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La France et son armée


4 48
Actualité de l'histoire Souvenirs de l'armée d'aujouni'W
PAR MACHA MANSKI PAR GILBERT COMTE

7 52
Éditorial: La guerre d'Algérie
Une nation née de l'épée par ceux qui l'ont faite
PAR DOMINIQUE VENNER PAR JEAN MABIRE

8 54
Agenda de l'histoire Oraison funèbre pour
PAR VIRGINIE TANLAY des régiments dissous
PAR PHILIPPE CONRAD
10
Il y a 40 ans, Budapest
PAR PATRICK JANSEN Louis XIV en gue"e.

11 28
Le soldat et la littérature Théories et théoriciens militaires
PAR ÉRIC VATRÉ PAR PHILIPPE CONRAD

14 29
Les trente batailles Les vrais soldats de l'an Il
qui ont fait la France PAR JEAN·JOËL BRÉGEON
PAR JEAN KAPPEL

33
21 Légion étrangère, troupes
L'université redécouvre de marine et armée d'Afrique
l'histoire militaire PAR GUY CHAMBARLAC
PAR FRÉDÉRIC VALLOIRE

34
Une conséquence de 1870,
le service militaire universel
PAR RAOUL GIRARDET Élève de Saint-Cyr, 1885.

36 56
Le folklore des conscrits Entretien avec le général Gallois
PAR ADRIEN BROCARD sur l'armée cfe demain
PROPOS RECUEILLIS PAR ADRIEN BROCARD
38
L'armée, enjeu politique 57
PAR PATRICK JANSEN Vers l'armée de métier,
le recours aux traditions
42 PAR HENRI DE WAILLY
Verdun, dernière
Sceau du seigneur de Corbeil, 1196. grande victoire française 61
PAR GuY CHAMBARLAC Les livres et l'histoire
22
La fonction guerrière 43 66
dans l'ancienne France Le désastre de 1940 La parole est aux lecteurs
PAR CHARLES VAUGEOIS PAR DOMINIQUE VENNER

25 En couverture :
47
La Maison du Roi Salut aux sous-officiers
PAR DOMINIQUE VENNER

Il
Actualité de l ~histoire
1
Le transfert accompagné de l'apparition de
EN BREF du musée nouvelles droites animées par de
jeunes intellectuels se qualifiant eux-
de la Marine mêmes de << génération 89 >>. L'un
Traditions des personnages représentatifs de
De très vi ves protestations ont ces nouveaux courants est l'auteur
indo-européennes accompagné l'annonce par le dramatique à succès Botho Strauss,
président de la République d'un ex-figure de proue de la gauche
L'Inde constitue un conservatoire transfert du musée de la Marine, libérale. Le numéro 86 de la revue
ininterrompu depuis quarante siècles pour céder la place à l'éventuel Éléments (octobre 1996, 35 F)
de la tradition indo-européenne. musée des« Civilisations et des Arts consacre un important dossier à ces
Dans la dernière livraison de la premiers », dont la création est nouvelles droites, notamment à
revue Antaïos, des textes vivement contestée par nombre Botho Strauss et à l'hebdomadaire
d'intellectuels hindous, mais aussi d'universitaires et d'ethnologues Junge Freiheit, dont l'un des
d'Alain Daniélou, indianiste français français. Les collections du musée rédacteurs, Hans von Sothen, confie
reconnu, de Jean Vertemont, auteur de la Marine, installées depuis 1943 à la revue : « Foree est de constater
d' un Dictionnaire des mythologies au palais de Chaillot, sont que nous devons décider d'ici
indo-européennes, de Michel prestigieuses. Elles témoignent de
Vaisseau de ligne. quelques années si l'Allemagne doit
Maffesoli, etc., évoquent ce toute l'épopée maritime française, cesser d'être un État national. Ce
prestigieux passé pré-chrétien. dont elles retracent 1'histoire, du qui a des implications lourdes de
Signalons également la XVII' siècle à la fin de la marine à Un modèle conséquences pour notre culture et,
contribution du professeur Renato voile. Elles comptent des gréements pour Tintin d'une manière générale, pour notre
Del Ponte, qui fut le secrétaire du XVIII' siècle, des maquettes identité. Cela ne peut laisser
particulier de Julius Evola, sur d'époque, des vestiges de Dans leur numéro de septembre, Les indifférent quiconque se décrit
l'évolution du courant païen romain l'Astrolabe, de la Boussole de Cahiers de Bédésup, publient un comme "national" ou comme
au xx· siècle. La Pérouse, du Pourquoi pas ? du
Antaïos (Boîte 168, 2, rue Washington,
document étonnant sur l'origine du conserva/eU/: Notre combat
commandant Charcot. On y admire personnage de Tintin, dont Pierre politique est dirigé avant tout contre
B.1050 Bruxelles), no 10.224 pages, 105 F.
aussi les sculptures de poupe de la Assouline dans sa récente biographie les tentatives d'élimination de notre
Réale, le navire amiral des galères d'Hergé (Plon) semble ignorer souveraineté et, par là même, contre
Le pont de Louis XIV. Un << déménagement » l'existence. Ce document est un les desseins du chancelier Kohl. Sa
Alexandre III ferait encourir des risques énormes inédit de Léon Degrelle. Celui-ci politique européenne se soldera par
a cent ans à ces pièces inestimables. Son coût rappelle tout d'abord ses liens la suppression de facto de la
serait prohibitif. De surcroît, à d'amitié avec Hergé à l'époque où nationalité allemande, de la
l'instant où nous écrivons, on ignore ils étaient étudiants, bien avant les monnaie allemande. Nous aurons
Il y a tout juste cent ans, le 7 octobre
le site éventuellement assigné à une activités politiques du futur chef perdu tout droit à
1896, à Paris, sur le quai de la
nouvelle implantation. Aucun lieu rexiste. C'est en lisant un reportage l'autodétermination. »
Conférence, face à l'esplanade des
dans la capitale n'a été proposé. Le rocambolesque effectué par Degrelle
Invalides, était posée la première
navigateur Éric Tabarly a pris la tête au Mexique qu 'Hergé aurait eu
pierre du pont Alexandre III, en 1

d'un comité de soutien qui s'oppose l'idée du personnage de Tintin dont EXPOSITIONS
présence du tsar Nicolas II et de la
au transfert du musée de la Marine, le jeune Degrelle fut ainsi le modèle.
tsarine Alexandra Fedorovna.
fort déjà de lO 000 signatures. Hergé, qui n'eut aucune activité
Le couple impérial répondait à
Musée de la Marine, 17, place du Trocadéro, politique n'en conserva pas moins
l'invitation du président Félix Faure, 75116 Paris. Tél: 01 45 53 31 70. Les 150 ans de
qui entendait marquer par ce voyage son amitié à son compagnon de
jeunesse. Arrêté quelques instants r'Éeole française
officiel la consolidation de l'alliance
franco-russe. Alexandre III, père de lors de la libération de la Belgique, il d~Athènes
Nicolas II avait été en 1891 aida toujours généreusement ceux
l'initiateur de cette alliance des épurés qu 'il avait connus C'est Louis-Philippe qui fonda en
historique dont l'édification du pont autrefois. 1846 l'École française d'Athènes,
symbolisait la persistance. La clé de Les Cahiers de Bédésup (BP 14, 13234 comme « école de perfectionnement
Marseille Cedex 4), no74/75, 150 pages,
voûte de l'arche, en amont, ainsi que pour l'étude de la langue, de
140 F.
les 28 candélabres dressés sur le l'histoire, des antiquités grecques».
parapet portent les armes de la C'est aujourd'hui le plus ancien
Russie impériale, un blason à
Les droites établissement scientifique français à
l'effigie de saint Georges, le saint allemandes 1'étranger. Longtemps, l'École
patron des Russes, surmonté de française d'Athènes s'est identifiée
l'Aigle impériale à deux têtes. Des Depuis la chute du mur de Berlin, aux fouilles des grands sites
travaux de restauration, entrepris à le 9 novembre 1989, la réunification archéologiques grecs, Argos, Del os,
l'initiative de la Ville de Paris allemande est redevenue l'une des Delphes ... Pour célébrer son
ont rendu au pont son aspect grandes interrogations historiques de 150' anniversaire, une exposition
d'origine. Nicolas Il. notre temps. L'événement s'est évoque à Athènes avec des
ACTUALITÉ DE L'HISTOIRE

maquettes, des plans, des


photographies, l'ensemble des
«CAPITAINE CONAN», UN FILM DE BERTRAND TAVERNIER
travaux qu'elle a menés, et qui ont
contribué à la connaissance de
l'histoire grecque. L'exposition sera
Un pamphlet antimilitariste
présentée à Paris au printemps
«La guerre, par une pente fatale, aboutit à Conan,
prochain.
type paifait du guerrier. Celui qui s'embarrasse du bien-
150 ans de fouilles de l'École française
d'Athènes. Athènes, Musée national, fondé de ce qu'il fait ne fait pas la guerre »,écrivait
jusqu'au 1" décembre. Paris, chapelle de la Roger Vercel dans Capitaine Conan, le roman (prix
Sorbonne, en avril et mai 1997. Goncourt 1934) adapté au cinéma par Bertand Tavernier.
« Nous sommes des guerriers, pas des soldats », dit
Soldats de plomb Conan des hommes de son commando ; une
cinquantaine de <<têtes brûlées », des disciplinaires,
Paris s'apprête à accueillir une auxquels on a confié le plus sale boulot : << nettoyer »
grande partie de la formidable les tranchées ennemies en s'y infiltrant la nuit,
collection de soldats de plomb silencieusement, étriper tout ce qui vit au couteau, sans
amassée par le milliardaire pitié, les yeux dans les yeux.
américain Malcom Forbes, et Capitaine Conan a pour cadre un épisode mal
aujourd'hui conservée à Tanger, au connu de la Première Guerre mondiale situé dans les
Balkans où l'armée d'Orient, composée de 180 000
palais Menboud, l'une des
hommes (Français, Anglais, Italiens, Serbes) combattait
résidences de Forbes. Les amateurs
les Allemands et les Bulgares, sous les ordres de
de figurines miniatures pourront
Franchet d 'Esperey. Le héros du récit, Conan (Philippe
admirer près de 40 000 pièces
Torreton) est le chef prestigieux d'un corps franc. C'est
provenant des fabricants les plus
un brave type, sorti du peuple et de sa mercerie
cotés (Mignot, Lucotte, Britain,
bretonne. La guerre en a fait un tueur impitoyable qui
Heyde ... ) et qui parfois, assemblées, Il y a ceux qui font la guerre et ceux qui la gagnent.
côtoie quotidiennement l'enfer. On lui a appris à tuer, il
reconstituent des scènes complètes
en tire une jouissance sauvage. Le combat l'enivre, il
de parade, des défilés, ou même de Même s'il exprime une horreur profonde de la
s'y jette corps et âme. Il méprise l'armée régulière et ne
grandes batailles. Sans oublier les guerre, le roman de Roger Vercel est une histoire de
respecte ni ses supérieurs ni son gouvernement. « Il y a
figurines représentant les grands courage, de fraternité virile, de service et de sacrifice.
ceux qui font la guerre et ceux qui la gagnent >>, dit-il.
chefs militaires de tous les temps : Le film aurait pu être un essai sur la condition humaine
Conan n'a d'estime que pour le capitaine de Scève
Hannibal, Napoléon, Wellington, (Bernard Le Coq), aristocrate qui a renoncé à ses vue à travers la condition militaire. Mais de celle-ci,
Lee ... privilèges pour s'engager dans l'infanterie ; et d'amitié Tavernier ne retient que les servitudes, les absurdités,
Soldats de plomb. L:arrnée de Malcom Forbes. les pulsions meurtrières et le goût du sang. Sa noblesse
Le Louvre des Antiquaires. 2, place du Palais- que pour Norbert (Samuel Le Bihan), un intellectuel
fasciné par la bête de guerre qu'il est, et dont il lui échappe. Pour lui, la guerre n'est pas, comme chez
Royal, 75001 Paris. Tél. : 01 42 97 27 20.
Du 29 novembre 1996 au 2 mars 1997. apprécie, en retour, la loyauté et le sens moral. Pierre Schoendoerlfer, « ce qu' il y a de grand et de
Après l'armistice de 1918, l'armée d'Orient n'a pas redoutable dans l'homme ». Elle n'ennoblit personne,
été démobilisée mais envoyée en Roumanie, pays allié mais avilit tout.
Le duché de Le cinéaste ne plaide pas pour l'honneur du
où elle a fait un an de << rab », non plus contre les
Bourgogne boches, mais contre les bolcheviks (Hongrois et capitaine Conan : un homme capable du meilleur et du
Russes). Habitués à la violence, les hommes de Conan, pire. Il ne lui accorde que de la compassion : une
Philippe Le Bon, troisième prince de casernés à Bucarest, ne peuvent se plier aux règlements victime du système, un pauvre type que le poison de la
Valois, duc de Bourgogne, est né il y d'un état qui n'est ni la guerre ni la paix. Les incidents guerre a perdu, et dont l'héroïsme n'est au mieux que le
a tout juste six cents ans. Une se multiplient, allant jusqu'au pillage et au meurtre. Les désir insensé de vivre dangereusement, au pire que la
exposition commémore à Dijon cet coupables passent en conseil de guerre où Norbert, peur animale de mourir. Et qui sera lui aussi floué,
anniversaire. Elle se propose de nommé procureur, a la mission de les faire condamner. même s'il n'a pas été dépossédé de sa victoire et
retracer l'ascension de la dynastie Conan les soutient, les défend envers et contre tout, y contraint de renier sa parole comme le seront les
qui en quatre générations, jusqu'à compris au moyen d'un faux témoignage. Après ce << soldats perdus» de l'OAS.
Charles le Téméraire- grâce à une qu'ils ont subi, personne n'est en droit de les juger. Le film peut paraître ambigu car Tavernier,
habile politique d'alliances Dilemme pour le tribunal militaire : condamner des cinéphile qui a sucé le lait du cinéma américain, ne
matrimoniales - édifia aux frontières héros ou acquitter des salauds. Car on peut être les dédaigne pas de réaliser une grande fresque héroïque et
du royaume de France et de l'Empire deux, tout le film vise à le montrer. de prouver qu'il est capable de briller dans un genre
germanique un domaine Pour Bertrand Tavernier, c'est sur ce front d'Orient, codifié dont les maîtres sont américains : le film de
considérable. Philippe le Bon (1396- en 1918, que la guerre a franchi des seuils de violence guerre. Et il n'est pas le premier à tomber dans ce piège :
1467), surnommé le << Grand Duc de sans précédent. Et ces normes une fois franchies, il faire de la guerre honnie un spectacle épique, voire
Ponan >>,acquit la stature d'un n'était plus possible de revenir en arrière. Conan a exaltant. Mais, au final , quand Norbert, le militaire de
véritable souverain européen. Cartes, dépassé le point de non-retour. La guerre, pour lui, est raison, plus soucieux de faire une guerre propre qu' une
arbres généalogiques, monnaies, devenue vitale, la paix, mortelle. Le sujet de Capitaine guerre victorieuse, est redevenu un civilisé, et que
lettres patentes ... évoquent un règne Conan est moins la guerre que ce qui s'ensuit, les Conan, le guerrier d'instinct, peu soucieux d'avoir les
qui inventa la politique de cour et cicatrices irrémédiables qu'elle laisse. Quand la paix est mains sales pourvu qu'il ait des mains, est resté un
son rituel, imitée ensuite par revenue, que faire de cette violence que la guerre a barbare ou plutôt un soudard au chômage, qui attend,
l'Espagne et par la France. libérée ? Que faire des guerriers ? « Ils sont qui espère la prochaine ... le film apparaît alors pour ce
Philippe Le Bon et l'État bourguignon. irrécupérables », répond Tavernier. Ils restent ce que le qu 'il est : un pamphlet résolument pacifiste et
Archives départementales de la Côte d'Or. système a fait d'eux : des tueurs. Ou bien des épaves. violemment antimilitariste.
8, rue Jeannin. 21000 Dijon. Tél: 03 80 63 DOMINIQUE GARDES
66 98. Jusqu'à fin décembre.


ALITÉ DE L'HISTOIRE

Le eam11 Marie Stuart, par Philippe Erlanger


(réédition). En janvier, chez Perrin.
de Châlons
La reine Jeanne, par Dominique
L'exposition que le musée de Paladilhe. En janvier, chez Perrin.
l'Année présente actuellement
s'articule comme un immense Mazarin , le pouvoir et l'argent
reportage autour du camp militaire (1602-1661 ), par Georges
que Napoléon III avait fait établir en Bordonove. En novembre, chez
1857 au cœur de la Champagne, et Pygmalion-Gérard Watelet.
qui tenait lieu à la fois de camp
d'entraînement, de terrain Madame de La Tour du Pin , par Alix
d'expérimentation du matériel de Rohan-Chabot.
militaire, comme de « vitrine » de En janvier, chez Perrin.
l'année française, présentée à
l'occasion aux hôtes de marque. Un Le don d'aimer, Marie Leczinska,
photographe de l'époque, Gustave reine de France, par Geneviève
Le Gray, avait réalisé lors des Chauvel. En novembre,
manœuvres d'inauguration du camp chez Pygmalion-Gérard Watelet.
Le général de Béville et son fils au camp de Châlons.
des séries de clichés qui restituaient
la vie quotidienne au camp. Le Madame de Chateaubriand,
Les princes de Monaco, sept siècles Histoire des littératures
quartier impérial, les cantonnements par Jacques-Alain de Sédouy.
d'histoire, par Alain Decaux. scandinaves, par Régis Boyer.
des soldats et des officiers, les En novembre, chez Perrin.
En janvier, chez Perrin. En novembre, chez Fayard.
bivouacs, reprennent vie sous les
yeux des visiteurs. On y retrouve Charles de Foucauld,
Il était une fois Monaco, 700 ans Les armes qui ont fait l'histoire,
aussi les unifonnes - ceux des par Jean-Jacques Antier.
d'histoire d'une famille, par Jean par Dominique Venner.
lanciers, des cent-gardes, et des En janvier, chez Perrin.
des Cars. En novembre, au Rocher. En novembre, chez Crépin-Leblond.
zouaves très populaires au
lendemain de la guerre de Bonaparte, par André Castelo!
La guerre de Trente Ans, par Henry Le cycle du Graal, par Jean Markale.
Crimée. (réédition).
Bogdan. En janvier, chez Perrin. En janvier, chez Pygmalion-Gérard
Une visite au camp de Châlons sous le En novembre, chez Perrin.
Second Empire. Musée de l'Armée. Hôtel
Watelet.
national des Invalides, 75007 Paris. Tél. : La Ligue, par Jean-Marie Constant. La princesse Mathilde , par Jean
01 44 42 37 67. Jusqu'au 12 janvier 1997. En novembre, chez Fayard. Nos jeunes, par Alexandre
des Cars (réédition).
Soljenitsyne. En janvier, chez Fayard.
En novembre, chez Perrin.
/ Les plaisirs de Versailles, le théâtre
LIVRES ANNONCES et la musique, par Philippe La IV' République, 1944-1958, de la La comtesse Greffuhle, par Anne
Beaussant et Patricia Bouchenot- Libération au 13 Mai, par Patrick de Cossé-Brissac (réédition).
Déchin. En novembre, chez Fayard. Facon. En février, chez Pygmalion- En novembre, chez Perrin.
Essais., Gérard Watelet.
La décade mauve, ou les dessous Mozart, par Marcel Brion (réédition).
doeuments., du règne de la reine Victoria, Opération Bormann, par Christopher En novembre, chez Perrin.
n1éntoh·es par Jacques de Langlade. Creighton. En janvier,
En janvier, chez Bani liat. chez Pygmalion-Gérard Watelet. Blanqui, l'insurgé, par Alain Decaux
Les légendes arthuriennes, par Anne (réédition). En janvier, chez Perrin.
Berthelot. En novembre, Les surprises de la Lou bianka, Riog••at•hies
chez Gallimard-Découvertes. retour dans les archives littéraires Le destin de Marina Tsvétaïeva, par
du KGB, par Vitali Schentalinski. Aragon, par François Taillandier. Claude Delay. En janvier, chez Plon.
Histoire des Croisades, par Jean En novembre, chez Laffont. En janvier, chez Fayard.
Richard. En novembre, chez Fayard. Colette, par Claude Francis et
Faire face. Mémoires du chef Philby, père et fils, la trahison dans Fernande Gonthier.
L'éternité cathare, par Henri d'état-major de l'armée de /'air, le sang, par Anthony Cave Brown. En janvier, chez Perrin.
Gougaud. En février, chez Bartillat. par le général Jean Fleury. En février, chez Pygmalion-Gérard
En décembre, chez Jean Picollec. Watelet. Les marronniers de Boulogne,
L'Égypte mystique et légendaire, Malraux, « père introuvable »,
par Guy Rachet. Le Dernier Empire, le XXI' siècle Diane de Poitiers, par Ivan Cloulas. par Alain Malraux.
En novembre, au Rocher. sera-t-il américain?, par Paul-Marie En février, chez Fayard. En novembre, chez Bartillat.
de La Gorce.
Au lieutenant des Taglaïts, En novembre, chez Grasset. Sully, par Bernard et Ségolène Jean d'Ormesson, par Philippe
par Philippe Héduy (réédition). Barbiche. En février, chez Fayard. Dufay. En janvier, chez Bartillat.
En novembre, chez Trédaniel. Musée, nation, patrimoine,
1789-1815, par Dominique Poulot. Bugeaud, par Jean-Pierre Bois.
Histoire d'Italie (1492-1 534 ), En novembre, chez Gallimard- En février, chez Fayard.
par Francisco Guicciardini Bibliothèque des histoires. Pages réalisées
(nouvelle traduction, texte intégral), Cléopâtre, par Jacques Benoist- par
deux volumes. En novembre Enquête sur les anges, par Anne Méchin (réédition).
chez Bouquins-Laffont. Bernet. En janvier, chez Perrin. En novembre, chez Perrin.
Macha Manski
ÉDITORIAL

Une nation née de l~épée

«À moi ;\uvergne ! >>Capitaine au régiment d'Auvergne en 1760, pendant la guerre de Sept Ans, le chevalier d'Assas se sacrifia pour éviter à ses troupes
d'être surprises par l'ennemi. Le fait frappa Voltaire qui en écrivit la relation dans son Récit sur le siècle de Louis XV.

' la première page de La France et son armée (1938), le futur général L'histoire militaire de la France commence bien avant la France.

A de Gaulle voyait dans la prise de Rome par le Gaulois Brennus, en


390 avant notre ère, le premier fait d'armes de l'histoire militaire
française. Une histoire, donc, d'au moins vingt-quatre siècles. Le nom de
Elle commence loin avant l'histoire écrite, quand se façonne le visage
du pays et de son peuple. Appuyées sur des camps fortifiés (oppida),
une soixantaine de cités gauloises se répartissent un vaste territoire entre
Brennus était déjà une référence au Moyen Âge. Il le fut plus encore au le Rhin et les Pyrénées quand se produisent les premières incursions
temps des guerres d'Italie pour justifier les ambitions françaises. On ne romaines le long des côtes méditerranéennes, en 122 av. J.-C. Nous le
peut contester que les premiers ancêtres connus des Français sont les savons par les récits de César, mais aussi grâce à l'archéologie et
Gaulois, et l'invocation de Brennus pour les Français se justifie tout à l'étude des littératures celtiques et gaéliques ; chez les Celtes,
autant que celle de Thésée pour les Athéniens, d'Abraham pour les Juifs comme chez les autres indo-européens, la fonction guerrière est
ou de Romulus pour les Romains. Émergeant d'un passé vaporeux ou associée au pouvoir et à la liberté. Tout homme libre est d'abord un
mythique, ce sont toujours les héros et les batailles qui laissent des traces guerrier.
dans la mémoire légendaire ou historique. Il n'y a pas à s'en étonner. Née des ambitions de César, la menace romaine se fait conquête en
Héros et batailles décident de la naissance, de la mort, de l'élévation ou 52 av. J.-C. Autour du jeune Vercingétorix, s'unissent une partie des
de l'abaissement des cités. C'est par le combat que les peuples surgissent Gaulois. Pourtant après sa victoire à Gergovie, Vercingétorix est assiégé
des lents enfantements pour se muer en États ou en nations, s'affirmer, et vaincu à Alésia. C'en est fini de la Gaule indépendante, mais le sou-
s'étendre, disparaître et parfois ressusciter. La seconde moitié du venir n'en disparaîtra jamais. De siècle en siècle, chaque fois que les
xx· siècle s'est acharnée à nier cette réalité qui froisse ses préjugés et Français craindront pour leur être et leur liberté, ils invoqueront le sou-
ses illusions. Pourtant, les quarante dernières années regorgent venir du jeune général et de « nos ancêtres les Gaulois >>.
d'exemples prouvant, partout dans le monde, en Amérique latine, en Dans leurs mythes religieux et leurs récits d'épopée, les hommes
Afrique, au Proche-Orient, en Asie et, récemment, dans les Balkans, que d'Europe ont toujours spécialement honoré les héros malheureux.
les naissances ou renaissances historiques, l'élimination des uns et la vic- Achille, Vercingétorix, Siegfried, Roland ou Jeanne d'Arc, personnali-
toire des autres ne se font pas sans recours à la violence armée, même sent le tragique de la destinée humaine. Le héros est d'autant plus grand
quand elle se camoufle sous les prétextes du droit ou de l'humanitaire. et admiré qu 'il est brisé en pleine gloire. Ce ne sont pas des victoires,
Plus qu'aucune autre peut-être, l'histoire de la France se confond mais de glorieuses défaites, Camerone, Sidi-Brahim, Reichshoffen ou
avec celle des batailles. Le choix de Paris comme capitale est un sym- Bazeilles, auxquelles s'identifient les corps d'élite quand ils édifient
bole. Contrairement à tant d'autres métropoles créées au carrefour de leur légende, sacralisant de la sorte la sublime inutilité de l'esprit de
routes commerciales, cette ville est née de la volonté politique quand sacrifice. Toujours, les hommes de bonne trempe ont honoré le courage
Clovis et ses successeurs en ont fait la base militaire de leur pouvoir. malheureux chez l'ami et chez l'ennemi. Ainsi que le suggèrent les
Capitale bien pourvue de garnisons jusqu'au début du XX' siècle, Paris mythes scandinaves, le sacrifice des guerriers morts et le martyre du
ne cessa que très récemment d'avouer sa fonction militaire. Les noms chef sont les semences spirituelles des renaissances.
d'innombrables voies, à commencer par les avenues rayonnant autour
de sa plus célèbre place, témoignent de ce que furent ses origines. DOMINIQUE VENNER

Il
Novembre Agenda de 20 novembre
1860 - Antoine de Tounens fonde le
<< royaume >> de Patagonie.

!~histoire
21 novembre
l er novembre 1792- Réunion de la Savoie à la
Fête de Samain, l'une des plus France. Le 27 novembre de cette
importantes du calendrier celte, celle même année, elle devient le
de la nouvelle année, mais aussi de la département du Mont-Blanc.
célébration des trépassés. L'Église en
fera la Toussaint. 23 novembre
1969 - Francisco Herranz, chef de la
3 novembre Madame, car, étant venu à cheval, je 15 novembre Phalange espagnole se donne la mort
1440- Fait prisonnier à Azincourt en n'ai pu apporter le mien ... » 1908 - Mort de l'impératrice Ts'eu- en public afin de protester contre les
1415 et emmené en captivité en Hi. Née en 1835, veuve de orientations de la politique
Angleterre, Charles d'Orléans, fils 10 novembre 1'empereur Hien-fong, elle gouverna franquiste.
de Louis d'Orléans et neveu de 1444- Bataille de Varna. Une la Chine de la mort de son mari en
Charles VI, est libéré après 25 ans de coalition de chevaliers européens, 186l,jusqu'en 1908. Consciente de 24 novembre
détention. conduite par Vladislas de Pologne et l'influence étrangère en Chine, elle 1923 -Philippe Daudet, fils de Léon
Jean Hunyade, est écrasée par les craignait que son pays ne s'engageât Daudet, meurt mystérieusement dans
4 novembre Turcs de Mourad II. trop rapidement dans les voies d'une un taxi. Ce drame déclenche un
1793- Les Vendéens se rendent modernisation susceptible de ruiner scandale politique, son père rendant
maîtres de la ville de Fougères. Un Il novembre une civilisation millénaire. Cette
la police responsable de sa mort.
conseil de guerre décide de marcher 1773- Naissance à Nancy de politique aboutit en 1900 à la révolte
sur Granville afin d'y recevoir l'aide Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, père des Boxers et au siège des légations
européennes à Pékin. Elle incarna
25 novembre
des Anglais. du futur Victor Hugo.
une dernière fois la grandeur de la 1970- L'écrivain japonais Yukio
dynastie mandchoue. Mishima se donne la mort par
5 novembre << seppuku >>, conférant à ce geste
1757- Pendant la guerre de Sept la signification d'une protestation
16 novembre
Ans (1756-1763), la cavalerie contre un monde privé de sens.
française aux ordres du prince de
1952 -Mort de Charles Maurras.
Fils d'un percepteur provençal, il
Soubise est écrasée à Rossbach par 27 novembre
devient journaliste à Paris en 1890,
les cavaliers prussiens de Seidlitz. 1252 - Mort à Paris de la reine
après avoir été élève chez les Frères
d'Aix-en-Provence. En 1908, il Blanche de Castille, mère de Louis IX
6 novembre fonde, avec Léon Daudet, L'Action (Saint Louis), veuve de Louis VITI et
1793- La Commune de Paris fait du française dont il sera le directeur fille du roi Alphonse VIII de Castille.
bonnet phrygien la coiffure officielle jusqu'en 1944. L'un des paradoxes
de ses membres. de son existence voulut qu'ayant 28 novembre
consacré sa vie à lutter contre 1635- Naissance à la prison de Niort
7 novembre l'Allemagne, il fut condamné à la de Françoise d'Aubigné, future
1935- L'historien Jacques Bainville réclusion à perpétuité en 1944, pour marquise de Maintenon, que
est reçu à l'Académie française. « intelligence avec l'ennemi >>. Louis XIV épousera secrètement
Auteur notamment d'une Histoire de après la mort de la reine.
France, ses analyses et critiques des 17 novembre
conséquences du traité de Versailles 1869- En présence de l'impératrice 29 novembre
de 1919, se sont révélées Eugénie, inauguration du canal de 1718- Mort du roi Charles XII de
prophétiques. Suez, long de 161 km. Plus de 40 000 Suède, tué par une balle au siège de
Louis-Hubert Lyautey ouvriers égyptiens encadrés par des Fredrikshald, alors qu'il tentait
8 novembt·e ingénieurs français ont participé aux d'arracher la Norvège aux Danois. Sa
1517- Mort du cardinal Cisneros,
12 novembre travaux. lutte désastreuse et pathétique contre
régent d'Espagne, archevêque de 1840- Naissance à Paris du la Russie de Pierre le Grand avait
Tolède, ancien confesseur d'Isabelle sculpteur Auguste Rodin. 18 novembre ruiné l'hégémonie de la Suède dans
la Catholique. 1517- Entrée solennelle à Valladolid la Baltique.
13 novembre du futur Charles Quint, proclamé roi
9 novembre 1854- Naissance à Nancy du futur de Castille et d'Aragon à la mort de 30 novembre
1600- Marie de Médicis arrive au maréchal Louis-Hubert Lyautey. Il son père, Philippe le Beau. 1818 - Départ du dernier soldat
disait : « Mon nom vient d'une prussien du sol français. Cette
château de la Mothe, près de Lyon.
Elle a quitté Florence pour la France
déformation de loyauté ». Il en fit 19 novembre évacuation eut lieu deux ans avant la
une devise. date prévue, grâce au
afin d'épouser le roi Henri IV. Le 1497- Parti de Lisbonne le 8 juillet,
mariage est prévu le 18, mais sera le navigateur portugais Vasco de remboursement anticipé de
consommé le soir même, Henri IV 14 novembre Gama, franchit le cap de Bonne- l'indemnité de guerre dont le
ayant déclaré à sa future femme : « Il 1533- Francisco Pizarro s'empare Espérance, et s'engage dans 1'océan montant était de 700 millions. Cette
fait si froid que j'espère que vous de Cuzco, capitale de 1'empire inca Indien, ayant découvert la véritable somme avait été prêtée par des
m'offrirez la moitié de votre lit, au Pérou. route des Indes. banques anglaises et hollandaises.

Il
AGENDA DE L'HISTOIRE

duchesse d'Uzès, fervente transport de troupes. Un incendie


Décembre 8 décembre
1861 -Naissance de Georges Méliès, légitimiste, prit sa défense et se lia s'étant déclaré, les pompiers de New
l'un des créateurs du cinéma français. d'amitié avec elle. Condamnée à la York déversent sur le bateau plus de
déportation, elle fut exilée à 6 000 tonnes d'eau, qui le firent
Nouméa. Rentrée de Nouvelle- chavirer. Ainsi périt le plus grand et
9 décembre Calédonie en 1880, elle se consacra le plus luxueux navire de son temps.
~décembre 1437- Mort à Znaïm de l'empereur aux idées anarchistes.
723- Mort à Versailles du régent Sigismond qui avait régné comme roi
'hilippe d'Orléans, victime d'une de Bohême et roi de Hongrie.
25 décembre
ttaque d'apoplexie. Il était le fils de 17 décembre 1241- Les Mongols traversent le
'hilippe, duc d'Orléans, et de la 1958 - Mort du journaliste Pierre- Danube sur la glace et détruisent
10 décembre Antoine Cousteau. Entré à le suis Gran. Ils ont envahi la Pologne en
rincesse Palatine.
1877 - Dernier jour du siège de partout en 1933, il en devint février, la Hongrie en mai et sont
Plevna qui avait duré 143 jours. Les rédacteur en chef en 1943, après le devant Vienne en juillet. Seule, la
:décembre forces d'Osman Pacha, qui tentaient départ de Robert Brasillach. mort d'Ogoday leur fera faire
851 - Le député Baudin est tué sur une sortie pour couper les lignes Condamné à mort en 1946, malgré la provisoirement demi-tour.
ne barricade en tentant de s'opposer d'encerclement russes placées sous
u coup d'État de Napoléon. déposition en sa faveur de son frère,
l'autorité du général Totleben, furent
taillées en pièce et capitulèrent dans
le commandant Jacques-Yves 27 décembre
Cousteau qui avait combattu dans les 1831 - Darwin s'embarque sur le
b décembre la soirée. La route des Balkans
FFL. Gracié en 1947, il fut libéré en Beagle, vaisseau de Sa Majesté.
563 - Clôture du concile de Trente, s'ouvrait devant les Russes. L'empire 1954. Il publia dans 1'hebdomadaire Quittant Devenport, le bateau entame
ui avait débuté en 1545, après ottoman entrait en agonie.
Rivarol jusqu 'à sa mort. À cette un périple de cinq ans autour du
lusieurs suspensions. Il est à J'origine occasion, Le Monde écrivit: « Fidèle monde. Les observations qu 'il fit au
e la Contre-Réforme catholique. 11 décembre à ses idées, à ses amitiés, à son cours de ces cinq années allaient par
1911- Le Norvégien Amundsen passé, il avait conservé tout son la suite, lui permettre d'édifier la
; décembre atteint le pôle Sud avec une talent de polémiste. » théorie développée dans son ouvrage,
360- Ordonnance instituant la expédition utilisant un grand nombre De /'origine des espèces par voie de
1onnaie appelée << franc à cheval ». de chiens de traîneau, dont beaucoup 19 décembre sélection naturelle, qui transforma
:e fut la première pièce désignée du furent tués en route, afin de nourrir 1' idée que les hommes se faisaient de
17 41 - Mort de 1'explorateur et
om de « franc ». Trois millions de au retour les attelages survivants. la vie.
navigateur danois Vitus Béring, qui
ette nouvelle monnaie en or Scott et ses hommes, qui avaient
découvrit le détroit entre l'Asie et
ervirent à payer la rançon du roi de misé sur les poneys, atteignirent le
l'Amérique qui porte son nom.
'rance, Jean le Bon, fait prisonnier par pôle un mois plus tard. Faute d'avoir
!SAnglais quatre ans auparavant, songé au procédé cruel de leur
rès de Poitiers. L'iconographie de concurrent, ils périrent sur le chemin 20 décembre
ette monnaie était une innovation, du retour. 1926 - Condamnation de 1'Action
ar elle ne représentait pas le roi en française par le pape Pie Xl. La
1ajesté, mais en chevalier. 13 décembre Congrégation du Saint-Office à
Rome décrète l'interdiction de lire
1294- Abdication du pape Célestin V.
L'Action française , sous peine
À la mort de Nicolas IV, le 4 avril
d'excommunication, ainsi que
1292, le trône pontifical resta vacant
certains ouvrages de Charles Maurras
durant deux ans, les cardinaux étant
qui sont mis à l'index en raison de
divisés. Finalement, le roi de Naples,
leur caractère antichrétien. Le
Charles II d'Anjou, suggéra la
mouvement maurassien, qui recrutait
candidature de Pietro del Morrone,
largement dans la droite catholique
fondateur de la confrérie des
ne s'en releva jamais.
Célestins, dont les membres vivaient
en ermites, dans la pauvreté la plus
absolue. Peu cultivé, ignorant le droit 22 décembre
canon, Pietro del Morrone admit 1894 - Condamnation du capitaine
Alfred Dreyfus. La marquise de Pompadour
bientôt qu 'il n'était pas apte à
gouverner l'Église et abdiqua, fait
unique dans 1'histoire de la papauté. 23 décembre 29 décembre
Anne de Bretagne 1588- Assassinat du duc de Guise, 1721- Naissance à Paris de Jeanne
15 décembre instigateur de la Saint-Barthélémy, Poisson, future marquise de
Pompadour, favorite de Louis XV.
) décembre 1953- Présentation du film de Sacha sur ordre du roi Henri III. On assura
491 - Anne de Bretagne épouse Guitry Si Versailles m'était conté, à qu 'on retrouva dans une des ses
:harles vm à Langeais et devient reine 1'opéra de Paris. Ce fut un énorme poches, une lettre qui commençait 30 décembre
e France. Selon les termes de cette succès. Jean de Baroncelli écrira : ainsi : « Pour entretenir la guerre 1865- Naissance à Bombay de
nion, les époux se cèdent mutuellement « Quelle est belle, /'histoire de la civile en France, il faut 700 000 Rudyard Kipling, fils d'un professeur
)US leurs droits sur la Bretagne. En France, et comme Sacha Guitry sait livres par mois... ». à 1'école des Beaux-Arts.
utre, Anne s'engage, si Charles Vlli bien la raconter. »
1ourrait sans enfants, à n'épouser que 24 décembre 31 décembre
Jn successeur ou le plus proche héritier 16 décembre 1941- Début des travaux à bord du 1936- Mort du philosophe espagnol
u trône. Elle tiendra parole. À la mort 1871 - Début du procès de Louise paquebot Normandie, rebaptisé Miguel de Unamuno, auteur
e Charles VID, elle épousera Louis XII, Michel, figure de la Commune de Lafayette, mis sous séquestre par les notamment du Sentiment tragique de
ousin du précédent. Paris. Au cours de son procès, la Américains qui le transforment en la vie.

