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tel-00501827, version 1 - 12 Jul 2010 Vers une écologie spirituelle de la ville Pour une

Vers une écologie spirituelle de la ville

Pour une critique du développement durable urbain,

approches philosophique et psychanalytique

Mémoire de :

Séverine Duchemin

Directeur d’études :

Thierry Paquot, Professeur des Universités, IUP, Paris XII,

Membres du Jury :

Anne Grenier, Expert ville durable auprès de l’ANR, Bernard Salignon, Professeur des Universités, Montpellier II, Serge Thibault, Professeur des Universités, Université François Rabelais, Tours, Chris Younès, Professeur à l’Ecole Nationale d’Architecture de Paris-la-Villette.

Université Paris XII, Créteil – Institut d’Urbanisme de Paris – Soutenance, le 19 décembre 2008

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REMERCIEMENTS

Je tiens ici à remercier les premières personnes qui m’ont encouragée et guidée aux commencements de l’étude : ma référente à l’ADEME, Anne Grenier, mes deux premiers directeurs d’étude, Luc Adolphe (IFU), Marc Abélès (LAIOS – EHESS), enfin Irène Bellier (LAIOS – EHESS) et Birgit Muller (LAIOS – EHESS).

Pour m’avoir soutenue, aidée et pour avoir corrigé mon mémoire de thèse, je tiens également à remercier Isabelle Urvoix, Jacques Flore-Thébault, Juliette Leportier, Laurence Ferrette, Migaël Carrias, Stéphanie Barths, enfin mes parents, famille et amis.

Enfin, je tiens particulièrement à remercier mon directeur d’études Thierry Paquot pour m’avoir fait confiance, pour sa réactivité et ses précieuses remarques. Sans lui, ce travail n’aurait pas été possible.

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SOMMAIRE

Avant-Propos

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Introduction

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I.

DES MYTHES À REVOLUTIONNER

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A.

Le Jardin des délices, mythe d’abondance et de liberté

47

1. Le mythe de l’Age d’Or et de l’Eternel retour

48

2. De l’idéal à l’idéal de développement

51

3. La nature et ses limites, le mythe de l’abondance déchu

54

B.

La relation Homme/Nature, du duel au non-duel

69

1. Le refus du subissant, le développement de la « noosphère »

70

2. Pur et impur, déchets et pollutions

74

C.

De la puissance et de l’impuissance du rationalisme

90

1. Les limites de la science

92

2. Les contaminations du technique sur le politique

107

II.

DES USAGES À ABOLIR

123

A.

La productivité au service de la jouissance

126

1. Progrès, modernité et désenchantement

127

2. Les passionnés de « la grande bouffe »

134

3. Désirer. Se consumer

140

4. Les pathologies de la croissance

146

5. Besoins ou désirs ? Avoir ou être ?

149

B.

Le libéralisme ou la confusion des libertés

161

1. L’action publique

164

2. Ville durable : des enjeux, des modèles

183

3. Condamner l’utopie ?

202

4. Communier ou échanger ? Le sens de la liberté

208

5. Le piège économiciste

219

6. Vices et vertus de l’autonomie

232

Conclusion

253

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«La pensée simplifiante s’est voulue supérieure à la pensée «naïve» qui

s’accommode du flou, de l’incertitude, de l’ambiguïté. Elle a éliminé par

principe le flou, l’incertain, l’ambigu et, bien sûr, le contradictoire. Elle s’est

voulue et montrée supérieure en rigueur. Mais, au delà d’un certain seuil -

incertain -, elle est devenue rigide, donc inférieure, et elle a occulté la

complexité du réel que la pensée naïve, qui est, en fait, naïvement complexe,

tolère sans pouvoir l’expliciter.

La pensée simplifiante élimine la contradiction parce qu’elle découpe la

réalité en fragments non complexes qu’elle isole. Dès lors, la logique

fonctionne parfaitement sur des propositions isolées les unes des autres, sur

des propositions suffisamment abstraites pour qu’elles ne soient pas

contaminées par le réel, mais qui, justement, permettent les arraisonnements

particuliers sur le réel, fragment par fragment. Quelle merveilleuse

adéquation «scientifique» entre la logique, le déterminisme, les objets, isolés

et découpés, la technique, la manipulation, le réel, le rationnel! Dès lors, la

pensée simplifiante ne connaît ni ambiguïtés, ni équivoques. Le réel est

devenu une idée logique, c’est à dire idéo-logique, et c’est cette idéologie qui

prétend s’approprier le concept de science.» 1

1 Edgar MORIN, La Méthode. Tome 2. La vie de la vie, Collection Points Essais, Editions du Seuil, Paris, 1980, p. 90.

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Avant-propos

Le monde s’emballe. Déforestation croissante, consommation d’énergies non renouvelables, pollution atmosphérique, réduction de la biodiversité, problème de ressource en eau, pollution des sols, trou de déplétion de la couche d’ozone, effet de serre et réchauffement climatique, « empoisonnement » alimentaire, nous rappellent tous les jours l’instabilité du monde vivant. Les accidents écologiques, des naufrages de pétroliers aux catastrophes nucléaires, se multiplient et mobilisent l’ensemble des citoyens de la planète. Les sociétés ont participé de conserve au dérèglement des équilibres terrestres et se livrent tous les jours à des expériences de plus en plus risquées entraînant des processus irréversibles. Le phénomène polymorphe de ces attaques sur les milieux et les populations dresse le tableau angoissant d’un scénario univoque et plutôt catastrophique. L’urbanisation galopante des territoires a fait de la ville un point focal de réflexions tant cette entité accueille en elle la majeure partie des conflits et des crises de nos sociétés modernes 2 . Préfigurant une sédimentation née de l’histoire, la forme urbaine s’organise dans la diversité des tissus, comme un artefact à jamais revisité par une demande sociale qui n’a de cesse de se réactualiser. Au cœur de ces mutations, la ville, dans son incontournable expansion, est assujettie à supporter les maints changements de nos sociétés progressistes. Les nouvelles temporalités urbaines 3 donnent dorénavant lieu à des dysfonctionnements qui font s’interroger. En effet, l’efficacité économique, une logique du court terme, vitesse des flux et innovations technologiques, dans un système à forte concurrence et à haute globalisation des marchés, actionnent des mécanismes de déboires territoriaux. La métropolisation est le pendant de cette logique économique. Parallèlement, un vide idéologique, chez les urbanistes comme chez les élus, assure bien

2 En 2020, 83 % de la population mondiale sera citadine. Il devient en effet bien réel de se préoccuper des possibilités infrastructurelles nécessaires à ces nouvelles problématiques urbaines ; ce qui déplace à mesure des mutations, les formes de gestion des ressources vers nous-mêmes.

3 Les vitesses de la ville, dirigé par André PENY et Serge WACHTER, Collection Société et Territoire, Editions de l’Aube, Paris, 1999.

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souvent la place aux gestions facilitatrices des pouvoirs publics 4 quand les grands modèles urbains politiquement caractérisés ont disparu. Certains parlent d’une « défaite de l’imaginaire urbain » 5 , sans projet ni avenir, d’une profession embourbée dans la rigidité et l’empilement des procédures et des outils d’urbanisme, et dépassée par la complexité croissante des phénomènes.

Si pour certains les voies néo-libérales révèlent les forces vives d’un cycle construction/destruction et prévalent sur les logiques écologiques, pour d’autres, le modèle en place, totalement réductionniste, est à l’origine d’un prodigieux gaspillage en énergie, en temps, en espace, et en matières premières. Ainsi, on parle de crise économique, de crise sociale, mais également, et c’est davantage le souci de ce travail, de crise environnementale et de crise politique. Le développement durable se fait le vecteur idéologique des réponses politiques à ces situations de crise. A tout niveau de l’échelle politique, on vient à se mobiliser tant ce concept, en interrogeant le sens des actions humaines dans leurs finalités et dans leurs limites, en servant davantage d’espace de discussion que de dissension, décloisonne, médiatise, et unifie. De la sorte, bien que tout citoyen ne soit pas partisan des mouvements politiques affichés écologiques, cette sensibilité, et l’intérêt pour le développement durable, en France, semblent unanimes 6 . En effet, dans le même temps que les mots d’ordre environnementaux accusent les idéologies classiques en perte de sens commun et d’exemplarité, ils prêtent main forte aux revendications révoltées et désœuvrées d’une population en crise symbolique. L’écologisme réunit donc, pour un même débat, une nébuleuse de programmes et de pratiques extrêmement variés ; des hommes et des femmes radicalement différents. Par là, la citoyenneté, sous forme associative, se porte vers la participation et se dégage de la responsabilité élective qui ne séduit plus. Les luttes des associations suivent différents thèmes. Les principaux chevaux de batailles sont la déliquescence du lien social, une analyse critique sur l’urbanisme

4 Sur ces questions, voir notamment Les Annales de la recherche urbaine, « Gouvernances », Plan Urbanisme et Construction, n° 80-81, décembre 1998.

5 C’est l’expression de Françoise ROUXEL, dans son rapport « L’héritage et la ville de demain. Pour une approche du développement durable », METL, juin 1999.

6 Voir notamment la série d’articles de la revue Problèmes politiques et sociaux, « La sensibilité écologique en France », Editions La documentation Française, n° 651, Paris, mars 1991.

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technocratique ou libéral, la lutte pour le respect de l’environnement 7 , et plus globalement l’« inexistence » d’un Etat de droit en France 8 . Parallèlement, l’Etat, d’autant qu’il est affaibli par les politiques de décentralisation, est amoindri devant la construction du monstre européen et mondial. Du côté national, les évolutions constitutionnelles sont ainsi largement remises en cause. Dans ce contexte politique, on voit émerger un pouvoir décisionnel recomposé et plus ou moins partagé entre l’élu, l’expert et le citoyen.

Le concept de « développement durable » a son histoire. En 1972, Ignacy Sachs parle d’écodéveloppement. En 1987, Gro Harlem Bruntland énonce le terme de développement durable et commence à introduire dans les esprits l’idée de la nécessité d’un changement paradigmatique des concepts économiques. En ajoutant au débat politique l’enjeu écologique à travers l’idée d’une viabilité du monde pour les générations futures, le développement durable réintroduit la notion qualitative dans les choix que font les sociétés humaines aux dépens de l’enjeu quantitatif. Cette idée, basée sur une double stratégie du « penser global, agir local », se pose selon trois règles fondamentales : le respect des générations futures, le maintien de l’intégrité de la biosphère, enfin l’équité sociale et la diversité culturelle. Dès lors, on revient sur la notion de croissance comme critère valable pour lui préférer celle de développement. On avantage les visions macro, on élude les analyses partielles quand on ne veut plus penser les choses séparément mais en perpétuelle interaction. Les disciplines scientifiques tendent alors à revoir leurs découpages épistémologiques et sont amenées à travailler aux franges de leurs objets respectifs. Les méthodologies ne suffisent plus pour répondre aux nouvelles préoccupations nées des visions transversales. Les discours, les points de vue et les catégories de pensée se mêlent comme pour reconstruire l’objet dans son entier alors même que la science ou le langage, système de reconnaissance du cosmos, avait pour tâche, par le biais de la discrimination, de comprendre le tout par la partie. L’idée de durabilité, fortement liée à celle d’écosystème, est une pensée qui unit, qui donne à voir le monde, en sa triple unité de temps, de lieu et d’action. Dans cette

7 Voir notamment la plaquette de présentation de la Direction Régionale de l’Environnement de Bretagne, Associations, environnement et développement durable en Bretagne,2005.

8 Voir l’article de Philippe WARIN, « Ignorer les micro-corporatismes locaux, ou « La crise du politique » comme crise de confiance à l’égard de la société », in M, n° 77, Paris, mai-juin 95.

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perspective, les politiques économiques privilégient des instruments qui introduisent les notions d’interface, d’internalisation, et de transversalité en réformant les modes d’action et d’organisations, l’idée étant, par l’articulation des éléments entre eux, d’intégrer la fin au moyen, d’optimiser, dans un sens collectif, la production, et d’adapter par-là notre modernité individualiste à une rationalité globaliste. De ce fait, est soulignée la notion de responsabilité de chacun à participer de ce tout, justifiée par la prise en compte de la précarité et même de la préciosité de la vie, en cessant de réunir sur des plans analogues essentiel et subalterne. Dans le discours des protagonistes du développement durable, est souvent mis en avant la nécessité d’une prise de responsabilité de l’homme sur son milieu. L’Homme aurait pour mission de gérer les ressources naturelles, d’exercer non un droit sur les choses, mais son devoir ; Hans Jonas 9 insiste en effet sur ce point, en le plaçant au centre de l’Univers. La totalité-monde devrait alors en ses termes être appréhendée selon l’idée que l’Homme serait le grand chef d’orchestre de la vie planétaire. L’être humain a accru son impact sur les milieux. Les relations d’interdépendances des éléments entre eux au sein du système vivant nous montrent tous les jours des chaînes de causalités jusqu’alors non reconnues et engagent un certain nombre d’entre nous à développer la crainte. La question que beaucoup se posent : si la planète ne ressemble plus à ce qu’elle était, comment pourrait-elle encore nous porter? 10 Et comme nous sommes soumis à des phénomènes qui ne ressortiraient plus d’une fatalité puisqu’ils sont pour la plupart directement générés par l’homme, nous devenons responsables de ces phénomènes, responsables de notre propre crainte. Ainsi l’homme, qui avait, dans notre culture, l’habitude de se penser dans le vis-à-vis d’avec la nature quand il avait notamment à combattre contre les éléments pour sauvegarder sa propre existence, a désormais comme "névrotiquement" intériorisé le conflit, conflit qu’il a lui-même contribué à installer. Ce principe même de responsabilité engage alors l’individu à changer sa vision du monde ; ce qui constitue dès lors la recrudescence de principes moraux d’une part, où l’on s’entend sur les conditions du vivre-ensemble, et éthiques d’autre part, où l’on s’attache à redéfinir la notion de bien.

9 A lire Hans JONAS, Le principe responsabilité, Collection Champs, Editions Flammarion, Paris, 1995 ; ou Une éthique pour la nature, Collection Midrash Essai, Editions Desclée de Brouwer, Paris, 2000. 10 Le seul titre de l’ouvrage de René DUMONT, L’Utopie ou la mort, Collection Essais Points, Editions du Seuil, Paris, 1973, nous en dit long sur cette perspective.

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Par conséquent, le cadre d’un environnement subissant, avec une extrême rapidité, les influences des activités humaines, sans prévisibilité ni garantie aucune, redevient angoissant. La nature, en ses plus pures images, est dans ce sens à nouveau magnifiée. On se met à rêver à cette nature nourricière, édénique, pérenne, seule capable de maintenir la vie sur terre. Différentes confessions ont à cet effet développé un sens profond du nominalisme comme une sorte de justification du pouvoir de la nature sur le monde. Dans cette perspective où cet hégémonique absolutisme écrase de culpabilité l’individu, on n'est pas loin de revenir sur les principes républicains d’égalité et de droit naturel face au principe de totalité. « La démocratie contre elle-même » 11 nous lance Marcel Gauchet 12 .

Donc l’Homme s’inquiète. Serait-il allé trop loin ? Un retour en arrière paraît bien difficile quand la structure est si prégnante, quand le territoire même et ses possibilités d’investissement spatial déterminent de manière aussi concrète les pratiques économiques et les pratiques sociales. On parle alors de la liberté de chacun de faire autrement. Ici apparaît la notion d’alternative. Dès lors, la liberté que l’on a reconnue à l’individu face à la nature dans sa possibilité de s’en désunir est aujourd’hui en partie réinvestie. La liberté, c’est aussi celle que l’on a de se défaire physiquement et idéologiquement des structures sociales, c’est celle que l’on a de se réconcilier avec la nature, celle de reconstruire un dialogue et des rapports d’échanges et de coopération avec elle. Par-là, on tend à la réintégrer aux systèmes politiques. Dans la social-démocratie, elle pourrait prendre la forme d’un pouvoir législatif, à égale distance du pouvoir exécutif que l’est la société civile. La nature fait figure de personne pour laquelle il pourrait être question de reconstruire un schéma démocratique dans lequel sa propre voix serait entendue. Ce qui avait donc été réifié est à présent partiellement personnifié. En ce sens, on se doit d’élaborer un « biodiscours », capable de remettre en cause les valeurs anthropocentriques. Cette élaboration discursive a pour projet d’être absolue, universelle puisqu’elle se rapporte à une entité extra-humaine. On ne tarde alors pas à l’accompagner de notions spirituelles qui participent directement d’une certaine déification de la nature. On lui donne même un nom : Gaïa. En effet, comment prendre la roue du respect du

11 Marcel GAUCHET, La démocratie contre elle-même, Collection Tel, Editions Gallimard, Paris, 2002.

12 A cette occasion, il serait par ailleurs intéressant d’analyser ces phénomènes avec ceux qui, non loin de là, ont conduit à l’arrivée en masse des positions d’extrême droite.

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vivant si ce n’est à partir de la reconnaissance d’une force qui décide de notre sort à tous. 13

La spiritualité véhicule donc de nouvelles valeurs vouées à redistribuer les rôles :

celui du bien et du mal, à réformer le statut de la conscience : d’une part, dans le sens du recentrement, avec une vision individualiste et égalitaire, et d’autre part dans celui d’un éclatement des responsabilités, avec une vision plus holiste du principe communautaire. Dans cette idée, les conditions concrètes du vivre-ensemble ont tendance à quitter l’espace politique pour regagner celui des vérités religieuses, confessionnelles, et même juridiques 14 .

Parallèlement, réapparaissent des formes d’héroïsme politique et éthique dont les protagonistes, chefs de file de la contre-culture pour la plupart, sont de plus en plus médiatiques et reconnus sur le plan politique des démocraties occidentales. Les barrières économiques tombées, le libéralisme économique tout comme le libéralisme utopique investit le champ de la globalité et cet énorme projet d’une économie monde. Le participationnisme politique n’est en cela plus seulement à regarder sous l’angle démocratique de la négociation entre les individus mais sous celui d’un idéal collectif naissant, d’une idéologie nouvelle ; un nouvel internationalisme pour lequel, par le biais de la donne écologique, une certaine univocité prime. 15 Le sens même du politique en vient de ce fait à se réactualiser et renoue avec l’idée de totalité. On explique aux enfants que les êtres vivants sont nos semblables, que les arbres vivent tout comme nous, et on incrimine souvent à cette occasion les actes de destruction massive de la biodiversité. Les notions de respect, de préservation, de protection renvoient toutes à ce principe de responsabilité de l’homme sur son environnement. Le possessif est important ; l’Homme : jardinier de la terre, dirait Gilles Clément 16 . Dès lors, la notion de plaisir est à redéfinir et se doit de s’accorder avec celle d’écologie ; autant de concepts qui rendent de plus en plus duelle la relation du citoyen à ses propres comportements, de consommateur par exemple. La culpabilité fait, sous un nouveau jour, sa réapparition.

13 Par-là, et il serait particulièrement pertinent de s’intéresser de plus près à ce mouvement culturel, la spiritualité refait, et sous des formes multiples, sa réapparition au sein de la société occidentale.

14 On se rend compte en effet que la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen a pris une place similaire à celle des dix commandements, comme si le texte n’était lui-même pas né du parlementarisme. Voir à ce propos l’article de Marcel GAUCHET, « Quand les droits de l’homme deviennent une politique », Le Débat, n° 110, mi-août 2000.

15 Sur ce sujet, on peut se référer à l’ouvrage de Florence AUBENAS et Miguel BENASAYAG, Résister, c’est créer, Collection Sur le vif, Editions de la Découverte, Paris, 2002.

16 Entretiens avec Gilles CLEMENT, propos recueillis par Patrice VAN EERSEL, in Question de, n° 127, « Vers une écologie spirituelle », Editions Albin Michel, Paris, avril 2002.

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De la libéralisation des mœurs qui a permis à l’individu occidental de détendre ses rapports sociaux et familiaux en quittant les cadres disciplinaires et autoritaires voués à l’origine à assurer la paix sociale à travers la notion de bien, on emprunte désormais le chemin d’une nouvelle moralité qui engage elle aussi des aspects idéologiques et disciplinaires. « L’écologisme », comme une nouvelle tradition, après les quelques tentatives idéologiques nihilistes, existentialistes ou matérialistes, gagne du terrain, au mépris du réel, du présent et de soi-même. Les conflits se sont déplacés de l’extérieur vers l’intérieur, à tel point que les artistes, miroirs en puissance de nos sociétés contemporaines, en sont arrivés à exposer, par érotisation des faits sociaux, des scènes d’automutilation. Le principe de vie n’est pas à remettre en cause et celui qui, par ses actes, ne parvient à le respecter est fustigé. La notion de pureté réapparaît, et avec elle le bouc émissaire et les stigmatisations du mal.

Le concept de développement durable, représentatif de cette dimension globale des nouvelles philosophies politiques, arrive sur le champ des politiques publiques comme une inédite perspective de l’idéologie moderne. Mais restent à définir les objectifs politiques à partir de la seule et principale question : quel doit-être le niveau d’intervention de l’homme sur la biosphère ? Et, à cette question, comment serait-il possible de répondre ? En effet, quels critères peuvent cerner cette notion de seuil, et à quelle capacité de maîtrise de la part des appareils institutionnels et des entreprises privées peut-on se fier ? On parle alors de durabilité forte et faible 17 comme instruments de mesure de l’impact des sociétés humaines sur la biosphère. « La soutenabilité faible étend le concept de capital à l’ensemble des actifs naturels et des services environnementaux, et suppose toujours un certain degré de substitualité entre ces différentes formes de capital. Ainsi, les biens environnementaux ne méritent pas une attention particulière et le développement sera dit durable si l’on peut définir un stock de capital agrégé qui reste au minimum constant.(…) La soutenabilité forte refuse l’idée de la substitualité entre formes différentes de capital et soutient la nécessité de maintenir constants soit les stocks de capital naturel, soit seulement certains d’entre eux, le capital naturel « critique ». Dans le premier cas est mise en avant une mesure physique du capital naturel à préserver, à l’exclusion de toute valorisation monétaire, tandis que le second cas

17 TURNER, 1992, Speculations on Weak and strong sustainnability, CSERGE , University of EastAnglia and University College London, GEC 92-26, in Philippe BONTEMS et Gilles ROTILLON, Economie de l’environnement, Collection Repères, Editions de La Découverte et Syros, Paris, 1998.

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utilise l’évaluation monétaire pour définir les stocks ». 18 Cependant, comment peut-on approcher cette question de la mesure quand les idéaux-types, fondateurs du concept durable, recouvrent une notion dichotomique et téléologique pour laquelle règne à l’inverse du système vivant un système de pensée fermé qui, par le biais de l’information et le recours à la numérisation binaire, s’est en partie consolidé ces dernières années 19 . Ainsi, dans un double mouvement opposé, d’un côté on capitalise le vivant en espérant accroître les possibilités de maîtrise sur lui : on le possède, on le gère, on le réifie, - tout comme on le personnifie ou le déifie de l’autre. On parle timidement de la nouvelle utopie 20 durable. Les notions de progrès et d’idéologie, autant décriées de part et d’autre des lignes de forces politiques, ne sont jamais que réinvesties. On peut alors reconnaître deux principes fondateurs de l’écologie et par influence du développement durable : le premier s’est constitué sur le terreau de la «contre-culture », du New Age 21 , et de la diabolisation de la société industrielle et postindustrielle dans des dénonciations de l’exploitation de l’homme et de la nature par l’homme. 22 Le second, relatif à l’hédonisme et à l’idée de société archaïque 23 , revendique la reconnaissance d’un mode de vie plus proche de la nature, libéré des assujettissements que la société, par sa structure et sa technicisation, opère sur l’être humain.

Ainsi donc les vérités continuent plus que jamais, malgré les apparences peut-être, à être mises en concurrence sur le champ des affaires politiques. Les discours du pour ou du contre vont bon train. Les hommes se toisent comme ils font valoir tous et chacun à leur manière leur capacité de maîtrise de la globalité. Les consciences s’alourdissent. Les enjeux sont devenus trop importants pour cultiver l’insouciance. L’imprévisible n’est plus accueilli. A dire vrai, il fait problème. Le vivant est préjugé alors même qu’on n'a jamais autant reconnu la complexité et l’indétermination de ses systèmes. Les maintes expériences touchant la bioéthique sont diabolisées. L’individu demeure ainsi, dans les esprits, seul décideur du cours des choses, comme s’il n’était lui-même pas, dans un cadre global, assigné à une puissance qui le dépasse.

18 Définitions tirées de l’ouvrage de Philippe BONTEMS et Gilles ROTILLON, op. cit

19 Voir à ce sujet le petit ouvrage de Daniel DURAND, La systémique, Collection Que sais-je ? Les Presses Universitaires de France, Paris, 2002.

20 Sur la notion d’utopie, Micheline HUGUES, L’utopie, Collection 128, Editions Nathan Université, Paris,

1999.

21 Michel LACROIX, L’idéologie du New Age, Collection Dominos, Editions Flammarion, Paris, 1999.

22 Voir à ce propos l’ouvrage de Georges FRIEDMAN, Sept études sur l’homme et la technique, Collection Médiations, Editions Gonthier, Paris, 1966.

23 Au sens où l’entend Edgar MORIN, voir son ouvrage Le paradigme perdu : la nature humaine,

Collection Essais Points, Editions du Seuil, Paris, 1973.

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En revanche, pour autant qu’on se place sous le point de vue judéo-chrétien qui justifie par le biais du péché originel la légitimité de la domination de l’homme sur la nature et par-là, la fin de son droit à l’indolence, une dimension semble nous échapper. En effet, d’autres confessions ne regardent pas les choses sous le même angle 24 en considérant l’homme comme partie du tout, ce qui ne légitimerait de fait en rien et sa suprématie et la responsabilité qu’elle impose 25 . Par là, la notion d’incertitude ou d’imprévisibilité garantissant le monde comme jeu des possibles est appréhendée comme étant au cœur même de l’existence ; autrement dit un joli pied de nez fait au rationalisme qui joue, par l’interface de la responsabilité, avec les mauvaises consciences. Dans cette logique, l’homme tient une position d’humilité dans laquelle il n’est renvoyé qu’à son propre rapport au monde et à la mort comme un fait et non une idée, par delà bien et mal dirait Nietzsche 26 ; ce qui simplifie pour autant le débat en distanciant l’écologie de sa posture spirituelle et absolue, en la réintégrant en sa position politique originelle. On dépasse alors les dynamiques de scrupules et les dramatisations des scénarios catastrophes. Autrement dit, on ramène ainsi l’écologie à son caractère premier de choix, au cadre du dialogue que l’on désire entretenir avec le monde. Dans cette perspective, on permet au citoyen de recouvrir son droit d’exister en tant que tel, à savoir dans une conception démocratique pluraliste, et de le rendre à sa qualité essentielle au sens où l’entend Edgar Morin 27 , à savoir un être, lui aussi, de nature. A partir de ce nouveau paradigme (pour les sociétés occidentales j’entends), l’homme ferait ainsi désormais et à jamais partie du tout, du cycle de la nature au même titre que tous les êtres vivants. Les produits culturels ne seraient plus alors nés de son monde, mais feraient pleinement partie du monde. La nature se voit par là-même un concept «inopérant» parce que non discriminant aux vues d’un cosmos qui n’est en rien figé et qui, de pair avec la culture, ne cesse de se métamorphoser. Dès lors, on sort des catégories de pensées exclusives et linéaires du dedans et du dehors, de l’origine et de l’antécédent, et on amorce une pensée qui se détermine davantage par le cycle, la mesure ou les niveaux de densité des phénomènes : densité de

24 Voir à ce sujet l’ouvrage consacré au thème de l’écologie spirituelle in Question de, n° 127, « Vers une écologie spirituelle », op. cit

25 Voir à ce sujet notamment l’ouvrage de THICH NHAT THAN, Soyez libre là où vous êtes, Collection Horizons Spirituels, Editions Dangles, St Jean-de-Braye, 2003.

26 Friedrich NIETZSCHE, Par delà bien et mal, Collection Pluriel Référence, Editions Hachette, Paris,

2004.

27 Edgar MORIN, Le paradigme perdu : la nature humaine, op. cit

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transformation des milieux par l’activité humaine ou densité de complexité de la nature humaine. Ce que l’on appelle communément nature serait de ce fait ce qui n’a que très partiellement été transformé par l’homme, soumis de toute façon aux influences de ses activités, autrement dit un espace d’altérité pour lui. Ainsi, le choix d’une réduction des transformations irait dans ce sens d’une préservation des espaces d’altérité assurés par une certaine virginité territoriale se justifiant par une culture ou l’équilibration, au sens où l’entend Louis Dumont 28 , passe par ce rapport du défini à l’indéfini, du visible à l’invisible, de l’un à l’autre ; ce qui serait peut-être au fond le principal présupposé de cette thèse sur le plan philosophique. Le principe d’altérité au sein des sociétés comme au sein du cosmos, dialogue avec le moins transformé, garant de l’imprévisible et du vivant, deviendrait central tel que des théories philosophiques et psychanalytiques ont pu l’argumenter en partie 29 , notamment aux Etats- Unis à travers le concept d’écopsychologie 30 .

Le concept de développement durable préfigure donc une nouvelle demande éthique pour autant que les situations nouvelles, elles aussi, participent d’une urgence à se repositionner. On serait en effet aujourd’hui en partie porté à des reformulations politiques vouées à redéfinir des convictions à l’origine de l’agir humain. 31 Dans sa définition tripolaire, le développement durable renvoie à l’idée d’une totalité ordonnée et catégorisable. Parallèlement, l’évolution des techniques et des sciences, qui avait jusqu’à aujourd’hui été envisagée dans un sens de progrès, n’est plus vue du même œil. Pour cause, l’homme, alors même qu’il continue à s’évertuer à maîtriser les milieux dans lesquels il est plongé, qu’il déploie ses forces devant une nature réputée invulnérable, n’en demeure pas moins désormais, et de plus en plus, prêt à protéger, à préserver, à respecter ce qui lui semblait menaçant. La relation s’inverse. Le développement durable définit un point de vue sur le monde économique et social comme tout autre idéologie politique, mis à part le fait que pour celle-là, sa volonté de réunir en fait un concept ouvert au sein duquel les discours politiques, aussi

28 Louis DUMONT, Essais sur l’individualisme. Une perspective sur l’idéologie moderne, Collection Points Essais, Editions du Seuil, Paris, 1983.

29 En cela, le concept économique d’empreinte écologique, comme méthode d’addition des impacts de l’activité humaine sur la biosphère compte tenu de ses capacités d’absorption, s’avère des plus pertinents. Voir à ce sujet l’ouvrage de Mathis WACKERNAGEL et William REES, Notre empreinte écologique, Editions Ecosociété, Montréal, 1999.

30 Voir l’article de François MAZURE, « La révolution de l’écopsychologie », in Question de, n° 127, Vers une écologie spirituelle, Editions Albin Michel, Paris, avril 2002.

31 Sur la notion d’agir, consulter l’ouvrage de Paul RICOEUR, Lectures II, Collection Folio, Editions Flammarion, Paris, 1995.

