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UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES

Faculté de philosophie et lettres


Langues et littératures françaises et romanes

QUELS NOMS POUR LES FEMMES QUI ÉCRIVENT ?


Usages et positions d’auteurs et grammairiens jusqu’en 1980

LEFEBVRE Catherine Travail réalisé dans le cadre du cours :


NOUILLE Emmanuelle Grammaire descriptive II
(Roma-B-304)

ANNÉE ACADÉMIQUE 2007-2008


Introduction
Comment faut-il nommer les femmes qui écrivent? Voilà une question qui
a longtemps posé problème dans l’usage et qui a eu un certain mal à mettre tout le
monde d’accord. Tout d’abord parce que l’homme qui écrit a déjà plusieurs
dénominations : auteur, écrivain, poète, romancier, fabuliste,… Sans compter les
dérivés péjoratifs tels qu’écrivaillon, écrivailleur, écrivassier, scribouillard,…
Ensuite, parce que les mécanismes de formation des féminins sont multiples en
français et ne sont pas toujours régis par des règles précises.

Face aux nombres de mots qui peuvent satisfaire à la définition, nous


avons décidé de limiter le travail à seulement deux d’entre eux. Nous partirons des
substantifs écrivain et auteur et tenterons une analyse des différents féminins, déjà
relativement nombreux, qu’ils ont pu engendrer. Si notre choix s’est porté sur ces
deux mots, c’est avant tout parce qu’ils recouvrent plus généralement le sens de
« personne qui écrit » que romancier et poète qui précisent déjà la nature de ce qui
est produit par le sujet. Quant à écrivaillon, écrivassier et autres, s’ils ne
contiennent pas sémantiquement d’information sur la nature de ce qui est écrit, ils
n’offrent pas la même neutralité sur la manière de présenter le sujet.

En définitive, nous avons choisi de travailler sur les deux substantifs qui
englobaient de la manière la plus générale ce dont nous voulions parler, c’est-à-
dire auteur et écrivain.

Afin de pouvoir constater l’évolution du débat, nous avons réuni trois


types d’occurrences. D’abord, nous avons cherché à connaître les points de vue
des auteurs, eux-mêmes, aussi bien hommes que femmes. Ensuite, nous avons
recueilli les prises de positions de différents grammairiens. Enfin, comme témoins
de l’usage, il nous a semblé intéressant de consulter les dictionnaires de
différentes époques.

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Nous avons choisi de remonter aussi loin que le permettaient les
occurrences que nous avons pu rassembler et de nous arrêter en 1980.

Les années 1980 marquent, dans les pays francophones, une période de
prise en main de la question de la féminisation. L’usage, qui était plus ou moins
maître jusque-là, s’est vu régi par un certain nombre de recommandations. Les
mots qui nous intéressent n’y ont pas échappé. Même si le débat n’a pas pour
autant été paralysé, nous avons choisi de nous arrêter avant ce qui constitue tout
de même une sorte de consensus.

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1. Règles de grammaire et mécanismes
de dérivation
S’il arrive qu’un substantif masculin soit formé à partir de la forme du
féminin, ces cas ne représentent pas une majorité. Dans le cas des deux mots
auxquels nous allons nous intéresser, le masculin a préexisté et c’est donc de leurs
formes que l’usage a tenté de tirer un féminin.

1.1. Ajout d’un -e

Selon la règle la plus générale, pour dériver un féminin de la forme non


marquée du mot, il suffit d’y ajouter un e. À partir de là, nos deux formes écrivain
et auteur connaissent déjà des attestations : écrivaine et auteure.
Pour certains mots, cette adjonction ne provoque pas de modification sur le plan
oral. C’est le cas pour auteur/auteure.

Il arrive que l’ajout d’un e entraîne la prononciation d’une consonne finale


muette. C’est le cas du couple écrivain/écrivaine. De plus, dans ce cas précis, la
prononciation du n final s’accompagne de la dénasalisation de la voyelle qui le
précède.