Il
Il y a 40 ans, Budapest
I
l y a aujourd'hui quarante ans, total dans sa volonté de bousculer
la « révolution hongroise » 1'ordre soviétique. Il fallut attendre
d'octobre et novembre 1956 le Printemps de Prague en 1968,
venait rappeler avec brutalité aux pour qu'un peuple de l'Est euro-
habitants de 1'Europe occidentale péen fasse entendre à nouveau une
que le confort dont ils jouissaient, voix discordante.
grâce à la paix retrouvée et aux Pourtant, dès cette époque,
subsides du plan Marshall, avait l'impact des événements de Buda-
pour contrepartie l'indifférence ou pest fut loin d'être négligeable. En
l'oubli qu'ils manifestaient depuis France, un courant de sympathie
la fin du conflit mondial pour le parcourut 1'opinion, à défaut de
sort des peuples de l'Est européen. faire agir les gouvernements. À
La mort de Staline, le 5 mars Paris, quelques jeunes nationalistes
Budapest, 4 novembre 1956. Plusieurs chars soviétiques sont détruits par
1953, cinq ans après la généralisa- des soldats hongrois qui se sont joints à l'insurrection avec de nombreux offi· poussés par la témérité et 1'esprit
tion dans 1'Europe de 1'Est des ciers. Le général Male ter, chef d'état-major, sera fusillé par les Soviétiques. chevaleresque, sauvèrent l'honneur
systèmes de « démocratie populai- en prenant vaillamment d'assaut la
re » avait certes suscité un peu de Gomulka en Pologne et la faus- Mais à l'aube du 4 novembre, forteresse du Parti communiste
partout des espoirs d'émancipa- se libéralisation qu'il traduisait les chars soviétiques intervinrent à français d'où émanait alors la cam-
tion, mais la féroce répression des avaient soulevé 1'enthousiasme des nouveau, avec vigueur cette fois. pagne de haine lancée contre la
manifestations de Berlin, le 17 Hongrois. Partout dans le pays, des L'artillerie lourde et l'aviation bom- révolution hongroise. Aventure
juin 1953, avait clairement montré associations indépendantes d'étu- bardèrent Budapest. La résistance noble, mais sans lendemain : les
qu'en cette époque aiguë de la diants se formèrent. À Budapest, héroïque du peuple hongrois où temps n'étaient pas mûrs.
guerre froide, le Kremlin enten- un manifeste en 14 points récla- hommes, femmes et enfants affron- Pourtant, à long terme, 1'histo-
dait rester seul maître de son gla- mait non seulement le retour au taient presque sans armes la rien voit bien le rôle considérable
cis d'Europe centrale et orientale. pouvoir d'Imre Nagy, mais aussi le mitraille ou les blindés, ne pesa pas joué par la révolution hongroise
En Hongrie, les timides tenta- départ des troupes soviétiques, la lourd face à l'écrasante supériorité dans la fragilisation du Bloc sovié-
tives de déstalinisation menées tenue d'élections pluralistes et la soviétique. En quarante-huit heures, tique et plus encore peut-être dans
par Imre Nagy -à partir de juillet liberté de la presse. 1'« ordre » était rétabli, même si des la fragilisation du mythe commu-
1953 s'étaient donc vite heurtées Le 23 octobre 1956, une mani- opérations sporadiques subsistèrent niste : pour la première fois depuis
à l'opposition résolue des parti- festation d'étudiants auxquels jusqu'au 13 novembre. le pacte germano-soviétique, un
sans de l'orthodoxie marxiste, s'étaient joints les ouvriers des fau- La répression fut féroce et fit certain nombre de camarades et
groupés autour du << plus fidèle bourgs, aboutit à Budapest au ren- des milliers de viCtimes. Malgré surtout de compagnons de route du
disciple hongrois de Staline », versement de la statue de Staline, les assurances données par Mos- PC commencèrent à s'interroger.
(comme il aimait à se définir lui- au siège de la radio hongroise, et à cou, Imre Nagy et les chefs de Les plus lucides ou les plus coura-
même), Matyas Rakosi. la nomination à la présidence du 1'insurrection furent arrêtés, puis geux rompirent, se condamnant
Pourtint, le vent de liberté qui Conseil d'Imre Nagy. Les chars exécutés en juin 1958 après un pour longtemps à n'être plus que
avait souffié sur le pays laissait soviétiques, appelés à 1' aide par le simulacre de procès. Ils ne furent des parias dans une intelligentsia
quelques acquis : le refus paysan chef du parti communiste, Gero, réhabilités qu'en 1989. Quant au française subjuguée alors par les
de la collectivisation forcée, la sillonnèrent Budapest dès le lende- cardinal Mindszenty dont l'autori- « vérités » qui venaient de 1'Est.
libération des dirigeants politiques main, mais on vit des cas de frater- té morale avait été d'un grand Quant aux Hongrois révoltés
de l'immédiat après-guerre, l'habi- nisation. Le 25, une grande mani- poids pendant ces journées, il se qui avaient échappé aux journées
tude retrouvée d'une certaine liber- festation eut lieu devant le Parle- réfugia à l'ambassade des États- sanglantes de novembre 1956, ils
té de parole et de critique politique. ment, au cours de laquelle la police Unis où il demeura pendant quinze connurent l'errance ou l'exil.
Sans l'expliquer entièrement, ces secrète ouvrit le feu contre la foule ans, jusqu'en 1971. Vivant symbo- Beaucoup parvinrent à rejoindre
acquis ont joué un rôle majeur dans et fit de nombreuses victimes. le de la volonté d'un peuple, mais la France. Il est curieux de noter
l'ampleur prise en Hongrie plus Des négociations en vue de aussi vivant reproche fait à l'Occi- que certains de ceux qui choisi-
qu'ailleurs par la crise de 1956. l'évacuation des troupes sovié- dent, capable de l'accueillir après rent alors la Légion étrangère
En effet, le 20' congrès du Parti tiques eurent lieu. Le l" novembre, l'échec mais non de le soutenir à joueront un rôle non négligeable
communiste de l'URSS, en février Imre Nagy annonçait que la Hon- 1'heure des engagements. dans la rébellion militaire de
1956, et la virulente critique faite grie quittait le pacte de Varsovie. À court terme, même si le long 1961-1962. Permanence de la
par Khrouchtchev de la politique De nombreuses formations poli- règne de Janos Kadar qui lui suc- volonté d'insurrection dans l'hon-
stalinienne suscitèrent espoirs et tiques surgirent aussitôt rétabli le céda permit à la Hongrie une évo- neur et la fidélité.
.troubles dans les « démocraties régime démocratique de 1945 et lution souvent surprenante, l'insur-
populaires ». Le retour au pouvoir participèrent au gouvernement. rection hongroise sembla un échec PATRICK JANSEN

Il
/

LE SOLDAT ET LA LITTERATURE

Les écrivains~
attrait et répulsion
PAR ÉRIC VATRÉ

La guerre, source de la litté- Les Aigles renversées, les Bourbons restau-


rés, la monarchie de Juillet imprime un style
rature ? Question provocante. paisible et affairiste. À l'imitation des saint-
simoniens, l'époque croit que le règne du négo-
Pourtant, 1'/liade, l'Énéide, la ce et de 1'industrie annonce la fin des guerres et
l'avènement d'une paix universelle. La chose
Chanson de Roland, les Niebelun- militaire devient objet de mépris. Julien Sorel,
pas plus qu'Eugène de Rastignac, n'a choisi la
gen, les romans arthuriens et carrière des armes si prisée au tout début du
siècle. Faisant parler Lucien Leuwen (devenu
beaucoup d'autres œuvres fonda- officier à seule fin de narguer les siens), Stend-
hal témoigne du discrédit dans lequel est tombée
trices retentissent bel et bien du l'armée de son temps : « Je ne ferai la guerre
qu'aux cigares ; je deviendrai un pilier de café
fracas des armes. Exploration "' 0
militaire dans la triste garnison d'une petite
ville mal pavée ; j'aurai pour mes plaisirs du
d'un mystère. soir des parties de billard et des bouteilles de
bière, et quelquefois le matin, la guerre aux
tronçons de choux contre de sales ouvriers mou-
erché dans sa tour d'ivoire, le sage

P
rant de faim ... Tout au plus, je serai tué comme
Montaigne pensait « qu' il n'est d' occu- « Messire Michel, seigneur de Montaigne, Pyrrhus, par un pot de chambre lancé de la
pation plaisante comme la militaire ». chevalier de l'Ordre du Roi et gentilhomme fenêtre d'un cinquième étage par une vieille
Vingt-deux siècles avant lui, et sur un ton plus ordinaire de sa chambre >>, ainsi se présentait femme édentée ! Quelle gloire ! » (! ). Vers la
doctoral, Héraclite avait gravé dans la cire une l'auteur des Essais que son épouse fit représenter même époque, Vigny relève sombrement que
sentence célèbre : << La guerre est commune à après sa mort, dans le marbre, en armure et
« Le feu sacré qui anime les armées s'éteint peu
l'épée au côté. En ce temps, la qualité de gentil-
tous les êtres. Elle est la mère de toute chose. » homme n'allait pas sans le service de l'épée, ainsi à peu sous les désespoirs et les dégoûts de cha-
Propos repris par Joseph de Maistre : << La qu'il l'écrit lui-même : << La forme propre, et cun » (2). Sacrifice inutile ...
guerre est donc divine en elle-même, puisque seule, et essentielle, de la noblesse en France, Condamnée vers 1830 comme le vestige
c'est une loi du monde. » Étonnante, cette fas- c'est la vacation militaire. >> inutile de temps définitivement révolus,
cination des grands esprits pour Mars ! À telle l'armée connaîtra pourtant un singulier retour
enseigne que se pose la question : la guerre Il se trouva même un officier de l'artillerie en grâce à la faveur des événements. Elle est
n'est-elle pas à 1'origine de toute littérature ? royale pour composer avec Les Liaisons dan- soudain célébrée comme le rempart de l'ordre
De 1'1/iade à la Chanson de Roland, des gereuses un traité de stratégie appliquée à la social après la répression des émeutes de juin
Tragiques d'Agrippa d'Aubigné aux Fantai- galanterie. Puis, comme sous l'effet d'une 1848 ressenties par tous les possédants répu-
sies du prince de Ligne, l'épopée s'est nourrie indigestion martiale, voici qu 'après 1815, la blicains ou monarchistes comme un cataclys-
de littérature cependant que les Lettres contri- veine brusquement semble tarie. Et les bons me. L'ébranlement de l'Europe, l'éveil des
buaient à penser la guerre. esprits pensent : pour toujours. nationalismes et le retour des guerres à

Il
OLDAT ET LA LITTÉRATURE

règle le jeu. Le second souligne la stupéfaction


PHILOSOPHIE et la révolte du soldat éprouvant la totale
impuissance de l'homme nu affronté à l'acier,
DELA BOTTE à la boucherie, à l'enfer (mot récurrent sous la
plume des survivants).
J'ai indiqué l'admiration naïve des S'ajoute à cela la dissociation entre la
prisonniers français pour l'uniforme de leurs troupe et le haut commandement, tenu éloigné
geôliers. Ils n'en revenaient pas que les de la ligne du feu.
simples soldats eussent des bottes, tout Figure mystique vouée à l'illumination
comme les officiers. Des bottes ! Que finale sanctionnée par le sacrifice, Péguy, poli-
n'eussions-nous pas fait, nous autres, avec tiquement indéfinissable et patriotiquement
des bottes ! Les exclamations admiratives des irréductible, rêve d' « entrer dans Weimar à la
minables grivetons captifs, mes collègues, tête d'une bonne section d'infanterie » . Mobi-
devant chaque pièce de l'habillement prussien Pour se laver de 1940, Saint-Exupéry écrit lisé le 4 août 1914, il participe (28 août au
résonnent encore dans mes oreilles ; eux, les Pilote de Guerre (1942). <<La victoire seule noue. 5 septembre) à la retraite précédant la bataille
grivetons, avec leurs calots cornus, leurs La défaite non seulement divise l'homme d'avec de la Marne, et trouve la mort à Villeroy (Brie) :
molletières dégoulinantes, leurs chemises l'homme, mais elle le divise d'avec lui-même. >>
<< Heureux ceux qui sont morts dans les grandes
d'uniforme longues comme des chemises de batailles. Couchés dessus le sol à la face de
nuit, sans col, plus épaisses que de la toile à l'époque du Second Empire vont restaurer le
Dieu » (3). Comme en état d'ébriété spirituelle,
voile, leurs culottes en gros drap puantes de prestige de l'uniforme.
le père Teilhard de Chardin, brancardier des
sueur, leurs godillots fabriqués dans les La catastrophe de 1870 amplifie ce mouve-
tranchées, discerne sous le feu d'acier une
prisons, vraies chaussures de vagabonds, ils ment, resserrant puissamment le pays autour de
manière de « Libération des âmes», porté qu'il
ressentaient leur déchéance jusqu'au tréfonds son armée. Paradoxe, le prestige de l'officier
est par un lyrisme convulsif, investi d'une sain-
de l'âme. Les bottes des Allemands les n'a jamais été aussi vif qu'au lendemain de la te mission guerrière, il avoue : « Le front
ulcéraient. Ils y voyaient le symbole de leur défaite. À Saint-Cyr, les candidatures doublent. m'ensorcelle. » Il ajoute : « Le front reste pour
infortune ; elles représentaient exactement ce Bientôt, le jeune Maurras chantera« l'âge d'or » moi le Continent, plein de mystères et de dan-
dont ils avaient manqué, et grâce à quoi les du nationalisme. Déroulède déclame : « L'armée gers, qui a surgi dans notre Univers truqué et
autres étaient devenus des vainqueurs. Pas est la grande patronne qui nous baptise tous percé à jour », il atteste : « L'expérience inou-
moyen de perdre une guerre quand on a des Français » et publie les Chants du soldat. bliable du front , à mon avis, c'est celle d'une
bottes ! Un homme est deux fois homme avec Romans et nouvelles patriotiques surabondent, immense liberté » ( 4). Esprit scientifique, le
des bottes. L'état-major prussien, que l'état- des Soirées de Médan de Zola aux contes de biologiste René Quinton, lieutenant-colonel,
major français devrait bien plagier de temps à guerre de Maupassant, de l'émouvante Derniè- commandant le 457' régiment d'artillerie de
autre, sans vergogne, et ne serait-ce que pour re classe de Daudet à François Coppée. campagne, huit blessures et sept citations,
retourner contre lui des méthodes efficaces, médite entre deux assauts des Maximes sur la
l'état-major prussien sait depuis cent ans et L'antimilitarisme guerre, peu faites pour les âmes sensibles :
plus que la botte donne une terrible « La guerre n'est point un défi à la nature. Il
impression de puissance, qu'elle augmente, Tout de même, quelques fausses notes n'est point contre nature pour le mâle de tuer
sinon le courage, du moins la confiance du retentissent en contrepoint dès les années son semblable ; il n'est point contre nature
soldat, et certainement son amour de 1890. Lassitude du genre héroïco-sabreur ou pour le mâle d'être tué par son semblable » (5).
l'uniforme et du métier. Sans compter son rancœurs personnelles contre l'institution mili- Soldat-poète, Apollinaire invente à son usage
arrogance(... ). taire? Ainsi du Cavalier Miserey d'Abel Her- une cosmogonie guerrière. Maréchal des logis
La botte n'entre pas dans le système mant, chronique grinçante de la vie de garni- dans l'artillerie puis sous-lieutenant d'infante-
(français). Les soldats sédentaires, qui son, des Sous-offs de Lucien Descaves, <;le rie, blessé (17 mars 1916) d'un éclat d'obus à
gardent les forteresses, n'en ont aucun Biribi de Georges Darrien. Dans la foulée, la tempe, il assure que « L'ensemble de la guer-
besoin. Il est surprenant que l'état-major l'anarchiste Gustave Hervé croque la patrie re est une chose fort belle et qui sait- cela vaut-
français, cartésien, borné, avec sa logique de sous les traits d' « une ignoble mégère», tandis il le danger à courir que de venir la voir » (6).
petit-bourgeois et son amour des minuties, que les « rouges » entonnent les couplets de Aux yeux de beaucoup, Les Croix de bois de
ne leur ait pas distribué des pantoufles. Des l'Internationale. Autant de phénomènes qui Roland Dorgelès (deux palmes sur sa croix de
pantoufles réglementaires, s'entend, décrites s'amenuisent après l'alerte d'Agadir (1911), guerre), reste le livre le plus fameux de
dans le manuel de l'infanterie de forteresse, ressentie comme l'annonce du grand conflit. l'époque avec Ceux de 14 de Maurice Gene-
comportant deux catégories : la pantoufle de Dès ce moment, Péguy appelle de ses voix, commandant de compagnie aux Éparges.
campagne en feutre, et la pantoufle de vœux « une juste guerre ». Avec l'illusion C'est un autre registre qu 'affecte Henry de
grande tenue, pour prises d'armes, en box. qu'elle serait la dernière. Montherlant avec une lucidité arrogante teintée
Deux sentiments hantent les écrits nés de d'ambiguïté. Réformé pour cause d'« hypertro-
JEAN DUTOURD la Première Guerre mondiale. Le premier tient phie du cœur », un passe-droit lui permit de
Les Taxis de la Marne. Gallimard, 1956. à la pure absurdité de la haine étendue à une monter en ligne et de s'incorporer (début 1917)
masse humaine anonyme où la mort seule au 360' régiment d'infanterie. Il fut blessé griè-

Il
LE SOLDAT ET LA LITTÉRATURE

vement de sept éclats d'obus. Baigné de natio- cavernes contre les hommes de l'aluminium et
~alisme, de camaraderie, de sens du devoir, Le du nylon » (Le Caporal épinglé).
)onge exalte « le goût du sacrifice [qui] n'est Engagé en 1940 dans les chasseurs alpins,
7u' une forme de la prodigalité de la vie » (7). Michel Mohrt confesse sobrement (Vers
Bien d'autres écrivains pourraient ici trou- l'Ouest) : « Paris regorgeait de "résistants".
ver place, héros authentiques livrés à l'oubli : Je ne prétendais pas à ce titre. » Et comble de
Ernest Psichari, petit-fils de Renan, lieutenant malséance, ne rougit pas d'avoir rendu visite à
j'artillerie coloniale, tué à 1'ennemi en Belgique ses amis Drieu La Rochelle et Bassompierre.
:août 1914), auteur de L'Appel des armes et du Les combattants d'en face eurent aussi leur
Voyage du centurion ; Georges Gaudy, chef de brillant chroniqueur en la personne d'Henry
oataillon qui signa, entre autres L'Agonie du Charbonneau, chef milicien, dont Les
'vfont-Renaud ; Philippe Barrès qui, des tran- Mémoires de Porthos relatent avec truculence
~hées de Champagne rapporta La Guerre à l'itinéraire risqué. Et puis il y a ceux qui reven-
vingt ans : « Au jour le jour de la guerre, le plus diquèrent le droit au « désengagement » qui, à
wuvent, celui qui tue se joue, celui qui est frap- l'instar du Hussard bleu de Roger Nimier pas-
?é tombe. Y-a-t-il place pour la haine ? » (8). sèrent de la Résistance à la Collaboration ...
Réfractaires au lyrisme guerrier, hantés par De la guerre d'Indochine à l'indépendance
l'enfer macabre, d'autres se partagent entre ~ de l'Algérie, les passions françaises entrèrent
refus et soumission. Henri Barbusse (Le Feu), to.-o..--.iio.J une fois encore en effervescence. Des récits
Romain Rolland (Au-dessus de la mêlée), Roger Le maréchal des logis Louis Destouches, plus durs, intenses et dépouillés de Pierre Schoen-
Martin du Gard (Les Thibault) peignent J'hor- tard Céline en littérature. Médaille militaire en doerffer (La 317' section) à ceux d'Erwan Ber-
reur de la guerre, le calvaire des « poilus » entre 1914 pour action exceptionnelle. got (Deuxième classe à Diên Biên Phu) et de
ooue et froidure. Rolland dressera le procès de Jean Pouget (Le manifeste du camp n° 1), en
une « abomination mécaniste, mécanicienne, à passant par les renoncements humanitaires
;es pairs coupables à ses yeux « d'avoir avili la
ryensée en la mettant au service d'un nationalis- laquelle l'homme n'a plus sa pGit » (Drieu), et d'un Jules Roy (Mémoires barbares), la plaie
7le aveugle » avant que de rallier le bolchevis- d'une issue fallacieuse. Après Charleroi, Guise, reste vive. Aussi vive que celle née de la dra-
me. Jean Giraudoux, sergent, puis sous-lieute- la Marne, les Dardanelles, Verdun, le sergent matique affaire algérienne pour laquelle Pierre
~ant au 176' régiment d'infanterie, sévèrement
Drieu, quatre fois blessé, ne reconnaît pas pour Sergent (Ma peau au bout de mes idées),
olessé par des éclats de shrapnels, souffrant sienne cette guerre qui tue l'esprit guerrier. Dominique Venner (Le Cœur rebelle) et Hélie
fentérite, fait campagne en Alsace et en Tur- Denoix de Saint Marc (Les Champs de braise)
~uie. Ses souvenirs de guerre, Lecture pour une Réveil des passions s'engagèrent chacun sans concession ni esprit
1mbre, seront d'un genre « peu viril » au gré de retour. Tant il est vrai, selon le mot de Riva-
j'André Gide ... (9). Mobilisé en 1914 (fm Dans Le Chemin de la croix des âmes, rol, qu' « en période de guerre civile, le plus
iécembre) dans 1'infanterie alpine, Giono Bernanos oppose aux fonctionnaires des chan- difficile n'est pas de faire son devoir mais de
iécouvre (juin 1916) 1'univers de fureur et celleries et aux agents des trusts la grandeur savoir où il se trouve ».
K l'enfer absolu de Verdun ». Commotionné par des combattants de 1914. Nous sommes alors E. V.
m obus, gazé aux yeux, il combat au Chemin en 1942. La sensibilité des écrivains prend
ies Dames (1917) et à Kemmel (1918). Sa cor- dans cette nouvelle guerre une acuité décuplée 1. Adrienne D. Hytier, La Guerre. Bordas,
respondance de guerre ne laisse rien percer mais parfois par les passions du moment, comme au 1989, p. 120.
il regardera cette guerre comme le mal absolu et temps des guerres de religion. Ainsi, de Saint- 2. Raoul Girardet, La Société militaire dans la
Exupéry qui, devant les émissaires gaullistes, France contemporaine, 1815-1939. Plon, 1953, p. 119.
;'affmme résolument pacifiste (Le Grand trou-
3. Charles Péguy, Cahiers de la Quinzaine,
7eau), quand bien même affieure dans le per- se donne les gants de lancer à l'adresse de leur
28 décembre 1913. Œuvres poétiques complètes.
;onnage d'Angelo Pardi, héros du Hussard sur chef : << Dites la vérité, général, nous avons
La Pléiade, 1948, p. 800-801.
1
e toit et dans celui de Martial, le gendarme très perdu la guerre. Nos alliés la gagneront. » 4. Père Teilhard de Chardin, La Nostalgie du
:>eu gendarmesque des Récits de la demi-briga- Accumulant les missions périlleuses (Pilote de front, extrait des Écrits du temps de guerre (1916-
ie, une évidente tendresse pour les militaires guerre), il jette : « Si je suis descendu, je ne 1919). Le Seuil, 1965, p. 204 à 207.
lVentureux d'avant le grand massacre. regretterai absolument rien. La termitière 5. René Quinton, Maximes sur la guerre.
Même ambivalence chez Céline - pardon, future m'épouvante. Et je hais leurs vertus de Réédition Le Porte-Glaive.
e maréchal des logis Louis Destouches, du robots » (10). Promeneur engagé des maquis 6. Les critiques de notre temps : Apollinaire.
12' cuirassiers -, volontaire pour des missions de Chine, d'Espagne, de Corrèze, André Mal- Garnier, 1971, p. 91-92.
ie liaison sous le feu ennemi, gravement bles- raux apparaît moins comme un fils de la guer- 7. Henry de Montherlant, Le Songe. Grasset,
1922, p. 76 à 78.
;é au bras, médaillé militaire (24 novembre re que des révolutions. Commandant de la bri-
8. Guy Dupré, C'est le sang de l'amour et le
1914), devenu en 1932l'antimilitariste Barda- gade Alsace-Lorraine, il campe l'image tou- sang de la peine. Trédaniel, 1996, p. 15.
nu du Voyage au bout de la nuit. jours convoitée de l'écrivain guérillero. Aty- 9. Philippe Dufay, Jean Giraudoux. Julliard,
A contrario, Bernanos et Drieu La Rochel- pique et fier de l'être, Jacques Perret résiste 1993, p. 195.
e dénoncent le double vertige d'une humanité « par mauvais caractère », non seulement en 10. Hugo Pratt, Saint-Exupéry, le dernier vol,
lVilie, d'un « bétail passif» aux prises avec royaliste rebelle « mais en homme des texte de Frédéric d'Agay. Casterman, 1995.

Ill
' '
TRENTE REPERES POUR VINGT SIECLES D'HISTOIRE

Ces batailles qui ont


fait la France
PAR JEAN KAPPEL

Vers 1960, la mode n'était plus à rejoint avec des forces supérieures et l'assiège.
Réduits par la faim, les défenseurs, qui n'ont
l'histoire-bataille. Comme toutes pas reçu les secours attendus, sont contraints de
se rendre. Dans l'espoir d'épargner son peuple,
les modes, celle-ci commence à Vercingétorix se livre au vainqueur, « parant
d'un sombre éclat le deuil de l'indépendance »
passer. Et l'on redécouvre les (De Gaulle, La France et son armée, 1938). Il
sera étranglé après avoir été détenu six ans à
mérites pédagogiques des grands Rome dans des conditions cruelles.

repères. Avant d'être un déchaîne- 451 : Les Champs catalauniques


Après avoir franchi le Rhin et la Moselle,
ment de forces et de violence, la puis détruit Trèves, Metz, Toul, Châlons,
Reims et Sens, Attila et les Huns ont échoué
bataille est une réflexion, une pré- devant Troyes et Orléans, défendues par saint
Loup et saint Aignan. De nombreux chefs
vision, une détermination. Elle est wisigoths, francs et burgondes se joignent
alors au patrice romain Aétius pour venir à
l'épreuve suprême qui juge une bout du « fléau de Dieu ». C'est chose faite
entre Troyes et Sens lors de la bataille des
société, une nation et ses hommes. Champs catalauniques, au cours de laquelle le
roi wisigoth Théodoric trouve la mort. Écra-
Retour aux sources d'une histoire sés, les Huns sont bientôt chassés d'Occident.

qui s'est faite aussi à coups d'épée. :s 496 : Clovis à Tolbiac


C'est pour porter secours à un prince franc
Brennus, chef gaulois victorieux des Romains de la région de Cologne que Clovis va engager
sur l'Allia en 390 av. ].-C. Il s'empare de Rome la lutte contre les Alamans. Le choc a lieu,
52 av. J. -C. : Vercingétorix à Alésia qu'il/ivre au pillage et ne consentira à s'éloigner pense-t-on, à Zulpich (Tolbiac) et la tradition
Jeune chef arveme (25 ans), Vercingétorix qu'en échange d'un lourd tribut auquel il ajoute- veut que ce soit après qu'il eût invoqué l'aide
est parvenu à rassembler la majeure partie des ra le poids de son épée en prononçant la formule du Dieu de Clotilde, son épouse chrétienne,
cités contre César qui, depuis six ans, a entre- célèbre : << Vae victis ! » (malheur aux vaincus). que le sort du combat ait tourné en faveur du
pris la conquête de la Gaule. Il pratique effica- Charles de Gaulle voyait dans ce raid gaulois
roi franc. La date a été contestée. Cette victoi-
l'acte fondateur de l'histoire de France, ainsi
cement la tactique de la « terre brûlée » et infli- qu'ill'écrit aux premières lignes de La France et re décida, selon la tradition, de la conversion
ge au Romain une sévère défaite à Gergovie au son armée (1938) :<<La France fut faite à coups de Clovis et scella 1'union de la monarchie
début de - 52. Pour refaire ses forces, il va d'épée. Nos pères entrèrent dans l'Histoire avec franque et d'une Église catholique, héritière
s'enfermer dans l'oppidum d'Alésia. César l'y le glaive de Brennus. >> d'une part de la romanité.

Il
VINGT SIÈCLES DE BATAILLES

32 : Charles Martel à Poitiers


Les envahisseurs musulmans qui ont sub-
lergé en quelques années la péninsule ibé-
tque et, franchissant les Pyrénées, se sont
mparés de Narbonne et ont menacé Toulouse,
oussent ensuite des raids dévastateurs jusqu'à
,utun. Tandis qu'ils marchent sur Tours, ils
Jnt arrêtés et mis en pièces à proximité de
'oitiers par le maire du palais d'Austrasie,
:harles Martel, fils de Pépin d'Héristal. Une
emière bande d'envahisseurs en retraite sera
étroite peu après sur le causse de Martel.

7R : Roland à Roncevaux
Profitant d'une demande d'arbitrage de
émir de Saragosse, en conflit avec celui de
:ordoue, Charlemagne a conduit une expédi-
on au-delà des Pyrénées, mais il a échoué
ans sa tentative de s'emparer de la grande
ité de 1'Èbre. Il prend en revanche Pampelu-
e, mais son arrière-garde est attaquée par les
tontagnards basques quand l'armée repasse
:s Pyrénées, au col de Roncevaux. Le comte
oland et ses compagnons périssent au cours La bataille de Bouvines, 27 juillet 1214. Au centre, Philippe-Auguste. La présence de milices com-
li combat. L'épisode sera magnifié au cours munales en a fait la première manifestation de mobilisation nationale.
~s siècles suivants et Roland deviendra, dans
1 chanson de geste qui exaltera son sacrifice,
Flandre et l'empereur Othon IV de Brunswick. Nous sommes le 16 mai 1364. Du Guesclin
: champion de la lutte contre les Sarrasins. Après avoir triomphé de Jean sans Terre, à La feint alors la retraite pour encourager l'ennemi
n récit dont l'immense succès dans l'Occi- Roche-aux-Moines, en Poitou, il doit livrer à abandonner ses solides positions défensives.
~nt des XI'-XII' siècles est étroitement lié à
une bataille autrement difficile au nord du Une fois celui-ci tombé dans le piège, il fait
essor de la Reconquista et du pèlerinage de
royaume contre les autres coalisés. Le choc va face et livre bataille. La victoire est totale, le
aint-Jacques-de-Compostelle, dont le « che-
se produire à Bouvines, le 27 juillet 1214, captal est pris et les Anglo-Navarrais en
tin » emprunte le col de Roncevaux, à une
alors que le Capétien dispose d'effectifs sensi- déroute doivent se replier sur Acquigny. C'est
>oque qui voit la chevalerie se mobiliser pour
blement inférieurs à ceux de ses adversaires. à la veille de son sacre que Charles V apprend
Croisade.
Après six heures de combat, les coalisés aban- la victoire.
)99 : Godefroi de Bouillon à Jérusalem donnent le champ de bataille. La part prise
dans la victoire par les milices communales 1415 : Le désastre d'Azincourt
Quatre ans après que le pape Urbain II ait fait que l'on voit dans la bataille de Bouvines
ncé à Clermont l'appel à la Croisade, l'armée Débarqué en Normandie, Henri V
la première grande manifestation de sentiment d'Angleterre s'empare d'Harfleur, après une
anque, déjà victorieuse à Nicée, à Dorylée et
national. farouche résistance. Ne disposant plus que de
Antioche, vient mettre le siège devant Jérusa-
m. La ville est investie en juin et un premier forces trop réduites pour marcher sur Paris, il
saut est lancé le 14 juillet. Dès le lendemain,
1364 : Du Guesclin à Cocherel décide de remonter en force vers Calais pour y
chevalier de Puisaye, suivi par Godefroi de En cette vingt-septième année de ce qui prendre ses quartiers d'hiver. À la tête de cin-
ouillon, chef de l'expédition, bouscule deviendra la guerre de Cent Ans, Charles le quante mille hommes, le connétable d'Albret
mnemi sur la brèche ouverte vers l'Orient. Mauvais, comte d'Évreux et roi de Navarre l'attend entre Tramecourt et Azincourt, au
lors que les vainqueurs font payer cher leur était le meilleur allié des Anglais contre le nord-est d'Abbeville sur un terrain détrempé
sistance aux défenseurs, Godefroi entre sans jeune Charles V, qui s'apprête à recevoir à peu favorable aux manœuvres de cavalerie.
mes et pieds nus dans le Saint-Sépulcre pour Reims la couronne royale. Profitant du fait que Mais, au matin du 14 octobre 1415, les Fran-
prier. Quelques jours plus tard, la prise le roi de Navarre est retenu à Pampelune, Du çais forts d'une large supériorité engagent la
Ascalon donne aux Francs, pour un siècle, le Guesclin entreprend d'envahir ses possessions lutte dans un immense désordre et sous ·les
ntrôle de la Palestine. normandes et vient affronter à Cocherel, sur flèches des archers anglais. La chevalerie vient
les rives de l'Eure, à mi-distance d'Évreux et se briser sur la résistance des Anglais solide-
~14 : Philippe Auguste à Bouvines de Vernon, les troupes de Jean de Grailly, cap- ment installés en défensive. Les milices se
Philippe Auguste doit faire face à une coa- tal de Buch, chargé de défendre les posses- retirent sans avoir pu livrer bataille. L'écrasan-
ion qui rassemble contre lui le roi d'Angle- sions de Charles. Le captal s'installe prudem- te victoire d'Henri V lui assure un immense
Te, Jean sans Terre, le comte Ferrand de ment sur les hauteurs dominant la rivière. prestige malgré son ordre de massacrer les pri-

Il
T SIÈCLES DE BATAILLES

1'adversaire qui 1'attendait ailleurs, franchis- d'Ivry, le 14 mars 1590. Les ligueurs envisa-
sant les Alpes au col de 1'Argentière, 1'armée gent une manœuvre enveloppante, alors
française débouche le 15 août dans les plaines qu'Henri prévoit d'enfoncer leur centre.
du Piémont. L'affrontement se produit les 13 L'affaire est mal engagée car la Ligue dispose
et 14 septembre 1515. Les deux infanteries se d'effectifs supérieurs mais l'intervention per-
livrent un combat féroce au cours duquel le sonnelle du Béarnais, lancé à la tête d'un esca-
jeune roi François l" s'engage au premier rang. dron de six cents cavaliers contre le centre
L'issue est décidée par l'utilisation massive de adverse, stimule les courages(« Ralliez-vous à
l'artillerie commandée par Galiot de mon panache blanc ! » ). À l'issue de trois
Genouillac, brisant les carrés suisses et prépa- heures de lutte, la défaite des ligueurs est com-
rant la charge de la cavalerie. Au soir du com- plète et moins du quart d'entre eux peut
bat, le jeune roi est armé chevalier par Bayard s'enfuir.
sur le champ de bataille.
1643 : Le Grand Condé à Rocroi
1590 : Henri IV à Ivry À la tête de vingt-six mille hommes, don
Après l'assassinat d'Henri ill, son cousin Francisco de Mellos, gouverneur des Pays-Bas
Henri de Navarre, chef du parti protestant, espagnols, et le vieux comte de Fuentes vien-
devient roi sous le nom d'Henri IV. Le roi nent investir Rocroi, au débouché des
d'Espagne, Philippe II, qui voulait faire passer Ardennes, place ouvrant la route de Paris. Le
la couronne à sa fille, s'oppose à son avène- jeune Louis de Bourbon, duc d'Enghien et
]eanne d'Arc, seul portrait exécuté de son ment ainsi que la Ligue (parti catholique). C'est plus tard prince de Condé, ne dispose que de
vivant, lors de son procès, par le greffier qui en au moment où il assiège Dreux qu'Henri IV vingt mille hommes pour lui barrer la route
tenait les minutes. doit faire face à l'armée du duc de Mayenne, mais, malgré les conseils de prudence du
renforcée de contingents venus des Pays-Bas maréchal de l'Hôpital, il décide, avec la
sonniers. La chevalerie française est frappée
espagnols. Le choc se produit près du village fougue de ses vingt-deux ans et l'accord du
au cœur. Le connétable d'Albret a péri et
Charles d'Orléans est prisonnier.

1429 : Jeanne d'Arc délivre Orléans


Partie de sa terre lorraine, Jeanne d'Arc a
gagné Chinon où le dauphin Charles accepte
de la mandater pour délivrer Orléans assiégée
par les Anglais. La chute de la ville permettait
aux Anglais de menacer la Touraine, le Berry
et le Poitou. Le 29 avril, Jeanne et Dunois par-
viennent à pénétrer dans la ville pendant que
les Orléanais font diversion vers la bastille
Saint-Loup. Renforcée par une petite armée de
secours, Jeanne, dont la présence galvanise les
défenseurs et les habitants, s'empare bientôt
de cette bastille, puis de celle des Augustins.
Elle est blessée lors de l'attaque de celle des
Tourelles mais, le lendemain, l'ennemi se
replie sur Jargeau et sur Meung, en abandon-
nant une bonne partie de ses bagages. Le 8
mai, Orléans est délivrée et l'Anglais n'allait
plus connaître désormais que des revers.

1515 : François l" à Marignan


Louis XII n'ayant pas d'enfants, son cou-
sin François l" lui succède à sa mort au début
de 1515. Le nouveau roi se lance avec allé-
gresse dans l'aventure italienne léguée par ses
prédécesseurs. À Marignan, il livre bataille
aux Suisses qui combattent pour le compte du Henri IV à la bataille d'Ivry : « Suivez mon panache blanc, il vous mènera sur les chemins de
duc de Milan et du pape. Après avoir surpris l'honneur ... >>
VINGT SIÈCLES DE BATAILLES

L'HÔTEL ROYAL
DES INVALIDES
C'est d'abord en France que l'État
monarchique prit lui-même en main le sort
des vieux militaires invalides, répondant
ainsi aux pressantes sollicitudes de Blaise
de Montluc en faveur des pauvres estropiés.
Henri Ill, par les édits de 1578 et 1585, place
les soldats invalides sous la protection du
roi, mais il n'avait guère les moyens
d'imposer son autorité. Henri IV, avec la paix
et un pouvoir non contesté, pouvait tenter
de réserver à ses vieux soldats la maison de
Nicolas Houël, placée sous le contrôle du roi
en 1604, mais sa mort mit un terme à cette
politique. Louis Xlii ne réussit pas mieux,
avec la fondation d'un établissement
ambitieux, sous le nom de Commanderie de
Saint-Louis à Bicêtre, qui ne réalisa jamais
ses objectifs, faute d'argent.
L'ordonnance du 26 février 1670, portant
fondation de l'Hôtel Royal des Invalides par
Louis XIV, donna à ces tentatives l'ampleur,
la magnificence, et les moyens financiers
qui devaient assurer sa réussite. Sa
construction fut confiée à Libéral Bruant
(achevée par Hardouin-Mansart), et sa
décoration aux meilleurs artistes de
Versailles. En même temps, se trouve enfin
définie précisément l'invalidité militaire, le
mot invalide succédant alors au mot
estropié. Sont reçus à l'Hôtel Royal des
soldats âgés ou usés, blessés ou infirmes,
ainsi que ceux qui ont dix années puis vingt
Bataille de Fontenoy, 11 mai 1745. Ce fut la dernière grande victoire de la monarchie en Europe. années de services. Leur nombre important,
leur rétablissement éventuel, ainsi que le
fidèle Gassion, de prendre l'initiative. Le com- l'ennemi assiège Landrecies, les Français fei- souci de préserver la dignité de ces hommes
bat se limite le 18 mai à des escarmouches et gnent de se porter au secours de cette place. Le par une activité, entraînèrent la création en
c'est le lendemain que le jeune chef « se char- prince Eugène s'apprête donc à faire effort 1690 des compagnies détachées de soldats
ge de l'événement ». Sa gauche et son centre dans cette direction et c'est à Denain, sur invalides, envoyées dans les places fortes
enfoncés, il déborde et bouscule l'ennemi avec 1'Escaut, que, le 24 juillet 1712, Villars et le des frontières ou dans quelques châteaux
sa droite. Poussant son avantage, il prend à maréchal de Montesquiou s'en prennent aux de l'intérieur, résurrection améliorée des
revers les masses compactes des tercios espa- contingents hollandais, hardiment culbutés par mortes-payes. Gouvernées par l'Hôtel Royal,
gnols qui sont disloqués. Au soir de la bataille, une attaque surprise à la baïonnette. L'ennemi ces compagnies remplirent leur fonction
les pertes de l'ennemi sont cinq fois supé- jusqu'à la Révolution. En 1764, les deux
perd huit mille hommes dans la journée, aban-
ordonnances des 26 février et 30 novembre
rieures à celles des Français, qui capturent donne soixante drapeaux, et se voit contraint
firent un pas de plus en faveur des vieux
;ent soixante-dix drapeaux. de traiter.
militaires invalides, en leur donnant avec
une pension, fort modeste d'ailleurs, la
1712 : Villars à Denain 1745 : Maurice de Saxe à Fontenoy
possibilité d'une retraite civile, hors de
Alors que s'aggrave la guerre de Succes- Fontenoy est la principale bataille de la l'Hôtel Royal.
;ion d'Espagne et que le prince Eugène, à la guerre de Succession d'Autriche. Elle fut
ête de forces considérables, ambitionne de livrée du côté français par le maréchal de JEAN-PIERRE BOIS
narcher sur Paris depuis la frontière du nord, Saxe. Fils naturel de l'Électeur de Saxe Dictionnaire d'Art et d'histoire militaire.
~ouis XIV confie à Villars le salut du royau- Auguste l" et de la comtesse Aurore de Koe- Sous la direction d'André Corvisier, PUF 1988.
ne. Le maréchal ne peut s'attaquer directe- nigsberg, Hermann-Maurice, comte de Saxe, Voir aussi Les Grandes heures des Invalides,
nent à des forces supérieures mais une habile était maréchal de France depuis 1720. Il fut d'Anne Muratori-Philip. Perrin, 1989.
nanœuvre va lui donner la victoire. Alors que chargé, par Louis XV, du commandement de

Il
T SIÈCLES DE BATAILLES

1'armée opposée à celle du duc de Cumberland leurs efforts au sud du territoire en menaçant livré bataille. Le bilan militaire de l'affronte-
et du comte de Waldeck. En début d'après- la Virginie. Le général Washington les devan- ment est donc des plus minces, mais la portée
midi, le 11 mai 1745, l'infanterie anglo-hano- ce en trompant leur surveillance et en réalisant morale et politique de la « victoire » française
vrienne semble reprendre le dessus. Après que la jonction de ses forces avec celles du corps sera considérable. Témoin de l'événement,
les Français aient suspendu le feu (« Mes- expéditionnaire français de Rochambeau, ren- Gœthe s'écriera : « Ici, en ce jour, commence
sieurs les Anglais, tirez les premiers... »), forcé du corps de débarquement amené en Vir- une ère nouvelle ! »
Maurice de Saxe fait battre au canon le front ginie par La Fayette. Les forces ainsi rassem-
anglais et jette dans la bataille la Maison du blées entreprennent le siège de Yorktown où 1794 : Jourdan à Fleurus
Roi et son infanterie irlandaise. C'est suffisant s'est installé le général Cornwallis, bloqué du Les Français ont déjà obtenu la reddition
pour décider du sort de la bataille, remportée côté de la mer par la flotte du comte de Gras- de Charleroi quand le duc de Cobourg, igno-
sous les yeux de Louis XV et du Dauphin. se. Sans espoir d'être secouru, Cornwallis doit rant sa chute, intervient pour secourir la place
Malade, le général en chef a suivi l'action en capituler et livre les 7 000 défenseurs de la avec 60 000 Austro-Hollandais. C'est dans ces
se déplaçant dans une petite carriole d'osier. place. Cet échec majeur des Anglais consti- conditions que va se livrer la bataille de Fleu-
tuait une éclatante revanche après les défaites rus, le 26 juin 1794. Les Français sont en
1748: Dupleix à Pondichéry subies par la France au cours de la guerre de nombre équivalent. Dès trois heures du matin,
Alors que la France et 1'Angleterre Sept Ans. l'assaut des coalisés repousse vers la Sambre
s'opposent dans la guerre de Succession la gauche française mais Kléber rétablit la
d'Autriche, à l'autre bout du monde, l'amiral 1792 : La victoire de Valmy situation. Au centre de la bataille, Champion-
Boscawen paraît à la tête de trente navires,
Alors que Brunswick s'attarde sur la net résiste à tous les assauts de Kaunitz. On se
devant Pondichéry. Pendant ce temps, 6 000
Meuse, Dumouriez accourt pour tenir les défi- bat farouchement pour le village de Lambus-
hommes de troupe investissent la place du
lés de 1' Argonne, « les Thermopyles de la sart. Jourdan jette finalement sur l'ennemi
côté de la terre. Dupleix ne dispose que de
France ''· Pressé par l'ennemi, il se maintient toute la cavalerie du général Dubois et charge
1 400 Français et de 2 000 aux ili aires indi-
sur celui de Grandpré mais préfère finalement lui-même à la tête de trois bataillons qui cul-
gènes. Le comptoir français va supporter ainsi
58 jours de siège, dont 42 d'attaques quasi offrir la bataille à hauteur du plateau de Valmy, butent l'adversaire. Cobourg apprenant la
continuelles. Tous les efforts anglais se brise- à l'ouest de Sainte-Menehould. C'est là que, le perte de Charleroi n'insiste pas et se replie sur
ront devant l'énergie du représentant de la 20 septembre 1792, les deux armées se font Bruxelles. On avait utilisé pour la première
compagnie française des Indes, contraignant face mais la lutte se résume à des échanges fois un ballon captif d'où le capitaine Coutelle
l'ennemi à se retirer. d'artillerie peu meurtriers et les Prussiens se put observer l'ensemble du champ de bataille
replient en bon ordre sans avoir réellement et renseigner le commandement français.
1759 : Montcalm devant Québec
La guerre de Sept Ans a entraîné en Amé-
rique du Nord une reprise des hostilités avec
1'Angleterre, marquée par les nombreux suc-
cès initialement obtenus à partir du Canada
français . La prise du fort William-Henry
menace même la Nouvelle-Angleterre. Mais
les Anglais se ressaisissent et rassemblent des
moyens très supérieurs à ceux dont disposent
leurs adversaires. En 1758, la prise de Louis-
bourg leur ouvre la route de Québec par le
Saint-Laurent. Le contrôle de la vallée de
l'Ohio et la prise du fort Frontenac resserrent
l'étau autour de la Nouvelle-France. Le 8
juillet 1758, le marquis de Montcalm a battu
Lord Abercromby au fort Carillon mais, en
1759, une flotte anglaise remonte le Saint-
Laurent et amène devant Québec le puissant
corps expéditionnaire du général Wolf. Celui-
ci remporte la victoire des plaines d'Abraham
mais y laisse la vie, alors que Montcalm meurt
lui-même de ses blessures le 13 septembre,
quatre jours avant la capitulation de Québec.

1781 : Rochambeau à Yorktown


Incapables de venir à bout de la résistance Siège de Yorktown en 1781. Le général de Rochambeau donne des ordres à ses officiers. Derrière lui,
des insurgés américains, les Anglais portent le général Washington et le jeune marquis de La Fayette, tête nue.

Il
VINGT SIECLES DE BATAILLES

1797 : Bonaparte à Rivoli


Après Lodi et Arcole, Bonaparte va livrer
mx Autrichiens la bataille décisive qui doit les
:ontraindre à abandonner Mantoue et à ouvrir
1insi la route des cols permettant d'accéder à
lienne. L'action se produit le 14 janvier 1797,
1 l'est du lac de Garde. C'est Joubert qui
:ncaisse l'essentiel du choc quand se
léclenche l'attaque ennemie. Il doit concéder
lu terrain mais Masséna, qui amène ses
roupes à marche forcée depuis la veille appa-
aît alors et se jette dans la danse. Pris sous le
eu de son artillerie, les colonnes autrichiennes
ont sabrées par une charge irrésistible de
.asalle. Alors que le général autrichien Alvin-
:y se replie vers le nord pour rejoindre la val-
ée de l'Adige, Murat lui barre la retraite et
omplète la défaite de l'ennemi. Le coup d'œil ffi
t la rapidité de ré~ction de Bonaparte, la ~
nobili té et l'agressivité de ses régiments ont >'
lécidé une nouvelle fois du succès.
Épisode légendaire de la bataille de Waterloo : << la Garde meurt et ne se rend pas >>.
1805 : Napoléon à Austerlitz
Entré à Vienne, Napoléon marche vers la sont abattues sur la région. Le terrain détrempé font la décision et pénètrent dans la ville où la
.1oravie pour y livrer bataille aux Autrichiens interdit de lancer prématurément la cavalerie poudrière des assiégés a sauté. Après plusieurs
t à leurs alliés russes. Il dispose de 70 000 française à 1'assaut des carrés anglais et écos- heures de combats de rue acharnés, la ville est
tommes pour affronter des armées ennemies sais. Le maréchal Ney est, en personne, à la aux Français mais, tué quelques heures plus
ortes de 90 000 combattants, commandés par tête du corps Drouet d'Erlon pour s'emparer tôt, le général Damrémont ne pourra jouir de
'empereur François II et le tsar Alexandre l". de la Haie-Sainte, mais la résistance farouche la victoire et c'est son successeur, le général
,e 2 décembre 1805, Soult s'empare du pla- opposée par l'adversaire donne un coup d'arrêt Vallée qui sera nommé gouverneur général de
~au de Pratzen dont le contrôle apparaît déci-
à l'élan des Français. À trois heures, Ney lance l'Algérie.
if pour 1'issue de la journée. Lannes, Murat et contre le centre de Wellington les cuirassiers
~ellermann rejettent Bagration sur Austerlitz
du général Milhaud, puis il renouvelle la char- 1855: Mac-Mahon à Malakoff
t c'est l'Empereur qui donne le coup de grâce
ge avec les lanciers et les chasseurs de la L'action se passe durant le long siège de
l'ennemi en lançant sa Garde et les grena-
Garde. Il recommence à la tête de ses cava- Sébastopol, pendant la guerre de Crimée
iers d'Oudinot contre les Russes qui, pris à
liers, mais ne parvient pas à entamer les carrés (1854-1855), menée par 1'Angleterre et la
~vers, sont rejetés vers les étangs et contraints
de fantassins anglais. L'arrivée inattendue des France contre la Russie. Le bastion de Mala-
e retraiter dans le plus grand désordre. Les
Prussiens de Blücher décide du son de la koff commandait le flanc sud de la place. Le
enes françaises sont inférieures de moitié à
bataille et Ney la tennine parmi les survivants colonel Todleben, responsable de la défense, en
elles de l'adversaire et la victoire apparaît à
e point décisive que l'empereur d'Autriche de la Garde qui continuent de résister. avait fait une position inexpugnable, protégée
ccepte immédiatement de négocier la paix de par deux lignes de retranchements. La prise de
'res bourg. 1837 : Lamoricière à Constantine cet ouvrage était le principal objectif du géné-
En novembre 1836, le général Clauzel ral Pélissier, commandant en chef des troupes
l815 : Ney à Waterloo avait conduit contre Constantine une expédi- françaises de Crimée. Dès le 18 juin 1855, la
Après avoir envahi la Belgique où se ras- tion malheureuse, qui avait failli se terminer position est attaquée. C'est un échec sanglant.
~mble l'armée prussienne de Blücher et en déroute. L'année suivante, c'est son succes- Le 8 septembre, la division Mac-Mahon se
armée anglo-hollandaise de Wellington, seur, le général Damrémont, qui investit la lance à son tour à l'assaut. Dans un élan irrésis-
fapoléon, qui doit affronter des forces très grande cité de l'Est algérien. Il dispose pour tible, les zouaves jaillissant des tranchées fran-
~périeures, décide de les battre successive- cela de 10 000 hommes. Les quatre brigades chissent le parapet et plantent le drapeau trico-
lent. Il se tourne d'abord contre les Prussiens, des généraux Trézel et Rulhières, du duc de lore sur le bastion. On se bat au corps à corps
11voyant Grouchy et 30 000 hommes à la Nemours et du colonel Combes sont en vue de pendant plusieurs heures et quand Mac-Mahon
oursuite de Blücher qui bat en retraite. Pen- la place le 6 octobre. L'artillerie tonne à partir reçoit 1'ordre de se retirer car le fon risque
ant ce temps, il décide d'attaquer Wellington du 9 et, le vendredi 13, l'assaut est donné par d'être miné, il répond par le fameux« J'y suis,
ui s'est retiré à Waterloo. La bataille décisive trois colonnes placées sous les ordres du lieu- j'y reste ». En fin d'après-midi, la victoire est
e peut s'engager qu'en fin de matinée, le 18 tenant-colonel Lamoricière et des colonels acquise et, dès le lendemain 9 septembre, les
1in, en raison des pluies diluviennes qui se Combes et Corbin. Lamoricière et ses zouaves Russes évacuent Sébastopol.