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antagonistes les uns des autres soient-ils, ont une place ; un concept qui se détermine avant tout sous forme de résultats sans formule véritablement programmatique ou opérationnelle. Rien en lui ne fait réellement système. Ainsi, il demande à être interprété, à être façonné de toute pièce, afin de constituer un ensemble de références vouées à apprivoiser le réel et ce faisant, à fabriquer un nouveau point de vue. Pour autant, si les discours qui tournent autour de ce concept restent encore l’affaire des institutions, du monde politique et des spécialistes, rien ne laisse présager de tel pour l’avenir. Dans la mesure où ils s’apparentent à un changement de point de vue sur le monde, à une révolution culturelle, ils ne peuvent en effet qu’être incarnés par l’ensemble des individus, l’ensemble des citoyens. Dans ce sens, deux tendances fortes sont à dégager de cette prise de conscience. L’une prône les solutions technologiques, mise sur la qualité de l’innovation pour endiguer les déséquilibres écologiques. L’autre prêche pour un nécessaire repositionnement philosophique. Jean-Marie Pelt 32 parle de «trajectoire vers soi», qui, en soulageant les besoins de l’avoir par l’être, en réintroduisant la question éthique au cœur du politique, pourrait davantage dévier le sens des prérogatives matérialistes écologiquement amenuisantes de nos sociétés contemporaines. La difficulté d’une pensée construite du développement durable résiderait peut-être ici, à savoir dans le glissement incessant qui s’opère d’une tendance à l’autre, engendrant ainsi un changement de paradigme et d’objet d’analyse ; difficulté qui s’accroît au fur et à mesure que l’on réalise que les deux restent fondamentalement liées. En effet, une révolution culturelle ne pourra en toute évidence se faire sans être accompagnée d’une révolution technologique et vice versa.

Dans ce cadre, la ville est appelée à être repensée 33 . Peu à peu, se dessinent de nouvelles pratiques d’analyse et d’évaluation des « écosystèmes » urbains dans une approche multicritère 34 . Les pratiques et les procédures de décision en viennent à intégrer une vision transversale de la gestion urbaine, et des démarches plus négociées et transparentes par la généralisation des formes de démocratie participative. Un renouveau idéologique du temps dans la ville, soulève adroitement la question éthique. En effet, la

32 A lire Jean-Marie PELT, L’avenir droit dans les yeux, Collection Poche, Editions Hachette, Paris, 2005 ; ou encore La terre en héritage, Collection Le livre de Poche, Editions Arthème Fayard, Paris, 2000.

33 Voir notamment l’article de Luc ADOLPHE, professeur à l’Université Paris VII, Ingénieur-Architecte, « Vers la ville de Haute Qualité Environnementale ? Développement Durable et VHQE », Dossier de l’IFU, mars 2001.

34 Alain SCHARLIG, Décider sur plusieurs critères : Panorama de l’aide à la décision multicritère, Presses Polytechniques et universitaires romandes, Collections Diriger l’entreprise, 1992.

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notion de durabilité accuse la seule vision à court terme 35 et la négligence des externalités. Les conceptions urbanistiques devraient donc s’ouvrir aux postures alternatives, à la multiplicité des scenarii, et orienter les infrastructures urbaines vers des perspectives de réversibilité. Dans ce sens, une programmation urbaine durable commence à rationaliser la ville. Se profilent des modèles de villes denses, mixtes, compactes, s’organisant sur divers niveaux de polarité. Les professionnels du Projet urbain 36 , soucieux du renouvellement de la ville sur elle-même, et attachés au contrôle d’un étalement urbain si coûteux, voient donc d’un bon œil, sur le champ de la pratique, l’arrivée des concepts de ville durable.

Le développement durable comme une vaste et difficile remise en cause de la praxis contemporaine reste donc à déterminer. D’autant, les positions politiques peinent à se prendre 37 . En effet, ce concept, sous ses allures de vérité universelle, n’en demeure-t-il pas moins un choix, ne nous renvoie-t-il pas à un idéal avec en arrière plan la construction internationale d’une nouvelle utopie, ou n’est-il pas encore une forme de développement qui répond de manière pragmatique aux enjeux présentement définis, c’est à dire à une réalité incontestable, déjà là et obligatoirement là ? Autrement dit, le champ des possibles est ouvert. Et la prospective demande à ce que tous les points de vue ayant jusqu’à aujourd’hui servi à définir l’humanité soient pris en considération pour repenser la notion même de Polis 38 , en tant qu’entité naturelle et légitime. Dans cette perspective, la question du respect n’entre pas en jeu puisqu’il n’y a pas de bases normatives de jugement. En effet, pour respecter, faut-il au moins être en mesure de définir une qualité propre à respecter, une qualité à ne pas altérer ; alors même que le principe de vie est phénomène d’hybridation, de transculturation, d’influences. Pour autant, il redevient possible de retrouver, au-delà des normes et de la morale, le sens des désirs, de ce qui maintient dans son intégrité le mouvement de vie.

35 Pierre VELTZ, « Le développement durable et les temporalités urbaines », in Le développement durable urbain en débat : réflexion à partir de l’exemple canadien, Techniques, Territoires et Sociétés, MELTT, novembre 1995, pp. 69-72.

36 Voir notamment l’ouvrage de David MANGIN et de Philippe PANERAI, Projet Urbain, Editions Parenthèses, Marseille, 1999.

37 Voir à ce sujet notamment l’article de Marc ABELES, « Le défi écologiste », in Le Défi écologiste, sous la direction de Marc Abélès, Collection Environnement, Editions Harmattan, Paris, 1993 ; et d’Henri-Pierre JEUDY et Marc ABELES, « Enjeux éthiques et politiques d’une écologie urbaine » dans Ville et écologie, Bilan d’un programme de recherche (1992-1999), MATE, MELT, PUCA.

38 Au sens où l’entend Hannah Arendt.

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Introduction

Différents textes de lois initient désormais l’application sur le territoire de la démarche de développement durable mais des évaluations nous permettent d’attester que les « valeurs durables » ne s’assimilent pas. Une vision du monde des professionnels de la ville et de l’aménagement du territoire continue de véhiculer les idéaux passéistes de la Charte d’Athènes notamment ; et les modèles architecturaux et urbains durables, en réintroduisant au cœur de la forme de nouvelles valeurs, ne sont pas utilisés. A contrario, en Europe du Nord et particulièrement aux Pays-Bas et en Allemagne, le développement durable urbain fait des émules. Les quartiers écologiques se construisent, les architectes utilisent de nouvelles technologies et les habitants participent. Reste donc à élucider le cas français et à comprendre les raisons profondes des persistances endémiques de non- durabilité. En effet, si l’heure semble au consensus dans la prise de responsabilité que ce concept requiert, la société française n’en reste pas moins « empêtrée » dans des conservatismes culturels. On se pose alors la question de déterminer les systèmes de représentation qui font le plus défaut, dans la manière de concevoir notre vie commune sur un territoire à partager. Dans quels systèmes de compréhension du monde, dans quelles logiques de projection en amont des pratiques, dans quels paradigmes esthétiques, se trouvent concepteurs et décideurs de l’urbain, et en quoi la notion de développement durable pousserait-elle un peu trop loin les limites des comportements aux franges d’une culture bien ancrée ? La question est celle du choix politique de la ville et du territoire enchâssé dans celui plus global de la société et de son principe idéologique d’équilibration 39 . Une transformation du système culturel paraît donc inéluctable à une recomposition durable de la ville. Par système culturel, j’entends l’ensemble des formes acquises de comportement dans les sociétés humaines.

Le terrain Mon terrain d’étude se limite principalement à la ville de Rennes et à son agglomération. En m’intéressant au mode de production de l’architecture et de la forme

39 Notion déjà évoquée dans l’avant-propos et développée par Louis DUMONT dans son ouvrage Essais sur l’individualisme. Une perspective sur l’idéologie moderne, op. cit

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urbaine, je me suis penchée sur les projets architecturaux et urbains tels, par exemple, l’immeuble d’habitation HQE 40 Salvatierra et l’écoquartier de Beauregard. J’ai enquêté sur les outils urbanistiques utilisés au sein de la ville et de son agglomération, tel le Plan Local d’Urbanisme, le Plan de Déplacement Urbain, le Plan Local de l’Habitat, la Taxe Locale d’Equipement, le Schéma de Cohérence Territorial, le Schéma Régional d’Aménagement et de Développement du Territoire. J’ai aussi cherché à comprendre l’impact des politiques publiques assurées par les délégations régionales et départementales des services déconcentrés de l’Etat. En somme, les personnes touchées sont globalement ressortissantes des administrations d’état et des collectivités locales, sont des élus et des professionnels des secteurs privé et public. Un tissu d’acteurs, concepteurs et décideurs, ont ainsi été sollicités et m’ont ouvert leurs portes. J’ai par exemple intégré l’association AUDD 41 dont l’objet est de promouvoir la ville durable. Elle réunit majoritairement architectes, urbanistes, élus, promoteurs et aménageurs. Le service de l’urbanisme de la ville s’est montré coopératif et intéressé par l’étude. La SEMAEB 42 , société d’économie mixte, chargée du pilotage des opérations de l’écoquartier de Beauregard, m’a intégrée dans ses réunions de travail et équipes de réflexion. Ainsi, j’ai interrogé environ 130 personnes. Toutes ont des responsabilités à la DRE 43 , DDE 44 , DDA 45 , DRAF 46 , DDASS 47 , DRASS 48 , DRIRE 49 , DIREN 50 , à l’ADEME 51 , au CSTB 52 , à l’ANAH 53 , au Ministère de l’Equipement, de la Culture, dans les écoles d’urbanisme et d’architecture, enfin à l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées. J’ai rencontré des élus et des fonctionnaires attachés à la Ville, au Département et à la Région. Je me suis intéressée aux personnes influentes au sein des fédérations de transporteurs, d’artisans, d’entreprises en bâtiment : FNT 54 , CAPEB 55 , FFB 56 , des sociétés d’économie

40 Haute Qualité Environnementale.

41 Aménagement Urbanisme et Développement Durable.

42 Société d’Economie Mixte pour l’Aménagement de la Bretagne.

43 Direction Régionale de l’Equipement.

44 Direction Départementale de l’Equipement.

45 Direction Départementale de l’Agriculture.

46 Direction Régional de l’Agriculture et de la Forêt.

47 Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales.

48 Direction Régionale des Affaires Sanitaires et Sociales.

49 Direction Régionale de l’Industrie de la Recherche et de l’Environnement.

50 Direction Régionale de l’Environnement.

51 Agence de l’Environnement et de Maîtrise de l’Energie.

52 Comité Scientifique et Technique du Bâtiment.

53 Agence Nationale de l’Amélioration de l’Habitat.

54 Fédération Nationale des Transports.

55 Comité des Artisans et Professionnels En Bâtiment.

56 Fédération Française du Bâtiment.

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mixte d’aménagement, des sociétés immobilières, des assurances du bâtiment, de l’agence d’urbanisme locale, des divers bureaux d’étude en architecture, urbanisme et aménagement, enfin de la Chambre d’agriculture d’Ille-et-Vilaine, des Bâtiments de France, des conseils locaux à l’énergie, des associations aux préoccupations diverses et

variées telles la réhabilitation des logements, la protection de l’air, de l’eau, la maîtrise de

J’ai également rencontré des habitants du quartier écologique de

l’énergie, etc

Beauregard à Rennes ainsi que des habitants de maisons individuelles écologiques. Je me suis par ailleurs entretenue avec des personnalités importantes sur le plan intellectuel et spirituel en matière d’écologie.

La méthode

La méthode tient de différentes disciplines. Sociologie, anthropologie, sciences politiques, économie, philosophie, ont été pour moi d’un grand secours pour analyser mon objet d’étude sous ses multiples facettes. La première hypothèse de ce travail part du principe que notre société, avec ses formes culturelles de vie, est à l’origine d’un mode de développement qui ne cesse de produire, en même temps que des richesses matérielles, de grands déséquilibres écologiques générant nuisances et inquiétudes. Dans cette perspective, il m’a donc fallu reposer le problème du politique et de l’évolution du développement économique et social afin de comprendre la nature des rapports culturels entre l’idée du vivre-ensemble : l’idéal, concomitant à une cristallisation d’une vision déterministe de l’histoire sociale, et la réalité vécue. La manière de penser le rapport est bien entendu culturelle tant elle est générée par des catégories de pensées spécifiques, c’est à dire forcément partielles. La nature de mon objet de recherche étant géographiquement et politiquement global, la notion de vérité, de valeurs universelles, est apparue et m’a engagée à définir le vivant, et le rapport que les individus et les cultures pouvaient entretenir avec lui. Dès lors, le problème du réel et de l’interprétation du réel dont chaque individu et chaque culture fait acte, devenait capital. En cela, différentes lectures m’ont amenée à penser le concept de culture comme une entité informelle en perpétuel mouvement, pouvant s’appréhender comme un continuum historique avec ses processus et ses enchaînements, tout comme un espace multiple, champ des possibles de l’humanité. 57

57 Voir à ce sujet l’ouvrage de Michel FOUCAULT, Les mots et les choses, Collection Tel, Editions Gallimard, 1966.

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En effet, l’Histoire, bien qu’ancrée dans des réalités socio-économico-politico- géographiques déterminantes, est aussi une exploration de ce champ ouvert, aucun système n’étant de «loi divine », totalement fermé. Par le fait, si, en règle générale, les sciences positives s’attachent à retrouver les logiques historiques, et ce toujours en référence à des modes de cloisonnement conceptuel révélant souvent des attitudes de pensée justificatrices du modèle culturel à l’œuvre, l’anthropologie permet de sortir des paradigmes en place afin d’investir une pensée de réinterprétation objective parce que comparatiste, permettant de préciser par l’analogue et l’écart, la réalité humaine et ses mouvements. Par conséquent, bien qu’il eût été possible et peut-être souhaitable de repérer l’ensemble des articulations historiques nous permettant d’aborder aujourd’hui la notion de modernité, afin de comprendre ce qui, par le biais de la culture, a promu un système de développement si générateur de transformations, je m’attarderai davantage, dans ce texte, à partir d’un corpus théorique constitué, à comprendre les modes d’existence des conditions de vie de la planète liés à ceux de l’humanité.

La préoccupation première de cette thèse est de participer au changement social, à une réforme des logiques constructives des villes, ce dans une perspective de développement durable. Il y a donc dans ce travail comme dans toute thèse qui se préoccupe de mêler dangereusement connaissance et action, une double problématique, qui d’un point de vue épistémologique m’a « donné du fil à retordre ». La proposition qui suit m’a permis de mieux comprendre le sens réel de mes intuitions et donc de mes stratégies implicites, en organisant la réflexion par phases d’étude.

« Changer, c’est avant tout savoir que les choses pourraient être autrement, mais c’est aussi comprendre les choses telles qu’elles sont en réalité, et s’expliquer enfin à soi- même en quoi elles ne sont pas différentes ».

Mon travail d’étude reprend successivement ces trois propositions et s’organise en trois étapes.

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…c’est avant tout savoir que les choses pourraient être autrement,

La première étape est de déterminer les possibilités de changement, de localiser les «entrées» ou préalables philosophiques et technologiques permettant de concevoir l’évolution sociale. Dans ce sens, je me suis intéressée d’une part aux différentes techniques urbaines utilisées dans le monde. J’ai d’autre part cherché à comprendre les idéaux véhiculés par le développement durable afin de déceler en quoi ils s’apparentent aux formes modernes et post-modernes de la pensée qui mettent en scène des concepts

comme le holisme, l’individualisme, l’utilitarisme, le matérialisme, le totalitarisme, le

libéralisme, le nationalisme, le traditionnalisme, le spiritualisme, etc

également attachée à étudier les instruments voués à répondre concrètement à ces formes idéologiques. En cela, les thèmes abordés se réfèrent à des concepts relatifs à la communication, à l’organisation, et aux formes d’action. La cybernétique et le réseau, le management et l’animation, la systémique et les formes de gouvernance avec ses outils opérationnels que sont l’équipe, la mission, le projet, sont autant d’éléments de définition. Il s’agit ici de comprendre comment l’homme moderne donne forme à sa vie, comment il la problématise et comment il pourrait la problématiser dans le cadre de nouvelles politiques durables, jouant sur les deux tableaux de l’objectivité et de la subjectivité - remise en cause de tout discours sur l’autre.

Je me suis

… mais aussi comprendre les choses telles qu’elles sont en réalité, Comprendre les choses telles qu’elles sont, c’est comprendre un objet avec une perspective moindre. En cela, la posture du chercheur relève de l’immanence, de l’empathie et de l’égalité dans le rapport aux interlocuteurs participant à l’objet d’étude. Cette phase d’approche vise donc à déterminer tel un travail classique de socio-ethnologie les singularités qui se cristallisent au sein des discours et des pratiques. Grâce à l’enquête de terrain, cette étape de la thèse a produit un ensemble de données vouées à être comparées par la suite au corpus théorique mis en œuvre dans la première étape.

…et s’expliquer enfin à soi-même en quoi elles ne sont pas différentes. Dans cette dernière phase d’étude, il s’agit d’opposer un regard aux résultats de la phase précédente, donc d’introduire la méthode anthropologique comme mode de production d’une connaissance spécifique. Par là, un changement de paradigme est

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intervenu dans l’analyse des discours et des pratiques afin de rendre compte des écarts. Plus question ici de faire une description ethnographique, de réunir rigoureusement les données issues des enquêtes. Plutôt, on se pose la question de l’origine de l’agir de l’Homme et des forces qui le travaillent. Cette phase d’étude a comporté un ensemble d’entretiens semi-directifs, plus orientés ceux-là, à partir d’une grille d’entretien reflétant les zones névralgiques résidant entre pensée urbanistique classique et pensée durable.

Construire un propos sur cet écart qui réside entre ce qui est et ce qui pourrait être, constitue pour moi dorénavant un levier d’action du changement social - l’idée étant qu’une véritable réforme ne peut résider seulement dans les textes de lois qui font autorité et génèrent souvent plus de résistances ou de dérogations que de motivations au changement, mais bien au cœur des processus qui accompagnent l’objectivation de ses propres comportements. Cette objectivation participe alors d’une reconstruction symbolique des mythes au cœur du langage, donc de la pensée, et des artefacts ; l’enjeu étant que ces contemporains qui vivent tous des situations similaires puissent se dire : «en y réfléchissant bien, j’aurais pu voir et faire les choses autrement». Dans cet ordre d’idées, il n’est donc aucunement question de réduire la problématique durable à un système fermé, opérationnel et critique, mais plutôt d’offrir pour chaque occasion une perspective, une respiration permettant les tâtonnements. On échappe ainsi à la rudesse d’une «perverse» propension à la singulière vérité, plutôt on découvre les multiples couches du réel en ce qu’elles déploient de matérialité et ce qu’elles génèrent d’abstractions, d’idées, de rationalités autonomes et pourtant liées.

Ma démarche n’est donc pas celle d’une dénonciation des systèmes de développement existants qui, de mon point de vue, ont pour légitimité celle d’appartenir au réel ; ce n’est pas un point de vue très prophétique ou normatif, conforté par des constructions intellectuelles idéologiques et économiques - pas plus qu’il n’est critique et protestataire comme c’est souvent le cas dans le champ des sciences sociales. Elle aurait plutôt pour objet celui de participer de l’accompagnement des populations et de l’infléchissement des structures, par objectivation de celles-ci. C’est davantage celui d’une contribution à l’action et d’un droit à la vie, en tout ce que ce terme comporte d’aléas, d’indéterminations, de conflits, de paradoxes, et de choix. Maints écrits peuvent retracer et expliciter ce rapport de l’Homme à la vie qui l’oblige à équilibrer lutte et

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acceptation, liberté des possibles et limitations, durée de vie et intensité de la vie, solidarité et hiérarchie, égalité et domination. Faire ce travail de prospective, c’est donc revenir de manière idéelle sur les équilibres politiques des sociétés humaines et de leurs rapports au monde. C’est un changement de point de vue, un assouplissement de la pensée sur soi, et sur sa propre société ; ce qui devrait permettre d’accéder à d’autres logiques. Si l’idée est celle d’une socio-anthropologie du développement 58 , on peut alors attendre des phases progressives dans les réformes politiques qui ne soient pas plaquées mais intégrées. Dans cette perspective, on peut se poser la question suivante. La construction d’une utopie durable comme grille d’analyse peut-elle être efficiente ? Si au préalable, ma méthode s’en réclamait, le doute s’est mis en travers de mon chemin. En effet, il est dans ce travail moins question d’opposer au champ des discours et des pratiques une idéologie écologique que de les questionner à partir des acquis anthropologiques, sociologiques, philosophiques, spirituels et psychanalytiques. Pour Jean-Pierre Olivier de Sardan, la notion de développement renvoie à un « ensemble de processus sociaux induits par des opérations volontaristes de transformation du milieu social entreprises par le biais d’institutions ou d’acteurs extérieurs à ce milieu mais cherchant à mobiliser le milieu et reposant sur une tentative de greffes de ressources et/ou techniques et/ou des savoirs » 59 . On reconnaît ainsi bien le développement comme le fruit d’intentions politiques avec ses configurations développementistes d’experts et de bureaucrates, en même temps que celui des formes de changement et d’inflexion des populations sur ces processus de transformations sociales. On ne peut en effet disjoindre l’analyse des actions de développement et des réactions des acteurs sociaux. La difficulté méthodologique consiste dès lors à jouer l’interface entre anthropologie et sociologie macro d’un côté, et ethnographie et sociographie de l’autre, à aborder la réalité sociale d’une part sous l’angle de la distanciation culturelle afin de faire apparaître les nouveaux paradigmes relatifs à cette nouvelle utopie, et d’autre part sous l’angle expérimental du vécu des populations en terme de pratiques et de représentations. Par conséquent, si l’anthropologie classique avait plutôt pour tâche de déchiffrer les structures et les invariants, pour lesquels on met en valeur ce qui est de l’ordre de l’homogénéité et de la cohérence, il est ici question d’anticiper sur les dynamiques

58 Voir à ce sujet l’ouvrage de Jean-Pierre Olivier de SARDAN, Anthropologie et développement. Essai en socio-anthropologie du changement social, Collection Hommes et Sociétés, Editions Karthala, Paris, 1995.

59 Jean-Pierre OLIVIER DE SARDAN, idem, p. 91.

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culturelles émergentes et innovantes de manière précise et globale 60 , de comprendre comment se dessine le mouvement à partir de l’hétérogénéité, des divergences, des syncrétismes. La difficulté c’est donc d’abandonner en partie les systèmes interprétatifs connus et reconnus, sortes de canevas qui ont servi à nourrir tant les études monographiques que les travaux essayistes, et de trouver un juste rapport entre les deux, afin de les réconcilier peut-être, et avec eux leurs dimensions structuralistes et historicistes. 61 La socio-anthropologie du développement, à ma connaissance, n’a principalement été mise à l’épreuve que dans le cadre des politiques qui s’exercent par le biais de multiples institutions nationales ou internationales, sur l’idée d’ajustement structurel, en Afrique et dans les pays les moins avancés. Malgré cela, elle me semble pour le moins appropriée et en totale résonance avec l’ensemble de mes problématiques quant à une transversalité des champs épistémologiques, quant à une certaine prévalence de l’objet sur les corpus méthodologiques, quant à une certaine influence de l’objet sur la constitution des savoirs. Son caractère multidimensionnel correspond à la gageure du développement durable.

Une quatrième étape, enfin celle de la rédaction, a été de reprendre toutes les thématiques abordées sur le terrain : la question des libertés et particulièrement des libertés économiques, la question des loisirs, des modes de production, la question de la consommation et du gaspillage etc, comme des points d’achoppement à une réalisation politique de l’écologie urbaine. Le travail de rédaction m’a, par conséquent, demandé de développer l’ensemble de ces réflexions telles qu’elles me sont apparues, mais, plutôt que de les amener en déduction d’observation sur les pratiques et les représentations, comme on peut le faire en socio-anthropologie par exemple, ce qui aurait été fastidieux et certainement très lourd, j’ai préféré choisir le mode rédactionnel de l’essai avec sa démonstration et son chapelet d’exemples concrets. En ce sens, ce travail s’apparente, ce qui n’était pas l’objectif de départ, à une critique de la société moderne et post-moderne. Ainsi des philosophes tels Louis Dumont, Edgar Morin, Gilles Deleuze, Martin Heidegger ou Hannah Arendt, qui m’avaient au préalable permis de cerner mon objet, m’ont en définitive aidée, accompagnés d’autres, à

60 Sur cette question de l’innovation, voir le chapitre « Une anthropologie de l’innovation est-elle possible ? », in Jean-Pierre OLIVIER DE SARDAN, ibidem, pp. 77-96.

61 Cette dernière notion, en effet, même si elle tend à éluder la visée comparatiste chère à l’anthropologie n’en demeure pas moins pertinente et est trop souvent oubliée au grand regret de Jean-Pierre Olivier de Sardan, par «les écoles classiques (fonctionnalisme, culturalisme, structuralisme, symbolisme…) qui ont une tendance forte à jeter le bébé historique avec l’eau du bain évolutionniste. », ibidem, p. 15.

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préciser mon propos, et ont donné par là à ce mémoire une allure plus philosophique ; en répondant notamment à cette triple question : quelles sont les représentations à révolutionner ? Quelles sont les pratiques à faire évoluer ? Enfin, quels sont les pièges qui nous sont tendus au travers de l’application politique des principes écologiques urbains ?

La pensée écologique, comme une critique de la pensée moderne et post-moderne apparaît ainsi dans l’évidence concrète de la réflexion urbanistique issue du travail de terrain. Résultat qui n’aurait été en revanche pas très différent si l’étude s’était arrêtée à une analyse des problématiques urbaines au filtre de la pensée de Charles Taylor par exemple - regard croisé que je n’avais au commencement nullement anticipé. Aussi, faut- il ajouter que bien que le comparatisme ne soit en définitive pas exploité à la mesure de la question : « Pourquoi pas autrement ? », qui n’a pourtant cessé de se poser à moi, il a, néanmoins, comme toile de fond, été un cadre fondamental à l’exercice analytique. Pour autant, j’espère que cet écrit rendra compte de cette mise en perspective des regards (même si son but a été quelque peu détourné), celui du chercheur, et des individus et groupes qui participent du mouvement culturel.

Car en effet, le champ de l’observation ouvre non seulement la voie à la connaissance de l’autre, et ce fut important pour moi, mais aussi à la connaissance de soi, de son ou de ses propres points de vue dès lors que l’on s’attache à rendre compte, par la description, du réel. En effet, s’il n’est pas de connaissance sans point de vue, rien qui ne puisse se définir en soi, faut-il placer le lieu de la description dans l’entre-deux ; la gageure étant alors de déterminer pratiques et représentations par le relevé précis des abords de l’objet observé. Ces abords ont une épaisseur à l’infini. La description tendra ainsi à utiliser davantage le versant négatif de l’expression plutôt que son versant positif dans la formule comparative, et ce, faisant toujours honneur à la notion de choix qui incombe au sujet.

Partant du principe que le choix s’intègre dans une figure arborescente où toujours un chemin est pris plutôt qu’un autre, définissant ainsi le concept de liberté et déterminant les différences, l’objectif réel de cet essai demeure tout de même celui de reconnaître ces chemins qui n’ont pas été pris, ces choix qui n’ont pas été faits, ces étendues résiduelles et sans limite qui nous font un plutôt qu’autre. Retracer cette arborescence à partir des données principales de l’existence humaine me permet ainsi de mettre en évidence la culture urbanistique française et pour partie rennaise depuis son territoire et ses acteurs.

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La contrainte écologique qui se révèle « libératrice » réside de manière permanente au sein des problématiques sociales et territoriales. Néanmoins, elle n’est peut-être pas toujours mise au premier rang des stratégies humaines d’existence et de durabilité de cette existence. Faisons-nous en effet toujours des choix qui nous assurent l’équilibre nécessaire à notre bien-être, et en quoi ces choix vont-ils ou non pérenniser notre vie sur terre? Des niveaux de radicalité écologique peuvent ainsi se dessiner et traduire la nature idéologique des formes produites.

Cette analyse, fondée sur une vision duelle du langage saisissant le discours en sa forme creuse, s’élargit peu à peu à des plans conceptuels de modèles de société. L’étude se charge ainsi d’établir le repérage des points d’articulation entre ensemble de pratiques, de représentations et systèmes idéologiques qui leur sont concomitants. On glisse alors d’une analyse qui vise à déterminer les choix des populations observées par des stratégies pratiques et matérielles rapportées à un système de sens, à une analyse, des rapports entre système de sens eux-mêmes, c’est à dire à une analyse idéologique des opérations effectuées reprenant ainsi les principaux concepts de la philosophie politique, avec en arrière plan l’originelle question de l’idéal. Ces pensées seront mises les unes grâce aux autres en perspective. Il s’agira par là de comprendre le sens des politiques publiques selon les fondamentaux idéologiques relevés.

Enfin, et parce que le développement durable est un moteur de changement social, j’ai essayé grâce à la grille psychanalytique d’explorer ce qui motive ou rigidifie les pensées et les actions à l’œuvre. Le présupposé psychanalytique qui détermine tout système de sens en système de jouissance, comme l’entend Jacques Lacan, orientera la démonstration. Par là, il ne s’agit pas de défaire les nœuds culturels des sociétés humaines en fonction d’une grille d’analyse moraliste et réformiste, juste de ne pas faire la sourde oreille devant la jouissance générée par le système culturel en place. Cessons ici de parler déterminismes traduits par l’idée d’une acception positiviste de l’évolution sociale, entrons plutôt dans ce champ ouvert dans lequel le discours scientifique s’adresse pleinement à la responsabilité et à la liberté de chacun ; le réel projet de cette thèse étant peut-être au final d’offrir à l’individu et au citoyen l’occasion d’assumer pleinement ses choix en réactualisant sa vision sur sa propre société. En effet, si le développement durable se propose de passer à un rééquilibrage culturel des sociétés humaines, faut-il de mon point de vue, en amont, déloger chacune des jouissances qui font perdurer les directions jusqu’à présent tenues.

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Cette dernière analyse illustre, par conséquent, un parti pris qui n’est pas des moindres, en dégageant notamment les différentes notions de résistance, de jouissance, de pulsion de mort et de pulsion de vie. Ce parti pris pourrait, en s’adressant directement et sans hypocrisie au sujet, déranger l’institution démocratique du fait d’une catégorisation universalisante, et non dénuée de valeurs, des points de vue. Dans cet ordre d’idée, il me semble important d’assurer que si la valeur n’échappe pas à l’analyse, la notion de légitimité, elle, n’y prend aucune place. Le respect de la parole de l’autre reste entier. Chaque personne, idée ou point de vue, entendue comme vérité ne devant nullement être remis en cause, juste en perspective. Pour autant, cette dernière grille d’analyse ne doit donc aucunement, à travers le savoir qu’elle profère, faire acte de pouvoir. C’est davantage une invitation à partager une tentative de conscientisation à travers une déclinaison maximale de l’explication scientifique au sens où l’entendait Nietzsche 62 lorsqu’il attendait de la psychologie une ultime réponse au questionnement métaphysique.