Godefroy donne déjà, deux occurrences de ce mot. Il relève, en 1396 une


Jehanne l’escripvaine. (Godefroy Frédéric, Dictionnaire de l'ancienne langue
française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, s.v. escrivaine)

Il cite, dans le même article, « Je suis mauvaise escripvaine, comme vous


povez veoir par ceste lettre ».(Troilus, Nouv. Fr. du XIVe, p.168)

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Jean Chapelain, dans une lettre à Guez de Balzac en 1639, dit ceci : « car
toute affectation m’est insupportable et en une femme il me semble qu’il n’y a rien
de si dégoustant que de s’ériger en escrivaine et entretenir pour cela seulement
commerce avec les beaux esprits. » (Chapelain Jean, Lettres de Jean Chapelain,
de l’Académie française p.504)

Lachâtre écrit : « écrivain (…) se dit d’une femme. Sévigné, Staël,


Georges Sand sont des écrivains très distingués. On devrait écrire et prononcer
écrivaine pour être logique. » (Lachâtre, Nouveau dictionnaire Universel, s.v.
écrivain)

Jules Renard dans son Journal publié en 1905 écrit : « Les femmes
cherchent un féminin à « auteur » : il y a « bas-bleu ». C'est joli, et ça dit tout. A
moins qu'elles n'aiment mieux « plagiaire » ou « écrivaine » : la rime n'aurait
rien d'excessif. » (Jules Renard, Journal)

En 1946, on trouve sous la plume de Colette : « "Vite, mes savates! Je sens


le poème!" s’écriait une écrivaine, d’ailleurs charmante et pleine de talent… »
(Colette, Trois… six… neuf…, p.34)

Pour A. V. Thomas l’emploi de écrivaine relève de l’ironie. Il cite d’ailleurs ce


passage de Colette pour justifier son point de vue.

1.2. Le suffixe –esse

Le suffixe féminin en –esse est plus rare. Si nous ne l’avons pas trouvé
attaché à écrivain, on sait qu’il a parfois été appliqué à auteur. Il fut des
défenseurs pour des mots comme autheuresse, auteuresse, authoresse ou encore
autoresse.

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En règle générale, ce suffixe sert à dériver des masculins qui se terminent
en –e comme tigre, pauvre, âne,… Bien que moins nombreux, des mots dont le
masculin ne se termine pas en –e et qui ont des féminins en –esse existent bel et
bien. Chef connaît un féminin cheffesse, duc, un féminin duchesse ou encore dieu,
un féminin déesse.

Certains mots en –eur donnent en français un féminin en –eresse. Ainsi,


chasseur fait chasseresse, docteur fait doctoresse, pécheur fait pécheresse. C’est
donc en suivant un processus tout à fait régulier qu’auteur a pu devenir auteuresse
et donner des variantes telles que authoresse ou autoresse.

L’apparition de cette forme dans le lexique français est probablement due


à l’influence de la forme anglaise authoress. Par analogie à l’anglais, qui féminise
le mot à l’aide du suffixe –ess, le français crée un féminin suivant le même
schéma. On en retrouve des traces sous des graphies latinisées dès le quinzième
siècle.

Le « Trésor de la langue française » propose une entrée auteuresse,


authoresse. Une graphie latinisée aucteuresse de 1478 y est rapportée. (Imbs,
Paul, Trésor de la langue française : dictionnaire de la langue du XIXe et du XXe
siècle (1789-1960) s.v. auteuresse)

Un passage de Taine, datant de 1867 y est également cité : « Un attaché


d’ambassade, placé auprès d’une authoress anglaise, personne morale, essaye de
défendre le roman français, qui est accusé de corrompre les mœurs » (Taine, Notes
sur Paris, Vie et opinions de M. F. T. Graindorge, p.184)

Dans ses Cahiers de 1911, Maurice Barrès écrit : « une vieille authoress
anglaise » (Barrès Maurice Mes cahiers, p.612)

On retrouve chez Robert de Montesquiou en 1921 « J’en fais autant de


mon auteuresse. » (Robert de Montesquiou, Mémoires : les pas effacés, p. 102)

