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1,50 EURO. PREMIÈRE ÉDITION N O 9565

SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

WWW.LIBERATION.FR

Eva Joly, stop ou encore? Changer de candidate, la garder ou simplement jeter l’éponge? EE-LV
Eva Joly, stop
ou encore?
Changer de
candidate,
la garder ou
simplement
jeter l’éponge?
EE-LV
cherche une
stratégie
de relance.
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Déstabilisée, la
majorité assume
mal le virage très
à droite pris par
Nicolas Sarkozy,
à la veille de sa
candidature.
Les Ivoiriens
unis dans le foot
En finale de la Coupe
d’Afrique des nations,
samedi, la Côte-d’Ivoire
oublie la guerre civile
et fait bloc derrière
son équipe nationale.
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PAGES 2­4
CITÉ
RADIEUSE:
FEU LE
CORBUSIER
PAGE 11
Adroite,
leMag
Carole
doutes
Martinez,
best-seller
en tournée
Prix Goncourt des lycéens,
l’auteure «Du domaine
des murmures»
mène sa promo
tambour battant.
REPORTAGES,
CHRONIQUES…
20 PAGES CENTRALES
MARC CHAUMEIL

IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,20 €, Andorre 1,50 €, Autriche 2,80 €, Belgique 1,60 €, Canada 4,50 $, Danemark 26 Kr, DOM 2,30 €, Espagne 2,20 €, Etats­Unis 5 $, Finlande 2,60 €, Grande­Bretagne 1,70 £, Grèce 2,60 €, Irlande 2,35 € , Israël 19 ILS , Italie 2,20 € , Luxembourg 1,60 € , Maroc 16 Dh , Norvège 26 Kr , Pays­Bas 2,20 € , Portugal (cont.) 2,30 € , Slovénie 2,60 € , Suède 23 Kr , Suisse 3 FS , TOM 410 CFP , Tunisie 2,20 DT , Zone CFA 1 900 CFA .

2 EVENEMENT

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 Porte de Versailles, le 28 janvier: Hervé Novelli,

Porte de Versailles, le 28 janvier: Hervé Novelli, Jean­François Copé, Bruno Le Maire, François Fillon, Marc­Philippe Daubresse, Alain Juppé, Marie­Anne Montchamp et Claude Guéant.

Le projet de référendums sur les chômeurs et les immigrés a choqué des centristes de l’UMP. Bayrou compte bien en profiter.

Sarkozy,fauteur detrouble à droite

L’ESSENTIEL

LE CONTEXTE

L’entrée en campagne très droitière de Sarkozy et ses projets de référendums ont surpris son camp.

L’ENJEU

Des centristes ont pris leur distance, tandis que les amis de Bayrou rêvent d’une scission de l’UMP.

Par ALAIN AUFFRAY, JONATHAN BOUCHET­ PETERSEN et ANTOINE GUIRAL

C ertains sont choqués, beaucoup approuvent :

tous les parlementaires de la majorité sont très sur-

pris par la proposition de Nicolas Sarkozy de soumettre à référendum des questions relatives au traite- ment des chômeurs et des immi- grés. Cette idée «très personnelle», comme la qualifie un ministre, de- vrait être au cœur des débats,

mardi matin, quand députés et sé- nateurs UMP se retrouveront pour leurs réunions hebdomadaires. Il appartiendra à François

Fillon de défendre cette

proposition choc que l’un de ses plus fidèles partisans, le dé- puté des Yvelines Etienne Pinte, qualifiait jeudi de «faute contre l’éthique républicaine». En embuscade, François Bayrou guette les réactions des gaullistes sociaux, des centristes de l’UMP et des radicaux, fidèles de Jean-Louis Borloo. Le candidat du Modem es- père que «le trouble profond» provo-

qué par cette entrée en campagne

très droitière précipitera la séces- sion de ceux qui «ne peuvent accep- ter qu’on prenne le risque de

mettre le pays à feu et à sang

en faisant des chômeurs des ennemis publics». Vendredi, l’ex-ministre et cofon- dateur de l’UMP Philippe Douste- Blazy, nouvellement rallié à Bay- rou, a estimé qu’en se plaçant sur le terrain de «la droite pure et dure», Nicolas Sarkozy apparaît comme un candidat «aux abois» au côté du- quel le centriste finira par «appa- raître comme le recours républicain».

RÉCIT

Sans se prononcer sur ce dernier point, un autre ex-ministre de Jac- ques Chirac, Alain Madelin, s’est li- vré à une charge beaucoup plus violente contre Sarkozy, accusé de vouloir «rabattre les électeurs du Front national». Ce référendum sur les chômeurs est une «manœuvre cousue de fil brun», affirme Madelin dans une tribune publiée par le Huffington Post: «Instrumentaliser politiquement la détresse d’une partie de nos compatriotes, tout ceci consti- tue une faute lourde.»

«APPEL DES 43». Dans ce climat, les amis de Bayrou se prennent à rêver d’un nouvel «appel des 43». L’événement est entré dans la lé- gende de la droite: en avril 1974, en pleine campagne présidentielle, quelques dizaines de frondeurs conduits par Jacques Chirac avaient lâché in extremis le candidat gaul- liste Jacques Chaban-Delmas pour soutenir son rival, Valéry Giscard d’Estaing. Florent Longuépée et Xavier Jaglin, deux anciens proches de Philippe Séguin, ont annoncé vendredi la création d’un «collectif d’opinions républicaines» (Coloré) dont la rai- son d’être sera précisément de re- cruter, parmi les députés UMP, les futurs signataires d’un «appel» pour Bayrou. Aux députés de la

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

Le virage opéré par Nicolas Sarkozy porte la marque de l’ultradroitier Patrick Buisson au détriment d’autres conseillers de l’Elysée, tenants d’une campagne sociale.

Guerre de pensées au Château

E trange phénomène paranor-

mal vendredi à l’Elysée.

Quand vous interrogez cer-

tains conseillers au sujet de l’entre- tien de Nicolas Sarkozy au Figaro Magazine, ils parlent comme si vous n’aviez rien compris à la prose présidentielle. On pointe que le chef de l’Etat évoque désormais la possibilité d’organiser un référen- dum sur les devoirs des chômeurs et on vous répond que la réforme de la formation professionnelle est un sujet «très important», qui sera bien au «cœur de la campagne». On sou- ligne que le chef de l’Etat n’exclut pas le recours à un référendum sur les questions d’immigration, on vous répond que Sarkozy n’utilisera pas cette arme sur des sujets qui «clivent» les Français comme «l’éducation et l’immigration». Le signe, au minimum, d’un malaise au plus haut sommet de l’Etat. La confirmation en tout cas que la campagne du Président part dans une étonnante désorganisation. Catapulté. «La réalité, c’est que Nicolas Sarkozy n’a associé aucun de ses conseillers sur la crédibilité tech- nique de ses mesures. Il y est allé tout seul, épaulé du seul Patrick Buisson», décrypte un visiteur du Château. Ex-patron de Minute, actuel prési- dent de la chaîne Histoire, le très droitier Patrick Buisson a long-

majorité présidentielle qui trem- blent pour leur réélection, ils assu- rent que ce dernier est désormais le seul à pouvoir barrer la route à la gauche. Affirmation fondée sur des enquêtes bien évidemment «confi- dentielles», puisque la commission des sondages interdit de publier les résultats d’un duel François Bay- rou-François Hollande, jugé irréa- liste au regard des intentions de vote au premier tour. Ils ont encore beaucoup de travail

LES DROITIERS

PATRICK BUISSON

Agé de 62 ans, cet ancien journaliste de Minute est un «conseiller» très écouté par Nicolas Sarkozy, même s’il ne figure pas dans l’organigramme officiel de l’Elysée.

LES MODÉRÉS

BRUNO LE MAIRE

Ex­directeur de cabinet de Domi­ nique de Villepin à Matignon, le ministre de l’Agriculture, «délé­ gué général au projet de l’UMP», est le premier à avoir évoqué les «échecs» du quinquennat.

temps attendu son heure. Le voilà catapulté en grand stratège du dé- but de campagne. Que dit cet amoureux des chants grégoriens et de Ferdinand Céline ? D’abord, puisque le FN a délaissé ses thèmes

«La réalité c’est que Nicolas

question de l’assistanat, notam- ment, auprès des populations im- migrées. D’où la double initiative référendaire de Sarkozy. «Cela fait deux ans que Buisson veut

son référendum sur les immigrés, il l’a eu», se désole une source gouvernemen-

tale. C’est d’autant plus

curieux que Sarkozy a répété, à l’occasion de ses différentes sorties télévisées, que «la France a été réformée sans violence» et que les «organisa- tions syndicales ont fait preuve de responsabilité». Et, d’un seul coup, le voilà qu’il dégoupille la grenade de la consultation populaire. Ven-

Sarkozy n’a associé aucun de ses

conseillers sur la crédibilité technique de ses mesures.»

Un visiteur de l’Elysée

traditionnels de campagne (sécu- rité et immigration), qu’il y a un espace à prendre. Ensuite, que les Français, notamment des classes populaires, sont exaspérés par la

LE DUO LAMBERT­MIGNON POUR DIRIGER LA CAMPAGNE

Selon nos informations, Nicolas Sarkozy a choisi la doublette qui va piloter sa campagne. Le poste de directeur reviendrait à Guillaume Lambert, l’actuel chef de cabinet chargé de l’organisation des déplacements présidentiels. A lui, donc, les questions de logistique. En revanche, Emmanuelle Mignon, qui avait eu la charge de coordonner le programme du candidat en 2007, avant d’assurer

le poste de directrice de cabinet à l’Elysée, revient aux affaires.

A charge pour elle de mouliner des propositions pour le candidat.

En décembre, elle a rencontré Nicolas Sarkozy à l’Elysée. En janvier, elle a quitté Europacorp, la société de cinéma de Luc Besson. «Elle ne voulait pas du poste de directeur de campagne, elle veut d’abord être utile à Sarkozy», résume un proche. G.Bs.

pour convaincre. Car les principaux leaders «sociaux» et «centristes» de la majorité s’efforçaient ven- dredi de rester solidaires du chef de l’Etat. Jean-Pierre Raffarin veut croire qu’il ne s’agit là que d’une péripétie bientôt oubliée : «Une campagne, ça commence toujours à droite», philosophait l’ancien Pre- mier ministre. De son côté, Alain Juppé, ministre des Affaires étran- gères, estimait que les propos du chef de l’Etat sont «caricaturés» et

BRICE HORTEFEUX

Conseiller politique de Sarkozy, l’ex­ministre de l’Intérieur est un des animateurs de la «cellule riposte» de l’UMP. Il a notamment défendu Claude Guéant dans la polémique sur les «civilisations».

PIERRE GIACOMETTI

Agé de 49 ans, cet ancien directeur général de l’institut Ipsos, est un discret «conseiller opinon» de Nicolas Sarkozy, en même temps que le rival de Patrick Buisson.

soulignait qu’il n’a pas d’objection de principe au référendum, qui fait partie de «la doxa gaulliste».

DÉCOLÉRER. Avec Pierre Méhai- gnerie, le député UMP Michel Piron fait partie des possibles acteurs d’un remake de «l’appel des 43». Vendredi, ce centriste têtu ne déco- lérait pas contre les projets de réfé- rendum du président de la Républi- que : «Si cela suffisait à résoudre le problème du chômage, ça se saurait.

JEAN­FRANÇOIS COPÉ

Le secrétaire général de l’UMP, aussi député­maire de Meaux, est très en pointe sur les questions de société (burqa) et défend ardemment la TVA sociale.

XAVIER MUSCA

Ex­chef du Trésor, le secrétaire général de l’Elysée, 51 ans, est un défenseur du couple fran­ co­allemand. «La présence de Xavier rassure Angela Merkel», avait dit Sarkozy en 2009.

dredi, Franck Louvrier, le porte- parole de l’Elysée, tentait de tem- pérer un peu la portée de l’inter- view-programme: «Ce n’est qu’un échantillon, quand Sarkozy deviendra candidat, il y aura des propositions tous les jours.» «Contresens». Quoi qu’il en soit, c’est la défaite de ceux qui, à l’Ely- sée et au gouvernement, défen- daient une campagne centrée sur des thèmes économiques et so- ciaux. Un poids lourd de l’Elysée confiait il y a plusieurs semaines :

«Ce serait un contresens de vouloir parler d’immigration alors que la si- tuation économique va mal. Les vrais sujets pour les Français sont l’emploi et le pouvoir d’achat.» Un ministre du premier cercle, il y a quinze jours : «Le régalien, ce n’est pas le problème. On a un vrai bilan. Aujourd’hui, le cœur, c’est l’écono- mie, l’emploi.» Le secrétaire général de l’Elysée, Xavier Musca, grand coordinateur des questions écono- miques et sociales, paierait aujourd’hui son pessimisme congé- nital. «Sarko n’a pas besoin de cela en ce moment», souffle un visiteur. D’où le recours à Emmanuelle Mi- gnon (lire ci-contre). A une semaine d’une possible entrée en campa- gne, tout cela témoigne d’une in- vraisemblable improvisation.

GRÉGOIRE BISEAU

Et d’ailleurs, dans quel autre pays européen traite-t-on cette question par référendum? On ne m’entraînera pas vers des rivages que je ne veux pas fréquenter», expliquait l’élu de Maine-et-Loire. Moins définitif, son collègue Jac- ques Domergue, député (UMP) de l’Hérault, estimait que «le risque politique de voir les questions détour- nées de leur objet est réel. Mais pour l’heure, la question que chacun va se poser, c’est: “Pourquoi ne pas l’avoir fait avant, durant son mandat?”» Le parlementaire de Montpellier s’in- terrogeait sur l’intérêt d’une «droi- tisation» de la campagne : «Cela peut avoir du bon de chercher le cli- vage sur des sujets comme le chô- mage ou l’immigration, mais il faut aussi faire très attention à ne pas être excessif.» Quant à Jean-Louis Borloo, expert de la négociation sociale, il s’est prudemment abstenu de tout com- mentaire. Son conseiller politique Dominique Paillé n’avait pas cette réserve : «Cette dérive populiste m’inquiète et ne peut pas satisfaire les républicains modérés de la droite et du centre. Si Nicolas Sarkozy poursuit dans cette voie, ça va ouvrir un es- pace pour Bayrou, qui va apparaître comme le recours républicain.» Tel est, en effet, l’option ouverte par ce début de campagne.

3

ÉDITORIAL

Par PAUL QUINIO

Clivage

Même si de nouveaux zigzags ne sont avec lui jamais à exclure, Nicolas Sarkozy a donc choisi sa stratégie : je clive, donc je suis. Pour survivre, le Président, après beaucoup d’hésitations, est arrivé à la conclusion qu’il lui fallait quitter le seul terrain économique et social pour aller sur celui des valeurs de droite. Dure, la droite. Le travail, l’immigration, la famille et sans doute bientôt, la sécurité. Avec, promettent ses amis, des propositions «chocs», dans la veine des référendums qu’il propose sur l’indemnisation des chômeurs ou le droit des étrangers. Ce choix, de son point de vue, peut s’expliquer. Sur le plan économique et social, sa parole est démonétisée. Le FN, lui, ne fait pas campagne sur son terrain habituel. Le chef de l’Etat a choisi de s’engouffrer dans l’espace. En affrontant la gauche sur ces sujets, Nicolas Sarkozy accompagne le mouvement à la bipolarisation qui semble à l’œuvre dans l’opinion. Il s’installe dans un match que paraissent réclamer les Français. Mais Nicolas Sarkozy prend un risque et commet peut-être une erreur. Le risque ? Braquer une partie de sa majorité en appuyant trop fort sur la pédale de droite. Quelques voix se sont élevées pour désapprouver Claude Guéant en début de semaine. Que pensent les Borloo, Méhaignerie, Raffarin et autre Juppé du virage droitier présidentiel ? L’erreur de Sarkozy est peut-être de plaquer ses désirs de clivages sur un pays tellement cabossé que son humeur est au changement sans heurts.

4 EVENEMENT

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 A Lambersart (Nord), en novembre, avant la convention

A Lambersart (Nord), en novembre, avant la convention UMP sur le thème du «courage» dans le projet de 2012. PHOTO CÉDRIC DHALLUIN

Pour le spécialiste d’histoire politique Christian Delporte, aucun ténor de la majorité ne contredira publiquement Sarkozy d’ici le premier tour.

«Une forte recomposition de la droite s’annonce après 2012»

L’ historien Christian Delporte est di-

recteur du Centre d’histoire cultu-

de réduire le chômage consistent à rayer les chômeurs de Pôle Emploi. C’est un peu court. Il y 4,8 millions de chômeurs, on ne peut pas prétendre qu’il y a 4,8 millions de feignants. C’est la thématique autour de l’assistanat… Oui. Et ce qui m’étonne, c’est qu’on n’a pas entendu sur le sujet le patron de l’UMP, Jean-François Copé, pas plus qu’Alain

Juppé ou des per-

din, a toujours été partisan, à titre person- nel, d’alliances locales avec le FN. Ce débat était censé avoir été tranché par Jacques Chirac en 1991, mais on voit clairement qu’une forte recomposition de la droite s’annonce après 2012. François Bayrou, qui en appelle aux démo- crates-chrétiens et aux répu- blicains, a-t-il les armes pour rassembler la droite en rupture avec Nicolas Sarkozy? Il peut rassembler le centre droit, et notamment des gens comme Jean-Louis Borloo ou Hervé Morin, qui ne peuvent pas se retrouver dans le cor- pus droitier développé par Nicolas Sarkozy. Il en va de même pour un certain nombre de gaullistes attachés à la séparation des pouvoirs. Mais le problème de François Bayrou aujourd’hui, c’est qu’il est à 10% ou 15% dans les sondages et cela n’est pas du tout suffisant pour figurer au second tour. Il est trop bas pour que des personnalités de la majorité présidentielle prennent le risque de basculer. Je ne crois pas qu’on soit dans la perspective de «l’appel des 43» en 1974.

Recueilli par JONATHAN BOUCHET-PETERSEN

relle des sociétés contemporaines

(CHCSC). Commentjugez-vous le positionnement po- litique de Nicolas Sarkozy dans son inter- view au Figaro Magazine ? Je constate que c’est la troisième stratégie de Nicolas Sarkozy. Il y a eu le président protecteur, puis le président

courage et maintenant, c’est le

président à droite toute. Cela montre qu’il cherche d’abord à bétonner son score au premier tour. Ce «à droite toute» vous semble-t-il efficace pour rassembler le noyau dur sarkozyste, dans la droite ligne des valeurs de 2007? Une élection ne se gagne pas seulement sur des valeurs. Quand on analyse le vote des catégories populaires qui avaient délaissé le Font national pour l’UMP en 2007, on constate qu’elles étaient sensibles à la sé- curité ou l’immigration, mais il n’y avait pas que ça. Elles aimaient beaucoup le Sarkozy président du pouvoir d’achat. Mais son discours en la matière est devenu ban- cal. D’une part, il est élu depuis cinq ans et, d’autre part, il n’a pas de solutions pour augmenter le pouvoir d’achat des Français. Les seules propositions qu’il formule afin

DR
DR

INTERVIEW

sonnalités du centre droit, comme Jean-Louis Bor- loo ou Hervé Morin. Cela mon- tre un malaise face à ce renver-

sement de stratégie. Pourquoi ce silence? Le premier à droite qui sortira du bois sera accusé de jouer contre son camp. D’autant plus qu’il y a urgence pour Nicolas Sarkozy à remonter dans les sondages afin d’assurer sa présence au second tour. Il faut par ailleurs se souvenir que la fracture à droite entre ceux qui n’ont aucun complexe à ré- cupérer les thèmes du Front national et les autres n’est pas nouvelle. En 1983, Simone Veil et Bernard Stasi étaient assez isolés dans leur refus de faire alliance avec le Front national… Et quelqu’un comme le maire UMP de Marseille, Jean-Claude Gau-

Le PS affirme s’en tenir à son calendrier.

Hollande ne change rien… ou presque

L a consigne était claire : «Ne pas surréagir», voire ne pas réagir du tout. «Mais c’est quand même

énorme», laisse échapper une proche de François Hollande à la lecture des an- nonces présidentielles dans le Figaro Magazine. L’équipe de campagne du candidat socialiste à l’Elysée avait anti- cipé l’accélération du calendrier sarko- zyste –par des indiscrétions sur les lo- cations de salles notamment– et «plutôt anticipé la droitisation du discours, mais de là à imaginer un référendum sur les chômeurs et les immigrés !» s’exclame Stéphane Le Foll. Pour l’organisateur de la campagne Hollande, «ça en dit long sur le type» : «Il n’a plus aucune vision et revient à des choix électoraux et tactiques. Il a perdu le sens des institutions.» Que le chef de l’Etat annonce une con- sultation des Français sur des réformes de société alors qu’il n’envisage pas de référendum sur le futur traité européen, et ce à moins de trois mois du premier tour, est considéré comme un piège dans lequel les socialistes jurent qu’ils ne tomberont pas. Officiellement donc, staff et candidat ne changent rien: sa- medi, Hollande parlera de sciences et de sports, mardi d’urbanisme et de trans- ports avant un grand meeting dans sa ville natale, Rouen, mercredi. «On dé- cline notre projet, on est dans une politique de l’offre», résume Le Foll. «Sarkozy ac- célère parce que son camp se désespère. Il n’y a aucune raison de rentrer dans le leurre», insiste le député de Paris, Jean- Christophe Cambadélis. Soit, mais le discours de Hollande jeudi soir à Orléans, qui devait être à 100% consacré à l’école, a été profondément amendé: cinq pages réécrites à toute vi- tesse dans l’après-midi pour répondre à l’entretien du président-candidat. Exit les références à Gambetta, Mendès France et Blum pour intégrer d’autres éléments de langage. «Le prochain réfé- rendum, c’est l’élection présidentielle», a clamé Hollande d’emblée. Antienne re- prise vendredi par Martine Aubry, dans sa tribune (lire sur Liberation.fr). La pre- mière secrétaire fustige un Président qui «après un premier quinquennat à fabri- quer de l’injustice et du chômage […] can- didate à un second pour radier des chô- meurs». Ce que Marisol Touraine, chargée des questions sociales dans l’équipe Hollande, appelle «la politique du doute et de la défiance». Sarkozy «ali- mente le sentiment d’exaspération qui vient de l’injustice qu’il a créée depuis cinq ans», ajoute l’élue d’Indre-et-Loire. En attendant l’officialisation de la can- didature de Sarkozy, jouer une contre- programmation est jugé contre-pro- ductif par l’équipe Hollande. Une che- ville ouvrière de la campagne: «L’image de Sarkozy renfrogné sur sa pirogue le jour du Bourget n’était pas du meilleur effet, alors c’est sûr qu’on n’enverra pas Hol- lande faire du canoë sur la Seine !»