L’expérience de terrain et ses difficultés

Le travail de terrain s’est avéré foisonnant de découvertes. Le désordre dans lequel les entretiens se sont succédés m’a obligé à développer une vision très transversale des problématiques urbaines, passant d’une thématique à une autre avec toute la complexité intrinsèque à chacune. À cette étape, une première difficulté fut de reconnaître qu’une phase préalable plus descriptive qu’analytique était nécessaire pour commencer l’étude anthropologique. En effet, je ne comprenais pas qu’il me fallait aller sur le terrain alors même que je n’avais, de mon côté, pas assez assimilé les apports du concept durable pour m’offrir le confort de la perspective et déloger les évidences - plus évidentes encore que je faisais, étant architecte-urbaniste, partie de la même culture que mes interlocuteurs. De fait, pour me préparer à l’enquête de terrain, je fabriquais intuitivement, «en laboratoire», mon corpus théorique à partir de mes lectures et de mes propres expériences de praticienne. Je construisais mon point de vue par reconnaissance de moi-même, par décentrement et assimilation d’un savoir et d’une forme de pensée écologique ou durable. Une seconde difficulté a été de ne pas me perdre, en terme d’hypothèses, entre problématique philosophique et problématique technologique. A t-on peur de la nouveauté par manque de maîtrise des compétences adaptées, pour des questions

62 Il exprime cela à plusieurs reprises dans son essai intitulé Par delà bien et mal, Collection Folio, Editions Gallimard, Paris, 1987.

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d’habitudes, de méthodes difficiles à mettre en place, par manque de financement, ou plutôt est-on incapable d’inventer le nouveau tout simplement parce que l’on reste empêtré dans une idéologie qui n’offre pas de vraies évolutions tout juste des aménagements voués à soulager les consciences? Cette difficulté fut d’autant plus difficile à surmonter que mon discernement sous l’influence d’un militantisme résurgent, se réjouissant des progrès technologiques, m’invitait in fine à ne plus penser en termes de changements paradigmatiques. Cette difficulté est en totale corrélation avec la troisième et dernière, qui, plus combative et résistante, a été d’accepter de ne pas traiter des aspects du développement durable dans une vision exhaustive cohérente, totalisante, glissements qui ne font que confirmer la logique unitaire d’une pensée holiste, alors que le concept même de développement durable demande de par sa pluridisciplinarité une pensée ouverte pour laquelle la Vérité cède devant l’enchâssement d’une pluralité des rationalités. Cette pensée, plutôt similaire à celle de certains philosophes tel que Frege et Dumette 63 , lorsqu’ils soutiennent la thèse du holisme sémantique qui veut que toutes les propositions soient sur un même plan, qu’il n’y ait pas de différenciation entre le centre et la périphérie, qu’il n’y ait aucune priorité de l’un sur l’autre, fait ainsi affronter de pleine face la théorie toute entière à l’expérience. Seul l’art, dans sa «polyphonie», et malgré sa nature toujours et inéluctablement décalée parce qu’interprétative et imaginaire, peut se permettre pareille relation au réel. C’est toute la différence avec la pensée scientifique qui s’attache à délimiter des ensembles selon des logiques. La transversalité attachée au concept durable n’a fait que me conduire plus loin dans des propensions déjà existantes à penser les systèmes dans leurs indivisibilités, renonçant ainsi à la structure logique de la théorie, à la forme comparative de la pensée, installant par là-même toutes les conditions de l’inhibition ; car une théorie ne peut avoir plusieurs centres. Et dès qu’elle est confrontée à l’hypercomplexité du réel, les connexions que sous-tendent le point de vue ou la valeur ne tiennent plus. Alors, l’approche du réel est réduite à une collection amorphe d’éléments dans l’évidence de leur rapport, autrement dit dans une négation de la relation, puisqu’elle n’y implique plus la discrimination - pensée très bouddhique - qui, si on l’applique sans plus de subtilité, empêche la science d’opérer, en niant la pertinence de la catégorisation et au delà, du langage.

63 Voir à ce propos le chapitre « La question du holisme » dans l’ouvrage de Vincent DESCOMBES, Les Institutions du sens, Collection Critique, Les Editions de Minuit, Paris, 1996.

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Edgar Morin l’explique fort bien dans ce petit extrait qui sert d’introduction à mon présent propos. En effet, pour s’arraisonner au réel, se doit-on de sortir de ce rapport à la totalité, d’isoler, d’exercer un travail de découpage virtuel qui peut parfois s’apparenter, pour ceux que cela choque encore, à une «dissection répréhensible et sanguinaire», comme si découper le vivant revenait à découper, en niant sa nature écosystémique, toute créature divine. L’inquisition, à une certaine époque, s’est chargée de réprimer les scientifiques, et si les temps ont changé, à travers la pensée holiste, des tendances perdurent 64 , et engagent à l’obscurantisme. Je dirais pour ma part que la ligne de crête est redoutable dans le discernement qu’il faut exercer face au tout et à la partie. Si paradoxalement la philosophie de ce travail reste attachée à une vision globale, en cela que la réflexion ne prend sens que dans le cadre de sa totalité, la méthode permet d’élaborer des réflexions ponctuelles dans un univers de rationalités connexes dont je ne retrace pas les contours cohérents. Par là, j’échappe au piège tendu de l’idéologie, enfermant et déformant. Je revendique l’aléatoire et la teneur paradoxale des propos comme pour mieux brosser le tableau de l’hypercomplexité vivante 65 . Multiplier les formes de découpages et par là, les frontières et les centres, autorise ainsi de toucher la réalité dans la diversité des objets, et des rapports entre les objets, et au final d’approcher au plus près peut-être le sens du réel.

Le plan de la thèse La thèse a d’un point de vue global pour objectif de décrire la nature des échanges entre la communauté humaine et la planète terre. L’être humain, à l’image de la cellule, ingère un ensemble de ressources, se développe, génère bien-être et nuisances, et rejette déchets ou polluants. Il modifie alors son environnement. Cet état de fait est dans l’ordre des choses, il n’est pas culturel, mais culturellement orienté de sorte que la quantité des ressources utilisées et des rejets produits varie fortement selon les aires culturelles, proportionnellement au paramètre démographique. Aussi, les populations occidentales sont plus gourmandes en ressources et plus généreuses en rejets que les autres populations sur le globe.

Le travail que je vais tenter de faire est de révéler ce qui constitue notre culture et les formes de pensée et d’action qui s’y expriment, par la déconstruction des principes de production et de développement, particulièrement du territoire et de la ville. Dans cet

64 Pour certains groupes new age par exemple. 65 En référence à la théorie de la complexité d’Edgar MORIN. Voir par exemple son ouvrage Introduction à la pensée complexe, Collection Points Essais, Editions du Seuil, Paris, 2001.

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exercice, il s’agit de rendre visible les carrefours où chaque fois les chemins pris ont généré davantage d’exigences en terme de ressources naturelles et humaines, ainsi que des coûts en terme de nuisances et de rejets. 66 Si la théorie de l’empreinte écologique 67 peut se montrer à la hauteur d’une gestion humaine des ressources, compte tenu d’une définition figée de celle-ci, il paraît en revanche improbable de croire à cette maîtrise tant la vie est mouvement, action 68 , et sans possible domination. Pourtant, la science par la construction théorique, semble - et la technique en fait la preuve - s’approcher de très près du sens de la réalité, de la « structure naturelle ». Par conséquent, si la maîtrise, au sens absolu du terme, reste a priori de l’ordre de l’impossible, une gestion raisonnable peut néanmoins être réalisée en fonction bien entendu, et comme depuis toujours, de l’état des connaissances. Le principe de précaution 69 remet en cause cette position et s’il était lui aussi entendu de manière absolue, l’humanité devrait faire le deuil de son innovation. La question ne peut donc être résolue que par une conception mesurée du développement rapportée à la subjectivité de l’individu.

Cette question de la mesure est centrale dans ce mémoire de thèse en cela qu’elle rend compte des niveaux de radicalité des valeurs relatives aux décisions prises. En faisant la description de la nature des choix effectués et ce, toujours en relation au contexte, je tenterai, par la négative, d’éclairer nos lanternes en pointant du doigt le caractère non univoque de ces choix. On pourra alors par cette déconstruction, sorte de libération idéologique, gagner en conscience et peut-être en imagination, pour concevoir d’autres types de relations entre les Hommes et entre l’Homme et la Nature. En effet, les formes de production de la société moderne occidentale, de la ville contemporaine, sont le fruit de notre rapport au monde. Ce rapport n’est pas sans avoir nourri un ensemble de systèmes de représentations ou mythes par lesquels l’Homme doit dominer tout ce qui l’entoure ; raison première du déséquilibre écologique auquel on assiste actuellement.

Les sciences sociales se sont appliquées à relever les intérêts développés dans les rapports de domination que les êtres humains entretiennent entre eux, que la sociologie dénonce au demeurant. Et, si elles ont appuyé leur réflexion sur les idéologies élaborées

66 La notion de coût n’échappant bien sûr pas au jugement de valeur.

67 Théorie qui présuppose de la capacité du territoire à être le creuset d’un certain mode de développement.

68 Je me réfère ici à l’idée développée par Hannah ARENDT, dans son ouvrage La crise de la culture, Collection Folio Essais, Editions Gallimard, 1989.

69 Sur le principe de précaution, voir notamment l’ouvrage de Philippe KOURILSKY et Geneviève VINEY, Le principe de précaution, Rapport au Premier Ministre, Editions Odile Jacob, La documentation française, Paris, janvier 2000.

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justifiant les jouissances corrélatives à cette notion de pouvoir, la psychanalyse va plus loin quand elle totalise la conception universaliste de l’Homme, quand elle élabore une théorie de la jouissance permettant d’accéder au concept de changement social par l’ « oedipianisation » du champ social, le principe de castration étant la base même de cet oedipe. Ainsi, lorsque la castration ne s’est pas opérée au sein de chaque individu, la solidarité entre les personnes qui définit le lien social, en cela qu’aucune norme ne vient plus réguler les systèmes de relations, est mise à mal. On revient dès lors sur les principes de cohésion sociale et de précaution chers au développement durable. Par là, l’exemple du libéralisme économique est de tous ses effets quand il semble proposer à chacun, par le marché et grâce à la science, aux dires de Marie-Jean Sauret 70 :

« la jouissance qui lui ferait défaut ». D’autre part et dans le même temps, il promet de s’accommoder des petites puissances de chacun. Le principe de plaisir prévaut sur le principe de réalité. 71 Autant dire qu’un des traits dominants de ce lien social réside dans ce que Jacques Lacan qualifie de « mise du sexuel au rancart » ou mieux « de forclusion de la castration » ; en cela, qu’« il n’est plus requis du sujet qu’il symbolise ce qu’il perd de jouissance à parler et dont le refoulement est constitutif de la sexualité humaine, puisque dans la jouissance il y baigne » 72 . Le matérialisme, la consommation, compenseraient ce manque de lien social, de rapports d’amour.

Dans cette voie, le travail de terrain s’est attaché à observer la nature des aliénations au travers des différentes formes d’identifications des acteurs de la ville, afin d’offrir une perspective sur les symptômes en tant qu’archétypes culturels contemporains. « Rien de nouveau sous le soleil », la crainte de la perte, la gestion de la pulsion - mort et sexualité - organisent les dynamiques égoïstes, stabilisent les positions, et tempèrent le groupe par la prise de pouvoir de l’homme sur la nature, sur l’autre, et sur lui-même. Les formes de résistances des individus à l’approche du réel sont diverses. Elles illustrent l’ensemble des névroses comme forme d’évitement, et élaborent sur fond de mensonge le sens des réalités. Par là, la langue de bois, consciente ou inconsciente, permet au sujet de contourner les « malhonnêtes » jubilations et le non-sens qui guette au cœur du réel. Et, si certains cherchent à jouir et à jouir plus 73 , d’autres jouissent de la négation de leur propre jouissance. Tous évitent ainsi la castration nécessaire au lien

70 Marie-Jean SAURET, Psychanalyse et politique : Huit questions de la psychanalyse au politique, Collection Psychanalyse &, Les Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 2005, pp. 12-13.

71 En référence à la théorie freudienne.

72 Marie-Jean SAURET, op. cit., p. 40.

73 En référence au concept de « plus de jouir » de Jacques Lacan.

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social et à une paisible résolution de la mort dans la vie, donnant de fait liberté au sujet capable de s’organiser démocratiquement d’aller outre les rapports de rivalité au coeur et au delà de sa propre temporalité, le principe intergénérationnel du développement durable s’en trouvant en l’occurrence respecté.

Dans cette perspective, le mémoire de thèse se divise en deux parties. La première partie vise à définir les mythes, ou formations idéologiques qui feraient le plus défaut dans une perspective écologique, et qui sont à l’origine de notre société moderne. Il s’agit ici de décrire les trois principaux cadres idéologiques qui fondent notre civilisation. Le premier : celui du jardin des délices, cristallise la promesse qui nous est faite, à nous humains, qu’un monde meilleur, au sein duquel nous n’aurons plus à transiger, nous attend. Cette promesse sert d’assise à la conception que l’Homme, du fait de son développement, ne peut que progresser pour atteindre l’état de béatitude. En même temps que le mythe du jardin des délices et en concomitance l’idéal progressiste, va se développer la technologie comme forme concrète de cette marche en avant. Seulement, ce qui semblait ne revêtir que des aspects positifs à une certaine époque n’est plus vu du même œil à une autre. Dans ce rapport de l’Homme à la Nature, le réel est au centre du propos en ce qu’il recouvre justement cette notion de nature difficilement définissable, comme « un trou dans le savoir » 74 , un pied de nez fait au langage, un irréductible de l’idéologie et de la technique. Les êtres humains ont tendance à éluder ce principe même en refusant leur condition, en niant leur finitude, en réclamant une impossible unité, en refoulant une inéluctable division par le langage. Cette difficile acception engage les sociétés humaines, par la science qui en joue, à maîtriser la nature, à canaliser l’imprévu, à se perdre dans l’illusion de la toute-puissance par « l’enserrement » du réel, par la croyance en l’omniscience. La société occidentale a peut-être oublié qu’elle comptait elle-même parmi les êtres de la nature et que sa survie tenait précisément à cette dernière, et qu’il n’est de règles ainsi faites auxquelles on puisse déroger. Et pourtant l’homme ne se lasse de se buter. Pourquoi ? Tout simplement, il en jouit. Dans une instrumentalisation généralisée, l’idéologie techniciste a contaminé le domaine politique et vidé, par les voies du fonctionnalisme, l’agir de son sens. Pour autant, l’idéologie d’une maîtrise de l’homme sur la nature oriente des typologies propres à la ville et à l’aménagement qui posent désormais problème sur le plan de l’écologie.

74 C’est l’expression de Jacques Lacan.

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Mais si la puissance de l’homme se déploie pour rivaliser avec la nature et transcender sa condition de mortel, cette dernière n’en reste pas moins le support d’une autre rivalité : celle des hommes entre eux. Le pouvoir de l’individu sur l’autre se construit donc dans le même temps, et sur les bases du rapport à la nature (support symbolique et matériel du pouvoir au sein de l’organisation sociale), et sur les bases du rapport à l’autre résultant d’une féroce course à la supériorité. Dans l’idée qui nous intéresse, nous comprenons en ces termes comment cette structuration sociale est dépensière en ressources naturelles et en ressources humaines. Nous pouvons également déduire qu’une fois le pouvoir établi sur une ressource générant un certain marché, constitutif au passage d’une insatisfaction sur le plan écologique, - il est difficile de remettre en cause le marché en question. Cette organisation, dans ses formes de divisions des pouvoirs et dans sa classification des représentations, véhicule donc un ensemble de modèles discriminants, qui réduisent, par définition, les perspectives de la vie humaine sur notre planète.

La seconde partie a pour objectif de montrer en quoi la culture moderne de nos sociétés contemporaines peut en définitive être tenue pour responsable de nos déboires écologiques. L’idéologie productiviste, le « toujours plus » et « toujours mieux », se fonde sur la croyance que le bonheur des individus est relative à leur niveau de consommation, en terme de quantité, de qualité et de renouveau 75 . Cet engouement pour la chose répond à un manque à être qui ne cesse de se creuser du fait des acceptions modernes soumettant le sujet naissant à une existence destinée à l’accumulation ou à l’identification ; d’où une série de pathologies très nettes chez un nombre grandissant d’individus qui tentent, pour certains, de s’absoudre de la dépendance à l’objet par une recherche excessive d’indépendance. Mais si hyperconsommation il y a, pour le sujet moderne, il y a par conséquent en toile de fond, l’idée d’une norme de consommation. Cette norme ferait apparaître la notion de besoin, comme consommation mesurée, au détriment de la notion de désir qui ne connaîtrait a contrario aucune limite. On admettrait ainsi l’idée d’une juste consommation et par là d’une juste production. Avec Georges- Hubert Radkowski, nous verrons que le besoin, tel une notion cherchant à réduire l’Homme à son désir le plus élémentaire, celui de vivre, ne connaît en réalité pas de

75 En effet, l’inédit, par le biais de la mode, dans une perspective de distinction sociale, connaît un rôle important.

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signification décisive, puisque derrière ce vocable, il ne peut être question, en définitive, que de l’affirmation du désir. Détourner le désir de son objectif premier pourrait représenter la stratégie la plus adéquate, et peut-être la plus à notre portée, dans le but de répondre aux objectifs écologiques. Ainsi pour réduire la consommation des matières premières et la production de gaz à effet de serre par exemple, il s’agirait que notre désir se détourne des ressources matérielles constitutives, de la notion d’avoir, pour se tourner davantage vers les ressources de l’être. Une existence pour laquelle on chercherait à s’enrichir par le développement des liens plus que par celui des biens, serait plus encline effectivement à faire perdurer les équilibres des milieux et à retarder a fortiori les catastrophes liées au réchauffement climatique. Aussi, le productivisme est appuyé par l’idéologie libérale qui incite les populations à se dégager du sens moral pour s’adonner à leur bon vouloir. L’action publique, vouée à l’origine à protéger l’intérêt général, concourt elle-même à soutenir l’idéologie du libre choix. En cela, elle cadre les activités des populations, et notamment le développement de la ville et des territoires, de manière très souple, et n’obtient pas forcément les résultats, sur le plan de l’écologie, à la hauteur des espérances des personnes aux responsabilités. Pourtant, les enjeux écologiques définissent de manière précise des modèles urbains, lesquels pourraient engager de véritables projets de ville. Dans l’idée d’un respect du cycle de l’eau, d’une préservation de la qualité de l’air et d’une économie des énergies fossiles, des solutions concrètes s’opposent aux réalités existantes. Mais le modèle politique, urbanistique, connaît des antécédents. Liés à la notion d’utopie, ces derniers génèrent la crainte ; raison pour laquelle les instruments libéraux, donc économiques, sont privilégiés aux dépens d’instruments plus interventionnistes. En revanche, le mouvement de l’économie, dans la manière de traiter les affaires publiques comme dans tous les domaines de l’existence, n’est pas sans connaître sa myriade de pièges ou d’impasses. L’évaluation des biens environnementaux, la certification des produits, l’autonomisation de la société civile, etc., ne demeurent pas sans risque sur le plan primo de la sécurité sanitaire (physique et psychologique), secundo, sur celui de la préservation des milieux, enfin, tertio, sur le plan de la paix sociale. En effet, dans la société narcissique et individualiste que l’on connaît actuellement, l’écologie politique pourrait se mettre à « déraper », en s’introduisant sur la voie de l’« écologisme », comme un nouveau totalitarisme, engageant des formes de

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« communautarisme vert », hégémonique, et pourquoi pas agressif, en guerre contre tout ce qui ne va pas dans le sens du « plus de vie » ; les frontières du bien et du mal étant alors redéfinies.

Comment sortir de cette course infernale au « toujours plus », oppressante et sclérosante ? La voie spirituelle paraît être la seule échappatoire possible. Nous pourrions nous tirer d’embarras en cessant de vouloir faire évoluer notre environnement ou les manières que nous avons de nous en occuper ou de nous en préoccuper, en cessant de nous focaliser sur l’extérieur pour entamer une révolution intérieure. Changer ses pratiques reviendrait en amont à changer la place que nous prenons dans le monde, de par la vision que nous en avons ; raison pour laquelle un certain nombre de deuils doivent être faits. Seul un véritable face à face avec nous-mêmes, et notamment avec notre part la plus sombre, nous permettra de nous libérer de nos héritages, de nos identités, de nos habitudes. Ici alors seulement pourra véritablement s’inscrire une dynamique de résilience. La majorité des courants spirituels va dans ce sens. La marche vers l’écologie sera le fruit du travail conjoint de l’intime, et du spirituel.

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« L’amour est impuissant, quoiqu’il soit réciproque, parce qu’il ignore qu’il

n’est que le désir d’être Un, ce qui nous conduit à l’impossibilité d’établir la

relation d’eux. La relation d’eux qui ? - deux sexes ? » 76

76 Jacques LACAN, Encore, Livre XX (1972-1973), texte établis par Jacques Alain Miller, Collection Points Essais, Editions du Seuil, Paris, janvier 1975.

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I. DES MYTHES À RÉVOLUTIONNER

Le mythe, à l’image du conte, nous délivre une histoire sacrée. « Il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements. Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des Etres surnaturels, une réalité est venue à l’existence, que ce soit la réalité totale, le cosmos, ou seulement un fragment : une île, une espèce végétale, un comportement humain, une institution ». 77 Différents mythes sont à l’origine du rapport de notre civilisation à la nature. Ils fondent nos perceptions, nos représentations, le sens que nous donnons à nos pratiques, et sauvegardent les principes moraux par une codification précise des croyances. Le mythe est un élément essentiel de la civilisation humaine. Toute culture connaît ses mythes. Et s’il fut un temps où l’on a pu croire qu’il fut vaine affabulation et légende primitive, il n’en est rien. Il reste, dans une forme récitée ou non, la structure sur laquelle s’accomplit une réalité vivante et humaine. C’est un mode, un support, un vecteur qui permet à l’homme de prendre pied dans l’univers afin de se constituer un monde. En cela, l’expression du mythe importe peu d’une certaine manière, ce qui est majeur, c’est qu’il est fondateur. C’est sa fonction primordiale. Il fournit des modèles aux hommes leur conférant conduite et valeur de l’existence. L’homme ne peut y échapper quand bien même le nihilisme de l’homme moderne pourrait vouloir s’y employer 78 ; car le mythe comme le signifiant s’impose à lui dans ses formes d’existence au-delà de la psychose. Le mythe ne figure donc pas de manière univoque une fiction voire une invention, mais une histoire cohérente et forcément vraie, en cela qu’elle pousse à l’exemplarité, et parce que l’existence du monde est là pour le prouver. Cette figure imaginaire apparaît en soi comme une figure mythique en cela qu’elle fabrique le creuset culturel qui va fonder la relation d’intimité du sujet à son environnement, à son objet : le cadre dans lequel il va pouvoir évoluer. Le mythe est constitutif du langage et le langage se reconnaît dans le mythe, dans le monde. Comme une forme juste, complète, sorte de bijection qui permet à l’homme de se parler à lui-

77 Mircea ELIADE, Aspects du mythe, Collection Folio Essais, Editions Gallimard, Paris, 1963, pp. 16-17.

78 « Davantage encore ; tandis qu’un homme moderne, tout en se considérant le résultat du cours de l’histoire universelle, ne se sent pas tenu de la connaître dans sa totalité, l’homme des sociétés archaïques non seulement est obligé de se remémorer l’histoire mythique de sa tribu, mais il en réactualise périodiquement une assez grande partie. C’est ici qu’on saisit la différence la plus importante entre l’homme des sociétés archaïques et l’homme moderne : l’irréversibilité des événements qui, pour ce dernier, est la note caractéristique de l’Histoire, ne constitue pas une évidence pour le premier. », in Mircea ELIADE, op. cit., p. 25.

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même de lui-même, - le mythe conceptualise le réel. La tension préalable au langage peut ainsi trouver satisfaction dans les représentations d’origines, de fins, de moyens. Par cette forme de décharge discursive, l’homme se soulage, s’allège, se rassure. Le mythe comme construction préalable à toute structure procède ainsi par distinctions, oppositions, corrélations. Sa logique organise, inventorie, classe, place, qualifie et devient in fine vérité substantielle alors qu’il était avant toute chose fonctionnel. La force du mythe tient en cela qu’il est à la fois origine et antécédent. Il est l’implicite qu’il s’agit d’expliciter. Le savoir se développe alors comme une construction première imaginaire et « arraisonnante ». Cette révélation du mythe prouve au quotidien un mode d’existence, si bien qu’une déconstruction des concepts peut largement déstabiliser les sociétés humaines. En effet, « (…) dans ce qu’il y a de vivant, le mythe n’est pas une explication destinée à satisfaire une curiosité scientifique, mais un récit qui fait revivre une réalité originelle, et qui répond à un profond besoin religieux, à des aspirations morales, à des contraintes et à des impératifs d’ordre social et même à des exigences pratiques ». 79 Pourtant le mythe, s’il permet d’exister au sein du réel sans que l’on sache jamais de quoi ce réel retourne précisément, peut également suggérer des formes d’existence dégénérescentes. Si le mythe est vie parce qu’il oppose l’objet au sujet, et organise le sens de son désir, il se voit également et tout aussi bien conduire l’homme à sa perte, à sa mort ; l’hypothèse étant qu’un développement écologique de nos sociétés humaines ne pourra se faire sans une profonde révolution des mythes ancrés au cœur du langage et des institutions. Les mythes nécessiteraient donc des remises en cause pour que notre rapport à la nature, à l’autre, à nous même, se modifie. Cette première partie se charge d’explorer ces acceptions qui fondent notre relation à la nature, et nous isole des possibles. La première acception « Le jardin des délices » inscrit notre civilisation dans une forme d’inconséquence capricieuse notoire vis-à-vis du vivant et des possibilités d’une existence pérenne des sociétés humaines. La seconde structure une vision humaniste de la vie sur terre. Elle isole le sujet de son milieu, l’enferme dans ses illusions égotistes, coupe ses liens avec le réel en flattant sa liberté. Enfin, la dernière, attachée à l’époque moderne, oriente une vision mécaniste de la nature, immisçant l’idée d’une artificialité et d’une scientificité toute-puissante supplantant la nature elle–même et glorifiant l’humanité.

79 Bronislav MALINOWSKI, in Mircea ELIADE, op. cit., p. 34.

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A. Le jardin des délices, mythe d’abondance et de liberté

La nature recouvre ainsi différentes acceptions et l’une d’elle, celle de l’abondance, n’est pas sans orienter notre rapport à la biosphère. Cette vision, présente dans notre inconscient collectif, persiste à nous maintenir dans certaines postures figées. Non, la nature n’est pas infinie. Le Jardin des délices où toute richesse abonde est un mythe sur lequel nous avons élaboré des paradigmes. Aujourd’hui, assurément, ils doivent être remis en cause. De Moïse à Rousseau en passant par St Thomas d’Aquin, le mythe du jardin des délices a amalgamé un ensemble d’images qui sert l’idée d’une nature démiurgique. Le paradis terrestre est, au cours de ces siècles, non un leurre, mais le lieu bien réel où séjournèrent nos ancêtres. Beaucoup de nos intellectuels et penseurs y font référence. Calvin, au XVI ème siècle, eut même l’audace, le premier, de joindre à son commentaire sur la Genèse, une carte permettant de localiser le paradis terrestre évoqué par Moïse. Il serait situé à l’est de la Séleucie et de Babylone. Alberti, au XV ème siècle se penche sur la légende de la vie parfaite. Du XVIème au XVIIIème siècle, on voit se multiplier, chez les jésuites, de nombreux textes sur la Genèse. Rousseau et Kant, au XVIII ème siècle, ont eux aussi leur théorie de la nature en référence constante au jardin des délices. Ce jardin merveilleux a ainsi au fil du temps, par les divers symboles propres à notre culture, initié notre rapport au milieu et à la vie. « Le Seigneur Dieu plante un jardin d’Éden, (…) où vécurent Adam et Ève. » 80 Dans ce jardin : un torrent, « au bord du torrent, sur les deux rives, pousseront toutes espèces d’arbres fruitiers, leur feuillage ne flétrira pas, et leurs fruits ne s’épuiseront pas ; ils donneront chaque mois une nouvelle récolte, parce que l’eau du torrent sort du sanctuaire. Leurs fruits serviront de nourriture et leur feuillage de remède » 81 . La figure du paradis terrestre, est un jardin protégé. C’est un verger généreux, une campagne heureuse où la douceur, les saveurs et les parfums regorgent et enchantent. Dans cette nature édénique, l’harmonie règne de manière incontournable et il n’est besoin de s’organiser pour y résider. Rien n’y est politique. « Sous sa gouverne, il n’y avait point de constitution (…) » 82 . Il suffit de respecter la loi divine et l’homme gagne son droit à la vie simple. Tout y est jaillissement. L’eau y est toujours présentée comme abondante ; la lumière y est douce, le printemps y est

80 Jean DELUMEAU, Une histoire du paradis, Collection Arthème, Editions Fayard, Paris, 1992, p. 7.

81 EZECHIEL, in Jean DELUMEAU, op. cit., p. 12.

82 PLATON, in Jean DELUMEAU, op. cit., p. 16.

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perpétuel. Dans l’enclos paradisiaque, le temps n’existe pas, - pas plus que la mort. Tout se passe comme si la vie suivait son cours, rythmée par le son d’une musique délicieuse. Cette nature clémente peuple nos fantasmes. C’est la félicité éternelle. « Souffrances et peurs sont bannies ». « L’ours n’y rugit point (…) Le sol profond n’y est point gonflé de vipères » 83 . La nostalgie d’un paradis terrestre, comme celle du sein maternel, nous renvoie à un sentiment d’extase qui révèle un désir sur lequel nous n’acceptons de céder. L’obéissance à l’ordre de Dieu est la condition de cette extase, la condition à l’immortalité et à l’indolence. La notion d’ordre naturel rallie cette croyance en la perfection, la liberté, la paix, le bonheur, l’abondance, l’absence de contraires, de tensions, et de conflits. « Les hommes s’entendaient et vivaient en harmonie avec les animaux » 84 . Alors les hommes vivaient comme des dieux, à l’abri des peines et des misères. La jeunesse était acquise, et la gaieté des festins après les récoltes fructueuses, remplissait leur vie. « Tous les biens étaient à eux » 85 . Il y a, en même temps que la notion d’abondance, la notion d’appartenance dans l’ensemble de ces textes relatifs au jardin des délices, nous précise Jean Delumeau. En effet, si généreux Dieu est-il, c’est pour les hommes que tout cela est fait. L’homme a été créé à l’image de Dieu et tel à un dieu, il est légitime qu’on apporte des offrandes. Horace nous décrit ce jardin comme un lieu « où la terre, chaque année rend à l’homme cérès sans labour, où, toujours, la vigne fleurit sans qu’on l’émonde » 86 … . Le travail y est absent, l’adversité aussi. Pour Rousseau, l’homme (…) « se rassasiait sous un chêne, se désaltérait au pied d’un ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas » 87 .