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Le Dictionnaire des mots sauvages de 1969 rejoint l’idée de A. V.
Thomas, on trouve autoresse comme un « néologisme péjoratif ». (Rheims
Maurice, Dictionnaire des mots sauvages, p.70)

1.3. Les suffixes –trice et -teuse

La règle première pour la dérivation vers le féminin des masculins en –teur


est l’alternance avec le suffixe –trice. Ainsi, facteur/factrice,acteur/actrice…

L’ennui avec les noms en –teur, c’est que ce sont aussi des noms en –eur
qui, eux, sont la plupart du temps féminisés en –euse. Ce second mécanisme de
dérivation vient d’une confusion opérée au XVe siècle avec les noms en –eux,
dont –euse est le féminin régulier.

Cela explique que l’on rencontre aussi bien et de manière tout aussi
légitime les féminins autrice et auteuse. Encore une fois, Chapelain propose un
féminin : « Tout ce vous dites sur ce sujet la et sur les femmes autrices est
admirable. » (Jean Chapelain, Lettres de Jean Chapelain, de l’Académie française
p.505)

Rémy de Gourmont en 1899 : « Un journal discourait naguère sur


authoresse et, le proscrivant avec raison, le voulait exprimer par auteur. Pourquoi
cette réserve, cette peur d’user des forces linguistiques ? Nous avons fait actrice,
cantatrice, bienfaitrice, et nous reculons devant autrice, et nous allons chercher le
même mot latin grossièrement anglicisé et orné, comme d’un anneau dans le nez,
d’un grotesque th. » (Rémy de Gourmont, Esthétique de la langue française)

Huguet assume le substantif authrice et cite un certain nombre d’auteurs


qui l’ont employé dans leurs œuvres. (Huguet, Dictionnaire de la langue
française du seizième siècle, p.412)

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Le mot auteur vient du latin auctor. Nous retrouvons donc fréquemment la
graphie aucteur, auctrice. Par exemple, sous le vocable authrice, Huguet relève,
l’occurrence autrice dans Des Dames de Brantôme. Cependant, quand on parcourt
le texte dans son édition moderne, on constate que l’occurrence est donnée
comme actrice. Or, le sens que l’auteur donne au mot ne fait pas de doute. Il
entend bien « auteur ».

Quand on sait que du latin auctor, au français auteur, c’est le c qui a chuté
et le u qui est resté, comment expliquer la forme actrice dans le sens de femme
auteur?

On peut supposer l’influence du mot latin actor, semblable à la fois


graphiquement et sémantiquement à auctor. Cette ressemblance est d’autant plus
frappante quand on observe leur formation :

Actor --> Acteur


Auctor --> Auteur

Dans les deux cas, le sens de la forme latine et celui de la forme de


français moderne, à peu de choses près, ne diffère pas. Or, si l’on observe les
choses d’une manière chronologique, on voit que le sens de actor a subi une
modification au début du 17e siècle. Il a, à cette époque, pris le sens de « auteur
d’un livre » pour le perdre ensuite. Il n’est donc pas étonnant de trouver, dans un
texte de 1666 le mot actrice dans le sens de « auteur ». Il est probable que ce
phénomène soit dû à l’influence réciproque de deux formes proches à la fois sur le
plan du sens et sur celui de la graphie.

On trouve, chez Marie de Romieu en 1539 : « Par le moyen de mes amys


et de la mesme Damoiselle auctrice du précédent discour [sic]» (Marie de
Romieu, Les œuvres poétiques, p.26)

Sous le vocable autheur, Huguet cite un passage des Dames de Brantôme


utilise le terme actrice dans le sens de autrice : « On l’a fort accusée du massacre

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de Paris : ce sont lettres clauses pour moy quand à cela, car alors j’estois à nostre
embarquement de Brouage; mais j’ay bien ouï dire qu’elle n’en fut la première
autrice. » (Brantôme, Les Dames, p.123)

Comme nous venons de le voir, certains dictionnaires proposent deux


entrées pour chacun de ces mots. La forme masculine d’une part et une forme
féminisée par ajout de suffixe d’autre part. Ainsi, Huguet assume une entrée
authrice conjointement à l’autheur masculin. Godefroy propose écrivaine aussi
bien qu’écrivain. Quant au Trésor de la langue française, il donne à la fois auteur
et auteuresse/authoresse. Nous allons voir maintenant que la suffixation n’est pas
la seule voie par laquelle l’usage a fabriqué des féminins à nos deux mots.