LAURE BRETTON

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

L’Iran,

invitéexplosif

delacampagne

américaine

De nombreuses voix appellent à une intervention militaire contre Téhéran, notamment sous la pressions de lobbys et d’Israël.

Par LORRAINE MILLOT Correspondante àWashington

employer des moyens militaires s’il le faut. Son rival Rick Santorum, héros de la semaine après sa vic- toire simultanée dans le Colorado, le Minnesota et le Missouri, est plus direct encore, promettant déjà de bombarder l’Iran si la République islamique ne démantèle pas ses si- tes nucléaires. Seul le vieux liber- taire Ron Paul se distingue, esti- mant que l’Iran «ne menace pas notre sécurité nationale». Il dénonce non seulement l’idée d’une inter- vention militaire, mais également les sanctions contre Téhéran. Si Israël décide cette année de lan- cer une action militaire contre l’Iran, Barack Obama ne

pourra pas faire grand-

chose, et sera même sans doute obligé de l’épauler, redoutent beaucoup de diplomates à Washington comme dans plusieurs pays européens. «Obama ne veut pas la guerre avec l’Iran», s’accor- dent les experts qui fréquentent son entourage. «Le problème est qu’il n’y a plus beaucoup d’options alternati- ves. Même si les Iraniens disent vou- loir négocier, ce sera juste pour ga- gner du temps, observe Geneive Abdo, analyste à la Century Foun- dation. Et si Israël décide de frapper, l’administration Obama ne pourra pas l’en empêcher.» L’Iran est pratiquement le seul sujet de politique étrangère d’une cam-

pagne présidentielle américaine déjà très largement engagée. Il sert aux républicains pour dépeindre Obama en président beaucoup trop «mou», «faible» ou «conciliant». Dans ce contexte, la position offi- cielle des Américains et des Euro- péens qui prétendent vouloir forcer l’Iran à revenir à la table des négo- ciations par leurs sanctions renfor- cées paraît particulièrement vaine:

on n’imagine guère Barack Obama annoncer en pleine campagne qu’il fait maintenant confiance aux Ira- niens et compte négocier avec eux.

I l faut que les Etats-Unis livrent maintenant à Israël deux ou trois avions ravitailleurs (les KC-135) et 200 munitions spé-

ciales pour percer les bunkers (des GBU-31), plaident une douzaine d’experts et anciens élus dans un rapport publié cette semaine à Washington. En parallèle aux sanc- tions imposées à l’Iran, les Etats- Unis doivent développer «une me-

nace militaire crédible», demande ce rapport du Bipartisan Policy Cen- ter. Il suggère aussi l’envoi d’un deuxième porte-avions

américain dans le golfe

Persique, des exercices militaires dans la région ou encore la livraison de nouveaux chasseurs- bombardiers et de munitions anti- bunkers aux alliés du Golfe.

ANALYSE

VA­T­EN­GUERRE. «Personne ne veut de conflit, nous assure Michael Makovsky, directeur du départe- ment de politique étrangère du Bi- partisan Policy Center. Mais il faut augmenter la pression sur l’Iran.» Il est «probable» que l’escalade ac- tuelle des tensions débouche sur des «frappes militaires» cette an- née, prévient cet analyste. «Il faut empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et nous voulons que les Etats-Unis soient leaders de cette opération, pas qu’ils délèguent à d’autres [c’est-à-dire à Israël, ndlr] le soin de s’en charger», plaide-t-il. Tout «bipartisan» qu’il se dise, ce think tank est surtout connu comme proche de l’Aipac, le très puissant lobby pro-israélien. Il ex- prime bien le point de vue des va- t-en-guerre américains, qui font beaucoup de bruit dans l’actuelle campagne présidentielle et font courir un vrai risque de conflit mi- litaire cette année. «Si vous m’élisez comme président, l’Iran n’aura pas la bombe nu- cléaire», a déjà promis Mitt Rom- ney, le favori de la course républi- caine à la Maison Blanche, suggérant qu’il n’hésitera pas à

«APAISEMENT». Pour l’Iran comme pour les Etats-Unis, cette année est la pire imaginable pour une «négo- ciation», celle où les exigences

MONDE 5

«négo- ciation», celle où les exigences MONDE • 5 Après une manifestation contre le président iranien,

Après une manifestation contre le président iranien, samedi dernier, à Atlanta. PHOTO DAVID GOLDMAN. AP

REPÈRES
REPÈRES

«Quiconque dit “plus tard” pourrait découvrir que plus tard est trop tard.»

Ehud Barak ministre israélien de la Défense, la semaine dernière sur une opération contre Téhéran

49%

des électeurs américains esti­ ment que les Etats­Unis devraient être «prêts à utiliser la force» pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire, selon Pulse Opinion Research.

américaines sont les plus élevées. La guerre n’est pas totalement iné- vitable pour autant, estime-t-on encore à Washington. «Israël n’a pas encore pris la décision de frapper l’Iran, je crois», explique Bruce Rie- del, ancien analyste à la CIA et à la Maison Blanche, aujourd’hui cher- cheur à la Brookings. Attaquer l’Iran signifierait pour Is- raël devoir sans doute également bombarder les positions du Hezbol- lah au Liban, ce qui veut dire «deux guerres» et des réactions arabes particulièrement vives si Israël s’en prend à Beyrouth, rappelle Bruce Riedel. «Je pense qu’on va plutôt al- ler vers un apaisement, estime même Abbas Milani, professeur à l’université de Stanford. Des frap- pes militaires auraient pour effet de stabiliser le régime iranien et ne ré- soudraient pas le problème nucléaire. Aucun responsable israélien sérieux

ne peut vouloir cela.» Une solution «temporaire» peut encore être trou- vée, prévoyant plus d’inspections internationales du programme nu- cléaire iranien et permettant aux deux parties de «sauver la face», veut croire Abbas Milani. Une in- tervention militaire ferait aussi flamber les prix du pétrole, ce qui n’est certainement pas non plus dans l’intérêt de Barack Obama avant l’élection présidentielle. Quelques voix, encore discrètes à Washington, plaident que la prio- rité occidentale devrait être plutôt un changement de régime en Syrie, qui affaiblirait également l’Iran. Cela n’empêche que beaucoup d’appels à «accroître la pression» ou même à «bombarder l’Iran» ris- quent encore d’être entendus du- rant la campagne électorale améri- caine, et un scénario militaire est loin de pouvoir être exclu.

6 MONDE

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 Wang Lijun, chef de la police de Chongqing

Wang Lijun, chef de la police de Chongqing (ici en 2008), aurait dénoncé le maire, pressenti pour entrer au comité central du Parti. PHOTO CHINATOPIX. AP

L’inquiétantedisparition

del’incorruptibledeChongqing

Le chef de la police de la métropole chinoise a été arrêté mardi après s’être rendu au consulat américain. Il aurait révélé les liens entre le maire et la mafia.

Par PHILIPPE GRANGEREAU Correspondant à Pékin

Lundi, ce légendaire haut gradé de la police chinoise s’est rendu en voiture, apparemment seul, au consulat américain de Chengdu, à 500km de Chongqing. Chose in- habituelle, et contraire au proto- cole, il y a passé plus de

vingt-quatre heures. Peu

après son entrée dans le bâti- ment, des dizaines de policiers ont cerné les lieux, comme le prouvent des photos postées sur Internet par des blogueurs. Une rumeur, selon laquelle Wang Lijun «chercherait à faire défection» a circulé. Lorsque, le lendemain, l’officiel est ressorti

du consulat, les agents lui ont im- médiatement mis le grappin dessus et un cortège de voitures noires

U ne extravagante affaire vient d’éclater, mêlant soupçons de trahison, mafia et lutte de

pouvoir au sommet du Parti

communiste. Elle a pour personnage principal Wang Lijun, 52 ans, vice-maire et chef de la toute puissante police de Chong- qing, une municipalité tentaculaire

de 30 millions d’habitants au cen- tre de la Chine. L’homme, qui a

l’apparence d’un bureaucrate zélé,

a acquis depuis 2009 une réputa-

tion d’incorruptible en raison de la brutalité sans mesure avec laquelle

il est parvenu à «nettoyer» cette

ville d’une mafia qui régnait jus- qu’alors en maître.

RÉCIT

l’ont conduit vers un lieu inconnu. Le porte-parole du consulat améri- cain n’a pas voulu
l’ont conduit vers un lieu inconnu.
Le porte-parole du consulat améri-
cain n’a pas voulu dévoiler le con-
Pékin
Che ngdu
CHIN E
Cho ngqi ng
IND E
600 km
REPÈRES
REPÈRES

tenu des conversations avec Wang, mais a précisé que celui-ci était re- parti «de son plein gré».

DISGRÂCE. Qu’est-ce que Wang Li- jun est allé faire au consulat améri- cain? La question a aussitôt fait le

tombé en disgrâce et qu’il risquait d’entraîner dans sa chute le «nu-

méro 1», Bo Xilai. L’intrigant Bo Xi- lai, 63 ans, espère devenir cette an- née l’un des 9 membres du comité permanent du bureau politique du Parti communiste –et ainsi l’un des hommes les plus

puissants du pays. Pour faire taire les rumeurs, la muni- cipalité de Chon- gqing a annoncé mercredi, assez

maladroitement, que Wang était «surmené et ma- lade» et qu’il «avait accepté un trai- tement médical de style vacances». Jeudi, l’agence Chine nouvelle a fini par reconnaître que Wang avait passé vingt-quatre heures au con- sulat américain, et qu’il avait en

«C’est un despote qui traite les gens comme du chewing-gum. Il vous mâche un moment, puis vous recrache sans remords.»

Lettre attribuée àWang Lijun au sujet de Bo Xilai

tour de millions de microblogs chi- nois, en dépit des efforts de la cen- sure pour bloquer tous les mots- clés en rapport avec cette mysté- rieuse affaire. Nombre de commen- tateurs en déduisirent que Wang, numéro 2 de Chongqing, était

30

millions de personnes habitent Chongqing, municipalité indé­ pendante depuis 1997 qui s’étend sur 82400km 2 .

La campagne anticriminalité

menée par Wang Lijun en 2009­

2010 dans la commune de Chon­

gqing s’est soldée par

1500 arrestations, dont six com­

missaires et le numéro2 de la police de la ville, qui a été condamné à mort, ainsi que huit autres personnes.

conséquence été placé «sous en- quête». Selon diverses sources chi- noises pour l’instant invérifiables, il semblerait qu’une haute person- nalité ait décidé il y a déjà quelque temps d’empêcher Bo Xilai d’accé- der à l’enceinte dirigeante du po- litburo – dont la composition doit être renouvelée cet automne. C’est son bras droit – Wang Lijun – qui aurait été visé pour l’atteindre. La Commission centrale de discipline, chargée d’enquêter sur les affaires de corruption au sein du Parti, a alors été lancée à ses trousses pour monter un dossier contre lui. L’ap- prenant, Bo Xilai aurait aussitôt dé- cidé de sacrifier son fidèle second pour sauver ses chances de promo- tion. Wang, qui en raison de ses fonctions sait beaucoup de choses embarrassantes sur le compte de son mentor, aurait alors décidé de mettre en lieu sûr certains dossiers afin d’esquiver le couperet.

«ASSURANCE­VIE». Wang, lui- même adepte des procédures expé- ditives, sait mieux qu’un autre le risque qu’il encourt. Il a fait tortu- rer des dizaines de suspects pour mener à bien la campagne anticri- minalité dite «d’élimination du mal» qui l’a rendu célèbre. Dans une sé- rie de procès, il a fait condamner à mort pour collusion avec la mafia le vice-chef de la police de la ville et huit autres personnes. Un avocat qui avait osé défendre un accusé en plaidant que ses aveux avaient été extorqués sous la torture a lui- même fini en prison… Wang a-t-il mis en lieu sûr des documents ac- cablants, par exemple en les con- fiant à des diplomates américains? L’hypothèse d’une sorte «d’assu- rance-vie» sous forme de pièces à charge contre Bo Xilai a été renfor- cée hier par l’apparition sur Inter- net, même si son authenticité reste à prouver, d’une «lettre ouverte au monde entier» signée de Wang Li- jun. «Quand vous lirez cette lettre, je serais soit mort ou privé de ma li- berté, écrit-il. J’ai agi ainsi car l’homme le plus perfide du Parti, Bo Xilai, ne doit pas être promu. Si un officiel aussi nuisible que lui arrive au sommet du pouvoir, ce sera une cala- mité pour la Chine.» Bo Xilai, qui est le fils d’un des maréchaux qui ont fondé la République populaire en 1949, «est un despote qui traite les gens comme du chewing-gum. Il vous mâche un moment, puis vous re- crache sans remords, écrit Wang, qui accuse encore Bo d’être le véritable chef de la mafia» de Chongqing, et qu’il «brûle de devenir le chef de la mafia du pays». Wang conclut «qu’un gentleman préfère la mort à l’humiliation» et il se dit prêt à «tout sacrifier pour débarrasser la Chine de cet intrigant sans foi ni loi».

«C’est l’affaire politique chinoise la plus extraordinaire depuis l’avènement d’Internet.»

Michael Anti célèbre blogueur chinois

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

G

À CHAUD LES MANIFESTATIONS CONTRE LE POUVOIR MILITAIRE CONTINUENT

Un an après Tahrir, Le Caire dans la rue

A

la veille du premier anniversaire de

lauréate en décembre, avec d’autres

après l’élection d’un nouveau prési-

la

chute de Hosni Moubarak, des cen-

artisans du printemps arabe, du prix

dent de la République, fin juin.

taines d’Egyptiens convergeaient, vendredi, vers le ministère de la Dé- fense aux cris de «A bas le pouvoir mi- litaire». «Nous marchons sur le minis- tère de la Défense, nous voulons le départ des militaires», affirmait devant la mosquée Al-Fath, au centre du Caire, la militante Asmaa Mahfouz,

Sakharov pour la liberté de penser. Depuis plusieurs mois, le Conseil su- prême des forces armées est très criti- qué pour sa gestion de la transition. Accusé de perpétuer l’ancien régime, il est notamment soupçonné de vou- loir conserver le pouvoir, bien qu’il se soit engagé à le remettre aux civils

Les militants ont également appelé à une journée de «désobéissance civile» et de grèves ce samedi. Selon Tarek al-Kholi, un porte-parole du mouve- ment du 6 avril à l’origine de la ré- volte anti-Moubarak, un seul jour de grève est prévu, mais la mobilisation pourrait se prolonger.

est prévu, mais la mobilisation pourrait se prolonger. Devant le quartier général de la police à

Devant le quartier général de la police à Alep, vendredi. PHOTO BASSEM TELLAWI. AP

Lavilled’Alepfrappée

pardeuxattentats

SYRIE Damas accuse pays arabes et occidentaux d’être derrière les attaques qui ont fait 28 morts, vendredi.

100 km T U R QUI E Alep S Y R I E Homs IRA
100 km
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Homs
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Damas
JOR DANIE
Méditerranée Mer

D eux attentats à la voi- ture piégée ont secoué vendredi Alep, la

deuxième ville de Syrie, fai- sant au moins 28 morts, au moment où les chars péné- traient dans la région rebelle de Homs, dévastée par une semaine de bombardements intensifs. Le pouvoir syrien a annoncé ces deux attentats, les premiers du genre à frap- per Alep, en les imputant à des «gangs terroristes soute- nus par des pays arabes et oc- cidentaux». Mais l’Armée sy- rienne libre (ASL), formée de militaires dissidents, a ac- cusé le régime de «vouloir

détourner l’attention» de sa répression à Homs. La ville du Sud continue en effet d’être pilonnée par l’ar- mée et des chars ont pris d’assaut le quartier Inchaat que les soldats ratissaient, a déclaré Rami Abdel Rah- mane, chef de l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Plus de 450 per- sonnes ont péri à Homs de- puis le début du dernier as- saut, le 4 février, selon les militants. Les ONG craignent une crise humanitaire «ma- jeure» dans cette ville où les communications téléphoni- ques et l’électricité sont cou- pées, les infrastructures dé- truites, les médicaments et la nourriture rares. Dans le reste du pays, des manifes- tants se sont rassemblés dans plusieurs villes pour dénon- cer le veto russe à une résolu- tion des Nations unies, mal- gré les tirs des troupes déployées pour empêcher les

manifestations. Sur le plan diplomatique, tout reste blo- qué au Conseil de sécurité depuis les veto chinois et russe il y a une semaine. De Washington à Paris, en pas- sant par l’Otan, les dirigeants occidentaux durcissent le ton contre Damas et annoncent un durcissement des sanc- tions, mais excluent toute in- tervention armée. «Laissez- moi être très clair, l’Otan n’a aucune intention d’intervenir en Syrie», a rappelé Anders Fogh Rasmussen, le secré- taire général de l’Alliance. La Turquie, de son côté, s’active pour organiser une confé- rence internationale. Ce week-end, la Ligue arabe et le Conseil de coopération du Golfe sont réunis à Doha (Qatar) pour relancer la mis- sion de leurs observateurs. Un certain nombre de ces pays pourraient reconnaître le Conseil national syrien.

S. E tr.

«Aujourd’hui, nous sommes revenus à une corruption normale, civilisée, qui, hélas, existe en Chine – là-bas, il est vrai qu’on est fusillé pour ça– en Italie et en Amérique.»

Le cinéaste russe Stanislav Govoroukhine qui dirige la campagne de Poutine pour la présidentielle de mars, vendredi

L’HISTOIRE

A SÃO PAULO, LA SAMBA LES YEUX FERMÉS

C’est un curieux jury, à l’ouïe fine, qui sera chargé, les 16 et 17 février, de départager les écoles de samba concourant au titre de championne du carna­ val à São Paulo. Pour la première fois, l’Union des écoles de samba paulistes (UESP) a formé un groupe d’aveugles pour juger et noter, sans être influencé par les costumes, les chars ou les chorégraphies, les groupes de percussion qui accompagnent les défilés des écoles de samba. Les cinq «nouveaux experts non voyants» du carnaval pauliste ont ainsi suivi des cours théoriques et prati­ ques de percussion et appris les rigoureux critè­ res d’évaluation utilisés par les jurés du carnaval. Une initiative qui s’étend aux danseurs puisque cette année, une école de samba «aura tout un groupe de danseurs aveu­ gles», précise Luiz Sales, employé de l’entreprise municipale de tourisme. Pour Giovanna, jeune femme aveugle de 25 ans qui fera partie du jury, le plus difficile reste «de lais­ ser de côté son goût per­ sonnel pour pouvoir être impartiale».

MONDEXPRESSO 7

DÉCRYPTAGE

Par ARNAUD VAULERIN

Birmanie: la longue marche vers la levée des sanctions

L’ Union européenne tend la main au régime birman. Le commis-

saire européen au Dévelop- pement, Andris Piebalgs, entame à partir de ce diman-

che une visite de deux jours

à Rangoun et Naypyidaw, la

capitale. Il s’agit du premier responsable de la Commis- sion à rencontrer le président Thein Sein, avant la venue de

Catherine Ashton, la chef de

la diplomatie européenne,

qui doit inaugurer courant avril une représentation de l’UE.

Quel est le but de ce voyage ?

En arrivant avec 150 millions d’euros d’aides dans sa va- lise, Andris Piebalgs entend d’abord saluer «l’impression- nante dynamique de change- ment» et accompagner les «avancées sans précédent ob- servées dans le pays». Le commissaire discutera avec les nouvelles autorités de l’allocation de cette somme,

dont l’essentiel serait destiné

à des microcrédits et à des

actions dans le domaine de la santé et de l’éducation pour les deux ans à venir. Mais Bruxelles –qui, depuis 1996,

a déjà versé 174 millions

d’euros à la Birmanie via des ONG et l’ONU– n’entend pas pour l’heure rétribuer direc- tement le régime. Si l’UE ne conditionne pas le verse- ment de l’aide, elle rappelle toutefois que les Vingt-Sept seront extrêmement vigi- lants quant au bon déroule- ment des législatives partiel- les du 1 er avril, auxquelles participera Aung San Suu Kyi. «Elles seront cruciales pour la crédibilité de la transi- tion», a déclaré Piebalgs à

l’Agence France-Presse.

Est­ce une étape vers une normalisation du pays avec l’Occident ?

D’ici au 30 avril, l’Union européenne doit réexaminer l’ensemble de son arsenal de sanctions, bâti entre 1996

et 2009, qui comprend un embargo sur les armes, des interdictions de commerce de pierres précieuses, ainsi que le gel des avoirs de près de 500 personnes et de

900 entités. Fin janvier, l’UE a déjà fait un geste symboli- que en suspendant les inter- dictions de visa frappant les responsables birmans, le président Thein Sein en tête. De leur côté, les Etats-Unis ont allégé la semaine der- nière une partie de leurs nombreuses restrictions ins- taurées en 1988, pour facili- ter l’assistance technique d’institutions financières.

Les sanctions seront­elles bientôt levées ?

Certainement pas. Washing- ton se borne à pratiquer la politique du «donnant-don-

nant», quand Bruxelles parle d’un processus «étape par étape», comme l’a rappelé Alain Juppé lors de sa venue en Birmanie à la mi-janvier.

