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PAR AMANDINE ALEXANDRE ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 23 NOVEMBRE 2018

L’accord de retrait du Royaume-Uni de l’UE doit être signé lors d’un sommet européen extraordinaire à Bruxelles dimanche. Mais le chemin à parcourir reste encore très long avant l'adoption d'un accord définitif.

Londres (Royaume-Uni), de notre correspondante - Lorsque les Britanniques se réveilleront le samedi 30 mars prochain, le Royaume-Uni aura officiellement quitté l’Union européenne depuis la veille au soir. Mais dans leur travail comme dans leur vie de tous les jours, ils seront sans doute surpris de découvrir que rien n’aura fondamentalement changé.

À ce stade du processus, beaucoup d’incertitudes planent encore sur la finalisation de l’accord et sa ratification – d’abord par le Parlement britannique d’ici la fin de l’année, puis par le Parlement européen d’ici le 29 mars 2019. Sans compter que le projet d’accord mis en ligne le 14 novembre par la Commission européenne est tellement complexe que même les juristes les plus compétents ne sont pas sûrs d’avoir saisi toutes les implications des centaines de clauses qu’il contient.

Malgré tout, il est frappant de constater que la période dite de « transition » qui s’ouvrira le 29 mars prochain à 23 heures de Londres s’apparente étrangement à une période de statu quo. Si le processus d’accord suit son

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cours, le Royaume-Uni n’aura alors plus aucun droit de regard sur les décisions prises par les institutions et les agences de l’Union européenne.

les institutions et les agences de l’Union européenne. Theresa May et Jean-Claude Juncker le 21 novembre

Theresa May et Jean-Claude Juncker le 21 novembre 2018 au siège de la commission européenne à Bruxelles. © CE.

Cependant, jusqu’au 31 décembre 2020, voire pendant

un

conviennent d’un délai supplémentaire d’ici le 1 er juillet 2020, le pays devra continuer à appliquer les lois et les règles européennes déjà existantes et celles créées dans l’intervalle.

Cela implique, entre autres, que la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) continuera de veiller au respect du droit européen sur le territoire britannique jusqu’au terme de la transition. Concrètement, les juges britanniques continueront d’appliquer la jurisprudence de la CJUE et ils pourront toujours saisir l’institution pour interpréter le droit de l’Union.

Cette position de subordination vis-à-vis de Bruxelles – qui va éviter à Londres une sortie brutale de l’UE qui entraînerait des pénuries, un brusque ralentissement de l’activité économique, voire, à en croire certains, des émeutes – hérisse les Brexiters (partisans du divorce avec l'UE) les plus fanatiques, dans les rangs du parti conservateur.

Jacob Rees-Mogg, leur chef de file, et Boris Johnson, l’ex-ministre des affaires étrangères de Theresa May, rivalisent de superlatifs pour exprimer la fureur que leur inspire un tel arrangement, eux qui rêvent de voir le Parlement de Westminster retrouver sa « souveraineté » et le pays « reprendre le contrôle » de sa destinée en signant des accords de libre-échange avec des pays tiers.

Mais les négociateurs européens n’ont que faire des illusions de ces Brexiters nostalgiques de l’ère impériale britannique. Dans un texte annexe au

Bruxelles

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projet d’accord sur le retrait du Royaume-Uni de l’UE, comme prévu, la Commission européenne exclut complètement la possibilité pour Londres de signer des accords commerciaux avec des pays tiers d’ici la fin de la période de transition.

« Pendant la période de transition, le Royaume-Uni

sera contraint d’appliquer les obligations émanant des traités internationaux européens », précise

l’institution censée défendre les traités européens.

« Dans le secteur du commerce, cela veut dire que

les pays tiers conserveront le même accès au marché britannique. Pendant cette période, le Royaume-Uni ne pourra pas devenir partie prenante à de nouveaux accords concernant des domaines de la compétence exclusive de l’Union, à moins d’y être autorisé par l’UE », insiste encore la Commission noir sur blanc.

Les Brexiters les plus radicaux sont d’autant plus furieux que, là encore, comme prévu, le Royaume-Uni va devoir régler une « facture », la fameuse Brexit bill, aux Vingt-Sept au titre des dépenses auxquelles le pays s’était engagé en tant qu’État-membre de l’UE.