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2. Une forme unique

2.1. Le masculin générique

Parallèlement aux formes féminisées par suffixes, certains préconisent


l’emploi du substantif tel quel pour désigner aussi bien le masculin que le féminin.
C’est ce qu’on appelle le masculin générique. On trouve ainsi au sujet de femmes,
les formes un auteur, un écrivain.

Le dictionnaire de l’Académie françoise de 1718 prescrit « Elle est


l’autheur d’un tel livre. » (Académie française, Dictionnaire de l’Académie
françoise, s.v. autheur)

En 1865, Maurice Lachâtre est on ne peut plus clair sur sa position :


« auteur peut se dire des femmes comme des hommes ». (Lachâtre Maurice,
Nouveau dictionnaire universel, s.v. auteur)

La version de 1932 du dictionnaire de l’Académie propose : « Madame de


Sévigné est un grand écrivain. » (Académie française, Dictionnaire de
l’Académie française, s.v. écrivain)

Dans « Naissance du jour » en 1948, Colette écrit : « D’elle, de moi, qui


donc est le meilleur écrivain? N’éclate-t-il pas que c’est elle? » (Colette, La
naissance du jour, p.242)

Pour le féminin d’écrivain, A. V. Thomas, en 1956, propose: « On dira, en


parlant d’une femme : c’est un remarquable écrivain, un écrivain français. »
(Thomas A. V., Dictionnaire des difficultés de la langue française, s.v. écrivain)

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2.2. Formes épicènes ?

En revanche, dans le même article, Thomas écrit « Femme poète et


écrivain autrichienne ».

L’adjectif attaché à écrivain est ici accordé au féminin, nous n’avons donc
plus affaire au masculin générique. Dans ce type d’occurrences, on considère
généralement le mot comme épicène, c’est-à-dire pouvant revêtir les deux genres.

Thomas est d’ailleurs loin d’être le seul à utiliser la forme écrivain et


auteur en accordant au féminin l’adjectif ou l’article qui s’y rapporte.

Dans sa dixième satire, en 1667, Boileau écrit « Vais-je épouser ici


quelque apprentie auteur ? » (Boileau Nicolas, Satire X)

Le TLF cite également Barrès, dans le tome 1 des Cahiers (1896-


98): « J’ai vu Mme Rioli une écrivain » (Imbs, Paul, Trésor de la langue
française : dictionnaire de la langue du XIXe et du XXe siècle (1789-1960) s.v.
écrivain)

Il est intéressant de constater que, pour Maurice Lachâtre, l’accord de


l’adjectif au féminin avec le mot auteur traduit une idée toute particulière: « (…)
on ferait une faute grave en disant : elle est la première auteur de telle ou telle
chose : on doit dire le premier auteur. Quand le mot auteur s’applique à une
femme, on ne met au féminin l’adjectif qui s’y rapporte que si la phrase est
ironique ou satirique. (…) Dans toute autre circonstance, l’adjectif doit être au
masculin. » (Lachâtre Maurice, Nouveau dictionnaire universel, s.v. auteur)

Quand un auteur et un écrivain désignent des femmes, l’emploi est bien


celui du masculin générique. Par contre, quand on trouve ces mots accordés à un
adjectif ou un article féminin, peut-on encore le considérer comme un substantif
masculin? Il semble clair que non.

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Au vu de tels accords, deux points de vue sont envisageables.