La levée définitive sera lon- gue et compliquée d’un point de vue technique et, surtout, soumise à l’évolu- tion de la situation politique, encore très fragile. Le scrutin du 1 er avril sera d’ailleurs un test. «A partir de cette date, une période d’incertitudes s’ouvre», juge un diplomate français. Qui attend égale- ment la libération de tous les prisonniers politiques et, surtout, la résolution du pro- blème avec les minorités ethniques pour envisager un réel printemps birman.

ESPAGNE Vladimir Milisa- vljevic, l’un des assassins, en mars 2003, du Premier mi- nistre serbe réformiste Zoran Djindjic a été arrêté à Va- lence, a annoncé hier la po- lice espagnole. Il avait été condamné à trente-cinq ans de prison par contumace pour ces faits.

NIGERIA Kabiru Sokoto, le cerveau présumé d’un atten- tat contre une église catholi- que qui avait fait 44 morts le jour de Noël à Madalla, près d’Abujae, la capitale, a de

nouveau été arrêté après une évasion dans des conditions douteuses. Sa fuite, en jan- vier, avait entraîné le limo- geage du chef de la police.

YÉMEN Des milliers de per- sonnes se sont rassemblées hier sur la place du Change- ment, à Sanaa, pour mani- fester leur soutien à la prési- dentielle du 21 février, pour laquelle le vice-président, Abd Rabbo Mansour Hadi, est le seul candidat, ce qui a provoqué des manifestations dans le sud du pays.

8 FRANCE

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 Eva Joly, jeudi à Paris. «C’est une femme

Eva Joly, jeudi à Paris. «C’est une femme qui n’est pas du sérail, une nana éminemment intéressante. Elle a vraiment eu une vie», explique Sergio Coronado, l’un des stratèges de sa campagne.

Créditée de 2% d’intentions de vote, la candidate d’Europe Ecologie-les Verts à la présidentielle pose question à son parti.

EvaJolydoit-elle

o

persévérer

o

passerle relais

o

abandonner

Par MATTHIEU ÉCOIFFIER Photo MARC CHAUMEIL

H aut les cœurs inquiets ! Alors qu’Eva Joly pré- sente samedi à

Roubaix sa plateforme prési- dentielle, «le mot d’ordre,

c’est tenir, et développer notre discours», résume le député Europe Ecologie-

les Verts (EE-LV)

François de Rugy. «Eva va passer du défensif à l’offensive», promet Michèle Rivasi, sa porte-parole. Mais un autre dirigeant d’EE-LV n’y croit plus : «Elle est carbonisée à 2% dans les son- dages. Tout le monde dit :

“C’est une catastrophe.” Et en même temps: “Il faut aller jus- qu’au bout, il va y avoir un ressaisissement à Roubaix.” Mais c’est trop tard ! La cris- tallisation a opéré négative- ment. Elle fait peur…» Dans l’opinion, l’environne- ment arrive en queue de pe- loton des préoccupations des Français, le débat politique est absorbé par le duel Hol- lande-Sarkozy, une grande partie des électeurs d’EE-LV

s’apprête à voter utilement pour le candidat socialiste. Et il y a «l’équation personnelle» de l’ex-juge, sa stratégie er- ratique –jour férié multicon- fessionnel, appel au désiste- ment mutuel à Bayrou– et sa difficulté à être audible sur les solutions écologiques à la crise. «Elle en est à dire :

“Votez pour moi, même si vous ne m’aimez pas.”

au-delà

de l’absurde», s’étrangle un proche de Ni- colas Hulot, son concurrent défait de la primaire verte. Voilà donc Joly face à trois possibilités de sortie de crise.

ENQUÊTE

On

est

LE SCÉNARIO PROBABLE Il y aura des bulletins Eva Joly dans les bureaux de vote le 22 avril, au premier tour de la présidentielle: telle est la première et la plus proba- ble hypothèse. Samedi, un millier de militants sont at- tendus pour la photo de fa- mille avec José Bové, Cécile Duflot et Yannick Jadot. Même Daniel Cohn-Bendit, à Berlin pour un mariage, sera présent via une vidéo. «Derrière la façade de l’unité,

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

FRANCE 9

le mouvement est au bord de l’explosion. On n’a pas l’in- tention de marcher jusqu’à ce que nos genoux soient en sang», prévient un ex-diri- geant des Verts. Aux manettes de la direction de campagne, le trio Sté- phane Sitbon-Gomez, Sergio Coronado et Patrick Farbiaz mise sur un sursaut. «Ils font le calcul qu’à partir du mo- ment où Hollande est réguliè- rement donné devant Sarkozy au premier et au second tour, le spectre du 21 avril s’écarte, et une partie de nos électeurs voudra donner une tonalité plus écolo à la future majo- rité», explique un ex-hulo- tiste. «Notre objectif, c’est 5%», assigne Jean-Vincent Placé, conseiller de Duflot. «Il serait excessif de dire qu’elle est condamnée à 2 ou 3%. En France, l’écologie po- litique pèse plus, analyse François Miquet-Marty, de l’institut Viavoice. Elle peut progresser, en raison d’une visibilité accrue lors de la campagne officielle ou de la volonté de l’électorat de gauche qui ne souhaite pas que la ma- jorité se résume à Hollande et Mélenchon.» Et puis, il y a la candidate qui affiche une détermination sans faille, qui incrimine le système médiatico-politique pour expliquer le rejet de sa personne. «C’est une femme qui n’est pas du sérail, une nana éminemment intéres- sante. Elle a vraiment eu une vie. Devant elle, ils sont tous comme des petits enfants», note Coronado. Reste à savoir si avec ses passages télé, son nouveau look aéré sans lu- nettes et la récente publica- tion de sa biographie, Sans tricher, Joly va réussir son opération «humanisation». Pour aller jusqu’au bout, elle dispose d’un budget de 2 millions d’euros –800000 de dotation publique une fois sa candidature officialisée et 1,2 million engagé par le parti. «C’est un quart du bud- get de Mélenchon. Cécile s’est beaucoup démenée pour dé- bloquer les fonds», note Marie Bové, responsable de la mo- bilisation des 20000 sympa- thisants écologistes, les «coopérateurs».

LE SCÉNARIO DUFLOT Selon nos informations, plu- sieurs figures du mouve- ment, ex-proches de Domi- nique Voynet et de Nicolas Hulot, ont demandé, début janvier, à Cécile Duflot de reprendre le flambeau. Leur plan? Convoquer un conseil fédéral extraordinaire qui, actant l’échec avec Joly, la remplacerait par la secrétaire nationale d’EE-LV. Voire par le pédagogue Philippe Mei- rieu, dont le nom a été briè- vement évoqué.

«Quand le Titanic va au nau- frage, c’est au capitaine de re- prendre la barre. Cécile peut le faire, elle en a l’envergure», pense un eurodéputé. Qui s’est heurté au refus de l’in- téressée: «Elle m’a répondu :

“C’est trop risqué, tu ne te rends pas compte.”» «Duflot veut coller à la base du mouve- ment, pour qui c’est sainte Eva contre les médias et qui accuse la direction des Verts d’avoir sacrifié sa campagne contre l’accord législatif avec le PS», note un proche de la candi- date. Alors qu’elle a rencon- tré discrètement Bertrand Delanoë pour tenter de sécu- riser sa candidature aux lé- gislatives à Paris, Duflot vise la présidence du groupe EE-LV à l’Assemblée natio- nale ou un gros ministère en cas de victoire de la gauche. «A moins de trois mois de l’élection, changer de candidat n’aurait aucun sens», souli- gne un député.

LE SCÉNARIO COHN­BENDIT Se retirer tout bonnement de la course pour se concentrer sur la bataille des législati- ves. Et éviter un score non significatif, annulant les bons résultats aux européen- nes de 2009 (16,3% des voix) et aux régionales de 2010 (12,5%). C’est le schéma dé- fendu par Cohn-Bendit et une poignée de ses fidèles. «Ce n’est faisable qu’après le 16 mars, après le dépôt des 500 signatures pour éviter qu’une partie de nos 600 pro- messes ne se reporte sur Co- rinne Lepage», résume l’un d’eux. «Moi, je suis hors-jeu, c’est à Eva et au mouvement de décider», rappelle à Libé- ration Cohn-Bendit, qui phi- losophe : «Si tu te retires, ça crée un vide. Si tu continues, tu es dans le vide. Qu’ils choi- sissent le meilleur vide !»

REPÈRES
REPÈRES

EVA JOLY

Agée de 68 ans, elle a été juge d’instruction au pôle financier du tribunal de Paris de 1990 à 2002. Elle a notamment instruit l’affaire Elf avec la juge Laurence Vichnievsky. En 2008, elle rejoint Europe Ecologie et est élue eurodéputée en 2009. En juillet 2011, elle est désignée candidate d’Europe Ecologie­les Verts pour la présidentielle avec 58% des voix, contre 41% pour Nicolas Hulot.

«Si je fais 2-3%, on va me donner le ministère de la Jeunesse et des Sports, et ça s’arrêtera là.»

Eva Joly mardi

«Je n’ai nulle intention de nuire aux écologistes ni à leur candidate. […] Par ailleurs, être président de ma fondation m’interdit tout soutien politique.»

Nicolas Hulot jeudi dans le Monde

10%

des Français souhaitent qu’Eva Joly devienne présidente de la République, selon une enquête de Viavoice pour Libération publiée le 6 février.

La candidate présente son projet à Roubaix.

Un programme vert pour les précaires

L’ exercice est balisé. Samedi, à

Roubaix, Eva Joly va dire qui elle

est, son rapport à la France et in-

«l’instauration de deux nouvelles tran- ches: une imposition au taux de 60% au- delà de 100000 euros, et de 70% au-delà de 500000 euros». Et pour être écologi- que, son projet propose une contribu- tion climat énergie dite taxe carbone dont 50% du produit «sera utilisé pour financer des investissements publics éco- logiques (transports collectifs, services publics locaux de la maîtrise de l’éner- gie, etc.). Le reste sera redistribué sous forme de “chèque vert” aux Françaises et aux Français les moins favorisés.» Les dépenses publiques considérées comme néfastes pour l’environnement seront peu à peu supprimées (exonéra- tion de la TVA sur le kérosène, TVA à taux réduit sur les pesticides…). De quoi financer les mesures pour améliorer le pouvoir d’achat sans détériorer l’envi- ronnement, comme la construction de 500000 logements basse énergie par an, «dont 160 000 vraiment sociaux». Les

sister sur ses propositions pour l’emploi –un million, non délocalisables, dans la transition écologique, comme l’isola- tion des bâtiments, le développement des énergies renouvelables ou l’agricul- ture paysanne –, le pouvoir d’achat et les banlieues. Son projet présidentiel de 67 pages, «L’écologie, la solution», est consultable sur Liberation.fr. «Engagée au service du bien commun de- puis des années, dans la lutte contre la corruption et les paradis fiscaux, indignée

par les injustices et les inégalités sociales, je suis entrée en politique, il y a trois ans, avec Europe Ecologie. Je ne suis pas née écologiste, je le suis devenue», écrit-elle en introduction. Avant d’assurer que «la transformation écologique peut sortir notre pays de la crise systémique». Chacun des cinq chapitres est personnalisé par un témoignage de la candidate.

De quoi mesurer la puissance programmatique accumulée par Europe Ecologie-les Verts (EE-LV) et ses experts de- puis 2009. Même si certaines

propositions paraissent coû- teuses, comme «la retraite à 60 ans sans décote» ou «l’augmentation de 50% des minima sociaux sur le quinquennat». Contrairement aux socialistes, Joly juge que l’objectif de 3% de déficit public ne sera pas atteignable en 2013, mais en 2014. Pour parvenir à une fiscalité plus juste, son projet établit «un impôt sur le revenu individualisé, facteur d’éga- lité femmes-hommes», et propose le «remplacement du quotient familial par un crédit d’impôt forfaitaire, pour plus de solidarité tout en préservant les classes moyennes». Joly entend plus taxer les riches que Hollande, puisqu’elle prévoit

Chacun des cinq chapitres du projet présidentiel de 67 pages est personnalisé par un témoignage de la candidate.

jeunes auront un «revenu d’autonomie de 600 euros» (formation ou insertion), et ceux des quartiers seront moins harce- lés, puisque chaque contrôle d’identité donnera lieu à récépissé. Enfin, Joly prône la régularisation des sans-papiers avec des critères objectifs (cinq ans de présence, scolarisation d’un enfant ou contrat de travail), le mariage et l’adoption pour les couples de même sexe. Objectif : rappeler que le «projet écologiste est un projet de ré- conciliation», et se décoller l’étiquette d’une justicière intraitable.

M.É

Rashid S C R E E N R U N N E R P R
Rashid
S C R E E N R U N N E R
P R É S E N T E
Debbouze
Un message
sans équivoque
à tous les politiciens
Yassine
PREMIÈRE
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LE NOUVEL OBSERVATEUR
Ymanol
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Rashid Debbouze
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Une tension électrique
UnFilmde
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LE 15 FÉVRIER
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10 FRANCEXPRESSO

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

60%

des Français sont favorables à une réforme du système de parrainage pour l’élection présidentielle, 28% y étant opposés, et 12% sans opinion, selon un sondage réalisé par l’institut TNS Sofres et Mediaprism pour i­Télé. Parmi les différentes pistes de réforme de ce système, le rétablissement de l’anonymat des parrainages des élus remporte le plus l’adhésion, 60% des sondés y voyant une bonne idée (32% une très bonne idée, 28% une assez bonne idée), contre 28% qui trouvent qu’il s’agirait d’une mauvaise idée (12% une assez mauvaise idée, 16% une très mauvaise idée). Enfin, le remplacement du système actuel par des parrainages de citoyens est consi­ déré comme une bonne idée par 48% des Français.

SÉNAT Jean-Pierre Bel, pré- sident socialiste du Sénat, a annoncé que la Cour des comptes, qui n’a actuelle- ment pas de compétences sur les budgets du Parle- ment, contrôlerait «dès l’an- née qui vient» les comptes de la Chambre haute, vendredi sur France Inter.

CIVILISATION Attendu sa- medi en Martinique pour un voyage de quatre jours aux Antilles, Claude Guéant est revenu vendredi sur la polé- mique née de ses propos sur les civilisations et la très vive réaction du député martini-

quais Serge Letchimy poin- tant «un malentendu sur le mot civilisation». «Pourquoi certains ont été éventuellement choqués de ces propos aux An- tilles, c’est, je crois, parce qu’il y a un malentendu sur le mot de civilisation», a déclaré le ministre de l’Intérieur.

LÉGISLATIVES La secrétaire d’Etat Nora Berra a déclaré vendredi sa candidature aux législatives dans la 4 e cir- conscription du Rhône, celle de l’ex-ministre (UMP) Do- minique Perben, sans atten- dre la commission d’investi- ture du parti.

D

INITIATIVE LES EXPATRIÉS POURRONT ÉLIRE LEURS DÉPUTÉS DEPUIS CHEZ EUX

Les Français de l’étranger voteront par Internet

Le gouvernement va expérimenter pour la première fois le vote via Inter- net pour les législatives, qui sera of- fert cette année à un peu plus d’un million d’électeurs français résidant à l’étranger, a annoncé vendredi le secrétaire d’Etat aux Français de l’étranger, Edouard Courtial. Si l’ex- périence est concluante, elle pourrait être étendue à d’autres élections, à

l’étranger comme en France. Le vote pour choisir onze députés ayant voca- tion à représenter les Français expa- triés sur les cinq continents est égale- ment une première. Les électeurs français de l’étranger n’étaient auto- risés jusqu’à présent qu’à voter pour une présidentielle. Comme pour ce dernier scrutin, ils pourront voter par procuration, en se

rendant dans des bureaux de vote, mais aussi via Internet. «Le vote par Internet permet de s’affranchir de l’obs- tacle de la distance et de participer de manière simple et sécurisée de chez soi», a souligné Edouard Courtial. Pour la sécurité, les organisateurs ont prévu par électeur un identifiant et un mot de passe sur le site www.voteza- letranger.gouv.fr.

Collectivitéslocales:

leschiffres,leurbataille

FINANCES A l’Elysée vendredi, Président et élus se sont opposés sur l’origine et les remèdes des déficits.

I ls avaient songé au boy-

cott. Promis que ça allait

«swinguer» face au chef

de l’Etat après ses sorties contre les «dépenses» des collectivités locales. «On a trouvé un Président très zen, qui a tout fait pour éviter la

provocation», raconte à Libé- ration Claudy Lebreton, pré- sident (PS) de l’Assemblée des départements de France (ADF). Vendredi, Nicolas Sarkozy avait convoqué à l’Elysée les représentants des maires, des départements et des ré- gions pour une «conférence sur les finances locales». Ob- jet de la rencontre : «Leur proposer un pacte de stabilité des finances publiques.» Car, pour le chef de l’Etat, les col- lectivités, majoritairement tenues par la gauche, dépen- sent trop : «Elles doivent s’imposer des règles de dimi- nution des dépenses comme le font désormais la Sécurité so-

été multipliés par quatre, le nombre de fonctionnaires l’a été par deux, prouvant selon lui la «plus grande efficacité» des administrations locales. «Et puis les fonctionnaires sont là pour que les services publics fonctionnent!» s’énerve-t-il. «Ça suffit maintenant de les

mettre en accusation, renché- rit le président (PS) du Sénat, Jean-Pierre Bel. Les collectivi- tés représentent 0,1% du déficit public.» «Faux». Au final, élus et gouvernement sont tout de même tombés d’accord sur une réduction des normes qui pèsent sur les collectivi- tés. François Fillon a, de son côté, annoncé une enveloppe de 2 milliards

à 5 milliards d’euros de prêts, via la Caisse des dépôts, pour les

besoins de finan- cement des col- lectivités. Trop peu pour des socialistes qui envisagent, en cas d’alternance, une «nou- velle étape de la décentralisa- tion». Elle reposerait sur une «réforme de la fiscalité, de la

Les socialistes envisagent, en cas d’alternance, une «nouvelle étape de la

décentralisation».

ciale et l’Etat.» De quoi bra- quer comme il faut l’ADF et l’Association des régions de France (ARF). «Carences». Durant la réu- nion à l’Elysée, le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, a repris des chiffres déjà cités par Sarkozy: «Entre 1998 et 2009, les collectivités locales ont créé un peu plus d’un demi- million d’emplois», alors que «l’Etat s’est engagé de- puis 2007 dans une réduction des effectifs qui, à la fin du quinquennat, représentera en- viron 160 000 postes suppri- més». «Une partie, 130 000, résulte des transferts de com- pétences, conteste Lebreton. Le reste vient suppléer les dé- sengagements et carences de l’Etat !» Dans la bataille de chiffres, le président de l’ADF dégaine les siens: quand les budgets des collectivités ont

démocratie locale» et d’«une clarification des compéten- ces». Les régions récupére- raient au passage celles sur l’emploi, l’enseignement su- périeur et les fonds structu- rels de l’UE. Quant à la rumeur d’un François Hollande prêt à supprimer les départements, «c’est faux», jure Lebreton. Outre le fait que le candidat dirige un département – la Corrèze –, il serait aussi maladroit de se mettre à dos une partie de ce réseau d’élus socialistes. Ceux-là même qui avaient manqué à Ségolène Royal en 2007.

LILIAN ALEMAGNA

«Je dois en être aujourd’hui à 380 promesses [de parrainage, ndlr]. Et par conséquent, il m’en manque encore un grand nombre, que nous allons aller chercher sur le terrain avec beaucoup d’énergie.»

Marine Le Pen vendredi sur BFM TV

LES GENS
LES GENS

ÉDUCATION: LUC FERRY MET UNE BONNE NOTE À HOLLANDE

L’ancien ministre de l’Education nationale du gouvernement Raffarin, Luc Ferry, a approuvé, ven­ dredi sur France Inter, les propositions du candidat socialiste à la présiden­ tielle, François Hollande, en matière d’éducation. «Je suis consterné parce que j’ai trouvé cela très bien», a lancé en riant l’écrivain et philosophe. «Globalement, c’est le meilleur discours sur l’édu­ cation nationale que j’aie entendu depuis dix ans. C’est un discours qui peut nous sortir des difficultés dans lesquelles on est aujourd’hui sur le plan sco­ laire», a ajouté plus sérieu­ sement Luc Ferry. «J’ai passé cinq ans à essayer de convaincre Nicolas Sarkozy de faire ce genre de choses, sans être entendu. Cela me désole que cela ne soit pas la droite qui le fasse», a­t­il

conclu. PHOTO AFP

Présidentielle 2012

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LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

Lagrande

peurdes

amoureux

du«Corbu»

A Marseille, l’incendie de la Cité radieuse du célèbre architecte a détruit huit appartements et en a abîmé des dizaines.

Par OLIVIER BERTRAND correspondant à Marseille

centre de Marseille et ses calan- ques. Un grand immeuble de béton, avec une même entrée pour les 337 appartements, une immense coursive centrale re- baptisée «la rue» par ses habi- tants. «La structure en poteaux et en poutres forme comme un treillis de bouteilles, dans

lequel on a accroché des cellules indépendantes, qui

contiennent chacune quatre du-

plex imbriqués les uns dans les autres», explique l’architecte. Des appartements très fonc- tionnels, très lumineux. Des commerces, un hôtel. Et sur- tout un toit très poétique sur

lequel se trou-

vait un ciné- club (devenu gymnase), un théâtre, la cour

de l’école ma- ternelle située au dernier étage… «Là-haut, poursuit Thierry Durousseau, j’ai vu un ballet de Béjart, des fê-

tes d’été, des mariages. Il y avait aussi une salle de télévision col- lective, qui fonctionnait en met- tant quelques pièces.»