1. Le mythe de l’Age d’Or et de l’éternel retour

Mais Adam et Eve, natifs du jardin d’Eden sont chassés. Ils ont touchés à l’arbre de la connaissance qui leur était pourtant interdit. Ils n’ont pas respecté le seul tabou alors défini. Dès lors, le jardin des délices n’est plus dans l’ordre des évidences de la vie des hommes sur terre, mais devient un objet à reconquérir. Il renvoie à cet âge d’or auquel on se doit de croire et que l’on doit regagner. Pour Hésiode et Platon, l’ « Age d’Or devait

83 HORACE, in Jean DELUMEAU, op. cit., p. 17.

84 Jean DELUMEAU, idem, p. 15.

85 HESIODE, in Jean DELUMEAU, ididem, p. 15.

86 HORACE, in Jean DELUMEAU, ibidem, p. 18.

87 Jean-Jacques ROUSSEAU, in Jean DELUMEAU, ibidem, p. 297.

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revenir périodiquement » 88 . On l’attendait comme les Hébreux attendent le messie. Pour les chrétiens, « la familiarité avec Dieu et l’absence de mort sont à reconquérir par l’homme. Sa marche vers la « terre promise », lui permettra, s’il se soumet à la loi divine, de retrouver de façon définitive, dans le paradis eschatologique, les biens qu’il ne possédait que de façon précaire dans le jardin d’Éden » 89 . Les Mésopotamiens, pour appeler symboliquement cet âge d’or à se reconduire, construisaient des temples au sommet desquels, à la cime des ziggourats, se tenaient des sanctuaires sous formes de petits jardins suspendus 90 . Le paradis apparaît ainsi pour les peuples, religieux ou païens, car le mythe est partagé par tous, comme un idéal à retrouver. L’heure des retrouvailles dépend de la capacité de l’homme à le reconquérir, de son audace même. Tout porte à croire que pour revivre cette complétude, que pour revivre la jouissance absolue, l’extase sensorielle, la satisfaction matérielle et la paix des hommes entre eux, puisqu’il n’est de vivres à se disputer, et de mort à redouter, l’homme doit se dépasser. Un dépassement est attendu à la mesure de son idéal : des jours meilleurs à reconduire. L’idéal est placé au dessus de toute autre volonté. 91 On commence ainsi à développer l’idée d’un destin supérieur de l’homme, objet de sa quête. Mais si le mot d’Eden semble terrestre, il pourrait également être, en son essence, pur et spirituel. 92 Sensualisme et matérialisme ne serait ainsi pas les seuls fondements de cette philosophie déjà progressiste. Le chemin spirituel renvoie à une élévation de l’homme, une ascension, une perfection, renvoie à une verticalité que l’homme ne cesse de vouloir atteindre. Bien que l’homme ne soit parfait comme l’est la nature, il reste perfectible. « Rien n’est à la fois né et parfait », nous renseigne Alberti. Toute sa vie il pourra rechercher la paix du

88 « L’âge d’or naquit le premier qui, sans répression, sans lois, pratiquait de lui-même la bonne foi et la vertu. On ignorait les châtiments et la crainte ; des écrits menaçants ne se lisaient point sur le bronze, affichés en public ; la foule suppliante ne tremblait pas en présence du juge ; un redresseur de torts était inutile à sa sécurité. (…) Sans avoir besoin de soldats, les nations passaient au sein de la paix une vie de doux loisir. La tenue aussi, libre de redevances, sans être violée par le hoyau, ni blessé par la charrue, donnait tout d’elle-même ; contents des aliments qu’elle produisait sans contrainte, les hommes cueillaient les fruits de l’arbousier, les fraises des montagnes, les cornouilles, les mûres qui pendent aux ronces épineuses et les glands tombés de l’arbre de Jupiter aux larges ramures. Le printemps était éternel et les paisibles zéphirs caressaient de leurs tièdes haleines les fleurs nées sans semence. Bientôt la terre que nul n’avait labourée, se couvrait des moissons ; les champs, sans culture, jaunissaient sous les lourds épis ; alors des fleuves de lait, des fleuves de nectar coulaient çà et là et l’yeuse au vert feuillage distillait le miel blond.», HESIODE, in Jean DELUMEAU, idem, p. 16.

89 Jean DELUMEAU, ibidem, p. 15.

90 Jean DELUMEAU, ibidem, p. 14.

91 Dante place le paradis terrestre au sommet de notre planète.

92 Cette quête, Saint Ephren nous invite à la considérer sous sa forme exclusivement spirituelle. La description du jardin des délices ne serait en réalité qu’une transposition imagée de l’accomplissement spirituel de l’individu. « C’est avec l’œil de l’esprit, écrit-il, que je vis le paradis (…). Aux spirituels convient un œil spirituel et des mets spirituels (…). », in Jean DELUMEAU, ibidem, p. 28.

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cœur, la sécurité matérielle, et la jouissance sensorielle. Etre, avoir, et jouir. Ainsi voulut- il continuer de main d’homme ce qu’il lui avait été au préalable offert par le tout puissant.

Le mythe de l’abondance couvre un ensemble important de textes jusqu’à la révolution française. Jusqu’à cette époque en effet, la monarchie détient l’autorité, maintient le pouvoir sur le sujet. La révolution française, en rendant sa « liberté » au sujet, permet de réinscrire le mythe édénique 93 au cœur du projet social et politique. L’idéal y est réinterprété à la lumière des nouvelles philosophies bourgeoises. Ainsi malgré une vision historiciste de l’homme moderne qui débute alors, c'est-à-dire une vision où l’Histoire est la création humaine par excellence, des résidus « anhistoricistes » des cultures archaïques subsistent et permettent cette renaissance idéelle du mythe. En effet, le temps cyclique, la regénération péridioque de l’histoire avec ses répétitions et ses archétypes restent une idée forte dans les consciences de cette fin de siècle. Cet archétype historique premier avec ses périodes de naissance, d’apogée et de déclin, au-delà d’une vision événementielle de l’histoire, a marqué le genre humain pour qu’il appréhende aujourd’hui encore le sens de l’histoire comme un mouvement sans fin déterminé par la mort et la renaissance, c'est-à-dire déterminé par l’éternité. Au Moyen- Age et après, de Saint Augustin jusqu’à Hegel, malgré les discours ambiants et toujours plus linéarisant du temps de l’histoire, la théorie ancestrale du cycle comme force immanente du cosmos contribue à défendre l’homme contre « la terreur de l’histoire » 94 , nous souffle Mircéa Eliade. L’événement ne constitue donc en cela pas forcément une valeur ontologique mais une valeur de reconduction archétypale. Le cycle, en insérant le temps dans une logique d’éternité, permet à l’humanité de croire en son destin, et de braver au quotidien la décrépitude et la mort. 95 Le mythe de l’Age d’Or et celui de l’Eternel retour permettent ainsi de croire en l’avenir en soumettant les générations prochaines à une promesse. Comme une attente perpétuelle d’une nouvelle purification, l’abolition du temps profane, c'est-à-dire du temps historique, libère l’homme de ses antécédents et l’ouvre à sa régénérescence, à son éternelle nouveauté. Ces mythes véhiculent maintes images qui soutiennent cette croyance en des temps nouveaux et paradoxalement déjà vécus. La promesse d’un avenir meilleur fonde tous les espoirs et toutes les prédispositions. Nietzsche lui-même remet au

93 La philosophie des lumières est par ailleurs une philosophie où la nature prend une place essentielle.

94 C’est l’expression de Mircea ELIADE, dans son ouvrage Le mythe de l’éternel retour : archétypes et répétition, Collection Folio Essai, Editions Gallimard, Paris, 1989, p. 2.

95 Pour Mircea ELIADE, « Heidegger avait pris la peine de montrer que l’historicité de l’existence humaine interdit tout espoir de transcender le temps de l’histoire. », idem, p. 168.

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goût du jour le mythe de l’éternel retour comme une remise en forme perpétuelle des grands archétypes. Marx reprend également à son compte cette réélection d’un temps rappelé à l’existence. En ce sens, il apprivoise la philosophie de Hegel et revalorise « à un niveau exclusivement humain le mythe primitif de l’Age d’Or, (…) » 96 . Aussi la voie tracée par le marxisme continue d’enflammer notre désir pour une libération de toutes les dominations. Dans cette perspective, les exactions ne pourraient ainsi plus apparaître que comme des signes de prédispositions au triomphe prochain marquant la fin d’une histoire et d’un cycle, - alors même que l’historicité de l’existence humaine empêche de transcender le temps de l’histoire. La société moderne n’échappe donc pas, elle non plus, à un ensemble de croyances, qui outre une arrogance bien connue à s’en détacher, la met sur un pied d’égalité avec les sociétés traditionnelles. « Nous n’avons jamais été modernes », nous dit Bruno Latour 97 , la modernité s’inscrivant elle-même dans une tradition. La « tradition moderne » pourrait-on dire. Cette croyance se confond avec l’agir humain, car s’il faut croire, c’est avant tout pour faire ; Gilbert Rist nous parle de cette croyance comme un acte « performatif », une ultime défense contre la « peur du vide », une construction collective vouée à définir un ensemble de « pratiques qui forment un tout en dépit de leur contradictions », une idéologie en somme. 98

2. De l’idéal à l’idéal de développement

Cette croyance en l’Âge d’Or, cette croyance en cette reconquête du paradis par l’homme, comme un dû, une fatalité, une fin, comporte en elle-même une stratégie quasi- militaire de démultiplication des richesses terrestres. A ce mythe, se superpose donc, avec l’essor des sciences, celui du développement. Ce terme, plus ou moins synonyme de celui de croissance, terme d’ordre biologique, permet d’intégrer dans les consciences, par un processus langagier implicite, un ensemble de significations faisant valeur de vérités. « Au moyen de cette analogie », nous dit Gilbert Rist, « on rapporte donc un phénomène social à un phénomène naturel, en faisant comme si ce qui est vrai de l’un devrait l’être nécessairement de l’autre ». 99 Au cœur de cette notion, se cristallise donc un florilège d’éléments symboliques qui vont de l’idée d’achèvement, d’épanouissement,

96 Selon Mircea ELIADE toujours, ibidem, p. 167.

97 Bruno LATOUR, Nous n’avons jamais été modernes. Essais d’anthropologie symétrique, Collection Poche, Editions de la Découverte, Paris, 1997.

98 Gilbert RIST, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Les Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris, 1996, p. 41.

99 Gilbert RIST, idem, p. 47.

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d’aboutissement, de progression, de permanence du mouvement, aux idées d’accumulation des quantités et des qualités. La version progressiste du développement ne tarde pas à acquérir, au fil de l’histoire des idées, sa structure de réalisation. A l’époque des lumières, la raison permet d’ordonner cette réalisation supérieure de l’humanité par la voie de la raison et de la science. La science va seule permettre cette reconquête du paradis sur terre. Pour Jean-Batiste Say, « les seules espèces animales qui survivront seront celles que l’industrie multipliera » 100 . Aussi, bientôt, ce qui en théorie avait été impulsé par la croyance en l’éternel retour, sera dévoyé par une métaphysique de l’histoire, linéaire et continue. De fait, les visions aristotéliciennes sont supplantées par les visions augustiniennes reprises à leur compte par les philosophes des lumières. 101 Pour ces derniers, la voie vers l’opulence est en marche et constitue le processus historique des origines à nos jours. La Rédemption, ou le salut attaché aux idées véhiculées par le christianisme ne sont pas étrangers à une refondation idéelle et linéaire de l’histoire. Tel le christianisme l’a enseigné, en bafouant notamment certaines vérités émises dans l’Ancien Testament, la foi permet de braver cette terreur de l’Histoire, - en cela que toutes nos prières peuvent être entendues. Ainsi, la foi, dans ce contexte, renvoie à l’idée d’une émancipation absolue, d’un dépassement total de ce qui apparaissait être loi de la nature. Cette liberté conduit dans l’imaginaire de l’homme à une révolution du statut ontologique même de l’univers. 102 . « Il est clair qu’on peut interpréter la vision progressiste de l’histoire, telle qu’elle se constitue aux XVIIIème et XIXème siècles, comme le produit d’une sécularisation du millénarisme chrétien, hérésie qui affirmait comme une certitude l’avènement futur du salut en ce monde. Anticipation, promesse, attente : l’espoir de l’établissement du royaume de Dieu sur la terre oriente l’existence humaine ». 103 Par là, on peut considérer que s’échafaude peu à peu, au cœur du dispositif occidental, une histoire naturelle de l’humanité, c'est-à-dire une histoire fondée sur un

100 Gilbert RIST, ibidem, p. 71.

101 Ce qui n’est pas tout à fait exact. Par exemple, Rousseau ne partage pas cette idée positiviste de l’histoire. Dans « Le Contrat Social », il choque l’opinion contemporaine en affirmant : « les progrès sont les résultats de nos vices et de nos vaines curiosités (…), ce qu’il y a de plus cruel encore, c’est que tous les progrès de l’espèce humaine l’éloignant sans cesse de son état primitif, plus nous nous ôtons les moyens d’acquérir la plus importante de toutes ; et que c’est en un sens à force d’étudier l’homme que nous nous sommes mis hors d’état de connaître. », in Gilbert RIST, ibidem, p. 67.

102 « (…) A cet égard le christianisme s’avère sans conteste la religion de l’ « homme déchu » : et cela dans la mesure où l’homme moderne est irrémédiablement intégré à l’histoire et au progrès, et où l’histoire et le progrès sont une chute impliquant l’un et l’autre l’abandon définitif du paradis des archétypes et de la répétition. », in Mircea ELIADE, op. cit., p. 181.

103 Pierre-André TAGUIEFF, Le sens du progrès, une approche historique et philosophique, Collection Champs, Editions Flammarion, Paris, 2004, p. 102.

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principe « naturel », auto-dynamique, soldant la possibilité du triomphe de l’humanité par le développement des connaissances et de la richesse. A la théorie de Max Weber 104 sur la relation entre le protestantisme et l’avènement du capitalisme, concomitant au développement, peut s’additionner celle d’une construction naturaliste de l’idéologie de progrès avec pour perspective les promesses ancestrales de l’opulence, et les aspirations chrétiennes de l’homme nouveau. L’évolutionnisme social, inspiré par Darwin et ses théories sur l’évolutionnisme biologique, envahit tous les esprits ou presque. Avec l’arrivée des économistes sur le champ des idées, cette hypothèse d’ordre téléologique devient totalement consubstantielle d’une pensée politique née du nouveau projet social. La bourgeoisie constitue le fer de lance de ce projet social et des visions eschatologiques de l’humanité. L’homme occidental, comme par ingratitude, va abandonner ce qui l’avait justement fait naître ; le christianisme comme processus de libération est abandonné pour une croyance, sans humilité, en l’humanité libérée et autoproclamée. L’humanité devient centrale (en s'esseulant) ; son histoire est celle-là qui va justement la légitimer comme telle : le mythe de l’humanité en progrès. « Pour le moderne, l’homme ne saurait être créateur que dans la mesure où il est historique ; en d’autres termes, toute création lui est interdite, sauf celle qui prend sa source dans sa propre liberté ; et par conséquent tout lui est refusé, sauf la liberté de faire l’histoire en se faisant lui-même. » 105 Dès lors, les idéologies se succèdent et concernent tout un chacun. Le vivre-ensemble n’est plus une affaire divine mais le résultat du parlementarisme, une négociation des hommes entre eux. Toutes ont pour projet l’abondance et la cessation du labeur. Le « toujours plus et toujours mieux » devient une valeur qui s’est, en Europe, totalement enracinée dans les esprits. La science et la technique sont élues les fondements stratégiques et majeurs du projet de cette société nouvelle, bourgeoise et progressiste.

104 Max WEBER, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Collection Agora, Editions Pocket, Paris,

1989.

105 Mircea ELIADE, op. cit., p. 174.

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3. La nature et ses limites, le mythe de l’abondance déchu

Dans cette logique, nous en sommes venus à nous comporter comme si les ressources naturelles étaient inépuisables, que l’oxygène ne pouvait venir à manquer, que l’eau provenait d’une source qui ne tarit pas, que l’espace n’avait pas de limite, que les océans, les plaines et les rivières allaient continuer, parce que c’est la loi divine, à nous nourrir indéfiniment et alimenter une production matérielle pléthorique. Nous puisons en effet de manière acharnée sur notre milieu eau et matières premières, sans égard pour l’avenir et la pérennité de la vie sur terre. Nous n’hésitons pas à souiller l’air et l’eau, deux éléments essentiels à notre vie et à notre santé. Nous nous comportons comme si la terre mère de tous les hommes nous aimait d’un amour inconditionnel, comme si, à l’image de la figure de la mère chez Rousseau 106 , elle était prête à tous les sacrifices. 107 L’amour maternel est de nature héroïque et sans limite. « La bonne, la vraie mère s’immole pour son enfant » 108 . Et à la nature, telle à une mère, l’homme demande de tout donner : ressources naturelles, et de tout recevoir :

déchets ou pollutions. Il lui demande de tout donner, y compris sa propre vie. Cependant l’intransigeance a ses limites et l’inconséquence de l’immature ne pourra le mener qu’à sa perte, puisque c’est de cette nature que justement, il vit. Alors peut-être va-t-il se mettre à développer d’autres rapports vis-à-vis des éléments et commencer à se soucier davantage de son milieu en développant de nouvelles techniques et d’autres pratiques et coutumes ?

La pénurie d’eau n’est pas une fatalité Donc, nous puisons sans égard. Nous puisons les ressources terrestres, en Occident, comme si elles n’existaient pas en quantité finie. L’eau douce, par exemple, est gaspillée et largement dégradée. On en use comme si elle provenait d’une source intarissable située au cœur du sanctuaire du jardin d’Eden. De temps à autre, et particulièrement en Bretagne, des chiffres inquiétants apparaissent dans la presse, prévoyant à moyen terme une pénurie d’eau. Les nappes phréatiques se vident, le niveau des rivières baisse. 109

106 Il n’est pas surprenant de trouver Rousseau dans ces discours sur l’amour maternel, lui qui faisait également de la nature, nous le verrons par ailleurs un peu plus loin, l’espace de complétude par excellence.

107 Dans « La Nouvelle Héloïse », Julie meurt, après avoir sauvé son fils de la noyade. Jean-Jacques ROUSSEAU, La Nouvelle Héloïse, Collection Classique de Poche, Editions LGF, Paris, 2002.

108 Yvonne KNIBIEHLER, Histoire des mères et de la maternité en Occident, Les Presses Universitaires de France, Paris, 2000, p. 146.

109 A la ville de Rennes, on prépare son avenir par l’investissement d’un aqueduc de 100 km de long en aval de la Vilaine afin de canaliser l’eau, depuis Arzal jusqu’aux usines de retraitements et de production d’eau potable ; les quatre ressources actuellement puisées n’étant a priori à long terme plus suffisantes.

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Nous sommes tous et chacun à notre manière de gros consommateurs d’eau. Les différents secteurs de l’agriculture, de l’industrie, de l’aménagement du territoire, consomment de l’eau. Les agriculteurs n’ont pas sélectionné leurs cultures en fonction de cette contrainte et ont depuis longtemps généralisé sur le territoire breton par exemple la culture du maïs, grande consommatrice d’eau. Le secteur de l’industrie ne s’est pas encore vraiment mobilisé. 110 L’aménagement du territoire n’a jamais vraiment cherché à économiser cette ressource, ni même à la capter. Que ce soit au niveau des équipements routiers ou d’assainissement collectif, les techniques utilisées sont largement peu enclines à conserver l’eau. Plutôt, ce secteur à travers les différentes politiques d’infrastructure n’a jamais fait, d’une part, qu’imperméabiliser toujours plus le territoire, qu’accélérer la course folle de l’eau vers l’océan, d’autre part qu’utiliser des techniques d’assainissement grosse consommatrice d’eau. 111 De catastrophes en catastrophes, les habitudes prises de longue date ont peu à peu été revues. Et dans les ministères, on vient à parler davantage d’économie d’eau et de captation de l’eau de pluie. Du côté de l’agriculture, on attend de la PAC 112 des réformes sur la nature des cultures fortement gourmandes en eau. Du côté de l’aménagement du territoire, et c’est peut-être le secteur le plus réformateur, la société civile et les institutions réagissent. A Rennes, les essences des plantations des espaces verts sont choisies pour leur faible besoin en eau ; et dans le cahier des charges du quartier écologique de Beauregard, à la demande des élus rennais, a été intégré le souci des économies d’eau. 113

Ainsi, pour répondre à cette problématique d’économie d’eau, on cherche par exemple à retenir l’eau de pluie pour en user directement ou la stocker dans les sols et les nappes phréatiques. En effet, à la ville de Rennes, et conformément au dispositif mis en place contre les inondations développé dans la loi sur l’eau de 1992, la maîtrise de l’évacuation des eaux pluviales est devenue une priorité. On parle de la maîtrise de

110 Peut-on se demander à l’occasion si l’eau coûte assez cher pour qu’on la dépense ainsi sans compter ? 111 Ces politiques territoriales n’ont finalement apporté que déboires aux intersaisons quand les nappes phréatiques n’ont plus rempli leur rôles de réserves, quand les eaux de pluie ont été principalement renvoyées vers les rivières et les fleuves générant ainsi les fortes crues et inondations que l’on connaît un peu partout en France depuis quinze à vingt ans.

112 La PAC (Politique Agricole Commune).

113 Les architectes ont pu ainsi prescrire un bac à douche non une baignoire pour la toilette des habitants, additionné parfois d’un stop douche branché sur la robinetterie permettant ainsi de réduire l’usage de la douche au simple trempage et rinçage, et des wc à double flux pour optimiser l’usage du toilette selon la quantité des matières ou liquides déversés.

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l’imperméabilisation des sols. L’idée est de limiter les surfaces imperméables : toitures, aire de parking bétonnée ou goudronnée, cours d’école en enrobé étanche… . Les dispositifs requis proposent un coefficient de 90% en centre-ville et de 40% en milieu urbain, de surfaces imperméables sur chaque parcelle. En cas de dépassement des taux cités, des solutions sont proposées, l’objectif consistant à réduire largement le débit des eaux pluviales et à aménager leur évacuation. « Plusieurs techniques peuvent se combiner : évacuation vers le sol, stockage des eaux excédentaires (bassins tampons, souterrains et aériens), réservoirs (par exemple récupérateur d’eau de pluie)… . Il est aussi possible d’enterrer un matériau poreux (produit alvéolé par exemple) vers les réseaux d’eau pluviale (…). 114 Ces dispositions sont en vigueur depuis le 8 juin 1998, date d’approbation du POS 115 modifié. On peut aussi retenir complètement l’eau de pluie avant son évacuation dans la nature afin d’en faire usage. Différents projets existent sur la municipalité rennaise, certains d’habitat collectif, d’autres d’habitat individuel. L’eau de pluie est récupérée sur quelques-uns des projets du quartier de Beauregard, elle sert à l’entretien des parties communes et à l’arrosage des jardins. Par delà l’ensemble des projets parsemés sur l’agglomération, sur la dernière ZAC de Chantepie, l’urbaniste a prescrit un récupérateur par parcelle. Le système est un peu plus sophistiqué que le bidon sous la descente d’eau pluviale reliée à la gouttière. Le récupérateur est enterré, et génère un second réseau destiné à l’arrosage du jardin, aux gros travaux de nettoyage, et à l’alimentation des wc.

Le traitement des eaux usées, qu’il soit collectif ou individuel, consomme dans la France d’aujourd’hui une quantité d’eau très importante, tout comme il n’est pas sans changer, au passage, la nature des milieux. 116 À Rennes, la majeure partie de l’assainissement est collective. Seuls 100 à 200 logements, on ne connaît pas exactement les chiffres, sont dotés d’un assainissement autonome. Les eaux usées sont donc en grande partie ramenées à la station d’épuration de la ville, du nom de Beaurade. Cette station d’épuration, datant de 1997, est reconnue de haute technologie. Pourtant, le type de système utilisé ici demeure gourmand en eau et en énergie. Enfin, il n’est pas exempt de rejets tels que sables, boues et graisses. Les différentes personnalités rencontrées à la ville, élus et techniciens semblent néanmoins très satisfaites

114 « Eaux pluviales, comment et pourquoi les évacuer ? Deux enjeux, huit questions », Ville de Rennes, Ministère de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement, février 2001.

115 Plan d’Occupation des Sols.

116 On parle alors de pollution des sols, des nappes phréatiques et des rivières. En cela une perspective écologique sur ces techniques remet en cause les pratiques urbaines.

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de cette opération et plutôt fières de leur station d’épuration en avance sur les normes européennes. Pourtant, un tel système d’assainissement ne va pas dans le sens des économies d’eau. Une précision doit cependant être émise, car si le système d’assainissement classique utilise l’eau comme véhicule, rien ne préjuge pour qu’elle soit rejetée à la rivière après épuration. Ainsi la ville pourrait économiser non seulement les réserves d’eau du Coguelais ou du Chèze-Canut, mais aussi la dépense générée par son traitement, en gérant la ressource en circuit quasi-fermé. Il suffirait d’affiner le traitement après épuration. Au regard de certains, la solution serait plutôt bonne sur le plan technique. Seulement la logique technique et fonctionnelle ne trouve pas toujours sa résonance du côté symbolique et les élus rennais peinent à croire que cette solution soit acceptée par les habitants, bien que certains, dans l’erreur, croient que c’est déjà le cas. A cette difficulté, différentes propositions apparaissent, d’une part sous l’influence de l’Histoire, d’autre part sous celle d’autres contrées géographiques pour lesquelles les pratiques diffèrent, et pour lesquelles des expériences novatrices ont été menées telle que la toilette sèche par exemple dont nous allons reparler.

Gaspiller ou économiser l’énergie ? La civilisation industrielle a fondé son développement sur l’utilisation des combustibles fossiles. Depuis les années 70, la consommation d’énergie fossile a doublé ; le pétrole demeurant la première énergie employée. A ce rythme, les ressources pétrolières auront disparu d’ici à 2050. L’épuisement progressif de l’or noir nous amène peu à peu à rechercher des gisements toujours plus loin et dans des conditions les plus difficiles. Les puits « offshore » se multiplient et sont situés à des profondeurs à mesure plus importantes. Aussi, il semblerait que le charbon et le gaz naturel reviennent ainsi à la mode et que l’énergie nucléaire soit amenée à se développer. La consommation globale d’énergie dans la ville de Rennes est estimée, hors industrie, à 270 000 tep. 117 La consommation totale d’énergie du secteur résidentiel de la ville de Rennes a été estimée en 1999 à 109 527 tep. Le gaz naturel est l’énergie la plus consommée, 51% de part du marché. Vient après le chauffage urbain (incinération des déchets) à 21% et l’électricité à 20%. Dans le secteur tertiaire, c’est l’électricité qui vient en première place avec 49% de parts de marché. Mais pour ces deux secteurs, le

117 Les énergies dépensées proviennent pour 37% de produits pétroliers, pour 31% de gaz naturel, pour 21% d’électricité, pour 10% de chauffage urbain, pour 1% de charbon, bois et GPL réunis. Toujours hors industrie, le CO2 émis par les rennais lié à l’économie du bâtiment est de 56%. Il est relatif au secteur de l’habitat et au secteur tertiaire. La part restante revient au secteur du transport.

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chauffage est le principal usage émetteur avec 85% des émissions de Co2. Le chauffage représente donc un gros poste. Raison pour laquelle il est devenu la cible de bon nombre de politiques publiques.

Mais si le bâtiment consomme de l’énergie à l’usage, il en consomme également lors de son processus de fabrication. Ainsi, le choix des produits, des techniques et des matériaux est essentiel à la conception d’un bâtiment.

Les matériaux de construction sont des objets complexes qui subissent un ensemble de transformations avant de remplir leur fonction auprès des populations. L’analyse du cycle de vie (ACV) des matériaux utilisés dans le bâtiment, et des techniques mises en œuvre, rendra compte du caractère durable d’un bâtiment. Cette analyse est une sorte de bilan sur tout le cycle de vie du matériau, de l’extraction des matières premières jusqu’à la mise en décharge des déchets ultimes ; elle comptabilise toutes les matières entrant et sortant et les énergies qui y sont consacrées.

Le bilan énergétique des matériaux entre par là en ligne de compte et représente un élément plus simple à maîtriser même s’il n’existe en France à l’heure actuelle aucune base de données reconnue en la matière. Le bilan énergétique fait le rapport entre la part énergétique utilisée lors de la fabrication du matériau et la part énergétique économisée grâce au matériau lors de son usage. Avec ces données, l’architecte peut donc faire le choix d’utiliser du bois plus que de la brique, de l’acier ou du verre. La brique ou terre cuite demande beaucoup d’énergie à la fabrication, à la cuisson. Très isolante, elle permet de faire des économies d’énergie à l’utilisation 118 . Le bois est peu consommateur d’énergie à la fabrication, idéal en termes de bilan énergétique, il n’est pas difficile à mettre en œuvre et représente un très bon isolant. Le bilan énergétique du bois est meilleur. Pour autant, le matériau bois prend une part importante sur le marché de la construction écologique. Encouragé par la LAURE 119 , il est intéressant de l’utiliser aux divers niveaux de l’ossature, du parement, enfin de la menuiserie. 120 Le panneau solaire photovoltaïque a été pendant un moment dans les journaux spécialisés, l’objet d’une polémique. La rumeur courait que cette technique consommait davantage d’énergie à la

118 La terre crue demande moins d’énergie à la fabrication mais elle reste plus contraignante à mettre en œuvre.

119 Loi sur l’Air et l’Utilisation Rationnelle de l’Energie.

120 Un décret est à ce titre paru pour « fixer les conditions d’utilisation d’une quantité minimale de matériaux bois dans certaines constructions neuves », voir à ce sujet le Plan Bois Construction Environnement, selon l’article 21-5 de la Loi sur l’Air et l’Utilisation Rationnelle de l’Energie.

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production qu’elle n’en produisait au cours de sa vie. La rumeur a été dissipée par l’ADEME 121 . Il n’en est rien.

D’une manière générale, différentes initiatives, au sein de l’ADEME, de l’AIMC 122 , au CSTB 123 , à l’AFNOR 124 , tendent à fixer un cadre formel, reconnu, simple et opérationnel de déclaration des caractéristiques énergétiques (et environnementales) des produits et des matériaux utilisés dans le bâtiment. Le CSTB a réalisé des fiches INES prenant en compte la qualité environnementale dans les avis techniques, et l’AFNOR a élaboré une norme relative à la consommation énergétique : la norme XP P- 010.

Le chauffage central, la climatisation, l’eau chaude sanitaire, l’éclairage électrique, la ventilation et l’électroménager sont autant d’installations tout à fait communes pour notre civilisation. Nous avons l’habitude de vivre avec et d’apprécier le confort qu’elles génèrent. Elles sont néanmoins dépensières en énergie. Ainsi, la réflexion des techniciens porte aujourd’hui sur la réduction des besoins, l’efficacité énergétique des installations et des appareils ainsi que sur l’isolation des bâtiments.