Soit auteur et écrivain sont des mots qui peuvent endosser les deux genres.
Or, nous n’avons trouvé aucun dictionnaire dans lequel les mots auteur et écrivain
sont présentés comme pouvant être des substantifs à la fois féminins et masculins.

Soit il faut supposer l’élision de l’apposition femme devant ou derrière lui.


On se retrouve alors dans les formes composées de type une [femme] écrivain.

2.3. Adjectifs ?

Un certain nombre de dictionnaires présentent ces deux substantifs comme


n’ayant pas de féminin. Pour tous les mots censés désigner des personnes et qui
« n’ont qu’un genre » le Bon Usage prescrit, lorsque l’on parle d’une femme, de
les utiliser précédés ou suivis précisément de la mention « femme ». Cela donne
naissance à un certain nombre de formes composées de type femme écrivain,
femme auteur, écrivain femme, auteur femme.

Dans ses Confessions, en 1789 Jean-Jacques Rousseau écrit : « Une de


mes chances était d’avoir toujours dans mes liaisons des femmes auteurs »
(Rousseau Jean-Jacques, Confessions). En 1799 Madame de Salm-Dyck publie
une Boutade sur les femmes auteurs :

Qu’une femme auteur est à plaindre!


Juste ciel! le triste métier!
Qu’elle se fasse aimer ou craindre,
Chacun sait la déprécier…
(Salm-Dyck Constance de, Poésies de Madame la Comtesse de Salm)

En 1925, dans Suzanne et le Pacifique, Jean Giraudoux fait dire à son


héroïne : « j’ai beau m’installer comme tous les écrivains femmes, pour ne pas

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me sentir à moi-même ni trop étrange ni trop familière, en face de ma psyché »
(Giraudoux Jean, Suzanne et le Pacifique, p.5)

Dans son Dictionnaire général de la langue française, Hatzfeld prend parti


pour « une femme auteur ». (Hatzfeld Adolphe, Dictionnaire général de la
langue française du commencement du XVIIe siècle jusqu'à nos jours, précédé
d'un traité de la formation de la langue, s.v. auteur)

Dans la Naissance du jour en 1928, Colette a elle aussi recours à ce genre


de tournure : « Quand les lecteurs se prennent à écrire à un auteur, surtout à un
auteur femme, ils n’en perdent pas de sitôt l’accoutumance. » (Colette, La
naissance du jour, p.105)

On peut constater que Giraudoux et Colette choisissent tous deux l’article


masculin pour auteur, prenant ainsi parti pour le masculin générique. Ce n’est pas
le cas d’Hatzfeld.

Dans son édition de 1932, le dictionnaire de l’Académie écrit : « Le dix-


neuvième siècle fut fécond en femmes écrivains. » (Académie française,
Dictionnaire de l’Académie française, s.v. écrivain)

Chez Rousseau, comme dans le dictionnaire de l’Académie, la tournure


précisément employée ne permet pas de déduire leur position au sujet du genre du
mot.

Ces formes composées présentent elles aussi une difficulté. Normalement,


un couple de mots accordés l’un avec l’autre est composé d’un nom possédant un
genre intrinsèque et d’un autre mot (déterminant, article, adjectif, pronom,…)
pouvant varier en genre et en nombre. Le second s’accorde ainsi au premier.

Dans le cas de femme écrivain, Alain Rey parle d’ « apposition ». Il n’en


reste pas moins que toutes les formes composées que nous avons vues plus haut
sont des paires de substantifs accordés l’un avec l’autre. Quel que soit le nom

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qu’on veut leur donner, force est de constater que, pour qu’une paire s’accorde, il
faut que l’un des deux membres soit modulable en genre. Ainsi, même si ce
membre est un substantif, il faudra bien lui reconnaître un emploi adjectival.

