. Sa véritable
Aufhebung [dépassement] doit, selon Rubel, être cherchée dans cette
« sublimation ou solution qui se situe hors du raisonnement descriptif et
analytique, pour exprimer une sommation normative, donc éthique » (Pol, p.

5
LXXXIV). L’éthique ne « dépasse » la philosophie que pour la « réaliser », en
prendre le relais comme discours de l’universel, version laïcisée de l’absolu
métaphysique.
Le lecteur des lignes qui précèdent aura sans doute relevé une autre
caractéristique de cette vision du travail de Marx, caractéristique pour le moins
paradoxale venant d’un pourfendeur constant du « dogmatisme » des épigones
« marxistes ». En effet, à l’instar du « diamat » auquel elle est pourtant censée
s’opposer en tout point, l’entreprise marxienne apparaît comme un système
achevé dans son principe, tant dans sa dimension scientifique que dans ses
prescriptions normatives[14]. Certes, le caractère inachevé des manuscrits
marxiens est volontiers souligné, plus particulièrement ceux du Capital dont
Rubel reproche à Engels d’avoir fait une œuvre achevée (Eco2, p. CXXII). Cet
inachèvement ne renvoie cependant en aucune façon à des raisons théoriques –
le Marx rubélien ne fait au contraire que réaliser un plan définitivement arrêté
dès le départ (1857 voire dès 1844) – mais uniquement à un jeu de
circonstances : la « misère » et l’« obstination de vastes lectures », la « nécessité
de rédiger des gros volumes au lieu d’écrire des brochures », la perte de temps
du fait du « journalisme et des querelles politiques », les « erreurs d’estimation »,
etc. [15]
Sans entrer ici dans de grands débats philologiques ou épistémologiques,
rappelons simplement que s’il est une position totalement étrangère à
l’entreprise marxienne, c’est bien celle qui dissocie la légitimité scientifique de
la légitimité critique, la production de connaissances de la position de classe, la
position d’homme de science de celle du militant révolutionnaire. Marx a vu
dans le communisme non un idéal ou un impératif éthique qu’il s’agit d’opposer
au réel mais, selon la célèbre définition de l’Idéologie allemande, un
mouvement réel abolissant l’état de choses existant, une tendance interne à la
société capitaliste, dont la théorie révolutionnaire fournit l’expression théorique
adéquate, comme le souligne, parmi tant d’autres textes, le Manifeste : « les
conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées,
des principes découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne font
qu’exprimer, en termes généraux, les conditions d’une lutte de classes qui existe,
d’un mouvement historique qui se déroule sous nos yeux »[16]. Dans la postface
à la seconde édition allemande du Capital, Marx souligne à nouveau qu’« en
tant qu’une telle critique représente une classe, elle ne peut représenter que celle
dont la vocation [Beruf] historique est de révolutionner le mode de production
capitaliste et, finalement, d’abolir les classes – le prolétariat ». Cette position
marxienne fondamentale, parfaitement cohérente avec un texte largement
consacré à la réflexivité de la théorie, à l’explicitation de ses conditions
historiques d’apparition et à la signification de sa constitution pour la lutte des
classes dans la théorie, est significativement jugée par Rubel comme « ambiguë
sinon illogique » du fait de « l’absence de liaison logique intermédiaire » c’est-