Cela est conforme à l’engagement pris par la première ministre britannique. En décembre 2017, Theresa May avait signé un protocole d’accord. Elle avait promis d’honorer les engagements financiers pris par le Royaume-Uni dans le cadre du budget 2014-2020.

Le texte du projet d’accord publié le 14 novembre ne précise pas le montant de la facture – situé entre 40 et 45 milliards d’euros d’après des informations révélées par Downing Street fin 2017. Il détaille seulement une méthode de calcul. Le projet d’accord précise par ailleurs que, si la période de transition dure plus longtemps que prévu par l’accord, Londres devra effectuer des versements supplémentaires à Bruxelles.

L’autre élément de continuité significatif que contient le projet d’accord sur le Brexit concerne la liberté de circulation des travailleurs européens entre le Royaume-Uni et le continent. Celle-ci est maintenue jusqu’à la fin de la période de transition.

Quant aux droits des quelque trois millions de citoyens européens résidant au Royaume-Uni et ceux du million de Britanniques installés sur le continent, ils sont protégés. Ces derniers, ainsi que les membres de

leur famille, pourront continuer à « vivre, travailler et étudier comme ils le font actuellement » , écrit la Commission européenne.

« Les citoyens européens et les ressortissants britanniques qui arriveront dans un pays hôte pendant la période de transition bénéficieront des mêmes droits et des mêmes obligations définis dans l’accord sur le retrait que ceux arrivés dans le pays hôte avant le 30 mars 2019 », ajoute encore la Commission. Au bout de cinq ans, les citoyens européens et les ressortissants britanniques pourront acquérir un droit de résidence permanente dans leur pays d’élection, quand bien même ils se seraient établis dans leur pays d’accueil entre le 30 mars 2019 et la fin de la période de transition.

Côté britannique, la partie la plus controversée du projet d’accord sur le retrait du Royaume-Uni de l’UE est sans conteste le protocole concernant l’Irlande et l’Irlande du Nord.

Au centre de ce protocole, se trouve l’« assurance irlandaise » baptisée « backstop » dans le jargon des négociateurs. Ce « filet de sécurité » voulu par l’Union européenne est destiné à éviter le rétablissement d’une « frontière dure » entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, conformément à l’accord de paix du Vendredi saint de 1998. Le « backstop » tel qu’il est défini dans le projet d’accord sur le retrait du Royaume-Uni de l’UE, doit aussi éviter de créer des frictions entre l’Irlande du Nord et la Grande- Bretagne.

L'Espagne crispée sur Gibraltar, la France sur la pêche En cas d’échec des négociations concernant l’accord de coopération entre Londres et Bruxelles qui doit entrer en vigueur au terme de la période de « transition » planifiée pour durer jusqu’au 31 décembre 2020, le protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord propose la création d’un « territoire douanier unique » regroupant l’UE et le Royaume-Uni.

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Le texte prévoit également de maintenir l’Irlande du Nord alignée sur un nombre limité de règles qui régissent le marché unique européen pour que les échanges de marchandises entre les deux Irlande puissent continuer à se faire sans entrave.

La TVA sur les marchandises en vigueur en Irlande du Nord devra respecter les règles de calcul de la TVA intra-communataire. De même, les standards de production de marchandise, les règles sanitaires concernant les contrôles vétérinaires, les règles concernant la production agricole, la promotion des produits agricoles et les aides d’État devront rester elles aussi alignées sur le reste de l’UE.

Ce « filet de sécurité » n’entrera en vigueur qu’en cas d’échec des négociations concernant l’accord de coopération entre Londres et Bruxelles. C’est une « solution de derniers recours », insiste-t- on à Bruxelles. Mais, à Westminster, il déchaîne les passions, comme si son application était aussi imminente qu’inévitable.

« Chacun des griefs au sujet de l’assurance irlandaise exprimé par les Brexiters revient à admettre qu’ils doutent que le Royaume-Uni et l’UE puissent parvenir à un accord commercial, même d’ici 2022 », a commenté mercredi le juriste et éditorialiste du Financial Times David Allen Green sur Twitter.