Pour se faire de l’argent de po- che, il faisait visiter les parties communes aux touristes, qui venaient déjà de loin voir le bâ- timent phénomène, l’une des cinq Cités radieuses de Le Cor- busier. L’Etat, maître d’œuvre, a donné les premiers apparte- ments en compensation de dommages de guerre, puis loué les autres à ses fonctionnaires, avant de les leur vendre au dé- but des années 60.

V endredi matin, Thierry ne savait pas encore qu’un incen- die s’en était pris à

l’immeuble de son enfance, la Cité radieuse imaginée

par Le Corbusier à Mar- seille. Qu’il avait démarré

la veille, était à peine éteint,

avait ravagé huit appartements pendant que des dizaines d’autres étaient abîmés par les

fumées et l’eau utilisée par les

marins-pom-

piers de Mar- seille pour noyer le sinis- tre. Rétrospec-

t i v e m e n t

Thierry Du- rousseau a eu peur. Il est ar-

chitecte, très pointu sur le travail de Le Corbusier. Et il a vécu près de quinze ans dans ce

«village vertical». Il en connaît

la vie, les richesses. Et les fragi-

lités techniques, qui ont compli- qué pendant vingt-quatre heu- res le travail des pompiers.

RÉCIT

A50 Marseille le Méditerranée Mer Vieux-Port 3 km Cité radieuse A55 A7
A50
Marseille
le
Méditerranée Mer
Vieux-Port
3 km
Cité radieuse
A55
A7

COURSIVE. Sa famille avait aménagé en 1953, il avait alors 7 ans. L’immeuble venait d’être livré. «Corbu avait commencé à l’imaginer avant guerre, racon-

te-t-il. Il appelait cela son “unité d’habitat à grandeur con- forme”. Il y a eu plusieurs hypo- thèses pour son implantation, et puis en 1945 le ministre de la Re- construction a lancé deux chan- tiers importants à Marseille. Dont l’édification de la Cité radieuse dans le Sud, avec des architectes étrangers qui ont travaillé sur le projet Le Corbusier.»

A sa sortie de terre, la longue

barre était seule et blanche face

à la mer, à mi-chemin entre le

«NOSTALGIQUE». Les premiers habitants étaient assez mili- tants, parce qu’il fallait assumer

cet habitat moderne, que les Marseillais appelaient la «Cité du

fada» –appellation paradoxale

FRANCE 11

Jeudi soir, les marins­pompiers luttent contre l’incendie. PHOTO BORIS HORVAT. AFP
Jeudi soir, les
marins­pompiers
luttent contre
l’incendie. PHOTO
BORIS HORVAT. AFP

pour une architecture rationa- liste. Etait-on heureux là-de- dans ? Serge, un photographe qui a revendu voilà peu, dit qu’on s’y sentait «tout de suite à l’aise, chez soi», ravi de la vie sociale, qui s’organise autour du hall, des ascenseurs. Il reste «très nostalgique» de la Cité. Thierry est plus nuancé. Il dit que pour les jeunes, cette archi- tecture est sévère, qu’elle per- met un contrôle étroit. Il se souvient des parquets qui craquaient parce qu’ils n’étaient pas d’excellente qualité, avaient été posés avant le vitrage, ce qui les avait abîmés. «Avec les cra- quements, vos parents savaient toujours où vous étiez. Quand mon frère aîné faisait le mur, il devait passer par l’extérieur, rejoindre l’appartement d’un voisin pour sortir.» Il est parti dans les an- nées 70, a vendu après la mort de ses parents, fait encore visiter

l’immeuble, est incollable sur son histoire. L’incendie l’a-t-il surpris? Il soupire, ne veut pas «faire l’enquête à la place des en- quêteurs». Bien-sûr, le réseau électrique est ancien, avec ses gaines en tissu et en caoutchouc. «Mais c’est le cas de très nom- breux immeubles anciens.» Le bois est aussi très présent. Mais le principal danger vient selon lui du réseau d’air pulsé de l’aération et du chauffage, comme dans les bateaux. Il évo- que aussi les nombreux con- duits, les vides d’air, emplis d’une laine de verre devenue poussiéreuse. Tout cela a com- pliqué terriblement le travail des marins-pompiers, propageant les fumées et les gaz. Selon leur bilan, huit appartements et qua- tre chambres d’hôtel ont été dé- truits, et au moins 35 apparte- ments endommagés dans la Cité radieuse.

REPÈRES
REPÈRES

«Il faut repenser des solutions de secours nouvelles pour cet immeuble très compliqué pour les pompiers.»

José Allegrini adjoint à la sécurité civile de Marseille

43

appartements et quatre chambres d’hôtel ont été touchés par l’incendie.

• SUR LIBÉRATION.FR Les origines de la Cité radieuse mar­ seillaise sur Libémarseille.fr.

SUR LIBÉRATION.FR

Les origines de la Cité radieuse mar­ seillaise sur Libémarseille.fr.

12 FRANCE

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 L’enquête sur un criminel ayant sévi dans la

L’enquête sur un criminel ayant sévi dans la région parisienne fin décembre est parasitée par les fausses pistes des réseaux sociaux.

QuandInternetbrouille

latraqued’unvioleurensérie

Par PATRICIA TOURANCHEAU Dessin FRÉDÉRIC RÉBÉNA

L a traque d’un violeur en série d’ori- gine africaine, ayant attaqué trois femmes en cinq jours la semaine de Noël à Paris et à Etampes (Essonne),

suscite fantasmes et psychose, sales rumeurs et renseignements aléatoires. C’est le Parisien qui a révélé le 12 janvier l’existence de cet agresseur en publiant la caricature passe- partout d’un Noir coiffé d’un bonnet ayant malencontreusement «fuité», au grand dam du 3 e district de police judiciaire: «On a jeté n’importe comment en pâture au public la figure d’un type comme on en rencontre tous les jours dans le métro, ce qui laisse libre cours à tous les fantasmes», accuse ce commissaire. Or, les enquêteurs savaient déjà que «ce portrait-ro- bot élaboré à chaud par la première victime ne

correspondait pas, car les deux autres ne le re- connaissaient pas et la photographie du suspect le montrait autrement».

«SCARIFICATIONS». Du coup, la PJ parisienne décide de lancer le 13 janvier un appel à té- moins officiel «afin que des éléments d’enquête fiables soient diffusés», assène alors le direc- teur Christian Flaesch, en allusion au croquis erroné publié la veille: «Il s’agit d’éviter des dizaines d’appels de femmes qui s’angoissent à la vue du premier Black qu’elles rencontrent dans la rue.» Il divulgue alors deux photos ti- rées de la vidéosurveillance d’un distributeur de billets où le suspect a forcé sa victime à retirer 400 euros. On le voit, cigarette au bec, blouson zippé, les empocher, puis repartir. L’avis de recherche vise «un homme de type africain, 30 ans environ, de 1,70 à 1,75 m, cor- pulence normale, crâne rasé, visage ovale aux

REPÈRES
REPÈRES

«Les violeurs anonymes […] sont rares. Dans 8 cas sur 10, l’auteur et la victime se connaissent.»

Véronique Le Goaziou qui a publié le Viol, aspects sociologiques d’un crime

727

viols ont été déclarés à la police judi­ ciaire en 2011 à Paris et dans les trois départements de la petite couronne.

traits fins, porteur de scarifications au niveau des deux tempes peut-être en forme de losan- ges». Il portait un jean bleu, des chaussures noires : «Individu fumeur et alcoolisé au mo- ment de certains faits, droitier, s’exprime bien en français.» La première agression remonte au 23 décem- bre, vers 1h30 du matin à Paris (XIV e arr.). Une jeune femme rentre chez elle près de la porte d’Orléans. Un inconnu la suit puis se jette sur elle lorsqu’elle ouvre sa porte. Il exige de l’argent. Elle lui remet sa carte ban- caire et son code. Il menace de tuer des mem- bres de sa famille qui dorment chez elle. Il la viole dans sa chambre. Il lui demande pardon. Il la convainc de l’accompagner pour retirer des billets. Il se confond encore en excuses puis repart. Vers 8h30 le même jour, vers le métro Convention (XV e arr.), l’homme prend l’ascenseur avec une autre femme, puis la pousse dans son appartement, la bâillonne de la main et menace de la tuer. Il lui vole sa carte bleue, exige son code, la ligote sur le lit. Elle se débat avec énergie. Il lui inflige 19 coups de couteau avant de la violer. Le 28 décembre, dans une cité à Etampes (Es- sonne), une fille de 15 ans est abordée en bas de son HLM par un Africain qui cherche des Sénégalais, puis la force à entrer chez elle, en posant la lame sur sa gorge. La jeune fille lui résiste, ce qui déchaîne une violence inouïe. Il la frappe au visage, la poignarde à deux re- prises, essaie de l’étrangler, puis la viole.

«ENGOUEMENT». Cet homme «au profil très inquiétant» a pris pour cible trois blondes aux yeux clairs selon un mode opératoire très particulier : «Il poignarde ses victimes avant, ce qui est étonnant. Il veut de l’argent. Il se montre extrêmement violent dès qu’elles lui ré- sistent. Il s’excuse après les avoir violées.» Un ADN identique a été prélevé sur les trois scè- nes de crime. Mais le Fichier national auto- matisé des empreintes génétiques, et ses plus de 1,7 million de profils, ne connaît pas ce- lui-ci. «Le suspect ne peut pas être en prison car tous les détenus sont signalisés, assure un policier. Depuis le 28 décembre, le suspect a disparu, est peut-être parti à l’étranger.» Au fil de 800 appels et 200 mails, les enquê- teurs ont couru la région parisienne pour vé- rifier des rumeurs folles, le violeur ayant été repéré soi-disant à Corbeil-Essonnes, à Aubervilliers ou à Paris (XVI e ). Rarement un appel à témoin a suscité un tel «engouement» selon un capitaine de PJ : «Pour le prédateur des bois de l’Essonne, un Blanc aux yeux bleus recherché par la brigade des mineurs, on n’a pas eu autant de réactions. Là, on a eu l’impression que Guy Georges était revenu, ce qui n’est pas le cas.» Fin 1997, la traque rendue publique de Guy Georges, le tueur dit de la Bastille ayant violé et égorgé des jeunes femmes chez elles, avait provoqué une psychose. Pour le violeur noir de fin 2011, de fausses in- formations ont été relayées et amplifiées par Facebook et des blogs d’adolescentes. Du coup, les policiers ont parfois reçu «trois ap- pels en une heure de personnes qui ne se con- naissent pas, mais désignent le même suspect, on ne peut plus recouper», déplore un enquê- teur. Ils ont exclu des quantités de «dénoncia- tions fantaisistes», mais ont aussi obtenu des «renseignements intéressants». Ils ont cru te- nir trois fois le «bon» violeur. Mais ces trois suspects, qui ont été placés en garde à vue, ont été innocentés par l’ADN. Les policiers vérifient d’autres pistes de Sénégalais et autres Africains, mais ont du mal à les locali- ser et donc à obtenir leur ADN. «La photo d’un Noir a été balancée sur le Net avec la men- tion “c’est lui le violeur!” s’emporte un com- missaire. Or, cet homme était en prison au mo- ment des faits. Un Wanted sur les réseaux sociaux, c’est effrayant.»

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

«Si toute faute appelle une sanction, sa recherche doit échapper à toute instrumentalisation des faits divers à des fins électorales.»

Une intersyndicale de magistrats, d’avocats, de policiers et d’éducateurs vendredi, un an après avoir été mis en cause par Nicolas Sarkozy dans l’affaire Laëtitia, à Pornic

LES GENS
LES GENS

LE PROCUREUR

MONTGOLFIER

CHARGE WOERTH

«A Nice, je n’ai pas réussi, pendant toutes ces années, à obtenir que soit durable­ ment installé dans l’esprit des élus le respect des lois et de l’utilisation des fonds publics» : dans une inter­ view mise en ligne ven­ dredi par Mediapart, tel est le bilan plutôt amer du pro­ cureur de la République Eric de Montgolfier à quel­ ques semaines de son départ de Nice, où il exerce depuis 1999. Il sera bientôt procureur général à Bourges, une «promotion» dont il n’exclut pas qu’elle soit une élimination. Sur l’affaire HSBC, le procureur révèle qu’à l’été 2009 Eric Woerth, alors ministre du Budget, brandissait une liste de 3000 fraudeurs fis­ caux français, alors qu’en réalité, explique Montgol­ fier, «nous avions plus de 8000 noms pour ce qui concerne les ressortissants français, et au moins dix fois plus d’étrangers. Pour­ quoi sortir cela? Pourquoi 3000? Cela ne nous arrangeait pas…» Parmi ses réflexions, Montgolfier estime que dans la vie poli­ tique française «tout passe par le même endroit: l’Ely­ sée. On est dans un sys­ tème de monopolisation du pouvoir, qui est la consé­ quence même de notre Constitution. Cela étant, je ne pense pas que ce soit le pouvoir qui corrompe. C’est la peur de le perdre.» Par ailleurs, dans une inter­ view au Figaro parue ce samedi, Woerth conteste «tous les faits qui lui sont reprochés» dans l’affaire Bettencourt. PHOTO AFP

sont reprochés» dans l’affaire Bettencourt. PHOTO AFP Les logements pour «utilité de service» ne

Les logements pour «utilité de service» ne bénéficient pas aux soignants. ALEXA BRUNET. TRANSIT

Leshôpitauxjugés

trophospitaliers

IMMOBILIER La Cour des comptes note des abus et des dérives dans l’attribution des logements de fonction.

A h, les logements de fonction dans les hô- pitaux ! C’est une

aubaine. Hier cela pouvait se justifier. Aujourd’hui, c’est devenu un joli privilège. Mais certains commencent à s’en étonner. La Cour des comp- tes, à la demande de la com- mission des finances du Sé- nat, s’est en effet penchée sur le «patrimoine immobilier des établissements de santé». Dans ce travail, les magis- trats se sont intéressés aussi aux logements de fonction à l’hôpital. Bilan sévère: ils dé- noncent des abus et des déri- ves qui n’ont, à leurs yeux, plus de raison d’être. Au départ, c’était pour «né- cessité absolue de service» ou pour «utilité de service» qu’un certain nombre d’agents hospitaliers bénéfi- ciaient de logements. On soulignait le besoin qu’il y ait

toujours un directeur de per- manence, mais aussi des in- génieurs, des directeurs de soins, des responsables de centres maternels, etc. La raison invoquée était tou- jours la même: la nécessaire proximité. Bizarrement, les médecins ou les internes ne bénéficiaient pas de loge- ments de fonction, ayant juste des chambres le temps de la garde.

Incohérence. Dans leur en-

quête immobilière, les ma- gistrats de la Cour des comp- tes ont perdu leur latin. Et sont tombés sur une incohé- rence manifeste. «L’augmen- tation des logements de fonc-

tion en dehors des sites hospitaliers démontre que le lien avec la continuité du ser- vice public s’est largement dis- tendu.» Les chiffres sont sans appel: dans les Hôpitaux de Paris, il y a 1 142 logements de fonction pour nécessité de service, or 80% d’entre eux sont en dehors de l’établisse- ment où l’agent travaille. A Lyon, même situation :

94 logements de fonction, dont 80% sont en dehors de l’hôpital. A Marseille, égale- ment: 87 logements de fonc- tion, dont plus de la moitié ne sont pas dans l’hôpital en question. Bref, à l’heure des transports rapides et d’In- ternet, la proximité réelle n’est pas la raison d’être de

1828 euros selon les régions.

La dérive est patente. Et la

Cour des comptes n’en finit pas de s’étonner de ces avantages et de ce particula- risme du monde sanitaire :

«Alors même que l’objectif dans la fonction publique est de supprimer les logements at- tribués pour utilité de service, la fonction publique hospita- lière conforte ce type de loge- ment et prévoit une politique tarifaire avantageuse pour les locataires, la fixation des loyers ne relevant pas des ser- vices fiscaux comme le prévoit la réglementation de la fonc- tion publique de l’Etat.» «Travaux». Et ce n’est pas tout. La Cour des comptes souligne «de nombreux abus, concernant des

travaux d’entretien ou de rénovation des logements de fonction». On se souvient de la fa- meuse histoire du

directeur du CHU de Caen, en 2009. Fraîche- ment arrivé dans l’établisse-

ment, il avait engagé des dé- penses de 836997 euros pour

la rénovation et la décoration

de son logement de fonction:

un hôpital qui pourtant, comme beaucoup d’autres,

allait mal financièrement. Il

a été démissionné. Autre

chiffre saisissant : 30% des

11428 appartements que pos-

sèdent les Hôpitaux de Paris sont occupés par des locatai-

res ne travaillant pas ou plus

à l’Assistance publique.

ÉRIC FAVEREAU

Dans les Hôpitaux de Paris, il y a 1142 logements de fonction pour nécessité de service, or 80% d’entre eux sont en dehors de l’hôpital.

l’attribution d’un logement de fonction. «Il est clair qu’aujourd’hui de nombreuses situations s’appa- rentent à l’attribution d’un simple avantage salarial, écrit la Cour des comptes. Certains hôpitaux attribuent d’ailleurs une prime compensatoire à des directeurs qui choisissent de se loger par leurs propres moyens, parfois même loin de leur lieu de travail, alors que l’établissement dispose d’un parc immobilier.» Une prime mensuelle qui n’est pas ano- dine, variant de 1142 euros à

FRANCEXPRESSO 13

L’HISTOIRE

HOMOPARENTALITÉ: UNE CONJOINTE SE VOIT RETIRER SON DROIT DE VISITE

La cour d’appel de Nancy a refusé, vendredi, d’accorder

à une femme un droit de visite et d’hébergement du fils

biologique de son ex­compagne, infirmant une décision de première instance. «C’est une mauvaise décision, sur­

prenante, triste», a déploré l’avocat de la «mère sociale»,

M e Thomas Kremser, qui n’a pas exclu de se pourvoir en

cassation. En octobre 2010, le tribunal de grande instance de Briey (Meurthe­et­Moselle) avait accordé à l’ancienne compagne de la mère biologique un large droit de visite

et d’hébergement sur l’enfant, aujourd’hui âgé de 6 ans,

après la séparation des deux femmes. Elle avait égale­ ment demandé le partage de l’autorité parentale, qui lui avait toutefois été refusé. La mère biologique avait fait appel de ce jugement. «Là, nous avons tout perdu. C’est terrible, parce qu’il n’y a aucun statut juridique pour le beau­parent. Aujourd’hui, on se retrouve sans aucun droit. Ma cliente n’a pas vu son fils depuis trois ans», a com­ menté M e Thomas Kremser. Depuis 2009, plusieurs juridictions ont accordé des droits de visite et d’hébergement ainsi que l’autorité parentale partagée à des «mères sociales», anciennes compagnes de mères biologiques, notamment la cour d’appel de Ren­ nes ou celle de Bordeaux. La Cour de cassation a reconnu dans un arrêt de juillet 2010 le partage de l’autorité paren­ tale à un couple de lesbiennes binational, qui avait conclu une convention de vie commune aux Etats­Unis.

PROCÈS La cour d’assises des Hauts-de-Seine a ac- quitté vendredi un SDF de 37 ans, qui avait poussé en avril 2009 un voyageur sous une rame de métro. Les ma- gistrats l’ont jugé irrespon- sable pénalement et ont pro- noncé son hospitalisation d’office. L’avocat général avait requis vingt ans de ré- clusion, affirmant à la cour qu’elle jugeait «un tueur et non un pousseur».

ÉDUCATION Luc Chatel, le ministre de l’Education, a demandé «des droits d’auteur» à François Hol- lande après son discours d’Orléans jeudi sur l’éduca- tion. Le programme du can- didat socialiste à la prési- dence «se réduit à un plagiat, écrit Luc Chatel, à deux ex- ceptions près : une absence manifeste de courage» et «la perpétuelle obsession des moyens», allusion à la pro- messe de Hollande de créer 60000 postes dans l’Educa- tion en cinq ans.

CARLTON David Roquet, ex- directeur du groupe Eiffage et mis en examen dans l’af- faire de proxénétisme du Carlton de Lille, s’apprête à attaquer son ancien employeur devant les prud’hommes de Lens.

I l c o m p t e r é c l a m e r 900 000 euros. Embauché en 1993 par une société en- suite absorbée par Eiffage, David Roquet estime avoir été «lynché médiatiquement»,

a affirmé vendredi son avo- cat M e Squillaci.

IMMOLATION Une mère de famille de 47 ans, qui a tenté vendredi de s’immoler par le feu à Carcassonne, est une Suissesse recherchée depuis décembre avec son compa- gnon pour l’enlèvement de sa fille âgée de 9 ans et demi. La fillette vivait dans une fa- mille d’accueil, en raison de problèmes familiaux, lorsque sa mère l’y a récupérée. Mais l’enfant a été récemment retrouvé, entraînant le geste désespéré de sa mère.

22

C’est le nombre de personnes mises en examen lors du démantèlement d’un réseau de trafic de drogue qui agissait depuis au moins un an à Strasbourg. Les trafi­

quants, âgés de 21 à 28 ans, se fournissaient aux Pays­Bas, revendaient à des grossistes qui alimentaient les petits vendeurs d’une cité dans le nord­est de Strasbourg. Le trafic s’étendait aussi à Saverne, Brumath et Haguenau (Bas­Rhin). Une trentaine de kilos d’héroïne et une dizaine de cannabis ont été écoulés en un an. Sur les

22 personnes interpellées, sept d’entre elles, considérées comme les principaux responsables, ont été écrouées.

14 ECONOMIE

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 Devant une agence de recherche d’emploi à Barcelone,

Devant une agence de recherche d’emploi à Barcelone, le 2 février. En Espagne, 4,5 millions de personnes sont au chômage. PHOTO ALBERT GEA. REUTERS

Lessalariésespagnols

sacrifiésàlachaîne

La dérégulation brutale du marché du travail décidée par Madrid touchera de plein fouet les employés des PME. Les syndicats tentent de résister.