6
à-dire d’un « postulat éthique d’une prise de conscience au cours de l’histoire »
(Philofol, p. 618).
Une « philosophie » de Marx ?
C’est à la lumière de ces présupposés qu’il convient d’examiner les choix qui
ont présidé à l’édition du volume intitulé Philosophie paru dans la collection
« Folio-essais ». Ici, les critères descriptifs ou formels ne peuvent être d’aucun
secours. Tout choix de textes regroupés sous ce titre suppose une conception, ou
moins implicite, de ce qu’est la « philosophie de Marx », à défaut de la
« philosophie marxiste ». Il faut entrer dans le vif du sujet. Or, il faut bien
constater que si, par son refus des « vulgarisations », ce recueil se démarque des
manuels de la tradition « orthodoxe »[17], il n’en partage pas moins avec ces
derniers un inconvénient majeur : offrir des « morceaux choisis » de Marx
susceptibles de conforter la conception de la philosophie préconisée par les
responsables du recueil. Pour l’« orthodoxie » il s’agissait de constituer un
« corpus légitime », faisant la part belle aux textes du vieil Engels et
marginalisant les œuvres de jeunesse. Ici, c’est une image inverse qui ressort :
absence totale d’Engels (choix de départ défendable du reste), poids
prédominant des textes de jeunesse, textes d’après 1848 réduits à la portion
congrue.
Même si elle est, comme à l’accoutumée, peu explicitée en tant que telle par
Rubel[18], la dimension « philosophique » de Marx qui ressort de ce volume est
à peu près la suivante : sont considérés comme philosophiques les textes de la
période de traversée de la philosophie – d’abord dans les rangs du mouvement
jeune-hégélien, puis en « réglant les comptes » avec celui-ci – auxquels viennent
s’ajouter ceux considérés comme « méthodologiques », tels l’Introduction de
1857 ou la préface du Capital. Là encore, c’est une image bien traditionnelle,
presque oubliée dirait-on, de la philosophie qui transparaît à travers ces choix,
qui n’accorde de statut « philosophique » à un texte que lorsqu’il est
explicitement question de « philosophie » ou d’« épistémologie » (de
« questions de méthode » si l’on préfère). Or, le propre de cette image est
précisément de « faire comme si Marx n’était pas passé par là », de neutraliser
les aspects les plus subversifs pour le champ philosophique de son intervention.
Ce qui est plus précisément en cause c’est, d’une part, la radicalité de la critique
marxienne de la philosophie et, de l’autre, la portée de certaines questions
posées par Marx à la philosophie – à notre sens d’un point de vue extérieur à
celle-ci – notamment dans les textes dits de maturité.
Commençons par le dernier point. Quelle que soit la position adoptée sur le
statut de la philosophie dans l’ouvre marxienne, l’absence de certains textes,
dont la portée en tant qu’interventions en philosophie est patente, ne peut
trouver de justification. Le recueil ne comporte ainsi aucun extrait des
Grundrisse[19] ! Inutile de s’étendre ici sur des exemples : depuis la parution de
ces manuscrits dans l’ex-RDA (1953), les pages sur le machinisme, l’argent, les

7
formes pré-capitalistes ou la valeur esthétique de l’art antique se sont hissées au
hit-parade du corpus marxien. Que dire également de l’absence des
développements sur le fétichisme du Livre I du Capital, de ceux sur la
dialectique du procès de production immédiat dans le Chapitre inédit ou sur
l’État dans la Guerre civile en France ou de l’importance des « lettres russes »
pour la vision marxienne de la « philosophie de l’histoire »… Les contraintes de
place existent mais c’est bien l’économie globale d’un volume, qui n’accorde
aux textes d’après 1848 que moins du huitième du total, qui est ici en cause.
Qu’on le veuille ou non, ce qui ressort de la sélection proposée, c’est que tant la
critique de l’économie politique entreprise à partir des Grundrisse que les
interventions plus directement politiques de cette période importent peu en fin
de compte pour la philosophie, si ce n’est lorsqu’elles abordent des problèmes
de méthode (d’investigation ou d’exposé).
Cette vision pour le moins étriquée de l’intervention de Marx s’accompagne
d’une neutralisation de sa critique de la philosophie en tant que telle. Certes,
dans l’introduction du volume, Rubel et Janover concèdent que Marx n’est pas
un philosophe au sens traditionnel et qu’il entend « « dépasser » la philosophie
en la sublimant par l’action politique et la science » (Philofol, p. XXII). Cette
concession apparaît pourtant bien limitée puisque, quelques pages plus loin,
nous apprenons qu’il s’agit en fait, grâce à 1’« interprétation dite scientifique »
de « donner un contenu nouveau » à la « réflexion philosophique » (p. XXX),
laquelle débouche sur une « philosophie de l’émancipation sociale » (p. XXXII).
Le noyau de cette philosophie réside, on s’en serait douté, dans la « construction
éthique » (p. XXI), dans une « philosophie sociale » qui est une « éthique
sociale », vers laquelle convergent, pour s’y fondre, l’humanisme, le
matérialisme et la critique utopienne (p. XX). Fort bien, mais que devient cette
belle harmonie après le travail de démolition, le « règlement de compte avec la
conscience philosophique d’autrefois », selon la formule d’Engels, consigné
dans L’Idéologie allemande ? Qu’en est-il de la « sortie » (Ausgang) de la
philosophie qui y est constamment proclamée, l’annonce du passage à quelque
chose de neuf, la science de l’histoire, l’analyse de la société bourgeoise du
point de vue du prolétariat ? Ce n’est nullement un hasard si le texte de
L’Idéologie allemande est le plus malmené dans les diverses éditions dirigées
par Rubel. Fortement réduit dans le troisième volume de la Pléiade, il est ici
entièrement amputé de sa troisième partie « Saint-Max ». La soi-disant
« reconstitution » du texte par Rubel aboutit à l’amputer de près de moitié, les
« morceaux écartés » relevant selon lui du « divertissement » (Philo, p. 1047).
La partie consacrée au « socialisme vrai » est soit renvoyée en annexe, soit
partiellement reprise comme texte séparé dans le même volume. Ce choix non
plus n’est pas innocent puisque Rubel, qui n’est pas à une contradiction près,
affirme que le « matérialisme nouveau, loin de rejeter les valeurs éthiques du
socialisme « vrai », les établit, au contraire, solidement sur le terrain de la
pensée et de la praxis de la libération humaine » (Ibid., p. 666) tout en relevant