T SIÈCLES DE BATAILLES

1863 : La Légion à Camerone conclu par le fameux « On les aura ! ». Bien- 1954 : Diên Biên Phu
Chargés d'une mission d'escorte, durant la tôt, la résistance de Sauville fera la décision en Établi dans l'ouest du Tonkin pour empê-
campagne du Mexique, les soixante légion- faveur des Français qui reprennent Douaumont cher les infiltrations viet-minh en direction du
naires du capitaine Danjou, qui s'est illustré en en octobre. Laos, le camp retranché de Diên Biên Phu a
Algérie - où il a perdu une main - et en Cri- été attaqué avec de puissants moyens par
mée, se trouvent confrontés avec des forces 1944 : Juin à Monte Cassino 1'ennemi à partir du 13 mars 1954. Les ser-
mexicaines bien supérieures, 800 cavaliers et Dans la bataille pour le Monte Cassino, le vices de renseignement français n'avaient pas
1 200 fantassins. Pendant une journée entière, corps expéditionnaire français du général Juin imaginé que le général Giap pourrait amener
retranchés dans l'hacienda de Camerone, ils s'est déjà illustré en janvier 1944, quand des de l'artillerie lourde dans une région aussi
refusent toute reddition. Le capitaine Danjou unités de la 3' division d'infanterie algérienne lointaine et aussi peu accessible. La cuvette de
ayant été tué, il est remplacé par le sous-lieu- (DIA) de Monsabert se sont infiltrées dans le Diên Biên Phu va ainsi devenir un Verdun
tenant Vilain, lui-même tué à son tour et rem- dispositif allemand et ont occupé le Belvédère. indochinois, mais un Verdun coupé de l'arrière
placé par le sous-lieutenant Maudet. À la tom- Deux bataillons vont y tenir huit jours sous un et progressivement asphyxié, sans espoir
bée du soir, cinq survivants résistent toujours. déluge de feu, pratiquement coupés du gros de d'être secouru. Le parachutage de renforts,
Ils tirent leurs dernières cartouches et char- la division. Exploit sans lendemain, car les notamment celui du 6' bataillon de parachu-
gent, baïonnette au canon, contre la meute Américains ne parviennent pas à emporter la tistes coloniaux du commandant Bigeard, ne
adverse. Impressionnés par le courage de ces décision au nord-ouest du Mont Cassin. Minu- peut que retarder l'échéance. Malgré l'héroïs-
« démons », les Mexicains les épargnent et tieusement préparée par Juin, l'offensive finale me des paras et des légionnaires, les points
leur accordent les honneurs de la guerre. est lancée le 11 mai 1944, à l'issue d'une for- d'appui baptisés Béatrice, Isabelle, Éliane ou
midable préparation d'artillerie. Les Améri- Dominique, vont tomber les uns après les
1870 : Les cuirassiers de Reischoffen cains piétinent mais, dans l'après-midi du 13, autres. Le 7 mai, à l'issue d'un siège de près
Au lendemain de l'échec subi à Wissem- le drapeau tricolore flotte sur le Monte Majo, de deux mois, le colonel de Castries est fait
bourg, Mac-Mahon vient occuper la position emporté de haute lutte par les unités de prisonnier avec ce qui reste de la garnison, pri-
de Woerth, ce qui lui permet de couvrir les l'armée d'Afrique. La rupture est obtenue et, vée de munitions et écrasée sous le nombre.
trois routes de Haguenau, Saverne et Bitche, le surlendemain, la ligne de repli Hitler est lar- Un tiers des défenseurs a péri et seulement un
mais il doit affronter à un contre deux les gement dépassée. Monsabert peut foncer en quart des prisonniers survivra à une effrayante
forces du prince royal de Prusse. Le 6 août, la avant et ouvrir aux Américains la route de captivité dans les camps viets.
division Ducrot repousse les Bavarois et la Rome. J.K.
division Raoult contient à Froeschwiller les
assauts des Prussiens qui cherchent à envelop-
per le dispositif français. Mac-Mahon fait
alors donner sa cavalerie (8' et 9' cuirassiers,
8' lanciers, et les quatre régiments de cuiras-
siers de la division Bonnemains). Lancées à
travers les houblonnières, les charges fran-
çaises sont fauchées par le feu très dense de
l'ennemi. Mac-Mahon doit se résoudre à la
retraite en direction de Petite-Pierre et de
Phalsbourg, pendant que la division Raoult et
son chef succombent à Froeschwiller.

1916 : Les poilus de Verdun


Conçue vraisemblablement dans 1'inten-
tion de percer le front français, l'attaque qui
commence le 21 février 1916 est marquée à
ses débuts par les ravages du trommelfeuer
allemand et par la perte du bois des Caures et
de Douaumont, la bataille de Verdun va
s'acharner pendant de longs mois, sur un espa-
ce de quelques kilomètres, sans qu'aucun des
deux adversaires ne parvienne à « user »
l'autre. Elle révélera chez les combattants des
trésors de courage, d'endurance et de stoïcis-
me. Les Allemands parviendront à s'avancer
jusqu'au Mort-Homme et à la cote 304 mais, Photographiés au PC du colonel Lang/ais (à droite, avec insigne de parachutiste), les officiers qui
le 9 avril, Pétain, qui a réorganisé la défense, animent la défense du camp retranché de Diên Biên Phu. De face, le commandant Bigeard. L'âpreté de
pourra lancer son ordre du jour de victoire la lutte se lit sur les visages émaciés, marqués par l'épuisement.
L'université redécouvre
1'histoire militaire
déplorable : le lyrisme tenait lieu d'analyse

L
'histoire de l'armée française du
général Weygand avait bercé notre et la description, de connaissances. Ce n'est
enfance. Abondamment illustrée en évidemment pas le cas avec ces quatre
noir et blanc, rehaussée de planches cou- volumes, où conformément aux souhaits
leurs, elle faisait défiler les Gaulois du d'André Corvisier, l'histoire militaire est
musée de l'Armée, des chevaliers à la lourde « désenclavée », reliée à la nation dans tous
cuirasse, des mousquetaires du Roi, des ses aspects : politiques, institutionnels, tech-
volontaires de Valmy, des goumiers de niques, éducatifs, financiers , économiques,
l'Empire et des poilus de Verdun. Peu de sociaux, etc. Ni l'opinion publique ni les
marins et d'aviateurs. Peu de représentants formes de recrutement n'ont été négligées.
des services techniques, si ce n'est les pon- Si les chefs militaires sont toujours bien
tonniers du général Eblé. On lisait un texte campés, les hommes qui ont combattu ou
conventionnel, mais solide. On admirait les seulement porté les armes, le sort des prison-
uniformes, les canons, les étendards. On sui- niers (étrangers en France ou français à
vait sur les cartes, les manœuvres. On rêvait. l'étranger), le statut des femmes qui accom-
On était heureux. Depuis cette Histoire, à pagnaient les armées sont également évo-
plusieurs reprises mise à jour et rééditée, qués. Le critique le plus pointilleux y trouve-
aucune autre entreprise de ce genre n'avait ra aussi bien l'évaluation numérique d'une
vu le jour, jusqu'à l'ouvrage collectif en grande armée carolingienne (3 000 cavaliers,
quatre volumes qu 'André Corvisier a com- 15 10 000 fantassins) que le poids de l'arme-
mencé à publier en 1992. ment d'un cheval au XII' siècle (25 kilos de
De 1925 à 1965, l'Université avait déser- fer) ou que 1'évolution des budgets militaires
té l'histoire militaire, à l'exception de Raoul Le professeur André Corvisier. du Consulat et de l'Empire, sans oublier
Girardet (La Société militaire dans la Fran- l'indispensable part de la production d'arme-
ce contemporaine 1815-1939, Plon, 1953). professeur à la Sorbonne, spécialiste de la ments dans la valeur globale de la produc-
En fait, ce fut André Corvisier qui réussit à Première Guerre mondiale, biographe du tion industrielle française au xrx· siècle (de
renouer le dialogue entre universitaires et maréchal Pétain et auteur d'une thèse qui fait 0,51 % en 1815-1824 à 1,10 % en 1875-
militaires. autorité sur les mutineries de 1917. Quant au 1884, soit un facteur tout à fait secondaire
En 1969, ce spécialiste de l'armée fran- quatrième volume, sa direction a été assurée dans la croissance industrielle... ). Aussi ne
çaise du XVII' et du XVIII' siècle recrée la par André Martel, professeur à 1'Institut faut-il pas s'étonner que cette histoire mili-
Commission française d'histoire militaire. d'études politiques d'Aix-en-Provence. taire de la France soit du même coup une
En 1988, il dirige la publication d'un remar- Bien que supérieure sur tous les plans à histoire de la France, de la Nation et de
quable Dictionnaire d'art et d'histoire mili- celle de Weygand, cette Histoire est inférieu- l'État, abordée sous l'angle militaire :
taire (PUF), premier ouvrage de ce type paru re sur un point à l'œuvre du général : elle ne « L'histoire de la formation de la France,
depuis 1910. Quatre ans plus tard, il récidive fouette pas l'imagination et n'incline pas à la observe Philippe Contamine, de son unité,
en prenant la tête d'une monumentale His- rêverie. Est-ce la faute d' une iconographie de son indivisibilité, est pratiquement indis-
toire militaire de la France en quatre tomes : rare et peu légendée ? Ou est-ce les normes sociable de son histoire militaire. »
Des origines à 1715, De 1715 à 1871 , De d'une histoire universitaire plus rigoureuse
1871 à 1940 et De 1940 à nos jours, publiée mais moins « vivante » ? Quoi qu'il en soit, FRÉDÉRIC VALLOIRE
aux PUF. Si la coordination du premier a été ces quatre volumes sont aujourd'hui Sous la direction d'André Corvisier, His-
confié à un universitaire, Philippe Contami- d'incomparables livres de référence. La toire militaire de la France, en quatre volumes.
ne, professeur à l'université de Paris-Sorbon- tonalité d'ensemble est universitaire : on ne PUF: Des origines à 1715,648 pages, 145 F. De
ne, spécialiste de l'histoire militaire médié- manque pas de tableaux, de chronologies, 1715 à 1871, 624 pages, 145 F. De 1871 à 1940,
528 pages, 145 F. De 1940 à nos jours,
vale, c'est à un militaire, le général Jean Del- d'études sur les origines sociales et géogra-
712 pages, 145 F. Ces ouvrages offrent des
mas, président de la Commission française phiques de tel ou tel corps de troupes, de références bibliographiques très complètes
d'histoire militaire et ancien directeur du plans de carrière, de pourcentages, d'effec- jusqu'aux dates de parution. Également sous
Service historique de l'armée de terre, qu 'est tifs , etc. On ne s'en plaindra pas. Pendant la direction d'André Corvisier, Dictionnaire
revenue la responsabilité du deuxième. Le trop longtemps, 1'histoire militaire a souffert d'art et d'histoire militaire, PUF, 1988, 896
troisième a été dirigé par Guy Pedroncini, de l'à-peu-près et d'une étroitesse d'esprit pages, 200 F.

Il
LA FONCTION GUERRIÈRE DANS L~ANCIENNE FRANCE

Chevaliers
et mercenaires
PAR CHARLES VAUGEOIS

Affaire de tous les hommes


libres à l'époque gauloise puis aux
temps mérovingiens, la guerre
devient l'attribut de la noblesse
féodale qui se forme au x· siècle.
Une noblesse ouverte aux roto-
riers par la voie de la chevalerie,
au moins jusqu'au XVI• siècle.
Mais voici venu le temps des mer-
cenaires et des troupes réglées, en
attendant les fonctionnaires.

es années pennanentes et soldées sont

L des institutions relativement récentes.


Sous leur fonne primitive de bandes
mercenaires, elles n'apparaissent en France
qu'à la suite des crises majeures de l'ancienne
société féodale, durant la guerre de Cent Ans. Armement du chevalier au XV' siècle. Le rite de l'adoubement n'est pas réservé à la noblesse. Il s'agit
Elles sont l'effet du renforcement de l'État à la d'une initiation destinée à une élite militaire, telle la Fianna irlandaise ou la Table ronde arthurienne.
fin du XV' siècle. Mais il faut attendre la secon-
de moitié du XVII' siècle, l'instauration de issues les années d'aujourd'hui qui leur ressem- dispose déjà d'une sorte d'année nationale
l'absolutisme et le règne. de Louis XN pour blent encore malgré tout ce qui les différencie. pennanente, bien encadrée, instruite et moti-
que soient constituées les troupes réglées, c'est- Ailleurs en Europe, les choses n'ont pas vée, dont l'efficacité se révélera décisive au
à-dire soumises à de stricts règlements établis suivi le même calendrier. Dès le XIII' siècle, cours des guerres d'Édouard l" contre l'Écos-
par la bureaucratie militaire dépendante du sou- en Angleterre, le roi, dont Je pouvoir est, à ce se, puis de ses successeurs contre la France,
verain. C'est de ces troupes réglées que sont moment, plus fennement établi qu'en France, notamment à Crécy et Azincourt. Le long
CHEVALIERS ET MERCENAIRES

v1oyen Âge et la « féodalité » ne sont pas uni-


onnes et ne sont pas vécus de façon iden-
ique, à une date donnée, en Angleterre, en
<rance, en Espagne, dans la péninsule italien-
te ou dans l'Empire, et cela quelles que soient
es parentés culturelles profondes.
En France, l'époque des années réglées
t'est vieille que de trois siècles. Période
•rève, comparée à la longue histoire française.
Hen entendu, elle n'a pas surgi soudainement.
me est le résultat de très lentes évolutions qui
mt intégré, digéré, transformé les acquis des
1ériodes précédentes.
Les années gauloises, comme celles des Fragment de la tapisserie de Bayeux, très précieux document sur la guerre à la fin du XI• siècle•
.nciens Grecs, des Romains au temps de la Cette prodigieuse « bande dessinée » décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie
épublique ou encore des Germains, sont com- (1066). Au centre, on remarque un chevalier normand, bien appuyé sur ses étriers, fonçant sur un adver-
•osées de l'ensemble des hommes libres. saire, la lance assurée par le coude sous l'aisselle. Cette méthode nouvelle du choc frontal ne disparaîtra
:état de soldat coïncide avec l'état de qu'au XVI' siècle, devant l'arme à feu.
itoyen.
Comme dans la Gaule d'avant la conquête deviennent autant de centres de la vie nouvel- militaire, telle la Fianna irlandaise ou la Table
omaine, dans les régions où s'exerce directe- le. Chaque châtellenie doit entretenir sa propre ronde arthurienne.
nent l'influence franque, au VIl' siècle, « le garnison, son armée privée, pour lesquelles
1roit de porter les armes, de suivre le chef de sont recrutés les jeunes ruraux les plus Les Grandes Compagnies
•uerre [... ] représentait le critère essentiel de robustes et les plus aventureux. Par la voie de
CJ liberté. [Il] impliquait en outre le devoir de
la chevalerie, ces fils de paysans auront accès Aux XIV' et XV' siècles, la France a subi
e réunir régulièrement pour dire le droit et à la noblesse qui s'identifie avec le métier des bouleversements immenses qui ont affecté
endre la justice. » Georges Duby, à qui l'on exclusif des armes, sa raison d'être et sa justi- le fonds de ses structures sociales. Durant la
loit ces observations (Guerriers et Paysans fication. guerre de Cent Ans (1337-1453), la noblesse
r/l'-X/l' siècle, Gallimard, 1973), montre La chevalerie doit son nom à l'usage mili- est déchirée par les liens de vassalité entre le
'évolution qui se produit à l'époque carolin- taire du cheval qui se généralise à l'époque roi d'Angleterre et le roi de France. Le pays
;ienne. Décrivant l'ampleur du travail rural et carolingienne. Pendant tout le Moyen Âge, on
est divisé en partis ennemis. On ne sait plus
appelle « homme d'armes » le guerrier monté,
~s tâches nouvelles de construction, un capi- très bien qui est le roi en ce royaume, et ce ne
t1laire daté de 789 laisse entendre qu'à partir plus ou moins cuirassé, qui combat avec la
sont pas les princes de l'Église qui clarifient le
lance et l'épée. L'invention successive de la
lu VII' siècle, le service des armes devient débat. Pour soutenir la guerre, le roi d'Angle-
selle d'annes à haut troussequin, des étriers
difficilement supportable par la majorité des terre comme le roi de France font appel à des
(VIII' siècle) et du fer protégeant le pied du
•aysans. Pour survivre, ceux-ci durent renon- mercenaires étrangers qui se vendent au plus
cheval (IX' siècle), transforme cavalier et
er au critère essentiel de la liberté, la Jonc- offrant. Au XIV' siècle se constituent ainsi des
monture en un centaure de fer vêté devant
ion guerrière. Ils furent, comme l'étaient déjà bandes de soldats de métier, vivant de rapines
lequel tout va longtemps ployer, au moins
~s travailleurs ruraux dans l'État romain, et de brigandage. Ces Grandes Compagnies
1 jusqu'à l'apparition de l'anne à feu.
ésarmés, inertes ; ils devinrent ce que le affirment une autonomie et un esprit de corps
À la chevalerie médiévale est associé
ocabulaire des documents carolingiens agressif.
1'hommage vassalique qui tire son origine de
ppelle des pauvres », c'est-à-dire des serfs. Charles V charge Bertrand Du Guesclin
traditions celtiques et germaniques établissant
~t Duby ajoute : « Ce qui se produisit alors, d'en libérer le royaume. L'astucieux Breton
un lien personnel d'homme à homme sans idée
7sensiblement, ce fut bien en effet un asser- persuade tous ces gredins d'aller chercher for-
de concession territoriale. L'institution du fief
issement général de la population rurale. » tune en Espagne pour soutenir Henri de Trans-
est indépendante de la chevalerie. Dans une
période où a disparu la circulation monétaire, tamare contre Pierre le Cruel qui a le soutien
La chevalerie, une le fief pourvoit à l'entretien du seigneur et de des deux meilleurs capitaines anglais de
institution ouverte la troupe qui assurent la sécurité et la justice l'époque, Chandos et le Prince Noir.
sur leur territoire. En échange du fief, tout sei- La reprise de la guerre en France y ramène
L'accès aux annes, à la chevalerie et à la gneur doit assistance militaire à son suzerain naturellement ceux que l'on appelle désormais
oblesse restera cependant ouvert aux rotu- et au roi, quand il est convoqué à l'ost. Il les Écorcheurs, par allusion au traitement
iers au moins jusqu'au XVI' siècle (1 ). résulte des bouleversements du X' siècle la qu'ils font subir aux paysans pour rafler leur
.'effondrement de l'empire carolingien et de superposition d'une noblesse de fief qui tend à magot.
~s multiples attributs (armée, justice, mon- devenir héréditaire et d'une chevalerie d'adou- Plus tard, lors de la trêve de 1444, le futur
aie) a multiplié royaumes, principautés et sei- bement déjà traditionnelle chez les Celtes et Louis XI, qui n'est encore que dauphin, se voit
neuries indépendantes. Partout, au cours du les Germains. La chevalerie n'est pas hérédi- confier par son père, Charles VII, une mission
:' siècle, s'édifient mottes et châteaux, qui taire. C'est une initiation réservée à une élite analogue à celle de Du Guesclin. En accord

1!1
1

EVALIERS ET MERCENAIRES

L'effectif total s'élève à environ 1 800


lances. Ces forces participent de 1450 à 1453 à
la reconquête de la Normandie et de la Guyen-
ne. Ces chiffres ne cessent de croître sous le
règne de Louis XI, qui solde parfois près de
4 000 lances lors de sa lutte contre le Témérai-
re, puis contre les Habsbourg.
À la même époque, les cantons suisses ont
créé la première armée nationale, une force
d'infanterie redoutable, capable, avec ses
hérissons de longues piques (6 mètres) fixées
en terre obliquement avec le pied, de mettre en
échec les escadrons blindés de la chevalerie
européenne.

Bandes de Picardie
et régiments royaux
L'armement et la tactique des Suisses ont
été mis au point durant leurs guerres d'indépen-
dance. En 1386, ils ont défait en rase campagne
3 000 chevaliers lorrains. Et en 1476, ils battent
Charles le Téméraire à Grandson puis à Morat.
Ces victoires annoncent le retour en force de
l'infanterie sur le champ de bataille. Toutes les
Combat entre Suisses (à droite) et Bourguignons (à gauche). On remarque des canons au second armées européennes se mettent à leur école.
pum. Les Suisses sont généralement formés en gros carrés d'un millier d'hommes, les batailles ou Louis XI, qui les a combattus et appréciés,
bataillons constitués selon la parenté et la commune. Chaque bataillon est commandé par un capitaine prend des contingents suisses à son service et
(Hauptmann). L'unité de base, d'une centaine d'hommes, est désignée par le nom de son symbole, une confie à Guillaume de Diesbach le soin d' orga-
petite bannière ou enseigne (Fahnlein) commandée par un enseigne (Venner). Plusieurs rangs de
niser sa propre infanterie, en 1480. Vingt mille
piquiers constituent la face extérieure du bataillon. Le courage et la discipline de ces troupes garantis-
sent une cohésion inébranlable. Gravure sur bois, XVI' siècle. soudards sont réunis à Pont-de-l' Arche, en Nor-
mandie. Après deux ans, les bataillons français
avec l'empereur d'Autriche, il leur livre la cité un siècle. Elle est à l'origine des futurs régi- sont répartis dans des garnisons d'Artois et de
impériale de Bâle tenue par les Suisses, adver- ments de cavalerie. On lui donne le nom Picardie. Ces bandes de Picardie reçoivent le
drapeau rouge frappé d'une croix blanche.
saires de l'Empereur. Écorcheurs et Suisses se d'ordonnance du Roi.
Après 1'échec des francs archers, elles consti-
massacrent copieusement. En récompense, le La grande ordonnance est formée de com-
tuent la première infanterie royale et permanen-
dauphin exige qu 'on lui livre l'Alsace où il pagnies de cavalerie ou compagnies d'ordon-
te. Cette infanterie n'a encore aucun caractère
dirige les rescapés de ses bandes au milieu nance destinée à faire campagne. La petite
national. Seule la chevalerie est française.
d'exactions sans nom. ordonnance est formée de troupes de garnison.
Après avoir dominé tous les champs de
Se substituant aux anciennes montres féo- Par cet acte, le roi revendique pour lui seul
bataille d'Italie et de la Grande Bourgogne pen-
dales, la généralisation des Grandes Compa- le monopole de la force armée. À partir du dant un siècle, les Suisses se révèlent inca-
gnies ménage une mutation dans la gestion de conseil de 1445, la constitution des troupes pables de s'adapter aux nouveaux armements et
la guerre. En Italie, elles donnent naissance armées en dehors des compagnies royales est aux changements tactiques. Défaits une premiè-
aux condottières. En France, elles accélèrent la en principe interdite sur toute l'étendue du re fois à Marignan par 1'artillerie française, ils
disparition de la chevalerie déjà condamnée royaume. L'effet ne sera pas immédiat. sont définitivement mis hors jeu sept ans plus
par le développement de l'artillerie. Cette Les compagnies d'ordonnance seront tard, en 1522, à la bataille de la Bicoque, par les
arme nouvelle qui a raison des Anglais à For- constituées avec les meilleures unités d'Écor- arquebusiers espagnols du marquis de Pesquai-
migny (1450) et à Castillon (1453), est un cheurs. L'unité de base de la compagnie est la re (Pescara) et les lansquenets de Georg von
monopole royal. Aucun château fortifié n'y lance fournie. Elle se compose de six hommes Freundsberg qui, eux, ont fait la synthèse des
résistera. Avec eux, s'évanouira l'ancienne et six chevaux. Elle a pour centre 1'homme techniques suisses et des nouvelles armes à feu.
France féodale. d'armes muni de la lance et revêtu du harnois Les vieilles bandes de Picardie et du Pié-
Réunissant son conseil à Nancy, en 1445, blanc (armure complète) Il est accompagné de mont, ayant opté pour la cause catholique et
Charles VII décide la création d'une armée deux archers à cheval, d'un coustilier, d'un royale pendant les guerres de religion, sont for-
permanente qui servira le roi aussi bien en page, et d'un valet. Une compagnie d'ordon- mées en régiments royaux. Mais cette armée
temps de paix qu'en temps de guerre. Cette nance est formée de cent lances fournies, soit mal soldée, recrutée par la contrainte, mainte-
organisation nouvelle restera inchangée durant six cents cavaliers. nue par la crainte du gibet, a une cohésion des
CHEVALIERS ET MERCENAIRES

LA MAISON DU ROI
Comme leurs prédécesseurs francs, les rois trois reprises, elle charge les retranchements
de France s'étaient toujours entourés d'une tenus par les Anglais. Ses escadrons sont
garde personnelle, seule troupe permanente fauchés par les salves tirées à bout portant.
pendant longtemps à leur disposition. En 1261, Réformés en bataille, les survivants restent
Saint louis créait ainsi les gardes de la Porte, le immobiles, quatre heures entières, exposés au
plus ancien corps de ce qui deviendra la Maison tir meurtrier des canons ennemis. le roi
du Roi. Dix ans plus tard, en 1271, son fils Guillaume, étonné du peu d'effet de ses pièces,
Philippe lille Hardi constitue des gardes de la va inspecter ses batteries, accusant dans sa
Prévôté pour assurer la police du palais. En colère l'incapacité de ses artilleurs. Ayant
1453, huit ans après la création des compagnies constaté que tous les coups portent, il laisse
d'ordonnance, Charles VIl forma une compagnie échapper un cri d'admiration et de dépit : " Oh !
des archers du corps, composée de l'élite des l'insolente nation... "· À Dettingen, en 1742, la
compagnies écossaises au service de la France cavalerie de la Maison du Roi se sacrifie pour
contre les Anglais. le recrutement restera assurer la retraite, au point que la compagnie
écossais jusqu'à la fin du XVI' siècle. Son fils, des chevau-légers sera anéantie. À Fontenoy, la
louis Xl, ajoute en 1474 une seconde compagnie victoire sera acquise par les charges de la
à cette première garde du Corps, mais Maison Rouge, au prix de lourdes pertes. le duc
composée cette fois de Français. Il fonde aussi de Marlborough, qui en avait subi la fougue, aura
la compagnie des Cent gentilshommes de la ce mot : " On ne peut battre la Maison du Roi, il
Maison du Roi. En 1475, le roi ajoute une faut la détruire. "
nouvelle compagnie française aux gardes du Cependant, après les campagnes
Corps. Puis, dans le but de donner une marque Mousquetaire Noir, ainsi nommé en raison de désastreuses de la guerre de Sept Ans, la
de confiance à ses alliés Suisses- qu'il avait la robe des chevaux de la 2' Compagnie. Ceux de Maison du Roi subit l'amollissement de l'époque.
jadis combattus - il forme en 1481, avec cent la l '" Compagnie donnent leur nom aux Mous- le corps d'élite se mue en troupe frivole.
hallebardiers choisis parmi les six mille Suisses quetaires Gris. Manteau bleu à croix blanche En 1n6, trois ans après le sacre de louis XVI,
réunis au camp de Pont-de-l'Arche, la fleurdelysée. Gravure de Chéreau, 1756. le comte de Saint-Germain, qui a reçu l'année
compagnie des Cent-Suisses de la garde du Roi. précédente le portefeuille de la Guerre, supprime
Cent-Suisses, les gardes de la Porte et les
Chaque monarque, par la suite, renforcera la d'un trait de plume les Mousquetaires et les
gardes de la Prévôté.
Maison militaire. En 1563, au retour du siège du grenadiers à cheval. En 1787, les chevau-légers
2. la " Garde du dehors , : affectée à la garde
Havre, Catherine de Médicis constitue des et les gendarmes sont dissous à leur tour. la
extérieure des résidences royales, elle
gardes à pied, ancêtres des gardes françaises, cavalerie de la Maison du Roi ne compte plus
comprend : le régiment des gardes françaises et
pour veiller sur la personne du roi Charles IX, que quatre compagnies de gardes du corps. À la
le régiment des gardes suisses pour l'infanterie.
qui est mineur. veille de la Révolution, elle n'est plus que
Devenu roi de France, Henri IV ajoute aux Pour la cavalerie, la compagnie des gendarmes l'ombre d'elle-même et ne porte plus que le nom
gardes existants en 1590 une compagnie d'élite de la garde, la compagnie des chevau-légers de de Maison militaire.
de gendarmes dite de la garde, puis en 1593, il la garde, les deux compagnies de Mousquetaires Mutiné le 12 juillet 1789, le régiment des
transforme sa compagnie de cent chevau-légers du roi, la compagnie des grenadiers à cheval gardes françaises participe deux jours plus tard
de Navarre en compagnie de chevau-légers de la instituée par louis XIV en 1676 et constituée de à la prise de la Bastille vide de prisonniers. À
garde. Pendant la minorité de louis Xlii, la roturiers, ce qui est également le cas de la leur décharge, il faut dire que les gardes
régente Anne d'Autriche crée, en 1616, un gendarmerie de France (six compagnies en françaises n'avaient plus d'officier dignes de ce
régiment d'Infanterie de gardes suisses pour 1692). nom. Dissous le 31 juillet, une partie constituera
veiller à la garde du jeune roi. Celui-ci fondera en " La Maison du Roi, dira le duc d'Aumale, la garde nationale de Paris. En revanche, ce sont
16221a 1"' compagnie des Mousquetaires du roi, était à la fois une cavalerie d'élite, une pépinière les gardes du Corps qui, au prix de leur sang,
à laquelle louis XIV ajoutera une deuxième d'officiers et une institution qui remplaçait les sauvent la famille royale le 6 octobre 1789 et qui,
compagnie en 1661. derniers débris de l'organisation féodale "· De plus tard, fournissent les derniers fidèles d'une
C'est louis XIV qui donne à la Maison du Roi fait, avant la création des écoles d'officiers, les monarchie qui refusait de se défendre. Ils seront
l'Importance exceptionnelle qu'elle conservera corps de cavalerie de la Maison du Roi en dissous par décision de l'Assemblée
jusqu'au deuxième tiers du XVIII' siècle. assuraient la fonction auprès des jeunes nobles Constituante, le 25 juin 1791.
Organisée par ordonnance royale du 6 mai 1667, qui les rejoignaient vers quinze ans et y le régiment des gardes suisses, ainsi que
la Maison du Roi verra sa composition et l'ordre recevaient la formation la plus rigoureuse. d'anciens gardes du Corps, se sacrifient le
de préséance entre les corps souvent remaniée. la garde puis la Maison du Roi participèrent à 10 août 1792, aux Tuileries, pour la défense de la
Il est cependant possible d'en donner la toutes les grandes batailles des règnes d'Henri IV, famille royale, face au déchaînement de l'émeute.
composition au moment de son apogée. Elle se louis Xlii, louis XIV et louis XV. Toujours, elles Obéissant à l'ordre suicidaire de louis XVI qui
compose de deux gardes : se couvrirent de gloire. ÀSeneffe, en 1674, le prescrit de cesser le feu, ils se feront massacrer
1. la " Garde du dedans " : affectée au service prince d'Orange qui vient d'en éprouver la dure sans pouvoir riposter. les quelques survivants
Intérieur des résidences royales. Elle comprend violence s'écriera : "Si j'avais de pareilles sont licenciés le 12 août. le roi et la famille royale
les quatre compagnies de gardes du Corps (une troupes, je me sentirais invincible. " En 1692, à sont désormais les prisonniers des émeutiers.
écossaise et trois françaises), la compagnie des Neerwinden, sous le maréchal de luxembourg, à DOMINIQUE VENNER
VALIERS ET MERCENAIRES

LA MILICE,
ANCÊTRE DU
SERVICE MILITAIRE
Il ne s'agit pas ici des milices
bourgeoises médiévales, mals d'une armée
de seconde ligne, créée par Louis XIV, pour
soutenir les troupes régulières et soldées.
Selon l'ordonnance du 29 novembre 1688, il
était prévu que chaque paroisse ou chaque
groupe de paroisses devait fournir
cinquante hommes tirés au sort parmi les
célibataires de vingt à quarante ans, équipés
aux frais de la paroisse pour servir deux
années durant dans la milice. La guerre de
Succession d'Espagne vit en 1701 la
cc mobilisation » de cent quatre-vingt-cinq Louis XIV à la tête de ses armées, en Franche-Comté, lors de la prise de Besançon en 1668.
mille miliciens. Sous le règne suivant,
l'ordonnance du 25 février 1726 précisa plus douteuses. Richelieu la renforce. Ayant la bataille de Sasbach en 1675. Esprit novateur et
l'organisation du recrutement. Soixante mille besoin de troupes, il autorise des colonels à talentueux, excellent organisateur, il a été pour
hommes devalent être mobilisables pour six lever des régiments qui sont leur propriété. le jeune Louis XN un maître respecté.
ans par tirage au sort parmi les célibataires Mais ce sont les réformes de Le Tellier, nommé La mort de Turenne coïncide avec la promo-
et les veufs âgés de seize à quarante ans, secrétaire d'État à la Guerre en 1643, puis de tion de Louvois à la direction des bureaux de la
les villes demeurant épargnées jusqu'en son fils Louvois qui formeront peu à peu Guerre. il prend la suite de son père, Michel Le
1742. Les exemptions sont nombreuses et l'armée française moderne. Une armée qui Tellier (1603-1685) qui avait déjà entrepris une
des possibilités de remplacement sont compte encore pour moitié d'étrangers. En profonde refonte de l'armée. De régiments
offertes moyennant rétribution. Ce service 1789, l'infanterie française comporte encore 23 appartenant à leurs colonels, Louvois fait une
militaire avant la lettre est très impopulaire régiments étrangers pour 70 régiments français. armée royale soumise au contrôle de ses
car Il est en contradiction avec la division bureaux. n définit en 1675 « l'ordre du
fonctionnelle de la société, qui réserve à la L'armée royale tableau », faisant accéder les roturiers à de très
noblesse et aux volontaires recrutés par hauts grades. n institue les uniformes, crée des
racolage le service des armes. Il est perçu
au XVII• siècle
casernes, des arsenaux, des écoles d'artillerie,
comme une humiliation injuste par toutes des magasins à vivres et à fourrage. il est aussi
Comme les autres puissances européennes,
les familles qui possèdent quelques biens. l'artisan d'une politique de force brutale: dévas-
On est très loin, on le voit, d'une
la France du XVII' siècle a imité les réformes
introduites dans ses propres forces par Maurice tation du Palatinat, bombardement de Gênes,
conscription fondée sur le principe de dragonnades.
l'égalité des citoyens. Les contraintes
de Nassau (1567 -1625), fils de Guillaume le
Taciturne, capitaine général des Provinces- Aucun autre règne n'est comparable en
étaient pourtant légères en temps de paix. intensité guerrière à celui de Louis XIV. Sa
Les miliciens étaient rassemblés une ou Unies à 23 ans qui, par ses victoires répétées
sur les Espagnols, a obtenu en 1609l'indépen- politique d'expansion et d'intimidation dresse
deux semaines par an. La garde des places
dance de son pays. Maurice de Nassau comprit peu à peu toute 1'Europe contre lui. Louis XIV
fortes et le maintien de l'ordre étaient les
que le feu domine désormais le champ de a mené près de 28 années de guerres échelon-
missions du temps de guerre, pendant que
bataille et que la victoire appartient au camp nées sur quatre grands conflits. La guerre de
l'armée active était engagée aux frontières
disposant de la supériorité en ce domaine. Succession d'Espagne, la dernière du règne et
ou faisait campagne en territoire étranger.
Pour cela, il substitue à la vieille formation en la plus éprouvante, se termine par une paix qui
Pourtant, l'impopularité de la milice était
carrés celle, « révolutionnaire », de la ligne qui conserve l'essentiel des conquêtes du règne
générale. Nombre de jeunes paysans
étale les tireurs et multiplie le feu des mous- (Flandres, Alsace, Franche-Comté), mais qui
s'efforçaient d'y échapper en disparaissant
quets. Ainsi, naît l'infanterie de ligne. reconnaît aussi l'hégémonie maritime, colo-
les jours de tirage au sort ou en s'infligeant
Petit-fùs par sa mère de Guillaume le Taci- niale et commerciale de l'Angleterre, désor-
des mutilations. Selon Bernardin de Saint·
turne et formé à l'école de Maurice de Nassau, mais la grande ennemie de la France pour les
Pierre " C'est un honneur de servir le Roi
dans l'état militaire et une espèce de honte le futur maréchal de Turenne, entré au service de deux siècles à venir.
de tirer à la milice. " Le rejet de l'institution la France en 1630, fait profiter de son expérien- De soixante-douze mille hommes en 1667,
al)paraît dans les cahiers de doléances de ce les armées du roi. Son action hâte la conclu- l'effectif des armées passe à cent vingt mille en
1789 et c'est aux cris de "Pas de milice!" sion heureuse pour la France de la guerre de 1672, à près de trois cent mille en 1668, et
que les villageois de Saint-Florent-le-Vieil Trente Ans (1618-1648). D'abord partisan de la atteint le chiffre, à l'époque colossal, de quatre
déclencheront, en 1793, l'insurrection Fronde, il finit par commander l'armée royale. cent mille hommes en 1703. Durant les guerres
vendéenne, quand la Convention prétendra Ses succès contre les Espagnols et Condé de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697) et de
Imposer la levée de trois cent mille hommes. conduisent à la paix des Pyrénées en 1659. Pen- Succession d'Espagne (1701-1714), qui met en
PHILIPPE CONRAD dant la guerre de Dévolution, il conquiert la péril le royaume, les Français combattent sur
Randre en trois mois (1667). Un boulet le tue à quatre fronts (nord, est, Italie et Espagne). Le
CHEVALIERS ET MERCENAIRES

DES ÉTRANGERS AU
SERVICE DU ROI
vieux roi fait face avec une héroïque résolu-
tion, s'adressant à son peuple et soulevant un Archers écossais, fantassins suisses,
puissant mouvement national malgré la détres- reîtres et lansquenets allemands, catholiques
irlandais, volontaires corses ou flamands,
se financière. La guerre de siège, qui décida
cavaliers croates et hussards hongrois ont
souvent du sort final d'un conflit, exige plus
pris, durant les trois siècles qui vont de
d'hommes encore que la guerre de mouve-
Charles VIl à Louis XVI, une part décisive aux
ment. Vauban conçoit la défense des frontières actions militaires de la France. Le recrutement
par un « pré carré » de forteresses, aménageant des mercenaires apparut alors comme une
des dizaines de places fortes et couvrant le lit- excellente solution, dans la mesure où il prive
toral de fortifications. Son œuvre si admirée d'autres princes de cette ressource précieuse
sera cependant sans vrai lendemain. Le XVIII' que sont les professionnels de la guerre et il
siècle reviendra à la guerre de mouvement. permet aussi au monarque de tenir en respect
La France du long règne de Louis XV une noblesse turbulente, ce que résumera un
(1726-177 4), participe à trois guerres qui se peu plus tard le maréchal de Saxe quand il
déroulent au-delà des frontières, épargnant les expliquera " qu'un Allemand nous sert pour
Français. La guerre de Succession de Pologne trois hommes : il en épargne un au royaume,
permet de préparer l'annexion de la Lorraine. il en ôte un à nos ennemis et il nous sert pour
Le maréchal de Villars (1653-1734). Colonel un homme... »
La guerre de Succession d'Autriche se fait à vingt ans, sa carrière fut ensuite retardée par
« pour le roi de Prusse », qui devient notre Au XVII' siècle, on voit des Allemands
l'animosité de Louvois. Maréchal de camp en
adversaire au cours de la désastreuse guerre de comme Josias de Rantzau et Bernard de Saxe-
1690, lieutenant général en 1693, il s'illustre pen-
Sept Ans (1756-1763) livrée en Europe, et aux Weimar servir la politique de Richelieu au
dant la guerre de Succession d'Espagne. Procla-
mé maréchal de France par ses hommes sur le même titre que les contingents suisses,
colonies contre la convoitise anglaise. Le trai-
champ de bataille de Friedlingen, il est vaincu à irlandais, wallons, corses ou savoisiens. Un
té de Paris de 1763 consacre la puissance colo-
Malplaquet (1709), mais sa victoire à Denain corps de Croates du Raab, constitué en 1642,
niale anglaise à qui l'on abandonne le Canada
(1712) sauve le royaume. Il combat encore en Ita- est engagé à Rocroi dès l'année suivante.
qui n'a pu être défendu malgré l'héroïsme de Quand Louvois organise l'infanterie au début
lie sous Louis XV à plus de quatre-vints ans.
ses habitants et des troupes squelettiques du du règne personnel de Louis XIV, douze
marquis de Montcalm. régiments sur soixante sont de recrutement
bataille s'efface au profit de celle du courtisan
L'arrivée aux affaires du duc de Choiseul, étranger. Le régiment irlandais de Dillon est
asservi au pouvoir par les chaînes de la vanité.
favorise plusieurs réformes heureuses, notam- engagé dès la bataille des Dunes, gagné par
C'est au XVII' siècle que s'est imposée
ment celle de l'artillerie et des armements par Turenne sur les Espagnols en 1658, mais c'est
l'idée nouvelle de la noblesse exclusivement
Gribeauval, dont profiteront encore les armées surtout après la chute des Stuarts que les
associée à la naissance. Dans cette mutation, le
de la Révolution et de Napoléon. volontaires affluent. D'autres régiments sont
rôle de la monarchie n'est pas innocent. Son
fournis par les petits États catholiques
hostilité aux anciennes libertés féodales, sa d'Allemagne du sud et par le duché de Savoie.
Le suicide de la volonté de domestiquer la noblesse et d'exercer Le règne de Louis XV voit se multiplier les
monarchie française le monopole de la violence légitime l'incitent à régiments de houzards hongrois, notamment
dévaloriser 1'éthique guerrière, sauf quand elle ceux des comtes Bercheny et Esterhazy. En
Lorsque la Révolution éclate en 1789, s'exerce à son profit, dans ses armées. Encore pleine guerre de Sept Ans, l'armée du roi
année de la mort de Gribeauval, la France dis- largement ouverte aux roturiers par la voie des compte quarante régiments d'infanterie et
pose d'une marine capable de rivaliser avec armes au XV' et au XVI• siècle, la noblesse onze régiments de cavalerie composés
celle de 1'Angleterre, comme on l'a vu pen- française se ferme au siècle suivant, sauf à d'étrangers. Parmi eux, treize régiments
dant la guerre d'Amérique. Elle compte aussi l'argent. Alors que la carrière militaire ne per- suisses, douze allemands, cinq irlandais, un
un parc important d'armes modernes et une met plus d'accéder au deuxième ordre, l'achat Royal-Corse et un Royal-Italien ... Les unités
excellente remonte de cavalerie. En revanche, de charges en ouvre les portes aux bourgeois étrangères réagissent différemment face à la
cette armée a perdu son âme. L'infranchissable Révolution. Alors que le régiment suisse de
enrichis. Au XVIII' siècle, il n'y a plus qu'un
barrière de préjugés qui sépare nobles et rotu- Lullin de Châteauvieux participe en 1790 à la
noble sur cinq à exercer le métier des armes.
riers dans le corps des officiers y introduit une mutinerie de Nancy, les gardes suisses se
Ayant perdu ce qui faisait sa justification, la feront tuer, le 10 août 1792, pour défendre les
guerre civile qu'attisent des idées adroitement noblesse s'achemine vers sa disparition. Il
inoculées par 1' Angleterre. Tuileries. En 1812, la Grande Armée qui
s'ensuivra qu'après avoir triomphé d'elle et envahira la Russie sera dite " des vingt
Ellery Schalk a bien montré que jusqu'au détruit ainsi sa propre substance, la monarchie, nations "• du fait des nombreux contingents
XVI' siècle inclus, l'idée de noblesse n'est pas sans comprendre, y perdra également la vie. étrangers qui constituent plus de la moitié de
liée à la naissance, mais à la fonction militaire et Ch. V. ses effectifs et, en 1831 , la monarchie de
à la vertu, au sens romain du mot (virtus). Enco- Juillet renouera avec l'ancienne tradition en
re au temps de Montaigne, qui se fait gloire d'en (1) Ellery Schalk, L'épée et le sang, une histoi- créant la Légion étrangère, héritière de ces
être, la noblesse est avant tout une affaire de re du concept de noblesse (1500-1650), Champ Val- soldat dont beaucoup étaient devenus, au
métier, celui des armes. À partir des Bourbons lon, 1996. On peut également consulter pour la service du roi, "Français, par le sang versé"·
et de l'aggravation du centralisme étatique, la période précédente Martin Aureil, La noblesse en PHILIPPE CONRAD
figure du soldat fait chevalier sur le champ de Occident (V'-XV' siècle), Armand Colin, 1996.
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THEORIES ET THEORICIENS MILITAIRES


