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s’abattent sur son crâne à un rythme frénétique et il


se retrouve au sol. Il y est encore frappé, avec l’aide
Carrefour est mis en cause au Brésil pour
momentanée d’un troisième homme.
un crime raciste
PAR JEAN-MATHIEU ALBERTINI
ARTICLE PUBLIÉ LE LUNDI 23 NOVEMBRE 2020

La mort d’un homme noir de 40 ans, tué par des vigiles


de Carrefour dans le sud du Brésil, a déclenché une
série de manifestations dans un pays qui a toujours
du mal à reconnaître l’existence même d’un racisme
structurel.
Une manifestante appelle au boycott de Carrefour à Rio de Janeiro. © JMA

L’un des vigiles maintient ensuite son genou sur la


base de sa nuque, appuyant de tout son poids. 4 min 15
après le début de l’altercation, les jambes de João
Alberto ne bougent plus et il décède sur le lino
orange ensanglanté d’un parking de Carrefour. Les
deux agents de sécurité, dont l’un travaille comme
Une manifestante appelle au boycott de Carrefour à Rio de Janeiro. © JMA policier temporaire, ont été arrêtés.
Rio de Janeiro (Brésil).– « Carrefour, Survenue la veille du jour de la « conscience noire
assassin ! Carrefour, raciste ! » Le slogan est répété », qui célèbre la mémoire de Zumbi, esclave insurgé
par chacun à mesure que la foule grandit devant les du XVIIe siècle et héros des Afro-Brésiliens, la mort
portes closes d’un Carrefour situé dans un immense de João Alberto a entraîné des manifestations dans
centre commercial de la zone nord de Rio de Janeiro. plusieurs villes du pays. À São Paulo, un magasin
Ce dimanche 22 novembre, environ 400 personnes, en de l’enseigne a été envahi et endommagé. Quatre
majorité des jeunes Noirs, défilent pacifiquement dans jours après le drame, l’émotion est toujours vive et la
le centre commercial décoré aux couleurs de Noël. mobilisation continue.
Toutes sont là pour protester contre la mort de João Certaines manifestations rassemblent à peine quelques
Alberto, un homme noir tué par deux vigiles blancs dizaines de personnes, comme à Campo Grande,
d’un Carrefour de Porto Alegre (sud du Brésil). banlieue ouest de Rio de Janeiro. Pourtant ce dimanche
Tout a commencé le 19 novembre, après une matin, dès que le petit groupe s’approche, le magasin
mésentente à la caisse. João Alberto est ensuite conduit ferme ses portes précipitamment et des policiers bien
vers l’extérieur du supermarché mais tente de donner armés se positionnent devant l’entrée. Pour Hiago
un coup de poing à un vigile. Il est alors passé à Farias, venu manifester sur place, « ça reste une
tabac : les poings et les genoux des agents de sécurité victoire. Même peu nombreux, on les oblige à fermer
pour une heure ou deux et on leur fait perdre de
l’argent. Il faut les taper au portefeuille ! »
Le mea-culpa public de Carrefour, qui a aussi rompu
son contrat avec l’entreprise de sécurité sous-traitante
(Vector), ne suffit pas aux manifestants. « Il faut que
ça change ! » s’exclame Ingrid Nascimento devant
l’établissement de Campo Grande.

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Car la marque française n’en est pas à son premier montrer que ce pays est structurellement raciste !
scandale du genre. En 2001, des vigiles avaient livré D’autant que maintenant, on a un président qui a
une femme qui avait tenté de voler des crèmes comparé les Noirs à du bétail pendant sa campagne ! »
solaires à des trafiquants de drogue pour qu’ils la Selon un récent rapport de la chambre des députés,
punissent. Torturée, elle avait failli être brûlée vive. Jair Bolsonaro a depuis le début de son mandat mis
En 2009, deux agents de sécurité avaient tabassé un un terme ou a sensiblement réduit au moins neuf
homme noir, l’accusant d’avoir volé une voiture, alors politiques publiques visant à lutter contre le racisme.
qu’il s’agissait de son véhicule. Même traitement en Le lendemain du drame, sans y faire directement
2018, pour un homme noir qui avait ouvert une bière référence, Jair Bolsonaro a écrit une série de tweets
dans les rayons. se déclarant « daltonien » en relation à la couleur
des gens. Il y a aussi considéré que la place de ceux
qui « incitent le peuple à la discorde, fabriquant
et promouvant des conflits » est « aux ordures ».
Interrogé sur le cas João Alberto, le vice-président
Hamilton Mourão a quant à lui déclaré que le « racisme
n’existait pas au Brésil ».« C’est une chose que
certains aimeraient importer… », a-t-il ajouté.
Des policiers devant le Carrefour de Campo Grande, banlieue ouest de Rio. © JMA
Hiago Farias soupire lorsqu’on lui rappelle les
Ces dernières années, d’autres enseignes ont été mises déclarations des deux dirigeants : « Ils répètent un
en cause au Brésil pour des cas de tortures ou mensonge historique : le mythe d’une démocratie
des assassinats perpétrés par des agents de sécurité. raciale harmonieuse, inventé par des intellectuels
Souvent, ce sont des policiers qui font des heures brésiliens et institutionnalisé pendant la dictature
supplémentaires dans des entreprises de sécurité, pour faire oublier le racisme de ce pays. Si on décrète
historiquement fondées par des collègues. « C’est un que le racisme n’existe pas, il devient impossible de
modèle de sécurité basé sur la violence », explique lutter contre… »
João Culuca, rencontré devant le Carrefour de la zone Martelé durant plusieurs décennies, ce mythe a la
nord. « La police est entraînée ainsi, et du coup, les vie dure et le discours du président d’extrême droite
vigiles aussi. » fait mouche auprès d’une partie de la population,
Pour Ingrid, le combat va au-delà. « Un Noir est tué reconnaît le jeune homme. « C’est pour cela qu’il faut
toutes les 23 minutes dans ce pays, la pandémie de se battre pour faire passer notre message chaque fois
Covid-19 a touché en majorité les Noirs… Il faut que possible. De nombreuses vies sont en jeu… »

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