8
qu’Engels et Marx se montrent « pressés d’oublier que leur « humanisme réel »,
si ardemment défendu dans la Sainte Famille, s’apparentait fortement au
« socialisme vrai » d’un Grün ou d’un Hess » (Ibid., p. 1648).
La finalité des coupures opérées dans les deuxièmes et troisièmes parties du
texte est presque ouvertement confessée dans la notice de présentation : « il
s’agit pour nous de tenter une reconstitution de la « conception matérialiste et
critique du monde » au moyen des seuls textes à caractère véritablement
théorique. A cet effet, nous écartons tout ce qui n’est que persiflage et dérision
et qui, pour cette raison même, fait perdre l’esprit critique et éthique, toujours
signifiant, d’une œuvre inconsidérément abandonnée par ses auteurs à la
« critique rongeuse des souris »[20]. Il y a quelque chose de proprement
désarmant dans cette revendication de réécriture d’un texte en fonction des
choix de son éditeur, qui ne fait rien de moins que ramener la critique de Stirner
à un trivial exercice de « persiflage et de dérision ». Or, contrairement à ce que
laisse entendre une vue aussi superficielle, et peu respectueuse des du lecteur
(qui aurait sans doute aimé pouvoir juger « sur pièces »), c’est bien dans la
critique de Stirner, bien plus que dans les développements « en positif » du
« Feuerbach » (à vrai dire très instables même s’ils ont pu tenir lieu de premier
exposé de la « conception matérialiste de l’histoire ») qu’il convient de chercher
le centre de gravité de cette déclaration de guerre menée tous azimuts dans les
pages de L’Idéologie allemande. La critique destructrice de la métaphysique de
la subjectivité qui y est menée, et qui anticipe sur tant de « philosophies du
sujet » à venir (la « modernité » de Stirner est incomparablement plus flagrante
que celle de Feuerbach ou de Bauer ; il en est de même pour sa critique), risque
en effet de se révéler difficilement compatible avec la lecture « éthique »
proposée par Rubel.
Relevons quelques unes de ces difficultés : le célèbre passage qui identifie le
rapport de la philosophie au monde réel à celui entre l’onanisme et l’amour
sexuel, et enchaîne sur la nécessité d’en sortir d’en bond pour se mettre à l’étude
du dit monde réel, n’est pas soumis au jugement du lecteur car il figure dans le
« Saint-Max ». Pourtant, il est partiellement cité dans l’introduction du volume
(p. XXI), pour être immédiatement mis à distance et interprété comme simple
rejet de la « philosophie spéculative », celle d’une « postérité hégélienne friande
de jeux d’esprits et de concepts ». Rubel laisse entendre, sans apporter la
moindre indication, que ces phrases pourraient ne pas être de Marx (Ibid., p.
1200). Encore une manière, celle-ci parfaitement arbitraire, de faire d’Engels le
« mauvais génie antiphilosophique » de Marx, lui qui a autorisé, du moins à
partir de l’Anti-Dühring, l’entreprise même de construction d’une « philosophie
marxiste ». La critique marxienne, qui est aussi une autocritique (Marx rejette
les notions qu’il a lui-même utilisé de « genre » (Gattung) et d’« essence
humaine » (menschliche Wesen), embarrasse manifestement Rubel qui la juge
« bien sévère ». Il en est de même à chaque fois que Marx se distancie par
rapport à sa propre trajectoire en philosophie. Une telle approche ne peut que