Chevalier de Folard (1669-1752). Après ne pensait à la formation de grandes unités
avoir combattu au service de Louis XIV, blindées, mobiles et autonomes.
(engagé à 15 ans) puis de Charles XII, il se
consacre à des réflexions sur l'art militaire. Charles de Gaulle (1890-1970). Le comman-
Auteur de Nouvelles découvertes sur l'art de dant de Gaulle se fait connaître dans les
la guerre (1724), il s'efforce d'analyser les années 1930, par la publication d'ouvrages
25
erreurs commises par les grands capitaines iconoclastes, notamment Vers l'Armée de
du passé et se montre partisan d'une straté- métier(1934). Il songe à la constitution d'une
gie visant à la destruction rapide de l'adver- puissante force professionnelle mécanisée
saire. Il influence Frédéric II et annonce en susceptible de redonner à la France l'initiati-
cela les conceptions militaires qui s'impose- ve. Ses conceptions relatives à 1'arme blindée
ront avec la Révolution et l'Empire et que ne sont pas les plus originales car le général
systématisera Clausewitz. Estienne, les Anglais et les Allemands avaient
Jacques de Guibert (1743-1790) . déjà formulé des idées comparables en y ajou-
Jacques, Antoine, Hippolyte, comte de tant, pour les Allemands, le couplage avec
Guibert (1743-1790). Après avoir participé sion offensive conduisit à des désastres au l'aviation d'assaut, mais le futur chef de la
très jeune (13 ans) à la guerre de Sept Ans, cours de l'été 1914, les vagues de fantassins France Libre rompt avec la tradition française
ce fils de général publie en 1772 l'Essai français se trouvant pris sous le feu des en réclamant la constitution d'une « armée de
général de tactique puis, en 1779, la Défense mitrailleuses allemandes. Il faut cependant métier » contradictoire avec le principe de la
du système de guerre moderne. Partisan de préciser que Grandmaison n'a jamais conscription.
l'offensive, il privilégie la mobilité et la rapi- conseillé des actions de ce type et a toujours
dité et, conscient de la puissance du feu , se insisté sur l'importance des appuis d'artille- Roger Trinquier (1908-1986). Après avoir
déclare plutôt, sur le plan de la tactique, en rie dans l'action offensive. Il sera tué devant servi en Indochine au commando Ponchar-
faveur de l'ordre mince. Admirateur de Soissons en 1915. dier et au 2' bataillon de parachutistes colo-
l'armée prussienne, il songe déjà à l'armée niaux, il met sur pied les fameux groupe-
de citoyens qui naîtra de la Révolution. Il est Louis-Hubert Lyautey (1854-1934). Il est ments de commandos mixtes aéroportés
en cela l'un des prophètes de la conscription, capitaine de cavalerie quand il publie Le chargés d'organiser des maquis indigènes
de la « nation armée » appelée à s'imposer Rôle social de l'officier dans le service mili- derrière les lignes viêt-minh. En Algérie, il a
comme modèle de système militaire au cours taire universel, qui fit scandale. Il y dévelop- été l'adjoint de Massu lors de la bataille
du XIX' siècle. pe cette idée « révolutionnaire » que l'offi- d'Alger, avant de succéder à Bigeard à la
cier doit être non seulement un instructeur tête du prestigieux 3' régiment de parachu-
Charles Ardant du Picq (1821-1870). militaire, mais aussi l'éducateur du soldat- tistes coloniaux. Acteur du putsch du 13 mai,
Auteur de célèbres Études sur le combat, le citoyen. Lyautey fit l'essentiel de sa carrière chef des mercenaires engagés au Katanga, il
colonel Ardant du Picq insiste sur la priorité aux colonies, en Algérie, en Indochine, à développe dans La guerre moderne (1961),
qu'il convient d'accorder aux forces morales Madagascar et enfin au Maroc où il mit en une véritable théorie de la guerre contre-
et à la psychologie des combattants dans la œuvre la politique du protectorat, autrement révolutionnaire, fondée sur 1'encadrement
conduite de la guerre. Il est critique vis-à-vis plus réaliste que la politique d'assimilation des populations soumises aux pressions de la
des officiers du Second Empire et déplore le jacobine fatalement vouée à l'échec qui avait subversion et sur l'élimination du terrorisme
relâchement de la discipline. La défaite de été pratiquée en Algérie. par le recours à une contre-terreur.
1870 (il est tué dans les combats livrés sous
Metz), confirmera pour une part ses inquié- Jean-Baptiste Estienne (1860-1936). Pierre-Marie Gallois (né en 1911). Avia-
tudes. Ses réflexions purement tactiques sont Considéré comme le « père des chars », le teur, le général Gallois est connu pour ses
avant tout celles d'un pragmatique et d'un colonel Estienne fut, dès le début de la Pre- travaux consacrés à La stratégie de l'ère
réaliste. mière Guerre mondiale, le théoricien de nucléaire. Théoricien de la dissuasion et du
« l'artillerie d'assaut ». Il était persuadé que pouvoir égalisateur de l'atome, il prophétise,
Louis Loyzeau de Grandmaison (1867- les armements nouveaux auxquels il songeait dès les années 70, L'adieu aux armées. Au
1915). Au cours d'une conférence donnée en (canon monté sur une voiture blindée et che- cours de la décennie suivante, il imagine une
1911, ce général développa l'idée de la nillée) feraient la décision, grâce à la combi- défense européenne inspirée du bouclier spa-
nécessité de l'offensive, qui seule permet de naison du feu, du choc et du mouvement. tial que les Américains tentent alors de
ne pas subir la volonté de l'ennemi. Les Les Anglais furent les premiers à exploiter mettre en œuvre. Observateur passionné de
conceptions exposées alors inspirèrent le cette idée au front. Mais, en 1918, grâce au notre fin de siècle, il s'est fait 1' analyste,
règlement de combat de l'infanterie publié général Estienne, les chars légers Renault, souvent non conformiste, d'événements
en 1913, sans que des instructions de détail engagés en grand nombre, assureront la rup- récents tels que la guerre du Golfe ou les
aient été formulées pour ce qui concernait le ture du front allemand et décideront de la conflits dans l'ex-Yougoslavie.
combat aux échelons élémentaires. L'obses- victoire. Dès cette époque, le général Estien- PHILIPPE CONRAD
LA PREMIÈRE ARMÉE DE CITOYENS, 1791-1796

Les vrais soldats


de 1->an II
PAR JEAN-JOËL BREGEON

Rupture ou continuité ? Les


chiffres ne disent pas tout. Deux
sur quatre des officiers de l'an II
avaient longtemps servi dans les
anciens régiments du roi. Pour-
tant, c'est bien une armée nouvelle
qui se forge dans la guerre contre
l'Angleterre et l'Europe. Une
armée sans-culotte, en attendant
de devenir l'armée prétorienne
de Brumaire. Description claire
d'une époque obscure.

E
n 1789, l'année royale se composait de
trois éléments distincts, la Maison du
Roi, les troupes réglées et la milice. La
première comprenait les gardes du corps (tous
nobles), les gardes françaises et les gardes
suisses, en tout 7 200 hommes voués à la
défense rapprochée du monarque. Les troupes
réglées approchaient un effectif théorique de
170 000 hommes répartis en 102 régiments
d'infanterie, 62 de cavalerie, 7 d'artillerie et Héros de la liberté pour les uns,Janatiques sanguinaires pour les autres, les soldats de l'an Il sont
un petit corps d'officiers du génie. Quant à la d'abord les fils de leur époque, de la Révolution et de la guerre. Une époque qui inventa les armées de
milice, elle était tirée au sort parmi les paysans masse, le messianisme révolutionnaire et la dictature du salut public.
VRAIS SOLDATS DE L'AN Il

célibataires de 18 à 40 ans et comptait 75 000 Cette réflexion qui frôlait l'utopie connut l'échoppe et de la boutique (66 %). Quant aux
hommes répartis en 25 régiments et 80 pourtant son heure quand les troubles poli- « gens de talent », nous dirions les professions
bataillons de garnison. Si la Maison du Roi tiques prirent une tournure de plus en plus libérales, ils sont sur-représentés : 11 %.
valait surtout pour la parade et si la milice était radicale. De juillet à octobre 1789, les soldats Faite en temps de paix, la levée de 1791
connue pour sa médiocrité, les troupes réglées participèrent non seulement individuellement fut sans histoire ou presque. Il n'en fut pas de
- la « ligne » - composaient un ensemble de mais en corps, aux journées qui renversèrent même pour les suivantes. La patrie proclamée
qualité qui impressionnait autant par son effec- 1' absolutisme. Les 13 et 14 juillet, les gardes en danger (22 juillet 1792), 1'Assemblée légis-
tif considérable par l'époque et qui reflète la françaises jouèrent même un rôle décisif. En lative s'employa à créer des troupes spéciales
suprématie démographique de la France, que 1790-1791, 1'armée alla en se désagrégeant, - compagnies, légions franches, légions étran-
par son maintien et son esprit. L'excellente les cas de mutinerie se multiplièrent comme gères, chasseurs nationaux, bataillons de fédé-
tenue du corps expéditionnaire envoyé au celle de Nancy que la marquis de Bouillé, doté rés - dont les conditions de recrutement et de
secours des « insurgents » témoignait en sa de pleins pouvoirs par 1'Assemblée nationale, destination témoignent assez de l'urgence,
faveur et l'on a pu avancer que sans cet réprima dans le sang. La crise de l'armée prit voire de l'impéritie. À l'étude, les volontaires
apport, 1'armée du Congrès commandée par une telle ampleur qu'il fallut aux Constituants, de 1792 apparaissent comme encore plus
G. Washington aurait eu du mal à s'imposer en toute hâte, lui trouver des palliatifs. La jeunes (15 % ont moins de 18 ans) et d'origine
aux Britanniques. refonte proposée par l'un des leurs, Dubois- sociale encore plus humble. Ils sont enthou-
Mais cette façade imposante dissimule Crancé, fut jugée irréaliste. Sous les huées, il siastes, « ardents et généreux » mais, formant
mal les lézardes. À la base, le recrutement ne put se faire entendre lorsqu'il propose de trop souvent une cohue, ils gênent les autres
restait des plus contestables. Le racolage sys- composer la nouvelle armée nationale avec éléments de l'armée qui ne les apprécient pas
tématique amenait à l'armée de « pauvres trois forces, 150 000 hommes de troupes toujours. Pourtant, cette << masse agissante »
hères », victimes du boniment des recruteurs. réglées portées aux frontières, force d'active et (comme la qualifie un rapport de l'Assemblée)
La discipline s'inspirait du modèle prussien de choc ; 150 000 hommes de milice provin- finit par imposer le respect, surtout après la
très admiré depuis la défaite de Rossbach ciale placés en seconde ligne ; enfin, en réser- divine surprise de Valmy. Un de leurs adver-
(1757), visant à l'automatisme et sommant les ve, 1 200 000 citoyens armés « prêts à saires, le Prussien Laukhard observe : << Sans
soldats de s'en tenir à l'obéissance passive, défendre leur foyer et leur liberté envers et doute, ils n'étaient pas tirés au cordeau, aussi
elle était ressentie par eux comme une ava- contre tous ». astiqués, aussi dressés, aussi habiles à manier
lanche de brimades et de brutalités. À 1'autre Dubois-Crancé proposait aussi de faire le fusil et à marcher au pas que les Prussiens ;
bout, le corps des officiers gardait ses dis- élire la hiérarchie par la troupe, selon des ils ne savaient pas non plus se sangler dans
tances. Il n'avait jamais été autant fermé à la modalités d'ailleurs complexes. leurs tuniques comme eux ; mais ... ils étaient
roture: depuis l'ordonnance du 21 mai 1781, dévoués co1ps et âme, à la cause qu' ils ser-
on exigeait quatre quartiers de noblesse pater- Levée de 1791 et vaient ... ils savaient pour qui et pour quoi ils
nelle pour entrer dans l'armée comme officier, volontaires de 1 792 se battaient et se déclaraient prêts à sacrifier
sans passer par le rang. Seules les armes leur vie pour le bien de leur patrie ... Ils ne
savantes (génie, artillerie) recevaient des rotu- connaissaient d'autre alternative que la liber-
Après la fuite du roi à Varennes (20 juin
riers en nombre substantiel. Mais pour ces té ou la mort. »
1791 ), 1'Assemblée nationale se sentit assez
officiers de fortune, la promotion était d'une
menacée pour décider la levée de lOO 000
lenteur désespérante, surtout après l'ordon- volontaires qu'elle alla chercher dans la garde La levée de 1793
nance de 1788 qui les empêchait de dépasser nationale. Ainsi, redoutant l'armée de ligne et ses conséquences
le grade de lieutenant. supposée « infestée d' aristocratisme », la nou-
velle classe dirigeante s'en remettait-elle à une De Valmy n'est peut-être pas sortie une
La désagrégation formule qui consistait à prélever sur le corps « nouvelle époque de l'histoire du monde »,
de l'ancienne armée des citoyens actifs une masse armée garante comme le voulait Goethe, mais au moins une
des acquis de 1789. Choisis à raison d'un armée nouvelle, complètement inconnue jusque
Cette sclérose sociale, ce refus de faire cir- volontaire pour vingt gardes nationaux, là en Europe. Seulement, l'ampleur du défi que
culer les élites étaient mal vécus. La dénoncia- « réunis et payés que lorsque les besoins de lançait la France conduisait à toujours plus
tion commença bien avant 1789 et des théori- l'État l'exigeront », astreints à s'équiper et à d'effort militaire. Le volontariat ne pouvait y suf-
ciens de l'institution militaire comme Servan se nourrir à leurs frais, les volontaires de 1791 fire et le décret du 4 février 1793 leva 300 000
et Guibert se prononçaient pour une refonte étaient répartis en bataillons de neuf compa- hommes qui étaient beaucoup plus des requis
radicale. Dans son Essai général de tactique gnies (574 hommes) ; les sous-officiers et les que des volontaires. Comme ils ne suffisaient
(1772), Guibert stigmatisait les officiers cour- officiers étaient élus « à la majorité des suf- pas, la Convention récidiva. Les levées de 1793
tisans et vénaux, les hommes ramassés dans la frages des hommes de la compagnie ». Cette se justifiaient par 1' ampleur des retours au foyer
lie de la société, les « talents » ignorés ou levée de 1791 fut un succès et dans de nom- des volontaires de 1791. Une clause du décret
bafoués. Après Diderot et Jean-Jacques Rous- breux départements l'effectif demandé fut vite les y autorisait à compter du 1er décembre 1792.
seau, Guibert appelait de ses vœux la création dépassé. L'étude des registres d'engagement La Convention essaya de les retenir en faisant
d'une armée nationale où le soldat-citoyen révèle qu 'il s'agit d'hommes jeunes (19 % ont vibrer la fibre patriotique. Rien n'y fit et les
conservait « l'habit de son état sous l'habit moins de 25 ans), qu'ils proviennent assez peu bataillons s'étiolèrent, Dubois-Crancé, décidé-
militaire ». du monde paysan ( 15 %) et beaucoup de ment très porté sur la chose militaire (il avait


LES VRAIS SOLDATS DE L'AN Il

UNE ARMÉE
SANS-CULOTTE
L'armée devait être sans-culottisée, par
l'épuration des cadres et par l'amalgame qui
permettrait une meilleure diffusion des idées
véhiculées par une presse envoyée en
abondance dans les camps. Le mouvement
sans-culotte qui aida matériellement et
moralement les soldats pénétra l'armée à
partir de l'été de 1793.
Les sans-culottes et les Jacobins
surveillaient l'armée. Sans les certificats de
civisme qu'ils délivraient, il était impossible
d'obtenir la confirmation de son grade ou
une place dans un état-major. Les sans-
culottes, comme les Jacobins, recevaient les
troupes qui passaient dans leur ville et
s'efforçaient de les gagner. Les sans-culottes
avaient des comités de correspondance avec
leurs « frères aux armées » : ainsi les sans-
culottes parisiens conservaient-ils des liens
avec les volontaires et les requis.
Dans le département des Hautes-
Pyrénées, les soldats sans-culottes
devancèrent l'action de leurs « frères » en
faisant la chasse dans les administrations
au « modérantisme ''· << Trop longtemps,
elles ont, dirent-ils, laissé les prêtres
réfractaires jouir d'une protection marquée
et allumer la torche du fanatisme jusque sur
l'autel de la Liberté. » Ils exigèrent et
obtinrent des visites domiciliaires et
procédèrent eux-mêmes à l'arrestation des
suspects.
La presse fut le véhicule de la pensée
'. "\.
.. ......,. .. sans-culotte et notamment de l'aile la plus
avancée du mouvement dont Hébert voulut
Cavalier du roi en 1789, par Édouard Detaille. La loi du 1" janvier 1791 supprime les anciennes
appelkltions princières ou provinciales rempklcées par des numéros. Mais comme le dira le commandant être le porte-parole. Le ministre de la Guerre
Lachouque, « dans leur hâte de détruire tout ce qui pouvait rappeler la monarchie, les révolution- lui versa 118 800 livres pour la livraison
naires oublient de faire disparaître les uniformes. Ce sont eux qui vont imposer la tradition ». Parmi totale de plus d'un million d'exemplaires du
les régiments qui gagneront kl bataille de ]emmapes, le 6 novembre 1792, sous les ordres de Dumouriez, Père Duchesne. Par sa lecture, le soldat
on verra galoper le 3' de cavalerie en tenue de commissaire-général bleu aux revers écarkltes, le 7' dra- s'imprégnait des mots d'ordres des
g'On en tenue de dauphin, les ex-chasseurs de Flandres en collet écarlate, et les hussards de l'ex-Berche- « exagérés ,, : épuration de toutes les
ny en bleu céleste foncé et shako noir à la longue flamme rouge. administrations et de tous les comités
révolutionnaires, poursuite et
servi dans les mousquetaires de la Maison du mais aussi résistances passives et indivi- intensifications de la Terreur, vigilance à
Roi) inspira fortement le décret de février. Tous duelles. Comme la loi exemptait les hommes l'égard des autorités et notamment à l'égard
les citoyens de 18 à 40 ans étaient mis en état mariés, il y a eut épidémie de mariages ; les du gouvernement révolutionnaire dont la
ie réquisition permanente ; au cas où l'effectif entrepreneurs firent des pieds et des mains politique sociale était jugée trop tiède. Les
fixé pour chaque commune ne serait pas atteint, pour conserver leur personnel qualifié ; des assemblées politiques des sans-culottes
les citoyens étaient tenus de le compléter à professions entières réclamèrent et obtinrent étant contrôlées par le pouvoir, Le Père
1'importe quel prix. Seul adoucissement : le l'exemption, comédiens, meuniers ou Duchesne resta, pour l'armée, un organe de
~emplacement autorisé, dans certaines condi- notaires ... À la rhétorique officielle qui exaltait transmission des aspirations de l'avant·
:ions. l'unanimisme de ces « masses terribles » qui garde sans-culotte et ceci jusqu'en mars
La levée de 300 000 hommes se passa mal se levaient pour en finir avec les tyrans, 1794 où Hébert fut arrêté.
fans nombre de départements. Ceux du Nord s'oppose le refus quotidien et déterminé de
~t de l'Est, plus directement concernés par ceux qui n'acceptent pas 1'inégalité de traite- JEAN-PAUL BERTAUD
'invasion, s'y soumirent ; ceux de l'Ouest se ment entre riches et pauvres ou entre villes et La Révolution armée. Robert Laffont, 1979.
;oulevèrent. Résistances armées et en bloc, campagnes.

Il
VRAIS SOLDATS DE L'AN Il

LA VÉRITABLE
ARMÉE
NAPOLÉONIENNE
L'authentique image de la Grande Armée
risque de se trouver faussée par le souvenir
des étincelantes parades des Tuileries, de ces
défilés compacts de bataillons massifs et
empanachés. N'oublions pas qu'en
campagne, que dans leurs cantonnements, le
spectacle de ces troupes qui font trembler
l'Europe serait à peu près, pour nos yeux << Aux armes citoyens ! »Estampe de 1793.
contemporains, celui d'une véritable " déroute
en avant ». N'oublions pas que, si ce n'est à Les requis de 1793 composèrent les représentants en mission propagèrent la bonne
de rares moments, l'administration militaire mythiques soldats de l'an Il. La plupart restè- parole et s'appuyèrent sur les magistrats mili-
de l'Empereur reste débordée, presque taires pour moraliser l'armée. Certes, les résul-
rent sous les drapeaux jusqu'en 1796 et même
complètement impuissante. On sait que la
1797. Ce qui peut expliquer l'importance des tats ne furent pas toujours à la hauteur de cette
solde n'est versée qu'exceptionnellement, le
désertions et la fonte des effectifs. De 800 000 ambition et les guerriers vertueux mirent un
ravitaillement presque jamais assuré. Dans la
hommes on passa à 400 000 en juillet 1796 et certain temps à supplanter les soudards cha-
plupart des corps de troupe les hommes sont
vêtus d'uniformes disparates acquis aux 365 000 à la signature du traité de Campo-For- pardeurs et débraillés. Le sans-culottisme en
hasards des champs de bataille. L'armée vit mio (18 octobre 1797). Une hémorragie qui uniforme finit par l'emporter et on peut lui
sur le pays conquis, réquisitionnant ou pillant justifie à elle seule la loi proposée par le géné- imputer aussi bien la victoire de Fleurus que
sans autre formalité, dépouillant sur son ral Jourdan, député des Cinq Cents et son col- 1'écrasement sans merci des Vendéens et des
passage les régions qu'elle traverse. lègue Delbrel. La loi Jourdan-Delbrel fut Chouans.
De caractère simple, mais violent et adoptée le 5 septembre 1798. Elle instituait la Deux ans plus tard, les hommes que Bona-
passionné, le soldat impérial supporte mal conscription et resta en vigueur avec quelques parte prit en main pour les emmener << dans les
d'ailleurs les entraves et les règles. Sa modifications jusqu'en 1872. Avec cette loi, plus riches plaines du monde » étaient deve-
conception de l'obéissance militaire n'a que Napoléon Bonaparte allait se constituer un nus des « vieux » soldats, aguerris, habitués au
peu de rapport avec celle dont nous avons vivier presque inépuisable et dans lequel il pire. Chez eux, les idéaux partisans avaient
pris l'habitude. Les duels d'homme à homme, cédé la place à des espérances plus matérielles.
puisa jusqu'au bout. Très critiquée dans ses
de peloton à peloton, même de compagnie à Des fidélités, un clientélisme avaient pénétré
modalités, injuste à bien des points de vue,
compagnie sont d'usage courant ; les cas leurs rangs. À force d'être utilisés (par le
d'insubordination fréquents à tous les degrés elle avait au moins le mérite d'assurer une
relève régulière des classes, du moins sur le Directoire) pour réprimer les troubles de la
de la hiérarchie. La désertion fait fondre les
papier, car le temps effectif passé sous l'uni- rue, les vétérans de 1'An II, enthousiastes et
effectifs et il n'est pas rare de voir des
forme resta franchement aléatoire jusqu'à désintéressés, s'étaient mués en hommes avant
officiers abandonner leur poste ou leurs
l'effondrement de l'Empire. tout attachés à la bonne fortune d'un chef.
missions s'ils les jugent inutiles ou sans
agrément. En campagne c'est une véritable Napoléon l" confiera à Roederer : << Le mili-
armée, « l'armée roulante •, que constitue la taire est une franc-maçonnerie ; il y a entre
Une armée prétorienne eux tous une certaine intelligence du fait
foule innombrable des traînards. Quant aux
règlements de manœuvre, la plupart des qu'ils se reconnaissent partout sans se
Prétorienne autant que légionnaire, méprendre, qu'ils se recherchent et s'enten-
chefs, formés empiriquement dans les
l'armée napoléonienne finit par oublier ses ori- dent >>. Une franc-maçonnerie ou en tout cas
hasards des combats, les ignorent ou les
gines populaires et militantes. Est-ce l'effet de une société militaire que la bourgeoisie mon-
méprisent. Qu'importent les connaissances
théoriques 1De l'audace, un coup d'œil l'amalgame qui avait brassé << culs blancs» et tante ne voulut jamais reconnaître et qui, de ce
rapide, un tempérament bien trempé, voilà à << bleuets » ? Faut-il invoquer l'usure des fait, ne retrouva plus jamais cette position cen-
peu près tout ce qu'on réclame de l'officier de convictions, le temps passant ? En tout cas, trale et vitale qu'elle avait occupée entre 1792
troupe. À l'instruction, quand il y a 1' armée jacobine de 1793-1794 a constitué la et 1815.
instruction, on ne s'attarde jamais sur " les première force armée au monde, mise au servi- J,·J. B.
manœuvres de l'ordonnance». ce absolu et exclusif d'une idéologie politique
On peut l'affirmer sans trop radicale. Partant de l'affirmation de Robes- Pour en savoir plus :
d'exagération. Par ses habitudes, son genre pierre : « la guerre est le choc de deux prosé- - Sous la direction d'A. Corvisier, Histoire
de vie, sa conception de la guerre et de son lytismes », la Convention terroriste s'efforça militaire de la France, de 1715 à 1871, tome 2.
propre destin, le soldat impérial rejoint d'exécuter la ligne directrice inspirée par PUF, Paris, 1992.
souvent le routier des vieilles bandes, Saint-Just : « Ce n'est point seulement du - J.-P. Bertaud, La Révolution armée, les sol-
retrouve le vieux type de soudard au dats citoyens de la Révolution française. R. Laf·
nombre et de la discipline que vous devez
tempérament anarchique et rebelle, avide de font, Paris, 1979.
attendre la victoire, vous ne l'obtiendrez qu'en - A. Forrest, article << armée » in Dictionnai-
rapines et d'aventures individuelles.
RAOUL GIRARDET. raison des progrès que l'esprit républicain re critique de la Révolution française. Flamma-
La société militaire dans la France aura fait dans /'armée ». L'armée devait être rion, Paris, 1992.
contemporaine. Plon, 1953. l'école de la vertu et « régénérer » les égoïstes, - Collectif, Atlas militaire de la Révolution
les intrigants, les << inoccupés et inutiles ». Les . française. Hautes Études, Paris, 1989.
LÉGION ÉTRANGÈRE, TROUPES ~

DE MARINE ET ARMEE D'AFRIQ_UE


Légion étrangère Chasseurs d'Afrique
et spahis
La Légion étrangère renoue avec la très
ancienne tradition des corps étrangers au ser- Formés par la réunion de deux escadrons
vice de la France. Elle fut créée en Algérie de chasseurs indigènes et de trois escadrons
l'année suivant la conquête, par une ordon- de chasseurs à cheval ayant participé au
nance du 10 mars 1831, avec le quartier débarquement de 1830, deux premiers régi-
général à Sidi-Bel-Abbès. Cédée à ments de chasseurs d'Afrique sont créés par
l'Espagne, au début de 1835, pour la guerre une ordonnance du 17 novembre 1831.
contre les carlistes, la Légion étrangère fut Quatre autres seront créés jusqu'en 1887.
reconstituée le 16 décembre 1835. Elle se Européens et musulmans y servent ensemble
distingua dans toutes les campagnes outre- jusqu'à la création des spahis en 1834. Dès
mer et gagna pendant la campagne du lors, le recrutement sera exclusivement euro-
Mexique, au combat de Camerone (30 avril péen. Ils interviendront sur tous les théâtres
1863), sa réputation justifiée de troupe sacri- extérieurs et dans les deux guerres mon-
fiée, recours ultime des situations désespé- diales.
rées. Un régiment étranger de cavalerie Les spahis, nom donné aux cavaliers de
Légionnaire au Maroc en 1912.
(REC) fut formé en 1921 en Tunisie avec l'armée ottomane, sont créés le 6 septembre
une forte proportion d'engagés russes, resca- Zouaves et cc turcos » 1834. Le corps des spahis est alors stricte-
pés des Armées blanches. Le REC se distin- ment indigène avec encadrement français . Il
gua en Syrie contre les Druzes, comme le L'armée d'Afrique tire son nom du corps est formé de deux détachements. L'un aux
rappellent les paroles de son célèbre chant. expéditionnaire qui débarque à Sidi-Ferruch ordres du célèbre Yussuf, Italien de 1'île
La Légion a été engagée partout où l'on le 14 juin 1830 et s'empare d'Alger le d'Elbe, devenu officier de spahis du bey
meurt. S'efforçant de maintenir son niveau 5 juillet. À l'époque, on ne parle pas encore d'Alger, avant de passer au service de la
de troupe d'élite, restant fidèle à sa devise, d'Algérie, entité créée par la colonisation. France, s'illustrant notamment par la capture
<< Legio patria nostra », elle a créé au fil du de la smala d'Abd el-Kader en 1843.
Dès sa victoire, le maréchal de Bourmont a
temps, grâce à son corps de sous-officiers pris langue en Kabylie avec la tribu des
faisant exclusivement carrière dans l'arme, Zouaouas où les Turcs recrutaient leurs sup- Sahariens et goumiers
des traditions sans égal dans le reste de plétifs. Son successeur, le général Clauzel
1'armée française. constitue avec eux le corps des zouaves (1" L'ancienne armée d'Afrique comprend
octobre 1830). Encadrés par d'excellents encore trois compagnies méharistes, créées
Troupes de marine officiers français, les zouaves se distinguent le 30 mars 1902 à l'instigation du comman-
durant la conquête puis la &uerre de Crimée dant Laperrine, avec siège à Adrar. Le recru-
De 1871 à 1891, la France affaiblie par sa (1854-1856). Ils ont perdu, à cette époque, tement s'opère au sein de la grande tribu des
défaite de 1870 est isolée en Europe. leur caractère de troupe indigène. Après Chaambas hostile aux Touareg Hoggar. Les
L'expansion coloniale apparaît alors comme l'insurrection kabyle de 1871, on jouera des méharistes indigènes, engagés pour deux
le seul moyen de reprendre rang parmi les aversions traditionnelles entre musulmans et ans, subviennent eux-mêmes à la fourniture
puissances. Mais pour l'armée, la priorité est juifs, en ouvrant à ces derniers l'accès aux et à l'entretien de leur monture, équipements
en Europe, dans la préparation de la zouaves dont l'heure de gloire est passée. et nourriture. Une poignée de nomades, com-
revanche. L'aventure coloniale restera donc En 1841, pour constituer des troupes mandée par des officiers d'élite acquis à la
l'affaire d'une poignée de soldats, ceux de vraiment indigènes, le général Bugeaud lève magie du désert, assure ainsi le contrôle
l'armée d'Afrique et ceux des troupes de trois bataillons de tirailleurs, ancêtres de d'immensités jusqu'alors inviolées.
marine. L'armée d'Afrique est née de la toutes les unités de tirailleurs indigènes, Nommé haut-commissaire pour les
conquête de l'Algérie, qui est son berceau et qu'ils soient algériens, marocains, tunisiens, confins algéro-marocains en 1908, le général
son assise, tandis que les troupes de marine sénégalais, malgaches, annamites ou tonki- Lyautey a l'idée de constituer, sur le même
ont une origine plus ancienne datant du début nois. Ils proviennent en partie d'anciennes principe, des goums, formations supplétives
du XVII' siècle. Elles connaîtront leur âge unités d'infanterie « turque » passées au ser- levées par tribu, sous les ordres de leurs
d'or sous la rn•République avec la conquête vice de la France après 1830. D'où le surnom chefs naturels, avec un encadrement léger
de l'Indochine, de l'Afrique noire et de de « turcos » donné aux tirailleurs algériens. d'officiers français. Les goums se révéleront
Madagascar. Devenues troupes coloniales de Les régiments de tirailleurs algériens ne dis- précieux durant toute la pacification du
1900 à 1961, elles incluaient de nombreux paraîtront qu 'en 1962, lors de l'indépendance Maroc et, beaucoup plus tard, durant la cam-
contingents indigènes, tirailleurs sénégalais, de 1'Algérie. Cette troupe solide a participé à pagne d'Italie, en 1943 et 1944.
annamites, tonkinois ou malgaches. d'innombrables campagnes hors d'Algérie. GUY CHAMBARLAC
/

UNE CONSEQUENCE DE 1 8 7 0


Le service
militaire universel
PAR RAOUL GIRARDET

Dure expérience que celle de


1870 ! L'année terrible, la défaite,
la Commune. Tout fut bouleversé.
Pacifistes et humanitaires se
réveillèrent mués en militaristes à
tout crin et en patriotes farouches.
Et, dans ce grand élan, l'Assemblée
vota le service militaire universel.

I
l est difficile d'imaginer aujourd' hui
1'atmosphère qui, pendant quelques jours,
en 1872 puis en 1873, domina l'Assem-
blée nationale lors de la discussion des
grandes lois mi litaires. Atmosphère exception-
nelle dans notre histoire parlementaire, faite
non seulement d'attention et de gravité, mais
aussi de recueillement, de ferve ur et presque
de piété. Dans cette Assemblée divisée et
instable, riche peut-être de trop de puissantes
personnalités, les querelles idéologiques sem-
blent soudain reléguées au second plan. Droite
et gauche confondues, l'Assemblée tout entiè-
re avait acclamé le duc d' Audiffret-Pasquier
lorsque celui-ci, en ouvrant le débat de 1872 et
en apportant l'adhésion de l'opinion conserva-
trice au principe du service obl igatoire, avait Le 6 août 1870, la charge de Reischoffen. Au lendemain de la défaite rien ne sera plus comme avant,
défini la signification de l'œuvre de réforme ainsi que l'écrira Sully Prudhomme en 1872 : << Je m'écriais avec Schiller 1je suis un citoyen du
qui allait être entreprise. Après avoir rappelé monde. 1De mes tendresses détournées 1je me suis enfin repenti. 1Ces tendresses je les ramène 1étroi-
les défaillances morales de certaines fractions tement sur mon pays 1sur les hommes que j'ai trahis 1par amour de l'espèce humaine. >>
UNE CONSÉQUENCE DE 1870

Conception que se trouve d'ailleurs tout


prêt à partager l'ensemble des milieux républi-
cains, brutalement arrachés par la défaite aux
espoirs et aux rêves qu'ils avaient nourris sous
l'Empire. << Vous souvient-il, écrit Jules Ferry
quelques années après la guerre, que sous
l'Empire nous ne disions pas beaucoup de bien
du militarisme ? Vous rappelez-vous ces
vagues aspirations vers le désarmement géné-
ral, le détachement manifeste de tout esprit
militaire, cette tendance à la création d'une
sorte de garde nationale universelle qui carac-
térisaient la démocratie d'alors ? Ces idées-là
Instruction militaire obligatoire à l'école. C'est à l'initiative de Paul Bert, ministre de l'Instruction
eurent des partisans ; plusieurs d'entre nous
blique dans le ministère Gambetta de 1881, que sont créés les << bataillons scolaires» dans les écoles et
'lèges. On s'y exerce au maniement d'armes et au tir à la carabine. les ont professées, y ont incliné, s'y sont laissé
prendr~ . Mais, je vous le demande, en est-il un

1'opinion aux jours sombres de la défaite, le militaire, la soumission à la loi qui est la dis- seul aujourd'hui qui n'ait été converti par les
c Pasquier avait invoqué l'exemple de cipline civile, enfin plus il lui faut - osons le événements? Ce pays a vu la guerre de 1870 ;
rmée : < < Et, quand, à côté de cela, nous lui dire - la sévérité pour tout ce qui viole les il a tourné le dos pour jamais à ces utopies
yons le spectacle que nous donne notre règles qu'elle s'est elle-même imposées ; périlleuses et décevantes. » Dure expérience,
née ..., quand nous nous souvenons que l'ordre et la liberté ne sont qu'à ce prix. » ( 1) en effet, que les épreuves de l'Année terrible
~st elle qui nous a sauvés en 1848, que c' est Soumettre les jeunes Français, et pendant une pour ces démocrates humanitaires, brusque-
e qui nous a sauvés en 1871 ..., nous nous longue période de leur vie, à la stricte discipli- ment appelés à affronter les réalités de la guer-
mandons si ce n'est pas là l'école où il faut ne des camps et des casernes, c'est, espère+ re et de la conduite des armées ! Chez ·tous les
voyer ceux qui paraissent l'avoir oublié, on, garantir le maintien de la collectivité natio- représentants de la pensée humanitaire et paci-
orendre comment on sert et comment on nale à l'intérieur de ses cadres traditionnels, fiste, l'invasion, la défaite, la mutilation du ter-
ne son pays. Que tous nos enfants y aillent extirper le vieux germe révolutionnaire, éviter ritoire avaient été l'occasion d'un douloureux
ne et que le service obligatoire soit la gran- l'explosion de nouvelles Communes. retour sur eux-mêmes, d'un tragique examen
école des générations futures ! » Les ova- de conscience. Courageusement, les plus
ns qui ont salué la péroraison du duc Pas- Éloge des militaires illustres d'entre eux, Sand, Michelet, Quinet,
ter ont été unanimes. L'enjeu du débat n'est Renan, avaient publiquement désavoué leurs
; seulement l'instauration d'institutions C'est aussi préparer l'avènement d'une positions antérieures, dénonçant maintenant
litaires plus efficaces et plus sûres. À tra- patrie plus harmonieuse et plus fraternelle. comme un dangereux mirage le rêve, qui avait
:s la force française reconstituée, c'est, pour Sans doute y a-t-il , à l'arrière-plan des concep- été le leur, d'une vaste et immédiate fraternisa-
1s, républicains ou monarchistes, la société tions militaires des hommes de l'ordre moral, tion universelle. Mea cu/pa qu'accompagnent
ionale tout entière qu'il s'agit de restaurer. la crainte toujours vigilante de la menace révo- une ardente redécouverte de l'idée nationale,
Ce n'est pas en vain d'ailleurs que, porte- lutionnaire. Mais il y a aussi la vision plus un retour passionné au patriotisme.
·ole des hobereaux provinciaux et des bour- généreuse d'une nation enfin réconciliée avec Lorsqu 'en 1876 le régime de l'Ordre
)is conservateurs qui constituent la majorité elle-même. L'union très réelle qui avait régné moral fait place à la République opportuniste
l'Assemblée, le duc d'Audiffret-Pasquier a parmi les combattants sur les champs de de Gambetta, de Ferry, de Grévy, lorsque les
oqué le rôle joué par l'armée en 1848 et en bataille de 1870 et de 1871 , l'apaisement des républicains succèdent définitivement aux
71. Nous sommes en un temps où, pour une querelles politiques, 1' oubli des oppositions conservateurs à la tête du pays, c'est, malgré
; vaste fraction de l'opinion, les souvenirs sociales, la réconciliation devant l'ennemi des les différences de phraséologie et de vocabu-
la Commune comptent autant, et peut-être anciens chouans et des anciens bleus, autant de laire, la même mystique patriotique, c'est
me davantage, que les souvenirs de la souvenirs très proches, présents encore à tous aussi la même ferveur militaire qui animent les
·ai te. les esprits. Or, cette union nationale, un instant nouvelles équipes dirigeantes du pays.
<< Grande école des générations futures >> réalisée dans la lutte contre l'envahisseur, on Comme les hommes de l'Ordre moral, les
1s la pensée des notables de 1'Assemblée espère que l'armée nouvelle saura la faire hommes de la République opportuniste réser-
ionale, l'armée nouvelle le sera d'abord renaître, la garantir, la cimenter. Habitués à vent à l'armée un rôle essentiel dans la tâche
1s la mesure où elle sera pour les jeunes respecter dans la personne du soldat la repré- de relèvement national. On connaît l'importan-
nçais une école de discipline sociale. Le sentation de toutes les vertus civiques, à voir ce primordiale attribuée à l'école par les pre-
rquis de Chasseloup-Laubat, rapporteur dans l'idée militaire le principe fondamental mières équipes gouvernementales républi-
'ant 1'Assemblée de la loi militaire de 1872, de la vie des sociétés, les hommes de l'Ordre caines, l'école qui doit faire triompher les
précise de son côté en termes non équi- moral ont été tout naturellement conduits, aux principes d'une nouvelle morale et d'une nou-
lues. << Plus une société est fondée sur les lendemains de la défaite, à chercher dans velle conception du monde. Or, il est significa-
~cipes de la démocratie, plus il lui faut l'armée le creuset où viendrait se forger une tif que, dans l'esprit des premiers ministres
)éissance au supérieur qui est la discipline France restaurée et rénovée. républicains de l'Instruction publique, la for-
NE CONSÉQUENCE DE 1870