Par FRANÇOIS MUSSEAU Correspondant à Madrid

que, si la dictature voulait rogner leurs droits, ils faisaient des grèves de trois semaines et n’hésitaient pas à bloquer la route de Barcelone avec des troncs d’arbre.» En 1991, Fiat Industrial a racheté le groupe, devenu Iveco, qui compte quatre centres dans le pays. Mais on y défend toujours avec autant de force les acquis sociaux. Le groupe possède une des

meilleures conventions

d’entreprise du pays :

normes de sécurité optimales, pri- mes de productivité, conditions de travail enviables, un bus amenant les salariés depuis leur domicile, 36 heures de travail par semaine pour, en moyenne, 1800 euros par mois – largement supérieur au salaire moyen. La crise a été, bien sûr, brutale. En novembre 2008, 125 camions sor- taient de ces usines géantes chaque mois; en janvier 2009, le chiffre est tombé à 25. Néanmoins, le salarié d’Iveco est un privilégié : ce pre- mier trimestre 2012, même si l’usine est à l’arrêt une dizaine de jours par mois, un plancher salarial

G abriel, la quarantaine, ouvrier travaillant à la chaîne de montage d’un véhicule catégorie poids

lourd, annonce d’emblée la couleur face au projet de dérégulation du marché du travail du gouverne-

ment conservateur es- pagnol: «Ils veulent ba-

layer nos droits, en finir avec tout ce qu’on a obtenu pendant des années de lutte. Mais, vous savez, on va se défendre. On l’a toujours fait, et on est très résistants.» A une vingtaine de kilomètres de Madrid, sur la route de Barcelone, Iveco est un fortin. Sur près de quatre hecta- res de terrains et de hangars où sont fabriqués des véhicules indus- triels exportés dans toute l’Europe, se dresse un des symboles histori- ques de la lutte syndicale. Sous Franco, lorsque le groupe s’appelait Pegaso (et comptait 14 000 sala- riés), le régime n’osait se frotter à cette entreprise. Un des oncles de Gabriel y travaillait alors: «A l’épo-

REPORTAGE

a été fixé à 82%. «Depuis, on s’est battus, on a inventé mille formules de flexibilité interne, mais on a réussi à éviter toute charrette dans nos quatre centres du pays», dit fièrement Juan Luis Lorido, responsable syndical de l’UGT, l’Union générale des tra- vailleurs, centrale majoritaire dans le secteur automobile. En juillet 2009, 348 salariés de l’usine de Catalogne ont été licenciés, mais, grâce à un système de retrai- tes anticipées dans le groupe, ils ont été réincorporés. «L’Espagne est le deuxième producteur automo- bile en Europe, ajoute Juan Luis Lo- rido. Mais on n’a aucune marque propre. Pourtant, malgré l’effondre- ment des ventes de voitures, tous les gros centres de production ont évité le pire.» Ford à Valence, Renault à Valladolid ou encore General Mo- tors à Saragosse…

«CATASTROPHE». Pourtant, à Iveco-Madrid, les tensions sont palpables. Les 2605 salariés savent que le gouvernement entend abais- ser le coût du licenciement. Les ru- meurs vont bon train quant à la

baisse des indemnités : au lieu de 45 jours par année travaillée, on passerait à 20 ou 30 jours. Ce qui, disent les syndicats, signifierait une «saignée» dans leurs rangs puis- que, dès lors, le coût ne serait plus prohibitif pour la direction. Ce qui les rassure, en revanche, c’est que le gouvernement veut privilégier désormais les conventions d’entre- prise. «Vu notre force syndicale, il n’y a pas de quoi s’inquiéter là-des- sus, dit Loredo. Mais, pour les PME, c’est une catastrophe.» En Espagne, 95% des travailleurs sont salariés dans des PME. En ma- jorité, ces dernières sont actuelle- ment régies par des «conventions provinciales ou sectorielles», qui assurent un minimum de garanties. Or, avec la suprématie de la con- vention d’entreprise, ces garanties sauteraient. Martin Martinez, res- ponsable du secteur de la distribu- tion pour Commissions ouvrières (CCOO), l’autre grand syndicat, s’inquiète: «Concrètement, tous les petits commerces feront ce qu’ils veulent avec leurs employés: journées de travail à la carte, heures sup rétri-

buées à leur guise… Les salaires, aujourd’hui autour de 1 100 euros, dégringoleraient au minimum légal, c’est-à-dire 640 euros.» Sans compter, peste-t-il, les dizaines de milliers de licenciements que sup- poserait le décrochage des entre- prises se déclarant en difficulté. «Comme si 4,5 millions de chômeurs, ce n’était pas assez !» Telle est la dichotomie espagnole:

un secteur de l’économie, celui des grandes entreprises, plutôt protégé et celui des PME, où les minima so- ciaux voient leurs jours comptés.

«HUMILIÉ». Antonio Pacheco, qua- dragénaire et père de deux enfants, ne masque pas sa frousse. Depuis onze ans, il nettoie des vitres, le plus souvent en hauteur, pour 920 euros, dont 80% partent dans le remboursement de son prêt im- mobilier. En 2009, sa société, Grupo Norte, a mis à la porte une bonne moitié des 29 salariés. En vertu de la convention «sectorielle» de l’entreprise, il bénéficie d’une prime de risque, d’une prime d’an- cienneté, de trente jours de vacan- ces et d’horaires fixes. «Mais je sais bien que tout cela va voler en éclat, déplore-t-il. Mon chef a déjà changé d’attitude. Il nous parle séparément, veut changer mes horaires chaque jour et me propose des travaux le week- end à des tarifs moitié inférieurs. Sa- medi, pour me dédommager, il m’a offert le petit-déjeuner, je me suis senti humilié! Avec la réforme du tra- vail, ce sera la porte ouverte à encore plus d’abus.» Antonio Pacheco se crispe : «La convention d’entreprise, pour moi, cela veut dire tout le pouvoir pour mon chef et aucun pour moi. C’est lui qui me tient et, moi, comme j’ai une famille à nourrir, je n’ai qu’à fermer ma gueule !»

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 REPÈRES «Cette réforme ne servira pas à améliorer
REPÈRES
REPÈRES

«Cette réforme ne servira pas à améliorer la dramatique situation de notre emploi.»

Ignacio Fernández Toxo secrétaire général du syndicat Commissions ouvrières(CCOO)

En juin 2010, le gouvernement du socialiste José Luis Zapatero avait déjà fait approuver par décret­loi une réforme pour déréguler le marché du travail. De l’avis général, cette précé­ dente réforme n’a eu aucune incidence sur le marché de l’emploi.

LE CHÔMAGE EN ESPAGNE 48,7% en % de la population active Décembre 2011 Les jeunes
LE CHÔMAGE EN ESPAGNE
48,7%
en % de la population active
Décembre
2011
Les jeunes
22,9%
Janvier
2008
20,4%
L’ensemble de la population
9%
Source : Eurostat

ECONOMIE 15

Le décret du gouvernement facilite les licenciements et affaiblit les conventions collectives alors que le chômage atteint 22,9%.

Une réforme du travail taille patrons

B eaucoup plus de flexibilité dans les négociations collec- tives et baisse sensible du

coût de licenciement : telles sont les deux idées-forces de la réforme du marché du travail espagnol adoptée hier en conseil des minis- tres. Aiguillonné par la récession économique, le gouvernement conservateur avance sabre au clair : sa pilule, administrée sous forme d’un expéditif décret-loi, entrera en vigueur dans les pro- chains jours. Il ne nourrit toutefois pas beaucoup d’illusions sur l’ac- cueil que devrait réserver le corps social à son initiative. La semaine dernière, croyant que les micros étaient éteints, le chef du gouvernement de droite, Ma- riano Rajoy, avait confié à son ho- mologue finlandais: «Cette réforme du marché du travail va me coûter une grève générale», laissant en- tendre aux Espagnols qu’il en avait déjà décidé les grandes lignes. Re- belote, jeudi: dans les médias avait fuité une confidence du ministre de l’Economie, Luis de Guindos (un ancien de Lehman Brothers appelé par Rajoy pour orchestrer de drastiques coupes budgétaires), au commissaire européen Olli Rehn: «Nous allons approuver une réforme extrêmement agressive, qui va nous attirer des ennemis.» «Honte». Madrid, qui cherche à se rapprocher de Berlin, entend frapper fort. Objectif: infléchir la tendance dramatique du chômage qui touche désormais 4,5 millions de personnes, soit 22,9% des ac- tifs. Et le pire est sans doute à ve- nir, le FMI estimant que la barre des 5 millions pourrait être dépas- sée cette année. «Une honte natio- nale», pour l’opposition socialiste.

Le gouvernement Rajoy fait le pari de déréguler un marché considéré comme un des plus rigides d’Eu- rope: en vertu du raisonnement li- béral selon lequel moins les con- traintes sont fortes plus le marché de l’emploi est dynamique, sa ré- forme va, pense-t-il, désinhiber les entrepreneurs désireux d’em- baucher. D’où l’avènement d’un contrat de travail «généralisé» avec un coût de licenciement équivalent à 33 jours par année travaillée (contre 45 jours jusqu’à présent), plafonné à 24 mensuali- tés. Et ce, quelle que soit la situa- tion des entreprises. Celles en si- tuation de «décrochage» – pouvant justifier de mauvaises

pousse vers la dérégulation totale du marché de l’emploi. Au lieu de frei- ner le chômage, cela va l’exacer- ber.» Pour les syndicats, la sup- pression des conventions «porte atteinte aux droits des salariés et accroît leur vulnérabilité». Précaire. Un point de la réforme semble pourtant échapper aux cri- tiques. La tentative d’intégrer da- vantage les jeunes sur le marché du travail, alors même que les chiffres espagnols sont inquié- tants : le chômage juvénile at- teint 48%, le double de la moyenne européenne. De quoi ex- pliquer en bonne partie que le mouvement des Indignés soit né à Madrid en mai 2011. Désormais, tout chef d’entreprise

embauchant une per- sonne âgée de moins de 30 ans (avec un contrat à durée indé-

terminée) aura droit à une réduction d’un quart des charges sociales, le reste étant pris en charge par l’Etat. Cette mesure, comme d’autres, vise à en finir avec l’élément «ex- ceptionnel» du marché du travail espagnol: un très fort taux de con- trat précaire, autour de 40%. «C’est notre principal boulet depuis les années 80 et aucune réforme n’a jusqu’ici pu l’amoindrir, estime l’économiste Luis Garicano. Ce drame renforce l’instabilité du mar- ché du travail et rend quasi impossi- ble l’amélioration de la productivité, une des plus basses d’Europe.» Reste à savoir si cette réforme aura un impact positif sur le travail précaire. Celle du gouvernement Zapatero, en 2010, s’était avérée sans effets.

«Nos pires craintes sont devenues réalité. Au lieu de freiner le chômage, cela va l’exacerber.»

Luis Mendez du syndicat UGT

prévisions –, le coût chute à 20 jours par année travaillée. «Cette modification marque un “avant” et un “après”, a admis la ministre de l’Emploi, Fátima Báñez, parce qu’en parallèle nous allons supprimer peu à peu les con- ventions collectives sectorielles et provinciales, qui sont un terrible frein à l’embauche.» En Espagne plus qu’ailleurs, une majorité des entreprises (surtout des PME) sont régies par ces conventions, qui li- mitent la flexibilité (horaires, charge de travail, mobilité…). Pour les syndicats espagnols, la douche est néanmoins glaciale. «Nos pires craintes sont devenues réalité, a réagi Luis Mendez, secré- taire général de l’Union générale des travailleurs, l’UGT. Tout cela

F.M. ( à M adrid)

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Entretien Trente ans de sida vus par un médecin et un activiste Page VIII

Rencontre Adriana Asti, star mystérieuse du cinéma italien Page X

Carte Les tentations insulaires, de l’Atlantide à Alcatraz Page XV

leMag SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 www.liberation.fr Voyage au Goncourt Choisie par les
leMag
SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12
FÉVRIER 2012
www.liberation.fr
Voyage au
Goncourt
Choisie par les lycéens
pour son roman
médiéval «Du domaine
des murmures»,
Carole Martinez
parcourt la France,
en état de grâce.
Carole Martinez,
en janvier.
PHOTO ÉDOUARD CAUPEIL

II LE MAG SOMMAIRE

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LE CASTING DU 11 FÉVRIER 2012

PAGE X

PAGE VIII

PAGE IV

PAGE XIII

PAGE XVII

PAGE XV

PAGE X PAGE VIII PAGE IV PAGE XIII PAGE XVII PAGE XV RENCONTRE ENTRETIEN REPORTAGE LA
PAGE X PAGE VIII PAGE IV PAGE XIII PAGE XVII PAGE XV RENCONTRE ENTRETIEN REPORTAGE LA

RENCONTRE

ENTRETIEN

REPORTAGE

LA SEMAINE DE L’ÉCRIVAIN

REGARDER

COMPRENDRE

Adriana Asti

Gilles Pialoux et

Carole Martinez

Klavdij Sluban

Martine et Philippe

R.L. Stevenson

«Se souvenir

et oublier»

Didier Lestrade Trente ans de sida

Transportée par

«les Murmures»

Parlez­vous

taafien?

Deux hôtes presque parfaits

Clés de la prison ou du paradis

Un livre retrace la carrière sans relâche de la star du cinéma italien, de C’était hier, de Visconti, à aujourd’hui.

L’un est médecin, l’autre activiste, unis depuis trois décennies dans un même combat contre la maladie. Bilan.

La romancière va à la rencontre de ses lecteurs et goûte l’état de grâce suscité par le succès de son second roman.

Vent de 40 nœuds, 30 km de marche… En résidence d’artistes aux îles Kergelen, le photographe affronte les éléments.

Ce couple a reçu à la Plage ensoleillée Monsieur et Madame Tipi pour l’inspection de rigueur dans Bienvenue chez nous.

Qui n’a pas rêvé de suivre la trace de l’Ile au trésor ? Les îles projettent tous les fantasmes : aventure, farniente ou enfermement.

FRÉDÉRIC STUCIN. MYOP

PHILIPPE MATSAS. FLEUVE NOIR

ÉDOUARD CAUPEIL

JC BECHET

PATRICK RONCEN. TF1

ADOC PHOTOS

«POINTS DE VUE» PAR PETER KUPER

ÉDITIONS ÇÀ ET LÀ
ÉDITIONS ÇÀ ET LÀ

ÉDITO

Par BÉATRICE VALLAEYS

A contes de femmes

Anne-Marie Métailié sait ce qu’éditer veut dire. Les livres qu’elle publie sont là pour l’attester. Elle sait aussi qui sont les lecteurs de romans. Ou plutôt les lectrices, car aujourd’hui les amateurs de romans sont en majorité des femmes. Normal, pense Anne-Marie Métailié, «les femmes adorent qu’on leur raconte des histoires». Pas des bobards, elles ne sont pas si sottes, ni des romans de gare, encore qu’on a vu au fil des siècles des romanciers dits de gare élevés au rang d’écrivains d’excellence. Comme Thomas Hardy, écrivain anglais de la fin du XIX e siècle, auteur notamment du célèbre Tess. Si les histoires plaisent aux femmes, ce ne sont pas non plus des contes à l’eau de rose, ce qui serait encore un cliché malveillant.

Avec Carole Martinez, elles sont merveilleusement servies. Car cette écrivaine a un talent fou pour s’immerger, et avec elle ses lecteurs et lectrices, dans un imaginaire merveilleux, captivant, déroutant et pourtant tragique. Un univers de femmes, qui plaît aux femmes. Et aux hommes ? Allez savoir… Mais peut-on dire que des romans sont prédestinés aux unes ou aux autres ? Bon dieu non, quelle horreur ! Même s’il est vrai qu’on voit réapparaître chez des romancières un fâcheux courant qui glorifie un modèle féminin (néoféministe ?) qu’on croyait révolu : la puissance féminine viendrait avec la maternité. En clair, c’est l’enfant qui ferait la femme. Et l’on pense, peinée, à Simone de Beauvoir, qu’une telle régression aurait horrifiée.

COURTESY OF KEVIN P. BURKE AND THE BURKE CHILDREN

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

VOX POPULI

Par MATHIEU LINDON

«Pas de Marine Le Pen chez nous»

S i Nicolas Sarkozy s’obstine à faire

actuellement que candidate à la

semblant qu’il n’est pas encore candidat

à la présidentielle, Marine Le Pen n’est

candidature. Ce serait certes une honte qu’elle ne parvienne pas à se présenter mais, quand

on pense que son père, qui partait de plus loin,

y est arrivé, si elle, elle n’obtenait pas ses

parrainages, ça voudrait aussi dire qu’elle est nulle. On dirait que nos élus trouvent qu’elle

n’est pas de chez nous. C’est comme si les électeurs étaient des enfants et qu’on ne

voulait pas les laisser jouer avec les allumettes.

Il est paradoxal d’ouvrir grand les bras aux

électeurs du Front national et de fermer la porte à sa représentante. Si Claude Guéant et elle n’ont pas les mêmes valeurs, c’est sans doute juste qu’ils n’ont la même appréciation de la charcuterie Bordeau Chesnel. Peut-être que l’actuel ministre de l’Intérieur pose

des jalons pour rester en poste si Marine Le Pen est élue. Ou alors il a une stratégie diabolique obligeant la présidente du FN à déraper pour montrer qu’elle est plus à droite que le gouvernement.

A l’occasion de cette épreuve, les partisans du

FN vont peut-être mieux comprendre ce que c’est que vivre dans un pays sans avoir le droit de vote. On va finir par leur faire passer un test de culture générale et les contraindre à un serment d’allégeance à la France, pas la France éternelle mais celle d’aujourd’hui. Marine Le Pen ressemble pour l’instant à une candidate en situation irrégulière, la sans-papiers de l’élection. C’est un délit de faciès ? C’est parce qu’elle s’appelle Le Pen ? Comme Jeanne d’Arc, si respectée dans sa famille, la pucelle de la présidentielle non pas entend mais attend des voix. Les libéraux de l’UMP n’ont pas l’air d’être pour la libre concurrence à droite dans

le domaine démocratique. La compétitivité

leur est une valeur suprême mais la compétitivité sans compétition paraît l’idéal. Par un miracle génétique, la démone qui préside le FN aurait accouché d’anges qui seraient ses électeurs. On voit que jusqu’au

bout Nicolas Sarkozy reste fidèle à l’ouverture même si elle n’est plus à gauche. Ouvrir plus pour gagner plus. On imagine les militants du FN mendier dans

le métro : «Pas de ticket restaurant, juste un

petit parrainage, s’il vous plaît.» Mais on reste ferme : pas de démocratie pour les ennemis de

la démocratie. Cependant, tout le monde est

mouillé avec Marine Le Pen. Dans un sondage où elle absente, tous les candidats montent. Personne n’aurait l’idée de dire aux électeurs du FN : «Je vous interdis de voter pour moi.»

Pourtant, ce serait peut-être payant ; qui sait si ce n’est pas sur ce ton qu’ils veulent qu’on leur parle, au FN ? Ils n’ont rien contre l’autorité. Mais, si Marine Le Pen ne peut pas être candidate, qui aurait le cœur de ne pas recueillir tous ces électeurs orphelins, ces naufragés du suffrage universel ? Il y a une ingratitude des électeurs du FN devant tous les efforts que fait l’UMP pour les séduire. C’est presque du sadisme : on ne peut pas reprocher

à l’UMP de ne pas s’être démenée pour eux

mais ce n’est jamais assez. Ils voudraient que des élus UMP fassent enfin leur coming out.

CHRONIQUES LE MAG III

REGARDER VOIR

Par GÉRARD LEFORT

M A G • I I I REGARDER VOIR Par GÉRARD LEFORT A l’aise majesté C

A l’aise majesté

C e portrait d’Eliza- beth II d’Angle- terre est comme le début d’un conte

de fées. La reine dort. Per- sonne ne sait depuis combien de temps. Quatre-vingt-cinq ans peut-être. Mais la reine dort-elle vraiment ou fait- elle semblant ? Pour le sa- voir, il faudrait frapper dans ses mains, pousser un cri.