Dans les immeubles de bureaux, la climatisation aujourd’hui couramment utilisée pour maîtriser le confort thermique du bâtiment, surtout en été, est forte consommatrice d’énergie. De plus, elle utilise des fluides frigorigènes nuisibles à la couche d’ozone. Seules les architectures de verre sans protection solaire nécessitent, dans la région Bretagne, réellement cette innovation technique. Une économie d’énergie passe ainsi par une conception différente du bâtiment, en terme d’enveloppe, d’orientation des parois vitrées et des protections solaires, action qui peut sinon rendre superflue une installation de climatisation 125 , du moins en réduire fortement son dimensionnement et donc les consommations. Bien que les architectes connaissent ces contraintes, la norme esthétique architecturale aujourd’hui en France, en Europe, et sur Rennes, démontre tous les jours un attrait important pour la transparence et le verre, malgré les problèmes de surchauffe engendrés. 126

121 Agence de l’Environnement et de Maîtrise de l’Energie.

122 Association Interconsulaire du Massif Central.

123 Conseil Scientifique et Technique du Bâtiment.

124 Association française de normalisation.

125 La climatisation est aussi surtout utilisée dans les cas d’implantation dans des zones urbaines bruyantes. La nécessité de fermer les fenêtres pour se protéger du bruit invite à ne pas utiliser la ventilation pour le rafraîchissement mais à trouver compensation par cette autre solution coûteuse en énergie.

126 Les bureaux de Rennes Métropole (architecte : Patrick BERGER) sont habillés d’une surface de verre importante.

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En opposition à cette architecture moderne de verre et d’acier, d’autres architectes proposent des modèles qui développent l’opacité des matériaux et l’ordonnancement d’ouvertures de faibles tailles. Cela dit il est bon de préciser qu’une façade en verre orientée nord ne générera pas de climatisation, tout comme une façade de verre masquée par des arbres de hautes tiges n’aura également pas véritablement d’incidence sur le confort thermique du bâtiment, sauf éventuellement en hiver à la tombée des feuilles. Aussi, il s’agit de répondre intelligemment à des données de sites plutôt qu’à des principes de bases ; l’architecture étant avant toute chose un objet contextuel. Les données climatiques comme l’orientation et la fréquence des vents sont des éléments capitaux. D’une autre manière, le rafraîchissement, au-delà des systèmes de ventilation, connaît les masques solaires géographiques présents sur le site et d’autres principes comme le puits provençal 127 .

Dégrader l’atmosphère ou protéger l’élément vital de l’air ? Les effets conjugués des activités industrielles, agricoles et des modes de vie (particulièrement des modes de transport) sont à l’origine de fortes concentrations d’éléments toxiques et corrosifs dans l’atmosphère entraînant des problèmes sanitaires qui inquiètent. On peut noter les pesticides 128 , les ammoniaques, les oxydes de carbone 129 , de

127 Un tube enterré avec une entrée d’air extérieur chaud rafraîchit l’air par la température du sol de 3 à 4°C pour remonter par le sol à l’intérieur du bâtiment. Ces solutions sont principalement utilisées dans le cas de constructions de maisons individuelles. 128 De nombreux produits pesticides sont en effet suspectés de générer des cancers, des mutations génétiques, des malformations congénitales, d’amoindrir les réactions immunitaires ou d’affecter le système nerveux. Aux Etats-Unis, plusieurs études ont démontré le rôle des pesticides dans l’augmentation des cas de cancers du cerveau chez l’enfant. 129 Le monoxyde de carbone génère des troubles du système nerveux central et des organes sensoriels :

céphalées, asthénies, vertiges, troubles sensoriels.

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soufre, d’azote 130 , l’ozone 131 , mais également le plomb, les hydrocarbures mal brûlés, les poussières 132 (ou PS particules en suspension) et les minéraux lourds 133 . Les pollutions atmosphériques engendrent de manière générale des agressions cutanées. Elles acidifient la peau, génèrent des troubles d’hydratation, modifient les lipides de surface, développent les crevasses, Les gaz, s’ils entraînent certaines pathologies, ne font qu’en aggraver d’autres déjà présentes. Ainsi, le Conseil supérieur d’hygiène publique de France a émis en avril 2000 un avis sur les conduites à tenir lors d’épisodes de pollutions atmosphériques, qui visent les populations sensibles, telles que les jeunes enfants, les personnes âgées, les personnes déjà malades sur le plan pulmonaire ou cardiaque. Un service Santé-environnement de la DRASS 135 a réalisé un site internet afin d’informer la population des conduites à tenir lors des pics de pollution. Il nous conseille de préférer les squares, le jour seulement et surtout pas la nuit, les parcs, les cimetières, pour la promenade des enfants particulièrement, - de s’éloigner des artères au trafic important. 136 Ajoutons à ce bilan pour le moins désastreux sur le plan de la santé humaine, les effets sur les constructions : corrosions des parties métalliques notamment, dégradation des monuments et des statues sous l’effet de l’eau de pluie polluée par le dioxyde de soufre 137 .

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130 Les oxydes d’azote, principalement émis par les véhicules, peuvent entraîner une altération de la fonction respiratoire, une hyper-activité bronchique chez l’asthmatique et un accroissement de la sensibilité aux infections des bronches chez l’enfant. L’émission d’oxydes d’azote est en relation avec les phénomènes de pluies acides et avec l’eutrophisation des cours d’eau et des lacs.

131 L’ozone provoque en plus des problèmes respiratoires des irritations oculaires. Il a également des effets néfastes sur la culture du tabac, du blé ainsi que du caoutchouc.

132 Les particules en suspension qui proviennent de la sidérurgie, des cimenteries, de l’incinération des déchets, de la manutention de produits pondéraux, minerais et matériaux, et de la circulation automobile, comme les composés organiques volatils (ils sont émis lors de l’évaporation du pétrole en milieu aérien et lors du remplissage des réservoirs automobiles), ou COV (dont le benzène), peuvent, surtout chez l’enfant, être la cause d’irritation des voies respiratoires et mettre en difficulté la fonction respiratoire dans son ensemble. Elles sont également mutagènes et cancérigènes, pour certains hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) par exemple. 133 Les gaz ont un effet toxique sur les systèmes respiratoires, cardio-vasculaires et muqueux (l’ozone provoque des irritations des yeux). En outre, certains types de poussières très fines, en pénétrant jusque dans la trachée et les bronches, au contact du tissu pulmonaire, peuvent provoquer une inflammation de la muqueuse bronchique et favoriser une hyperactivité et une baisse possible du seuil de sensibilité aux allergènes, sensibilité que connaît l’asthmatique.

134 Des produits cosmétiques mis au point au début des années 90, répondent comme des complexes antipollution à ces agressions.

135 Direction Régionale des Affaires Sanitaires et Sociales.

136 A ce sujet, voir l’ouvrage de Carole HERNANDEZ-ZAKINE, Guide de l’air : Comment moins polluer ? Comment le préserver ? Editions du Seuil, Paris, 2003, p. 120. 137 « (…) des composés chimiques apportés par l’air et l’eau polluée (sulfates, nitrates, carbonates) endommagent les monuments de pierre (comme le Parthénon d’Athènes) et peuvent ronger les statues jusqu’à les rendre méconnaissables. A côté de tentatives de protection (injection de résines dans les fissures) et de reconstitution, une méthode de lutte biologique est à l’étude : des bactéries (genre

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On est loin des effluves parfumés du jardin d’Eden.

Mais l’inquiétude réside aujourd’hui principalement sur deux plans. Le premier est celui d’une réduction de la couche d’ozone ; le second, désormais majeur, celui de l’effet de serre et du réchauffement climatique. La couche d’ozone nous protège des rayons ultra-violets du soleil en les transformant en chaleur. Sans cette protection, la vie ne serait possible qu’en dehors des couches profondes de l’océan. « En Australie, dans le Queensland, où les préoccupations concernant la destruction de la couche d’ozone sont très fortes, des baisses significatives de récoltes ont été observées. Des expériences sur des légumes ont été menées en laboratoire mais également en plein air. Elles ont permis de conclure que les rayons ultra- violets empêchent une croissance normale des légumes à grandes feuilles (petits pois, concombres) en altérant le processus de la photosynthèse ». 138 Le phytoplancton, sorte de pompe à gaz carbonique 139 et de base de la chaîne alimentaire marine, se raréfie du fait de cette irradiation. Est ici défini clairement l’enjeu alimentaire d’un affaiblissement de la couche d’ozone si la nature ne prenait le contre-pied de ces processus biologiques. 140 Aujourd’hui, l’irradiation par ces rayons affaiblit de manière significative le système immunitaire de notre peau et peut provoquer une opacité de la cataracte. 141 Les cancers de la peau se multiplient. 142 Les pouvoirs publics informent tant qu’ils le peuvent chaque été les populations sur les dangers d’une exposition au soleil 143 . Grâce aux efforts des populations, la concentration d’ozone dans la stratosphère se stabilise 144 . Depuis le

pseudomonas et Bacillus), se nourrissant de calcium qu’elles transforment en un cristal très dur, la calcite, pourraient à leur tour nourrir et protéger la pierre abîmée. », in Encyclopédie des sciences de la nature, Editions Larousse, 1995, p. 135. Cette pollution est nettement plus accentuée en ville et peut être renforcée par l’absence de vent, par des inversions thermiques favorisant la stagnation des gaz, par l’ensoleillement et un processus photochimique. Aussi, les rues encaissées empêchent l’air de circuler et de fait la dispersion des polluants.

138 Carole HERNANDEZ-ZAKINE, op. cit., p. 245. 139 Le phytoplancton des océans est essentiel puisqu’il absorbe une quantité non négligeable du gaz carbonique présent dans l’atmosphère. Qu’en sera t-il demain s’il ne joue plus ce rôle ?

140 On a en effet remarqué un changement de comportement des forêts qui, en s’adaptant aux nouvelles conditions atmosphériques peut-être, absorberaient davantage de gaz carbonique.

141 Un appauvrissemnet de 1% de la couche d’ozone entraînerait 100 000 cas supplémentaires de cécité selon les travaux des Nations Unies, in Carole HERNANDEZ-ZAKINE, op. cit., p. 243.

142 Les animaux ne sont pas épargnés non plus dans cette histoire. Les vaches, moutons, lapins et poissons de la pointe sud du Chili souffrent de cécité et de brûlures cutanées, avec des conséquences sur un ralentissement de la reproduction. Les amphibiens disparaissent peu à peu.

143 Il se pourrait ainsi que nous changions nos habitudes vestimentaires et sanitaires. Nous pourrions devoir nous vêtir davantage et porter systèmatiquement lunettes de soleil et chapeau à bord large afin de couvrir nos visages.

144 Les chlorofluorocarbures (CFC ou fréons) sont considérés comme les gaz responsables majeurs de ce processus de dégradation de la couche d’ozone. On utilise ces gaz dans les bombes aérosols, pour les équipements de réfrigération et de climatisation industriels et domestiques, dans la production de mousses

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protocole de Montréal visant à faire cesser la production et la consommation de chlorofluorocarbures ou CFC au 1 er janvier 1996, le développement de la dégradation de la couche d’ozone s’est arrêté.

L’effet de serre est un phénomène naturel. La température moyenne de la surface terrestre tient de la teneur en différents gaz de notre atmosphère. L’air est constitué de gaz qui absorbent les radiations infrarouges calorifiques, à l’image des parois d’une serre, opaques aux infrarouges, et qui piègent la chaleur au sein de l’atmosphère. Ces gaz sont appelés des gaz à effet de serre. Sans ce phénomène, la température de la terre serait en moyenne de –18°C et non de +15°C. Au demeurant, des gaz à effet de serre, tels le gaz carbonique 145 , les chlorofluorocarbones, le méthane, le protoxyde d’azote, grandissent dans la poche gazeuse et relativement de fait à l’oxygène. Primo, les êtres vivants ne parviennent plus à respirer 146 . Secundo, la planète se réchauffe entraînant un ensemble de catastrophes naturelles. Compte tenu des prévisions faites jusqu’en 2040, si rien n’est fait pour limiter les émissions dommageables, la température moyenne de la terre pourrait augmenter de 4°C. 147 Selon le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) 148 , le rythme de l’augmentation pourrait être de 0.2°C par décennie. L’augmentation de la température serait alors plus forte aux pôles qu’à l’équateur, plus élevée en hiver qu’en été, et le climat, similaire à celui de l’éocène, époque chaude de l’ère tertiaire, il y a –53 millions à – 34 millions d’années, marquée par la diversification des mammifères 149 . Certains pourraient alors s’exclamer : « Cessons de craindre le pire et laissons-nous porter par le mouvement supérieur de la nature ». Pourquoi pas ? Parce que ce serait choisir la mort. Il semblerait en effet que les peuplements des écosystèmes ne pourraient s’adapter à des perturbations aussi rapides. La question du rythme de l’évolution est ici capitale. Le réchauffement planétaire, en perturbant le régime des précipitations aurait pour conséquences une aridification des latitudes moyennes de

polyuréthanes et de plastiques.

145 La teneur du gaz carbonique dans l’air a augmenté de plus de 25% depuis le début de la révolution industrielle.

146 Il faudrait préciser le propos car les gaz ont tendance selon la température à s’élever naturellement (principe de montgolfière) écartant ainsi le danger de la respiration de ces derniers par les êtres vivants.

147 Un accroissement de 1°C a déjà été observé, bouleversant les écosystèmes marins et ralentissant la reproduction de certaines espèces de poisson.

148 Le GIEC sous la double tutelle du PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) et de l’Organisation mondiale de la météorologie, représente un ensemble d’environ 3000 chercheurs du monde entier. Sa mission est d’éclairer les responsables politiques sur les changements climatiques dus à l’intensification de l’effet de serre. Elle est également d’élaborer une réflexion autour des enjeux socio- économiques de ces évolutions environnementales.

149 A l’époque, des bananiers poussaient en Alaska, in Encyclopédie des sciences de la nature, Editions Larousse, Paris, 1995, p. 139.

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l’hémisphère nord, les plus favorables à la croissance des céréales. Il engendrerait également une hausse du niveau de la mer par fontes des calottes glaciaires, inondant par là même les plaines côtières 150 où vivent actuellement plus d’un milliard d’êtres humains. Il pourrait également participer du renversement thermique du Gulf Stream, c'est-à-dire du développement d’un courant froid sur toute la côte atlantique de l’Europe ; on imagine les conséquences sur le climat tempéré et océanique, et de fait sur l’activité agricole d’une partie importante du continent. La vie est ainsi faite. Nous sommes sur cette terre fondamentalement liés les uns aux autres, fondamentalement solidaires. La société industrielle, gourmande en énergie, en agissant sur le cycle du carbone, attire dans sa tombe l’ensemble de l’humanité et parfois sa part la plus innocente peut-être ?

L’enjeu des cycles, entre émissions et séquestration Face à cet état des lieux plus ou moins catastrophiste selon les représentations de chacun, la communauté humaine réagit de deux manières différentes. Primo, elle développe des attitudes de protection vis à vis des émissions dangereuses. 151 Secundo, elle tente de prévenir les effets néfastes de ces pollutions par la tenue d’un équilibre des cycles dans l’atmosphère entre émission et séquestration des polluants.

Assuré d’une part par les émissions en dioxyde de carbone des êtres vivants et de la combustion des énergies fossiles telles que le pétrole, le charbon, et le gaz naturel, et d’autre part par l’absorption en gaz carbonique de la couverture végétale terrestre, le cycle du carbone doit retrouver un équilibre viable. Pour les sociétés humaines, il s’agit donc d’un côté d’utiliser moins de combustibles fossiles grâce à des politiques de développement d’énergies « propres » 152 et des politiques d’économie des énergies fossiles, et de l’autre grâce à des mesures de séquestration du dioxyde de carbone (politiques de plantation et de préservation des forêts par exemple). Le protocole de Kyoto a été signé par trente-huit pays industrialisés. Ces derniers se sont entendus pour réduire de 5.2% à l’horizon 2008-2012 les émissions de gaz à effet de serre par rapport

150 Les Pays-Bas ont élaboré un plan de surélévation de leurs digues et polders. Le Bangladesh, territoire dans les premiers touchés, n’a à ma connaissance aucun projet de la sorte. La raison tient sûrement à ses faibles moyens financiers.

151 Les populations commencent donc dans les villes les plus touchées à porter des masques contre les poussières et impuretés présentes dans l’air, ou même contre les grosses particules d’hydrocarbure.

152 Si les Chinois émettaient autant de CO2 que les Américains, ils émettraient plus que les émissions mondiales de l’an 2000. Dans ce sens, il devient évident qu’un autre modèle de développement des pays émergents doit apparaître si nous ne voulons pas courir à la catastrophe.

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aux niveaux enregistrés en 1990. Autrement dit, une réduction de près de 30% des émissions est attendue. 153

Les politiques publiques de protection de l’atmosphère

Le transport des personnes et des marchandises est à l’échelle de la planète l’une des causes principales des émissions de gaz à effet de serre. L’importance de ces émissions caractérise une équation à quatre inconnues. La première : le choix du mode de transport. La seconde : la distance. La troisième : le temps du déplacement. Enfin la dernière : la quantité effective des déplacements. L’aménagement du territoire ou le territoire pensé comme espace d’échange et de communication est au cœur de la problématique. Une politique économique et culturelle mondialiste ne fera qu’accroître la quantité des déplacements. Une planification urbaine misant sur la densité ne réduit pas la quantité des déplacements mais leurs distances, et de fait la masse énergétique employée à cet effet et les émissions polluantes concomitantes.

Autrement dit, on se pose maintenant, dans les bureaux de Rennes Métropole ou d’ailleurs, la question de notre capacité à agir sur ce système de contraintes, d’une part en incitant les personnes à choisir pour leur propre transport ou celui de marchandises les modes les moins polluants ; d’autre part en structurant l’espace géographique vécu, villes et bassins de vie, de sorte à raccourcir le déplacement et le temps du déplacement.

Depuis la LOTI (Loi d’Orientation sur les Transports intérieurs), modifiée par la LAURE (Loi sur l’Air et l’Utilisation Rationnelle de l’Energie), la loi SRU (Loi de Solidarité et Renouvellement Urbain), le PNLCC (Plan National de Lutte contre le Changement Climatique), renforcé par le Plan Climat 2004, tout un cadre réglementaire a été dressé afin d’engager les collectivités locales à prendre leur part de responsabilité sur cette question.

153 Le Sommet de la Terre, à Rio, en 1992, a marqué la prise de conscience internationale du risque de changement climatique par les états les plus riches pour lesquels une baisse de croissance ne semblait plus supportable et qui étaient en outre responsables des émissions les plus importantes à l’origine du changement. Une volonté de stabiliser en 2000 les émissions au niveau de 1990 se fait entendre. C’est le protocole de Kyoto, en 1997, qui traduisit en engagements quantitatifs juridiquement contraignants cette volonté. A cette occasion, les Etats-Unis immiscent l’idée d’un « droit à polluer », ce qui autoriserait la vente de crédits d’émissions d’un pays à un autre. Les Américains qui n’ont pas signé le protocole de Kyoto défendent également l’idée de la séquestration du carbone, par puits ou reboisement.

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A l’échelle nationale donc, le Plan Climat 2004, succédant au PNLCC, doit

permettre à la France d’honorer ses engagements pris lors du Protocole de Kyoto. En matière de transport, le plan porte sur le développement des biocarburants, la limitation des vitesses de circulation, la mise en œuvre de PDE (Plan de Déplacements des Entreprises), et le développement du report modal en faveur des transports collectifs.

Au niveau régional, le PRQA (Plan Régional pour la Qualité de l’Air) signé en Bretagne le 9 avril 2001, a pour objectif premier de diminuer les rejets des automobilistes en encadrant les choix urbanistiques, en limitant l’étalement urbain, en favorisant le report modal, la multimodalité des transports, la fluidité des trafics par des aménagements routiers, l’utilisation de véhicules moins polluants, enfin le covoiturage.

A l’échelle du Pays, le SCOT (Schéma de Cohérence Territoriale) oriente les

choix politiques d’aménagement en élaborant un document réglementaire opposable au PLU (Plan Local d’Urbanisme), PDU (Plan de Déplacement Urbain), et PLH (Plan Local de l’Habitat). Le SCOT succède au Schéma Directeur, relatif au Pays non au District qui n’existe plus depuis la LOADDT 154 . Il est un outil de planification territoriale, des déplacements entre autre.

A l’échelle de l’agglomération, le PPA (Plan de Protection de l’Atmosphère), ainsi que le PDU (Plan de Déplacement Urbain), définissent les mesures concrètes à prendre. L’élaboration du PPA est prévue pour les agglomérations de plus de 250 000 habitants. Il oriente globalement les politiques préventives et correctives sur le champ d’application des collectivités locales. Il réglemente l’information du public en cas de dépassement des seuils réglementaires. Il détermine les mesures d’urgence à prendre en cas de dépassement du seuil d’alerte pour le dioxyde NO2 : circulation alternée, limitation des vitesses et modification des itinéraires de circulation. Le PDU, élaboré pour toute agglomération de plus de 100 000 habitants, disposant d’un périmètre de transports urbains (PTU), a pour objectif de développer les moyens de déplacements les plus économes en énergie et les moins polluants. Le PDU de l’agglomération rennaise a donc

154 La LOADDT, Loi d’Orientation pour L’Aménagement et le Développement Durable du Territoire, du 25 juin 1999 modifiant la loi du 4 février 1995, propose d’organiser le développement durable à partir de schémas sectoriels : les schémas de services collectifs, déterminant des stratégies en termes d’enseignement, de culture, de santé, de communication, de transports, d’énergie, d’espaces naturels et ruraux, de sport. Sur le plan géographique, elle propose une organisation du territoire en agglomérations et en pays. De la sorte, elle offre l’occasion d’une recomposition du territoire par bassins de vie et par là une solidarité entre les territoires. Les schémas de services collectifs sont mis en œuvre selon une procédure contractuelle au niveau régional. Aussi la LOADDT généralise le contrat, avec le Contrat de Plan Etat-Région, le Contrat d’agglomération, enfin le Contrat de pays.

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un « rôle majeur à jouer pour limiter les effets des déplacements dans l’agglomération (…) et pour accompagner les gains dûs à la réglementation, aux améliorations techniques, et surtout aux changements de nos habitudes de déplacements quotidiens » 155 . La visée du Protocole de Kyoto pour la France est le référent du PDU, à savoir que les mesures engagées doivent répondre à cette exigence de stabilisation des rejets.

A l’échelle de la ville, le PADD (Plan d’Aménagement et de Développement Durable), volet du PLU (Plan Local d’Urbanisme), doit être lui aussi l’occasion de creuser la question du transport et de rendre cohérent en matière d’habitat et d’urbanisme les mesures élaborées lors du PDU, à l’échelle de l’agglomération.

Au travers du mythe du jardin des délices, et celui de l’éternel retour, l’homme s’est imaginé capable de vivre dans l’abondance éternelle. Il a perçu la nature non comme un milieu sous contraintes, mais comme espace de jouissance, et qui lui devait tout, du fait de la volonté divine.

Cette promesse de vivre la complétude était selon les chrétiens gage de mérite. Les Hommes, dans leur marche vers le progrès, s’exécutent ainsi comme ils mobilisent toutes les ressources dont ils pourraient connaître le besoin ou le désir. Seulement, cette promesse du retour au tout est en réalité un espoir infantile de recouvrir la jouissance première de l’Idéal du moi (dont nous allons reparler), cette jouissance vécue dans la relation à la mère, pour laquelle la satisfaction ne nous trahissait pas encore, pas plus que le besoin. Seul le plaisir, la volupté remplissaient le creux de nos existences.

En progressant, nous cherchons en réalité à reconduire cet état indolent, cette perfection existentielle, cette absence de limites qui nous fait tout-puissants, comme si nous parvenions à nous défaire des chemins de l’Histoire et que nous nous butions à exiger de rejoindre ceux de l’éternité. Mais la planète nous rappelle qu’elle n’est pas une corne d’abondance, que la rêverie qui nous permet d’assumer un quotidien éprouvant doit trouver son terme. Fini de croire au toujours plus, terminé l’espérance d’une abrogation des souffrances. La loi de Dieu est celle du sacrifice et une jouissance sans répit conduit sans détour à la mort. Nos attentes, notre bêtise, celle de nos croyances, nous ont donné

155 Voir le document de présentation du Plan de Déplacements Urbains 2007/2017, projet arrêté par le Conseil d’Agglomération de Rennes Métropole le 21 septembre 2006.

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rendez-vous à l’heure de la pénurie d’eau potable, d’air respirable, ou de matières premières, indispensables à notre vie sur terre et à la pérennité de notre civilisation.

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B. La relation Homme/Nature, du duel au non-duel

L’Homme n’a cessé de ressentir au travers de son histoire le besoin de déterminer son rapport à la nature, ce rapport qui s’est largement diversifié selon les civilisations ; si bien qu’il recouvre dorénavant un ensemble sémantique pluriel non sans ambivalence. Au demeurant, dans notre monde moderne occidental, la relation Homme/Nature semble avoir pris une direction majeure qui participe de la définition du sujet, et avec lui de l’économie qui le lie à son environnement. Dans l’expérience de la civilisation, la Nature n’a jamais cessé de faire l’objet de différentes représentations. Elle constitue même le référent premier qui va organiser les structures culturelles et psychiques des êtres humains. Tour à tour, et en Occident particulièrement, les hommes se sont appliqués à se dégager de la nature : nature à combattre, nature à maîtriser, nature à préserver ; ou à s’identifier à elle : la nature comme seul modèle de référence valable. L’homme primitif, selon Freud, avait au préalable cherché à se dégager de sa propre nature pour accéder à la civilisation. Il aurait combattu en premier lieu ses propres pulsions naturelles, entendez sexuelles, pour faire céder l’attrait libidinal et incestueux, forme de barbarie, et s’ouvrir au processus civilisateur. L’homme primitif, associé aux névrosés, aux enfants, aux fous, et à tous ces groupes qui manipulent la matière naturelle au quotidien est apprécié comme un sauvage, parangon de la vulgarité, incapable de manquer à sa satisfaction libidinale. Ainsi, en luttant contre la nature, l’homme lutte contre lui-même, lutte contre l’animal qui sommeille en lui, lutte en vue d’une domestication de sa nature bestiale. La référence à l’animal est en effet très présente pour se définir en tant qu’homme. Et il n’est pas rare, à l’antiquité comme au moyen-âge de rencontrer dans les mythes et les symboles 156 , des hommes mi-hommes mi-bêtes qui laissent libre cours à leur agressivité et leur instinct sexuel. Souvent associé à la forêt, à cette nature dense et obscure, débordante et mystérieuse, cet homme primitif devient bête à abattre. Il est celui qu’il s’agit de démasquer chez les autres et en soi-même, d’extraire, d’étouffer, de mettre au ban, hors de nuire.

156 Voir notamment l’ouvrage de Mircea ELIADE, Aspects du mythe, Collection Folio Essais, Editions Gallimard, Paris, 1963.

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1. Le refus du subissant, le développement de la « noosphère »

Selon le mythe des origines de Freud 157 , le processus de civilisation est entièrement lié à cette extorsion des attraits libidinaux de l’enfant pour le parent et du parent pour l’enfant. L’interdit de l’inceste, comme il se doit de l’appeler, ferait passer l’homme, - de la horde à la société, de la barbarie à la culture, - de la féodalité à la démocratie, de la loi du père à celle du frère. Au cœur de cet interdit : la castration. Au cœur de la loi, l’amour filial et fraternel. En cela, nous trouvons les prémisses d’une structuration psychique du ça : relique naturelle, et du surmoi : appendice civilisationnel. Entre ces deux éléments, il y aurait déchirure. Dans cette division interne, se développerait la névrose ; car l’homme garderait, en intimité, dans son inconscient, ses désirs non assouvis et ineffables, pour son parent. Pour Freud, la culture naît donc de ce creuset où la sexualité prend une place importante, naît de cette division entre l’homme de la polis et celui de la pulsion. Cette dissociation première va s’emparer du réel et diversifier les formes symboliques pour rappeler au quotidien les hommes à leur devoir d’humanité. Elle donne corps à cette retenue : la seule qui puisse imposer la grande histoire de la civilisation. La culture assure donc cette dissociation, par le langage, et par un ensemble de symboles structurants, - entre l’Homme et la Nature. Elle se départit ainsi de son origine, entretenant le conflit tragique et presque légendaire entre le pur et l’impur, le civilisé et le barbare, le manifeste et le latent, la surface et la profondeur. Ce conflit apparaît comme une mise en débat de la pression collective avec les exigences de l’instinct, du social avec le biologique. Les points de vue et les catégories de pensées se construisent ainsi dans un rapport de vis-à-vis avec la nature pour laquelle la notion de frontière se fige afin de différencier toujours plus ce qui est naturel de ce qui ne l’est pas, de ce qui va dans le sens de cette rupture ou pas, établissant à jamais la notion de bien et de mal, de normal et d'anormal. Corrélativement, la culture est valorisée, les distinctions comportementales vouées en partie à une reconstruction artificielle de l’altérité comme cadre inaliénable comparatif aussi, tandis que l’instinct, dernière trace du temps où l’homme n’était que « nature », est à éradiquer si ce n’est à réprimer. Autrement dit, la mauvaise conscience de l’homme date du début du monde et n’est « rien d’autre qu’un commentaire plus ou

157 Le chef archaïque de la horde primitive est assassiné par ses fils. Dans une sorte de culpabilité ambiguë, ils rétablissent l’autorité du père par le biais de la loi, devant être respectée par tous. Cette loi n’est plus un arbitraire mais le résultat d’une négociation : un contrat. Ils renoncent ainsi à posséder toutes les femmes. Ils instituent par là un ordre sacré, l’exogamie et la société. Voir à ce sujet l’ouvrage de Sigmund FREUD, Totem et tabou, Collection Petite bibliothèque Payot, Editions Payot & Rivages, Paris, 2001.

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moins fantastique d’un texte inconnu, peut-être inconnaissable, mais ressenti, celui de nos pulsions les plus profondes » 158 . Ce mythe des origines, sorte de mise en scène imaginaire des tensions entre nature et culture, oriente une idéologie duelle, où cette croyance à une réalité comportant deux éléments opposés et complémentaires permet de toucher une certaine vérité ontologique de l’être humain. En cela, dans le même temps que la culture est appréhendée positivement, parce qu’elle est gardienne du temple de la civilisation, la nature est vue négativement, comme tous ceux qui s’en approchent de trop près, parce qu’elle ramène l’homme à son état primitif. Cette discrimination qui sous-tend des conceptions exclusives du réel ne tarde donc pas à orienter les êtres humains non seulement vers une division interne à eux-mêmes, mais également à une division externe, c'est-à-dire à une division au sein de la grande civilisation humaine. Il y a en effet toujours plus lubrique que soi, plus inachevé, plus barbare, … plus autre. L’altérité, conçue comme telle, devient par là, avant d’engendrer reconnaissance et inter-définition, une forme d’exclusion ; quand la perfection est une.