LE FOLKLORE DES CONSCRITS


" Salut, salut à vous, braves soldats du 17' ! , A ces bonnes raisons d'exemption viennent
Si la chanson composée à la gloire des s'ajouter d'autres motifs : familiaux, culturels, établissements, on les voit défiler l'arme sur
pioupious du 17' régiment d'infanterie, qui sociaux ... Le " bon service armé "• tel que la l'épaule, tambours et clairons en tête, devant
refusèrent en juin 1907 de tirer sur les vignerons, décrit l'Histoire militaire de la France (PUF), est un autel de la patrie (2). Les illustrations des
a connu le succès que l'on sait, c'est que le " de taille moyenne ou même grand, il est sain manuels, les chants, les exercices de lecture et
personnage du conscrit, fils du peuple sous les de corps[ ... ]. Son niveau d'instruction est de récitation sont systématiquement choisis
armes, avait déjà, au-delà des différends médiocre ou moyen. Il est issu de n'importe pour rappeler les grands souvenirs de notre
Idéologiques, séduit les esprits. Comme tous les quelle catégorie socio-professionnelle, mais est épopée militaire et ceux, plus douloureux et
citoyens de leur âge, les joyeux pioupious du 17' le plus souvent agriculteur, viticulteur, artisan, plus récents, de la défaite. Jusqu'aux toutes
avalent affronté, avant l'émeute paysanne, mineur ou travaille dans les transports"· dernières années du siècle, la très grande
l'épreuve du conseil de révision cantonal. Tel quel, sitôt le conseil de révision achevé, masse des instituteurs restera passionnément
À la veille de la Première Guerre·mondiale, le il fait ses c~sses de jeune homme émancipé. fidèle à l'esprit qu'avait assigné à l'école nou-
conscrit qui se présente devant cet aréopage Le monôme des conscrits, chahut insolent et velle, l'équipe de ses fondateurs. Admirables
doit à la patrie, aux termes de la loi du 7 août bon enfant, le coupe symboliquement de la maîtres d'ailleurs que ceux de ces premières
1913, trois ans de service dans l'armée active. tutelle parentale. Le service militaire, ça fait les générations républicaines. Ce sont eux qui ont
Ledit aréopage se compose, sous la présidence hommes, non ? fourni à la jeune armée nationale la foule dis-
du préfet (ou à défaut du sous-préfet ou d'un Première étape : le défilé des " classards "• ciplinée, probe et laborieuse de ses recrues !
conseiller de préfecture délégué du préfet), de portant calots et brassards, avec tambours et
plusieurs officiers, d'un médecin militaire, du trompettes, à travers les rues du bourg où s'est
conseiller général du canton et des maires des tenu le conseil de révision. Vive les filles et le
Le tir à l'école
communes. C'est à eux qu'il appartient de vacarme. Le cortège de canton éclate pourtant,
Il est significatif d'ailleurs, de retrouver,
décider de l'aptitude du jeune Français au et les groupes se forment par commune autour
intimement associée à tout ce mouvement de
cc service armé"· des tables des restaurants, où les conscrits ont
formation patriotique et prémilitaire, la Ligue
Les malformations osseuses, les tumeurs invité leurs maires, qui paient à boire et à
de l'enseignement fondée sous le Second
abdominales et hernies, la surdité, la cécité, la chanter.
mauvaise conformation des organes urinaires, Retour à la fin des agapes : à pied pour les Empire et dont les premières tendances étaient
ruraux, avec parfois plusieurs heures de ardemment humanitaires et pacifistes. Jean
la tuberculose et les maladies du cœur,
notamment, justifient l'exemption. À l'écart marche avant de rentrer au village, où l'on Macé, son fondateur, l'auteur de la Soirée de
aussi, classés cc service auxiliaire », les bègues, passe, à grand bruit, de maison en maison pour Waterloo et d'un certain nombre d'autres bro-
les myopes, les pieds plats, ceux auxquels embrasser les filles nées la même année. On les chures antimilitaristes, se trouve toujours à sa
manque un doigt ou qui ont des varices. Les retrouvera demain au bourg, pour le bal de la tête. Mais on le voit maintenant rédiger, en
bons bougres héritiers des paysans qui classe, qu'elles ne sauraient bouder. 1885, la préface d'un Manuel de tir à l'usage
préféraient jadis se couper l'index que de servir En ville, la soirée, continuée par des farces des écoles primaires, des lycées et des
l'Empereur tentent de se faire inscrire dans ces de collégiens, s'achève parfois par une autre bataillons civiques. On le voit aussi présider à
catégories - trois ans de gagnés ! « J'ai un initiation, dont s'occupent des professionnelles la multiplication, autour de la Ligue propre-
rhumatisme "• «je respire mal "• et quoi encore : au secret de maisons néanmoins publiques. ment dite, d'associations locales de tir et de
tout est bon pour tenter d'apitoyer le médecin. On a vingt ans, on boit, on chante, on lutine les gymnastique se fixant pour objectif essentiel
Mais gare ! La France reste pays rural et les filles. La guerre frappe à la porte mais on ne « de développer parmi la jeunesse le goût et
filles à marier préfèrent les " vrais » gars à ceux l'entend pas. l'attrait des institutions militaires ». L'activité
dont on n'a pas voulu. ADRIEN BROCARD du groupement prend ainsi un double aspect.
La Ligue continue à se réclamer d'un anticléri-
calisme militant, à combattre en faveur d'un
mation militaire reste inséparable de l'objet d'une sorte de culte positiviste, de reli- enseignement et d'une morale strictement
l'ensemble de l'œuvre éducative. Gambetta gion laïque destinée à supplanter la religion du laïques. Mais elle s'efforce simultanément, en
l'avait proclamé, dès le 26 juin 1871 , dans son surnaturel et dont 1' instituteur et l'officier assurant la diffusion de brochures et d'images
discours de Bordeaux : « Il faut mettre par- seraient chargés d'assumer le sacerdoce. Chez d'édification patriotique, en fournissant à ses
tout, à côté de l'instituteur, le gymnaste et le Paul Bert en particulier, ministre de 1'Instruc- filiales régionales des armes et des moniteurs,
militaire, afin que nos enfants, nos soldats, tion publique dans le grand ministère Gambet- en multipliant les défilés, les rencontres et les
nos concitoyens soient tous aptes à tenir une ta du mois de novembre 1881, on aperçoit net- manifestations de caractère à la fois sportif et
épée, à manier un fusil , à faire de longues tement la notion d'une éducation de style spar- militaire, de préparer à de futures tâches guer-
marches, à passer les nuits à la belle étoile, à tiate, tout entière tournée vers 1'exaltation rières la jeunesse de notre pays.
supporter vaillamment toutes les épreuves patriotique et où l'école devient l'antichambre Ce sont bien pourtant deux conceptions
pour la patrie. » Le patriotisme, et le patriotis- de la caserne. Grâce à lui une Commission de opposées de l'organisation politique qui
me sous sa forme guerrière, militaire, tient l'éducation militaire, présidée par Paul Dérou- s'affrontent avec violence dans ces premières
donc la première place dans l'enseignement du lède, est installée au ministère de la rue de années de la République, et plus encore deux
civisme républicain tel que le conçoivent ses Grenelle. Des « bataillons scolaires » sont métaphysiques, deux attitudes devant les
premiers doctrinaires, les Jules Ferry, les Paul organisés militairement, dotés d'un uniforme : grands problèmes de la condition humaine.
Bert. Nul doute même qu ' il n'y ait eu chez chaque semaine, ils s'exercent à la marche, au Les uns rêvent d'une société fortement hiérar-
certains 1'intention de faire de 1'idée nationale tir, au maniement des armes. Dans certains chisée, toute imprégnée de spiritualité chré-
UNE CONSÉQUENCE DE 1870

SAINT-CYR 1914
CASOAR
ET GANTS BLANCS
Je me fls salnt-cyrien pour reprendre
l'Alsace, bien sûr, mals aussi pour épater
Clarisse...
Un novice qui entre au séminaire, lieu
géométrique des vocations spirituelles,
n'est pas plus radieux qu'un salnt-cyrlen qui
débouche pour la première fois sur le
Marchfeld, place d'armes illustre où les
promotions prononcent leurs vœux.
Le drapeau dans le cœur, l'histoire dans
la tête, mille Français, en ce matin d'octobre
1913, se marient avec la mort dans un éclat
de joie. La promotion de Montmirail et la
promotion des Marle-Louise. Ils sont nés
dans tout le pays, Ils sont les fils de tout un
peuple. Le snob de l'École des Postes
découvre le fils du gendarme, l'uniforme les
confond et rien, pendant cinquante ans, ne
les éloignera l'un de l'autre. La discipline qui
ne tolère pas une distraction, un écart, un
geste de lassitude, la pluie chronique des
arrêts de rigueur, l'astiquage mélangé aux
mathématiques et le maniement d'armes
coupant les études abstraites ont leurs
inconvénients, mais il faut s'instruire pour
Vaincre et souffrir pour savoir mourir...
Déjà nos casoars flottent au vent du 1" août
1914, et sur le terre-plein où Kléber poursuit sa
chevauchée immobile, mille crosses n'en font
plus qu'une au commandement. Nous savons
qu'à cette heure les salnt-cyriens représentent
un pur ferment d'héroïsme aux yeux des
Français angoissés, et nous ne trahirons pas
cette attente. Le général Mordacq, qui nous a
trempés comme des lames, n'a plus besoin de
parler. Notre pensée est une et claire comme
Élève officier de l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, par Édouard Detaille, 1885. l'eau des gaves à leur source : dussions-nous
tous passer sous la terre, nous reprendrons
l'Alsace, et nous la reprendrons en gants
enne; les autres dressent l'idéal d'une démo- Historien du nationalisme, de l'idée coloniale
blancs. Bientôt, six cents d'entre nous, un par
ratie à tendances égalitaires, fondée sur le et de la société militaire, Raoul Girardet a ensei-
kilomètre, jalonneront le front de leurs corps.
Jlte du progrès et de la raison. Mais du gné à la Sorbonne, à l'Institut d'études poli-
tiques, à l'École de guerre, à l'ENA et à Poly- Idiots les gants blancs ? N'est-ce pas mieux
Jnsentement unanime, 1'armée se trouve pro- que de fuir sans armes jusqu'à Bayonne ? Le
isoirement placée en dehors des luttes des technique. Il a notamment publié La société mili-
taire dans la France contemporaine, 1815-1939 clairon qui nous disperse le 1" août au soir et
mis, au-dessus de 1' opposition des doctrines nous envole, mascottes bleues, blanches et
. des systèmes. Quel que soit le fossé qui (Plon, 1953), Le nationalisme français, 1871-1914
(Armand Colin, 1964), L'idée coloniale en France, rouges, dans tous les régiments, est déjà celui
~pare les idéologies opposées, les adversaires
1871-1962 (La Table ronde, 1972), ainsi qu'un de Rethondes. Nous n'en avons jamais douté
! continuent pas moins à se réclamer d'une
livre d'entretien avec Pierre Assouline, Singuliè- et jamais, dans une vie qui zigzaguera entre
tystique militaire semblable. Les uns asso- rement libre (Perrin, 1990). des trajectoires de projectiles, nous ne
ent l'officier au prêtre, les autres à 1' institu- jouirons d'une aussi grande minute de ferveur.
ur, aucun ne songe à lui refuser une place L'École de Saint-Cyr entre au feu en
cceptionnelle dans la cité à reconstruire. (!) Marquis de Chasseloup-Laubat, Rapport costume de parade, sans l'ombre d'un regret.
ans la France vaincue, humiliée et divisée du sur le recrutement de l'armée, 1872. GEORGES LOUSTAUNAU-LACAU
aité de Francfort, l'armée constitue pour les (2) Paul Déroulède, De /'éducation militaire, Mémoires d'un Français rebelle.
:ançais le grand dénominateur commun. 1882. Lhomme, Code manuel des bataillons scolaires, Robert Laffont, 1948.
R. G. 1882. Paul Bert, L'instruction civique à/' école, 1882.
"
L'ARMEE ENJEU POLITIQUE

Les équivoques
de l'appel au soldat
PAR PATRICK JANSEN

Détruisant les anciens équilibres, la Révolution fait du sabre un enjeu politique. Le rêve d'une Sparte
républicaine accouche d'une dictature bottée. Un petit général rêve d'égaler César et n'est pas loin de réussir.
Quelle aventure! Le souvenir de Brumaire nourrira deux siècles de fantasmes, d'angoisses et d'illusions.

u fil des siècles, la France de 1'Ancien

A Régime semblait avoir définitivement


établi la domination d'un pouvoir
politique jouissant d'une consécration reli-
gieuse indiscutée sur une noblesse jadis
batailleuse mais désormais domestiquée.
Celle-ci payait encore « l'impôt du sang » à
l'occasion des conflits et régnait sans partage
sur la chose militaire, mais il s'en fallait de
beaucoup que l'armée représentât une puissan-
ce en tant que telle et fût autre chose qu'un
simple instrument de la politique royale.
Entre autres bouleversements, la tourmen-
te révolutionnaire et l'aventure napoléonienne
qui la suivit allaient, pour les deux siècles à
venir, donner à l'armée une dimension radica-
lement différente et inéluctablement politique ;
la vieille légitimation du pouvoir faisant du roi
l'oint du Seigneur ayant disparu, la nouvelle
légitimité ne pouvait manquer d'entretenir
avec la force des armes des rapports com-
plexes d'antagonisme ou de préséance. Dans
un monde désacralisé, on ne peut certes réin-
venter Dieu pour les besoins du gouverne-
ment, mais la transcendance civique de la sou- ~
veraineté populaire demande une conception ~
claire du recours à la violence légitime. >5
Pendant près d'un quart de siècle, la vie
française fut ainsi dominée par les impératifs Le 18 brumaire an VIll (9 novembre 1799). Un coup d'État mal ficelé qui faillit rater. Le pouvoir
militaires. Les conséquences furent de tous personnel du prestigieux et, jusque-là, très républicain général Bonaparte se substitue à un Directoire
ordres. discrédité et corrompu, avec le soutien de quelques directeurs qui en seront pour leurs frais.

Il
L'ARMÉE, ENJEU POLITIQUE

La Révolution n'avait pas seulement per- le moins possible un équilibre si difficilement


is l'émergence du Tiers État comme acteur retrouvé. Les opérations extérieures, étant
>litique mais aussi l'apparition d'une armée limitées, suscitent peu d'enthousiasme, n'en
mt les cadres sont issus du peuple, faisant déplaise à Chateaubriand qui voudrait que son
tître une nouvelle race de guerriers dont un expédition d'Espagne de 1823 prenne la
oche ou un Murat sont des exemples emblé- dimension de l'épopée. Le prestige de l'uni-
atiques. Face à la menace étrangère et aussi forme, lui-même, se perd comme
tr messianisme idéologique, elle avait abouti aujourd'hui, les officiers préfèrent bien sou-
une militarisation de la nation tout entière. vent porter la tenue civile.
omme l'avait bien vu Victor Hugo, que la Seuls les milieux « libéraux », par hostilité
liation rendait plus attentif que d'autres, le aux Bourbons, conservent une réelle fidélité à
ve de Sparte des débuts aboutissait à une l'armée. À la Chambre, la gauche, et elle
orne césarienne, où l'armée, la fonction seule, refuse la réduction des crédits militaires,
terrière s'était provisoirement substituée à Commune de Paris. Combats sur les toits car le soldat est le seul vecteur futur possible
·esque tous les rouages de 1'État. pendant la reconquête de la capitale par les du messianisme révolutionnaire auquel elle
Dans sa célèbre Histoire de l'Armée fran- troupes versaillaises en mai 1871. Aux fusillades n'a pas renoncé.
rise, le général Weygand écrit : « Au jour où des Versaillais, les communards répondirent par À l'inverse, à travers l'armée, c'est bien le
rraît Bonaparte, son histoire et celle de l'exécution d'otages. Au cours de l'impitoyable retour du jacobinisme botté que l'on redoute
1rmée française se confondent. Suivre les répression, on estime que 20 000 communards chez les marquises balzaciennes du faubourg
ngt années de sa vie de chef et d'empereur, furent tués. Saint-Germain. Il s'agit là d'une défiance plus
est le voir faire siennes les armées de la que d'un antimilitarisme au sens moderne : le
~volution, assister à la naissance de la d'énergie généreusement dépensée, commen- soldat n'est qu'une brute populaire et arriérée
rande Armée, à ses triomphes, puis à un çait à aspirer à un certain calme. qui menace la hiérarchie sociale.
:croissement sans proportion avec les res- Dès la chute de 1'Empire donc, et pour une Le chauvinisme de la gauche ne doit pas
•urces d'une France épuisée, et à des succès bonne trentaine d'années, le soldat fut refoulé surprendre. Il est l'une des réponses aux ambi-
ujours plus chèrement achetés ; c'est voir à une place secondaire. La monarchie de guïtés des guerres de la Révolution et de
rfin, lorsque le déséquilibre se produit entre Juillet, du moins à ses débuts, ne sera sur ce l'Empire : fussent-elles défenses d'une
1mbition et le possible, le génie succomber point guère différente de la Restauration. On « Patrie en danger » ou manifestations expan-
!Vant le nombre des adversaires, la lassitude assiste à l'avènement d'un nouveau système sionnistes d'un nationalisme français fondant
!S chefs et du pays tout entier, en creusant un de valeurs : le refus du despotique et le respect en retour les autres nationalisme européens.
r!age de gloire et des leçons que plusieurs de la légalité, symbolisés par la Charte (il n'est Napoléon fut-il le créateur d'une véritable
;nérations laisseront tomber dans l'oubli. » pas indifférent de noter que la chute de Europe (car sa France de 131 départements où
Longtemps après sa mort, le spectre de Charles X surviendra pré_cisément quand il Hambourg était chef-lieu des Bouches-de-
>gre de Corse hantera 1'Europe issue du enfreindra ces principes); le refus de l'obliga- l 'Elbe et Rome des Bouches-du-Tibre ne res-
Jngrès de Vienne, toujours sur la défensive, toire, dont la conscription est l'exemple détes- semblait plus guère à la France) ou l'apôtre du
, au premier chef, la France de la Restaura- té ; la croyance au progrès, qui fait penser que messianisme révolutionnaire ? Le général Ven-
m. l'âge des conflits violents est désormais révo- démiaire cher à Stendhal avait-il complète-
lu (on trouve cela même chez des esprits éclai- ment disparu avec l'entrée en scène du général
Le boutiquier prime rés et dans la petite noblesse attachée aux tra- Brumaire?
le soldat ditions, ainsi Vigny) ; le goût de l'enrichisse- Dans une certaine mesure, ces ambiguïtés
ment aussi, qui va progressivement tenir lieu sont grosses de toute l'évolution future de
Pourtant, le reflux de l'opinion publique et de programme politique à une bourgeoisie peu l'opinion publique à l'égard du rôle politique
n refus d'une armée jouant un rôle politique faite pour l'héroïsme. Une France où le mot de l'armée.
: premier plan ne commencent pas avec le d'ordre officiel est celui de Guizot : « Enri- Pourtant, au sein de l'armée elle-même,
tour des Bourbons. Dès la fin de 1'Empire, chissez-vous », ne peut guère comprendre la l'apaisement se fait beaucoup plus vite que
te partie des Français commençait à mal sup- mentalité militaire. dans l'opinion. La fonction intégratrice de
trter la toute-puissance du militaire. Stendhal, Au monde du guerrier succède celui du 1' institution réduit vite les différences entre
1urtant peu suspect de dénigrement systéma- boutiquier. À l'enthousiasme et à l'exaltation anciens de l'armée impériale, anciens émigrés,
[Ue à l'égard de l'Empereur, le note ironi- succèdent l'épargne et le culte du dieu crédit. et jeunes gens de la noblesse légitimiste. Si
tement dès 1811. Dans cette société qui va s' industrialiser, le l'on constate quelques conspirations de type
Il est vrai que pendant les dix ans de soldat est considéré comme improductif et carbonariste aux débuts de la Restauration,
~mpire, près de 2,5 millions de Français superflu. dont la plus célèbre fut celle des quatre ser-
rent incorporés, de force bien plus que de À cela s'ajoute l'habituel discrédit de gents de La Rochelle en 1821-1822, elles ne
é : il n'y eut guère plus de 50 000 volon- l'armée en période de paix prolongée. La furent en rien représentatives du plus grand
res. Quant à l'omniprésence des porteurs de menace semble absente dans cette Europe de nombre, qui précisément les fit échouer.
bre et à leur morgue, elle avait fini par lasser Mettemich figée dans les regrets de l'ordre En 1830, l'armée resta étrangère à la chute
e société qui après une vingtaine d'années ancien et soucieuse avant tout de bouleverser des Bourbons. Pendant les deux premiers jours
RMÉE, ENJEU POLITIQUE

PUTSCH D'ALGER :
UNE RÉVOLTE
CONTRE de l'insurrection, la garnison de Paris com- riche en bouleversements. Si l'armée est sou-
mandée par Marmont resta fidèle et tint bon. vent un enjeu ou un instrument politique, (par-
LA FATALITÉ Certes la passivité politique de l'armée fois servile), c'est exclusivement aux mains du
n'était pas encore absolue ; on vit la démission pouvoir légitime, y compris lors du fameux
La guerre d'Algérie ne fut pas de 2 000 officiers, et certains sous-officiers coup d'État du 2 décembre 1851 : l'interven-
l'empoignade géante de deux colosses, agités chasser leurs chefs restés fidèles ; mais tion de la garnison de Paris fait pencher la
comme l'avalent été les guerres mondiales. désormais, il n'y eut plus de complots ; lors de balance, mais l'armée n'est en rien l'instigatri-
Ce fut une petite guerre, avec de brefs ce du coup d'État.
ses tentatives de coups de force de 1836 et
combats et assez peu de morts. Pour Passé celui-ci, l'armée ne jouera plus de
1840, à Strasbourg et à Boulogne, Louis-
beaucoup de soldats, elle ne fut que rôle politique. Les conflits extérieurs lui don-
Napoléon Bonaparte ne trouva dans l'armée
fatigues, marches et attentes. Et pourtant, nent alors des occasions de s'illustrer: Algérie
que des complicités dérisoires.
nous avons bien senti que se jouait là encore, mais aussi Crimée, Mexique, interven-
Dès lors, par un lent glissement, l'armée,
quelque chose d'essentiel. Pas seulement le tions dans les combats de l'unité italienne,
qui jusqu'en 1815 avait été le symbole même
sort d'une terre sur laquelle nous avions des Extrême-Orient même. Docile au pouvoir,
du messianisme révolutionnaire, va devenir
droits, ni de populations que nous avions le l'armée est honorée. Il n'est pas neutre que le
tout au contraire le symbole du conservatisme.
devoir de protéger. Nous avons senti que Paris de Haussmann donne à ses grands boule-
Entre la fin de la monarchie de Juillet et le
dans cette épreuve se décidait le sort de la vards ou à ses artères prestigieuses les noms
milieu du Second Empire, le renversement de
France et de l'Europe. Nous pressentions de Magenta, de Solferino ou de Sébastopol.
l'opinion sera complet.
que l'Algérie était la dernière aventure qui
Dans une société que la Révolution indus-
nous était offerte. La dernière occasion qui
trielle transforme rapidement et où le proléta- Une armée
nous était accordée d'accomplir une
riat urbain inquiète, les classes aisées se récon- soumise au pouvoir
destinée propre, avant de sombrer dans la
cilient avec l'armée car celle-ci est perçue
fatalité du déclin et la soumission aux lois
comme facteur d'ordre, après le rôle joué à Ainsi se développe sous le Second Empire
des autres puissances.
maintes reprises dans la répression féroce des une complète réévaluation de la chose militai-
L'Algérie nous semblait aussi l'occasion
émeutes populaires, celles par exemple, du re. Toutefois, c'est l'opinion publique qui
de prendre une revanche sur toutes les
cloître Saint-Méry ou de la rue Transnonain. change et non 1'armée. Le monde de la caserne
défaites qui avaient endeuillé notre enfance
Les journées de juin 1848 apparaissent ici se clôt sur lui-même et il n'est pas divisé
et que rien n'avait pu laver. Il nous était
comme le tournant décisif. La peur panique du comme 1'opinion.
Insupportable d'être des fils de vaincus ou,
rouge réconcilie les bourgeois avec l'armée D'un côté, le sabre et le goupillon règnent
ce qui est pire, de faux vainqueurs. Pour
comme elle leur fait apostasier Voltaire et (car le renouveau religieux, lui aussi bat son
notre malheur, nous étions nés dans un
redécouvrir les vertus conservatrices de la reli- plein). Si le nationalisme n'est pas encore tota-
pays qui, après avoir étonné le monde, en
gion. Le phénomène d'ailleurs, est européen. lement « passé à droite » (il faudra pour cela
était devenu la risée. L'histoire, depuis
Sous la monarchie de Juillet, l'intérêt de la attendre le boulangisme) le phénomène est en
longtemps évitait la France. Nos pères
famille régnante pour la chose militaire, le rôle route et même bien avancé.
avaient été les spectateurs lointains de la
prise du Palais d'Hiver ou du fascisme
personnel du duc d'Aumale, les améliorations Parallèlement, on assiste à la naissance
immense et rouge. Sauf exceptions, ils apportées aux conditions matérielles de la vie d'un véritable antimilitarisme, virulent et qui
n'avaient vécu la Seconde Guerre mondiale
d'officier, l'aventure algérienne, (surtout à n'a plus rien de commun avec le dédain mépri-
que par procuration. partir de l'action de Bugeaud), ont contribué à sant du début du siècle. Certains socialistes
Dans les années 1930, Drieu La Rochelle, rendre à l'armée une place éminente. Lors de comme Proudhon, mais aussi des politiciens
amer et désabusé, constatait : " Tout la révolution de février 1848, sa fidélité au comme Gambetta mettent radicalement en
chambarde dans le monde, mais ici rien ne régime fut parfaite, mais une fois le régime cause l'institution elle-même. Ainsi, dans son
bouge... "Trente ans plus tard, voici qu'avec nouveau en place elle ne manifesta aucune programme électoral de candidat à Paris en
la guerre d'Algérie, se produisait le miracle. velléité d'opposition, et cette fois il n'y eut pas 1867, Gambetta réclame « la suppression des
C'est en France que ça " chambardait "• et de démissions. Le duc d'Aumale lui-même, armées permanentes, cause de ruine pour les
mieux encore, avec nous 1Tout semblait prince de sang royal pourtant et gouverneur finances et les affaires de la nation, source de
possible. L'avenir s'offrait. général de 1'Algérie, ne tenta rien pour sauver haine entre les peuples et de défiance à l' inté-
Certains ont couru l'aventure de la guerre le régime. L'eût-il fait qu'il n'aurait sans doute rieur ».
et des complots. Ils y ont tout risqué et ils y pas été suivi, car dorénavant, et pour un siècle, Née d'une défaite militaire et marquée par
ont perdu ce que les esprits raisonnables l'armée elle-même (contrairement à l'opinion l'esprit revanchard, la Troisième République,
prisent entre tout. Ils refusaient d'être publique à son égard qui, elle, variera encore va connaître, avec les crises du boulangisme
raisonnables. Ils sentaient que la chance beaucoup), ne changera plus guère dans sa puis de 1'affaire Dreyfus, l'amplification de ce
offerte à leur génération ne reviendrait pas. conception du devoir et de 1'honneur militaire, renversement des opinions commencé sous la
définie comme obéissance passive au pouvoir monarchie de Juillet.
DOMINIQUE VENNER quel qu'il soit. De plus en plus, l'armée s'identifie aux
Le Cœur rebelle. Il en restera ainsi pendant tout le siècle. idées conservatrices. L'esprit républicain et
Les Belles Lettres, 1994. L'armée ne se trouvera à l'origine d'aucune l'esprit militaire apparaissent même antino-
des révolutions, nombreuses, de ce siècle si miques à bien des officiers : d'un côté la liber-


L'ARMÉE, ENJEU POLITIQU

té, l'égalité, la fraternité revendiquées ; de rebelles. Encore faut-il souligner que c'était à
l'autre la volonté d'obéissance et la hiérarchie. titre personnel et qu'ils n'engageaient pas
C'est aussi le moment où l'armée est perçue l'armée en tant que telle. La première occa-
comme un débouché attrayant par une nobles- sion, illustre au point que 1'actuelle politique
se qui voit lui échapper le pouvoir, au fur et à de la France tente encore de faire rejaillir sur
mesure que la République s'installe. elle un peu de cet éclat, est celle du général de
La crise boulangiste culmine en 1889, Gaulle et des Forces françaises libres.
année du centenaire de la Révolution. Elle Près de soixante ans après, les questions
marque la rencontre d'un nationalisme exacer- de souveraineté qu'elle a posées demeurent :
bé et de l'antiparlementarisme, et concrétise où commence la rébellion, où finit la loyauté ?
fugacement le rêve de la revanche et d'une Que signifie cette opposition du légal et du
politique de grandeur. Malgré sa fin assez légitime ? Le succès est-il gage suffisant de la
pitoyable, elle ancre définitivement le nationa- justice d'une cause?
lisme à droite. On y rêve d'une France qui se Cette dernière question prend tout son sens
donnera tout entière à celui qui saurait lui à la lumière de l'échec de la seconde occasion,
rendre 1' Alsace-Lorraine. moins de 20 ans plus tard. Cette cause était-elle
Mais le bellicisme de plus en plus marqué moins juste ? Ce fut celle des officiers rebelles
de 1'opinion repose sans doute sur beaucoup ~ qui en Algérie, entre 1958 et 1962, et plus par-
d'illusions. Car si la religion patriotique y puise ticulièrement à l'extrême fin de ce conflit, ten-
une part de sa mystique, comme en témoignent tèrent de retourner contre le pouvoir gaulliste
L'appel du 18 juin 1940 fait basculer le géné-
aussi bien l'article « Armée » du Dictionnaire ral de Gaulle dans le rôle de grand rebelle qui les axiomes qui avaient naguère fondé sa force.
politique de Charles Maurras que l'Appel au sera le sien. Échappant à la norme commune, il Un ancien président du Conseil, ancien chef de
Soldat de Barrès, les plus lucides, comme Dru- se place dans une sorte d'absolu de l'honneur et la Résistance, leur emboîta le pas, créant ainsi,
mont, comprennent la vanité de cet appel au de la grandeur. En invitant les soldats à désobéir dans la dissidence, l'union éphémère et margi-
soldat et qu'entre l'intervention dont ils rêvent au gouvernement légal, il brise avec la règle fon- nale du civil et du militaire.
et la réalité des prises de décision militaires il y damentale du fonctionnement des armées, intro- L'armée d'aujourd'hui semble dorénavant
a un abîme. En fait, lors de la crise boulangiste duisant la notion << révolutionnaire » du libre exa- loin de telles questions. Ses missions consis-
non plus, on n'a pas vu le début du commence- men et du choix individuel. Vingt ans plus tard, ce tent d'une part à faire pour d'autres, orga-
droit sera invoqué par les officiers et les soldats
ment d'un pronunciamiento. nismes internationaux ou supranationaux, des
qui refuseront la politique algérienne du général
Quelques années plus tard, l'affaire Drey- de Gaulle, devenu entre-temps et grâce à eux tâches ponctuelles et le plus souvent ingrates
fus achève de figer les positions. Aux yeux de (13 mai 1958) président de la République. Mais ce dans des guerres du droit ou de la morale, qui
l'armée (ce qui explique une partie de son éga- dernier les fera alors condamner au nom de la sont en fait d'essence religieuse ; et d'autre
rement), c'est une affaire strictement militaire règle de discipline qu'il avait jadis transgressée. part, et de plus en plus, des missions d'ordre
où les « pékins » ne sont pas souhaités. intérieur, même si le récent Livre blanc de la
Désormais, en cette fin du siècle, tout est sphère de contrainte et de suspicion dans les Défense garde sur ces questions un silence
donc en place pour que puisse avoir lieu, dans mess, les quartiers et les casernes. Par ailleurs, pudique; c'est un cas de figure qui fait le cau-
une même exaltation de l'armée et de la chose à Fourmies ou en d'autres lieux le pouvoir chemar des états-majors, précisément parce
militaire, la convergence entre le jacobinisme continue de faire jouer à la troupe un rôle qu'il est à la charnière du militaire et du poli-
cocardier de Déroulède et la « politique natu- vigoureusement antisocial dans la répression tique.
relle » contre-révolutionnaire de Maurras. sanglante des grèves. La modification de la menace entraîne tou-
Au tournant du siècle, loin d'être l'unifica- Au moment où va éclater la Grande jours une modification de l'enjeu et des
trice des Français, l'armée est ainsi devenue à Guerre, tout renforce donc ce qu'un historien acteurs qui doivent y répondre. Aujourd'hui
la fois le symbole et l'enjeu des discordes appelle Je << colossal égarement nationalo- l'ennemi n'est plus à l'Est comme au temps de
nationales. La volonté d'intégration de l'armée militariste » français . L'impuissance des paci- la guerre froide qui permettait aux militaires,
dans la société civile se fait pressante, en par- fistes, de Jaurès à Romain Rolland, et la lutte même les plus dépourvus d'imagination, de
ticulier sous le ministère Waldeck-Rousseau coude à coude de la quasi-totalité de l'éventail trouver immédiatement la couleur de
qui met fin à la cooptation et donne le pouvoir politique, de Maurras à Viviani montrent assez l'ennemi ; la désignation de l'ennemi, fonde-
des nominations militaires à l'autorité civile et où sont les responsabilités dans ce suicide de ment même du politique, si l'on en croit Carl
à elle seule. L'obligation d'intervenir lors des 1'Europe dans lequel les militaires auront été Schmitt, devient déconseillée ou même inter-
« inventaires » qui suivent la loi de séparation les victimes plus encore que les exécutants. dite à 1'heure du politiquement correct.
de l'Église et de l'État de 1905 sera pour Si la Première Guerre mondiale n'a en rien Aujourd 'hui, quand les villes de garnison
beaucoup d'officiers, l'occasion de cas de bouleversé l'obéissance absolue du militaire réformées regrettent leurs régiments dissous,
conscience déchirants et pour l'État laïc au civil, bien au contraire, il n'en fut pas de ce n'est pas pour des raisons de sécurité ou de
l'occasion d'une mise au pas de ceux qu'il même lors de la Seconde. prestige, mais pour des raisons purement éco-
soupçonne. Cette volonté de reprise en mains Depuis la mutinerie des gardes françaises nomiques. La fonction militaire elle-même a
idéologique trouve son aboutissement dans en 1789, deux fois , et deux fois seulement, des survécu de peu à la figure du guerrier.
« l'affaire des fiches » qui diffuse une atmo- officiers en grand nombre ont fait des choix P.J.

-
dernière Verdun~
grande victoire française
e fut la dernière grande bataille Commencé le 21 février à 8 h 15, le déluge

C gagnée seule par 1'armée française,


l'une des plus terribles· de tous les
temps. Le nom de Verdun est inséparable de
d'obus se poursuit avec une intensité jamais
vue jusqu'à 16 h 45. Mais au cours de cette
première journée, les Allemands n'ont jeté en
certains lieux qui ont également survécu avant que de fortes reconnaissances. Le lende-
dans la mémoire nationale, le bois des main, 22 février, après un nouveau déluge de
Caures, Douaumont, le fort de Vaux, le fer et de feu, ils lancent l'assaut général. Au
Mort-Homme, la Voie Sacrée... bois des Caures, sur les 1 200 chasseurs des
Jamais, en dehors de Stalingrad, une 56' et 59' bataillons, il n'en reste bientôt plus
bataille ne s'est poursuivie avec un tel achar- qu'une centaine qui se replie après un combat
nement et aussi longtemps sur un espace désespéré. Le lieutenant-colonel Driant est tué.
aussi réduit (15 km de large sur 8 de profon- Les ordres de contre-attaque tombent dans le
deur) avec de telles pertes de part et d'autre. vide des unités décimées. Pourtant, sur le ter-
Le nombre total des tués du côté français rain, par petits paquets, des soldats en état de
atteignit 162 000 hommes auxquels s'ajoutè- choc, ceux qui ont échappé au massacre de
rent 218 000 blessés. Du côté allemand, les 1' artillerie, s'accrochent encore. Malgré la soif,
pertes s'élevèrent à 333 000 hommes dont la peur, l'ébranlement nerveux dû aux explo-
143 000 tués et 190 000 blessés. sions, ils ripostent avec acharnement dans
Dans sa phase principale, la bataille l'attente d'improbables renforts. Qu'est-ce qui
s'étendit du 21 février 1916 au 12 juillet, les pousse à ne pas fuir ? Le regard des cama-
date à laquelle le haut commandement alle- rades, leur endurance de paysans habitués à la
mand prescrivit d'abandonner les tentatives Tranchée de Verdun. Malgré la boue, le froid, dure, leur éducation aussi, qui enseigne le
de rupture et de passer à une « stricte défen- la merde et l'horreur, une inflexible détermination. mépris de la lâcheté. Foutus pour foutus, il
sive ». La mêlée s'apaisa alors, en dehors de sont résolus à faire payer aux « Boches » le
deux assauts conduits par le général Mangin, possible de tourner et de vaincre les forces prix fort. En face, les fantassins bavarois et
les 24 octobre et 15 décembre 1916 pour françaises, « épée de l'Angleterre sur le brandebourgeois, devant les mêmes épreuves,
reprendre Douaumont et Vaux, et réoccuper continent », pour amener les Britanniques à tiendront avec une égale résolution. La même
une grande partie du terrain péniblement la table des négociations. Le secteur de Ver- abnégation, le même courage portent en avant
conquis par les Allemands depuis le 21 dun a été retenu. les soldats des deux camps.
février. Malgré les rapports de son 2' Bureau, le Le 24 février, les Allemands ont avancé
Dans les deux camps, les fantassins général Joffre, commandant en chef français, de huit kilomètres. Au QG du groupe
eurent le sentiment de devoir affronter une ne s'inquiète pas des préparatifs allemands. d'armées du centre, on commence à réaliser
supériorité écrasante de l'artillerie adverse. Il ne croit pas à une attaque dans cette région la menace qui met en péril les armées fran-
Et pourtant, jamais le rôle individuel de difficile des Hauts de Meuse. çaises. Le 25 février à minuit, quatre jours
quelques combattants ne fut plus grand. À l'aube du 21 février 1916, le rapport après le début de l'offensive allemande, alors
Alors que des centaines de milliers des forces est écrasant en faveur des Alle- que les troupes du Kaiser se sont emparées
d'hommes et des millions d'obus étaient mands. Trois corps d'armée aux ordres du du fort de Douaumont, et sont sur le point de
jetés dans la fournaise, le sort de la bataille Kronprinz sont à pied d'œuvre. Le haut com- percer, le général Pétain est chargé par Joffre
dépendit au final de quelques centaines de mandement allemand est convaincu qu 'après de la défense de Verdun. En quelques jours,
combattants inconnus. l'intense préparation d'artillerie qu 'il va les qualités de caractère, d'organisation et de
Au début de 1916, le général von Fal- déchaîner, il ne restera plus un Français sang-froid de cet officier peu ordinaire, vont
kenhayn, commandant en chef allemand, a vivant en première ligne. Il péchait par un retourner la situation.
souhaité reprendre l'initiative sur le front travers très moderne, commettant l'erreur de
français. Il fait le pari qu'après avoir réalisé penser que le sort d'une bataille se résume à
GUY CHAMBARLAC
une formidable concentration d'artillerie une arithmétique des rapports de force, Pour en savoir plus :
pour matraquer un seul secteur bien choisi accordant une confiance excessive aux Guy Pedroncini, Pétain, le soldat et la gloire.
du front français, 1'infanterie effectuera une oracles des spécialistes et aux miracles de la Perrin, 1989.
percée avec des pertes limitées. Après quoi, technique, en l'occurrence, l'artillerie. Et Yves Buffetaut, Verdun, images de l'enfer. Tai-
revenant à la guerre de mouvement, il sera cette confiance sera prise en défaut. landier, 1996.
/

UNE ARMEE SANS VERTUS MILITAIRES

Le désastre de 1940
PAR DOMINIQUE VENNER

Jamais la France n'a subi un


tel désastre. Deux générations ont
suffi pour que le peuple qui
s'était fait tuer sur place à Ver-
dun devienne celui de l'exode.
Examen clinique de la catas-
trophe et de ses causes.