Quelque chose comme :

«Wake up, Gromit!» Chanter une chanson dégoûtante en dialecte irlandais ? La reine dort. Chuchoter à son oreille qu’en fait Lady Di n’est pas morte dans un ac- cident du travail, qu’elle est bien vivante dans une île des mers du Sud, pleine de Dodi al-Fayed bien membrés et qu’elle les emmerde tous,

surtout cette archi-morue de

Zabeth qui est bel et bien la reine (des connes). La reine dort. On

dirait que ses lè- vres ont esquissé un sourire. Et si elle était morte ? N’est-elle pas ici

Laportrreineaits tirésaux GRANDANGLE 36 • LIBÉRATION LUNDI6 FÉVRIER 2012 règne monde confiée Aujourd’hui,
Laportrreineaits tirésaux
GRANDANGLE
36 •
LIBÉRATION LUNDI6 FÉVRIER 2012
règne monde confiée Aujourd’hui, d’Elizabeth n’a à «Libération». autant la Grande-Bretagne II. été Depuis photographié. Une son vraie accession fête fausse The les exclusivité… Queen soixante au trône, s’est ans nul presque de au
A
le
gauche,
en
couple royal
THOMASSTRUTH
En
Dorothy Wilding
2011. 1952, haut, PHOTO l’année cliché de
en
Elizabeth
trône. GEORGINAHUSTLER. NATIONALPORTRAIT WILLIAMAND
GALLERY
en
photographiée
monte 1999 bas, sur la par reine le
En
Hiroshi Sugimoto.
A
NATIONALPORTRAIT GALLERY
droite,
Lightnessof Chris Levine.
Being, en 2007
par
COURTESYOFKEVIN P.BURKEANDTHE BURKECHILDREN
LIBÉRATION LUNDI6 FÉVRIER 2012 • 37
LIBÉRATION LUNDI6 FÉVRIER 2012
• 37

Par Correspondante SONIADELESALLE­STOLPER à Londres

passer que c’est gne, «Nous nables réussi de notamment) (les m’imiter. je reines sur vrai à ne ma disions crises faire, quatre-vingt-cinq m’y que vie du tentent c’est ce Mais d’arthrose. attendais à donc Danemark danser, n’est se tout soixante déclencher depuis pas pas! ce à mal. m’enivrer et qu’elles des ans J’aurais ans de D’autant années de de Suède de mi- vie, ont rè- dû de

mes coup, mon «Il y sujets a père soixante mon est –que père, mort. ans, dis-je, et aujourd’hui Je c’est l’aimais le fou monde comme même, beau- en-

«Jevoudraisvousyvoir…»

famille que CostaConcordia, mais sur comme moi une ma et quelle barque barque royale toute nous idée! surnomme la se noyée. “royale”. il renverse famille, Entre ne manquerait Ça le Franchement, ferait les et “la Titanic plouf! tabloïds, Firme” quand et plus The le

tisée” du monde moderne. Soixante ans

«Ensuite, banque nées tire En aussi d’une 1952, un durant famille beaucoup portrait ou je évidemment, suis des sur presque traits timbres-poste. des qui à peine Dorothy pièces, a nettement été normale. reine il utilisé y des a eu et Wilding. billets J’aimais des les elle moins por- an- me de

sérieuse comme un pape, drapée telle

l’aurais fallait Londres. corps, qué présenter une ple. c’est une nait qu’en reine C’est statue de tout oser! le mourir, bien Mais de tout ma «moderne», vrai 1997, de même Pour fait tête mon sur cire. que c’était et décapiter flottant un un qu’un la Justin manager Enfin, pauvre fond peu, bien proche Mortimer: à léger côté le jaune à celui-là, de m’a Diana la pompon, montrer du Tour malen- de expli- vif, peu- mon ve- re- de je il

«Franchementmoche»

tendu peuple passion «Les l’apothéose peinte cette Américaine dix avait que franchement pour dernières je avec laissé n’éprouvais cette Lucian d’Annie peste. croire années, moche. Freud aucune Leibovitz, à mon j’ai Quant qui com- vécu bon m’a je à

me suis bien amusée quand la BBC s’est

trompée et a prétendu que j’avais quitté

jectif. en rage Quelle une séance bonne de blague! pose devant l’ob-

«Bon, maintenant, il me reste à tenir

trois ans et sept mois, et ensuite, j’aurai

mon mon le record fiston arrière-arrière-grand-mère. du Charles. règne de A la force reine d’at- Vic-

cile. En revanche, je m’inquiète un peu

pour

tendre de devenir roi, il s’étiole un peu.

A 63 ans, il a l’air d’un petit vieux.»

Vu ma santé de fer, ça devrait être fa-

toria,

battu

Cardiff. NATIONAL Portrait BEATON Du Gallery, 17 au mai Victoria Jusqu’au à au Londres. 21 octobre and 29 avril Albert à au la Museum Museum National

à Londres du 8 février au 22 avril.

QUEENELIZABETHIIBYCECIL THEQUEEN:ARTANDIMAGE

l’objectif Beaton. bras, Andrew Au avec Elizabethand pose PhilipPotent, En haut, centre, son devant en PHOTO 1960 dans la de fils reine Cecil les de

Gilbert George, En Elizabeth en 1987, bas, et par en II, 1981.

George Eksts.

GEORGEEKSTS

GILBERT_GEORGE. MR.ANDMRS.ELLIS

CECILBEATON

de règne dans un monde voué à l’image,

 

cela

«Ah, se les comprend. photos de Cecil Beaton… Il m’a

première fraîche, accompagnée si fois, gaie. pendant j’avais Plus 16 tard, quarante ans. je J’ai deviens ans. l’air La si

arpenter mon royaume née règne. soixante diamant, de long à sourire, Une en ans large, mes an- de à

Je que époux, même nya, propension suis qu’on ce tier!– l’avais fameux devenue 13 où ne l’ont ! le ans. j’étais Dommage déjà prince peut film, redécouvert à Cette repéré reine gaffer, en pas Philip, leDiscoursd’unroi. visite tout prestance, au qu’il alors mais fin épousé avoir. avec à que ait fond la je mon faveur une je suppose en tout du n’avais 1947. cher telle Ke- de de Je

 

salut monde. vement bras ô d’agiter à un Je combien saluer sais mouvement légèrement régalien que de uniquement les Il parfaitement certaines s’agit la foules main. n’est gracieux de décollé de pas lever C’est de le mon donné mes maîtrisé, d’essuie-glace. poignet, du le que célèbre, consœurs coude, torse, à l’art tout mou- dans du et et le le

moi, vrier serait jamais ndlr], garce rée elle s’est dées cocktails a en de bien je moins 1952. et mon pas ne abdiqué 2002. cocotiers. séductrice insensés amusée, serai devenu oncle duré N’empêche, pas en que Edward le Ma elle. sur reine de 1936, roi moi, sœur, Wallis des Bon, George depuis mon VIII je plages sans l’ai Margaret, [Simpson, d’accord, n’aurait père le VI, enter- cette 6 bor- fé- et, ne

manifestations, «En cinée les faudra de matière même même princes fait, Catherine, qu’on désordre. de très quand Harry drames, songe forts sur ce je et D’un chez à pense nous William, que une mettre autre les barque je sommes à préfère, Windsor. toutes les et côté, jeunes, sa à part. dul- tout ces en ce Il que teuse, seum Gallery de sont mes je les de suis pas portraits, expositions. et Londres. du la au personne tout. Victoria à Non Il la paraît Notamment National and la que plus simplement je Albert sois “portrai- Portrait celles vani- Mu-

des «J’aurais à m’enivrer plages dû bordées de passer cocktails de ma cocotiers.» vie insensés à danser, sur

ronnement, grave. gubre. Sur En même la en célèbre 1953, temps, photo j’ai je même voudrais de mon l’air cou- vous lu-

y voir, poser face à l’objectif impertur-

bable avec une couronne et une cape

pesant des tonnes! C’est Cecil qui a créé

gaire, tout de lywood. icône transformée Warhol, consensuels. même. glamour A Un vraiment! côté, petit en Cet les peu 1985 artistes d’Hol- Il Andy vul- m’a en

rien à un «Pietro une de Gilbert fleurs, chœur. portrait croix, de l’air et Annigoni, de George Quelle multipliée couleurs de en l’époque. 1969 font idée pour pétantes, qui à figure de sa l’infini. Pas n’a me part, de d’enfants vraiment coller me m’a colliers voici tiré sur

«Quand l’année, vaciller. une mise flottille le premier Des je je sens pense de défilés 1000 week-end ma aux de légendaire bateaux réjouissances chevaux de juin, sur énergie en la mai, avec Ta- de

des images de nous, moi, le prince Phi-

 

lip et les quatre enfants rappelant celles

«C année tés ’est mon à parti jubilé de célébrer festivi- ! Une de

Libération du lundi 6 février.

veilleux ancêtre Henry VIII (dear Henry !) l’avait fait avec cette andouille d’Anne Boleyn. Fin du cauchemar. Jamais personne n’oserait porter la main sur sa Gra- cieuse, même après une soi- rée à fumer toute la mo- quette de Balmoral. La réalité c’est que cette image fait florès en Grande- Bretagne, sur des mugs et des sets de table : on peut boire son thé dans la reine et manger son porridge dessus,

voire le vomir. Autrement dit: boire et manger la reine. Comme un abîme théorique propre à flinguer toutes les Mythologies de Barthes. Pourquoi un tel succès de re- production populaire? Parce que ce portrait de la vieille, qui jubile ses soixante ans de règne, est surtout l’image d’une granny passe-partout qu’on ne peut imaginer que gentille. Quoiqu’un rien pu- naise sous son masque trop tranquille, ce qui ajoute à son charme. A deux ou trois bri- coles près, qui pèsent leur poids de diamants, on en croise dans tous les pubs de ces mémés dessalées qui ont

le gin-tonic facile et la répar-

tie assassine. Un peu travelo sur les bords aussi. Et si la reine était un homme… Shocking? All right, cessez-

le-feu, je retire ce que je n’ai jamais dit.

Et ayons un bon mouvement,

moins cavalier, vers la reine:

ses joues duveteuses doivent être douces à embrasser. Mais la réciproque «give me

a kiss Queenie» n’est pas

forcément souhaitable, vu la truelle de rouge sur les lè-

L’image figure sur des mugs et des sets de table: on peut boire son thé dans la reine, manger son porridge dessus.

comme elle sera sur son catafalque lors de l’enterrement à Westmins- ter? Courage! II faut vérifier. Tendre la main vers ses che- veux de coton et frôler les diamants de sa couronne. La reine ne dort plus, elle ouvre grand les yeux, elle crie «Oh my god!» et c’est tout l’anti-

vres. Tous aux abris, le blitz revient, Queenie veut me bombarder de rouge ! Le cauchemar repointe ses cor- nes : et si elle était dange- reuse? Et si la reine, comme dans Alice, était méchante? D’autant qu’elle a de quoi l’avoir mauvaise, ayant légè-

gang britannique qui dé-

rement passé l’âge de croiser

boule avec les fusils lasers.

les miroirs de Buckingham

La reine ne rigole pas : tou-

pour leur poser la fameuse

cher à ses bijoux de famille!

question de confiance «Dis-

Malaise majesté! La reine or-

moi, vieille pétasse, who is la

donne à ses gardes poilus du

plus beautiful of the world?»

casque qu’ils vous traînent

Alors oui, laissons la reine

enchaîné à la Tour de Lon-

dormir! Car si tu la réveillais,

dres avant votre décapitation à l’épée, comme son mer-

elle pourrait bien te dévorer, mon enfant.

IV LE MAG REPORTAGE

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

Loin de la geôle où elle a emmuré son héroïne, Carole Martinez est partout, portée
Loin de la geôle où elle
a emmuré son héroïne,
Carole Martinez est
partout, portée par le
succès de son roman
médiéval, prix
Goncourt des lycéens.
Tournée de promo.

Le tourbillon des

«Murmures»

Par FRÉDÉRIQUE

ROUSSEL

Photos ÉDOUARD

CAUPEIL

C arole Martinez vit peut-être un rêve. Elle préfère parler de cadeau. Ses romans se comptent sur les doigts d’une main, un livre pour la jeunesse, récemment réédité sous le titre l’Œil du témoin (Rageot), puis le Cœur cousu

(Gallimard), sorti au printemps 2007 et qui conti- nue tranquillement son chemin et, enfin, Du do- maine des murmures, paru à la rentrée de septem- bre. Goncourt, Renaudot, Médicis, son nom a figuré sur toutes ces listes prestigieuses de prix. Le Goncourt des lycéens lui a finalement été attribué le 7 novembre, alors que son roman caracolait déjà en haut des ventes. Profiter de l’état de grâce qui accompagne le succès d’un roman, se nourrir des mots doux chuchotés par les lecteurs et raconter encore et encore les mystères de l’alchimie d’un livre… La tournée continue. De Rouen à Bruxelles, de salon en librairie, focus sur le marathon d’un «jeune» écrivain à succès.

Salon Radio France

26 novembre 2011, 16 heures

Des rangées de tables immaculées et des écrivains sagement plantés derrière une pancarte nomina- tive. Près de 120 auteurs ont été conviés au premier Salon du livre de Radio France le 26 novembre. Au bout d’une de ses lignes, Carole Martinez, visage mobile et rieur, longs cheveux bruns, jean et gilet rouge, discute avec animation avec Elisabeth, une lectrice. A sa gauche, la chaise vide de Philippe Meyer, fantôme voisin de Laurent Mauvignier qui guette le rare chaland. «D’où vous est venue l’idée Du domaine des murmures?» interroge Eli- sabeth. «Tout le monde me pose la question. Je vou- lais transposer le conte de Barbe bleue avec une femme contemporaine enfermée dans le cabinet noir où six autres l’ont précédée. J’ai lu Duby et je suis tombée sur les recluses au Moyen Age. Il a fallu que je laisse tomber Lola pour Esclarmonde. Ce fut un bras de fer entre elle et moi.» Une autre femme attend son tour, une médiéviste

qui la compare à Marguerite Yourcenar pour «cette même présence de la mort». Carole Martinez s’éclipse sourire rouge à lèvres. Une pause ciga- rette ? La séance est censée durer trois heures, puis retour à son coin de table. L’écrivain de 45 ans ré- pond avec enthousiasme aux têtes penchées vers elle. Lors de sa tournée pour le Cœur cousu – qui raconte la vie de l’Espagnole Frasquita Carasco, une magicienne de la broderie–, elle a vibré aux récits de confessions familiales de ses lecteurs. Elle leur a demandé l’autorisation de les utiliser un jour. Voici venir Anne, qui la félicite justement pour Cœur cousu où elle aime que «les choses s’imbri- quent tout doucement et c’est une espèce d’autoroute de l’émotion». Sur la page de garde, l’auteure des- sine un cœur couturé, puis griffonne un mot. Pour Du domaine…, elle a finalement renoncé à esquis- ser une fenestrelle avec un œil. «Cela me prend trop de temps!» Un homme se penche en chuchotant:

«C’est pour la femme que j’aime, Monique.» Un ma- niaque de la photo se plante devant elle, la shoo-

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

REPORTAGE LE MAG V

R E P O R T A G E L E M A G • V

tant sans vergogne. Elle l’a déjà vu dans son sillon mais s’illumine quand même. La file d’attente avance. Cette fois, c’est Sandrine Gauzère, de la librairie le Monde d’Arthur à Meaux, où elle veut inviter Carole Martinez. «Del- phine de Vigan m’a dit non, elle n’en peut plus de par- ler de son histoire.» Carole lui laisse gentiment son mail, sans garantie: son agenda est plein pour sept mois. Puis c’est une invitation à participer aux Rencontres du livre d’histoire à Courbevoie, mi- mai. «Mon premier week-end libre, c’est le 23 juin!»

«à la fois le cri et le chant», «puissance et vulnérabi- lité des femmes», «écriture précieuse et mélodieuse». Carole Martinez, assise sur un vieux pupitre d’éco- lier, expose l’intrigue en quelques mots: «Esclar- monde, la narratrice, est une fille de 15 ans qui a dé- cidé de dire non. Elle va mettre en scène son refus pendant la cérémonie de son mariage. Puis devenir recluse.» «Comment as-tu rencontré ce sujet ?» la questionne Carole Zalberg. «Par un énorme détour. J’ai mis quatorze ans à écrire le Cœur cousu, sept

pour celui-ci. Je voulais travailler sur le couple. Je me suis mise contre le mur comme

cette femme et j’ai senti mes seins – et je n’en ai pas beau- coup! Ils étaient pleins de lait. Elle s’est souvenue qu’elle avait un enfant.» Quand il s’agit des rebondis-

sements de l’arrière-cuisine de son roman, Carole Marti- nez est intarissable. Ses longues mains de comé- dienne frustrée toujours à l’appui. «Son château», par exemple. Elle l’a cherché en vain avec une tour seigneuriale et deux ailes. Jusqu’à ce qu’elle re- çoive, paf, un mail des monuments historiques qui lui adressait un catalogue avec cette proposition:

«Voici cent châteaux, choisissez celui que vous préfé- rez. Passez deux jours là-bas, rencontrez le conserva- teur et écrivez un petit texte.» Repaf, elle tombe sur le château de Montal à Saint- Céré (Lot), justement avec une tour et deux ailes. «Est-il encore libre ?» Chance, il n’était pas pris. Le conservateur lui apprend qu’il a été construit au XVI e siècle par une femme, Jeanne de Balzac, pour son fils Amaury: «Madame, vous êtes tombée sur le château de la maternité.» Jeanne de Balzac a gravé sa douleur de mère dans la pierre en accu- sant le roi. Une figure de femme forte. De celles qui émaillent la vie et les textes de Carole Martinez. Elle croit dur comme vie aux coïncidences extra- ordinaires. Celles qui surgissent en tricotant le temps et les rencontres.

Quand il s’agit des rebondissements de son roman, l’auteure est intarissable. «Son château», elle l’a cherché longtemps. Son choix s’arrête sur Montal dans le Lot. Et là, surprise, il a été construit par une femme. Carole Martinez croit aux coïncidences.

Timidement, un couple de tourtereaux s’avance. Elle, Sarah, reste silencieuse. Lui, Sylvain, em- braye, le boîtier photo à la main : «Je vais vous le raconter moi-même parce qu’elle n’ose pas: on s’est rencontré dans le train alors qu’elle lisait le Cœur cousu

La Terrasse de Gutenberg

Paris XII e , le 1 er décembre, 20h30

Quelques personnes patientent sur le trottoir de la librairie. Babillages d’avant débat. Carole Marti- nez explique qu’elle a arrêté d’enseigner il y a qua- tre ans, après avoir été prof de lettres à Sarcelles et Issy-les-Moulineaux. La séance se déroule en bas du petit escalier en colimaçon, au milieu des livres d’occasion. «Nous n’étions pas sûrs, avec son agenda de ministre, que Carole puisse venir à notre dernière rencontre de l’année. Mais nous avions fixé la date fin août, avant le prix», entame Carole Zal- berg, également écrivain, qui anime ces rencon- tres mensuelles depuis deux ans. Elle lit une criti- que finement troussée Du domaine des murmures :

Lors des Rencontres nationales du Goncourt des lycéens, Carole Martinez a posé pour la photo souvenir, à l’image des lauréats de ce prix créé en 1988. A gauche:

Dans le train à destination de Rennes, le 8 décembre.

Et le titre? «Je voulais le baptiser les Soupirs de la sainte et les cris de la fée. Jean-Marie, mon éditeur, m’a dit c’est trop long. Pas grand monde ne connaît les vers de Gérard de Nerval, j’ai dû céder.»

Rencontres nationales du Goncourt des lycéens

Rennes, le 8 décembre

Jean-Marie Laclavetine et Carole Martinez vien- nent de monter dans le wagon de première, desti- nation Rennes. Pendant deux jours se tiennent les Rencontres nationales du Goncourt des lycéens. C’est un enseignant, Bernard Le Doze, et la res- ponsable de la communication de la Fnac de Ren- nes, Brigitte Stéphan, qui ont eu l’idée du prix Goncourt des lycéens à la fin des années 80. Une cinquantaine de classes de toute la France et de quelques établissements étrangers y participent. Depuis la Terrasse de Gutenberg, Carole n’a guère eu qu’une journée de répit. Les plages hachurées de son agenda dessinent ses déplacements errati- ques. De rares blancs, comme au moment des fêtes de fin d’année, évoquent le repos, avec son mari et ses deux enfants. «A un moment, il faut vraiment dire non. Mais cette sorte d’état de grâce est provi- soire. L’enthousiasme des gens réconforte. Je n’ai pas envie de dire non à ceux qui m’ont soutenue sur le Cœur cousu. Mais quand il faut parcourir 800 kilo- mètres pour rencontrer trois personnes au fin fond de la campagne, il y a quelque chose qui ne va pas.» Dans son sac, l’Art français de la guerre, provisoire- ment interrompu à la page 130. Ce soir, Alexis Jenni, lauréat du Goncourt sera à ses côtés sur le plateau. Dans le train, éditeur et auteur se remémorent ses débuts à elle. Jean-Marie Laclavetine (Goncourt des lycéens en 1999): «Elle m’avait déposé le ma- nuscrit du Cœur cousu à l’accueil avec une petite let- tre. J’ai lu les deux premières parties avec enthou- siasme. Je l’ai appelée.» Carole Martinez: «J’étais à la sortie d’école de mon fils quand Jean-Marie m’a téléphoné début septembre. Il a parlé d’un “sentiment

à la sortie d’école de mon fils quand Jean-Marie m’a téléphoné début septembre. Il a parlé

VI LE MAG REPORTAGE

VI • LE MAG REPORTAGE LE TOURBILLON «DES MURMURES» de lecture très positif”. En rentrant chez

LE TOURBILLON «DES MURMURES»

de lecture très positif”. En rentrant chez moi, j’ai véri- fié dans le bottin que l’appel provenait bien de chez Gallimard. Je lui ai remis le manuscrit définitif en mars 2006 et le livre est sorti en librairie en fé- vrier 2007. Sept mois se sont écoulés sans contact entre nous. J’ai fini par lui laisser un message sur son répondeur. Il m’a rappelée : “Excusez-moi, mais je ne vois pas du tout qui vous êtes. Donnez-moi le titre, racontez-moi l’histoire”.» J.-M. L.: «Comme tu te déplaces beaucoup, tu pour-

rais écrire dans le train.

C.M. : Il me faut du temps et pas de contraintes. Je remplis beaucoup de carnets, de feuilles volantes que je tente de remettre en ordre sur l’ordinateur. J.-M.L.: Il y a une forme de fuite devant l’écriture et devant le texte. C.M. : Je ne crois pas. Il y a une montée progressive du désir. Ça monte, ça monte. Petit à petit, ça s’orga- nise, se structure. Il faut que je trouve la bonne forme pour faire vivre une enfant morte à 12 ans, au

XIV e siècle. J’écris avec des bouts de ficelle dans une

forme de réalisme magique. Avec toutes les petites choses que je trouve dans la cour.» Dans la loge des Champs libres, Carole Martinez, toujours sémillante, jean, gilet noir et bottes, ré- pond aux questions d’un journaliste. Sur la scène, la brochette associe Didier Decoin, Edmonde Charles-Roux, Alexis Jenni, Carole Martinez et deux lycéennes de Brest et de Rennes, Jeanne et Pauline. La première confie son coup de cœur pour le roman de Sorj Chalandon, la seconde pour celui d’Emmanuel Carrère. Il est question du cyclone

où sont pris les auteurs après les prix. Alexis Jenni parle de sa découverte du fétichisme pour la griffe de l’auteur. «Jamais de ma vie je n’avais demandé

une dédicace. Et des tas de gens veulent la mienne,

parfois deux cents dans la même soirée. Des salons du livre, il y en a partout. Je me rends compte de mon ignorance du monde des livres, quand mon rapport à la littérature m’apparaissait auparavant comme une sphère intime.» Carole Martinez a connu quelques vaches maigres. Le Cœur cousu a vécu un démarrage poussif. Sou- venir d’un salon à Saint-Louis en Alsace, où elle ne signera que deux livres en trois jours. Sa pre- mière dédicace au Divan, à Paris, en voisine, où elle avait rameuté ses copains pour faire masse. «Cela m’était apparu comme un exploit d’avoir un

livre chez Gallimard, et je m’apercevais que plein de

titres sortaient en même temps.» Il a fallu aller à la rencontre des lecteurs, et le bouche-à-oreille a fi- nalement fonctionné. «J’étais heureuse d’être invi-

tée, je prenais ça comme un cadeau. Ce sont les prix

et les lecteurs qui m’ont sauvée.» Le Cœur cousu a notamment remporté le prix Emmanuel Roblès et celui d’Ouest France-Etonnants voyageurs, dont elle est désormais membre du jury. «Au premier

prix, on est dans l’inconscience, au second on sait un

peu et on tremble.»