9
conduire à des méprises fondamentale quant à la portée réelle de L’Idéologie
allemande. Si la charge de Marx se dirige avec tant d’ardeur et de verve
sarcastique vers les héros du mouvement jeune-hégélien, c’est dans la seule
mesure où ces personnages représentent une figure hyperbolique de la
philosophie classique allemande, elle-même vaste récapitulatif et ultime somme
de la philosophie en tant que telle. Feuerbach, Bauer, Stirner et alii sont la cible
de la polémique acharnée de Marx non parce qu’ils sont considérés comme une
postérité indigne des grands ancêtres mais parce que, précisément en tant
qu’épigones de second rang, ils mettent à nu le caractère idéologique de la
« grande tradition », qui va de Hegel et de Kant, et, par là, de la philosophie tout
court. L’Idéologie allemande le précise dès les premières pages : « l’idéalisme
allemand ne se distingue par aucune différence spécifique de l’idéologie de tous
les autres peuples. Celle-ci considère elle aussi que le monde est dominé par des
idées, que les idées et les concepts sont des principes déterminants, que des
pensées déterminées sont le mystère du monde matériel accessible aux
philosophes » (Ibid., p. 1718).
Au cœur de cette hypostase philosophique se trouve l’illusion de la maîtrise
des pratiques réelles, l’ivresse des discours fondateurs et de la souveraineté de la
conscience (y compris dans sa version du libre-choix du sujet moral) qui ne sont
que le strict pendant de l’impuissance des philosophes, le résultat de leur
coupure avec les pratiques sur lesquelles ils entendent exercer leur magistère.
Stirner et son « déconstructionnisme » subjectiviste, aux forts relents nihilistes,
n’en représente qu’une forme exacerbée. Rubel semble pour le moins réticent à
admettre cette critique, comme le montraient déjà les coupures et annotations
qui accompagnaient la présentation de l’Idéologie allemande dans le troisième
volume de la Pléiade et qui témoignent d’un constant souci de protéger Kant et
les jeunes hégéliens, tout particulièrement Stirner, des foudres de la polémique
marxienne. La critique de Kant en tant qu’expression de l’« impuissance » et du
formalisme vide de la « bonne volonté » est ainsi jugée « schématique ». Rubel
considère que Marx « n’apporte d’ailleurs aucun argument à l’appui de sa
thèse » et invoque l’autorité de Jaurès, de Karl Vorländer mais aussi, très
curieusement, d’Engels, habituellement chargé de tous les défauts (Ibid., p.
1754). Il est également manifestement gêné par la critique adressée à Stirner,
tout particulièrement dans ses pointes antiphilosophiques, et antihumanistes[21].
Le sauvetage de sa propre lecture néo-kantienne, basée sur le « libre-choix »
d’un sujet moral et la conformité à un impératif catégorique, est à ce prix. De
manière significative, un passage-clé du « Saint-Max »[22], également absent du
volume « Folio-essais », dans lequel Marx analyse le cœur de l’illusion
philosophique en tant que primat attribué à la transformation de la conscience
sur celle des conditions de vie réelles, cette surélévation imaginaire de la
subjectivité n’étant elle-même que la forme spéculaire de l’impotence pratique
du philosophe, est commenté dans l’édition de la Pléiade comme un « excès de