La pensée exclusive Les civilisations se sont évertuées, au cours de leur histoire, et la civilisation occidentale la première, à se revendiquer culturellement supérieure. Les croisades, le prosélytisme, le colonialisme, les divers intégrismes, ont servi d’instruments à ce postulat. La figure du héros, symbole de ce primat, subjugue l’humanité toute entière ; car l’autre est partout, partout où il y a identification au modèle culturel, au modèle de référence garant de l’homme « sur-naturel ». La sauvagerie de l’autre, selon la psychanalyse, est une construction mentale imaginaire, une projection sur l’autre de la véritable sauvagerie qui est profondément enfouie en nous-mêmes. Dans ce cadre, l’Homme ne se reconnaît pas de semblable autre que celui de son clan, générant des notions d’autre, de différent, d’étranger. 159 L’autre comme animal exclu du moi idéal 160 , c'est-à-dire du moi représentatif, voire du moi bourgeois, fait apparaître ainsi le bouc émissaire, celui qui va porter ce que l’on ne peut accepter de porter soi-même. Et il n’est pas rare pour les

158 Friedrich NIETZSCHE, dans l’article de Jean GAYON, « Nietzsche, le déchet et la sélection », in Le déchet, le rebut, le rien, ouvrage collectif sous la direction de Jean-Claude BEAUNE, Collection Milieu, Editions Champs Vallon, Seyssel, 1999, p. 78.

159 Voir notamment à ce sujet l’ouvrage de Julia KRISTEVA, Etrangers à nous-mêmes, Collection Folio Essais, Editions Gallimard, Paris, 1988.

160 Sur ces notions voir l’ouvrage de Jacques LACAN, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse : 1954-1955, texte établi par Jacques-Alain Miller, Collection Le séminaire de Jacques Lacan, Editions du Seuil, Paris, 1980.

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sociétés qui pourraient apparaître comme étant les plus cultivées, comme celle de l’Allemagne d’avant-guerre, de se voiler la face, d’épouser en cela la barbarie, et avec elle la conviction que l’on a de n’être pas concerné par le sauvage.

Donc, l’idée de culture sous-entend que l’homme possède une vision par laquelle il se dissocie de la nature, et par-là, une capacité de maîtrise sur elle, qui, en retour, l’en désolidarise, organisant toute une pensée fondée sur cette dichotomie nature/culture. Le primat culturel, sorte de primat de la domination de l’homme sur l’animal, ne cessera d’être le chantre de la toute puissance humaine, d’un destin humain devant inéluctablement triompher de la nature. Le christianisme, en légitimant, grâce à Dieu, la position supérieure de l’Homme, a dans cette logique érigé une tradition pour laquelle figure toute une batterie de principes qui, s’ils sont suivis, promettent le paradis. « Soyez la terreur des êtres vivants, de tout animal de la terre, de tout oiseau du ciel, de tout ce qui se meut sur la terre, et de tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains… », nous dit la Bible. 161 Refuser de se soumettre et chercher à soumettre la nature. La nature contre l’homme. L’homme contre la nature. La nature ou l’humanité. L’un ou l’autre. La nature :

objet. La culture : sujet. Cette première discrimination a permis à une conscience morale d’articuler entre elles les notions d’objet et de sujet empruntant par là les premiers sentiers du langage et plus tard du rationalisme. De la nature : origine, à la culture : point de fuite des civilisations, se modèlent des principes majeurs organisationnels en perpétuelles interrelations 162 .

Peu à peu, l’homme glisse alors d’un monde où la nature est maîtresse à un monde où il devient le maître. La figure du maître amène les sociétés à confondre l’univers avec le monde, le réel avec l’ensemble des représentations qui le définissent, comme si la nature restait sans essence au-delà du langage. Par cette dissociation, ou ce dédoublement, il remplace le réel par la figure du réel, le mythe, par celle de l’image, du sens, de Dieu. Il passe alors de la sphère cosmologique et unitaire à une sphère noologique et pluraliste. L’individu commence ainsi à apparaître et avec lui la diversité qui lui est propre. Dès lors, la dialectique essence/existence fonctionne de manière analogue dans un rapport binaire qui ne cesse de parachever cet ensemble dichotomique dans un jeu

161 Genèse IX2.

162 Sur ces questions, voir l’ouvrage d’Edgar MORIN, Le paradigme perdu : la nature humaine, Collection Points Essais, Editions du Seuil, Paris, 1973.

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d’interactions entre objet subissant et sujet agissant, sujet subissant et objet agissant. La structure s’élabore ainsi dans un double mouvement du structuré et du structurant. Dans ce cadre de pensée, le milieu apparaît sans entité propre mais comme un creuset que l’homme cherche à rendre plus maîtrisable. En lutte contre la mort, l’homme lutte contre la nature. En construisant des villes comme enclaves spatiales et milieux protégés, il cristallise la dissociation et accroît la distance. En fondant une morale comme espace social d’harmonisation et de solidarité, il réduit les rapports de concurrence et de conflit entre les individus par le biais de traditions sociales hiérarchiques. Il s’offre le privilège d’une structure dynamique d’évolution. En objectivant ainsi la nature, on tend de fait à considérer l’être humain à l’écart de toute catégorisation naturelle. Tout est alors bon pour justifier les formes archétypales et les valeurs éthiques. La pensée s’est écartée du réel ; elle s’éloigne du référent et lui préfère l’exemple. L’individu hors-du-monde 163 , comme étant le plus détaché de la nature, est alors considéré comme l’être de vérité et la réalité des stratégies entre les individus est abaissée à la vulgarité d’une nature encore trop présente. Les grandes figures héroïques donnent le ton. L’individu hors-du-monde instruit l’homme dans le monde. L’homme dans le monde perd le droit de diriger sa propre existence, la raison ou même la norme n’étant pas négociable entre les hommes mais du ressort de Dieu.

De l’idée à l’idéalisation Ainsi, par la formation de ces principes sociaux et moraux, on fait passer la notion de vivre-ensemble non comme une réalité naturelle 164 , mais un fait objectivé, une norme. La communauté est alors par idéalisation un projet, une quête, un but à atteindre. On ne fait pas les choses en référence directe à l’autre, au groupe, au milieu, et à la mort, dans une démarche omniprésente d’écoute des processus sociaux et des phénomènes environnementaux, c’est à dire en référence à une certaine idée de la conscience au sens d’anticipation, et de liberté de choix, mais à ce qui permet de se réunir autour du sens commun représenté par Dieu, autrement dit une autre idée de la conscience. L’autorité 165 prend alors toute sa teneur en permettant d’une part, de stabiliser les configurations sociales et de pérenniser les traditions ; d’autre part, en étant l’instrument

163 Voir sur ces notions l’ouvrage de Louis DUMONT, Essais sur l’individualisme, Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, op. cit

164 Au sens où l’entend Edgar MORIN, op.cit

165 Voir à ce sujet l’ouvrage d’Hannah ARENDT, La crise de la culture, op. cit

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de légitimité de l’unité de la communauté sur la pluralité des individus, ayant pour finalité la société. On élabore par-là un langage commun, un paradigme qui énonce les priorités autour desquelles un discours cohérent se construit. Le pouvoir politique se partage de fait avec les instances religieuses et le monde suit le cours des idées qu’on lui attribue, comme objet figé, circonscrit, spirituellement et scientifiquement jalonné d’idées "éthiquement" correctes. Ce qui est reconnu est normal, ce qui reste inconnu ne l’est pas, reste en dehors de toute représentation ou même rationalité, et demeure inexistant en terme de valeurs, échafaudage qui contribue encore aujourd’hui au divorce de l’homme et de la nature, à son inacceptation du réel, auquel il appartient bon gré mal gré, et qui, a contrario, pour les philosophies orientales représente la seule référence valable. Ainsi donc, jamais l’homme n’est plus compris comme un état de nature quand la pensée occidentale n’a de cesse de travailler à l’en dégager.

2. Pur et impur, déchets et pollutions

Dans une intersubjectivité structurante, le monde des représentations, fondé sur la discrimination symbolique définie par la règle selon laquelle l’un se détermine à la lumière de l’autre, se répand donc dans tous les domaines d’activités humaines. Un mécanisme quasi logique, s’accomplissant spontanément selon les besoins d’une économie libidinale, obère l’unité cosmologique. A partir de l’interdit de l’inceste, surgissent des valeurs logiques nées de projections libidinales sur des objets à la base interchangeables mais qui élaborent l’ordre social et symbolique. Par le langage, forme d’exclusion par excellence, on écarte précisément, comme un impératif, ce qui ramène à l’unité originelle, c'est-à-dire tout rapport à la mère, matrice, englobante, naturelle, et par la même, puissance démoniaque d’abjection. Se différencier, c’est donc peut-être avant tout, se différencier d’avec la mère, qui menace, par sa dévoration, le propre : le moi. « L’enfant donc, sinon naturellement du moins par contiguïté ou par continuité, est attiré par sa merde et par sa mère alors que l’adulte ne l’est plus. C’est l’étape finale enregistrée. L’hypothèse que j’émets, c’est que les objets dégoûts ont été verpönt, honnis, et non pas verdrängt, refoulés. » 166

166 Lucien ISRAËL, La jouissance de l’hystérique. Séminaire 1974, Collection Essais Points, Editions Arcanes, Paris, 1996, p. 148.

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De l’ordre symbolique Cet ordre symbolique du propre, aux deux sens du terme, corrobore à une départition des formes, par l’inclusion et l’exclusion, le dedans et le dehors, comme forme du langage, c’est à dire comme langue. Le propre, comme la propriété, voire la propreté, renvoie ainsi à un ordre symbolique porteur de vices et de vertus. 167 Le tabou, au cœur du langage donc de la morale, comme pour définir ce qui appartient à l’état idéal et à ce qui en est le rejet, rend compte d’une structure dichotomique où tout objet prend une place sur l’échelle des valeurs ainsi définies, qui vont du bien vers le mal, de la pureté la plus cristalline à la souillure la plus putride, autrement dit à ce qui se détache le plus promptement de la matrice ou à ce qui nous y ramène inéluctablement. Dans cette expérience d’humanité, deux moments cruciaux recouvrent cette valeur symbolique de l’impur : la naissance et la mort. La naissance, du fait même de cette forme hybride en fusion avec la mère 168 qui menace le moi de toute existence propre. La mort, qui nous invite, par la décomposition, à retourner à notre état organique primaire. Toute matière en transformation peut donc apparaître digne d’abjections, puisqu’elle sort des catégories lisibles, représentées, reconnues, possédées, soit objectives. La matière transformée, en repoussant les limites langagières, comme limites du défini, en devenant cet innommable, cet entre-deux, nous renvoie à une perception mortifère de l’existence. Par le langage, le processus du détachement du moi au non-moi relègue ainsi aux objets la part symbolique d’une exclusion vitale et « vitalisante ». Informe, donc infâme, en état de panne sémantique, dans ce passage de la vie à la mort, le déchet comme catégorie va enserrer cette part de réel et porter symboliquement les angoisses de mort que nous devons affronter ça et là au cours de notre existence. Le trou attire l’ordure dit-on. L’eau également, car son courant l’emmène loin, très loin, là même dont on ne sait rien surtout. Le déchet, comme représentation, en détenant ce « pouvoir de l’horreur » 169 fait écran à la violence qu’exerce le réel sur le sujet, ou plutôt sur son

167 « Il n’y a pas de bon ou de mauvais en soi, ou de naturel, du moins du point de vue du goût. Il suffit de franchir n’importe quelle frontière pour découvrir que ce que mange les voisins d’à côté, c’est absolument infect et on ne comprend pas qu’ils ne soient pas encore tous morts, à voir les saloperies qu’ils nous font bouffer. Tout le monde sait que seule la nourriture de son pays est comestible, et encore quand je dis de son pays, c’est plutôt de son territoire, de sa région car, même par rapport aux voisins, ça se distingue. Le bon objet merdique de la mère est strictement spécifique et destiné à sa propre portée, à cette mère, il n’est pas exportable. », in Lucien ISRAËL, op. cit., p. 148.

168 Pour Julia Kristeva : « L’interdit de l’inceste tire le voile sur le narcissisme primaire et les menaces, toujours ambivalentes, qu’il fait peser sur l’identité subjective. Il coupe court à la tentation d’un retour, abject et jouissant, vers ce statut de passivité dans la fonction symbolique où, flottant entre dedans et dehors, douleur et plaisir, acte et verbe, il trouverait avec le nirvana, la mort. », in Julia KRISTEVA, Pouvoirs de l’horreur, Collection Essais Points, Editions du Seuil, Paris, 1980, p. 76.

169 En référence à l’ouvrage de Julia Kristeva cité ci-dessus.

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monde. En effet, l’idéal, forme de forclusion du réel, paroxysme de pureté, oppose au déchet le reflet négatif dont il est l’origine. En cela, le symbole de l’exécrable permet de dégager sur le plan aménagé de la représentation toute la violence suggérée par l’idée de mort. Le déchet, sorte de bouc émissaire, est celui qui va donner lieu, par un transfert, au défoulement du sujet. Il est l’espace où le refoulement devient défoulement, où l’énergie libidinale va se projeter et charger le signifiant, donnant lieu parfois à des rituels expiatoires. Pour autant le sacrifice, comme expulsion vers le dehors, est à regarder comme une purification vouée à unifier les sociétés. La crainte de la souillure, via une adhésion au pur et au civilisé, va donc organiser un système de protection symbolique de l’ordre culturel. Grâce aux interdits, on s’oppose à la contagion de la souillure. On préserve alors la santé morale du corps social, on protège son unité. Comme si le désordre préexistait à l’ordre, comme si l’expérience essentiellement chaotique parce que naturelle devait être supplantée par la démarcation, la séparation, la croyance, le construit. « C’est seulement en exagérant la différence entre intérieur et extérieur, dessus et dessous, mâle et femelle, avec et contre, que l’on crée un semblant d’ordre. (…) La réflexion sur la saleté implique la réflexion sur le rapport de l’ordre au désordre, de l’être au non-être, de la forme au manque de forme, de la vie à la mort. », nous explique Mary Douglas. 170 Le déchet, du verbe déchoir, cadere en latin, qui choit, qui tombe donc dans l’obscène de l’autre monde, celui qui n’est pas conforme à l’idée qu’on s’en fait, est l’élément phobique par excellence. 171 Tel l’excrément, déchet humain, rejet organique, le sale est associé à la faute, au péché, à la souillure. L’excrément devient ainsi l’ombre de l’homme, sa mémoire, sa trace, son désordre, en cela que la propreté, voire la pureté, ne peut avoir d’histoire. Comme l’idéal, la pureté préexiste à toute forme de vie. Il n’en est donc jamais fini de se purifier voire de s’épurer. Comme si la perfection de l’homme revenait à faire de lui un être sans déjection, un être sans histoire. Maints rituels, telles les ablutions avant la prière chez les musulmans, ont pour but de réprimer la puanteur de la déjection. Ces préoccupations hygiénistes ont, au-delà des soucis sanitaires courants, emprunté un chemin souvent totalitaire mis en forme par des comportements excessifs, voire intégristes. Par une tyrannie tatillonne donc, voire intransigeante, la pureté dévalorise, enferre, et finalement condamne à l’impur. « Le paradoxe de la quête de la

170 Mary DOUGLAS, De la souillure : essai sur les notions de pollution et de tabou, Editions de la Découverte, Paris, 1992, p. 26-27. 171 Le névrosé obssessionnel pourra par exemple chercher à se soustraire au monde, en se mettant à l’écart des autres pour éviter de s’y corrompre, de s’y salir.

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pureté est que c’est une tentative pour contraindre l’expérience à entrer dans les catégories logiques de la non-contradiction. Mais l’expérience ne s’y prête pas, et ceux qui s’y essaient tombent eux-mêmes dans la contradiction » 172 . Pour Georges Bataille, cette « part maudite » 173 est une intolérance vis-à-vis des choses de la nature. Pour Nietzsche, « Le monde subsiste ; il n’est rien qui devienne, rien qui passe. Ou plutôt : il devient, il passe, mais n’a jamais commencé de devenir ni cessé de passer, il se maintient dans l’une et l’autre activité… Il vit de soi : ses excréments sont sa nourriture ». 174 Ainsi, par le biais de maintes déclinaisons relatives à la déchéance, et par la diabolisation de tout ce qui va à sa fin, un déni s’opère. L’exutoire que représente l’objet déchu nous engage à remplir la poubelle de notre âme sans prendre gare aux effets d’accumulation. L’idéal de pureté en niant, par socialité, ce qui n’est pas insérable dans son rapport au monde, nous engage à rejeter et à entasser, si bien que nous sommes souvent, en fin de vie, très embarrassés voire très angoissés, quand des relents nauséabonds surgissent lors de nuits sans sommeil. Pareillement, les sociétés progressistes n’intègrent pas le déchet en cela qu’il n’appartient pas en propre à l’idéal de production/consommation tel qu’il est défini et adoré. L’excrément, la chiffe, l’objet désuet et inutile, tout ce dont on doit se dégager, est donc assimilé à une seule et même chose : ce qu’on appelle communément, la merde. Cette merde, définie par le fait même qu’elle doit être jetée, est la plupart du temps dans le psychisme comme dans la vie, enfouie, ou dans nos couches inconscientes les plus profondes, ou à quelques dizaines de mètres sous terre. 175 Mais, tel le lapsus dénonce la teneur de notre inconscient, le déchet remonte subrepticement à la surface. Il pollue les nappes phréatiques, les rivières, les fleuves, les terres agricoles, et l’atmosphère. Il se répand dans notre vie, comme si nous ne pouvions tout à fait le maîtriser. Ainsi, ce qui aura été oublié, occulté, repoussé, éloigné et banni, autant sur le plan psychique que physique, garde, outre la terreur qu’il génère, une existence bien réelle. La nature nous demanderait-elle au final de nous en charger, de nous charger de cette décharge ? Pourrait-on être malade de nos déjections, étouffé par nos matières fécales, croulant sous l’immondice de notre monde aseptisé ? Le bourgeois,

172 Mary DOUGLAS, op. cit., p. 174.

173 Jean GAYON, « Nietzsche, le déchet et la sélection », in Le déchet, le rebut, le rien, op. cit., p. 70.

174 Friedrich NIETZSCHE, La volonté de puissance, II, p. 532, in Jean GAYON, idem, p. 70.

175 Un enfouissement toujours plus profond de déchets industriels est préconisé par certains. On a pu par exemple proposer l’utilisation du phénomène de dérive des continents pour faire passer les déchets sous les plaques tectoniques. Dans un autre registre, on pense également à des systèmes de cimetières sidéraux, en installant sous orbite notre « petit paquet ».

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à l’univers le plus discriminant sur l’échelle sociale, est le premier touché tellement il n’intègre cette partie de lui-même, à moins qu’il ne cède sur son désir impur de s’encanailler dans les bas-fonds. Si le sacré peut ordonnancer au cœur du langage la notion de pur et d’impur, des formes profanes de résistance et de contre pouvoir ont au demeurant depuis toujours opérer. En effet, l’idéal civilisationnel, qui « linéarise » l’Histoire comme on l’a vu, n’est pas seule acception. Une manne toujours vigoureuse, accule les puristes, hygiénistes, culturalistes et rationalistes devant un naturalisme voire un vitalisme, qui se réactualise selon les époques et qui fait triompher l’idée du cycle. 176

Naturalistes contre culturalistes Dans son histoire de la nature, Serge Moscovici 177 reprend cette dialectique et oppose ces deux courants de pensée qui, pour lui, ont existé de tout temps : les courants culturalistes et naturalistes. Il y aurait donc ce premier courant, celui de la culture, courant orthodoxe. Il représente la lignée de Caïn 178 , c’est la part sédentaire de la civilisation. Les hommes de la culture sont de ceux dont le désir se fonde sur la maîtrise de la nature quand ils cherchent à la domestiquer toujours davantage, et à se distancier d’elle. Pour ces derniers, la nature est associée au biologique, au pulsionnel, au primitif, à l’infantile, au libidinal. Leur mode d’organisation suit un ordre strict et conventionnel, calqué sur un idéal sur lequel un présent doit se projeter. Cette vision ascendante de l’évolution oriente une compréhension très hiérarchisée de la société pour laquelle le progrès est un mot d’ordre. Et puis, il y a ceux de la nature, le courant hétérodoxe. Les hommes de la nature figurent, pour Serge Moscovici, la part nomade de la civilisation, c’est la lignée d’Abel 179 . Les choses de la nature sont l’incarnation même de la nature en l’homme, exprimant sa spontanéité et son animalité. Les naturalistes n’ont pas rompu avec cette part sauvage en eux-mêmes et recherchent la sensibilité, la plénitude et la joie au-delà des interdits. Leur

176 « Le rationalisme est une position ascétique de défiance envers la nature, d’orgueilleuse domination de celle-ci, une croyance en l’objectivité du péché et, par conséquence, un dualisme opposant le spirituel et le naturel. Le vitalisme est une croyance en la naturalité du surnaturel, un panthéisme qui prône l’unité de la nature et de l’esprit ? L’un veut soumettre et penser, l’autre préfère libérer et jouir. », in Jean-Philippe ZIPPER et Frédéric BEKAS, Architectures vitalistes, Editions Parenthèses, Paris, 2000, p. 4.

177 Voir à ce propos, Serge MOSCOVICI, La société contre nature, Collection Points Essais, Editions du Seuil, Paris, 1994.

178 Caïn, fils d’Adam et Eve, assassine son frère Abel par jalousie.

179 Abel, frère de Caïn, est un berger nomade. Il vit dans et avec la nature.

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rapport à la sexualité s’exerce dans la jouissance exubérante de l’attrait pour la fécondité, et de tout ce qui est création. 180 On aurait avec les culturalistes, la rigueur de l’école classique très ordonnancée, et avec les naturalistes, le baroque proliférant et rabelaisien des adorateurs de Dionysos. Pour les uns, on doit se couper de la nature, pour les autres, c’est elle qui est à l’origine de tout. On retrouve dans cette typologie duelle de l’humanité deux scènes originelles, celle de la mère, « infiniment bonne » telle qu’on a pu la décrire dans le premier chapitre, abondante, et débordante même, et celle du père, castrateur, séparateur de l’enfant d’avec la mère, lui permettant reconnaissance de lui-même, identité, et accès au langage. 181 Pour chacun de nous, ces deux parties, sont à l’origine d’une névrose première, ou conflit intérieur entre le ça et le surmoi. En chacun de nous, nous explique Serge Moscovici, s’affrontent un être patient et raisonnable, qui invente et supporte le détour, et un être sensible qui exige immédiatement le retour à tout et à tous. Ainsi les naturalistes ont tous en commun, et à toutes les époques, qu’ils s’appellent Marc Aurèle, Montaigne, Rousseau, Kant, Schelling, Bergson, Serres, Moscovici ou Morin, une vision, non pas duelle mais unitaire de la nature. Tous prônent une écoute profonde de la nature, refusent les identifications obligées, intégrant par là la culture dans une grande histoire de la nature. Dans cette optique, ce qui serait conforme à la nature, le serait de fait à la raison. La nature « aurait ainsi toujours le dernier mot », comme une force première, englobante et définitive. Conformément aux stoïciens, la vraie sagesse serait ainsi de parler et d’agir en écoutant la nature. La nature, presque comme si elle avait une âme. Elle en a d’ailleurs une pour certains. On la nomme Gaïa chez les adeptes du New Age 182 . Sophocle utilise lui le terme de « déesse terre ». 183

180 « La sexualité est inclassable, elle est le seul mystère vrai : elle n’appartient pas à l’univers de la souillure, car loin d’être dégoûtante, elle est passionnante. Elle est dangereuse cependant, source inépuisable de troubles, individuels ou sociaux. Mais elle ne peut être interdite, car la société s’anéantirait. Il faut se résigner à en faire une activité hautement surveillée, conditionnelle, l’interdire certains jours, prohiber certaines femmes, la décréter incompatible avec la chasse, la guerre ou le travail de la forge ; l’isoler, la circonscrire de manière à ne jamais se laisser déborder par elle. (…) Fondatrice de l’ordre symbolique, la sexualité n’en échappe pas moins à sa contrainte. A la limite, on la tiendra pour un crime contre l’esprit. Mais il faudra pour fonder l’Esprit sur des bases enfin rassurantes, se réfugier dans le rêve chimérique de la désincarnation.», in Mary DOUGLAS, op. cit., p. 20.

181 La prohibition de l’inceste, pour Lévi-Strauss, oblige les hommes à communiquer. Ils passent alors d’une structure de la procréation à une structure de la parenté. Ils fondent ainsi la culture. Pour ces questions, voir notamment l’ouvrage de Claude LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale II, Collection Agora, Editions Pocket, Paris, 2003.

182 Sur ces notions voir l’ouvrage de Michel LACROIX, L’idéologie New Age, Collection Dominos, Editions Flammarion, Paris, 1996.

183 Alain LIPIETZ, Qu’est ce que l’écologie politique ? La grande transformation du XXIème siècle, Collection Sur le vif, Editions de la Découverte, Paris, 1999, p. 19.

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Par conséquent, pour les naturalistes, les choses de la matière recouvriraient une perfection qui surpasserait de loin les choses abstraites. L’organisme biologique comme organisation suppléant la loi est le principe fondateur. Il est universel parce qu’il est processuel et parce qu’il intègre l’humanité à une continuité sans faille. Par là, la sensibilité et l’intuition comme conscience globale d’un au-delà de l’analytique sont au devant de la scène. Elles permettent de capter l’essence même de cet « élan de vie », tel qu’en parle Bergson 184 , d’une dynamique productive et mouvante. L’objet ne peut ainsi plus tout à fait être mis à distance, circonscrit, jalonné, étiqueté, défini, l’ensemble des éléments étant perçu en perpétuels mouvements et interactions. C’est bien le système pour ne pas dire l’écosystème qui apparaît là, fidèle aux premiers concepts idéalistes allemands. Reconduite selon les conjonctures, cette désaffection de la séparation du sujet et de l’objet, par les philosophes, les artistes, les penseurs naturalistes, nous invite à comprendre l’existence comme un phénomène 185 ; le phénomène du vivant, bio- culturel 186 disent certains, complexes 187 disent d’autres, entre espèce, individu et société. La nature figurerait ainsi l’organisation visible de notre entendement, ordonnatrice de l’unité entre le macro et le microcosme. La question de l’amour, chez les naturalistes est de fait prépondérante, car il n’est d’entité à exclure. Cette philosophie de l’inclusion, de reconnaissance des opposés, et d’acceptation pleine et entière de ces derniers, donne à penser l’homme en son unité, l’homme réunifié. C’est la philosophie du paradoxe, de l’ouvert, telle qu’Oscar Wilde, pour qui il n’est de création sans contraire, pouvait lui-même s’y référer : sorte de mise en débat tonique de la vie, préalable à tout devenir. 188

184 Voir notamment l’ouvrage de Pierre RODRIGO, La pensée et le mouvant, Bergson, Collection Philo- textes, Editions Ellipses Marketing, Paris, 1998.

185 En cela, il semblerait qu’une interprétation naturaliste puisse être faîte des textes d’Husserl.

186 Selon l’expression de Claude Lévi-Strauss.

187 Selon la théorie de la complexité d’Edgar MORIN, sur ces notions voir notamment son ouvrage Introduction à la pensée complexe, Collection Points Essais, Editions du seuil, Paris, 2005.

188 Je me permets de reprendre ici le terme utilisé par Edgar Morin quand il exprime son propre sentiment vis-à-vis de cette posture naturaliste : « (…) il est tonique de troquer la sécurité mentale pour le risque, puisqu’on gagne ainsi la chance. Les vérités polyphoniques de la complexité exaltent, et me comprendront ceux qui comme moi étouffent dans la pensée close, la science close, les vérités bornées, amputées arrogantes. Il est tonique de s’arracher à jamais au maître mot qui explique tout, à la litanie qui prétend tout résoudre. Il est tonique enfin de considérer le monde, la vie, l’homme, la connaissance, l’action comme systèmes ouverts. L’ouverture, brèche sur l’insondable et le néant, blessure originaire de notre esprit et de notre vie, est aussi la bouche assoiffée et affamée par quoi notre esprit et notre vie désirent, respirent, s’abreuvent, mangent, baisent. », in Edgar MORIN, Le paradigme perdu : la nature humaine, op. cit., pp. 232-233.

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Il y a donc, en même temps que cet amour de la nature, un amour absolu et inconditionnel de soi et de l’autre ; car les deux restent non séparés. C’est un idéal de réconciliation, au sens psychanalytique et spirituel du terme, qui se joue là, et de retour à l’action éthique. C’est une réaction au cartésianisme mutilant et réductionniste abaissant la nature à son caractère géométrique et semant la confusion entre le tout et la partie. 189 C’est une proposition démiurgique telle que la met en scène un Edgar Morin passionné, qui s’engage dans tout chemin, pourvu qu’il mène à la quintessence. A toute métaphysique, doit donc s’ajouter pour ces penseurs l’idée de force, de vitalité universelle. On n’aurait ici finalement plus d’autres raisons d’être si ce n’est celles qui nous rapprocheraient du réel, c'est-à-dire de la nature. Par « l’entendement intuitif » 190 , on pourrait ainsi accéder de manière synthétique à cette conscience, telle une poétique du divin et de l’absolu. Par conséquent, si un refus de la spiritualité, comme abstraction et construction purement humaine, se fait entendre du côté des naturalistes, une pleine attention, entendez méditation, est de rigueur, non plus pour convenir 191 , mais pour embrasser et engendrer ; car en m’identifiant à la nature, je peux la comprendre aussi bien que ma propre vie. Dans cette perspective donc, un lien originel, plus profond et supérieur à la scission entre sphère symbolique et réelle, fonde l’esprit. Cette polarité, entre ombre et lumière, positif et négatif, est une donnée essentielle et commune à tout être vivant. Le principe vivant figure cette rencontre des pôles, lors de laquelle les dualités originelles n’entrent pas en contradiction avec une unité transcendantale. « La nature était pour nous jusqu’ici identité absolue dans la duplicité – nous en venons ici à une nouvelle opposition qui doit de nouveau avoir lieu à l’intérieur de cette identité ». 192 Face à ce type de propos, les détracteurs du naturalisme crient à la mort de l’humanité quand ce qui la détermine, sa liberté, est poussée dans la tombe d’une nécessité toute impérieuse et naturelle. La liberté, c’est aussi celle que l’on a d’aller à la

189 Pour Friedrich SCHELLING : « L’intelligence est productive de deux manières, soit aveuglément et inconsciemment, soit librement et consciemment : inconsciemment productive, elle l’est dans l’intuition du monde, consciemment elle l’est dans la création du monde idéel. La philosophie supprime cette opposition en ceci qu’elle suppose l’activité inconsciente comme étant primitivement identique à l’activité consciente et en même temps comme provenant de la même racine. La philosophie démontre cette identité de manière immédiate à même une activité qui est à la fois consciente et inconsciente de façon totalement indissociable et qui s’extériorise dans les productions du génie ; de manière médiate en dehors de la conscience dans les produits de la nature, puisqu’on perçoit toujours en eux la plus parfaite fusion de l’idéel et du réel.», in Introduction à l’Esquisse d’un système de philosophie de la nature, Le livre de Poche, Librairie générale française, Paris, 2001, p. 67.