Au restaurant le Galopin, il y a les amateurs d’huî- tres, dont fait partie Alexis Jenni, et les autres, dont

Carole qui les déteste. Elle raconte que pour «tré- buchet», la machine de guerre qu’invente l’arche- vêque dans son roman, la correction avait mis en- tre parenthèses «petit piège à oiseaux». Jenni évoque les effets collatéraux du succès, dit qu’il lui est plus facile de refuser des signatures parce qu’il travaille. «Je n’accepte pas tout comme Carole.» Ces deux Goncourt se sont déjà croisés, une complicité transparaît. Celle qui lie les écrivains en promo, sur des événements plus ou moins réussis.

Galeries Lafayette

Paris, le 15 décembre, 12h30

«C’est extraordinaire, s’exclame Jean-Claude. Je rentre dans le magasin et j’entends parler de vous. Je voulais offrir votre livre à ma femme pour Noël!» La librairie se trouve au 6 e étage au bout d’un tunnel d’escalators. Face à l’arrivée et à un grand sapin à boules rouges, a été installée une table. Assise derrière, Carole Martinez apparaît dans le champ

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 de vision des acheteurs qui débarquent à l’étage.
LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 de vision des acheteurs qui débarquent à l’étage.
LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 de vision des acheteurs qui débarquent à l’étage.
LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 de vision des acheteurs qui débarquent à l’étage.

de vision des acheteurs qui débarquent à l’étage.

cadeau en cette période de fête.» Une soixantaine

Séance de

Pas beaucoup de trafic dans le magasin pour une

d’exemplaires Du domaine des murmures s’est

dédicaces aux

mi-décembre, observe Philippe qui travaille au

écoulée ici. Pas si mal. Philippe Le Tendre, chef des

Galeries

rayon livres. Les dédicaces se font généralement

ventes chez Gallimard, évoquait 60000 exemplai-

Lafayette, le

entre midi et deux, avec des écrivains à forte noto- riété. On attend Stéphane Bern le lendemain et Charlotte Vallandrey mardi. Franck prend le micro et fait l’article. «Coup de cœur des Galeries La- fayette, le dernier roman de Carole Martinez, un beau

res écoulés avant le Goncourt des lycéens, 170000 à la fin janvier (contre 335 000 pour le Goncourt attribué à Alexis Jenni). «Un beau chiffre pour un deuxième roman», selon lui. Des clientes potentiel- les s’aventurent au compte-gouttes vers la table

15 décembre.

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 A Rennes, Alexis Jenni (au centre à droite),
LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 A Rennes, Alexis Jenni (au centre à droite),
LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 A Rennes, Alexis Jenni (au centre à droite),
LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 A Rennes, Alexis Jenni (au centre à droite),

A Rennes, Alexis Jenni (au centre à droite), Goncourt 2011 pour l’Art français de la guerre, est aussi de la partie.

rouge, alors que la musique de fond serine Hôtel California. Astrid doit être la seizième cliente, après une heure d’attente. Elle habite rue de la Pompe:

«Pourquoi avez-vous mis autant de temps à écrire le Cœur cousu ?» –«J’aime prendre mon temps et ça fait du bien dans l’accélération actuelle.» – «Moi je vais lire vite ce que vous avez mis longtemps à écrire.» Pendant les creux, Carole Martinez pioche dans la dizaine de livres sur lesquelles un papillon

signale: «La dédicace de ce livre est destinée à M me , M lle , M. Prénom… Nom…» Le micro porte une der- nière fois: «Rejoignez-nous à la librairie au 6 e étage, quelques minutes encore avec Carole Martinez…»

Maison du Citoyen

Fontenay­sous­Bois, le 10 janvier, 20h30

Anne Vienney cède sa librairie de Fontenay-sous- Bois à Guillaume Chevalier le 31 janvier. Une troi-

REPORTAGE LE MAG VII

sième génération de libraires depuis que Sophie a créé Mot à mot dans une ancienne boucherie. C’est son dernier café littéraire à la Maison du Citoyen. Dans la salle, une cinquantaine de personnes. Après un petit pot de bienvenue, Carole Martinez lit un peu plus loin que le prologue Du domaine des murmures pour faire entendre la voix d’Esclar- monde. Son plaisir de la lecture à haute voix est manifeste.

Au Raincy, Carole Martinez conseille

les lycéens qui vont lire ce qu’ils ont écrit:

«Respirez, prenez votre temps…» Kevin

a construit un duel à l’épée. Quentin

a imaginé une histoire d’amour autour

de la Saint Valentin où couve une tragédie…

Lors de son dernier passage à la Maison du Ci- toyen, elle avait fait forte impression en racontant l’histoire de sa grand-mère sorcière. «Pas sorcière, rectifie-t-elle, mais qui connaissait des prières qui guérissent.» Le Cœur cousu est lié à cette histoire familiale d’origine espagnole, à une arrière-arriè- re-grand-mère, mère de six enfants et détentrice d’un savoir ancestral. «Je faisais des terreurs noc- turnes quand j’ai commencé le Cœur cousu. Je voyais dans mes rêves Frasquita Carasco, l’aïeule dont m’avait parlé ma grand-mère. “Tu vois les morts”, m’a dit ma grand-mère.» Encore un por- trait de femme flamboyant, que Carole Martinez s’amuse à dresser devant un auditoire séduit. Con- teuse dans l’âme, tissant à l’aiguille la matière de ses fictions. Plus elle en parle, mieux elle se porte, plus elle est portée. Ce n’est pas comme le secret Alexis Jenni. «Alexis écrivait dans un café. Per- sonne, même pas sa famille, n’était au courant. Moi, j’appelle les copains quand j’ai achevé un paragraphe pour le leur lire !»

Lycée Albert­Schweitzer

au Raincy, le 13 janvier, 14 heures

Arrivée de Thionville en fin de matinée, Carole Martinez a eu juste le temps de poser sa valise, avant de prendre le RER pour Le Raincy. Elle est venue dans l’établissement deux fois l’année der- nière à la demande d’un prof de lettres. Cette fois, le travail va se poursuivre toute l’année avec une classe. En décembre, elle avait demandé aux élèves d’écrire un texte. Un à un, les lycéens montent sur l’estrade de la salle 105 pour lire leur production devant leurs camarades. Il est beaucoup question d’amour, de mort, d’états d’âme. Carole Martinez, assise sur une table devant eux, conseille : «Respirez, prenez votre temps pour les autres qui vont entendre le texte.» Kevin a construit un duel à l’épée. «Essaye de nous faire entrer davan- tage dans son corps», souligne-t-elle. Quentin a imaginé une histoire d’amour autour de la Saint Valentin qui paraît à première vue simplette mais où couve une tragédie. Applaudissements de la classe. «Ton texte est très simple, avec des détails quotidiens. On se laisse prendre par cette émotion qui passe, on est cueilli. Il me fait penser à Demain, dès l’aube, de Victor Hugo.» Vers 17 heures, Carole Martinez développe le projet qui va les occuper toute l’année scolaire: réaliser une correspondance fictive. Chacun doit inventer un personnage et écrire à son cadet, un élève d’une classe de CM1 du XV e arrondissement. Lien évident avec le projet de son troisième roman, cette fillette morte à 12 ans, ce murmure qui va succéder à Esclarmonde. «Je vais travailler sur un texte sur l’enfance au XIV e siècle. Donc il va falloir que vous écriviez à cette époque. Votre personnage peut être féerique…» Prochain rendez-vous pro- grammé le 9 mars. Il est 17h30. Le professeur de français ramasse les feuilles. La cloche sonne. Devant le lycée, Carole Martinez souffle un peu, ne se plaint pas. Elle ad- met rarement une fatigue. Demain, elle sera à la librairie Odessa à Paris, le 17 janvier à la Filmo- thèque du Quartier latin, le 20 à Lille, le 21 à Bourg-en-Bresse, le 24 à Bordeaux, le 27 à Yvetot, le 31 à Vendôme, etc. etc.

VIII LE MAG ENTRETIEN

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012 Gilles Pialoux et Didier Lestrade, médecin et activiste,

Gilles Pialoux et Didier Lestrade, médecin et activiste, ont vécu trente ans de lutte contre la maladie. Ils témoignent de l’évolution de leur rapport à l’épidémie:

Le sida, une maladie comme une autre?»

à l’épidémie: Le sida, une maladie comme une autre?» SIDA 2.0, REGARDS CROISÉS SUR 30 ANS

SIDA 2.0, REGARDS CROISÉS SUR 30 ANS D’UNE ÉPIDÉMIE de DIDIER LESTRADE et GILLES PIALOUX.

Editions Fleuve noir, 460 pp, 19€.

Recueilli par ÉRIC FAVEREAU

A ncien journaliste à Libération de 1984 à 1990 (il si- gnait Gilles Pial), Gilles Pialoux est chef de service des maladies in- fectieuses à l’hô-

pital Tenon, à Paris.

Installé dans un petit village de la Sar- the où il s’est retiré, Didier Lestrade a fondé, en 1989, l’association Act Up. Militant radical, il conserve la même colère, en particulier contre la commu- nauté gay chez qui la contamination du sida n’a pas cessé. Un médecin, un activiste, qui ont tra- versé l’histoire de la lutte contre le sida. Depuis trente ans, ils se sont croisés, se sont même fréquentés un temps à Libé- ration. Ensemble, ils ont écrit un livre sur cette histoire commune, leurs rap- ports pendant trente ans à l’épidémie du sida. Regards croisés sur une histoire qui se poursuit. Trente ans après l’apparition des pre- miers cas de sida dans le monde, cer- tains ont le sentiment que tout s’est ba- nalisé, normalisé. Didier Lestrade : Un travail exemplaire

a été fait. L’évolution du corps médical

et celle de la relation malade-médecin ont été saisissantes. On est arrivé à un niveau de connivence inédit. Et cela le reste. Gilles Pialoux : Le cliché est de préten-

dre que le milieu associatif antisida est

à bout de souffle. Certes, les associa-

tions sont un peu perdues, mais elles sont encore actives. Quelle est la cause de ce désarroi? G.P. : Trente ans après l’arrivée du vi- rus, après des victoires majeures, nous traversons un moment particulier où le médical semble être partout. Il s’invite même dans la prévention: ainsi va-t-on commencer un essai en donnant des médicaments à des séronégatifs avant une situation de prise de risques sexuels. C’est déroutant, et la commu- nauté associative, souvent un peu para- noïaque vis-à-vis du monde médical, se méfie. Second problème: historique- ment, le milieu associatif de lutte contre

le sida s’est créé en se démarquant des associations communautaires – gays, LGBT [lesbiennes, gay, bi et transsexuels, ndlr]. Elles devraient s’en charger aussi. D.L. : Autrefois, ces associations réflé- chissaient en amont sur ce qui arrivait, elles posaient les problèmes, lançaient des pistes. Aujourd’hui, elles sont pres- que à la traîne, ne vont plus aussi vite que la recherche. L’arrivée des traitements avec les trithé- rapies en 1996 a-t-elle tout changé en remettant chacun à sa place? D.L.: Oui, tout a changé avec les traite- ments. Quand les gens ont un traite- ment, même s’il n’est pas génial, si les effets secondaires sont lourds et incer- tains, le regard sur la maladie change. Le sida est un peu devenu une maladie comme une autre. L’opinion publique aussi a changé… G.P. : Pour nous qui étions sur le ter- rain, les choses avaient changé un peu avant, quand, dès 1995, on a perçu une baisse de la mortalité. Mais effective-

recherche menée en ce domaine, ndlr], qu’on arrivait à débloquer l’arrivée des antipro- téases. Le TRT-5, c’est la plus grande réussite du mouvement associa- tif français dans le do- maine des traitements. Quel était le projet ? Rassembler cinq asso-

ciations en 1992, pour faire un groupe d’experts de malades. Au début, l’ambiance est passion- nante : entre nous, on ne parle que de médicaments et non de la politique sida en général. Arrivent donc les anti- protéases, en 1996, mais en petit nom- bre. Comment faire ? Certains parlent de tirer les malades au sort. En France, nous avons réussi à imposer le traite- ment pour tous. A ce moment-là on pouvait avoir le sentiment que tout le travail militant payait. Tout le monde allait dans la même direction, même l’Etat. Je me souviens d’une réunion chez

Bernard Kouchner [ministre de la Santé en 1992-1993, ndlr], on discutait, tout se ré-

glait, les problèmes d’ego ne bloquaient plus rien. G.P. : Un moment? Je dirais en février 1990, quand j’étais à l’hôpital de l’Institut Pasteur avec Paul Janssen. Cet homme, pharmacologue et milliardaire, a fondé là l’un des plus grands laboratoires mondiaux. Il des- sine sur la nappe les molécules dont il avait fait la copie dans le cadre de la re- cherche contre le VIH. J’ai été impres- sionné de voir des gens de cette puis- sance au travail. Je me disais : «Si ça bouge avec des gens comme ça, alors tout devient possible.» J’ai un autre joli souvenir. En juin 1992, les premières injections de candidat- vaccin chez des volontaires. La rencon- tre avec ces gens qui venaient pour rien, arrivant de nulle part dans une démar- che altruiste. Ils acceptaient des con- traintes, simplement pour participer à un essai, c’était impressionnant et très émouvant.

P.MATASAS FLEUVE NOIR
P.MATASAS FLEUVE NOIR

A l’inverse, un mo- ment oublié? D.L. : Lors d’une con- férence médicale à Denver dans le Colo- rado, en 1985. Au tout début, donc. Le lan- gage de présentation médicale était alors absolument herméti- que, et soudain les malades ont pris conscience que les médecins et les chercheurs ne s’adres- saient pas à eux. Alors un groupe de sé- ropositifs a décidé de rédiger en marge de la conférence une dizaine de princi- pes, une sorte de charte qui a mis le malade au centre de la recherche. C’étaient «les principes de Denver». Des mots, mais comme un fil invisible qui marquera les années à venir : la charpente idéologique du militantisme sida était née. Nous, militants, qui ne savions pas du tout par où commencer, nous voyions les choses s’éclairer. Aujourd’hui, dire qu’il faut mettre le malade au centre est une tarte à la crème. A ce moment-là, cela signifiait que les médecins devaient arrêter de ne parler qu’entre eux. Votre rôle a-t-il changé? D.L. : Etre malade, faire des séjours à l’hôpital, fut une expérience humaine très forte. Mais on faisait aussi une autre expérience : celle d’appartenir à une épidémie. Bizarrement, vous êtes seul dans la maladie, et pourtant vous êtes membre d’un ensemble beaucoup plus grand. Vous faites partie de la chaîne d’amitié de la mort, mais le virus qui vous habite doit absolument trouver d’autres hôtes pour survivre… Voilà pourquoi j’ai écrit qu’il était passion- nant de faire partie d’une épidémie en tant que personne contaminée. Aujourd’hui, je me sens toujours mili- tant, mais je suis devenu très pragmati- que, alors que j’étais, autrefois, beau- coup plus dogmatique. Nous, Français, occupons une place à part dans la lutte mondiale contre le sida. C’est l’un des rares pays qui a tenu à aboutir ce travail. Quant à moi, étant entré dans une pé- riode de chronicité de la maladie, je mets le VIH au même niveau que le dia- bète, l’asthme…

«Les outils sont là: dans certains des pays les plus touchés, il y a de l’argent, comme en Chine ou au Brésil. Ce n’est pas encore gagné, mais c’est une

épidémie qu’on peut enrayer.»

Didier Lestrade fondateur de Act Up

ment, dans l’histoire de l’épidémie, l’arrivée des traitements marque le dé- but du changement dans le rapport à cette maladie. Mais le sida va se mettre

à déteindre sur d’autres maladies chro- niques, l’hépatite C, le diabète, etc. On peut parler sans doute de banalisation, mais n’idéalisons pas le passé : le rap- port soignant-soigné n’a jamais fonc- tionné comme une démocratie partici- pative. Nous, médecins, ne passions pas notre temps à demander au patient ce qu’il pensait. Dans le duo, l’un prend les décisions, l’autre avale des compri- més. Peut-on évoquer, durant ces trente ans, un beau souvenir? D.L. : Un beau souvenir ? Quand on a senti, au TRT-5 [groupement interasso- ciatif focalisé sur des problématiques liées au traitement de l’infection à VIH et à la

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

ENTRETIEN LE MAG IX

E N T R E T I E N L E M A G • I
E N T R E T I E N L E M A G • I

Le 1 er décembre 2011, journée mondiale de lutte contre le sida, à San Francisco et Buenos Aires. PHOTOS M. BRINDICCI. REUTERS & J. SULLIVAN. GETTY IMAGES

G.P. : Nous sommes dans une même communauté de colère et de vigilance.

Mais je ne dirais pas que c’est une mala-

die chronique comme les autres. On le

voit bien, aujourd’hui avec les enjeux de

la prévention: comment casser l’épidé-

mie chez les gays? Comment protéger

les séronégatifs? Quand nous avons fait ce rapport sur les nouveaux outils de prévention avec la sociologue France Lert (1), l’année dernière, nous avons

été

confrontés à des questions inédites

sur

la sexualité. Non, le sida reste à part.

Vieillir avec le sida, c’est possible? D.L. : Ma mère a été la première à me

dire que je n’allais pas mourir du sida.

C’était en 1999, et cela m’a bien sûr énervé. Cela étant, vieillir avec le sida n’est pas simple. Il y a la solitude. Pour

ma part, je possède une maison, mais

tant d’autres malades vivent dans la

précarité. Alors, vieillir dans les mai- sons de retraite? J’étais dans une mala-

die moderne, et maintenant? C’est une

autre histoire.

G.P. : Les soignants ont eu à subir des phases successives de burn out, c’est- à-dire d’effondrement. La première a

été la plus difficile avec les morts en sé-

rie des malades. Puis il y a eu les échecs du vaccin, etc. Maintenant, on pourrait presque dire que l’histoire s’est cal- mée. Je ne sais pas si on a bien vieilli, mais on a pris du recul. Notre livre est calme.

Aujourd’hui, on parle beaucoup d’en fi- nir avec l’épidémie du sida. Un vœu pieux? D.L. : Je crois qu’on peut en finir. Les

outils sont là: dans certains des pays les

plus touchés, il y a de l’argent, comme

en Chine ou au Brésil. Un exemple : la baisse de la contamination en Inde est un fantastique symbole. Qui aurait pu

imaginer que ce pays présenté, il y a dix

ans, comme le lieu où l’épidémie allait

flamber, allait de fait la maîtriser ? Ce

n’est pas encore gagné, mais c’est une épidémie que l’on peut enrayer et es-

souffler à sa source. Et puis, la fin du sida, si on s’en donne les moyens, pour-

rait aider à affronter plus intelligem-

ment d’autres fléaux qui menacent le

XXI e siècle, la faim dans le monde, le

problème de l’eau… Car le sida est au centre de la santé et de l’éducation. G.P. : Je suis moins optimiste. Pour deux raisons. L’OMS a défini un objectif de zéro contamination, et de zéro mort, mais j’ai peur que l’annonce de cet ob-

jectif ait un effet contre-productif, par exemple en matière de prévention. J’ai peur que l’objectif d’une éradication

soit aussi contre productif en matière de

financements internationaux, quand on voit les difficultés que rencontre le Fonds mondial contre le sida. Lorsqu’on

observe ce qui se passe dans les pays du Sud, la complexité de gérer les traite- ments et de passer aux traitements de deuxième ligne qui sont beaucoup plus chers, on voit bien qu’on reste dans une économie contrainte. Cette épidémie va durer, peut-être à bas bruits, mais elle va continuer. C’est moins grave, mais

elle est là et le restera.

(1) Rapport publié en novembre 2009 par France Lert et Gilles Pialoux: «Prévention et réduction des risques dans les groupes à haut risque vis­à­vis du VIH et des IST».

X LE MAG RENCONTRE

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

Mais qui est Adriana Asti?
Mais qui est
Adriana Asti?

Adriana Asti, le 26 décembre 2011, à Paris. PHOTO FRÉDÉRIC STUCIN. MYOP

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

RENCONTRE LE MAG XI

Pasolini, Bertolucci, Buñuel, Visconti… De ses premiers pas «absurdes» au cinéma à la pièce de Bob Wilson jouée à Paris, la célèbre actrice italienne se confie.