Dominic Raab, l’ex-ministre du Brexit de Theresa May, considère que le « backstop » émane d’« un effort politique concerté de la Commission européenne et du gouvernement irlandais de placer l’Irlande du Nord dans son orbite de contrôle et de dépendance » qui menace l’intégrité du Royaume-Uni. Le ministre démissionnaire se dit d’autant plus inquiet que Londres ne pourra pas mettre un terme de sa seule initiative à l’union douanière. Le projet d’accord sur

le Brexit prévoit en effet que seule une commission paritaire pourra décider de ne plus appliquer le protocole.

paritaire pourra décider de ne plus appliquer le protocole. Dominic Raab, ex-ministre du Brexit, à Bruxelles

Dominic Raab, ex-ministre du Brexit, à Bruxelles le 31 août 2018. © Reuters / Eric Vidal.

Theresa May ne prétend pas que le projet d’accord est parfait. La première ministre n’affectionne pas l’« assurance irlandaise ». « Sur les bancs du Parlement, le filet de sécurité irlandais suscite des inquiétudes que je partage », a déclaré la locataire du 10 Downing Street face aux députés le 15 novembre dernier. « La décision n’a pas été facile à prendre mais elle est nécessaire pour aboutir à n’importe quel accord », avait-elle insisté le 15 novembre au soir alors que, quelques heures auparavant, le député conservateur Jacob Rees-Mogg avait appelé à un vote de défiance contre elle.

Du côté des Vingt-Sept, non plus, le projet d’accord ne fait pas l’unanimité. La France s’inquiète de ce que le texte n’apporte pas de garanties durables concernant l’accès des flottes de pêche européennes aux eaux territoriales britanniques au-delà de la période dite « de transition », alors même que les pêcheurs de l’Hexagone réalisent 30 % de leur capture dans les eaux britanniques, comme les y autorise actuellement la politique de pêche commune.

Par ailleurs, l’Espagne a menacé de bloquer l’accord sur le Brexit si elle n’obtient pas un droit de veto sur le sort de Gibraltar dans le cadre de la « relation future » entre le Royaume-Uni et l’Union européenne évoquée dans le projet d’accord. Madrid refuse que le Rocher, qui pratique une fiscalité très avantageuse, soit englobé dans le « territoire douanier unique » imaginé par Bruxelles sans avoir son mot à dire. « Il faut qu’il soit clair que ce qui se négocie concerne

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un cadre territorial qui n’inclut pas Gibraltar », a fait savoir lundi à Bruxelles le ministre espagnol des affaires étrangères, Josep Borrell.

Jeudi, Theresa May s’est déclarée confiante sur l’issue des négociations avec l’Espagne d’ici le sommet européen extraordinaire de dimanche, après s’être entretenue au téléphone mercredi soir avec son homologue espagnol, Pedro Sánchez.

De manière plus générale, l’heure semble être à l’optimisme au 10 Downing street à l’approche de la tenue du sommet européen de dimanche. La première ministre britannique estime avoir obtenu des concessions significatives de la part des Vingt-Sept au cours des derniers jours.

La déclaration politique de l’Union européenne concernant sa future relation avec le Royaume- Uni après 2020 publiée jeudi dans les médias évoque des « arrangements alternatifs » au filet de sécurité irlandais. Mais la formule ne semble apporter aucune

satisfaction aux Brexiters du European Research Group présidé par Jacob Rees-Mogg, selon le Guardian qui rapporte la réaction suivante d’un membre de ce groupe de députés opposés à l'UE :

« La déclaration politique n’a pas valeur d’accord

Ça n’est qu’un écran de fumée destiné à

dissimuler le fait que la relation permanente [qui liera le Royaume-Uni à l’UE – ndlr] est l’union douanière qu’implique l’assurance irlandaise. »

À ce jour, malgré leurs fanfaronnades, les alliés de Jacob Rees-Mogg à l’intérieur du parti conservateur ne sont pas parvenus à réunir les 48 lettres nécessaires de députés tories pour provoquer un vote de défiance contre Theresa May en interne. Cependant, d’après BuzzFeed, 85 élus conservateurs des Communes sont prêts à voter contre l’accord sur le retrait du Royaume-Uni de l’UE. Si ces députés ne changent pas d’avis d’ici le 20 décembre, date des vacances parlementaires, la ratification de l’accord sur le Brexit avant Noël semble compromise.

juridique. (

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