10
sarcasmes » et un indice de confiance excessive dans le déterminisme des forces
productives[23].
Spinoza avec Kant ?
On ne peut que remarquer sur ce point que c’est tout à fait abusivement que
Rubel se réclame de l’éthique au sens de Spinoza[24] alors qu’il ne fait que
défendre une très classique morale kantienne. Il a certes le mérite de souligner la
dimension spinozienne, trop souvent négligée, de la trajectoire marxienne en
philosophie[25]. Ceci devrait a fortiori le conduire à reconnaître la portée de la
critique spinozienne des illusions du sujet et de ses attributs (conscience, liberté,
etc.) ou des valeurs transcendantes et à souligner sa conception de l’éthique
comme développement de la puissance immanente aux conatus, aux antipodes
d’une philosophie du choix moral. Rubel ne cesse, comme nous l’avons déjà
noté, d’affirmer que dans sa « profession de foi éthique » (Eco2, p. XLVI),
expression qui aurait sans doute fait frémir Spinoza, Marx est de part en part
fidèle à la « maxime à portée universelle » kantienne (Ibid., p. L.), en laquelle il
découvre « le secret, appelé « loi », d’un mouvement d’émancipation » (Pol, p.
XLV). En glissant sur les sens du terme « éthique », Rubel passe sous silence
l’antinomie entre sa propre interprétation « éthique » de Marx et l’inspiration
spinozienne, dont il reproduit une image convenue, oscillant entre humanisme
démocratique et anthropologie pessimiste. Il affirme ainsi que « comme Spinoza,
Marx fait entrer l’homme dans le cycle éternel de la nature et lui assigne pour
idéal la réalisation de la totalité humaine » (Pages de Karl Marx…, p. 29). Mais
c’est pour citer juste après, de façon approbatrice, une appréciation de Nietzsche
sur Spinoza tout en précisant que, concernant Marx, « les enchaînements les plus
objectifs de sa pensée sont émaillés de jugements de valeur » (Ibid.).
Rubel semble parfois se rendre compte des incohérences de son approche,
quoique de manière confuse : dans son introduction au volume Politique de
l’édition Pléiade, il discerne une certaine « ambiguïté » entre, d’une part, « une
anthropologie matérialiste » attribuée à Spinoza selon laquelle « l’être humain
agit toujours par intérêt », anthropologie partagée par le Marx « déterministe »
partisan d’une « conception socio-biologique de l’histoire » (Ibid.,
respectivement p. CXXIII-CXXIV et CXXVI), et, de l’autre, la « dimension
normative » présupposée par le « libre choix » du militant de la cause
prolétarienne (Ibid., p. CXXVI-CXXIX). Seule cette dernière dimension ouvre
d’ailleurs sur l’avenir, les « jugements de nécessité », en fait l’analyse à
prétention scientifique, ne pouvant être énoncés qu’après coup (Ibid., p. CXXX-
CXXXI). D’où la conclusion tautologique selon laquelle le « choix éthique »
réalise l’exploit d’ « harmoniser » la « conception « purement » matérialiste »
(sic) avec « la dimension normative » i. e. avec l’éthique elle-même : « la
dimension normative de la pensée de Marx, même si l’on reconnaît l’aspect
rationnel, ne saurait s’harmoniser avec une conception purement matérialiste
sans le recours aux jugements de valeur, c’est-à-dire sans le préalable d’un choix