190 Au sens où l’entend Emmanuel Kant.

191 Tel que Platon s’y réfère quand il dissocie le monde de la nature et celui de la convention.

192 Friedrich SCHELLING, op. cit, p. 119.

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rencontre de cette aventure phénoménale de la nature et vers ce qui la constitue précisément. Pour les naturalistes donc, rien n’existe en dehors de ce qui fonde ce rapport homme/nature et la liberté se prend ou se saisit dans ce cadre même, c'est-à-dire dans la reconnaissance de ses propres limites vis-à-vis de la nature. La discussion philosophique entre culturalistes et naturalistes - pour reprendre les quelques notions préalables à ce texte : position entre la nature et la loi, la sphère du réel et celle du symbole - se cale sur la structure mythologique du paradis et de l’Âge d’or. L’État de nature originaire est synonyme de foison, de liberté, et de jouissance, mais l’homme en est chassé. Il n’est donc pas pérenne. La civilisation est génératrice de bienfaits, mais la vie sociale est corruption et aliénation. Dans cette perspective, il s’agirait peut-être pour nous de trouver les modes d’articulation entre nature et culture, de trouver un fondement naturel à la culture ; refusant par là-même de tenir pour glorifiante cette cassure entre l’homme et son milieu, pour laquelle il n’est pas de raison d’être autre que celle de l’amour-propre. A cela, pourrait-on ajouter qu’au-delà du manque d’humilité auquel nous sommes à peu de choses près tous conviés, la légende culturaliste voire humaniste sert non seulement l’idéal de toute puissance de l’homme sur la nature, mais également la domination de la représentation sur la pensée, et par là une manne sur une autre. 193 Quelle liberté ? Une déconstruction des fondements culturalistes menace donc particulièrement l’homme dans sa propre image quand la nature n’avait au final pour objet de ne lui renvoyer que son reflet. Le méditant sait lui que seul face à la nature, il ne sera jamais que rigoureusement, trait pour trait, face à lui-même. 194

De la pollution Avec l’écologie, mot forgé par Haeckel au XIXème siècle, à partir du signifiant grec oikos, signifiant le « domaine », la « maisonnée » la philosophie naturaliste se prolonge. De l’écologie scientifique de prime abord, à l’écologie politique 195 par la suite, une vision globale et systémique du vivant se développe. L’écologie politique travaille ainsi à l’avènement d’une société non duelle et par laquelle doit se réaliser une révolution

193 « La souillure du monde y imprime la marque de l’humanité ou ses dominateurs, le sceau ordurier de leur prise et de leur appropriation », propos de Michel SERRES, in Le déchet, le rebut, le rien, op. cit., p. 70.

194 Sur ces notions voir par exemple l’ouvrage de Shunryu SUZUKI, Esprit zen, esprit neuf, Collection Points Sagesses, Editions du Seuil, Paris, 1977.

195 Pour une histoire de l’écologie, on peut renvoyer à l’ouvrage de Jean-Paul DELEAGE, Histoire de l’écologie : une science de l’homme et de la nature, Editions de la Découverte, Paris, 1991.

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culturelle réformant les pratiques humaines. Cette passion pour le vivant amène les naturalistes à protéger l’homme et son milieu. Pour les écologistes 196 , il n’est donc pas de souillure, de déchet, de pollution, d’autres 197 , d’ordre discriminant et excluant, la pollution étant dans un même mouvement partie prenante du tout. Pour cette forme de pensée, l’exutoire déchet n’a aucune valeur sur le plan symbolique. Pour autant si le déchet n’est plus déchu, si la pollution n’est plus, comme il est mentionné dans le petit Larousse, « une dégradation naturelle par des substances chimiques, des déchets industriels ou ménagers », qu’est-ce ? La réponse est simple : une concentration physique qui modifie les comportements d’un milieu. Cette modification peut porter atteinte au milieu en question comme il peut menacer la santé humaine, voire la vie humaine. Ainsi la pollution atmosphérique par le dioxyde de carbone ne doit en cela être diabolisée. Pas de diablotin vêtu de noir, pour passer à l’attaque et empêcher l’oxygénation de notre sang à l’endroit de nos poumons. « Ni méchante, ni gentille », la pollution est d’une nature effective, voire naturelle. Elle doit juste recouvrir un état concourant à un équilibre nous permettant de vivre dans des conditions viables, voire similaires, à celles de nos ancêtres. 198 Ainsi s’agit-il de rappeler qu’il n’est de bons ou mauvais produits, de produits spécifiquement polluants 199 . La seule pollution résulte du décalage entre deux ordres différents et peu compatibles engendrant la destruction de l’un au profit de l’autre, si ce n’est des deux. Il n’y a donc pas plus de supériorité de l’artifice sur le naturel, et inversement, pas de sain ou de malsain chez l’une ou l’autre des catégories ; les principes destructeurs et procréateurs appartenant, outre le niveau de transformation des matières, aux deux. Ainsi, le risque de pollution, qui est avant tout un risque de concentration et d’indisposition de certains milieux, réduit la logique à une simple question de place ; car l’homme déplace les choses de manière parfois un peu « déplacée ». Un mélange de produits pourra activer des phénomènes jusqu’alors inconnus. Une dispersion libre expose tout un chacun à des formes de destruction surprenante. En cela, le développement est en

196 Malgré qu’il soit difficile de généraliser.

197 Quand Gérard BERTOLINI titre par exemple son ouvrage : Le déchet, c’est les autres, Editions Erès, Romainville - Saint Agne, 2006.

198 Nous pourrions en effet imaginer que les principes toxiques de certains produits pourraient se dissiper pour, selon les théories évolutionnistes, donner lieu à d’autres principes vivants. Il semblerait en effet que la forêt amazonienne aurait déjà fait évoluer son comportement en retraitant par la photosynthèse une quantité d’ores et déjà supérieure de dioxyde de carbone.

199 La question peut néanmoins éventuellement se poser pour les produits de synthèse.

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lui-même un risque qui engage aujourd’hui l’humanité toute entière à prendre ses précautions. 200 L’industrie qui avait l’air d’une magicienne, selon l’expression de Cyrille Harpet 201 , prend désormais des airs de sorcière, en compromettant sérieusement l’idéal civilisationnel de notre société moderne et techniciste. Dans cette affaire, le trouble ne fait qu’augmenter quand on commence à considérer le problème de la pollution non dans sa forme la plus répandue, mais justement dans celle qui n’a pas encore été reconnue. Ainsi, me confie-t-on à Air Breizh 202 une crainte toute particulière, celle de la pollution non encore relevée et néanmoins dangereuse. Pour autant, la réflexion sur la pollution est une réflexion sur le risque de l’évolution technique. La non-maîtrise des phénomènes nouveaux, du fait de l’arrivée en masse sur le marché d’artefacts de toutes espèces, engage nos sociétés à différer le moment de la réactivité propre à la médecine. L’antidote ne peut en effet pas toujours suivre le rythme effréné de l’invention, de l’élaboration de nouvelles substances ou molécules. Les médecins se plaignent par là des nouveaux produits du bâtiment par exemple, quand ils ne connaissent pas leurs effets pathologiques et qu’il faudra une longue période avant de déceler tous les signes avant coureurs d’une pathologie pour la diagnostiquer 203 . Certains regrettent que les industries continuent à chercher mieux quand elles ne cessent de déplacer les sources du problème. Pour un médecin du travail spécialisée dans le bâtiment basé sur le département d’Ille-et-Vilaine, la notion de matériaux sains, telle que le couple Déoux 204 l’utilise ne signifie aucune réalité tangible. Pour ce dernier, pas de matériaux sains, pas plus que de matériaux malsains ; tout milieu connaît sa part agressive. Il s’agit alors de connaître les précautions à prendre relativement aux caractéristiques de chaque matériau.

200 Selon l’idée du principe de précaution dont il est question par exemple dans le cadre des politiques de développement durable. Voir notamment l’ouvrage déjà cité de Philippe KOURILSKY et Geneviève VINEY, Le principe de précaution, Rapport au Premier Ministre, Editions Odile Jacob, La documentation française, Paris, Janvier 2000.

201 Cyrille HARPET, Du déchet : philosophie des immondices. Corps, ville, industrie, Editions L’Harmattan, Paris, 1998.

202 Air Breizh est l’une des trente-six associations agréées par le Ministère de l’Environnement dans le cadre de la Loi sur L’Air et l’Utilisation Rationnelle de l’Énergie. Elle a pour mission de relever les différents éléments qui participent de la définition de la qualité de l’air. Elle est chargée de l’information des citoyens demeurant sur le territoire breton.

203 Les peintures à l’eau, les acryliques, ont remplacé pour une large part sur le marché les glycérophtaliques. Elles ne sont pourtant pas moins dangereuses sur le plan de la santé. Elles le sont même a contrario davantage du fait du caractère peu agressif qu’elles arborent.

204 Suzanne et Pierre DEOUX, Le guide de l’habitat sain. Habitat qualité santé pour bâtir une santé durable, Editions Médiéco, Andorre, 2002.

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« En disséminant les éléments suspects, on prête le flanc, à une polémique généralisée et incontrôlable, à une contagion de la peur, à sa dissémination : une véritable heuristique de la peur serait à l’ordre du jour, non canalisable, ne trouvant nul exutoire tangible, mais une infinité de signes relatifs en fonction des situations particulières, des humeurs, des tendances (…) ». 205

Autrement dit, par l’identification à l’autre, en intégrant sa part, et sa relation intime au déchet, une possibilité émerge quant à son traitement, sa revalorisation, sa récupération, son recyclage. Dans une forme de « contrat naturel », telle l’expression de Michel Serres 206 , supplantant la vague pasteurienne, pourrait-on accueillir enfin l’infect, l’abject, le dégoûtant, l’odorant, le trivial, l’obscur, le dangereux. Le cycle peut réinscrire, dans le langage, le déchet, non dans sa forme vile mais digne, de matière première. Faudrait-il au préalable que l’homme accepte d’assumer une « auto-coprophagie », selon le terme de Cyrille Harpet 207 pour parfaire son développement à travers le cycle. Pour autant, l’élément phobique de premier ordre ne serait pas en toute circonstance traité comme tel. Tout déchet n’est donc pas inéluctablement enfoui, oublié, rejeté. Il peut être fructifié, réutilisé, recyclé, revalorisé. De tout temps, on a collecté les excréments humains. Différentes villes dans le monde telles qu’en Arizona, au nouveau Mexique, en Californie, ou sur la péninsule arabique, ont une gestion de l’eau en circuit fermé. L’eau souillée est ainsi constamment retraitée. Une utilisation réglementée des cadavres, qu’elle soit thérapeutique ou industrielle existe déjà ; peu connue, bien que l’on ne soit pas sans savoir que le placenta est communément introduit dans l’élaboration des produits cosmétiques. A l’antiquité, on utilisait l’urine de jument pour la décoloration des cheveux. La réutilisation des objets inusités : l’occasion a toujours existé et les appareils n’ont cessé de passer de seconde main en seconde main, jusqu’à être détruits.

Recycler les matières fécales et les urines

Donc pour les écologistes, il s’agirait d’être en capacité de recycler ce qui pourrait nous apparaître comme étant le plus abject : nos matières fécales. Aussi, le problème de pollution des cours d’eau tient pour une large part au traitement des matières fécales et des urines. Autrefois, les matières fécales étaient collectées. On débarrassait les citadins

205 Cyrille HARPET, op. cit., p. 562.

206 Voir notamment la préface de Michel SERRES, pour l’ouvrage de Jean-Marc DROUIN, Réinventer la nature : l’écologie et son histoire, Collection « éclats », Editions Desclée de Brouwer, Paris, 1991.

207 Cyrille HARPET, op. cit

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de leurs excréments et on amendait les terres agricoles avec ces derniers. Chez les citadins, jusqu’au XIX ème siècle, on payait les « gadoues des villes » pour faire le travail. Par la fumure obtenue, on engraissait les terres de maraîchage alentour. 208 La littérature fait en effet au moment de la IVème république la place belle à cette poésie où un cycle à l’équilibre harmonieux entre ville et campagne, se dessinait 209 . L’arrivée des engrais chimiques sur le marché a mis fin à cette coutume. Aujourd’hui, les eaux usées produites dans les villes sont pour la plupart ramenées vers des stations d’épurations où l’eau souillée est traitée et rejetée dans les cours d’eau. À Rennes, la station d’épuration, que l’on a déjà évoquée, est a priori en effet ce que l’on peut faire de mieux aujourd’hui en Europe. 210 Pourtant elle n’est pas sans émettre différentes pollutions : d’une part lorsqu’elle est à l’origine de la production de boues, de sables souillés et de graisses, d’autre part, lorsqu’elle rejette dans la rivière des eaux encore trop riches en phosphore et en azote. Le cycle total de l’épuration n’est donc peut- être pas tout à fait maîtrisé quand en plus l’enfouissement des boues 211 n’est pas satisfaisant sur le plan écologique, centralisant ainsi les pollutions sur des zones sacrifiées pour cela et renvoyant les effets induits sur le long terme. Enfin, les rejets en eau traitées dans les eaux brutes de la rivière ne sont pas sans modifier l’écosystème et une charge encore trop importante en phosphore contribue au développement des algues bleues, qui participent à l’eutrophisation du milieu aquatique et

208 On sait aussi que les cultivateurs romains firent un usage intensif des excréments. 209 Sur ces notions, se référer notamment à l’ouvrage de Catherine DE SILGUY, La saga des ordures : du Moyen-âge à nos jours, Editions de l’Instant, Paris, 1989 ; ou celui de Sabine BARLES, L’invention des déchets urbains. France, 1790-1970, Collection champ Vallon, Editions Seyssel, Paris, 2005.

210 En effet, les normes de rejet retenues sont plus contraignantes que celles prévues par la directive européenne de 1991 en matière d’azote et de phosphore par exemple. De plus, toutes les zones générant des odeurs sont captées et désodorisées avant d’être rejetées dans l’atmosphère. Le prétraitement de l’eau avant épuration suit trois étapes : le dégrillage, le désablage, le dégraissage. Ce prétraitement essentiellement mécanique est suivi d’un traitement biologique par oxygénation de l’eau. En effet, des bassins d’aération favorisent la reproduction de bactéries qui se nourrissent des matières résiduelles. L’azote et le phosphore sont ainsi transformés par les bactéries qui jouent le rôle d’épurateurs naturels. Cette activité en nécessite d’autres, car ce système d’assainissement s’appuie sur le développement d’un ensemble de facteurs contraignants. Tout d’abord, il est gourmand en eau et en énergie. Enfin, il n’est pas exempt de rejets tels que sables, boues et graisses. Après lavage, les sables sont stockés et transportés par camion pour être mis en décharge. Les graisses et les boues sont transportées à l’usine de Villejean, au nord de la ville, pour être incinérées. 211 Les boues ne sont que peu exploitées sur le territoire quand elles le sont davantage au Danemark, par exemple dans le cadre d’une activité sylvicole pour laquelle ces boues servent d’engrais à la culture de saules destinés à la production de bois de chauffage. Est-ce que l’incinération de ce bois nourris d’adjuvants de toutes espèces est à sa combustion des plus sains ? A cette question, je n’ai pas de réponse. En effet, cette matière non productrice d’oxygène va non seulement en consommer mais rejeter une quantité non négligeable de gaz carbonique. Ensuite, l’incinération de métaux lourds charge l’atmosphère en fumées hautement toxiques. Pour cette raison, la station d’incinération s’est dotée de filtres très performants afin de stopper les particules avant sortie dans l’atmosphère ; ce qui est fait des particules, je n’en sais encore rien. L’incinération des graisses n’est pas non plus satisfaisante sur le plan écologique.

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au final à la mort de bon nombre d’espèces floristiques et faunistiques. La station d’épuration reste en somme peu satisfaisante d’un point de vue global lorsque l’on réalise par exemple que si le système devenait plus performant sur le plan des eaux rejetées, il ne pourrait égaler une qualité d’eau de rivière équilibrée sur le plan organique et ainsi saine pour la faune et la flore. Pour réduire l’impact de l’activité humaine sur le milieu, existent deux types de solutions : agir en aval et/ou agir en amont de la consommation de l’eau. En amont, nous avons le choix de rayer de nos listes les produits les plus nocifs utilisés couramment :

bactéricides, lessives et autres détergents. En aval, on pourrait tout simplement augmenter certains seuils d’exigence et accepter un coût supplémentaire du retraitement de nos eaux grises. Sans doute on préfère utiliser notre énergie et de fait nos finances ailleurs. Certaines associations nationales, Eau vivante 212 par exemple, ont pour objet de faire évoluer les choses et ont participé notamment aux discussions qui devaient donner le jour à la dernière loi sur l’eau. Elles expérimentent certaines techniques alternatives en adaptant souvent les techniques étrangères au cas français, afin de faire changer la réglementation. Ainsi elles préconisent d’autres solutions d’épuration des eaux grises encore peu utilisées en France et néanmoins majoritaires dans les pays en développement. Ce sont les lagunages. Les lagunages sont des bassins dans lesquels l’activité biologique retraite elle- même les souillures de l’eau. Il existe deux types de lagunage : le lagunage à macrophytes et le lagunage à microphytes. 213 Son principe est basé sur la seule fonction micro- organique des bactéries dans les eaux grises. Moins utilisé en France 214 , le lagunage à macrophytes est en revanche le système d’épuration des pays en développement. Commun également aux Ètats-Unis, son fonctionnement repose sur la double utilisation biologique d’épuration des micro-organismes et des plantes telles que joncs, roseaux, massettes, iris, etc Plus originaux encore sont les systèmes d’assainissement autonomes par filtres plantés. Le principe consiste à épurer les eaux grises au fur et à mesure de leur passage dans des bassins contenant un substrat entièrement minéral dans lequel se tiennent des

212 L’association Eau vivante a pour but de « favoriser l'exploration continuelle de concepts, savoir-faire, techniques, voire produits nouveaux, permettant de vivre toujours plus en équilibre avec notre environnement naturel et humain, d'une manière qui favorise la santé globale de la planète, donc la nôtre et celle des générations futures ». Voir notamment le site www.eauvivante.net.

213 Plus utilisé, le lagunage à microphytes concerne généralement les communes françaises de petite taille jusqu'à environ 2000 habitants.

214 Nous avons cependant un exemple à Rochefort.

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plantes aquatiques gourmandes en matière organique. Mais parmi toutes ces solutions, une certaine qualité des eaux grises est de rigueur. La solution de la toilette sèche reste une solution alternative, à condition bien entendu qu’un coin de jardin puisse recevoir fèces et urines destinées à la production de compost. Nous pourrions ainsi imaginer pour les zones d’habitat individuel, des composteurs pour immeuble, ou même imaginer le renouvellement de la collecte des selles et des urines organisé par un service public municipal. A Tanum, en Suède, en janvier 2002, pour diminuer les pollutions d’origine humaine, la réglementation en matière d’eau et d’assainissement a été revue et le WC classique n’a désormais plus lieu d’être dans les nouvelles zones d’habitation et les réhabilitations des bâtiments anciens. Les urines, particulièrement à l’origine des pollutions en azote des eaux brutes par les eaux grises, sont collectées et épandues une année plus tard sur les terres agricoles. Aussi, on oblige dorénavant les foyers à s’équiper soit de toilettes à compost sans séparation des urines et des selles, soit de toilettes à séparation. Les toilettes sont raccordées à des cuves qui peuvent être communes à plusieurs habitations. Pour le service rendu, une taxe est versée par les habitants aux paysans. D’autres villes en Suède, sont en train d’étudier des solutions de ce type. De l’urine et des matières fécales, différentes utilisations peuvent être faîtes. Au centre des sciences de Göteborg, en Suède toujours, l’urine est utilisée sur place pour permettre le fonctionnement d’un système aquacole qui associe phytoplancton, zooplancton et poissons. A Vauban, quartier écologique de Fribourg en Allemagne, qui ne fait plus sa réputation, un système sous vide a été retenu et c’est par aspiration que solides et liquides rejoignent une centrale biogaz. Urines et excréments servent ainsi à alimenter les gazinières de tous les appartements, et une fois compostés, à fertiliser les terres agricoles alentours. Les surplus sont envoyés vers une unité de cogénération fournissant chauffage et électricité pour le quartier. 215

L’Occident s’est développé dans un rapport dual avec la Nature. Dans cette perspective, l’Homme n’appartient ainsi pas à la Nature ; plutôt la Nature lui appartiendrait. Cette forme de pensée est particulière à l’idéologie culturaliste contre laquelle s’insurgent les naturalistes. Pour ces derniers en effet, l’Homme demeure une

215 Toutes ces informations sont tirées de l’ouvrage de Christophe ELAIN, Un petit coin pour sauver la planète. Toilettes sèches et histoires d’eau, Editions Goutte de sable, Athée, 2005.

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entité pleinement naturelle quand il n’a d’autre choix que celui de s’assujettir aux règles qui lui sont ordonnées. Pour ceux-là donc, la nature, c’est tout simplement le réel ; celui précisément sur lequel on ne peut contrevenir. 216 Pourtant l’Homme continue à vouloir s’en dégager quand il n’accepte pas la part d’ombre en lui (qu’il nomme Nature), cette part d’ombre qu’il identifie à cette horreur du trivial ou du fusionnel, posté au détour de chaque chemin, et qui nous prend par surprise comme le lapsus nous confond dans la parole. Notre système de représentation, notre langage, s’est chargé d’élaborer une partition très précise de ce qui apparaît comme naturel ou comme culturel, autrement dit, comme bien ou comme mal, entre ce qui est conforme à l’idéal humain, au construit, et à ce qui ne l’est pas, autrement dit à ce qui nous échappe. Un ordre symbolique s’impose ainsi aux yeux de tous et contracte de manière simultanée, comme on peut contracter une maladie, le malaise du dualisme et par conséquent de l’exclusion ; là se concentre en définitive toute notre souffrance, puisqu’une guerre fratricide interne ou externe s’est dés lors déclarée. La pollution, comme figure représentative de ce qui doit être exclu, angoisse ainsi nos personnes. Comme une part de nous-mêmes, elle demeure cependant une des formes du réel, qu’il est souhaitable, bon gré mal gré, de respecter, d’accepter, d’assumer. Respecter cette sphère, nous incite par là, et les écologistes en sont convaincus, à l’introduire dans une praxis moins discriminante et plus « collaborante », et à dénoncer de fait l’idéal de pureté, idéal pervers qui nie précisément les contraintes de notre incarnation, de notre corps.

216 Don Juan qui s’y essaie, en paie de sa vie.

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C. De la puissance et de l’impuissance du rationalisme

Sciences et techniques ont de tous temps accompagné l’humanité toute entière. Les sociétés historiques ont fondé leurs représentations sur cette évolution des pratiques et des savoirs 217 . Motivé par le désir, voire le besoin ou la volonté de puissance, l’Homme n’a jamais cessé de chercher à parfaire sa compréhension de la nature ainsi que son exploitation des ressources présentes sur le territoire planétaire. La technique et la science apparaissent ainsi tout au long de l’Histoire comme des flambeaux permettant de découvrir, plutôt de « dévoiler », pour utiliser un terme cher à Heidegger, l’univers dans lequel l’humanité s’est enracinée. Jusqu’au XXème siècle, la technique et la science sont ainsi assimilées à une vision téléologique de l’histoire de l’humanité en progrès. Pourtant, et ce depuis près d’un siècle maintenant, et pour la première fois dans l’histoire, avec le développement des technosciences, l’humanité ne croit plus à la positivité de son histoire quand elle augure de nouvelles menaces qui pèsent sur elle à travers les dommages écologiques nés de sa civilisation. « Les ultimes triomphes d’homo faber sont désormais à la disposition d’homo demens » 218 . Le développement techno-scientifique nourrit des acceptions qui structurent nos sociétés. Comme des mythes, elles agissent intensément au cœur de notre culture ; et à partir de Descartes plus fortement encore. En effet, avec Descartes, un changement de paradigmes intervient dans la culture occidentale. A partir du XVII ème siècle, le cartésianisme, doctrine philosophique fondée sur une vision mécaniste de la nature, réforme les principes aristotéliciens de la physique et des philosophies naturelles de la Renaissance 219 . Le cartésianisme atomise, sépare, calcule. Il enserre le monde sous forme de modèles mathématiques. Avec lui, tout être vivant est assimilé à une machine. Le corps de l’homme devient lui-même une machine et la médecine rend compte d’une capacité à repérer les mouvements entre différentes figures au sein du corps humain. Est alors évacuée la notion de cosmos, de hiérarchie ontologique des choses. Tout est ramené à une

217 En cela leur histoire même en porte le nom. On peut noter l’âge de pierre, de bronze, de fer. Il y a la civilisation industrielle, postindustrielle, ou informationnelle. « Les sociétés développent des techniques qui développent les sociétés. », écrit si justement Edgar MORIN.

218 Edgar MORIN, L’identité humaine, La méthode 5. L’humanité de l’humanité, Editions du Seuil, Paris, 2001, p. 117.

219 Voir à ce propos l’ouvrage de Victor BROCHARD, Etudes de Philosophie ancienne et moderne, Editions Vrin, Paris, 1930.

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collection amorphe des éléments que seule la mécanique peut mettre en mouvement, organiser. Cette doctrine sert le mythe selon lequel la machine et la pensée sont potentiellement capables de maîtriser pleinement le milieu où séjourne l’homme. La théorie mécaniste, en reprenant les théories atomistes des philosophes de l’Antiquité, révolutionne en cela la pensée, et même si elle n’est pas extrêmement suivie par la gente scientifique de l’époque, elle s’introduit peu à peu et profondément dans les consciences. L’intelligibilité la plus totale est une perspective qui ne paraît pas déraisonnée. Par l’idée alléchante et ré-jouissante de toute puissance de la science et des hommes, on rompt nettement avec les humbles philosophies médiévales comme « (…) forme de vie anonyme, contemplative, ascétique, à la fois pauvre et noble, rebelle et paisible, libre et contrainte, d’un mot : vacante » 220 .

Ainsi le point de vue cartésien connaît une expansion dans toutes les sphères de l’existence en conférant une logique à toute chose par une détermination souvent univoque des faits, sous la forme de la relation de causalité. Cette forme de découpage du réel, qui procède de la seule logique et de son déroulement, ne tarde pas à générer une instrumentalisation qui se propage dans l’ensemble des domaines de l’activité humaine, quand seul le résultat compte et non plus l’existence des éléments nécessaires au résultat, fussent-ils des êtres humains. Un monde artificiel né de stratégies pour lesquelles toute fin connaît ses moyens, indépendamment des logiques éthiques, religieuses, ou morales, se construit ainsi. Pourtant la méthode scientifique, bien qu’elle eût permis un certain développement de la technique et un développement des sociétés humaines, n’en reste pas moins insuffisante pour comprendre la totalité-monde. Le projet cartésien n’aboutit résolument pas. La pensée scientifique achoppe. Un manque de maîtrise de l’environnement par les institutions scientifiques conduit à un sentiment de grande insécurité chez les populations. A la technophilie du XVIIIème siècle jusqu’au XXème siècle, même si en réalité des critiques ont toujours été faites à l’encontre de l’essor technique 221 , vient s’opposer une technophobie principalement fondée sur les idéaux de l’écologie politique. La technique et la science collaborent à l’établissement d’une vie

220 Alain de LIBERA, Penser au Moyen Age, Collection Points Essais, Editions du Seuil, Paris, 1991, p. 356.

221 Ce que nous pouvons notamment réaliser à la lecture de l’ouvrage de Michel ONFRAY, Contre histoire de la philosophie 4, Les Ultras des Lumières de Meslier au Marquis de Sade, Editions Grasset, Paris, 2007.

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confortable des hommes dans leur rapport au milieu naturel, mais l’activité ainsi engendrée par l’homme conduit à des formes de bouleversements importants de la biosphère, et finalement destructreurs. La technique et la science fascinent, mais elles dévoient l’homme du chemin lui permettant d’accéder à son statut ontologique. Alors quand certains appellent une technologie supérieure capable de maîtriser le géant de l’écosystème planétaire et sauver les hommes de la débâcle, d’autres en dénoncent l’ineptie, « tapent du poing sur la table » pour ramener l’homme à la raison et lui faire entendre qu’il ne maîtrisera jamais définitivement la planète sur laquelle il vit. Ces derniers réclament davantage d’humilité et de sobriété de la part de leurs congénères terriens ; deux éléments nécessaires à une sauvegarde des systèmes vivants au-delà de l’entendement dont on pourrait se satisfaire.

1. Les limites de la science

Donc la philosophie de Descartes, selon laquelle le mécanisme est la base de toute pensée sur l’univers, se répand comme une traînée de poudre dans les esprits depuis le XVIIème siècle jusqu’à nos jours 222 ; car encore aujourd’hui, au-delà d’une évolution notoire, elle reste totalement intégrée à un mode d’intelligence pratique de l’homme moderne. Cette doctrine pose comme postulat que seules les lois des mouvements matériels peuvent expliquer les phénomènes de l’univers. Ainsi, Descartes ne donne son importance qu’à la physique, aux seules grandeurs, figures et mouvements, et impose la notion de quantité au détriment de la notion de qualité, la notion d’objet. au détriment de la notion de relation. Cette vision mécaniste des événements de la vie permet de développer un rapport très méthodique parce que circonscrit au réel. Par ce biais, la science classique se développe et avec elle une idée radicalement neuve de l’univers. En effet, pour cette pensée, l’univers échappe à la relation entre la forme et la matière dans un sens hiérarchique donné et dans un ordre fini. Il confère à la poésie ou à l’imaginaire l’explication des physiques animistes, voire qualitatives, finalistes, spatialisées. Plutôt, et reprenant les thèses atomistes de Démocrite par exemple, Descartes avec Galilée expriment leur volonté de regarder le monde de la matière, dispensée d’âme, de vie. La vie ne tenant qu’au principe de mouvement ; quand seule la rencontre entre les corps produit ce mouvement. La notion de source originelle d’énergie est en cela

222 Voir à ce propos l’ouvrage de François AZOUVI, Descartes et la France : histoire d’une passion nationale, Collection L’esprit de la cité, Librairie Arthème Fayard, Paris, 2000.

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totalement absente du discours cartésien. Il n’y a pas d’énergie à proprement parler, d’impulsion première. Pour Descartes, Dieu est créateur du mouvement et de la pensée fondatrice des lois intelligibles de la nature 223 .