3
septembre 1939. Cinq heures après la
Grande-Bretagne, le gouvernement fran-
çais présidé par Édouard Daladier décla-
re la guerre à 1'Allemagne, sous prétexte de
défendre la Pologne qu 'on ne défendra pas.
Après quoi, la France s'assoupit huit mois
durant dans les paresses et les bobards de la
« drôle de guerre ».
La véritable guerre débute huit mois plus
tard, à l'aube du 10 mai 1940.
Ce vendredi-là, 15 % des soldats français
de première ligne sont en permission. Après
les alertes contradictoires des jours précédents,
le haut commandement franco-britannique ne
croit plus à une menace immédiate.
Pourtant à une heure du matin, le 10 mai,
le Quai d'Orsay a reçu une communication
téléphonique de Bruxelles annonçant un mou-
vement de troupes inquiétant à la frontière
allemande. L'information est transmise au
château de Vincennes, siège du haut comman- Les armes abandonnées de juin 1940, symbole d'une irrémédiable catastrophe. En jetant son arme,
dement. L'officier de permanence ne croit pas rm soldat n'est plus qu'unfuyard, un captif, et à coup sûr un vaincu.
DE GROS LAPINS
DE CLAPIER
remplacé par Weygand (soixante-treize ans),
Les officiers de réserve français qui appelant à la vice-présidence du Conseil le
avaient trente ou quarante ans en 1940 maréchal Pétain (quatre-vingt-quatre ans). En
étaient presque tous des hommes dont la s'abritant ainsi derrière les vieilles gloires de
jeunesse avait ressemblé à celle de Frédéric 1918, Reynaud pense réaliser un tour de pre-
Moreau. Les femmes faciles et les plaisirs ne mière force. Le procédé est bien dans la tradi-
parviennent pas à corrompre une âme tion de la III' République. Mais que peuvent
solide, mais sans doute que les âmes des les subterfuges du bonneteau parlementaire
jeunes bourgeois français de ce temps devant les réalités de la guerre et du désastre ?
n'avaient pas autant de fermeté que les Dès le 20 mai, l'armée allemande a rem-
âmes de leurs ancêtres, puisqu'elles ont été porté 1'une des plus grandes victoires mili-
irrémédiablement perdues, puisqu'elles Stuka en piqué dans le ciel de 1940. Le
couple char-avion fut la nouveauté révolution- taires de tous les temps.
n'ont su montrer aucune vertu dans la Quelques jours après Sedan, le fer de lance
naire qui permit le retour à la stratégie napoléo-
guerre. En face de ces officiers craintifs, nienne de la guerre de mouvement. allié se trouve encerclé à Dunkerque. Deux
soucieux de conserver leur plaisante cent mille soldats anglais et cent mille français
existence et leurs biens, les officiers rivière. La panique s'empare des unités pourront rendre grâce à Hitler d'avoir arrêté la
allemands, qui avalent traversé dix années d'artillerie française en position près de Bul- marche de ses blindés aux portes de la ville
de misère, et dix autres de tyrannie, son qui abandonnent leurs pièces intactes, pour ménager la fierté britannique, car il espè-
semblaient des hommes de bronze. Je ne entraînant dans leur fuite les formations voi- re parvenir à la paix avec 1'Angleterre, son
veux pas dire par là que la discipline sines. Des régiments qui n'ont pas vu l'ombre désir constant. L'embarquement de ces troupes
spartiate vaille mieux que le raffinement d'un Stuka se débandent. Toute l'aile gauche n'est cependant rendu possible que grâce aux
athénien. Je me borne à noter que la de l'armée Huntziger s'écroule. Le 15 mai, sacrifices des marins et soldats français. 40 000
fameuse « douceur de la vie » ne réussit pas d'entre eux seront capturés après avoir permis
Guderian passe comme une lame à travers
à tout le monde. Certaines générations aux Anglais et à leur camarades d'évacuer non
l'armée Corap.
favorisées par la nature la supportent à sans incidents ni brutalités. Les 100 000 sol-
merveille et puisent dans le bonheur la force dats français évacués sont pour la plupart
de le défendre ; d'autres, moins énergiques,
Après Sedan, Dunkerque
immédiatement débarqués en Bretagne en vue
s'aperçoivent à leurs dépens que cela peut d'un illusoire « réduit breton ». Beaucoup y
tout aussi bien n'engendrer que de gros Conservant le souvenir cuisant de l'armée
française en 1918, le haut commandement seront capturés.
lapins de clapier, dont le destin est de finir Le temps de se regrouper face au sud et
mangés, en gibelotte. allemand et Hitler lui-même s'inquiètent de
cette progression aventurée. Ils redoutent une l'armée allemande déclenche, le 5 juin, la
JEAN DUTOURD seconde phase du plan Mainstein avec le fran-
Les Taxis de ta Marne. Gallimard, 1956. contre-offensive venant du sud. À deux
reprises, ils stoppent Guderian. Mais celui-ci, chissement de 1'Aisne. Quinze jours plus tard,
tempêtant et menaçant de démissionner, l'armée française n'existe plus. Le gouverne-
utile de réveiller Gamelin. Le généralissime obtient finalement l'autorisation de poursuivre ment est en fuite. Le régime s'écroule. Des
continue donc de dormir d'un sommeil pai- sa folle chevauchée vers Abbeville et la mer. régiments encerclés sont désarmés avant
sible alors que 135 divisions de la Wehrmacht Fonçant en tête de ses blindés, il a parfaite- d'avoir pu manœuvrer, tandis que filent des
s'élancent vers la France à travers la Belgique ment saisi que la surprise ne peut aboutir à un états-majors avec caisses d'alcool et secré-
et la Hollande. succès définitif que si elle est entretenue. La taires, laissant les troupes se débander... On se
Sur le papier, les forces alliées sont équi- rapidité et la témérité de progression des divi- bat pourtant encore, plus souvent même qu'on
valentes : 134 divisions avec un nombre supé- sions blindées, tout flanc découvert, loin ne l'a dit, pour les copains, pour l'honneur,
rieur de blindés, 3 500 contre 2 600. devant l'infanterie motorisée qui s'essouffle, pour ne pas s'avouer vaincu.
Se jouant des défenses de la « forteresse empêchent l'adversaire de se rétablir.
allemande », la Luftwaffe exécute une grande Le spectacle de la déroute française : Pacifisme
première en parachutant toute sa 22' division « cohues lamentables de civils réfugiés fuyant et antlfasclsme
aéroportée au cœur du pays. Même scénario la zone des combats et encombrant tous les iti-
en Belgique avec la capture par un commando néraires, troupes désarmées, unités surprises Depuis vingt ans, rien n'avait été fait en
aéroporté de l'imprenable fort Eben-Emael qui au bivouac», lui prouve qu'il avait raison. France pour entretenir la qualité militaire du
protège la jonction de la Meuse et du canal Il atteint la baie de Somme le 20 mai, pre- pays. Il n'en reste pas moins que parler de
Albert. nant de vitesse toute tentative de réaction débandade pour expliquer la défaite de 1940,
Dès le 12 mai, après avoir franchi le mas- adverse. En dix jours, les deux meilleures c'est prendre en partie 1'effet pour la cause.
sif des Ardennes, réputé infranchissable par armées françaises et les neuf divisions britan- À Sedan, le 15 mai 1940, après la traver-
les stratèges français, le 19' corps blindé du niques aventurées en Belgique sont tournées, sée des Ardennes et le franchissement en force
général Guderian, fort des 700 chars de trois isolées, disloquées. Le sort des armées alliées de la Meuse par la 7' Panzer, en quelques
divisions de Panzers, atteint la Meuse de part est scellé. heures la 9' armée française n'existe plus
et d'autre de Sedan. Le lendemain, appuyé par Le 19 mai, Paul Reynaud (qui a remplacé comme grande unité. Mitraillés et bombardés
des Stukas du général Speerle, il franchit la Daladier le 21 mars) a destitué Gamelin, l'a par les avions, écrasés par les chars, débordés,
LE DÉSASTRE DE 1940

oupés, disloqués, ses éléments fuient au fois enseigner dès le Code civil la supériorité
asard, tandis que d'autres se cramponnent çà philosophique et morale de l'individualisme et
t là en quelques îlots de résistance depuis s'étonner d'être pris au sérieux.
....
mgtemps dépassés par l'ennemi. Dominés Témoin stupéfait des redditions en masse,
ar des procédés et par des moyens de combat le capitaine Ernst Jünger raconte dans son
uxquels ils n'ont rien à opposer, beaucoup Journal, à la date du 12 juin, son inspection de
Jnt faits prisonniers sans même avoir pu sept cents prisonniers français de toutes armes
ombattre. L'artillerie ne peut rien faire pour confiés à sa garde dans la citadelle de Laon :
ne infanterie dont elle ne sait plus ce qu'elle « La présence des sept cents Français ne
st devenue. Elle est d'ailleurs prise directe- m'avait pas inquiété le moins du monde,
lent à partie. Ses batteries, ses échelons, ses quoique je ne fusse accompagné que d'une
arcs sont assaillis presque en même temps 1'i seule sentinelle, plutôt symbolique. Combien
ue l'infanterie. Canonnée, mitraillée de tous plus terrible avait été cet unique Français, au
:s côtés, par les airs et sur le sol, elle est bois Le Prêtre, en 1917, dans le brouillard
ntraînée dans la déroute générale. Les liai- Le général Heinz Guderian, l'homme des matinal, qui lançait sur moi sa grenade à
~ns sont détruites partout. Le commandement Panzer. Capitaine d'état-major en 1922, il avait main. Cette réflexion me fut un enseignement
e s'exerce plus, remplacé par la confusion, la été affecté à l'inspection des troupes automobiles et me confirma dans ma résolution de ne
de la Reichswehr pour y étudier le concept des jamais me rendre, résolution à laquelle j'étais
anique et le désordre. Un désordre qui se
grandes unités blindées. Théoricien brillant, il se
mltiplie, se répercute et s'aggrave au fur et à demeuré fidèle pendant l'autre guerre. Toute
révélera praticien génial dans la guerre.
1esure que progresse l'attaque allemande. reddition des armes implique un acte irrévo-
Personne ne comprend rien, sinon qu'une ner contre les horreurs des régimes fascistes en cable qui atteint le combattant à la source
valanche passe, saccageant les arrières en lisant son journal ne signifiait nullement que même de sa force ... Je m'en tiens là-dessus au
1ême temps que les premières lignes et qu'il l'on était prêt à quitter ses pantoufles pour "qu'on se fasse tuer" de Napoléon. Cela ne
st impossible de l'arrêter avec l'armement guerroyer aux frontières. L'antifascisme, par vaut naturellement que pour des hommes qui
ont on dispose. Il n'y a pas de troupe qui définition, cultive peu les vertus martiales savent quel est notre enjeu sur cette terre. »
enne longtemps dans de pareilles conditions. d'autant plus haïssables qu'elles sont réputées
« fascistes »... La défaite de toute
Pourquoi se battre ? À la même époque, le peuple allemand une société
souhaitait aussi la paix, comme le montre la
On a beaucoup incriminé le défaitisme qui stupeur inquiète et résignée de Berlin et des Rommel atteignait Cherbourg avec sa divi-
'était emparé de la France au lendemain de grandes villes du Reich en septembre 1939, sion après avoir effectué plus de 2 000 kilo-
918. Et il est vrai que le pacifisme triompha qui contrastait tellement avec 1'enthousiasme mètres en 24 heures. Guderian débouchait sur
insi que l'antimilitarisme. Comment en eût-il d'août 1914. Mais ce pacifisme s'associait à le plateau de Langres, coupant irrémédiable-
té autrement après les effrayantes tueries de une sorte de combativité latente, qui explique ment en deux ce qui restait de l'armée françai-
ette guerre de 14-18 où les états-majors en partie l'incroyable résistance du peuple- et se. Les Allemands étaient à la frontière suisse,
vaient consommé des hommes par dizaines du soldat allemand- jusqu'à l'extrême fin de au sud de Montbéliard, à Brest, Bordeaux,
e milliers au cours d'offensives démentes la Seconde Guerre mondiale. Valence et Bayonne. L'armistice allait, in
our la conquête de quelques mètres de terrain ? En France, la jactance belliqueuse d'une extremis, sauver les débris de l'armée françai-
.es soldats qui revinrent, parfois amputés partie de la presse et de certains milieux poli- se de la capitulation et de la captivité.
'un membre, défigurés ou les poumons ron- tiques masquaient la couardise ou l'indifféren- Par un étonnant retour de l'histoire, la
és par l'ypérite, avaient le plus souvent une ce de larges secteurs du pays. III' République, née à Sedan de la défaite de
iètre opinion des officiers de carrière, surtout Pourquoi se battre ailleurs ? Les Alle- 1870, va périr à son tour, au même endroit,
eux des échelons supérieurs. Renouant avec mands ne nous avaient rien fait. Depuis la engloutie par l'épreuve de la vérité de la guerre.
1 vieille idéologie antimilitariste, les journaux signature du pacte germano-soviétique, les Cent mille soldats tués en quarante-deux
e gauche, L'Œuvre, L'Humanité ou Le communistes ne se faisaient pas faute de le jours de retraite ne prouvaient rien, sinon que
:anard enchaîné, avaient beau jeu de brocar- rappeler, en dénonçant les responsabilités de la défaite et la prudence sont plus coûteuses
er les « culottes de peau », d'autant que l' « impérialisme » britannique. Une majorité que la victoire et l'audace puisque, dans le
'armée, sitôt la paix revenue, avait renoué dans l'opinion moyenne n'avait d'ailleurs pas même temps, les Allemands avaient eu moins
vec 1'épaisse stupidité, l'oisiveté, l'ennui et besoin des communistes pour penser que cette de trente mille tués. Un contre trois !
'ivrognerie à quoi se résumait l'essentiel de la guerre déclenchée pour la lointaine Pologne Emporté par une monstrueuse panique,
ie de caserne à la française. était absurde, complètement surréaliste. Sa tout un peuple s'est enfui vers les provinces du
L'antifascisme belliqueux qui remplaça justification, malgré la presse, restait obscure sud. Près de dix millions de civils de tous les
eu à peu, à partir de 1935, les protestations et refusée. Ce n'était pas une guerre nationale. âges et de toutes conditions. L'exode n'a épar-
umanitaires et pacifistes ne modifia pas les Le sentiment général était résumé en un mot gné personne. Toutes classes confondues, le
1entalités. L'antifascisme et l'antinazisme se «ce n'est pas notre guerre». flot de l'épouvante a déferlé, mêlé aux régi-
onfondaient alors avec la vieille haine du La France, depuis longtemps, vivait à ments disloqués. Le torrent des fuyards sym-
Prussien », archétype du militarisme. Fulmi- l'heure du « chacun pour soi». On ne peut à la bolisait l'abdication d' un peuple. Malgré de


DÉSASTRE DE 1940

L'ORGANISATION
DE RÉSISTANCE
DE L'ARMÉE (ORA) étaient inférieurs en blindage et en armement
aux chars lourds français de 32 tonnes qui
Au sein de l'armée d'armistice, jusqu'à sa étaient deux fois plus nombreux. La suprématie
dissolution en novembre 1942, la préparation du matériel blindé allemand est une légende.
à l'action clandestine a été voulue et Hormis l'absence d'une aviation d'assaut,
encouragée par les plus hauts responsables la criante infériorité française résidait avant tout
militaires qui avaient la confiance du maréchal dans la doctrine d'emploi, dans la faible valeur
Pétain. De leurs Initiatives naîtra du commandement, l'impréparation des unités
l'Organisation de résistance de l'armée (ORA). et, d'une façon plus générale, dans l'effondre-
Dès son évasion, le général Giraud a pris ment des valeurs authentiquement militaires
symboliquement la tête de la préparation
d'intelligence et de caractère. Sans doute ne
clandestine. Peu avant son départ pour
peut-on lutter avec succès contre des armes
l'Afrique du Nord, le 3 novembre 1942, il en
confie le commandement au général Frère,
modernes uniquement avec des vertus guer-
grand mutilé de guerre qui, après avoir rières. Mais les armes elles-mêmes ne sont rien
commandé la 14' division militaire de Lyon, sans l'esprit capable d'en tirer parti et sans le
se trouve à la tête du 2' groupe de divisions cœur pour surmonter les épreuves du combat.
militaires à Royat lors de la dissolution de La défense française s'est effondrée,
Le général Leclerc, chef de la 2' DB, est le autant pour cause d' infériorité intellectuelle
l'armée d'armistice [...] symbole des jeunes officiers orgueilleux et fon-
Pour ceux qui organisent la résistance de que par défaillance des énergies. La défaite,
ceurs qui ont relevé le défi de la défaite par
l'armée, le général Frère est avant tout un l'action, prouvant dans la guerre qu'ils pouvaient comme tout la monde l'a compris, était celle
drapeau. Il sera arrêté par la police faire aussi bien que l'arrogant vainqueur de 1940. d'une société tout entière, la sanction d'une
allemande, le 13juin 1943, déporté au décadence annoncée.
Struthof en mai1944. Atteint d'œdème aux nombreux exemples d'héroïsme, la capture de Les Panzers n'étaient invincibles qu'en
deux jambes, puis de diphtérie et de deux millions de prisonniers disait trop sou- l'absence d'adversaires pugnaces et résolus,
dysenterie, il succombera, un an jour pour d'hommes de guerres véritables, espèce dont
vent le refus de combattre.
jour après son arrestation. Son successeur, la société française dans son ensemble, s'était
le général Verneau subira le même sort ... employée à décourager la survie après 1918. Il
Spontanément, des chefs de corps, alors Un effondrement
en subsistait pourtant quelques exemplaires
que leurs unités ont été dissoutes, prennent des valeurs militaires qui avaient échappé par miracle à l'affaisse-
des dispositions pour maintenir le contact
ment général.
avec leurs cadres en vue de l'action « Les choses allaient trop vite pour qu'on
future[...]. Après novembre 1942, l'une des Sans toujours se l'avouer, parce que recon-
pût les ressaisir sur place », se souviendra pius naître la supériorité de 1'adversaire c'est être
missions de I'ORA, qui fonctionne dès le tard le général de Gaulle dans un texte trop
mols suivant, est de faciliter le passage en doublement vaincu, on verra bientôt surgir, ici
oublié de ses Mémoires de Guerre. « Tout ce et là, dans la France du désastre et du malheur,
Afrique du Nord d'officiers destinés à
qu'on envisageait prenait aussitôt le caractère comme jadis chez les officiers prussiens
encadrer les troupes qui, en attendant l'Italie
de /'irréalité. On se reportait aux précédents de écrasés par Napoléon en 1806, une volonté
et la France, reprennent le combat en
Tunisie. Quelque 1 500 des 11 000 que
la guerre de 14-18, qui ne s'appliquaient plus farouche de se réformer, de s'épurer, de se
compte l'armée d'armistice le feront, à leurs du tout. On affectait de penser qu'il y avait durcir à coups de trique.
risques et périls, via l'Espagne, et encore un front, un commandement actif, un L'énergie dépensée par quelques-uns après
contribueront au succès de l'armée d'Afrique peuple prêt aux sacrifices : ce n'étaient là que 1940 pour que renaisse une armée purgée des
et de la 1... armée (de Lattre). Environ 4 000 rêves et souvenirs. En fait, au milieu d'une tares d'autrefois porta parfois ses fruits. Mais
autres - dont 1 500 au sein de I'ORA- nation prostrée et stupéfaite, derrière une armée sur l'armée de 1945 pesait encore les mortelles
rejoindront les maquis à partir de 1943 et sans foi et sans espoir, la machine du pouvoir routines d'autrefois et aussi le legs empoison-
surtout de 1944. tournait dans une irrémédiable confusion ... » né de haines et de vengeances qu'aucune
Dès qu'ils le peuvent, au fil de la L'ampleur et la rapidité de l'effondrement volonté de réconciliation n'était venue guérir.
libération du territoire et de l'avance du front français stupéfia les témoins, à commencer par Parmi les meilleurs officiers sortis des com-
(quand front il y a), les maquis de I'ORA les Allemands. Deux générations avaient suffi bats victorieux de 1943-1945, combien furent
rejoignent l'armée régulière pour continuer pour que le peuple qui s'était fait tuer sur
le combat contre l'ennemi plutôt que de
tués ensuite en Indochine ? Cette nouvelle
place à Verdun devienne celui de l'exode. guerre allait engloutir chaque année, jusqu'en
participer aux opérations politiques de prise Le vaincu a toujours tendance à chercher
du pouvoir et d'épuration auxquelles 1954, l'équivalent d' une promotion de Saint-
la cause de sa défaite dans l'infériorité du Cyr. Trop y furent tués sans avoir apposé leur
répugnent leurs chefs. En 1943 et 1944,
matériel. On sait aujourd'hui que les chars marque. Pas plus que la nation, l'armée ne par-
I'ORA perdra 227 officiers (104 tués au
allemands n'étaient pas supérieurs aux blindés vint à accomplir ce que jadis la Prusse avait
combat, 33 fusillés et 90 morts en
déportation). français ni en nombre ni en qualité. Les Panzer 1 réussi après Iéna.
DOMINIQUE VENNER et Il qui étaient les plus nombreux (1 478 sur D.V.
Histoire critique de la Résistance. un total de 2 600), n'étaient même pas classés Dominique Venner a publié en 1995 Histoire
Pygmalion/Gérard Watelet. Paris, 1995. « chars » en France, mais « automitrailleuses ». critique de la Résistance. Pygmalion/Gérard
Les engins les plus lourds, les Panzer IV, Watelet, 500 pages, 159 F.

Il
Salut aux sous-officiers

'
Dans La 317' section, roman et film de Pierre Schoendoerffer sur la guerre d'Indochine, l'adjudant Wülsdorff(Bruno Cremer).

antimilitariste, comme 1' anticléri- abusant d'une autorité trop chèrement acqui- ll connaît, d'instinct, l'exacte mesure de sa

L cal, appartient à la catégorie des


obsessionnels malheureux. L'objet
de son dégoût, l'armée en l'occurrence, le
se, obtus jusqu'à l'absurdité, a fait florès, au
point de devenir le lieu commun préféré de
ceux qui n'ont jamais compris comment un
mission et de son rôle. ll est 1'homme qui
était là avant, et qui sera là après. Cet Alsa-
cien qui combattit dans la Wennacht sur le
dépasse trop souvent par son ampleur. En adjudant honni peut soudain faire figure de front de l'Est avant de commander des sup-
quelque sorte, il s'aperçoit bien vite qu 'il sauveur quand il s'agit de mettre correcte- plétifs laotiens au service de l'armée françai-
déteste au-dessus de ses moyens. Alors, il ne ment un FM en batterie, alors que les balles se, en même temps qu'il est le symbole invo-
lui reste plus qu'une solution :fixer sa haine sifflent autour de vous et que la panique lontaire des désordres de la géopolitique,
sur un point particulier de l'institution. n pointe son vilain nez, y compris chez le demeure l'homme d'une mission immédiate,
espère ainsi, à force de coups répétés et por- saint-cyrien qui apprend d'un seul coup que toujours la même, à la fois modeste et irrem-
tés au même endroit, ouvrir une brèche qui son courage n'est rien sans l'expérience. plaçable : combattre au nom d'une fidélité
devrait, in fine, ébranler 1'ensemble de 1'édi- ll sera donc utile à tous ceux qui vou- féodale à son supérieur un ennemi dont il
fice. Dans une telle perspective, se moquer dront en fmir une fois pour toute avec les importe peu que ce soit l'Année Rouge à
de 1'officier présente trop de risques : les idées reçues sur le sous-officier de se repor- Tcherkassy ou le Viet-cong à la frontière lao-
crachats atteignent difficilement les ter à La 317' section de Pierre Schoendoerf- tienne. Comme tous les sous-officiers, Wills-
archanges en gants blancs, surtout quand fer (2). L'esthétique dépouillée jusqu'au jan- dorff est l'éternel guerrier d'une guerre éter-
ceux-ci ont pour nom Péguy ou Psichari et sénisme de ce livre, et du film qui en fut tiré nelle : oublié dans les louanges, homme de
que leur sacrifice dans les champs de blé de par l'auteur, ont rendu inoubliable l'histoire l'attente et du silence, il accroît simplement
l'été 1914 ont magnifié des œuvres immor- de ce groupe d'hommes se repliant seuls en sa gloire en secret, dans la souveraine
telles. ll y a là, pour l'antimilitariste, quelque avril 1953 alors qu'il sont débordés de tous modestie du véritable héroïsme.
chose qui est par trop mystérieux, quelque côtés par une offensive viel. Si le personnage
chose que la raillerie, cette baïonnette de du chef de section, le sous-lieutenant Torrens JÉRÔME LEROY
l'impuissant, ne peut atteindre : la grandeur. s'inscrit dans l'imagerie communément Jérôme Leroy est romancier et critique lit·
L'antimilitariste visera donc une cible admise du jeune saint-cyrien à l'héroïsme et téraire. Il vient de publier aux Éditions du
qu'il croit bien à tort être davantage à sapor- Rocher Requiem en pays d'Auge et Départe·
au dévouement incontestables, celui de son
tée : le sous-officier. De la satire « hénaurme » mentales.
second, l'adjudant Willsdorff rend au sous-
de Lucien Descaves (1) aux dessins mono- officier toute sa dimension réelle. Willsdorff
maniaques d'un Cabu, la caricature de incarne à la fois la compétence et la perma- (1) Les sous-ojfs, Stock, 1889.
l'adjudant perpétuellement entre deux vins, nence, la mémoire et 1'avenir de sa section . (2) La 317' section. La Table Ronde, 1963.


LE RÔLE SOCIAL DE L~OFFICIER

Souvenirs de l ~armée
d~aujourd~hui
PAR GILBERT COMTE

Le colonel est toujours le père


du régiment, mais qu'est-ce que
le régiment ? Conseiller au cabi-
net du ministre de la Défense de
1988 à 1991, Gilbert Comte
témoigne ici des changements
d'esprit dans la hiérarchie. Lyau-
tey s'en serait félicité, pour
autant que l'armée restât
l'armée.

'
A
quelques pas de l'eau, le camp de
Naqoura étire sur deux kilomètres de
côte méditerranéenne la géométrie
verdâtre de baraquements sans grâce, où
l'armée loge d'ordinaire ses troupes. Quelques
plates-bandes fleuries, de jeunes arbres arrosés
chaque matin s'efforcent bien d'en rendre
l'aspect moins rébarbatif. Sans résultats consi-
dérables. Sentinelles, treillis, blindés, fusils-
mitrailleurs, sacs de sable visibles à chaque
pas, silhouettes, véhicules ou objets se réfèrent
ici à des activités peu bucoliques. Avec le 420'
détachement de soutien logistique (420' DSL),
la France participe à la Force intérimaire des
Nations-Unies au Liban- Finul -, aux ordres Même peinturlurées d'humanitaire et dissimulées sous des casques bleus, les missions extérieures
du Conseil de Sécurité, sous le commande- ont l'avantage d'offrir des aventures gratuites et, pour ceux qui en ont les aptitudes, une école du risque
ment local d'un général suédois. et du danger.

Il
L'ARMEE D' AUJOUR

UNE PHILOSOPHIE
MILITAIRE
Sans la force, en effet, pourrait-on
concevoir la vie? Qu'on empêche de naître,
qu'on stérilise les esprits, qu'on glace les
âmes, qu'on endorme les besoins, alors,
sans doute, la force disparaîtra d'un monde
immobile. Sinon, rien ne fera qu'elle ne
demeure indispensable. Recours de la
pensée, instrument de l'action, condition du
mouvement, il faut cette accoucheuse pour
tirer au jour le progrès. Pavois des maîtres,
rempart des trônes, bélier des révolutions,
on lui doit tour à tour l'ordre et la liberté.
Berceau des cités, sceptre des empires,
L'armée n'est pas la police ni une annexe des sœurs de la Charité. À force d'imposer aux soldats
fossoyeur des décadences, la force fait la loi
mcaisser des coups sans répondre, on détruit chez eux le réflexe premier qui commande l'instantanéité
aux peuples et leur règle leur destin.
la riposte et l'agressivité maximum nécessaire au succès du combat.
En vérité, l'esprit militaire, l'art des
soldats, leurs vertus sont une partie
La résolution 425 du même organisme se, les décidèrent pour un engagement de
intégrante du capital des humains. On les
joint de << rétablir la paix et la sécurité longue durée. Solides, vigoureux, d'excellente
voit incorporés à toutes les phases de
rernationales », << d'aider le gouvernement humeur, en bonne santé, craignent-ils pour
l'Histoire au point de leur servir
'anais à assurer la restauration de son auto- autant de recevoir une balle en plein cœur ? La
d'expression. Et puis, cette abnégation des
·é effective dans la région », de << confirmer réponse, presque toujours semblable de l'un à individus au profit de l'ensemble, cette
retrait des forces israéliennes ». Malgré la l'autre, exprime un fatalisme déterminé : souffrance glorifiée, - dont on fait les
'uceur ensoleillée de ce clair matin de << Mourir ici ou autre part ! En France, la
troupes - répondent par excellence à nos
tutomne 1988, il ne s'agit pas d'une sinécu- route, l'autoroute tuent beaucoup plus de concepts esthétiques et moraux : les plus
, et encore moins d'une réussite. Quoiqu'en monde qu'aux alentours du camp. Et puis, à hautes doctrines philosophiques et
182 puis en 1983, nos commandos sauvèrent Naqoura, au moins, on sert à quelque chose! » religieuses n'ont pas choisi d'autre idéal.
ut simplement la vie à Yasser Arafat, mena- L'existence très particulière du corps au Si donc ceux qui manient la force
de périr sous les bombes dans le piège sein de la force internationale contient l'essen- française venaient à se décourager, Il n'y
rldu à Beyrouth par ses ennemis, l'OLP tiel des explications ... aurait pas seulement péril pour la patrie
cale harcèle régulièrement nos hommes. Pas Au service d'entretien des véhicules, ce mais bien rupture de l'harmonie générale. La
: morts jusqu'à présent. Dix-sept blessés sergent-chef de vingt-quatre ans, du cambouis puissance échappée à ces sages, quels fous
1and même. Quant aux soldat de 1'État jusqu'aux coudes, plonge dans le moteur d'un s'en saisiraient ou quels furieux ? Il est
:breu, ils se moquent ostensiblement des bulldozer Poclain. L'apparition du colonel et temps que l'élite militaire reprenne
:cisions diplomatiques. Leurs patrouilles tra- de deux capitaines l'arrête dans son travail. Il conscience de son rôle prééminent, qu'elle
:rsent chaque jour les zones théoriquement salue d'une petite inclination de la tête puis se concentre sur son objet qui est tout
'us contrôle de l'ONU. Elles narguent nos lance, d'une voix certes respectueuse mais simplement la guerre, qu'elle relève la tête et
'stes de surveillance, frôlent comme pour aussi assurée : << Allez ! Nos engins arrivent à regarde vers les sommets.
en amuser l'enceinte des casernements, bati- bout de souffle. Mais je vous prolongerais Pour rendre le fil à l'épée, Il est temps
lent en mer sur des vedettes rapides, à la vue bien celui-là quelques semaines. Nous qu'elle restaure la philosophie propre à son
: tous. Parfois, la moquerie tourne à la pro- n'allons pas quand même pas nous payer l'un état. Elle y trouvera les vues supérieures,
>cation pure et simple avec trois ou quatre de leurs Caterpillar! » l'orgueil de sa destination, le rayonnement
La confiante liberté du ton contraste singu- au dehors, seul salaire, -en attendant la
:charges de pistolets-mitrailleurs. Consigne
gloire,- qui puisse payer ceux qui comptent.
:rmanente donnée aux nôtres : ne jamais lièrement avec l'époque où un subalterne ne
CHARLES DE GAULLE
pondre à personne. s'adressait à ses chefs qu'à travers des propos
Le Fil de l'épée. Berger·Levrault, 1932.
Apparemment, il en faudrait plus pour plus qu 'articulés, le petit doigt sur la fameuse
1pressionner nos jeunes compatriotes sous le couture du pantalon. Le colonel remercie, lui
tsque bleu. À peu d'exceptions près, ceux-ci aussi simple, cordial. Tourné vers le visiteur des matériels, mais qu'au moins nos industries
uviennent tous du contingent. Voici huit à parisien, il précise : << Écoutez bien ce garçon ! en profitent ! »
mze mois encore, ils traînaient comme beau- N'importe lequel de ses camarades parlera Venir à Naqoura pour entendre parler de
mp d'adolescents de leur âge une mollasserie comme lui. La Finul offre des marchés intéres- civisme commercial crée la première surprise
ranescente entre l'apprentissage et la faculté. sants aux membres de l'ONU. Les Américains du voyage. Elle tient à l'insoupçonnable isole-
! service obligatoire les a encasernés. En démarchent sans cesse l'état-major. Avec le ment du 420' DSL au sein de la force interna-
·ovince comme dans les garnisons alle- chômage en France, mes gars ne comprennent tionale.
andes, ils s'ennuyaient fermement. L'attrait pas pourquoi nos entreprises ne soutiennent Selon le règlement intérieur des Nations-
1 voyage, celui d'une solde supérieure à six pas mieux la concurrence. Ils sont prêts à Unies, le français figure à égalité avec l'anglais,
ille francs par mois pour un deuxième clas- souffrir l'inconfort des casernements, l'usure le russe, l'espagnol et le chinois comme l'une


ARMEE D'AUJOURD'HUI

LE PROBLÈME DU SOLDAT
À LA FIN DU XXE SIÈCLE
Un mot de l'Ecole militaire et de « l'esprit " complique, tout s'organise minutieusement, sain de rapports d'estime d'homme à homme.
qui y souffle, puisque je m'y suis moi-même y compris la préparation au combat ; tout se La personnalité des soldats ne se manifeste pas
largement essoufflé. C'est de ce haut lieu de la raisonne, et il n'y aura bientôt plus de place ici à travers le seul conflit linguistique avec les
pensée militaire qu'il importe de remettre celle· pour la fantaisie, sans laquelle, je crois, on ne anglophones.
ci à sa juste place. Il faut préserver, cultiver peut pas supporter la guerre. Je ne veux pas Des fusillades ensanglantent toujours la
même aujourd'hui, le sain mépris que le dire qu'il faut être de mauvais gestionnaires, région. Si nos soldats s'y attardaient comme ils
militaire a toujours professé pour mais qu'il ne faut jamais perdre de vue que le souhaitent, quelques rafales de kalachnikov
l'Intellectualisme. Et exalter symétriquement la pour nous, le vrai sérieux, la référence ultime, parties on ne saurait jamais d'où, en laisseraient
bêtise militaire. Mais il y a une bêtise militaire ce n'est pas la gestion, pas plus que les plusieurs au sol, avec toutes les complications
qui est Intelligente au deuxième degré : celle élucubrations d'écoles, c'est la guerre diplomatiques imaginables. Dans une armée,
qui permet de décider quand le temps qui éventuelle. non seulement loyale, mais loyaliste envers les
presse impose d'arrêter la réflexion ; celle qui Au-delà de la gestion, et toujours dans la institutions, personne ne souhaite ce genre
accepte d'obéir sans comprendre quand les même veine, il y a l'éthique militaire, ou, pour d'aventure. Les capitaines, commandants, etc.
circonstances du combat ne permettent pas parler moins noblement, nos comportements ne s'en étonnent pas moins, avec un évident
l'explication. Et cette discrétion que nous, particuliers. Il est patent que le militaire, dans bonheur, de découvrir chez de simples appelés
militaires, avons à l'égard des choses de nos sociétés riches et indifférentes, est de plus le réveil d'un esprit qu'ils croyaient perdu avec
l'esprit pourrait être étendue avec un grand en plus désaccordé. Il embête le monde ! Je souvenir des campagnes d'Afrique. Si Gallie-
bénéfice à tous les parleurs et écrivains du Il embête le monde avec ses tenues uniformes, ni, Lyautey revenaient sur cette terre, ils retrou-
siècle. En dire un peu moins que ce qu'on fait ; son cérémonial désuet, la rigueur d'une veraient leur vraie descendance. En ce mois
en faire un peu plus que ce qu'on dit ; voilà une discipline formelle et d'une hiérarchie affichée d'octobre 1988, à Naqoura comme dans la plu-
règle d'or qui établirait sur l'assemblée un -alors que partout ailleurs l'autorité est part des autres garnisons de France, d'Alle-
silence reposant. considérée comme suspecte. Il embête le magne et d'Afrique, chacun ne pense qu'à ser-
Et maintenant, si je devais laisser un petit monde, n'ayant que le devoir à la bouche, vir, à peu d'exceptions près. Les ambitions, sou-
message, ce serait simplement pour aider à quand chacun alentour ne parle que de droit. cis de carrière, ne débutent vraiment qu'au-des-
prendre conscience de ce qu'est devenu le En sorte que le réflexe de beaucoup et même de sus du corps de troupe. Une évidente pureté sub-
personnage du soldat. nombreux militaires, devant ce désaccord des siste à la base, hommes et officiers confondus.
Pour ce qui est du style de vie, les occasions deux sociétés, civile et militaire, c'est de Non sans, de la part des seconds, un ferme réa-
guerrières ayant, grosso modo, pris fin en 1962, réclamer que nous cessions de faire les clowns, lisme. En 1974, des troubles bien oubliés
nous nous sommes Installés dans la paix, et et que nous nous alignions sur l'ambiance aujourd'hui éclatèrent dans de nombreuses
comme les militaires sont gens consciencieux, générale. Il va de soi qu'il ne le faut pas, et que casernes. Les gauchistes organisèrent des comi-
nous nous y sommes installés avec si nous servons à quelque chose, c'est en étant tés de soldats, revendicateurs, subversifs. Le
conscience. Nous sommes devenus de bons les empêcheurs de danser en rond et en commandement comprima la révolte mais com-
gestionnaires, voire pour les plus hauts placés, continuant imperturbablement à tenir notre rôle prit qu 'il lui fallait réviser ses méthodes. Certes,
de bons technocrates, personnages en tout cas de techniciens des catastrophes... la discipline demeure bien la force principale
qui n'ont rien à voir avec le type du guerrier ou, GÉNÉRAL (CR) CLAUDE LE BORGNE des armées. Mais elle s'appuie désormais sur un
comme l'on dit maintenant, de l'opérationnel. Discours d'adieu à l'enseignement consentement plus libre et profond qu'en
Autrement dit le temps de paix, et le temps de militaire supérieur, décembre 1981.
d'autres époques. Le discours des cadres sur le
paix moderne, nous met en danger : tout se Armées d'aujourd'hui, mai 1982.
sujet peut se résumer en ces termes : « Nous
recevons les appelés comme la société nous les
des cinq langues officielles de 1' institution. ostentation presque provocante. Bien évidem- envoie. Dans l'ensemble de bons garçons, plu-
Dans Je secteur assigné aux casques bleus, ment, les Scandinaves s'en irritent. En principe, tôt malléables. Ce qu'on appelait naguère sans
consignes, renseignements se transmettent nos officiers s'en désolent. Us écoutent les doute un peu bêtement de "mauvaises têtes" ne
depuis New York dans Je langage principale· remontrances avec une componction tellement se rencontre pas souvent, l'antimilitarisme à
ment utilisé aux États-Unis avec .J'accord de goguenarde, ils exhibent eux-mêmes un anglais l'ancienne n'existe plus dans les nouvelles
nos dirigeants. Le général suédois responsable tellement appuyé devant des interlocuteurs, bien classes, ou très rarement. Sa disparition accom-
du commandement commun répercute les ins- incapables de leur rendre la politesse, qu'il se pagne d'ailleurs celle des repères plus géné-
tructions reçues sans changer un mot. Népalais, développe, à l'intérieur du détachement, une raux. Beaucoup de jeunes ne savent plus ce
Ghanéens, Irlandais ne s'en offusquent guère, communauté de foi résolue entre les soldats et qu'ils sont ni où ils vont. Nous n'entendons pas
puisqu'il s'agit pour eux d'un moyen d'expres- les cadres, où la discipline s'enrichit, se rajeunit, pour autant nous transformer en nowTices, en
sion normal, souvent appris dès J'enfance. se renouvelle. Quiconque a connu l'armée avant instituteurs ou en directeurs de conscience. »
Nos appelés, eux, ne Je supportent pas. En ou pendant la guerre d'Algérie ne retrouve cer- Les mœurs contemporaines obligent les
patrouille, lors des rares permissions, ils enten- tainement pas les anciennes distances entre les commandants de compagnie à endosser un peu
dent partout villageois, commerçants, s'adresser · grades dans celle d'aujourd'hui. des trois rôles à la fois. Par exemple, beaucoup
à eux dans leur langue maternelle. Cette franco- À Naqoura, comme cela se confirmera par d'entre eux surveillent discrètement si les
phonie qu'ils ignoraient jusqu'alors les enchan- la suite dans la plupart des garnisons, de Ber- recrues gardent de bons rapports avec leurs
te. Dans leurs relations avec les autres contin- lin à Djibouti, les rapports à l'intérieur de la familles, téléphonent, reçoivent régulièrement
gents, ils p~ettent à paraître ignorer 1' anglais une hiérarchie empruntent le style beaucoup plus des lettres entre les permissions. Selon les


L'ARMEE D'AUJOURD'HUI

nouveaux critères, un garçon en difficulté per-


sonnelle ne produit pas nécessairement un bon
soldat.
Ce paternalisme, au sens exact, rigoureux
du terme, déconcerte et rompt avec toute une
conception militaire fondée sur la rudesse, le
péremptoire. II n'en amoindrit pas pour autant
la discipline, l'aptitude au combat telles
qu'elles s'exercent en ce XX' siècle finissant.
Depuis vingt-cinq ans, la V' République pro-
mène ainsi assez souvent ses troupes, depuis
l'Afrique noire jusqu'en différents lieux du
monde, d'opérations de police un peu rudes en
entreprises humanitaires pleines de risques.
Aucune d'elles n'évoque évidemment la téna-
cité qu'il fallait pour tenir sous les bombarde-
ments à Verdun. À commencer par le Liban Paris 2 novembre 1983. Dans la cour d'honneur des Invalides, l'hommage aux cinquante-huit paras
du]" RCP, ' tués à Beyrouth dans l'attentat du Drakkar, le 23 octobre 1983. Morts pour qu01. .? p our 1es
lui-même, elles n'en comportèrent pas moins
illusions de la paix universelle ou pour l'honneur du drapeau ?
des périls, des blessés, des morts. Dans ces
expéditions, les soldats souvent recrutés dans
le contingent comme volontaires et instruits LE PRIVILÈGE MORAL DE L'ARMÉE
selon les nouvelles méthodes ne manquèrent
Certains militaires sont indéfendables. Ils Se donner le luxe des réveils précoces dans les
jamais du sang-froid, du courage attendus
sont responsables du discrédit dont souffre matins coupants. Goûter l'esthétique et le
d'eux. Dans l'ex-Yougoslavie, le désarmement
l'armée. Durant les trente mois passés sous rugissement des armes. Perfectionner la
des casques bleus par les Serbes sanctionna
l'uniforme à l'époque de la guerre d'Algérie, j'ai chorégraphie de l'ordre serré. Se mesurer au
d'abord l'hypocrite irrésolution de l'ONU.
connu peu d'hommes de qualité. En fait de risque et à l'effort gratuit. Dégager aussi,
À Naqoura, nous n'y sommes pas encore.
guerriers, j'ai surtout rencontré des gradés en tête, sans respect excessif pour la
L'environnement hostile et quelque peu incon-
fonctionnaires timorés. Cette armée était une tranquillité des bourgeois, la vertu des filles et
fortable de la force internationale réalise entre
remarquable machine à tuer les enthousiasmes. le mobilier des auberges. Se distinguer. Mériter
les hommes et les officiers une soudure com-
Chez les cadres d'active, en dehors de belles l'insigne d'un ordre dont le grand maître est un
plète. Elle conditionne des premiers aux
exceptions, la faiblesse de caractère, la paresse camarade sur le stade et un exemple dans le
seconds une obéissance sans faille. Non sans
intellectuelle et même le débraillé physique service. Ce sont là des joies fortes auxquelles
sacrifices ! S'il ne tenait qu 'à eux, les soldats
étaient la règle. En dessous, se traînait en un jeune mâle en bonne santé ne peut résister.
s'égaieraient volontiers le soir dans les bourgs
maugréant un bétail sale et aviné. Cette armée Dans une société industrielle bourgeoise et
voisins du camp. Les restaurants sympathiques
était bien à l'image de la nation. socialiste qui secrète l'ennui, l'homme de
n'y manquent pas ; les jolies filles non plus. guerre, par son isolement et son insolence est
Mais il y avait les exceptions, fréquemment
Des consignes rigoureuses empêchent cepen- des officiers et des sous-officiers de réserve. bien le seul à porter une part de rêve.
dant les amateurs de sortir. Le colonel s'en Là, battait le cœur véritable de l'armée. À condition d'être lui-même, le soldat de
explique : « Les assassins et preneurs d'otages Les paras avaient donné le ton. Il arrivait métier exerce une fascination à laquelle même
professionnels grouillent dans la région. Je aussi qu'au sein du régiment " cul de plomb , ses dénigreurs n'échappent pas. Mais qu'il
n'ai pas l'intention d'exposer un seul de mes le plus loqueteux, une compagnie, voire une s'abandonne au courant, à la faiblesse d'être
gars.» section, tranchât par la seule grâce de leur chef ordinaire, qu'il dépose ses orgueilleuses
Toujours selon les nouvelles doctrines, la qui avait su transformer les bidasses en prérogatives, il ne sera plus qu'un fonctionnaire
discipline est accompagnée de contreparties. hommes. de statut médiocre et méprisé.
Aux premières permissions de quelques jours, Tel est le miracle de l'armée. Tout y est Le privilège moral de l'armée réside tout
le commandement organise des visites indivi- possible pour les tempéraments forts. entier dans une différence acceptée,
duelles ou collectives en Égypte ou en Israël. La communication militaire manque entretenue, cultivée. Sa vocation est de veiller
À Djibouti, les voyageurs poussent jusqu'à d'imagination. Aux hommes tout juste sortis de sur la Cité, même quand celle-ci s'abandonne.
Addis-Abeba. Cette action d'agence touris- l'adolescence, l'armée n'offre pas seulement un Plus la société change, plus l'armée évolue
tique en étonne beaucoup. Elle contribue à la éventuel avenir ou un métier, elle offre les dans ses armements, sa stratégie ou son
considération des conscrits pour une institu- grandes vacances du monde gris des organisation, plus l'esprit militaire doit être
tion décidément soucieuse de leur sort. En servitudes civiles. Plus de patron, plus de renforcé. Il n'est pas seulement la réponse aux
comparaison de l'Église, de l'École, si souvent factures, plus de percepteurs. La seule défis de la guerre, il est indispensable à la santé
discréditées, le monde militaire semble bien le satisfaction d'être jeunes, agiles et forts. Jouir de la nation.
plus habile dans 1'art de comprendre les jeunes du spectacle des mouvements accordés. DOMINIQUE VENNER
sans rien perdre de son prestige. Cultiver la forme physique et la belle gueule. Armée-nation, 1974.
G. Cte.