11
éthique » (Ibid., p. CXXVIII). Cette fois ce sont Albert Camus et… René Girard,
dont l’autorité en matière d’interprétation de Marx ne souffre guère de doute,
qui sont cités à l’appui (Ibid.).
La perspective sur laquelle débouche, sans surprise aucune, la lecture
rubelienne de Marx s’identifie à l’énonciation répétitive d’une indignation
morale, la coupure avec le mouvement historique réel devenant ainsi
l’accompagnement obligé d’une dénonciation des régimes et des églises qui se
sont appropriés pendant des décennies le nom de Marx. Confirmation
supplémentaire, si besoin était, de la critique marxienne dirigée contre la
neutralisation de la pratique politique par les impératifs moraux.
Gagner par défaut ?
Les prévisions faites par Rubel il y a presque une quinzaine d’années sur la
« valeur anticipatrice » de l’édition de la Pléiade (et de ses dérivés pourrait-on
ajouter), comme édition « non-marxiste » de l’œuvre marxienne[26] se sont
réalisées, d’une manière qui n’était sans doute pas prévue par leur auteur. Cette
édition a cessé d’être une « protestation », plutôt marginale, « contre toute
consécration indue » puisqu’elle est désormais seule en lice. Marx est à présent
libéré des orthodoxies, et, en ce sens, on est en droit de considérer qu’à terme
une hypothèque de taille est levée. Néanmoins, pour l’instant, son œuvre paraît
engloutie dans un paysage éditorial et intellectuel qui lui est massivement hostile.
Or, il y fort à parier que l’entreprise dirigée par Rubel soit d’un bien faible
secours pour rompre avec cet état de fait et renforcer les tendances existantes qui
vont dans cette direction. Certes, elle a le mérite… d’exister et de permettre
l’accès à un matériau non négligeable, dans certains cas introuvable depuis
longtemps. Faute de mieux… Elle ne peut toutefois en aucun cas pallier à
l’absence d’édition intégrale d’œuvres majeures, sans même parler de la
question de leur coût et de leur distribution. Plus même : par la logique des
« morceaux choisis » qui l’anime, elle prive le lecteur de la possibilité de juger
sur pièces. Les critères qui sont invoqués pour la justifier – dont le principal
semble être finalement de « faire court »[27] - témoignent d’une désinvolture
surprenante vis-à-vis des textes et illustrent les glissements auxquels peut
conduire la volonté d’éviter un débat proprement théorique. Les versions
tronquées de L’Idéologie allemande, des Grundrisse, des Livres II et III du
Capital ne figurent certainement pas parmi les heures de gloire de l’édition
marxienne de par le monde. La version proposée des livres II et III du Capital,
par laquelle Rubel se pose en compétiteur d’Engels, livre ainsi au lecteur encore
moins de matériaux que ce dernier (environ les deux tiers).
Pour résumer, on serait tenté de dire que l’édition de la Pléiade apparaît
comme une version développée des Pages pour une éthique socialiste parues il y
a près d’un demi siècle. Si re-lire Marx demeure d’actualité, on ne peut que
constater que l’édition française de son œuvre attend le moment de son nouveau
départ.

12
[1]. Le fait ne relève nullement du hasard si l’on songe qu’il s’agit
essentiellement des Éditions Sociales, dont la faillite illustre la décrépitude d’un
parti qui fût un grand pôle d’attraction de l’intelligentsia durant ce siècle.

[2]. Les volumes de l’édition de la Pléiade seront cités dorénavant comme suit :
Ecol et Eco2 pour Œuvres, Économie, vol. I et II, Paris, Gallimard, 1968 ; Philo
pour Œuvres, Philosophie, vol. III, Paris, Gallimard, 1982 ; Pol pour Œuvres,
Politique, vol. IV, Paris, Gallimard, 1994. Le recueil Karl Marx, Philosophie,
Paris, Gallimard, « Folio-essais », 1994 sera désormais cité comme Philofol.

[3]. Cf. M. Rubel, « Avertissement » (Pol, p. XXI) et « A quand la Glasnost dans


la Karl-Marx-Haus à Trêves ? », Économies et sociétés, série S n° 27, 1989, p.
121-159.

[4]. On pourrait également relever à titre de symptômes caractéristiques


l’absence des Manuscrits de 1844 du volume Philosophie de l’édition Pléiade
(ils figurent dans le deuxième volume de l’Économie), ou le fait que la Critique
du programme de Gotha soit comprise dans le premier volume de l’Économie.

[5]. Cf. sur ce point Daniel Lindenberg, Le marxisme introuvable, Paris,


Calmann-Lévy, 1975, p. 175-185

[6]. « L’Avenir d’une utopie », Économies et sociétés, série S, n° 30-31, 1994.


Janover considère néanmoins que l’œuvre de Marx nécessite un « élément
d’unification éthique », élément que les « nouveaux révisionnistes s’obstinent à
nier ». Faudrait-il en conclure que la lecture éthique est érigée en nouvelle
« orthodoxie », détentrice exclusive de la vérité des textes marxiens ?