Mécanisme et technicisme, les acceptions cartésiennes Dans cet ordre d’idée, le monde apparaît alors comme dénué de sens. Le pragmatisme, qui réduit la perception à la relation entre cause et effet, englobe l’ensemble des raisonnements scientifiques. Le ressenti, les intuitions, n’ont aucune place dans cet ordre des choses. On assiste ainsi à une démystification de la nature, nature au sein de laquelle la magie est éludée. Pour certains, cette dernière ne représente plus qu’une prise de pouvoir de charlatans sur des candides ; pour d’autres, elle ne se réfère qu’à un état mystérieux et éphémère pour lequel l’entendement aurait un jour le privilège de résoudre l’équation de son existence. Donc, la mécanique sert de postulat à toute forme de vie, par dessus toute physique qualitative ou parapsychique de la nature. La matière est inerte et homogène ; et la nature n’en devient que plus objet, toute prête à être possédée et dont on peut user. La théorie, ou capacité de conceptualisation et d’abstraction des formes du réel, devient la forme de pensée majeure de l’Occident. Le modèle est de fait toujours parfait puisqu’inexistant. Les mêmes lois sont appliquées pour des situations totalement différentes. La conception d’une causalité physique, d’individu à individu, cherche à réduire l’expérience physique à une forme de causalité minimale afin d’en déduire le principe, la loi. La science avance ainsi par comparaison, déduction, et simplification. L’univocité implicite du concept cartésien en fait sa force ; les images mécanistes, sa promotion. Voltaire utilisera le mécanisme de l’horloge pour représenter la logique cartésienne. Les similitudes entre l’être vivant et la machine restent d’une actualité que les progrès médicaux ne font que confirmer. La chirurgie nous donne tous les jours l’occasion d’assimiler le corps humain à une mécanique. En ce sens, nous gardons encore aujourd’hui cette vision mécanique des choses dans la mesure où elle est fondatrice de l’essor des sciences et des techniques ; a contrario, elle s’est délitée car les sciences anciennes pour se réactualiser, les nouvelles pour s’affirmer, ont dû se détacher d’elle.

Grâce à la technique, nous vivons ainsi avec la machine comme autrefois nous vivions avec les bêtes de somme. Nous vivons au cœur d’un ensemble d’artefacts qui

223 René DESCARTES, Méditations Métaphysiques, Collection Poche, Editions Hachette, Paris, 2006.

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délimitent au quotidien notre environnement. A partir d’un milieu naturel que fut notre territoire premier, nous nous sommes finalement aménagés un milieu artificiel fabriqué de nos mains : nos campagnes et nos villes. A un premier stade, il ne fut pas difficile de distinguer ce qui fut de l’ordre de l’humain de ce qui fut de l’ordre de la nature, bien que l’un et l’autre n’eussent cesser de s’interpénétrer ; ça l’est davantage aujourd’hui quand on commence avec les technosciences non plus à fabriquer des objets animés, mais à modifier des « êtres vivants ». Avec l’avènement de la biologie moléculaire, l’artificialisation du monde prend le chemin d’une complexification des rapports entre le monde et celui de la nature. Ainsi, les deux catégories d’artefacts tels que les reconnaît Dominique Bourg, tendent à semer la confusion entre ce qui vient de nous et ce qui vient à nous ; « ce en quoi on retrouve le double mouvement d’immanence et de transcendance, la sophistication croissante des savoirs et des techniques conduisant à leur inscription progressive dans la nature » 224 . Parce que la science s’est, d’une certaine manière, dissociée d’une forme cartésienne de la pensée, elle a pu multiplier ses principes, fussent- ils contradictoires, et s’inscrire de manière de plus en plus subtile dans le réel, si bien qu’une concrétisation des modèles caractérisés par une recherche d’ « autonomie vivante» a permis de simuler de plus en plus finement la nature. Ainsi, il nous apparaît, à mesure que le temps passe, plus périlleux de ne pas confondre l’artefact de l’être vivant. La machine se serait comme émancipée. A travers le génie génétique par exemple, l’action technique a su authentiquement s’inspirer des mécanismes les plus complexes du monde naturel quand elle ne les instrumentalise pas ou ne les domestique pas, comme ce fut le cas pour les animaux dans le monde agraire d’autrefois ; l’échelle de l’individu étant juste quelque peu différente. Il existe effectivement une véritable exploitation du monde vivant, sorte de «bio-machines, ou machines bio-moléculaires, c'est-à-dire des protéines aptes à produire un travail mécanique. Là encore, il s’agit de simuler la nature, de reproduire l’aptitude des organismes vivants, de convertir, tel un moteur, de l’énergie en mouvement. (…) Certains agencements de protéines, par exemple, se contracteront sous l’effet d’une hausse de la température ambiante, transformant ainsi (…), de la chaleur en travail ; d’autres transformeront de l’énergie électrique ou de la lumière en travail mécanique » 225 . Avec les biotechnologies, la limite entre le naturel et l’artificiel est de moins en moins nette si bien qu’on assiste de manière corrélative à une artificialisation de l’être

224 Dominique BOURG, L’homme artifice, Collection Le débat, Editions Gallimard, Paris, 1996, p. 21.

225 Dominique BOURG, idem, p. 27.

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vivant et à une naturalisation de la machine, pour finalement développer un monde hybride, s’il ne l’a pas toujours été en définitive.

Les ratés du cartésianisme, la question de la mesure Au-delà du problème d’ordre ontologique que soulève le développement technique et scientifique sur lequel nous allons revenir, plus grave peut-être parce qu’irréversible, est la responsabilité de la techno-science vis-à-vis de la situation de l’écosystème planétaire. En effet, en généralisant les valeurs de développement à l’ensemble de la planète, la technique a induit une croissance des richesses des sociétés humaines en même temps qu’un appauvrissement de la biosphère, tels que le déséquilibre ainsi produit pourrait participer de la banqueroute de notre civilisation. Aujourd’hui, moins d’un quart des terriens consomme plus de trois quarts des ressources planètaires. Et la courbe est asymptotique, ce qui suppose que dans le même temps que nous multiplions notre production, un accroissement de l’entropie va se faire sentir, avec à la clef diminution des ressources fossiles, pollutions, réchauffement climatique. Certains osent encore croire à la technique. L’antidote serait logé dans le poison. Une recherche accrue aurait raison des menaces écologiques qui pèsent sur nous. Différentes questions se posent. Pouvons-nous être à la hauteur de la complexité planétaire ? Est-on en capacité de produire des modèles assez subtiles pour s’arraisonner au réel, à ce qui nous paraît encore aujourd’hui être un système hypercomplexe et pour lequel la réflexion ne peut toujours pas prévoir avec précision le comportement ? Pour James Lovelock, il s’agit de se rappeler que « le poison est dans le dosage » tel que Paracelse 226 a pu, des siècles auparavant, l’affirmer. Autrement dit, il n’entend pas forcément que les terriens dussent passer à une révolution totale des modes de vie et des comportements, juste trouver, en remplaçant peut-être les notions de développement et de croissance par celles de bien-être ou de « bonne vie » 227 , une mesure plus adéquate.

La question de la mesure est déterminante. Et pourtant, pour peu que l’on s’essaye à utiliser ce concept, on comprend de manière assez radicale ses limites opérationnelles ; car toute mesure se rapporte, d’une part à la technique de mesure, d’autre part à un ordre

226 Paracelse faisait lui-même, en tant que père de la médecine hermétique, une correspondance entre le monde extérieur et les différentes composantes de l’organisme humain.

227 C’est le cas au Bhoutan qui explore le concept de « bonheur national brut » comme mesure du succès et du bien-être humain, plutôt que d’utiliser la notion plus connue et matérialiste de produit national brut. Cet indice a été préconisé par le Roi Jigme Singye Wangehuck en 1972, afin de bâtir une économie basée sur les valeurs spirituelles du bouddhisme.

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de grandeur. Faut-il au préalable être en capacité de définir des principes adaptés à la réalité. « On peut donc affirmer que dans le cas général, toute mesure effectuée volontairement suppose un observateur possédant à la fois le concept de grandeur, c'est-à- dire celui de l’existence d’un corps muni de qualités et des moyens d’information sur cette grandeur » 228 . A ce jour, on ne peut pas dire que le concept « terre » soit totalement maîtrisé. En effet, la planète est en mouvement et la vie elle-même est mouvement. Une formule connue d’Héraclite dit qu’ « on ne peut pas descendre deux fois le même fleuve » ; raison pour laquelle une mesure n’est jamais parfaitement reproductible. « Lorsque le phénomène est régulier, il suffit de procéder par échantillonnage 229 . Ce n’est plus possible quand le phénomène est aléatoire » 230 . En cela la donnée du temps est déterminante eu égard aux variations qui font elles aussi partie du réel. D’autant, une incertitude sur la mesure d’une grandeur et sur le taux de variation de cette grandeur dans le temps réside de manière incontournable. Dans le cas de la composition de l’atmosphère, la réflexion est historique. Le taux de Co2 dans l’atmosphère a augmenté de manière exponentielle ; une moyenne permet de tabler sur un taux raisonnable et un réchauffement climatique insignifiant. C’est le postulat. Le Protocole de Kyoto va dans ce sens. Sans doute la démarche est-elle positive. A l’inverse, et dans les sciences de l’environnement particulièrement, l’indicateur est souvent employé sans qu’il soit obligatoirement rapporté à son étendue. Nous vivons en effet dans une ère relativiste lors de laquelle l’information primordiale est celle du sens de la progression et non plus celle d’une forme de « vérité » sur notre positionnement rapporté à une globalité. C’est la difficulté. On pourrait en cela multiplier les ordres de grandeurs. L’emploi des indicateurs est commode, il génére la respectabilité et la crédibilité de ceux qui les emploient. Le nombre suppose une vérité scientifique. « On peut ainsi leurrer toute une population en donnant des nombres (…) » 231 . Les hommes politiques en sont friands ; si bien que l’on assiste depuis peu à une sorte de « mesurite », selon l’expression de Jean Perdijon, obsessionnelle, le danger étant logé au cœur de cette situation où règne la confusion entre l’indicateur et la grandeur Dans le secteur de l’environnement, la difficulté souvent revenue se rapporte à une analyse des seuils. La mission environnement de la ville de Rennes, chargée des bilans annuels, nous montre les évolutions au travers de courbes. Il s’avère que nous

228 Jean PERDIJON, La mesure. Science et philosophie, Collection Dominos, Editions Flammarion, Paris, 1998, p. 74.

229 En deçà de certaines limites.

230 Jean PERDIJON, idem, p. 80.

231 Albert JACQUARD, in Jean PERDIJON, ibidem, p. 31.

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progressons. Mais rien ne nous dit à quelle vitesse et si le progrès aurait un quelconque impact sur le déroulement de notre avenir proche et lointain. Ce manque de référent met tout un chacun dans des positions particulières : pour les uns, de suffisance où une baisse des courbes permet de recouvrer bonne conscience, pour les autres de perfectionnisme puisqu’il n’en est jamais fini de faire mieux 232 . Résolument, toute donnée scientifique, toute connaissance n’est jamais qu’en rapport direct avec l’observateur. Ainsi le temps de l’observateur importe, en terme de conclusion scientifique, autant que le temps de l’objet observé. Considère t-on l’évolution des phénomènes à l’échelle d’une génération, de plusieurs, ou à l’échelle de l’humanité rapportée à son histoire ? 233 Qu’est-on en effet sensiblement prêt à observer et à apprendre sur notre état ? Pour Jean Perdijon, reprenant une formule de Pasteur, la phase d’acquisition est effectivement fortuite, celle de l’interprétation ne l’est jamais en cela que « le hasard ne favorise que les esprits préparés » 234 . Nous sommes donc complètement impliqués à la nature de nos interprétations face aux objets que nous observons. Mais « revenons à nos moutons ». Donc, toute donnée demande qu’elle soit renvoyée à son étendue selon une échelle de grandeur. C’est le postulat. Pourtant, la mécanique quantique rentre en contradiction avec ce principe très réaliste. Pour cette théorie, en effet, « ce serait la mesure qui déterminerait la grandeur et non l’inverse (…). Ainsi l’incertitude ne porterait plus sur le connu mais sur le réel » 235 . Cela dit, à la question : le maillage scientifique peut-il être assez fin pour qu’on se risque ainsi, par l’interface d’un « sur-développement », à jouer avec la vie ? Dominique Bourg répond sans ambiguïté. C’est non. « Nous ne serons probablement jamais capables, pour des raisons de principe, de nous hisser à la hauteur de la complexité des régulations propres à la biosphère » 236 . Sur le plan du climat par exemple, il semble impossible de construire un modèle rendant compte de l’ensemble des phénomènes. Pour lui effectivement, il faudrait considérer la totalité des paramètres en cause, ce qui « nécessiterait des ordinateurs dépassant plusieurs millions de fois la capacité de calcul des machines disponibles » 237 . En d’autres termes, nous restons globalement impuissants face aux effets que nous

232 A la ville de Rennes, une image positive de la municipalité sur le plan national d’un point de vue environnemental donne peut-être une occasion de « s’endormir sur ses lauriers ». Une fonctionnaire de la ville me confie en effet : « A Rennes, nous n’avons pas à rougir de notre politique environnementale ».

233 Le politicien américain et réalisateur Al GORE dans son film documentaire Une vérité qui dérange, prend en compte la totalité de l’histoire de l’humanité ainsi que les ères antérieures ; Réalisation : Davis GUGGENHEIM, Premier rôle : Al GORE, durée, : 94 mn, année 2006, Etats-Unis.

234 Jean PERDIJON, op. cit., p. 74.

235 Jean PERDIJON, idem, p. 89.

236 Dominique BOURG, op. cit., p. 349.

237 Dominique BOURG, idem, p. 349.

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produisons. James Lovelock 238 crie à l’imposture quand ils voient les hommes s’improviser intendants, voire gestionnaires de la terre, tant ils n’ont pour lui pas les compétences nécessaires pour assumer cette fonction. Prudence et sobriété sont ainsi devenues les mots d’ordre d’un nombre grandissant d’intellectuels qui pensent, pareillement à James Lovelock, que la terre saura se débarrasser de ceux qui entravent la vie sur ses forêts, ses plaines, ses fleuves, ses mers et ses montagnes. La vie sur terre n’est en effet pas nécessairement la nôtre. Les principes vivants peuvent largement évoluer ; principes auxquels nous ne survivrons pas forcément.

« Médecine chinoise planétaire » ou théorie du baquet Dans cette perspective, James Lovelock développe l’idée de médecine

planétaire 239 . Le concept de santé du système terrestre corrobore un point de vue normatif

a contrario d’une vision relativiste. En cela, la reconnaissance d’une certaine

autorégulation peut tout simplement immiscer l’idée d’équilibre et de santé propre à tout être vivant, entité appartenant à un milieu : la terre au sein du sytème solaire.

Ce concept du nom de « Gaïa », développé par James Lovelock en 1972, se résume ainsi : « La vie ou la biosphère, régule ou maintient le climat et la composition de l’atmosphère dans les limites optimales pour elle-même » 240 . Par cette proposition, l’écologue prend pour objet le système dans son ensemble et ne dissocie pas la biosphère,

de

l’atmosphère, de la lithosphère, de l’hydrosphère. Par cette vision globale, il propose

de

développer l’empirisme, en dépit des habitudes à compartimenter l’objet scientifique,

et

invoque l’application du bon sens. Si la proposition fait sourire certains, elle n’en

rappelle pas moins la posture d’identification dont parle Schelling que nous avons déjà évoquée. Le bon sens viendrait-il de là, de notre empathie, de notre savoir intrinsèque sur tout ce qui participe de près ou de loin, parce que nous appartenons non à nous-mêmes, plutôt à notre milieu, à la vie. Se justifiant par une fraternité universelle et extra-humaine donc, nous pourrions ainsi pratiquer une médecine de l’intuition basée sur l’empirisme. Pourquoi pas ? « S’il faut que les savants reconnaissent la valeur de l’empirisme dans la période troublée qui

238 James LOVELOCK, Gaïa, une médecine pour la planète, Editions Sang de la Terre, 2001.

239 En utilisant ce terme de « médecine », il semble personnifier la terre qu’il nomme par ailleurs « Gaïa ». Cette personnification fait l’objet de maintes critiques qui discréditent son travail. Aussi s’en défend-t-il. Pour lui, en effet, Gaïa n’a rien d’un dieu ou d’une personnne. Elle représente une entité vivante, un organisme. Elle pourrait être humaine, animale… . C’est une planète. Elle appartient à l’univers. Lui donner un nom, c’est tout juste la reconnaître en tant qu’entité propre.

240 James LOVELOCK, op. cit., p. 11.

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nous attend, ils doivent d’abord reconnaître l’ampleur de leur ignorance au sujet de la Terre » 241 , nous lance James Lovelock d’un ton provocateur. Il est vrai que nous utilisons communément et depuis longtemps l’aspirine, alors même que nous ne saisissons toujours pas le principe chimique actif sur notre corps. L’homéopathie, développée par Hahnemann, à partir de la fin du XVIII ème siècle, procède de cette même démarche. Cette thérapie ne résulte effectivement pas de théories sur les molécules, mais plutôt d’une série d’expériences in vivo que le chercheur fit sur lui-même. L’acupuncture est un autre exemple ; l’existence des méridiens n’ayant jamais physiquement été démontrée. L’auteur de Gaïa. Une médecine pour la planète s’oppose à la pratique scientifique dominante, qu’il trouve réductionniste, voire « pinailleuse ». « Elle se concentre avec une quasi-obsession sur des problèmes mineurs qui se trouvent inquiéter le grand public, comme la présence de cancérogène dans l’environnement, ou sur des phénomènes stratosphériques qui intéressent énormément les savants, mais qui sont les uns comme les autres des problèmes environnementaux faciles à régler et dont la solution ne requiert l’usage que du simple bon sens. » 242 James Lovelock espère développer une « médecine chinoise planétaire » en cela qu’il aimerait plutôt prévenir que guérir. En s’attaquant simplement aux trois fléaux que sont : « les automobiles, le bétail, les tronçonneuses » 243 , il préconise de trouver une voie soutenable à travers ce qu’il considère être un devoir d’humilité : agir avant que la maladie ne se déclare. Pour lui non plus la technologie ne saurait être à la hauteur de la vie.

Certains scientifiques tentent néanmoins à différentes échelles spatio-temporelles de trouver un équilibre quantifié entre des éléments qui stimulent la vie sur terre. La théorie du baquet constitue le modèle de référence de cette vision d’une économie environnementale. Le baquet ou tonneau est constitué de plusieurs lames. Toutes sont identiques. Une lame plus petite que les autres et la brèche est suffisante pour que le niveau du contenu s’aligne à la lame inférieure. Il est donc important que les lames soient toutes de même taille afin d’optimiser la capacité du récipient. Le principe écologique est similaire, affirme Marc Sauvez. 244 . Pour ce dernier en effet, il s’agit de rétablir un équilibre au sein

241 James LOVELOCK, idem, p. 15.

242 James LOVELOCK, ibidem, p. 15.

243 James LOVELOCK, ibidem, p. 176.

244 Selon un entretien avec lui. A lire notamment Marc SAUVEZ, La ville et l’enjeu du développement durable, Rapport au Ministre de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement, Editions de la documentation française, Paris, 2001.

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de toutes les activités terrestres de sorte que la qualité vivante de notre planète ne se détériore pas. La difficulté : comprendre (pour modéliser), le juste rapport entre les différentes lames, entre les différentes activités terrestres. A des échelles différentes : territoriales ou sectorielles, on s’y essaie. L’analyse multicritère, développée notamment par Luc Adolphe 245 comme outil d’aide à la décision pour les élus, permet déjà de poser cette équation ardue réunissant sur un plan analogue l’activité humaine et la préservation du monde vivant. Mais laborieuse est la construction de ce qu’on appelle les paniers d’indicateurs. On doit cela dit rester bien conscient que la valeur donnée à l’indicateur reste en totalité relative à la connaissance que l’on possède du milieu à un moment précis, et que cette valeur n’échappe pas non plus à un positionnement philosophique ou politique puisqu’elle résulte d’un choix purement anthropique ; au cas contraire on pourrait rapidement glisser d’un modèle scientifique basé sur l’expérience humaine à un totalitarisme technico-scientifique. L’agrégation ainsi obtenue, au plus grand bonheur de certains, peut générer des modèles architecturaux ou urbains optimaux sur le plan de l’environnement. Quelques travaux exécutés par exemple sur le quartier écologique de Beauregard à Rennes dans le cadre de l’AEU 246 vont déjà dans ce sens en ce qu’ils déterminent la pertinence d’un modèle urbain : petits collectifs, densité moyenne, orientation sud, chaussées perméables et jardins, transport collectif à proximité, etc

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245 Luc ADOLPHE est professeur des Universités. Il enseigne à l’Institut Français d’Urbanisme. Ses axes de recherche sont : l’aide à la décision environnementale pour le projet urbain, les indicateurs environnementaux et le SIG, la morphologie urbaine et le microclimat.

246 L’AEU ou Approche Environnementale sur l’Urbanisme, est une méthode urbanistique développée par l’ADEME. Elle constitue pour les collectivités une démarche d’accompagnement des projets en matière d’environnement et d’énergie principalement. Elle a pour objectifs de contribuer au respect des exigences réglementaires en matière d’environnement, de faciliter l’intégration des politiques environnementales dans le projet, de concrétiser les principes d’une qualité urbaine durable, enfin de contribuer à la qualité environnementale des projets urbains. Les thématiques abordées sont : l’énergie, la gestion des déplacements, l’environnement sonore, la gestion des déchets, la gestion de l’eau, la diversité biologique et le paysage. L’AEU se présente comme une démarche d’assistance à maîtrise d’ouvrage sur l’environnement : par la réalisation d’un état des lieux sur les thématiques environnementales (recensement des informations et des connaissances, définition d’axes prioritaires…), par l’assistance à la conduite de projet ( mise en place de groupes de travail, animation de réunion publique…) afin que les préoccupations environnementales et les enjeux du développement durable soient intégrés tout au long du projet, par l’identification de thématiques ou de problématiques à approfondir (aide à la rédaction de cahier des charges d’études techniques, assistance à l’interprétation des résultats…). L’Approche Environnementale sur l’Urbanisme concerne : l’élaboration de documents d’urbanisme tel que les Schémas de Cohérence Territoriale (Scot) et les Plan Local d’urbanisme (PLU) ; et la mise en œuvre d’opérations d’aménagement, lotissements, aménagement de ZAC. Elle peut aussi être adaptée à des projets plus thématiques tels que les Plan de Déplacement Urbains (PDU), Programme Locaux de l’Habitat (PLH) et Schémas d’Equipement Commercial. Voir notamment : Réussir un projet d'urbanisme durable, Méthode en 100 fiches pour une approche environnementale de l'urbanisme AEU, Document Ademe, Editions du Moniteur, Paris, 2006.

247 « La démarche environnementale mise en place pour la Zac de Beauregard, située sur les hauteurs au nord-est de Rennes, s’inscrit dans la logique d’anticipation engagée par la ville. Une étude de

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Mais plus rigoureuses sont les études menées sur le transport et le développement urbain 248 avec pour éléments de réflexion : l’extension et la dilution des villes, la ségrégation spatiale, les mobilités nouvelles, l’accélération du temps, la consommation d’espace, de ressources et d’énergie, la pollution atmosphérique, les nuisances sonores, l’impact sur les paysages, etc. L’analyse multicritère nous permet de répondre, en terme de compromis ou de synthèse et de manière mathématique, aux questions environnementales posées par l’activité humaine et urbaine. Le travail de conception de l’architecte-urbaniste s’informatise et se soustrait par là au principe créatif appelant les ressources supposées de l’intelligence humaine et de l’imaginaire.

La folie techniciste, l’exemple de l’eau Il semblerait que nous passions notre temps à régler des problèmes que nous avons nous-mêmes engendrés. La problématique de la qualité de l’eau relate de manière flagrante cette folie techniciste.

Avant de rejoindre les canalisations qui mènent à nos robinets, l’eau est traitée et souvent mélangée. La protection de la santé publique impose la connaissance de la qualité de l’eau de consommation. Dans ce but, un contrôle est exercé. La mission est claire. Elle porte sur la qualité de l’eau sur l’ensemble de la distribution. 249 Les exigences de qualité sont fixées pour l’ensemble de la communauté européenne et un programme commun de contrôle définit les modalités de manière précise. La fréquence et les types de visites se régulent selon l’origine et la nature des eaux, des traitements, et de l’importance quantitative de la population desservie.

« prévégétalisation » lancée dans les années 80 avait permis de repérer les haies délimitant les parcelles cultivées, de les protéger et de les renforcer afin de créer des allées bocagères pour le cheminement des piétons dans le futur quartier. Ces éléments du paysage rural assurent la continuité avec la campagne qui borde cette zone périphérique. Ils sont complétés par le traitement paysager des cœurs d’îlot. (…). Les recommandations de l’Analyse environnementale et énergétique sur l’urbanisme », préparée en 1995, ont orienté le projet d’aménagement en intégrant en amont un souci écologique. Afin de garantir une collaboration harmonieuse et efficace entre les acteurs, la méthode de travail associe dans des ateliers communs maîtres d’ouvrage, architectes et paysagistes. L’objectif est de réaliser un ensemble homogène tout en laissant aux concepteurs leur liberté de création : la diversité maîtrisée par le dialogue ! », in Dominique GAUZIN-MULLER, L’architecture écologique. 29 exemples européens, Editions du Moniteur, Paris, 2001.

248 Projet PIE, travail conjoint entre l’INRETS-LTE et l’Ecole d’Architecture de Toulouse, laboratoire GRECO, financé par l’ADEME. 249 Cette mission est édictée par le décret modifié n° 89-3 du 3 janvier 1989 qui traduit en droit français les directives européennes du 16 juin 1975, du 9 octobre 1979 et du 15 juillet 1980. Le texte a été modifié selon la directive du 3 novembre 1998 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine.

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Les analyses sont effectuées dans les laboratoires agréés par le ministère de la santé. Les résultats font l’objet d’une interprétation sanitaire, d’un traitement et d’une gestion informatisée. Lorsque les seuils de qualité ne sont pas respectés, ce dernier est tenu d’arrêter un programme d’amélioration, assorti d’un calendrier de mise en œuvre. Il est aussi chargé de prendre toutes les mesures pour protéger la santé du consommateur en l’informant notamment sur la nature des risques encourus. En France, les critères de la qualité potable de l’eau sont de deux ordres. Le premier a trait à la santé. L’eau potable doit être sans risque pour la santé à court et à long terme selon le principe de précaution 250 . Le second est un critère de confort et de plaisir. L’eau doit être agréable à boire, claire et équilibrée en sels minéraux. L’état français a reconnu 42 paramètres qui peuvent se diviser en 7 groupes 251 que sont : les paramètres organoleptiques, couleur, odeur et transparence de l’eau, qui n’ont pas de relation directe avec la santé ; (une eau peut sentir le chlore et être parfaitement consommable); les caractéristiques physico-chimiques acquises par l’eau au cours de son parcours naturel ; les substance tolérées jusqu’à un certain seuil (fluor, nitrate) ou se limitant à un désagrément pour l’usager (fer) ; les substances toxiques dont les teneurs tolérées sont de l’ordre du millionième par litre : plomb, chrome… ; les paramètres microbiologiques :

(les bactéries et virus pathogènes sont exclus, comme dans tout milieu vivant une vie bactérienne inoffensive et limitée est admise ) ; les pesticides et produits apparentés limités à des doses infimes ; les eaux adoucies ; (elles sont autorisées sous réserve d’une teneur minimale en calcium, magnésium, en carbonate ou en bicarbonate).

Les paramètres constituent la norme aujourd’hui appliquée en France et s’appuient sur les travaux médicaux de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) diffusant des recommandations sur les doses maximales admissibles par l’être humain de manière quotidienne sur la période totale de sa vie. Aussi, la norme est supposée inclure une large marge de sécurité et un dépassement temporaire de cette norme ne doit en principe pas comporter de risque pour le consommateur. Par contre, si les doses sont dépassées quotidiennement, on peut alors s’attendre à des risques de cancer, de stérilité, etc. La notion de risque est importante dans cette affaire, car non seulement nous n’avons pas d’indications totalement fiables sur les influences à long terme de certains produits sur

250 Principe de précaution que l’ancien Président Jacques Chirac veut inscrire dans la constitution. Voir à ce sujet l’ouvrage de Philippe KOURILSKY et Geneviève VINEY, Le principe de précaution, op.cit 251 Selon la circulaire de septembre 2001 intitulée : « La qualité de l’eau potable distribuée par les services publics communaux », Ministère de l’Agriculture et de la Pêche.

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notre organisme - rien n’est véritablement certain de ce côté - mais en plus, il y a toutes ces pollutions jusqu’à aujourd’hui non décelées parce que non connues.

Le contrôle sanitaire relève de la compétence de l’Etat. Il est assuré par la DDASS 252 . Il porte sur le réseau depuis le point de captage jusqu’au robinet du consommateur. Les données issues du contrôle sont diffusées très largement et en particulier auprès des maires qui restent les principaux responsables de la qualité de l’eau potable distribuée.

Trois types de substances particulièrement nocives connues : les nitrates, les pesticides et le plomb. Les nitrates proviennent principalement de l’agriculture (engrais minéraux et déjections animales), mais aussi des rejets domestiques et industriels ponctuels. «L’ingestion des nitrates à forte dose est susceptible, sous certaines conditions, de perturber l’oxygénation du sang chez les nourrissons. Par ailleurs, ils sont suspectés, par certains auteurs, de participer à l’apparition de cancers digestifs. (…). A titre de précaution, la teneur en nitrate des eaux destinées à la consommation humaine doit être inférieure à 50mg/litre ». 253 Les pesticides sont utilisés en agriculture, dans les industries du bois, pour le désherbage des voies de communication et dans le cadre de l’activité domestique. Leurs usages : herbicides, fongicides, insecticides. « Pour l’homme, les effets sur la santé sont connus dans le cas d’intoxication aiguë. Les principaux organes cibles sont le système nerveux central, le foie et les glandes surrénales. Aux Etats-Unis, « plusieurs études incriminent les teneurs présentes dans l’eau de consommation, il n’y a pas de risque immédiat de toxicité aiguë ni même de risque à court terme. Par contre, ces produits sont suspectés de présenter un risque à long terme par intoxication progressive, en intégrant la totalité des substances ingérées (eau et autres aliments) pendant une vie entière » 254 .

252 Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales.

253 Le conseil supérieur d’Hygiène Publique de France autorise un dépassement momentanée de l’exigence de qualité de 50mg/litre dans les eaux d’alimentation à condition que :

« - une information circonstanciée soit donnée afin que les populations sensibles (nourrissons, femmes enceintes) n’utilisent pas cette eau pour l’alimentation ;

- un plan de gestion des ressources en eau dans le bassin versant soit défini et mis en œuvre afin d’améliorer la qualité des eaux distribuées,

- un calendrier de mise en œuvre soit défini afin que soit satisfaite dans les plus brefs délais, la limite de la qualité de 50mg/litre.

254 In Pesticides Danger. Effets sur la santé, l’eau et l’environnement, Guide pratique à l’usage du jardinier amateur, Fascicule de la MCE (Maison de la Consommation et de l’Environnement), Rennes.

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Aussi, la question du plomb n’est pas sans alerter les services publics, car si l’eau semble potable à la sortie de l’usine de traitement, elle ne l’est pas toujours aux robinets de nos cuisines et salles de bains. D’une part, l’érosion des canalisations dans le temps peut devenir une cause de pollution, d’autre part des accidents ont parfois lieu. Ainsi par exemple, le plomb, qui nous était apparu à un moment de l’histoire le matériau idéal de la modernisation urbaine, est aujourd’hui interdit puisque son ingestion en infime quantité se trouve être à l’origine de la maladie du saturnisme. 255 Bien que les seuils de la quantité des micro-polluants soie