LA GUERRE n~ALGÉRIE PAR CEUX QUI L'ONT FAITE

Fonds de cantine
PAR JEAN MABIRE

Par la grâce d'un service mili- naires albums de photos de Marc Flament :
Piste sans fin (Pensée moderne, 1957) et sur-
taire allongé, et du rappel des tout Aucune bête au monde ... (même éditeur,
1959). Quand on voudra savoir ce que fut cette
« disponibles », trois millions de guerre, il faudra explorer les 35 000 clichés de
celui qui prétendait n'être qu'un « sergent
jeunes Français ont participé à la humoriste » et qui demeure le plus grand pho-
tographe de guerre de notre génération. S'il en
guerre d'Algérie de 1954 à 1962. est un qui a compris quel fut notre héraldique
soleil de sable, c'est bien lui.
Beaucoup ont écrit. Revue de Libéré à l'automne 1959, après une année
sur la frontière tunisienne, dont quelques mois
détail par l'un d'entre eux. à la tête d'un commando de chasse, j'ai
l'impression d'avoir été trahi, moins que mes
gars d'ailleurs, qui pour beaucoup laisseront
leur peau. Alors un trait sur 1' Algérie, la fran-

Q uand j 'ai lu Nous avons pacifié Tazalt


(Laffont, 1957) de Jean-Yves Alquier,
j'étais bien loin de me douter que tout
juste un an plus tard, j'irais traîner mes ran-
çaise, comme l'arabe. Les journaux de droite,
de gauche et surtout du centre me soulèvent le
cœur. Il est vrai que je n'avais pas vu beau-
coup de journalistes dans le djebel. Seuls,
gers dans des coins aussi pourris. Ce petit bou- quelques petits branleurs de Bled en béret noir.
quin sans prétention littéraire mérite de rester. J'achète un jour, pour lire dans le train Cher-
Tout premier témoignage, il embrasse bourg-Paris, Au lieutenant des Taglaiis de Phi-
finalement les divers aspects de cette guerre lippe Héduy (La Table Ronde, 1960). Oh !
qui n'osait pas dire son nom. Le baroud, bien mon cœur. Dès la première page, j'avais trou-
sûr, mais aussi la nécessité maoïste d'être Un héraldique soleil de sable. vé un frère. Le sang, les larmes, la colère.
comme poisson dans l'eau au milieu de la Il l'avait bien connu ce couple divin dont
population. Un RPC, le RHP mais aussi une expérience quelque peu romancée du Grand parlait Drieu à propos de Charleroi : « le cou-
SAS (pas le Spécial Air Service, l'autre). Sud, Les Silencieux (Berger-Levrault, 1958) rage et la peur». Pas une ligne que je n'aurais
Quelle expérience ! est certes du style « il sentait bon le sable signée, même si je le croyais très nationaliste
Cette nouvelle forme de guerre avait fina- chaud », mais encore lisible. Le cas d'Olivier français avant de le découvrir, comme moi,
lement été assez bien vécue et surtout très bien Todd est plus intéressant. Il a servi au Maroc socialiste européen. S'il y a un bouquin et un
racontée par Jean-Jacques Servan-Schreiber et il écrit dans Le Nouvel Observateur. Mais seul qui soit digne du sacrifice de nos cama-
dans Lieutenant en Algérie (Julliard, 1957). son récit Une demi-campagne sonne vrai (Jul- rades, c'est celui-là et pas un autre.
Pas du tout antimilitariste, le directeur de liard, 1957). Quel dommage de l'avoir réédité La guerre n'en finissait pas de mourir. Les
L'Express. Engagez-vous, rengagez-vous dans en 1973, sous le titre Les Paumés, et avec une beaux soldats de métier et les petits gars du
les « commandos noirs », comme aurait dit préface du caporal météorologue Jean-Paul contingent crevaient dans des coins perdus. Et
Roger Barberot, indéniable baroudeur de la Sartre en prime. Todd, on le retrouvera en les fellouzes aussi, qui savaient se battre
France Libre qui passe huit mois en Algérie, 1989. Patience. comme des hommes dans le soleil et dans la
de mai 1956 à avril1957, à la tête d'une demi- En attendant, je suis rappelé comme lieute- nuit. Ils payaient au prix fort le droit d'avoir
brigade de rappelés. Il en ramène Ma/aventure nant de réserve à l'automne 1958. Pourquoi une patrie.
en Algérie (Plon, 1957). On l'a dit gauchiste. cacher que je découvre alors le vrai visage de Tandis que la guerre pourrit, paraissent
Hubert Bassot, lui, était plutôt droitier. Son mon aventure en compagnie des extraordi- deux livres qui semblaient appartenir à des


LA GUERRE D'ALGÉRIE

mondes différents, même s'ils racontent la Entre 1960 et 1962, il avait vu à Alger beau- brigade des commandos parachutistes avait eu
même chasse à l'homme. Georges Buis, coup de choses qu 'il restitue assez bien. On en la curieuse idée de confier aux Éditions de
l'auteur de La Grotte (Julliard, 1961) a été fera plus tard un film à succès qui trahit tout Minuit son premier récit, Saint Michel et le
colonel. Il « pantouflera » dans le journalisme. du livre. La même année, Pierre Sergent, enco- dragon (1961 ).
Et au Nouvel Observateur qui plus est ! Mais re recherché par toutes les polices, écrivait à
il connaît bien ces deux métiers. Thadée chaud Ma peau au bout de mes idées (La Soldats politiques
Chamski progresse à l'autre aile, la droite, pis- Table Ronde, 1967) Du l" REP à l'OAS en
tolet-mitrailleur au poing. Capitaine au long passant par le putsch, un sacré itinéraire, dont Les années passent qui transmuent les sou-
cours et officier de renseignements dans un Claude Tenne, Mais le diable marche avec venirs. Les anciens romancent de plus en plus
commando de la marine, il donne avec La nous (La Table Ronde, 1968) donnait l'autre leur expérience. Ainsi, l'officier de réserve
Harka (Laffont, 1961) une image dure et vraie version, celle du légionnaire parachutiste du Claude Jacquemart, qui servit à la Légion
de cette guerre. rang, insurgé et pas résigné. étrangère, revit avec Chelia, duel dans l'Aurès
Où classer l'essai de Gilles Perrault Les En 1968, pour le dixième anniversaire du (Presses de la Cité, 1987) ses souvenirs de la
Parachutistes (Le Seuil, 1961), à droite ou à 13 Mai, je publie Les Hors-la-loi (Laffont). « Treize ». Plus « bidasse » est l'image que
gauche ? Petit livre ambigu sur la fascination D'autres événements se déroulaient alors. donne Daniel Yonnet, ancien alpin, des com-
du Mal. Mais que le diable qui chantait avec Peu à peu, les anciens de Mai 68 vont reje- bats sur la frontière tunisienne dans La
ce sous-lieutenant du 8' para colo était beau ! ter dans l'ombre, et parfois dans une honte Marche des anges (Jean-Claude Lattès, 1987).
Il en restera toujours quoi qu'il dise et qu 'il imposée, les anciens d'Algérie. On le voit bien Ce côté bidasse, qui fut quotidien, à défaut
fasse, marqué au fer rouge. avec des récits violemment antimilitaristes, d'être héroïque, est magnifiquement restitué
Maintenant la guerre est morte. Les comme le R.A.S. de Roland Perrot (Jérôme par Jean-Claude Carrière avec La Paix des
témoins ne se font plus égorger. Mais il reste Martineau, 1970). braves (Le Pré aux Clercs, 1989), petit chef-
des tisons rougeoyants sous la cendre des illu- Les souvenirs, avec plus ou moins de bon- d'œuvre plein d'humour et dépourvu de ran-
sions perdues et des révoltes tenaces. Gérard heur, se transmuent en roman. Ainsi, Le Lieu- cœur. Combien artificiel apparaît à côté le
Périot, docteur en droit, est parti comme tenant Verberie (Fayard, 1972) de Bernard grand machin d'Olivier Todd La Négociation
volontaire, mais il a voulu rester simple soldat ; Touchais. Moins littéraire mais plus véridiqué (Grasset, 1989), qui veut prendre de la hauteur
cela donne à son Deuxième classe en Algérie est sans doute Les Compagnons de Taberdga mais ne réussit pas à donner le grand roman
(Flammarion, 1962) une duplicité un peu (Nouvelles Éditions latines, 1973) de Richard que méritait le sujet. En revanche, la réunion,
acide. Richard Sünder, par contre, ne cache Marillier, où les anciens peuvent revivre leurs en 1992, sous un mauvais titre L'Imposture
guère ses sentiments ; il s'est battu en Algérie, propres (si on peut dire) souvenirs des com- algérienne (Filipacchi), des lettres écrites de
comme deux de ses frères.« Marsouin» d'une mandos de chasse. Des militaires privés de 1960 à 1962 par le sous-lieutenant Doly-
infanterie coloniale qui ne se disait pas encore baroud se veulent écrivains. Ainsi Pierre Linaudière, constitue un extraordinaire docu-
de marine, il écrit avec Jaseran noir (Albin Hovette avec Capitaine en Algérie (Presses de ment criant de colère et de vérité.
Michel, 1963) ce que furent la vie et la mort la Cité, 1978) qui transforme en roman ce Avec quarante ans de recul, Dominique
dans les commandos de chasse. Récit, roman, qu'il a connu comme officier du « Trois » de Venner, qui servit dans le 4' bataillon de
poème en prose, on ne sait où classer le Max Bigeard en 1955 ; ou Jacques Abbenat avec Le l'arme bleue, sonne le rappel de ses souvenirs
Skoda (L'Esprit nouveau, 1965) de Jean- Commando noir (même éditeur, 1979). au pas chasseur. Certes, l'évocation de la guer-
Jacques Rochard, un ancien du « Deux ». Par contre, c'est incontestablement la pure re d'Algérie qu'il fait dans Le Cœur rebelle
Étrange garçon qui incarne bien le romantisme voie romanesque que choisit Vladimir Volkoff, (Les Belles Lettres, 1994) est rapide, mais
impénitent de tout anarchiste de droite. qui ne se cache pas d'avoir été officier de ren- d'un ton qui ne trompe pas. Il fut des nôtres
seignements. Il ressuscite l'Algérie dans sa dès les premières rafales qui marquaient le
Une rafale de romans talentueuse Leçon d'anatomie (L'Âge début des « événements ». Cette éducation
d'homme, 1980). Le commandant Pierre Pou- sentimentale d'un jeune homme de bonne race
Chaque année va désormais voir paraître get, lui, s'est toujours voulu un inclassable. est aussi le seul livre où l'on puisse voir naître
au moins un livre sur la guerre d'Algérie. En Aussi, il s'acharne à brouiller les pistes. Pour- cette espèce zoologique rarissime dans notre
1965, Pas même un caillou (collection tant, Bataillon R.A.S. Algérie (Presses de la pays : le soldat politique.
« Action ») de Pierre Montagnon, ancien du 2' Cité, 1981) camoufle en roman ce qui fut sans J.M.
REP et de 1'OAS, tout juste sorti de prison. En nul doute son expérience à la tête du « plus Après un service militaire dans les paras,
1966, Les Hussards perdus (collection pouilleux des bataillons d'infanterie », dont Jean Mabire fut rappelé comme lieutenant en
« Action ») de Pierre Boissei, qui se nomme cet ancien de Diên Biên Phu sut faire une unité octobre 1958 au 12' BCA sur la frontière tuni-
en réalité Michel Alibert. Cet ancien dragon de choc. Il est dommage que Claude Klotz, sienne. Chef d'un commando de chasse, il fut
démobilisé en octobre 1959. Cette expérience a
para, alors en cavale, se camoufle en hussard l'auteur du roman Les Appelés (Jean-Claude
nourri son roman Les Hors-la-loi (R. Laffont,
pour écrire un beau roman, qu'il republiera Lattès, 1982) n'ait pas servi sous ses ordres ;
1968), réédité sous le titre Commandos de chasse
sous son vrai nom et sous le titre L'Escadron nous aurions eu un bon guerrier plutôt qu ' un (Presses de la Cité). Jean Mabire vient de
(Albin Michel, 1989). Dommage que ce petit bon écrivain, ce qu'il est indéniablement. publier le troisième volume de Que lire ?, soixan-
livre, tout de dureté et de tendresse, soit moins Comme sent la poudre, en revanche, le roman te-dix portraits d'écrivains, 150 F. En vente à la
connu que celui du brillant journaliste Philipe de Pierre Leulliette Les Parias (Pygmalion, Librairie Duquesne, 27 avenue Duquesne, 75007
Labro Des feux mal éteints (Gallimard, 1967). Gérard Watelet, 1985). Cet ancien de la demi- Paris.

Il
L" ADIEU AU DRAPEAU

Oraison funèbre pour


des régiments dissous
PAR PHILIPPE CONRAD

Un sur trois des régiments de l'armée de terre va disparaître, et parmi eux certains
des plus chargés d'histoire. Leur origine remonte souvent au XVII• siècle
et parfois même avant. Regard nostalgique sur de grands drapeaux.

a professionnalisation des années fran- ne peut qu'entretenir un orgueil national deve- - 23' Régiment d'Infanterie. Créé en 1644, a

L çaises va modifier considérablement la


structure et l'esprit de nos institutions
militaires. L'année qui se profile, tout juste
nu anachronique pour les « citoyens du
monde » de seconde zone que les Français
sont fennement invités à devenir. On peut
pris le nom de Royal-Infanterie en 1663. Son
drapeau rappelle les exploits accomplis à Zurich
sous Masséna, à Wagram, à Magenta, et sur
destinée à fournir une « force de projection » cependant, en guise d'oraison funèbre, rappe- l'Aisne en 1917. Il est décoré de la croix de la
de cinquante mille hommes (réduite à quinze ler quelques-uns des hauts faits accomplis par Légion d'honneur 1914-1918 et de la croix de
mille par les voix autorisées du commande- certains des régiments qui seront les victimes guerre 1914-1918 avec six palmes.
ment) aurait-elle pour vocation, dans l'esprit du nouveau cours des choses, dans un pays
de ses promoteurs, que de fournir les supplé- dont l'existence n'a pas cessé de s'identifier, - 24' Régiment d'Infanterie. Régiment de
tifs nécessaires d'un« nouvel ordre mondial » au fil des siècles et sous tous les régimes, Brie, créé en 1775. Il participe aux guerres de
dominé par les Américains ? On ne sera guère avec son année. la Révolution et de l'Empire. Il combat sur la
surpris, dans ces conditions, que les dissolu- Marne en 1914, en Artois l'année suivante et
tions de régiments prévues dans les années à - 3' Régiment d'Infanterie. Issu des bandes sur l'Aisne en 1918. Il a reçu la fourragère de
venir (le tiers de l'armée de terre) touchent de Piémont, 1'un des « quatre vieux » régi- la croix de guerre 1914-1918.
indistinctement certaines des unités les plus ments de la première année royale (1567), il
prestigieuses de notre histoire. Dans une participa à toutes les campagnes de 1'Ancien - 27' Régiment d' Infanterie. Créé en 1616
armée qui entend privilégier la « technologie » Régime et s'illustra durant les guerres napo- sous le nom de régiment de Villeroy, devient
(avec étalement des livraisons et priorité don- léoniennes à Gênes, Austerlitz et Wagram. régiment du Lyonnais en 1635. Il participe à
née à l'exportation sur l'équipement des Engagé à Verdun, il est décoré de la croix de toutes les campagnes des règnes de Louis XIV
forces nationales), au sein de laquelle un plan guerre 1914-1918. et de Louis XV, à la guerre d'indépendance
de carrière bien conçu passe davantage par les américaine, aux campagnes de la Révolution
cabinets ministériels ou le Service d'infonna- - 8' Régiment d'Infanterie. Régiment d'Aus- et de l'Empire, à celles de Morée et de Cri-
tion et de relations publiques des années que trasie créé en 1776. Il combat en Belgique mée, à la guerre de 1870 et aux combats du
par le commandement d'unités de combat durant les campagnes de la Révolution, premier conflit mondial, notamment à Verdun,
devenues rarissimes, la mémoire des gloires s'illustre ensuite à Hohenlinden, Friedland et ce qui lui vaut la croix de guerre 1914-1918.
et des sacrifices passés ne peut guère peser Solferino. Engagé à Verdun, sur la Somme,
lourd. À une époque qui attend des militaires dans les Flandres et dans la seconde bataille de - 41' Régiment d'Infanterie. Créé en 1634, il
la conception de guerres à objectif « zéro la Marne. Son drapeau est décoré de la croix est devenu régiment de la Reine en 1661. Il
mort », le souvenir des exploits et des sacri- de la Légion d'honneur 1914-1918 et de la participe à toutes les campagnes de 1'Ancien
fices qui ont pennis l'existence de la France croix de guerre 1914-1918 avec six palmes . Régime et à celles de la Révolution. Dissous
L'ADIEU AU DRAPEAU

en 1803, recréé en 1820, il est engagé dans la ment sur l'Aisne, en Champagne et en Argon-
conquête de l'Algérie, la campagne d'Italie et ne vaut à son étendard d'être décoré de la
la guerre franco-allemande de 1870. Présent croix de guerre 1914-1918.
en Artois et sur la Marne, il y obtient la croix
de guerre 1914-1918. - l" Régiment de Dragons. Créé en 1636.
Devenu Royal-Dragons en 1668, il est issu des
- 99' Régiment d'Infanterie. À la fois héri- dragons étrangers du Roi recrutés en Alle-
tier du Royal-Deux-Ponts créé en 1757 et de la magne et constitue l'un des quatorze « vieux
24' demi-brigade d'infanterie légère constituée corps » de Louis XIV. Il participe aux cam-
en 1796. Marengo, Wagram, la Moskowa, pagnes de l'Ancien Régime, de la Révolution
Verdun, la Malmaison et la résistance des et de l'Empire puis aux guerres franco-alle-
maquis de l'Ain sont inscrits sur son drapeau, mandes de 1870-1871, 1914-1918 et 1939-
décoré de la croix de la Légion d'honneur en 1945. Il est décoré des croix de guerre 1914-
1863 et de la croix de guerre 1914-1918. 1918 et 1939-1945.

- 151' Régiment d'Infanterie. Créé en 1813, - 2' Régiment de Dragons. Créé en 1635 sous
a combattu au cours de la campagne d'Alle- le nom d'Enghien-Cavalerie, devient Condé-
magne de Napoléon et durant toute la Premiè- Cavalerie en 1646 puis Condé-Dragons en
re Guerre mondiale, qui a vu son drapeau 1776. Il fut commandé par le vainqueur de
décoré de la croix de guerre avec quatre Rocroi et resta la propriété des princes de
palmes et de la Médaille militaire. Il fut com- Condé jusqu'à la Révolution. Après les cam-
Cuirassier et trompette (au sol) du l" régi-
mandé en 1935 par le futur général de Lattre pagnes des XVII' et XVIII' siècles, il combat
ment, ci-devant Colonel-Général, lors de la gran-
de Tassigny. de charge d'Eylau, le 8 février 1807, au cours de sur tous les fronts dans les armées de la Révo-
laquelle le général d'Hautpoul fut mortellement lution et de l'Empire. Il participe à la « croisa-
- l " Régiment de Chasseurs Parachutistes. blessé. de » du duc d'Angoulême en Espagne en
Issu des 601' et 602' groupements d'infanterie 1823, à la guerre franco-allemande de 1870,
de l'air créés en 1937, c'est la plus ancienne sous les ordres du colonel Romain-Desfossés aux deux guerres mondiales et à la guerre
unité parachutiste française. Devenu en 1943 et devient en 1958 le 6' RPIMa. Il est décoré d'Algérie.
le l" RCP, il combat dans les Vosges, dans la de la croix de guerre des TOE avec cinq
poche de Colmar sous les ordres du futur palmes. - 3' Régiment de Dragons. Créé en 1649 sous
général Faure, en Indochine et en Algérie. Son le nom d'Enghien pour l'un des fils du Grand
drapeau est décoré de la croix de guerre 1939- - l " Régiment de Cuirassiers. Régiment Condé, il prend celui de Bourbon en 1686. Il
1945 et de la croix de guerre des théâtres étranger créé en 1631, a été admis au service est de toutes les guerres de Louis XIV et de
d'opérations extérieures. français en 1635 et a pris en 1657 le nom de Louis XV. Devenu 3' régiment de dragons en
Colonel-Général. Il a participé à toutes les 1791, il participe aux campagnes de la Révo-
- 4' Régiment d'Infanterie de Marine. Créé campagnes de la Monarchie et à celles de la lution et de l'Empire puis à l'expédition
en 1854 il a pris en 1900 le nom de 4' régi- Révolution et de l'Empire. Son étendard porte d'Espagne de 1823, ainsi qu'aux guerres fran-
ment d'infanterie coloniale. Engagé à Sébas- les noms de Jemmapes, Austerlitz, Eylau, la co-allemandes de 1870, 1914-1918 et 1939-
topol et en Indochine sous le Second Empire, Moskowa ... li est décoré des croix de guerre 1945.
il s'illustre en 1870 à Bazeilles, lors de l'épi- 1914-1918 et 1939-1945.
sode fameux des « dernières cartouches ». - 3' Régiment de Chasseurs. Créé en 1675
Engagé de nouveau en Indochine, puis au - 3' Régiment de Cuirassiers. Créé en 1645, sous le nom de Du Fay-Dragons, est l'un des
Maroc, il participe ensuite à la Première il prend le nom de Commissaire-Général en « quatorze vieux corps » de Louis XIV. Il
Guerre mondiale et s'illustre sur la Marne en 1654. Il est de toutes les campagnes de la deviendra en 1788 le régiment des chasseurs
1914, en Champagne l'année suivante, puis Monarchie, de la Révolution et de l'Empire. Il de Flandres puis le 3' régiment de chasseurs à
dans les Balkans. Il est décoré de la croix de s'illustre durant la guerre de 1870 et gagne la cheval en 1791. Il participe aux guerres de
guerre 1914-1918. croix de guerre 1914-1918. Louis XIV et de Louis XV, fait partie de
l'armée de Sambre et Meuse, puis des forces
- 6' Régiment Parachutiste d'Infanterie de - 4' Régiment de Cuirassiers. Créé en 1643, engagées en Irlande en 1798. Sous le Consulat
Marine. Créé en 1948 sous le nom de 6' prend le nom de la Reine en 1666. Marie-Thé- et l'Empire, il combat en Italie, en Allemagne
bataillon colonial de commandos parachu- rèse, Marie Leszczynska et Marie-Antoinette et en Russie. Sous la Restauration, il est
tistes, puis devient 6' bataillon de parachu- en furent les colonels en titre. Il participe à envoyé en Espagne en 1823 et en Morée deux
tistes coloniaux en 1951. Il est sous les ordres toutes les campagnes, de la guerre de Trente ans plus tard. Engagé dans la pacification de
du lieutenant-colonel Bigeard quand il est Ans à la Révolution. Il fait partie de la glorieu- l'Algérie, il combat en 1870 et durant la Gran-
engagé à Diên Biên Phu. Reconstitué en 1956 se armée de Sambre et Meuse, victorieuse à de Guerre. Les noms de Jemmapes, de
sous le nom de 6' régiment de parachutistes Fleurus en 1794. Il est à Wagram et à Dresde, Wagram et de l'Yser ornent son étendard.
coloniaux, il participe aux combats d'Algérie participe à la guerre de 1870 et son engage- Ph.C.

Il
ENTRETIEN AVEC LE GÉNÉRAL GALLOIS

QUESTIONS SUR L'ARMÉE DE MÉTIER


ET LA DISSUASION NUCLÉAIRE
Aviateur, combattant de la Seconde Yougoslavie, où nous avons eu une soixan-
Guerre mondiale, chargé des études taine de tués, trois cents blessés, et combattu
nos anciens alliés serbes, pour fmalement
stratégiques au QG européen de faire antichambre à Dayton tandis que
l'Otan, le général Gallois s'est affirmé l'Amérique réglait le sort de la Yougoslavie.
à travers de nombreuses études De quoi rester dubitatifs sur l'intérêt et la
comme l'un des principaux possibilité de ces forces de projection à dis-
théoriciens français de la dissuasion tance ... Tant que l'intérêt restera français, ne
s'opéreront que des projections mineures en
nucléaire. Partisan en son temps effectifs et en armement. Elle ne deviendront
d'une armée de métier, il répond plus importantes que pour défendre, sous
librement à nos questions. commandement étranger, des intérêts étran-
gers.
~
ESH : Quel regard portez-vous sur les ~
projets de réforme de l'armée française ? ~ - On peut supposer que vous pensez
aux Américains ?
Général Gallois : La transformation de Le général Pierre Gallois.
l'appareil militaire français s'inscrit dans un - Ils auront demain du fil à retordre dans
cadre général caractérisé par la suppression re allemand ; mais pourquoi ne pas le le Pacifique, avec la Chine et le Japon, et
des tensions qui régissaient les rapports entre déployer, sous contrôle français, aux fron- entendent donc conserver sous leur influence
les sociétés libérales d'un côté, et commu- tières de 1'Europe ? Les sous-marins enfm deux zones relativement faibles : 1'Europe,
nistes de l'autre. Nous assistons à l'Est jouissent d'une réputation d'invulnérabilité : qu'on amène à s•ouvrir sous prétexte
comme à l'Ouest à une réduction de l'arse- mais s'ils devenaient vulnérables, le délai de d'échanges commerciaux et de sécurité, et le
nal nucléaire et des forces traditionnelles. remplacement laisserait désarmée l'Europe monde islamique, avec son milliard d'habi-
Ces bouleversements justifient que la France future. tants. C'est pourquoi les États-Unis jouent-
engage une réflexion. même en Bosnie -la carte de l'Islam.
- Qu'en est-il des forces convention-
- Justifient-ils l'abandon d'une part nelles? - Le service national disparaissant,
importante de nos moyens nucléaires ? êtes-vous favorable à une armée de métier ?
- Le gouvernement a choisi de suppri-
- Nos dirigeants ont cru bon de suppri- mer le service national, qui fournissait 50 % - J'en suis depuis longtemps partisan
mer le plateau d'Albion, ainsi que les engins des effectifs des trois armes, et de mettre pour son efficacité, mais la situation se prê-
nucléaires à courte portée (Hadès), et de l'accent sur la « projection à distance ». tait mieux à cette réforme voilà trente ans.
limiter le nombre des sous-marins. En raison Dans la précédente loi de programmation, on Aujourd'hui, elle risque d'avoir de graves
de l'émergence possible en Asie de nou- prévoyait de projeter ainsi des effectifs très inconvénients, en raison de la carence du
velles grandes puissances, je déplore l'aban- importants, sans souci de la logistique, des système éducatif et du poids de l'immigra-
don du plateau d'Albion et de ses missiles, nécessités d'une couverture aérienne sur les tion, le service militaire ayant pu servir de
que des unités aériennes à capacité nucléaire lieux de débarquement, ni de l'entretien de creuset de la citoyenneté. Cette immigration
ne remplaceront pas. Le divorce entre cette force à distance de la métropole. créera un handicap pour plusieurs généra-
l'avion piloté et le nucléaire se manifestera Aujourd'hui, l'on n'envisage plus de projeter tions. Peut-être ensuite deviendra-t-elle un
de pius en plus. Par ailleurs, l'avion est vul- que 30 000 hommes, ce dont la France n'a avantage, mais il s'agira alors d'une autre
nérable sur son aérodrome. En ce qui concer- pas davantage les moyens. France que celle que nous avons connue et
ne l'Hadès, le principe d'un engin terrestre La question se pose de savoir si les opé- que nous sommes en train d'enterrer.
mobile reste valable pour sa mobilité et par rations de cette nature sont prévues dans un PROPOS RECUEILLIS
sa capacité à neutraliser les forces terrestres cadre interallié. L'opération en Irak avait été PAR ADRIEN BROCARD
L'association « Soutien à l'Armée fran-
traditionnelles. Pendant la guerre du Golfe, rendue possible parce que les États-Unis
çaise » que préside le colonel (CR) Louis de
l'engin à courte portée que les Irakiens avaient fourni la logistique. Nos soldats Saint-Simon a publié une plaquette Inquié-
tenaient des Russes resta la seule arme que avaient été placés sous un commandement tudes pour l'avenir de l'armée française qui
les Américains ne purent ni détecter ni étranger, pour participer à une opération résume les préoccupations des milieux mili-
détruire. On a expliqué pour justifier la dis- contraire aux intérêts de la France. La même taires. ASAF, 138 boulevard Haussmann,
parition de l'Hadès qu 'il menaçait le territoi- histoire s'est répétée sous une autre forme en 75008 Paris. Tél. : 0142 25 48 43.

Il
" "
VERS L'ARMEE DE METIER

Le recours
aux traditions
. PAR HENRI DE WAILLY

Comment recruter les volon- bourgeois y côtoie l'arpète et l'artisan le pay-


san. Ce fondement égalitaire imprime à cha-
ires d'une armée de métier ? cun le sentiment concret d'une communauté
nationale. L'union se prolongera dans les tran-
epuis quelques siècles, les chées, les stalags et les djebels, dans la gloire
comme dans la honte, mais tous ensemble.
11glais ont trouvé la solution. Ils Jamais l'intégration des classes et des races
n'aura été aussi sincère que dans l'armée fran-
tltivent la tradition. Ce serait çaise.
Cette égalité n'est pourtant pas un lami-
~ut-être le moment pour l'armée noir. Ceux qui servent aiment à se reconnaître.
Ils se veulent même différents. Ils disent qu ' ils
ançaise d'y songer. Réflexions ont des traditions. Les chasseurs boivent dans
leurs cors, les cavaliers « À leurs femmes, à
mr une révolution culturelle. leurs chevaux et à ceux qui les montent » et les
coloniaux crient ensuite « Nom de Dieu, vive
la coloniale ! » Les uns portent des tartes,
d'autres ont les fesses bleues et ceux-ci ont des
792. La nation en danger. Carnot décide 1'l bérets rouges auxquels ils sont très attachés.
« l'amalgame » : les cinquante-cinq Le soldat aime son couvre-chef « de tradition »,
.. régiments de la monarchie - d' Angou- Royal-Auvergne Infanterie, porte-drapeau du dit-il encore.
1is à Picardie - disparaissent, fondus avec 2' bataillon, 1786. Ce régiment fait partie des L'État, par contre, demeure indifférent à
nouvelles recrues dans l'anonymat d'unités «petits vieux » constitués au XVI' siècle. L'ancien- toute tradition « sacrée » : il déplace, suppri-
nérotées. Du système métrique à l'égalité ne dénomination fut conservée jusqu'en 1792,
me, remplace et recrée telle ou telle unité au
après quoi on en fit des numéros. La croix
ique, la raison triomphe et les traditions gré de ses décrets. Tenue traditionnellement
blanche était le seul emblème commun à tous les
1t rompues. Le système survivra aux régiments du roi. Chacun se distinguant par des par les politiques en vague suspicion de pro-
!rres de l'Empire et durera - dans son prin- couleurs placées différemment. nunciamiento possible, l'armée est séparée de
e- jusqu'à aujourd'hui. L'armée française, la société civile : au cours de sa carrière, un
1pée de son passe, ne sera plus une armée la greffe ne prendra pas, la tradition de la officier d'active servira dans quinze garnisons,
tradition. République étant de ne pas en avoir. dix à douze unités différentes et il changera de
Vers 1880, dans l'intention de redonner Cette volonté est politique : l'amalgame, ce tradition comme on change de tunique : sa car-
lésion à l'armée ébranlée par la défaite et n'est pas simplement celle des troupes. « Le rière, c'est dans une arme qu'il la fait, pas
querelles politiques, le Service historique régiment », comme on dit, est aussi le creuset dans un régiment. Française, mais sans atta-
te ra d'établir une filiation entre d'anciens de la nation. L'uniforme ignorant les cultures, chement ni à son long passé ni à ses garnisons,
iments monarchiques et des unités en servi- les religions et les opinions politiques, l'unité dès lors où sont ses traditions ( 1) ? Les tradi-
Les « quatre vieux » et les « quatre petits militaire, c'est aussi l'unité du pays. Malgré tions ? C'est un folklore pour les p'tits gars,
ux » reprendront soi-disant du service, mais les péripéties - tirage au sort et rachat - le les réservistes qui, eux, y croient. Les gens
Les Anglais sont différents (3). Beaucoup
disent qu'ils sont meilleurs. Ils l'ont plusieurs
fois montré : ce sont de vrais professionnels
soutenus par une vraie tradition. Malgré des
drames historiques, des guerres interminables,
des crises économiques, l'armée anglaise
poursuit une histoire unique, sans fracture ni
exclusions : chez elle pas d'amalgame, pas de
rupture, pas de ces grandes condamnations
collectives qui ont chez nous, périodiquement,
ébranlé 1'armée.

Les traditions dans


l'armée britannique
En Angleterre, chaque régiment est local.
Il est enraciné, demeurant installé là où il fut
Modernité et tradition. La reine d'Angleterre lors d'une prise d'armes à l'école d'officiers de Sand- créé, voici quelquefois quatre siècles. Des tra-
hurst. Dans l'armée britannique, chaque régiment est enraciné dans sa région d'origine depuis plusieurs ditions immémoriales y ont été modelées dans
siècles. Il cultive des traditions immémoriales qui l'attachent au pays et constituent sa force dans Ùl guerre. la troupe et dans les familles, une manière
d'être avec ses expressions, une culture écrite
d'active ne s'y trompent pas: pour eux n'exis- liturgies rigides, les hommes saluent le dra- et des signes invisibles aux non-initiés. Chose
te qu 'un esprit de corps avec ses plaisanteries, peau. Est-ce aussi une « tradition » ? incroyable pour un Français, un régiment bri-
ses figures, son vocabulaire. Rien d'autre. Les « La tradition, déclare un officier du bou- tannique n'est pourtant jamais opérationnel.
traditions, affirme ce vieil officier, sont in- levard Saint-Germain, c'est très important Formé de trois brigades, généralement disper-
terchangeables. Mais savent-ils, les gens pour le recrutement. Un régiment est une sées, il les délègue à des divisions qui, à la
d'active, à quel point les traditions militaires famille. L'appartenance à une arme passe par guerre, rassemblent les éléments de régiments
sont indispensables aux civils ? une "image de marque" associée à "la tradi- différents. Un soldat fait ainsi sa carrière dans
tion". Celle-ci repose sur une légende, des un seul régiment mais il sert dans l'armée
Service militaire figures , des rites. Chaque régiment a une salle anglaise. La permanence des traditions consa-
d'honneur et sa visite entre dans le cycle des crées par la durée, enracinées dans une région
et rites de passage formations. et sa population ne sont donc pas un quel-
-Réglementairement ? conque habillement folklorique, un faux-nez
Aimé ou haï, « le régiment » est aussi un -Pas du tout. Cela dépend du chef de dont on peut changer mais une donnée intrin-
rite de passage de l'adolescence à l'âge corps. Celui-ci désigne, pour s'en occupet; un sèque de la vie de soldat. Il en fut ainsi chez
d'homme et les filles préfèrent que l'on soit officier choisi pour sa compétence ou /'intérêt nous. Réflexion.
« bon pour le service ». Célébrer ce rite, s'en qu'il porte à l'histoire. Troupe technique ou corps d'élite, être sol-
souvenir, c'est le rôle des anciens combattants -Et s'il n'y en a pas ? dat n'est pas seulement servir des armes. C'est
qui sortent leurs médailles, leurs insignes et -Il désigne un volontaire. » aussi accepter un désintéressement et, éven-
leurs calots à date fixe devant les populations. Ce qu 'on appelle la tradition n'est au total tuellement, le sacrifice. Un soldat, sinon, n'est
Gardiens sévères des « traditions », surtout qu'un élément de cohésion, un ciment psycho- qu'un technicien, un gérant ou un milicien.
s' il ont fait la guerre, ils ignorent qu 'aucun logique, un motif d'adhésion, une légende, une C'est dans les leçons du passé qu'il puise sa
texte, aucune instruction ne les a jamais régies enluminure mais, en réalité, elle n'existe pas. grandeur caractéristique, pas dans les fluctua-
et qu 'elles n'existent, en réalité, qu 'autant que Une exception, celle de la Légion étrangè- tions de l'événement présent. La tradition,
durent leurs souvenirs. re qui ne sert pas la nation mais se bat pour c'est beaucoup plus que des signes.
Leur unité étant tout ce qu'ils ont connu, elle-même sous le drapeau français : « Legio Et puis, l'armée, par sa présence, témoigne
l'armée, pour eux, c'est elle, le 16' de ligne. patria nostra » . Issue du volontariat, elle dit aux yeux de la population d'une obligation
Sapeurs, paras, chasseurs ou matelots, ceux « la régulière » en parlant de l'armée de absolument vitale, celle de se défendre en cas
qui restent attachés à leur arme se reconnais- conscription. Née après la Révolution, la d'agression. Son rôle est donc aussi d'appa-
sent par leurs insignes, ces marques de leur Légion a ses dieux et ses reliques (Danjou et raître, de rappeler que la menace fait partie de
communion. L'armée, à juste titre, en profite. sa main), ses liturgies (Camerone), ses rites notre existence. Si spécialisée qu'elle devien-
Ce folklore est un outil. Pour assimiler ses ins- particuliers (son pas !), ses chants, sa garnison ne, elle ne peut pas s' isoler. L'armée, par natu-
crits, leur donner la fierté de leur arme, chaque permanente et - Dieu sait ! - ses légendes. re, doit inspirer confiance et - pourquoi
chef de corps invente à son tour des rites. Toutes ses traditions, inscrites dans ses textes, pas ? - envie. Elle doit être présente, et
Commémorations, prises d'armes, remises de ne sont pas des chimères : elles possèdent un brillamment. Professionnelle ? Elle se sépare-
fanions, d'insignes (2), visites de salles d'hon- caractère intouchable. Sans elles, les engagés rait du pays si elle négligeait l'opinion et la
neur, défilés : au cours de cérémonies aux ne seraient que des mercenaires. culture commune.
LE RECOURS AUX TRADITIONS

ÉLOGE DU SERVICE
MILITAIRE
Le service militaire, obligatoire et
universel, est inséparable de la notion même
de République, c'est-à-dire de la
communauté que forment les citoyens d'une
même nation. Avant d'être un devoir, il est
un honneur. Confier à un homme une arme
est la plus grande preuve de confiance
qu'un pays puisse témoigner. Le risque du
sang constitue un pacte à nul autre
semblable entre les hommes.
On peut adapter la forme et la durée du
service, on ne peut discuter le caractère
sacré de l'institution militaire dans une
société.
Il ne s'agit pas en un tel domaine d'utilité,
d'organisation technique ou économique de
la défense, mais d'une question de principe.
Comme il est obligatoire pour tous les
enfants de savoir lire, écrire et compter, il
est tout autant nécessaire que chaque
adolescent sache se servir d'un fusil, en
étant pleinement conscient de la
responsabilité qu'implique la possession,
l'entretien et l'usage d'une arme.
Une armée uniquement professionnelle
aboutirait à faire du métier militaire une
profession comme une autre. Loin de
constituer la menace d'une armée putschiste,
elle fabriquerait une armée mercenaire,
aveuglément aux ordres de qui la paye.
L'officier d'une armée de métier perd
totalement son pouvoir d'éducateur qui
reste plus que nécessaire dans un pays où
les autres institutions comme l'École ou
l'Église traversent une grave crise d'identité.
Il n'est de nation, dans le monde
Cavalier du corps de la Gendarmerie de France, Maison du Roi, au XVIII' siècle. Gravure de Chéreau. dangereux où nous vivons toujours, que si
Gendarmerie de France tire son nom des compagnies de gens d'armes montés du XV' siècle. Elle fut la défense n'est pas déléguée à des
rée par Louis XIV qui souhaitait étendre le recrutement de la Maison du Roi aux roturiers. Ce corps
fonctionnaires spécialisés mais placée entre
;lite qui participa aux guerres de Louis XIV et de Louis XV fut dissous par Louis XVI en 1787. Il ne doit
1 être confondu avec la maréchaussée, simple police des campagnes, qui usurpa le nom prestigieux de la
les mains de tous ceux qui la constituent.
ndarmerie après 1790. Après tant d'autres démissions, l'idée
que le risque suprême puisse être évité par
L'année reste un fondement du pays : L'année, quel que soit son avenir, a devant la majorité des citoyens sonnerait le glas de
:st à Bouvines que la France prit conscience elle un gros problème de communication à la communauté nationale et de la virilité
:Ile-même, à Valmy que s'imposa la Répu- résoudre. Problème très sérieux d'image, individuelle.
que, à Verdun qu'elle se sauva. De la reddi- d'abord. De l'adjudant Ramollo aux tortion- Le service militaire n'a bien entendu de
n de Metz (1870) à 1'abandon des harkis naires d'Alger, le lourd passé de la conscrip- sens que s'il redevient obligatoire et
}62), il y eut aussi des pages honteuses tion et les missions policières font encore universel, avec un examen draconien des
cas de réforme et de sursis.
tis, dans tous les cas, l'année fut la nation. peser sur elle le poids d'un antimilitarisme
Le maintien du service national est une
s souvenirs, ce sont les nôtres. Il est essen- latent. Il faudra le corriger.
exigence qui permettrait d'ailleurs à celui-ci
! que cette cohésion se poursuive. L'héritage Avec la fin d' une conscription qui
de se transformer dans une optique de
« trop important pour être confié aux l'encombrait, l'année retourne à ses sources.
modernité, d'efficacité et, pourquoi pas
litaires >> . D'ailleurs ils nous l'ont montré : Elle redevient une société technique avec ses d'enthousiasme.
tradition, ce n'est pas leur affaire. Pros, ils hiérarchies, ses valeurs, ses besoins et ses JEAN MABIRE
ivent la confier à des pros. objectifs. Ses problèmes de recrutement. À ce

-
LE RECOURS AUX TRADITIONS

titre, elle doit apparaître. Comment ? Quand ? étonner, parler à tous de puissance, de confian- le casque (Perrin, 1990), et La victoire évaporée,
À quels titres? C'est toute la question. ce, de rigueur et d'oubli de soi. Rites, calen- Abbeville, 1940 (Perrin, 1995).
Étant donné telle armée, située dans tel driers et lieux de ses apparitions, la richesse
contexte, constituée de telles unités, station- sémantique des « futures traditions » est 1. Sauf « La Royale », la bien nommée,
ancrée pour des raisons techniques dans une région
nées dans telles garnisons, responsables de considérable. Le concepteur s'épanouit à
déterminée : le Bagad de Lann-Bihoué est unique.
telles missions, comment concevez-vous une l'évocation d'une masse d'émotions possibles. 2. Ces insignes, souvent modifiés, dessinés le
stratégie à très long terme pour l'ensemble de Il se réjouit de travailler sur cette friche. plus souvent au hasard des mess ou des camps
l'institution ? Comment concevez-vous une Guérie de son enfermement, réconciliée correspondent à un besoin. Théoriquement soumis à
stratégie particulière à chaque ligne de pro- avec son époque, il est temps qu'abandonnant l'approbation du Service historique, ils demeurent
duit, c'est-à-dire à chaque unité? ses habitudes de bricolage, l'armée séduise fréquemment fantaisistes. Joie des collectionneurs et
Dans cette optique professionnelle -juste- l'opinion, l'électorat, les masses, la popula- richesse des cantines, ils sont tout sauf hénildiques
ment professionnelle les traditions tion, la nation, de quel nom qu 'on nomme la et tout sauf des logotypes, cet art difficile ignoré du
conjointement repensées par le SHA et des soldat. L'insigne dit « de tradition » relève souvent
France. Performances, mais aussi communica-
gens du privé ont un rôle essentiel à jouer : davantage du rébus que de la symbolique.
tion, fierté, élan populaire : l'armée a beau-
3. L'armée allemande, au passé impressionnant,
supports d' image contemporaine, seules, de coup à faire avant de renaître aux yeux des n'a rien conservé, pour des raisons évidentes, de sa
« nouvelles traditions » - qui n'ont pas toutes Français. Les traditions sont là pour cela. récente histoire, mais elle sut fonder de nouveaux
à être nécessairement passéistes -, permettront H.deW. rites en se rattachant aux souvenirs de son grand fon-
l' identification des unités menacées, sans Henri de Wailly est historien. Il a publié plu- dateur, Frédéric 1". À signaler le sens esthétique et
elles, d'anonymat à court terme. Comprises sieurs ouvrages, notamment Crécy, autopsie graphique de l'armée germanique : dans l'architectu-
par les populations actuelles, elles devront d'une bataille (Lavauzelle, 1986), De Gaulle sous re et la symbolique, la nôtre en manque cruellement.