Par ANNE DIATKINE

venir au cinéaste qui avait congédié une autre actrice, elle s’était présentée à Buñuel comme l’aurait fait un exhibi- tionniste: dans un imperméable doublé de fourrure, et en dessous, rien. «Je voulais être sûre qu’il ne me renvoie pas, qu’il sache avant le tournage ma morpho- logie.» Le rôle n’exigeait aucun vête- ment. Elle répète, à propos de la nudité sur scène: «Quand on est nue au théâtre, c’est formidable. Personne ne fait atten- tion à ce qu’on dit. On peut se tromper, faire n’importe quoi, les gens sont obnubi- lés par le corps.» Et aussi, cette phrase étonnante qui plonge dans une ré- flexion sans fin : «Pour me déguiser en femme, je me suis déshabillée.» La première fois, c’était Luchino Vis-

conti, qui le lui a demandé. Il montait C’était hier de Pinter. Ses partenaires, Valentina Cortese et Umberto Orsini lui saupoudraient le corps de talc avant chaque représentation. «On ne peut imaginer combien de fois je me suis dés-

habillée par la suite, au théâtre et au ci- néma.» Une autre carrière s’ouvre, et cette actrice raffinée, amie de l’intelli- gentsia, de Moravia à Natalia Ginzburg, se lance dans les

péplums pornos. Caligula, par exemple, qui lui vaudra un procès, ainsi qu’à Peter O’Toole et Malcom Mc- Dowell. Qui a gagné ? Elle a

oublié. Adriana Asti travaille tout le temps mais ce qu’elle préfère, c’est en- core «ne rien faire», dit-elle. Elle tra- vaille alors qu’elle a l’âge de s’adonner entièrement à l’oisiveté, mais elle com- pare les planches à la poudre. «On n’aime pas forcément ça, mais on y est tenu. Et par les pieds. Un jour, on s’aper- çoit qu’on ne peut plus décrocher.» Une dépendance qui n’avait rien d’évident. Adriana Asti n’avait aucune envie de ce métier, «s’exhiber» lui demande un ef- fort disproportionné qu’on peut nom- mer trac, et elle dit qu’elle est totale- ment dépourvue de narcissisme. Pourquoi être actrice quand on déteste être vue ? La négation a une force at- tractive.

«Incapable mais si réjouie»

Adriana Asti est née il y a longtemps. Si

longtemps que lorsqu’elle était petite, les bonnes sœurs lui apprenaient à bro- der des croix gammées sur les vête- ments et lui faisaient étudier tous les discours de Hitler, jusqu’à ce que ses parents se ravisent et la changent d’éta- blissement. D’emblée, elle a été essen- tiellement «incompétente». A l’école et partout. Quand elle était adolescente, une troupe de théâtre a échoué dans le lieu de villégiature de sa famille, et lors- que le directeur de la troupe lui a pro- posé de les suivre, elle a dit oui, avant tout pour quitter sa famille. Son père, qui savait que sa fille reviendrait: «Vous êtes sûre ? C’est une incapable.» Il se trompait. Une fois partie, Adriana Asti n’est plus revenue. Et sa mère: «Elle ne sait rien faire. Mais elle est si réjouie.

Pourquoi cette petite a-t-elle toujours l’air si joyeux? Je ne comprends pas.» Adriana Asti:«Je ne pensais rien de moi. Je n’avais pas la moindre vocation. On me disait :

E lle répète: «Jouer est la chose la plus ennuyeuse au monde», et elle ajoute: «Bon, c’est ma croix. Une actrice doit en passer par là. Jouer.» Un peu avant, elle a nuancé. Cet ennui est

«merveilleux» car pendant qu’il est sur scène, l’acteur est libre de penser à ce qu’il veut, pendant une heure et demie, deux heures. «A n’importe quoi.» Des propos imprévus, libres, détonants sor- tent de la bouche d’Adriana Asti, aussi aisément que la neige fond au soleil, et cette neige est sa mémoire. Adriana Asti

a horreur de se souvenir.

La plus belle porte d’entrée du plus beau quartier de Paris est une adresse fiable, on ne peut pas se tromper. On la rencontre le dimanche 25 décembre à midi, dans cette ville où elle vit parfois. On sonne sans bouquet de fleurs ni bonbons, mais avec Souvenir et oublier, le court livre de ses propos (formida-

«Quand on est nue au théâtre,

c’est formidable. Personne ne fait attention à ce qu’on dit. On peut se tromper, faire n’importe quoi, les gens sont obnubilés par le corps.»

Adriana Asti

blement bien) recueillis par René de Ceccatty. On y a souligné tout ce qui nous plaît, c’est-à-dire quasiment l’en- semble du livre, dans l’espoir de lui faire commenter quelques phrases. Adriana Asti les commente en répétant ce qui a déjà été imprimé. Elle propose des chocolats Mon Chéri. Sont-ce ces chocolats qui ont une cerise au milieu, et qui perdurent depuis au moins cin- quante ans ? Une palette de cardinaux napolitains nous regarde sur les murs. Des ancê- tres? Pas du tout. L’entretien prend une allure borgienne. Vaut-il mieux reco-

pier le texte initial du livre ou écrire ses paroles qui sont analogues? Face à cette alternative dont les deux branches se rejoignent, on hésite. On est dimanche, quand même, doublement en congé, on

a le droit d’hésiter. Personne ne sait qui

est Adriana Asti, même si elle n’a pas spécialement cherché à se créer un masque qui la recouvrirait. Egérie, on peut toujours dire ça, ça ne mange pas de pain. On le dit lorsqu’on n’a pas d’idée précise sur quelqu’un mais qu’on l’associe à une ribambelle d’artistes prestigieux. Souvenez-vous: vous avez peut-être croisé Adriana Asti dans Rocco et ses frères de Visconti, dans Ac- catone le premier film de Pasolini, ou dans Prima della Rivoluzione, le deuxième de Bernardo Bertolucci. Et même, beaucoup plus récemment, dans le premier film de Mathieu Amalric, Mange ta soupe, où elle était une mère

qui croulait sous les livres. Car Adriana Asti a un chic pour les débutants qui ne

le restent pas. Ou encore dans un film

de Buñuel, l’Ange de la liberté, titre qui pourrait la désigner entièrement. Pour ne pas prendre le risque de ne pas con-

“Place les accessoires.” J’obéissais et aucun acteur ne retrouvait quoi que ce soit sur scène. Etre actrice ne me ressemblait pas.»

Dépressions graves

Dans Se souvenir et oublier, elle a un ta- lent pour raconter ses premiers pas ab- surdes, ses petits rôles où elle joue un ivrogne quadragénaire à 18 ans, son goût pour les théâtres vides, sa persévé- rance, et sa fameuse incapacité, qui en- tre en lutte avec sa volonté de bien faire. «Même quand on me demandait de tra- verser la salle dans le noir, c’était extraor- dinaire pour moi, et je devais m’y préparer toute la journée.» Les propos de ses pa- rents agissent comme des prophéties:

quand elle fait des dépressions graves, ou qu’elle bascule dans la folie, c’est toujours avec joie. Comment cette inca- pable est-elle choisie par le grand met- teur en scène Strehler, comment ren- contre-t-elle Visconti, comment devient-elle l’amie de Pasolini qui sera le témoin de son premier mariage ? Pourquoi est-elle intime de Moravia, Elsa Morante, ou Natalia Ginzburg? «Je ne comprends pas moi-même. Je n’avais aucune avidité, aucun désir, aucun pro- gramme. Elsa Morante n’arrêtait pas de

désir, aucun pro- gramme. Elsa Morante n’arrêtait pas de SE SOUVENIR ET OUBLIER propos recueillis par

SE SOUVENIR

ET OUBLIER

propos recueillis par

RENÉ DE

CECCATTY

éditions Portaparole 65 pp., 12 €.

par RENÉ DE CECCATTY éditions Portaparole 65 pp., 12 €. Adriana Asti, en 1964. PHOTO DONDERO.

Adriana Asti, en 1964. PHOTO DONDERO. LEEMAGE

pp., 12 €. Adriana Asti, en 1964. PHOTO DONDERO. LEEMAGE Dans Prima della Rivoluzione, avec Francesco

Dans Prima della Rivoluzione, avec Francesco Barilli, 1964.

Prima della Rivoluzione, avec Francesco Barilli, 1964. Toujours «avant la révolution». PHOTOS RUE DES

Toujours «avant la révolution». PHOTOS RUE DES ARCHIVES. BCA

dire que le théâtre était ennuyeux et bour- geois. Si bien que j’ai demandé à divers grands écrivains : “Vous ne pourriez pas écrire quelque chose qui ne soit ni en- nuyeux ni bourgeois ?” Elsa Morante a adapté Œdipe à Colone mais elle ne vou- lait surtout pas que ce soit joué. Elle di-

sait : “Si vous vous obstinez, j’appelle la police et je porte plainte.” L’époque était plus bouillonnante intellectuellement, peut-être que même en étant passive, il y

a plus de chance de croiser des artistes in- téressants.» Ce qui est formidable, dans

ce court livre de René de Ceccatty, c’est

qu’il ressemble à son sujet par sa forme même: aucun rapport de cause à effet, aucune logique artificielle, mais à la place, l’essence d’un être, sans jamais

la

Les années 70 ont un éclat particulier.

A propos de cette décennie, elle écrit:

«J’étais très heureuse. Je me suis retrou- vée dans un monde qui était le mien, je fai- sais enfin ce qui entrait dans la normalité, mes transgressions étaient partagées. Personne ne pouvait plus dire ni même penser ou savoir que j’étais folle.» Sur scène, elle joue avec Copi, dans les Bon- nes, puis Eva Perón, pièce que l’Argentin écrit et met en scène. Il n’est pas éton- nant qu’Andy Warhol jette son dévolu sur l’actrice. Mais ce qui caractérise Adriana Asti par rapport à d’autres icô- nes, c’est que tandis que certaines fem-

mes sont célèbres d’être célèbres, elle

a la hantise de la notoriété.

Voltaire, en habit d’homme

«Travestie en femme», Adriana Asti se sent à son aise dans ce paradoxe. Qui est-elle donc ? Son agenda est aussi

chargé que celui d’une jeune première,

et avec l’âge –bien qu’elle semble très

juvénile –, on ne voit plus que son re- gard noir, immense, sur son visage. Au lendemain de Noël, elle entame des ré- pétitions à l’opéra de Rome, où sera joué Candide de Bernstein dont la première

est le 18 janvier. Qui est-elle ? Voltaire, évidemment, en habit d’homme. On l’a vue, cet automne à Paris, dans Oh les beaux jours de Beckett, monté par Bob Wilson, qu’elle a joué dans le monde entier et dans diverses langues (LeMag du 3 décembre). «Parfois, sur scène, je suis prise d’un doute : en quelle langue faut-il parler? En quelle langue est

la représentation? Puis ça revient.» Et sur

Bob Wilson: «Quelle que soit notre ami- tié, quand il fait sa mise en scène, on de- vient un objet. Il illumine le monde, et nous, on est un élément de ce monde. Ce

n’est jamais psychologique. Il y a une froi- deur qui renforce la solitude du métier d’acteur. Cette solitude que j’adore.» Elle

a un goût pour les monologues sans

partenaires, qui permettent que l’esprit s’envole sur scène. Cet été, au festival de Spolète que dirige son mari, Giorgio Ferrara, elle jouera, sous la direction de Benoît Jacquot, dans la Voix humaine et le Bel Indifférent. Plus tard, peut-être, et accompagné de chansons, c’est son propre monologue qui sera sur scène. Adriana Asti dit :

«J’adore le futur. Je suis comme Alberto Moravia qui n’arrivait même pas à faire reculer une voiture, tant il détestait regar- der en arrière.»

réduire à sa biographie.

XII LE MAG LIRE

V oici un livre d’économie qui allume enfin une petite lumière dans le brouillard de la crise. A l’opposé d’une littérature trop souvent défai-

tiste ou vindicative. Il n’est pas anodin que ses deux auteurs soient des spécialistes de l’innovation. Observer les conditions dans lesquelles naît et se diffuse le progrès techni- que, c’est voir le monde autrement. Publiés dans l’excellente collection de Pierre Rosan- vallon, «la République des idées», Blanche Segrestin et Armand Hatchuel dénoncent d’abord un effet d’optique. Pour expliquer la crise, les meilleurs esprits se focalisent sou- vent sur les banques et leurs dérives, certes spectaculaires, mais c’est faire fausse route ou ne pas voir l’essentiel : la menace d’une décomposition, voire d’une disparition de l’entreprise.

On la croyait omniprésente, intrusive, dévo- rante dans ce siècle naissant, on la découvre malade, affaiblie, dévoyée. Quand, à partir des années 70, les dirigeants se sont mis à

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

privilégier les intérêts immédiats des action- naires sur ceux de l’entreprise, une lame de fond a commencé à saper les fondements de cette organisation. Au point de la mettre en danger. L’entreprise est une invention moderne, elle a

émergé à la toute fin du XIX e siècle. Ce nouvel «être collectif» surgit au cœur d’une «grappe d’innova- tions» techniques sans précédent dans les domaines

électriques, des transports ou des télécommunications. Le nombre des brevets explose. L’idée se répand que la production collective des richesses doit

aussi s’accomplir par une révolution des mé- thodes et de l’organisation du travail. La dif- fusion du machinisme et de l’esprit scientifi- que précipite une métamorphose.

Apparaissent alors le «contrat de travail», l’idée d’un «gouvernement du travail», et

enfin, la figure nouvelle du chef d’entreprise. Les années 60 sacrent sa toute puissance. Mais dès la décennie suivante, les actionnai- res reprennent la

main. Le profit à court terme de- vient la raison d’être de l’entre- prise, il en pervertit les structures et les décisions, con- traint l’investis-

sement et l’inno- vation. Jusqu’à la crise fatale. Les auteurs en appellent à sauver l’entre- prise, loin de toute restauration du «managé- rialisme». Ils définissent quelques grands principes d’une «refondation» sans laquelle il n’y aurait pas de salut. Ils défendent l’affir- mation de nouvelles «normes» face à la «so-

LA CITÉ DES LIVRES

Par VINCENT GIRET

Un nouvel esprit d’entreprise

ciété anonyme». Segrestin et Hatchuel souli- gnent l’actuel succès des Scop et refusent de croire que «l’entreprise démocratique» soit un oxymore. Ils citent plusieurs exemples, aux Pays-Bas comme en Californie, d’organisa- tions du troisième type. Surtout, ils posentles jalons d’un nouveau «contrat d’entreprise», orienté à la fois vers la création de richesses, le progrès social et la préservation de l’envi- ronnement. En experts de l’innovation, ces chercheurs savent la part de l’utopie dans les grandes créations collectives.

de l’utopie dans les grandes créations collectives. • REFONDER L’ENTREPRISE de BLANCHE SEGRESTIN et ARMAND

REFONDER L’ENTREPRISE de BLANCHE SEGRESTIN et ARMAND HATCHUEL

«La République des idées» Seuil, 120 pp., 11,50 €.

Week-end

PARIS-LONDRES,

UNEMANCHE

PARTOUT

Deux historiens retracent une rivalité millénaire.

PARTOUT Deux historiens retracent une rivalité millénaire. C ertes, il faut re- monter au 18 juin

C ertes, il faut re- monter au 18 juin 1815, en fin de jour- née dans la plaine

de Waterloo en Belgique, pour voir un soldat britannique faire feu sur un Français au nom de sa Gracieuse Majesté. Certes, deux guerres mondia- les ont cimenté dans les tran- chées de Verdun et sur les pla- ges normandes l’indicible amitié franco-britannique. L’Eurostar relie désormais la Grande-Bretagne au conti- nent et les retraités anglais n’ont jamais été aussi nom- breux à s’installer dans nos campagnes… Il n’empêche. La France et le Royaume-Uni restent bien deux «ennemis intimes», toujours prompts à la querelle, comme le notent les historiens Robert et Isa- belle Tombs, couple érudit qui se penche sur le sujet.

Passant rapidement sur les

origines de cette relation pas- sionnelle –la conquête par les Normands en 1066, la guerre

de Cent Ans, Jeanne d’Arc

«brûlée par les Anglois», la

bataille d’Azincourt, la guerre d’Indépendance des Etats- Unis et Waterloo, Waterloo, morne plaine… –, les deux

LA FRANCE ET LE ROYAUME­UNI, DES ENNEMIS INTIMES de ROBERT et ISABELLE

auteurs s’attardent sur le

TOMBS Editions Armand

XX

e siècle qui vit les doulou-

Colin, 502 pp., 29,90 €.

reuses hésitations de Paris et Londres face à l’Allemagne de Adolf Hitler, la guerre catas-

tailles, d’attirances et de rancœurs. Ultime épisode de

trophique de 1940 (lire ci-con- tre), les relations volcaniques entre Winston Churchill et Charles de Gaulle, puis la re- construction des deux pays,

cette guerre millénaire : les agences de notation anglo- saxonnes qui viennent de nous voler notre glorieux tri- ple A hexagonal. Mais on s’en

qui

ont désormais abandonné

moque : on a fichu la pâtée

le leadership culturel, écono- mique et militaire. L’Europe, enfin, vient clore l’ouvrage, avec son nouveau

aux rosbifs en quart de finale de la Coupe du monde, l’an- née dernière. Et cela vaut tous les triples A du monde.

lot de chamailleries et de ba-

FABRICE DROUZY

A du monde. lot de chamailleries et de ba- FABRICE DROUZY De Gaulle et Churchill, à

De Gaulle et Churchill, à Paris en 1944. PHOTO AKG­IMAGES

JC BECHET

LIBÉRATION SAMEDI 11 ET DIMANCHE 12 FÉVRIER 2012

LIRE LE MAG XIII

DIAGNOSTIC DIX QUESTIONS POUR UN EURO

• X I I I DIAGNOSTIC DIX QUESTIONS POUR UN EURO ZONE EURO: ÉCLATEMENT OU FÉDÉRATION

ZONE EURO:

ÉCLATEMENT OU FÉDÉRATION de MICHEL AGLIETTA

Edition Michalon, 187 pp., 15 €.

On croyait avoir tout lu sur la crise éco- nomique et financière. Il manquait une analyse présentant le double inté- rêt d’être, d’une part, un outil de com- préhension et, d’autre part, dont la lec- ture serait ancrée dans l’actualité du moment. L’économiste Michel Aglietta, auteur attentif de l’envers économique de nos sociétés, rempli ce pari. Dans son ouvrage Zone euro: éclatement ou fédération, il pose dix questions qu’il transforme en autant de chapitres. Une construction originale puisqu’il s’agit de faire un constat pour aussitôt s’in- terroger. Un exemple ? «Le projet d’union monétaire a été décidé il y a vingt ans et institué par le traité de Maastricht. Quelles étaient les failles cachées de cette construction originale qui rendaient la zone euro vulnérable aux désordres finan- ciers mondiaux ?» Aucune des dix questions posées par l’auteur ne s’éloigne d’une certaine date, celle du 9 décembre 2011, lorsque l’Europe introduit un début de gouver- nance commune s’exprimant dans l’ambition de construire une «union budgétaire». Ce sont les conclusions de ce sommet que l’on retrouve tout au long des chapitres : l’accord du 9 dé- cembre marque une stricte limitation des souverainetés nationales dans la gestion des finances publiques, sans ré- pondre aux déficiences structurelles dont souffre la zone euro. L’auteur montre enfin pourquoi cet ac- cord est un diktat allemand, reposant sur une erreur de diagnostic qui ne cesse de se perpétuer. Sans surprise, mais avec une avalanche d’arguments, Michel Aglietta estime qu’il est urgent de former une union budgétaire de la zone euro qui ne soit pas un carcan de règles restrictives sur le modèle alle- mand, mais un partage de souveraineté pour déterminer collectivement des trajectoires budgétaires pluriannuelles.

VITTORIO DE FILIPPIS

LA SEMAINE DE… KLAVDIJ SLUBAN

Jours heureux aux îles de la Désolation

SAMEDI PARLEZ­VOUS TAAFIEN ?

Réveil 5 heures, départ 5 h 30. Pas un mot dans la ca- bane. Il faut dire qu’avec mes trois compagnons, nous attaquons la journée la plus dure du «tour Courbet». Par la petite fenêtre embuée, en contrebas, les falaises noires sont cognées par l’océan Indien, autour de la ca- bane, des milliers d’otaries sont couchées dans les her-

bes hautes. Il pleut, le vent souffle à plus de 40 nœuds, mais ça, c’est tellement normal qu’on en oublierait de le mentionner. Si les étapes précédentes étaient d’envi- ron vingt-cinq kilomètres par jour, celle-ci, de Cap noir

à Cap Ratmanoff, en fait plus de trente. J’enfile mes bot-

tes humides. Les chaussettes, elles, sont sèches. Un peu rigides, mais sèches. Si le champ visuel unique qu’of- frent les Kerguelen nécessite un temps d’adaptation, le champ sémantique est tout aussi déroutant. Situées dans les Terres australes et antarctiques françaises (Taaf), à plus de 3000 km de la terre habitée la plus pro- che, les îles de la Désolation, comme les avait surnom- mées Cook, ont aussi leur propre parler. Hommage est rendu à la mère patrie en respectant la structure gram- maticale d’origine, mais pour ce qui est du vocabulaire, improvisation à volonté. Je me retrouve donc, sur ce coup-là, manipeur avec deux ornithos, c’est-à-dire que j’accompagne sur le terrain Thomas et Maxime, qui vont recenser les 300 albatros sur nid de la péninsule Courbet, compter un à un tous les pups, jeunes otaries (de «puppies») et baguer les poussins cormorans.

DIMANCHE LIRE LE SOL

Un vent contraire ralentit une manip déjà bien compli- quée. La pluie tombe à l’horizontale et au loin les vagues sont décoiffées, avant même d’avoir pensé à se dérouler. Pourtant, en levant la tête, je n’en reviens toujours pas de ce paysage lunaire, de cette pureté originelle. Le nom

de la péninsule aidant, difficile de pas avoir en tête, dans un enchevêtrement de pensées, l’origine du monde. La marche reprend. Lire le sol est un exercice de chaque instant. Chaque fois que l’on pose pied, une équation

à multiples paramètres s’offre au marcheur. S’il y a de

l’acaena, bien repérer les zones où elle est moins dense, car probabilité de terrier en dessous. Si… soudain la botte s’enfonce de quelques centimètres. La progression se fait alors sur un immense matelas gorgé d’eau. Atten- tion à ne pas s’ensouiller, au sens premier du terme :

tomber dans une souille, trou rempli de boue. L’autre version est incontestablement