[7]. « Notre justification, notre réponse anticipée aux reproches que notre
méthode va nous valoir derechef, c’est la genèse de l’Économie qui la fournit »
(Eco2, p. XI).

[8]. Ibid., p. LXXIV. C’est Rubel qui souligne. D’une manière générale, sa
défense de la continuité absolue de l’œuvre de Marx, et notamment du plan de
son « Economie » n’arrive guère à convaincre car, comme l’a relevé dans son
étude de la marxologie rubélienne Kevin Anderson, « such a claim cannot be
proven by quoting correspondence or prefaces on Marx’s intentions, but by
theoretical and comparative analysis of important texts » [un tel postulat ne peut
être démontré par le biais de citations de la correspondance ou des préfaces où
Marx explicite ses intentions, mais par une analyse théorique comparative de
textes importants], ce que Rubel évite systématiquement de faire (Cf. Kevin

13
Anderson, « Rubel’s Marxology : a Critique », Capital and Class, n° 47, 1992).
Sur la portée théorique des changements de plan on consultera l’ouvrage
classique de Roman Rosdolsky, La genèse du Capital chez Karl Marx, Paris,
Maspero, 1976.

[9]. « Expliquer pour mettre à nu la plaie de l’exploitation du travail ; détromper ;


déchirer ce voile qu’est l’idéologie justificatrice de l’exploitation de l’homme
par l’homme – telle était l’ambition de Marx, critique de l’économie politique. »
(Ibid., p. XVIII). « A la vérité, l’œuvre de Marx porte la marque du définitif, mais
en un sens tout particulier. Son « Économie » est au-delà de l’économie
politique » (Ecol, p. LIV).

[10]. Maximilien Rubel, Pages de Karl Marx pour une éthique socialiste, Paris,
Payot, 1970, p. 33 (1re éd., M. Rivière, 1948)

[11]. Voir par exemple ces formulations : « ce “développement du socialisme de


l’utopie à la science” […] n’est en fait qu’un inlassable effort pour opérer la
synthèse des multiples écoles de pensée se réclamant de l’éthique socialiste ou
communiste, et pour fournir à cette synthèse un fondement scientifique » (Eco2,
p. XLI-XLII).

[12]. Ibid., p. CXXVIII. Contrairement à ce qu’écrit Janover (« L’avenir d’une


utopie », art. cité), c’est bien les lectures éthiques qui présupposent des
séparations de principe dans l’œuvre de Marx.

[13]. « L’Introduction donne une forme définitive aux principes de cette éthique
prolétarienne » (Eco2, p. LI). « Achevée, entière et sans équivoque, la pensée de
Marx l’était en ses présupposés, en son adhésion au communisme comme
échelle des valeurs » (Ibid., p. XIV).

[14]. « Sa mission peut être considérée comme achevée pour l’essentiel sur le
plan scientifique. » (Ibid., p. I-XXXI)

[15]. Cf. Eco2, respectivement p. LXXXVI, XCVII, CVI et CVII.

[16]. Le manifeste du parti communiste (Eco1, p. 174). A titre comparatif,


relevons que Rubel range Marx, qu’il place aux côtés de Kierkegaard et de
Nietzsche, parmi « les tentatives fécondes [du XIXe siècle] pour apporter à un
monde en gestation de nouvelles tables de valeurs, de nouvelles raisons de vivre,
de nouvelles normes pour agir – une nouvelle éthique » (Pages de Karl Marx,
op. cit. p. 7).

[17]. Les Études philosophiques (textes choisis de Karl Marx et Friedrich


Engels), Paris, Editions Sociales, 1re éd. 1935) sont en France le modèle du

14
genre. Dans l’édition de 1974 (introduite par Guy Besse), les extraits d’œuvres
de jeunesse occupent 28 pages et les textes d’Engels 111 pages sur un total de
240 (hors introduction et notes). Cf. J.-P. Cotten, « Les Études philosophiques
de Marx et Engels : la constitution d’un corpus légitime » in G. Labica (dir.),
L’œuvre de Marx, un siècle après, Paris, PUF, 1985, p. 40-46. La comparaison
entre les diverses éditions de ce recueil est hautement instructive quant aux
inflexions dues aux impératifs d’adaptation de la catéchèse aux conjonctures.