UNE VIE DE MOUSQUETAIRE


Le " vrai " chevalier d'Artagnan, Charles de commandement de la compagnie avec le titre de
Batz, est né au petit château familial de capitaine-lieutenant.
Castelmore, village de Lupiac, dans le Gers. La Le 1" mai1673, Louis XIV quitte Saint-
date de sa naissance (vers 1615) est imprécise, Germain pour mener avec Condé et Turenne la
les registres de paroisse ayant été perdus pour la guerre en Hollande. Le roi dirige
période de 1610-1620. Son grand-père, Jean de personnellement le siège de Maestrlcht. La
Montesquiou, servait comme enseigne aux tranchée est ouverte le samedi 17 juin mals les
gardes d'Henri IV sous le nom d'une terre de la assiégés se défendent bien, l'affaire est difficile.
famille : d'Artagnan. L'une de ses filles, Les mousquetaires y font merveille. Au matin du
Françoise, épousa un marchand de Lupiac : dimanche 25 juin 1673, les« gris» reçoivent
Bertrand Batz-Castelmore. Leur troisième enfant, l'ordre de prendre un ouvrage fortifié.
Charles, " monta » tout jeune à Paris. C'est lui qui D'Artagnan qui a donné la nuit précédente à la
inspirera Alexandre Dumas. Après deux combats tête de sa compagnie, n'est pas " de jour ».
singuliers, il entre en qualité de cadet au régiment Néanmoins, Il ne songe pas à décliner l'honneur
des gardes du cardinal de Richelieu, dans la de se battre. li part donc à l'assaut en tête de ses
compagnie de M. des Essarts, beau-frère du sieur mousquetaires. L'ouvrage est pris. Lorsque les
de Troisville, autre Gascon et capitaine aux Portrait du vrai d'Artagnan (vers 1615-1673). assaillants se comptent après le combat,
Charles de Batz, chevalier d' Artagnan,Jut engagé d'Artagnan manque à l'appel. On le cherche et
mousquetaires. À la fin de l'année 1643, le cadet
à la l '" compagnie de mousquetaires du roi en on finit par trouver son corps très en avant des
passe aux mousquetaires. Il n'en sortira plus.
1643 et y resta jusqu'à sa mort.
En 1656, lors de la dissolution provisoire des lignes, la gorge traversée par une balle de
mousquetaires décidée par Mazarin, il devient l'entrée solennelle, à Paris, de Louis et Marle- mousquet.
capitaine aux gardes. Le Gascon échappe de On doit le récit des circonstances de cette
Thérèse, le 26 avril1660, après leur mariage.
peu à la mort à la bataille de Stenay et va servir mort à Winston Churchill. Dans son ouvrage
Le dimanche 4 septembre 1661, Louis XIV,
pendant trois ans dans les Flandres sous consacré à son aïeul, le duc de Malborough, Il
dans son logement au vieux château ~es ducs
Turenne. En janvier 1657, Mazarin reconstitue les publie une lettre adressée en 1673 à Lord
de Bretagne, à Nantes, mande le lieutenant Arlington, ministre des Affaires étrangères :
mousquetaires, dont il donne le commandement
d'Artagnan sous prétexte d'examiner le rôle de « Les mousquetaires donnèrent des preuves
honoraire à son neveu Philippe Mancini, mals Il
en confie le commandement effectif à sa compagnie. En fait, il lui donne l'ordre écrit d'une valeur extrême; on n'en vit jamais reculer
d'Artagnan, le 28 mai 1658, avec le grade de d'arrêter Nicolas Fouquet, surintendant des un seul. Il en fut tué un grand nombre et ceux
sous-lieutenant. En 1659, il accompagne le jeune finances, accusé par Colbert, son ennemi mortel, qui restèrent avolent tous leurs épées faussées
Louis XIV qui se rend à Saint-Jean-de-Luz pour y de dilapider le trésor royal. des coups qu'Ils avolent donnés et sanglantes
chercher sa future épouse, Marie-Thérèse.ll est Lors de la démission du duc de Nevers, le 15 jusqu'aux gardes. »
à la tête de la première compagnie lors de janvier 1667, d'Artagnan reçoit le D.V.
LIVRE

Le paléolithique l'université catholique de l'Ouest,


inférieur et moyen
en Europe
par Marcel Otte

En matière de préhistoire, les


Livres Philippe Tourault a réalisé un travail
estimable qui eut gagné à ne pas être
seulement une histoire pieuse. Le
parti pris du livre fait que se trouve
édulcoré tout le contenu profane de
l'histoire de l'Église, tout ce qui fait
acquis de ces dernières décennies
d'elle une institution de puissance en
sont considérables. C'est en
lutte contre les autres puissances et
s'appuyant sur ces avancées
contre l'usure du temps. Par ailleurs,
scientifiques que Marcel Otte dresse
certains anachronismes sont irritants.
un tableau impressionnant de
Avancer que les maires du palais des
l'aventure qui a conduit, de
rois mérovingiens n'étaient que de
l'Atlantique à l'Oural, les hommes
« simples maîtres d'hôtel ou
de la préhistoire à notre culture
majordomes >> est peu sérieux. Au
européenne. En un cheminement
VIII' siècle, un majordome n'est pas
d'un million d'années, on voit
un employé de maison, c'est un
s'affirmer voies d'expansion, modes
major domus, l'équivalent d'un
de vie, types d'habitat, économie et
Premier ministre. À ces réserves
systèmes de valeurs, maîtrise du feu, près, le plan chronologique suivi par
organisation sociale, réseaux
l'auteur offre d'utiles repères.
d'approvisionnement. Perrin. Index, 382 pages, 138 F.
Le livre de Marcel Otte, destiné intéressants, œuvre de Béatrice Signalons en outre deux G.
aux chercheurs, se veut aussi un outil Chevallier, risquerait de passer remarquables ouvrages qui sont
méthodologique à l'intention de ceux inaperçu à cause de sa date tardive actuellement les meilleures synthèses La Révolution
qui ont vocation de préhistorien. de parution (septembre 1996). Ce sur l'histoire mérovingienne : Eugen
Ce n'est pas là son moindre mérite.
dans ses œuvres
livre mérite cependant l'intérêt du Ewig, Die Me rowing er und das
Armand Colin. 360 pages, 180 F. par Jean-Pierre Brancourt
public, auquel il se recommande par Frankenreich, 2' édition revue et
P. V. plusieurs qualités. Les premières mise à jour, Stuttgart, 1993 (Verlag
C'est un ouvrage résolument
sont négatives: ce n'est pas un livre W. Kohlhammer, Urban-
Famine iconoclaste que nous propose Jean-
à thèse qui chercherait à plaquer une Taschenbücher, Band 392, 26 DM)
et approvisionneJnent Pierre Brancourt, historien du droit,
théorie anachronique sur le et lanN. Wood, The Merovingian
pour anal yser les di verses dé ri ves de
dans le monde personnage de Clovis ou qui Kingdoms 450-751, Londres, 1994
1'idéologie victorieuse de 1793.
gréco-romain prétendrait, de manière réductrice, (Longman Editors, f 18,99).
Éditions Brépols. 220 pages, 100 F.
Le calendrier révolutionnaire et la
par Peter Garnsey déchiffrer la période mérovingienne toponymie nouvelle imposée par les
à l'aide d'une clé de lecture unique; Ph. B.
fondateurs de la République, la
De la cité athénienne à Rome, ce n'est pas davantage un ouvrage confusion générale qui s'impose
devenue centre et cœur d'un empire commercial, écrit en hâte pour Charlemagne
alors en matière d'éducation, les
méditerranéen, on change de paraître à point nommé. Il se raconté aux enfants tentatives de religion civique sont
proportion, au plan quantitatif, en ce recommande de surcroît par ses par Pierre Riché successivement analysées, ce qui
qui concerne les nécessités du qualités positives: il s'agit d'une très permet au lecteur de découvrir di vers
ravitaillement. Pourtant on retrouve bonne vulgarisation universitaire, qui Alain Decaux et Georges Duby aspects méconnus des folies de
dans les deux cas des liens étroits unit la clarté à la précision, alliance avaient inauguré cette collection où l'époque. L'hostilité à la religion et
entre les impératifs de rare qui satisfera aussi bien les des historiens de renom aux traditions des Français, la
l'approvisionnement urbain et les lecteurs en quête d'un ouvrage s'adresseraient à un public âgé de déification de l'homme-citoyen ou la
vicissitudes d'un pouvoir politique. abordable que ceux qui veulent huit à treize ans. C'est au tour de guerre au monde entier pour lui
Avec, en arrière-plan, le poids d'une pouvoir disposer d'informations Pierre Riché, médiéviste réputé, de imposer la << liberté >> de la dictature
paysannerie sans laquelle la pénurie, précises et de première main. leur conter l'histoire de terroriste, tout cela est exposé avec
puis l'éventuelle disette cèdent vite L'auteur a travaillé et enseigné Charlemagne. L'empereur à la barbe une érudition qui n'exclut pas
le pas au spectre de la famine. Les plusieurs années à l'université de fleurie - il est aussi patron des l'humour.
civilisations urbaines de l'Antiquité Princeton, aux États-Unis, sous la écoliers - prend peu à peu figure P.S.R. éditions. 296 pages, 130 F.
reposaient bien, en dernière instance, direction du professeur Peter Brown, devant les jeunes lecteurs. Une Ph.C.
sur le labeur quotidien des paysans. qui est à l'heure actuelle le plus chronologie, une généalogie, un
Les Belles Lettres. 500 pages, 250. F grand spécialiste de la fin de glossaire, des cartes et de La fête républicaine
P. V. l'Antiquité : Béatrice Chevallier nombreuses illustrations viennent par Olivier llù
nous fait donc partager les plus enrichir le texte.
Clo,·is~ récentes découvertes du séminaire de Perrin. 130 pages, 139 F.
Dans un livre devenu un
un roi européen Peter Brown, qui enrichissent son M. M.
classique, Mona Ozouf avait mis en
par Béatrice Chevallier ouvrage, notamment dans le domaine évidence l'importance du
archéologique et lui permettent de Initiation à t~histoire
phénomène festif dans la mythologie
En cette année Clovis, bien des porter un regard synthétique sur le de I~Église de la Révolution française. Olivier
Juvrages ont été écrits ou réédités monde mérovingien, bien replacé par Philippe Tom·ault Ihl reprend et élargit ce champ
1ui se proposent de retracer l'histoire dans son contexte (ce qui est d'investigation en s' interrogeant sur
iu plus célèbre représentant du rarement le cas), c'est-à-dire dans le Ambitieuse entreprise que celle le sens de la « fête républicaine >>, en
ignage mérovingien, le premier qui cadre de la Méditerranée romaine, en d'une histoire de l'Église des particulier dans le cadre de la
-eçut le baptême dans 1'orthodoxie ce VI' siècle qui est une sorte d'été origines à Jean-Paul II en 380 pages. III' République. Commémoration
iu concile de Nicée. L'un des plus indien de l'Antiquité tardive. Professeur d'histoire moderne à citoyenne ? Culte patriotique ?

Il
Liturgie civique ? Tout cela à la fois,
AFFAIRE TOUVIER : comme on le voit dans les
cérémonies officielles et les
LA CONTRE-ENQUÊTE réjouissances populaires liées au
Entretien avec Jean-Claude Valla 14 Juillet. Ainsi, la distribution des
drapeaux à Longchamp, le 14 juillet
1880, marquera-t-elle, dix ans après
1870, la volonté de lier sentiment
Enquête sur l'histoire : Votre livre sur l'affaire national et fidélité républicaine.
Touvier se présente comme une contre-enquête. L'un des aspects les plus intéressants
Pourquoi? d.e cet ouvrage est consacré à
Jean-Claude Valla : On a écrit tellement de contre- l'enracinement de la fête
vérités ou d'approximations sur cette affaire qu'il m'a républicaine dans le cadre
paru nécessaire de tout reprendre à zéro. n se trouve que villageois. La fête s'affirme, à cette
je connaissais bien le sujet pour avoir étudié depuis plus échelle, pleinement
de vingt ans l'histoire de Lyon sous l'Occupation. C'est communautaire.
en 1972 que j'ai fait mon premier article dans Historia. Gallimard. 402 pages, 180 F.
TI était consacré à Klaus Barbie. En 1975, j'ai publié un P. V.
autre article sur Paul Touvier dans le nuinéro hors série
consacré à la Milice. François-Xavier de Vivie, alors Joachim
rédacteur en chef de la revue, savait que j'étais et Caroline Murat
originaire de Lyon et que je rn 'intéressais à ces sujets.
pa1· Michel Lacour-Gayet
Ces deux articles ont été le point de départ de mes
recherches. Préface de Jean Tulard

-Vous aviez, je crois plusieurs projets de livres, L'auteur nous propose un destin
dont un sur l'affaire de Caluire ? lié, celui de la moins navrante des
-Effectivement. Sur l'arrestation de Jean Moulin sœurs de Napoléon 1", Caroline, et
dans la banlieue de Lyon, le 21 juin 1943,je crois du cavalier Murat fait « Joachim 1",
Jean-Clllude Valla.
pouvoir apporter des révélations qui feront beaucoup de roi de Naples et de Sicile )) par
bruit, car les coupables ne sont pas ceux que l'on -Vous faites allusion aux définitions successives décret du 15 juillet 1808. À son
désigne habituellement. Mais, comme vous pouvez vous du « crime contre l'humanité » ? mariage, Murat avait pour témoin
en douter, le sujet est délicat à aborder. J'attendrai le - Oui. Les instigateurs de 1'affaire auraient souhaité Bernadotte. Deux vies à mettre aussi
moment propice pour sortir cette« petite bombe». J'ai que Touvier comparaisse devant les assises en tant que en parallèle. Car si le premier parvint
un autre livre en chantier : il s'agit d'une volumineuse fonctionnaire d'un« État pratiquant une politique à se détacher de l'Empereur et à
histoire de Lyon (septembre 1939-mai 1945), d'hégémonie idéologique». À travers lui, c'était Vichy fonder une dynastie en Suède, le
abondamment illustrée pour laquelle j'ai retrouvé et qui aurait été jugé pour « crime contre l'humanité )), Mais second ne put y parvenir à Naples.
réuni quelque cinq cents photos. Mais le projet est la Cour de cassation n'a pas voulu qu'il en soit ainsi, car Murat fut passé par les armes le 13
tellement ambitieux que je n'ai pas encore trouvé il s'agissait à tout prix d'éviter que René Bousquet, ancien octobre 1815, sur l'injonction de
d'éditeur prêt à prendre le risque fmancier d'une telle secrétaire général à la police de Vichy et ami personnel de 1'ambassadeur d'Angleterre.
publication. Peut-être serai-je amené à le découper en François Mitterrand, puisse être déféré à son tour devant Caroline lui survécut jusqu'en
plusieurs volumes distincts. La matière est très riche, un tribunal. Ne pouvant deviner que Bousquet allait être 1839. Michel Lacour-Gaye! écrit
car Lyon fut pendant la guerre la vraie capitale de la assassiné par un illuminé, elle s'est empressée de donner en chroniqueur. Sa connaissance et
France. Tout cela pour vous dire que je connais bien le une nouvelle définition très restrictive du « crime contre sa sympathie pour le couple
contexte historique de l'affaire Touvier. l'humanité )), si bien que Touvier a été jugé et condamné Murat donnent un accent de vérité
comme simple complice des Allemands. à son récit qui est fort bien
-Vous parliez de contre-vérités... enlevé.
-On a accusé Touvier de tous les crimes possibles et Perrin. 384 pages, 148 F.
-Les Allemands ont-ils vraiment exigé des
imaginables. Dans la foulée de Jacques Derogy qui a J,.J.B.
représailles pour la mort de Philippe Henriot ?
lancé l'affaire dans L'Express du 5 juin 1972, la presse - Je le pense. ll y a en tout cas un faisceau de
s'est déchaînée. Je me souviens de L'Echo-Liberté, un présomptions. Mais ce qui est scandaleux, c'est que les Le feld-maréchal
quotidien lyonnais aujourd'hui disparu, écrivant que parties civiles et le parquet aient pu soutenir von Bonaparte
Paul Touvier était « un de ceux qui s'étaient juré de successivement et avec la même vigueur deux thèses Considérations sur les causes
précipiter l'humanité dans le chaos et la barbarie ». de la grandeur des Français
radicalement opposées. Pendant 1'instruction, ils ont
et de leur décadence
L'égal d'Hitler, en quelque sorte! Or, après tout ce prétendu que Touvier avait agi à Rillieux de sa propre
tintamarre médiatique, seuls onze crimes ont fait l'objet pa1· Jean Dutourd
initiative, puis, devant les assises, ils ont soutenu qu'il
de plaintes dOment déposées et, sur ces onze crimes, dix avait exécuté un ordre des Allemands. Cette volte-face
ont fait l'objet d'un non-lieu définitif. C'est ainsi que suffit en elle-même à jeter le discrédit sur le procès. Une idée brillante, beaucoup plus
Touvier a été mis hors de cause dans l'assassinat de profonde qu'il n'y parai'!. Si Louis XV
Mais il y a eu bien d'autres tours de passe-passe
Victor Basch, qui constituait l'une des plus graves juridiques peu dignes d'un État de droit. n'avait pas acheté la Corse aux
accusations portées contre lui. Finalement, l'ancien Génois, Napoléon serait né
milicien n'a été jugé que pour l'exécution à Rillieux de PROPOS RECUEll..LIS PAR GUY CHAMBARLAC Autrichien et aurait fini feld-
sept prisonniers de la Milice en représailles à maréchal d'Empire, garant de la
l'assassinat de Philippe Henriot. Et encore a-t-il fallu, Jean-Claude Valla : Affaire Touvier: la centre-enquête, Société vieille Europe des Rois ... Par cette
pour le faire condamner que la justice se livre à ce UFIR, Éditions du Camelot et de la Joyeuse Garde, 5, rue Fondary, fable spirituelle, Dutourd tord le cou
qu'Edgar Morin a appelé des « tripatouillages 75015 Paris. 320 pages, plus de 120 photos et documents, 177 F à la légende de la « marche de
juridiques ». (port compris). 1'histoire )) à laquelle depuis deux
siècles philosophes et idéologues

Il
LIVRES

Philippe Henriot
NOUVELLES PARUTIONS
par François-René Nans

Écrite par un sympathisant, la Rome et le droit, par Michèle Ducos lui, pas de Napoléon, pas de premier
première biographie, très (Livre de Poche, inédit Histoire). Les Empire ! Jeune officier d'artillerie, il
sources du droit à Rome, famille et s'attache au jeune capitaine
pointilliste, d'un des dirigeants de la
société, propriété et testament, etc. Bonaparte qu'il sauvera sur le pont
Collaboration. Professeur de lettres,
Dictionnaire des Francs, par Pierre d'Arcole en y laissant la vie. Une
orateur vedette de la Fédération biographie fouillée dans une époque
nationale catholique à partir de Riché, avec la collaboration de Patrick
Perin (Bartillat, 159 F). L'histoire des passionnante.
1925, élu à la députation en 1932 et
1936 comme représentant de la Mérovingiens, sous forme d'un Béring, Kamchatka-Alaska 1724-
Gironde, Philippe Henriot s'illustra dictionnaire historique alphabétique. 1741, par Jean Mabire (Giénat,
300 pages, 120 F). La vie et les
à la Chambre comme 1'un des ténors Les dieux des Vikings, par Jean
Renaud (Ed. Ouest-France, incroyables aventures d'un
de la droite. Rallié au maréchal
244 pages, 120 F). Portrait des dieux explorateur danois au service de
Pétain dès 1940, il rejoignit à partir
germaniques et pratiques religieuses Pierre le Grand. Pour tous les
de 1943, les ultras de la amateurs de navigation.
collaboration. Ayant adhéré à la des anciens Scandinaves. L'auteur
Milice, il fut nommé secrétaire dirige le département d'études Préface de la Phénoménologie de
d'État à l'Information dans Je nordiques à 1'université de Caen. l'esprit, par Hegel (GF Flammarion).
dernier gouvernement Laval. La chanson de Roland, par Michel
Initiation par lui-même à la pensée
1' onteu de cesse de se référer :
Malfait (Godefroy de Bouillon, du célèbre philosophe.
· L'histoire ne sait jamais où elle va L'influence de ses chroniques à
ru moment où elle s'accomplit. À Radio-Paris lui valut d'être assassiné 90 F). Nouvelle adaptation abrégée Généalogie de la morale, par Frédéric
oute minute, son chemin peut le 28 juin 1944. du célèbre récit de Théroulde. Nietzsche (GF Flammarion). Nouvelle
•ifurquer [... ]Elle n'a ni fatalité ni En suivant minutieusement Chevaliers-paysans de l'an mil, par édition de cet ouvrage célèbre qui
Henriot en 1943 et 1944, François- Michel Colardelle et Éric Verde! résume la critique nietzschéenne du
~orale , en quoi elle ressemble à la
Henri Nans ne cache rien de l'atroce (Errance, Photos, 120 pages). À judaïsme et du christianisme.
rature. >>Jean Dutourd a trempé sa
tl ume dans l'encrier d'Antoine de guerre civile qui alors déchira la partir des recherches archéologiques Les conséquences politiques de la
Uvarol. France. Mais on aurait pu souhaiter effectuées sur le site exceptionnel du paix, par Jacques Bainville
'lammarion. 180 pages, 99 F. une étude plus critique de l'impasse lac de Paladru (Grande Chartreuse), (Godefroy de Bouillon, 100 F).
M. M. où Philippe Henriot s'était engagé et la naissance de 1'âge féodal dans une Préfacée par le professeur Soutou,
qui justifia cette opinion de Mauriac : communauté de libres paysans. réédition du livre fameux qui
llistoire « Il savait bien qu'il se sacrifiait » et La vie du duc de Bourgogne, par prophétisa les conséquences néfastes
ce jugement (en 1973) d'Henry l'abbé Millot (Communications et du traité de Versailles et la Seconde
le la Restauration Guerre mondiale.
Frenay « Il était convaincu, traditions, 80 F). Précepteur du duc
1814-1830
désintéressé, courageux». d'Enghien à partir de 1778, J'abbé Robert Le Vigan, désordre et génie,
waissanee de la Franee
mttderne
Éditions Godefroy de Bouillon. Notes, Millot dévoile derrière le petit-fils de par Claude Beylie et André Bernard
annexes, index, bibliographie, 510 pages, Louis XIV l'influence de Fénelon, (Pygmalion, 250 pages grand format,
mr Emmanuel de 185 F. adversaire de la tradition royale. photos, 129 F). La biographie d'un
~aresquiel et Benoît Yvert J.-P.A.
Le secret du roi, tome III, La acteur attachant qui se vit frappé
d'opprobre pour avoir été l'ami de
revanche américaine, par Gilles
En aval des Lumières, en amont Toulouse., 1940-1944 Céline et avoir prêté sa voix à Radio-
Perrault (Fayard, 576 pages, 150 F).
e la révolution industrielle, la par Jean Estèbe Paris sous l'Occupation.
Où 1'on retrouve le service de
~estauration réussit Je tour de force
renseignement créé par Louis XV en L'Héritage d'Athéna, les racines
e dresser tous les partis contre elle. Il peut être utile, d'un point de 1746 et que dirigea Charles de grecques de l'Occident, par Y van
nsupportable aux fils de 89, irritante vue historique, de prendre Je cas Broglie. Malgré la dissolution du Blot (Presses Bretonnes, 150 F).
u regard des ultraroyalistes, particulier d'une ville ou d'une service par Louis XVI (1774) entiché Brillant essai très documenté sur
1éprisée des historiens sous la III' région pour étudier - en quelque de transparence, les hommes restent l'helléno-christianisme comme
~épublique, elle endura sans guère sorte à la loupe -l'impact des en place. Pour venger la perte du religion de 1'Europe, une religion de
'arbitrer la querelle des classiques et événements généraux d'une période Canada, ils inventeront La Fayette. 1'incarnation.
es romantiques, autrement dit, des sur un échantillon limité de La chasse sous l'Ancien Régime, par Les Amish sans légende, par Anne
Jyalistes et des libéraux . Au terme population. On découvre ainsi Philippe Salvadori (Fayard, Rolland-Licour (Michalon, 191 pages,
'une solide démonstration conçue comment une ville comme Toulouse 462 pages, 140 F). L'étude la plus 90 F). La secte qui a préservé en plein
omme une redécouverte, Emmanuel réagit, entre 1940 et 1944, comme complète jamais consacrée à la chasse xx· siècle le mode de vie d'avant la
e Waresquiel et Benoît Yvert beaucoup d'autres villes de France du XVI' au XVIII' siècle, son droit, machine. Écologie et pacifisme.
ttribuent son échec aux mais aussi avec ses spécificités, ses rites, ses fonctions, le gibier. Une vie d'avocat politiquement
lterprétations antinomiques cette « identité toulousaine >> à Histoire d'un art et d'une passion qui incorrect, par Henri-René Garaud
absolutiste ou parlementaire- laquelle J'auteur consacre des ne sont pas morts en 1789. (Plon, 269 pages, 110 F). Itinéraire
u' autorisa la Charte octroyée en pages novatrices, basées sur La Tour d'Auvergne, par François professionnel et grands procès d'un
814. Tout en soulignant la dette de une documentation en partie Moal (chez l'auteur, BP 213, 29270 avocat qui n'est pas seulement celui
État moderne à l'égard de ces seize inédite. Carhaix, 250 F). La biographie de ce de la légitime défense.
nnées, « moment anglais de Il est d'autant plus dommage qu'il descendant d'une famille de très Les Arabes dans l'histoire, par
histoire politique française », où ne sache pas toujours résister à la ancienne noblesse gagné aux idées Bernard Lewis (Champs Flan1marion,
rit place Je premier régime semi- tentation de biaiser son analyse de la Révolution qui en fit un héros. 260 pages, index). Des origines à la
béral, sinon libéral, de notre historique par des interprétations L'angle gardien de Bonapane, le guerre du Golfe, naissance, déclin et
istoire. partisanes. colonel Muiron, par Jean-Luc Gourdin crises d'une civilisation dominée par
errin. 499 pages, 159 F. Perrin. 360 pages, 149 F. (Pygmalion, 432 pages, 139 F). Sans 1'Islam. Indispensable.
E.V. P. V.

Il
Ribbentrop SFIO, ministre résident en Algérie de Inoubliable Albanie comptait au nombre des rassurantes
par Michael Bloch février 1956 à mai 1958. Il n'apporte Sou,·enirs d"un temps difficile forces de la nature dont le premier
pas de révélations sensationnelles si (1966-1968) amour tient à la joie de vivre. Aussi,
Auparavant, Michael Bloch s'était on le compare aux Dossiers secrets par Émile Guinard rien d'étonnant à ce qu'il eût goûté les
intéressé à Édouard Vlll, duc de de l'Algérie de Claude Paillat, dont le Souvenirs de Léon Daudet comme un
Windsor, que Ribbentrop avait tome deux (publié en 1962) couvre la Titulaire d'un diplôme d'albanais, élixir, et ses coups de gueule comme
approché du temps de son ambassade période 1954-1958. Il est par ailleurs l'auteur s'était vu proposer en 1966 1'alcool de la prose. Dans une subtile
à Londres. La biographie du ministre dommage de rencontrer autant un poste de chancelier à l'ambassade évocation, Étienne de Montety
des Affaires étrangères du ill' Reich d'erreurs de noms propres ou de de France à Tirana. Entraînant évoque le lien unissant Kléber et le
est une illustration du genre dit << à noms de lieux. femme et enfants, il était parti passer Gros Léon, celui-là désireux « non
l'anglo-saxonne ». n prend son sujet à Le titre du livre s'explique mal, quatre années au « pays des aigles ». pas [d'limiter mais [d']égaler son
sa naissance en 1893 dans une petite sauf si on le rapproche de quelques L'Albanie d'Enver Hodja venait de aîné ». Une remarque toutefois : L'été
ville de garnison de Westphalie, et le lignes d'une trop courte conclusion, rompre ses relations avec l'URSS et finit sous les tilleuls ou Adios valent
conduit jusqu'à sa mort, en 1946, dans qui reprend une accusation souvent ne s'appuyait plus que sur le << grand tous les romans (réserve faite du
la prison de Nuremberg. Entre-temps, formulée sur la responsabilité des frère chinois », alors en pleine Voyage de Shakespeare) de Daudet.
il reconstitue chronologiquement les Européens d'Algérie dans l'échec des Révolution culturelle. Le récit Chef de corps des jeunes hussards,
différentes étapes de sa carrière, mais réformes entre 1956 et 1958. En d'Émile Guinard fourmille Blondin, Nimier et Déon, Haedens sut
malheureusement n'épargne au lecteur réalité dès janvier 1956, les d'anecdotes sur les aberrations de la leur intimer 1'impératif catégorique de
communautés d'Algérie (européennes bureaucratie communiste et les << la lucidité cruelle » à l'encontre des
aucune notation psychologique. n le
comme musulmanes) étaient privées contorsions auxquelles, en vertu beaux messieurs et belles dames de la
voit surtout comme « un personnage
de toute représentation ou expression d'exigences « diplomatiques», les littérature officielle. ll est vrai qu'en ce
falot », « une créature totalement
légale. Le gouverneur général représentants des légations domaine son Histoire de la littérature
captive et obéissante » que, pour ces
Soustelle avait dissous l'Assemblée occidentales devaient se plier. On française avait déjà fait place nette.
raisons seulement, Hitler aurait
algérienne, et Robert Lacoste aggrava frémit aux souffrances du peuple Grasset. 250 pages, 119 F.
propulsé en 1938 à la tête de la
cette situation en supprimant les albanais sous un pareil régime. E.V.
diplomatie allemande.
municipalités pour les remplacer par Godefroy de Bouillon (15, rue François-
Plon. 528 pages, 179 F. Bonvin, 75015 Paris). 160 pages, 100 F.
M. M. des << délégations spéciales ». Le Front national
V.T.
L'Algérie fut alors placée sous Je à ·découve••t
Stefan Zweig, régime militaire. Les pieds-noirs sont pat· Pascal Perrinf'au
devenus des pions manipulés par plus
L'épopée des chemins
l'ami blessé de fer français et Nonna )'leyer
puissants ou plus influents qu'eux.
par Dominique Bona par Arthur Conte
Tout acteur et témoin de l'histoire L'émergence du Front national
plaide inévitablement pour sa propre peut être considéré comme
Stefan Zweig, né à Vienne en Les Français ont été, avec les
cause, c'est ce qu'a fait Robert l'événement politique majeur des
1881, connut la célébrité de son Anglais, les pionniers du rail. C'est
Lacoste dans les notes et documents années 80-90. À ce titre, il intrigue
vivant. Traducteur de Verhaeren, de certes outre-Manche que l'idée de
que Bourdrel prend trop facilement les politologues qui y trouvent un
Baudelaire, de Verlaine, de Rimbaud, combiner le tracteur à vapeur et Je
pour argent comptant. objet d'études et de recherches.
biographe de Marie Stuart, de Marie- Albin Michel, 350 pages, 120 F roulement sur des rails en fonte a
Antoinette, de Fouché, ami de Rilke, Ce livre est la réédition d'un
J.-P. A. germé. Mais la mise au point de la
de Joyce, de Wagner, de Paul Valéry, ouvrage paru en 1989. Aussi, la
chaudière que l'on adapte sur les
de Jules Romains, il fut l'un des plupart de ses analyses auraient eu
Les loups locomotives revient à un Français,
derniers représentants de cette Europe besoin d'être actualisées, notamment
de Saint-Pierre Marc Seguin. Et c'est ce même
cosmopolite dont la Première Guerre les cartes qui ne reflètent pas les
Les Secrets de l"uttentat ingénieux personnage qui sera à
mondiale allait sonner le glas. En élections (présidentielles et
con h-e Jeun-Paul Il l'origine de la première ligne de
1934, il s'embarquait pour Londres. municipales) de 1995.
par Jean-Marie Stoerkel chemin de fer qui reliera dès 1834
En 1940, il décidait de quitter De plus, le « phénomène Le Pen »
Saint-Étienne à Lyon. Arthur Conte
l'Europe et gagnait le Brésil, d'où, en restitue avec brio les premiers pas de est a priori traité avec une partialité
Le 13 mai 1981 , place Saint- qui va parfois jusqu'au dénigrement.
1942, en proie à un pessimisme noir, l'aventure ferroviaire, emmêlant son
Pierre, à Rome, au milieu de la foule On sent cependant à travers divers
il mettait fin à ses jours. Dominique récit de témoignages de
des fidèles, trois ou quatre coups de jugements (René Rémond, Pierre-
Bona, après des biographies contemporains. Lamartine et Hugo
feu avaient retenti, puis le pape André Taguieff, Guy Birenbaum)
consacrées à Romain Gary, aux sœurs sont d'ardents défenseurs du chemin
s'était brusquement écroulé, que les spécialistes ne voient plus
Hérédia, à Gala Éluard-Dali, s'attache de fer. Dumas est plus réticent : « Il
grièvement blessé. La police était dans le Front national une simple
à retracer 1'itinéraire de J'écrivain se peut que ce soit une merveilleuse
parvenue à arrêter l'un des tireurs, résurgence des ligues factieuses
autrichien. Avec beaucoup de invention pour les commis voyageurs
sur le lieu même de l'attentat. Ali d'avant-guerre, mais un phénomène
sensibilité, elle tente d'expliquer le et les porte-manteaux, mais c'est à
Agça, de nationalité turque, avait, moderne et complexe mordant de
cheminement inéluctable de 1'auteur coup sûr/a ruine du pittoresque et de
selon ses dires, agi pour le compte plus en plus, la crise aidant, sur un
d'Amok vers le suicide. la poésie. Je préfère la diligence. »
des services secrets bulgares, eux- électorat populaire d'où le
Plon. 360 pages, 139 F. Plon. 414 pages, 129 F.
mêmes actionnés par Je KGB. C'était développement du « gaucho-
V.T. V.T.
la fameuse << piste bulgare >>, dont lepénisme ». Certains politologues
l'opinion internationale allait se avaient cru en 1984 à quelque chose
J,a derniè1•e chance Salut à Klébm·
satisfaire. Pour Jean-Marie Stoerkel, d'éphémère (comme le poujadisme).
de l' Algéa·ie française journaliste à L'Événement du jeudi, Haedens
Manifestement, c'est une éventualité
par Philippe Bom·drel elle n'avait pas de véritable pat· Étienne de ;\'lontety
aujourd'hui abandonnée.
fondement. Mais sa propre enquête Presses de la Fondation na1ionale des
Ce livre, au titre équivoque, est ne permet pas de percer l'énigme. Féru de rugby, de bel canto, de Sciences politiques. Index et copieuse
pour l'essentiel basé sur des archives Plon. 335 pages, 135 F. tauromachie, de cinéma, de cuisine et bibliographie, 368 pages, 80 F.
de Robert Lacoste, député socialiste M. M. de bons vins, Kléber Haedens J.-P.A •
LIVRE

Le dico de l'argot Les Oeurs d'Ulysse la notice d'Henri Béraud qu 'un


ftn de siècle par Jacques Trémolet Pascal Ory qui n'est pas au niveau.
Tout n'est pourtant pas négatif. On
Jean Bourdier
par Pierre Merle de Villers
trouve des informations honnêtes sur
Gustave Le Bon, Georges Sorel,
Observateur multirécidiviste de la
« branchitude »(un succulent
Comme l'indique Je sous-titre,
Les fleurs d'Ulysse est un livre écrit Raymond Abellio, les non- HISTOIRE
conformistes des années 30, Jacques
Lexique du français tabou), grand
travailleur de l'oreiJie-qui-traîne,
«pour célébrer la France ».
Évocation de personnages qui, Laurent ou Alain de Benoist. Au DU ROMAN
épingleur de la phraséologie
superlativement correcte, Pierre
chacun dans leur domaine, ont
contribué à faire ce pays : rois (Saint
final, ce Dictionnaire est un bon
reflet du climat politico-intellectuel
POLICIER
Merle fait ici Je point de J'argot Louis, François 1"...), hommes dominant à la fin du xx· siècle.
dernier cri. Fin limier de la langue politiques de la République, poètes Le Seuil. 1 280 pages, 250 F.
non-livresque, il a poussé bien des ou écrivains (de Rabelais à J.-P. A.
portes. Des plus « hospitalières » aux BrasiJiach, en passant par Musset),
plus glauques, des bistrots auverpins saints, savants, peintres, musiciens, Dernière guerre
rue de Lappe aux cités banlieusardes. et même un avocat (Berryer). balkanique?
Résultat de la collecte ? Une L'ouvrage est placé sous Je Sous la direction du
effervescence langagière fortement patronage de Simone Weil avec cette général Jean Cot
démarquée des argots de Vidocq et citation : « De remède il n'y en a
Jésus-Ja-CaiJie, mâtinée de verlan qu'un, donner quelque chose à aimer Dans une perspective de
(« gage dédale » : « dégage de là »), aux Français et leur donner d'abord soumission aux décrets de J'ONU,
de franglais («parler cash » : à aimer la France, de telle façon témoignages et analyses sur roman policier depuis ses premiers
«parler sans détour»), d'urgence- qu'elle puisse être aimée avec toute quatre ans de conflits dans praticiens au XIX' siècle - Je
qui-n'attend-pas («feufollet » : l'âme». 1'ex-Yougoslavie concluent à sulfureux Edgar Poe, 1'Anglais
« vendeur pressé venant proposer à Dominique Martin Morin. 265 pages, 142 F. 1'impuissance de 1'Union Wilkie Collins, meilleur ami de
la sauvette sa came chaude » ), de M. M. Dickens, ou le français Émile
européenne. Les auteurs soulignent
galanterie («jouer le fils de la que d'autres conflits du même ordre Gaboriau-, jusqu'à nos jours.
repasseuse » : « se dit, dans le milieu Dictionnaire des peuvent naître à J'avenir dans Sherlock Holmes, Arsène Lupin,
des filles , d'un type qui passe et Intellectuels français 1'Europe orientale. Mais la Rouletabille et leurs créateurs y
repasse sans se décider »). Un rien sous la direction de Jacques solution est-elle, comme ils Je tiennent une large place. Agatha
précieux, sacrément précis : à lire Julliard et Michel Winock suggèrent, dans une « ingérence Christie, Georges Simenon,
sans tarder pour ne pas avoir l'air humanitaire >> légitimée par Raymond Chandler, Dashiell
d'un cave. Un gros volume, un index de plus l'idéologie des droits de l'homme, Hammett, Léo Malet, Peter Cheyney,
Le Seuil. 431 pages, 120 F. Patricia Highsmith, Boileau-
de 4 500 noms, les biographies de masque facile de visées moins
E.V. centaines de personnalités, un idéalistes? Les droits à l'existence Narcejac, P.D. James, Ed McBain,
recensement (partiel) de lieux des communautés ethniques et ADG, Manchette, John Dickson Carr
Suicides 1 d'engagement (ligues, clubs, etc), de historiques ne doivent-ils pas être et bien d'autres encore sont évoqués.
Hl11tolre, teehnlque11 Le cinéma et la télévision n'ont pas
production (édition), de diffusion également pris en
et blzarrerle11 de la mort été oubliés. Non plus que les
volontaire (presse), enfin une série considération ?
d'événements productifs de Pour en savoir plus sur le prestigieuses collections comme Le
par Martin Monestier Masque, La Série noire, la Chouette,
pétitions, de 1'affaire Dreyfus à la contexte historique et politique des
Bosnie. Entreprise ambitieuse conflits dans l'ex-Yougoslavie, on se qui toutes ont contribué au succès du
Loué par Montaigne et roman policier en France. Deux
Montesquieu, vilipendé par Diderot conduite par deux représentants reportera utilement aux très riches
connus de la gauche universitaire. développements de Kosta Christitch, chapitres annexes sont consacrés au
et Chateaubriand, le suicide continue roman d'espionnage, le cousin
d'échapper aux définitions des De fait, cet ensemble a le mérite Les faux frères, mirages et réalités
~ermain , en quelque sorte, du polar.
philosophes et des sociologues. Mais d'offrir une source documentaire yougoslaves (Flammarion, 295
nullement négligeable, bien qu'en pages, 130 F). On lira aussi A ceux qui considèrent celui-ci
demeure dans l'esprit public comme comme un genre mineur, ce que
une sorte de crime de lèse-société. partie hémiplégique. Par exemple, Vladimir Volkoff, La crevasse
on y cherchera vainement des (De Fallois/L 'Âge d'homme, laissait entendre Jean Paulhan
Qu'il soit esthétique, passionnel, critiquant Simenon, Jean Bourdier
kamikaze, protestataire, préventif ou notices sur l'intellectuel catholique 175 pages, 100 F) qui, sous la fiction
qu'est Jean Madiran ou sur d'un roman ficelé en virtuose, décrit répond dans cette Histoire en citant
collectif, le suicide apparaît dans comme témoins une foule
l'album fort complet de Martin l'écrivain de l'enracinement qu'est le drame multiforme des Serbes de
Jean Mabire. Rien non plus sur la Bosnie, mieux que ne Je ferait Je d'écrivains incontestables. Borges,
Monestier pour ce qu'il est le plus lui-même, pensait qu'en cette fin de
souvent : la rencontre du drame et de revue Contrepoint ni sur Les Écrits plus savant des exposés
de Paris publiés depuis 1946. Rien historiques. siècle la littérature s'était réfugiée
la dérision. Intéressantes analyses de dans Je roman noir.
« la mort comme seule délivrance de encore sur les hebdomadaires Fondation pour les études de défense.
L'Hannattan, 253 pages, 150 F. De Fallois. 350 pages, 130 F.
l'amour contrarié» (l'archiduc Minute ou Rivarol. Qu'on les
Ch. V. M. M.
Rodolphe et Marie Vetsera), et de la apprécie ou non n'est pas la
relation bouddhisme-mort volontaire question. De telles absences, alors
(Mishima, Kawabata ... ), sujet que sont présentés d'innombrables Histoire du roman Pa;.:e· ... l't:ali~t:t • :-o par·
admirablement traité naguère par bulletins de la gauche radicale, retire policier .lo-an-l'anl \n;_!t·lo·lli. l'hilipiH' Bo·o·nanl •
Maurice Pinguet (La mort volontaire de la crédibilité à l'ouvrage. par Jean Bourdier .k:m-.lui:J Bo·t:;.!•·un. 1;Il~ 1:lo:nnhad:w.
au Japon, Gallimard, 1984). Certaines notices montrent une l'loilipJN' Cun.-aol. .\Jao·ha .\l:uo-1-i.
Le Cherche-Midi éditeur. méconnaissance évidente du sujet. Brillant critique littéraire, écrivain \ i.-;..~nio• T:uola~. ,:;,.;,. Yah·o'·. l'io·n·o·
342 pages, 196 F. De ce point de vue, un Jean Butin à ses heures, Jean Bourdier raconte \ ial. 1 :loarlo·• Y:nl;_!f'ui,.
E.V. eût été mieux qualifié pour rédiger en fin connaisseur J'évolution du
Vos réactions aux
précédents numéros
Michel Déon Les deux races NB : Deux erreurs se sont glissées cet événement, ayant souvent occupé
dans mon texte, Nos ancêtres, les les loisirs d'anciennes vacances à
Germains. La citation de Tacite, au lire une collection de L'Illustration
Merci pour ce superbe numéro Je voudrais apporter une préci-
bas de la page 48, n'est pas tirée de des années 1930 héritée de mes
autour de Clovis. La déclaration de sion à l'article d'Alain de Benoist. La
Germania, mais de la Vie grands-parents. C'est ainsi que j'ai
Jospin est étonnante de mesure et de thèse selon laquelle l'élément franc
d'Agricola, où une comparaison est découvert la guerre d'Espagne et
compréhension chez un homme qui serait à l'origine de la noblesse (La
faite entre la valeur militaire des que, aimant ce pays, j'ai commencé
donne trop souvent la mesure de son querelle des deux races, page 44 ),
Celtes de 1'île de Bretagne et celle à me passionner à mon tour pour les
sectarisme. Vous réalisez avec ce remonte bien au-delà de la fin du
des Gaulois. Page 49, première questions qu'elle soulevait.
magazine une œuvre considérable de X'Vll' siècle et Charles Loyseau n'est colonne, troisième paragraphe, je Depuis un an, une suite de cir-
clarification de /'histoire, ancienne pas le premier à l'avoir formulée . Elle parle d'un vocabulaire ayant trait à constances a voulu que je m'y
et contemporaine, cette histoire que est en effet, à tort ou à raison, consti- l'art militaire médiéval, et non pas replonge à nouveau. À l'occasion du
/'on est en train de nous réécrire tutive de l'idée que la noblesse se fait d'un vocabulaire ayant trait à l'art soixantième anniversaire du soulève-
unilatéralement. d'elle-même depuis les origines, et médiéval.
Michel Déon, elie resurgit à chaque fois que celle-ci ment nationaliste, le 18 juillet der-
de 1'Académie française voit ses privilèges menacés. nier, monsieur Bote-Richard, corres-
C'est ce qui se produit, par À propos de pondant du Monde à Madrid, a
Historienne exemple, au XJ/1' siècle. Dans l'acte Clovis consacré un article bien documenté
d'une confédération jurée, en 1247, sur la guerre civile. Malgré ses qua-
par les hauts barons de France pour lités, cet article comportait des
Je vous remercie d'avoir parlé J'ai trouvé les multiples aspects
de mon livre Le baptême qui a fait la la ruine des justices cléricales en de votre numéro sur Clovis très inté- erreurs et « démonisait » à l'excès le
France. De Blandine à Clovis (Per- matière civile et criminelle, le droit ressants et se complétant heureuse- camp nationaliste. Je venais de faire
rin). Pourtant le monde de votre de justice est en effet revendiqué ment. Il me paraît évident que l' opi- des observations dans ce sens au
pigiste est bien étroit. Il décerne comme étant le privilège des fils de nion consistant à faire de Clovis le Monde, puis de me replonger dans
éloges et reproches, mais pmfois on ceux qui jadis conquirent le royau- fo ndateur de la France est fausse La guerre d'Espagne de Hugh Tho-
se demande à quel titre. Ma méthode me. << ••• Nous tous, grands du royau- historiquement. La France s'affirme mas, quand j'ai découvert votre
de travail ne se prête guère à la fan- me, considérant que ce royaume a sous les Capétiens et plus particuliè- numéro. Le souci d'équilibre qui est
taisie ni aux « excès » : je ne fais été acquis non par le droit écrit et rement sous Philippe Auguste avec le mien se rapproche de celui qui a
confiance qu'aux seules sources que l'arrogance des clercs, mais à force sa victoire de Bouvines sur les impé- inspiré le numéro de votre revue.
je rassemble, lis inlassablement en de fatigues et de combats, en vertu riaux. Christian de la Vaissière,
latin , et en général sur le document du présent acte et de notre commun Dans la plupart des publications Directeur de Recherches au CNRS
lui-même, n'étant pas toujours satis- serment, nous statuons et ordonnons sur Clovis, les origines et l'histoire
que, désormais, nul clerc ou laïque
faite des éditions. J'utilise à fond
/'archéologie (que je pratique et que n'appelle en cause qui que ce soit
des « Barbares » sont passées sous
silence, ce qui n'est pas le cas dans
Franche-Comté
j'enseigne) et toutes sciences dites devant le juge ecclésiastique ordinai- votre dossier. Je vous signale à ce
annexes. Je travaille dans la solitude re ou délégué, si ce n'est pour héré- propos le livre de Georges Cerbe- Dans la rubrique « Actualité de
et n'appartiens à aucune école. Le sie, mariage ou usure ... que ceux qui, leaud-Salagnac, Les origines eth- l'histoire » du n° 16 de votre irrem-
résultat de mon enquête historique jusqu 'à ce jour, sont devenus riches niques des Européens (Perrin, 1992). plaçable publication, concernant la
suit les sources au plus près et mes de notre appauvrissement, soient René Escoffier guerre d'Espagne, il est écrit que,
bibliographies (relatives à mes ramenés à l'état de la primitive Égli- suite au siège de Dô/e en 1636 par
se, et que, vivant dans la contempla- Condé, la devise franc-comtoise
contemporains) sont toujours fort
courtes. C'est une tactique dange- tion, pendant que nous, comme il
Guerre << Courtois rends-toi, nenni, ma foi ! >>

reuse en milieu universitaire, mais je convient, nous mènerons la vie acti- d'Espagne fut adoptée ; sans doute aurez-vous
ne suis pas carriériste. Vous pouvez ve, ils nous fassent voir des miracles rectifié de vous-même, comme la
me reprocher de traiter /'histoire du qui, depuis longtemps, se sont retirés J'ai lu avec plaisir le numéro de plupart de vos lecteurs, dont je fais
christianisme en Gaule, je /'ai fait à du siècle » (cité par Augustin Thier- votre revue Enquête sur l'histoire partie depuis votre premier numéro.
la demande de /'éditeur, et ai trouvé ry dans Considérations sur 1'histoire consacré à la guerre d'Espagne, Il s'agit de << Comtois rends-toi, ... >>
une grande satisfaction à la relectu- de France, chapitre 1, pages 14 et dont j'ai pris connaissance par Cette petite erreur était bien entendu
re des textes évangéliques. 15, Furne, Jouvet etC'', Paris 1866). hasard. Il se trouve que je m' intéres- imputable à une coquille.
Renée Mussot-Goulard Pierre Maugué se depuis de nombreuses années à Julien Pofilet