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Frédéric Lenoir : « Exister est un fait, vivre est un art »

Ce touche-à-tout de Dieu, spécialiste des sagesses philosophiques ou religieuses, auteur de livres


sur le Da Vinci code comme sur le bouddhisme, le christianisme ou le nomadisme spirituel, est
depuis trente ans à l’écoute de nos aspirations profondes. La principale, aujourd’hui, à ses yeux :
celle d’une vie intérieure digne de ce nom.

“« A nous de prendre conscience que pour bien vivre, nous pouvons faire un travail sur nous, que
nous pouvons faire de notre existence une œuvre d’art. »”

A quelles attentes supposées de vos contemporains correspond votre « Petit traité de vie
intérieure » ?

Désormais, nous savons que posséder de plus en plus d’objets ne nous rendra pas heureux.
Changer de voiture ou de téléphone portable nous fait plaisir dix minutes. Nous sommes
d’éternels insatiables. Nous sentons aussi les limites de l’argent roi et des déséquilibres que cette
logique produit sur le plan économique.

A côté de cela, beaucoup de gens sont déçus par la religion, attendaient d’elle qu’elle apporte des
réponses aux questions du sens de la vie. Au lieu de cela, elle apparaît comme dogmatique,
apportant des réponses toutes faites, décalées par rapport à l’évolution de la société. Qui plus est,
créant violence et conflits.

Entre, d’un côté le matérialisme et de l’autre la religion dogmatique, les gens sont à la recherche
d’autre chose, qui soit une réponse aux questions essentielles que tout être humain se pose.

Comment fonder sa vie sur de vraies valeurs ? Comment être heureux, utile aux autres ? Qu’est-ce
qu’une vie réussie ? Nous nous rendons compte que les signes intérieurs de richesse ont plus de
valeur que les signes extérieurs.

Exister est un fait, vivre un art, écrivez-vous. Quelle différence ?

Nous n’avons pas choisi de vivre. Nous sommes là. Mais après, à nous de prendre conscience que,
pour bien vivre, nous pouvons faire un travail sur nous, que nous pouvons faire de notre existence
une œuvre d’art.

Grandir dans la vertu, la maîtrise de soi, être capable d’avoir une vraie liberté intérieure, ne pas
être mû par ses passions, ses addictions, être dans une relation harmonieuse avec les autres, sont
des beautés que l’on peut développer.

Comment faire de sa vie une œuvre d’art ?

On ne devient pas du jour au lendemain un grand philosophe. C’est le travail de toute une vie.
C’est tout le message des stoïciens : il est très important d’accepter ce qu’on ne peut pas changer
et de chercher à faire évoluer ce qui dépend de nous. C’est un travail quotidien.

S’observer – c’est le fameux « Connais-toi toi-même » de Socrate – et, à travers ce travail


d’introspection, tenter de s’améliorer dans les domaines qui nous handicapent, nous rendent
malheureux ou rendent malheureux les autres.

Quelles sont les clés de sagesse qui reviennent dans les philosophies et les spiritualités à travers
les âges ?

Vivre l’instant présent, par exemple. Y être attentif, ne pas être parasité par le passé ni angoissé
par le futur. Une autre clé est la non-violence, que l’on retrouve dans toutes les sagesses.

On a tendance, lorsqu’on est agressé, à répondre spontanément par une autre agression, que ce
soit un coup ou une parole blessante. S’ensuit un engrenage de violence néfaste que l’on regrette
toujours.

Vous qualifiez Jésus de philosophe. Ne faites-vous pas de distinction entre les philosophes et les
personnalités religieuses ?

Le monde a beaucoup changé. Nous avons des voitures, des ordinateurs, des avions. Mais c’est
anecdotique. Le cœur humain n’a pas changé. La psychologie humaine reste la même.

Quelle que soit l’époque, les hommes ont les mêmes désirs, peurs, aspirations. Le diagnostic de
Bouddha sur ce qui fait le bonheur de l’être humain reste actuel et rejoint à sa manière celui de
Socrate, Montaigne ou Spinoza.

Les grands sages de l’humanité, quelle que soit leur culture, qu’ils soient des philosophes
rationnels ou des spirituels, vont dire à peu près la même chose sur les choses essentielles. On va
trouver partout la nécessité d’être libre intérieurement, de ne pas être l’esclave de ses passions.
“Tout le monde sait très bien que le bonheur n’est jamais total et définitif, que l’on tend plutôt à
multiplier les instants de bonheur.”

Les chrétiens vont parler de péchés, les bouddhistes de passions, mais ils parlent de la même
chose. Après, les moyens qui vont être proposés vont différer. Les philosophes iront vers un travail
rationnel de connaissance de soi, les bouddhistes vers des techniques de méditation et les
chrétiens vers la prière pour se relier à Dieu.

Les courants religieux ou philosophiques dont vous parlez prétendent pourtant détenir la vérité et
ne soutiennent pas, comme vous, que tout se vaut...

Ce qui rassemble les spiritualités et les philosophies, c’est la sagesse de vie. Ce qui les éloigne, ce
sont les dogmes, les conceptions théoriques, abstraites.

J’ai fait dialoguer un moine catholique avec un lama tibétain : lorsqu’ils parlaient de Dieu, de
l’absolu ou de la naissance du monde, c’était un dialogue de sourds. Mais lorsqu’ils évoquaient
leur vie spirituelle, ils étaient d’accord en disant tous deux qu’il faut apprendre à se maîtriser,
acquérir une liberté intérieure, vivre dans la compassion, éviter la violence...