[18]. Rubel se donne en effet rarement la peine d’expliciter les choix théoriques
qui le guident dans ses sélections de textes. Son introduction de 1947 aux Pages
de Karl Marx pour une éthique socialiste (op. cit.) est muette sur ce point, celle
au volume « Philosophie » de la Pléiade se borne à une présentation factuelle de
l’itinéraire du jeune Marx au sein du mouvement hégélien (Philo, p. XVII-
CXXXII).

[19]. C’est peu dire que Rubel ne fait guère de cas de l’importance théorique des
Grundrisse : déjà le second volume de l’Économie n’en proposait que quelques
pages ayant, selon les termes utilisés, « l’allure d’un condensé » (sic !), ces
manuscrits étant marqués, selon Rubel, par le « rôle d’étudiant » auquel la
« misère » avait maintenu Marx (Eco2, p. CIV) !

[20]. Ibid., p. 1741. En tout état de cause, il semble préférable de laisser au


lecteur la possibilité de juger quels sont les textes « à portée véritablement
théorique » et s’il entre dans le propos des auteurs de s’attaquer théoriquement à
un « esprit éthique ».

[21]. Voir, à titre indicatif, ibid., p. 1720, 1741-1742 et 1755-1756.

[22]. « La transformation de la conscience, sans souci des conditions existantes,


telle qu’elle est pratiquée par les philosophes qui en font métier, c’est-à-dire qui
en font commerce, est elle-même un produit des conditions existantes et en fait
partie. Cette envolée idéaliste au-dessus du monde est l’expression idéologique
de l’impuissance des philosophes confrontés à ce monde. Leurs vantardises
idéologiques sont démenties chaque jour par la pratique » (Ibid., p. 1274-75).

[23]. Mais c’est une expression tirée d’un autre texte, Misère de la philosophie,
qui est utilisée pour appuyer ce dernier grief (Ibid., p. 1782).

[24]. « Une éthique, si à l’instar de Spinoza, l’on entend par ce terme l’unité de
la connaissance et de l’action » (Eco2, p. LXXXV) ; « son œuvre [de Marx] n’est
pas moins essentiellement un acte éthique comme celle de Spinoza » (« Pour
une étiologie de l’aliénation politique : Marx à l’école de Spinoza », Économies
et sociétés, série S, n° 27, 1984).

15
[25]. Cf. notamment Philo, p. CXVIII et ses articles « Pour une étiologie… » art.
cité et « Marx à la rencontre de Spinoza », Cahiers Spinoza, n° 1, 1977. Dans le
même numéro des Cahiers Spinoza, il faut noter la publication des cahiers de
Marx sur Spinoza, les articles d’Albert Igoin (« De l’ellipse de la théorie
politique de Spinoza chez le jeune Marx ») et, surtout, d’Alexandre Matheron
(« Le Traité théologico-politique vu par le jeune Marx »).

[26]. Cf. « Avertissement » (Philo, p. XIII).

[27]. Comme nous l’avons déjà noté, le « charcutage » de L’Idéologie allemande


est justifié par la volonté de ne retenir que « les seuls textes à caractère
véritablement théorique », « d’écarter ce qui n’est que persiflage et dérision »,
qui « fait perdre de vue l’esprit critique et éthique » de l’œuvre (Philo, p. 1741)
et qui ne relève que du « divertissement » (Ibid., p. 1047). Le « condensé » qui
nous est proposé des Grundrisse dans le second volume de l’Économie, soit
moins du tiers des manuscrits, est motivé par le fait que ces derniers sont censés
refléter le « rôle d’étudiant » auquel la « misère » a maintenu Marx pendant
cette période (Eco2, p. CIV) !

16
L’édition Rubel de Marx = l’édition Garnier
Flammarion de Darwin :
Mise en vente, avec le soutien d’une formidable
campagne publicitaire, d’ une pseudo-édition
découpée aux ciseaux et arbitrairement amputée
de parties essentielles