Les religions ne divergent pas sur la connaissance pratique, sur les moyens pour l’être humain
d’être plus en paix avec lui-même, mais en ce qui concerne la conception du monde. Soit sur
l’éternité ou non de l’univers, l’existence d’un dieu créateur ou pas, sur la destinée de l’âme après
la mort, etc.

Ce qui signifie que toutes les philosophies ou les religions se valent en matière de quête de la
sagesse ?

Non, certains courants ont davantage développé les aspects de sagesse de vie. C’est le cas du
bouddhisme, puisqu’il ne s’intéresse pas de savoir si Dieu existe ou pas, si le monde est éternel ou
pas, mais qu’il tente à la manière d’un thérapeute d’enlever la souffrance, de découvrir comment
nous pouvons acquérir un bonheur stable.

C’est également le cas des écoles grecques de philosophie, que ce soit Socrate, l’épicurisme ou le
stoïcisme, qui sont des sagesses orientées vers la recherche de la vie digne, du bonheur.

Et puis c’est l’objectif d’un certain nombre de philosophes modernes qui se sont inspirés de ces
sagesses anciennes comme Montaigne, Schopenhauer ou Spinoza. Alors que les religions
monothéistes, qu’elles soient juive, musulmane ou chrétienne, vont davantage mettre l’accent sur
une définition globale du monde, l’observance de la loi divine, la relation à un Dieu extérieur.

D’où le succès immense du bouddhisme ces dernières années ?

Tout à fait. Les gens ont vu les limites des religions monothéistes, qui donnent des règles mais ne
nous aident pas forcément à vivre mieux. J’ai rencontré nombre de croyants déçus. Ce sont des
gens qui sont en recherche d’une spiritualité qui leur permette simplement d’être plus en paix
avec eux-mêmes ou avec les autres.

Faire de sa vie un art, donc apprendre à vivre. Mais qui donc peut nous apprendre à vivre ?

On l’apprend seul ! L’école et la famille nous apprennent davantage la vie extérieure que la vie
intérieure, le savoir-faire que le savoir-être.

On nous apprend à nous comporter en société, à acquérir une connaissance du monde, des choses
pratiques. Mais comment gérer nos contradictions intérieures, nos désirs, nos peurs, cela ni l’école
ni la plupart du temps la famille ne le transmet.

Même si certains parents ont une bonne capacité à en parler, on ne trouve les réponses qu’en
posant les questions, qu’en étant soi-même en cheminement.

Si ce n’est ni l’école ni les parents, qui donc nous aide sur ce chemin ?

Il n’y a que nous-mêmes qui pouvons trouver ce qui nous convient. Les bons outils, les
interlocuteurs adéquats, en fonction de sa personnalité, de sa complexité. Il faut faire ses
expériences.

On peut lire des livres de philosophie, mais aussi des romans, qui sont un bon outil de
connaissance de soi et incarnent bien les problèmes humains. Emma Bovary ou Julien Sorel sont
des archétypes auxquels tout le monde peut s’identifier.
On peut rencontrer des philosophes, des lamas tibétains, des prêtres qui peuvent nous aider.
Beaucoup de psychologues font un travail d’accompagnement qui répond à ces questions. Essayer
la méditation, le yoga, la sophrologie, le choix est vaste. Et si cela nous parle, continuer.

Ce travail de connaissance de soi ne se fait pas en six mois. C’est le travail d’une vie. Il faudrait
toujours avoir cela en tête, ne pas renoncer à cette question sous prétexte que le temps nous
manque.

Vous n’hésitez pas à utiliser le mot « bonheur », qui, pourtant, est galvaudé ?

Tout le monde sait très bien que le bonheur n’est jamais total et définitif, que l’on tend surtout à
multiplier les instants de bonheur.

Le but est d’arriver à faire face aux difficultés de la vie en étant moins perturbé, en leur apportant
une meilleure réponse. Et d’être en paix avec soi-même, de trouver une juste relation avec les
autres. Les mots harmonie, paix ou souplesse remplacent avantageusement le mot bonheur !

Votre trajectoire personnelle est-elle celle d’un philosophe, d’un sage ou d’un croyant ?

Je suis d’abord philosophe. A 15 ans, j’ai lu les Dialogues socratiques qui m’ont passionné et m’ont
mis sur la route d’une sagesse pratique. Je me suis intéressé ensuite aux différentes spiritualités,
notamment au bouddhisme, puis au christianisme. J’ai intégré tout cela.

Je me définis aujourd’hui comme un philosophe qui a intégré des techniques de méditation


bouddhistes et qui est touché par la personne du Christ. Je n’ai pas de vérité toute faite. Je ne dis
pas que le christianisme est la seule religion, je ne m’intéresse pas beaucoup aux discours du
pape : il faut fuir les systèmes dogmatiques clos, se méfier comme de la peste des gens assis sur
des certitudes.

Le monde reste fondamentalement inconnaissable. Tout est relatif sur terre. Ce qui n’empêche
pas de se donner un certain nombre de repères, d’avoir des convictions qui ne sont pas des
certitudes, des réponses provisoires qui nous aident à vivre et à progresser.