Dans le domaine des féminins non-suffixés, en dehors des formes de


masculin générique pur de type un écrivain, un auteur, c’est-à-dire pour tous les
autres mots, il faut invoquer soit le statut d’adjectif, soit un double genre.
Auteur comme adjectif est déjà proposé en 1865 par Maurice Lachâtre :
« Adjectiv. C’est une femme écrivain ». (Lachâtre Maurice, Nouveau
dictionnaire universel, s.v. écrivain)

Il est explicitement cité comme tel par le dictionnaire de l’Académie


française, dans l’édition de 1932 : « On dit adjectivement, dans ce sens, Une
femme auteur » (Académie française, Dictionnaire de l’Académie française, s.v.
auteur)

Maurice Grevisse défend le même point de vue dans l’édition de 1980 du


Bon Usage : « Le féminin s’indique parfois à l’aide du mot femme placé devant le
nom pris adjectivement, parfois aussi par l’article ou par ce qui en tient lieu ».
(Grevisse Maurice, Le bon usage : grammaire française, avec des remarques sur
la langue française d'aujourd'hui, p.241)

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Conclusion
En définitive, nous constatons que parmi les partisans d’une forme unique
de ces mots pour les deux genres, l’entente n’est qu’apparente. De nombreuses
divergences existent sur la réelle nature grammaticale de ces mots et sur la
manière dont il faut les traiter dans la langue. Si beaucoup sont d’avis de dire
écrivain, la question de l’accord, dès que l’on entre dans une phrase construite,
provoque déjà des disparités. Malgré le parti pris clair d’une forme unique, on
constate souvent une difficulté à faire totalement abstraction du genre sexuel de
l’écrivant(e). Le masculin générique pur semble, en définitive, peu appliqué. On
en vient à penser que les divergences d’opinions sont de moindre importance entre
ceux qui proposent des dérivés suffixés, même si les formes proposées sont
différentes chez chacun.

Si un mot comme écrivaine a pu revêtir un caractère ironique au 19e


siècle, nous avons vu que ce n’était pas du tout le cas à son apparition, cinq siècles
avant. Des occurrences relativement anciennes de féminins suffixés sont là pour
attester du caractère spontané de ce mécanisme de construction en français. De
plus, la dérivation par suffixe a le mérite d’offrir, du point de vue de la
grammaire, une clarté beaucoup plus grande.

Quand il est si simple d’utiliser les mots boulangère, duchesse, monitrice


ou encore serveuse, pourquoi semble-t-il si difficile de trouver le juste nom à
donner à la femme qui écrit? Les revirements incessants du débat, la difficulté
qu’a eue et qu’a encore l’usage à fixer un mot pour une chose dans ce cas précis
traduit peut-être un malaise lié à la chose elle-même.

En observant la réticence d’auteurs tels que Mme de Lafayette, Mme de


Sévigné ou encore La Rochefoucauld à reconnaître leur art comme le fruit d’un
labeur, quand on sait que la propriété intellectuelle et les droits d’auteurs ne furent
pas reconnus avant la fin du dix-huitième siècle, il est permis de se demander à

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quel point écrire était considéré comme un métier. Cette ambiguïté de statut n’a-t-
elle pas joué son rôle dans le malaise que l’on a pu ressentir à en nommer les
actrices? De plus, l’accession des femmes elles-mêmes à un métier intellectuel ou
artistique n’a certainement pas laissé d’en troubler plus d’un. Finalement, cette
activité ne serait-elle considérée comme un métier que lorsqu’elle est pratiquée
par des hommes?

C’est peut-être cette double ambiguïté qui crée tout le malaise. Un malaise
qui se traduit tout simplement dans la langue.

Le mot que les institutions officielles nous prescrivent aujourd’hui est


écrivaine. Le français semble remonter ainsi aux sources puisque ce mot est,
parmi les occurrences que nous avons pu relever, le plus ancien féminin à
écrivain. C’est aussi le plus simple et le plus logique.

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Bibliographie
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1994

Académie française, Dictionnaire de l’Académie française, Paris, Hachette, 1932-


1935

Barrès Maurice, Mes cahiers 1896-1923, Paris, Plon, 1993

Boileau Nicolas, Satires, Paris, Société Des Belles Lettres, 1934

Brantôme, Pierre de Bourdeille, seigneur de, Les Dames, Paris, Garnier, 1947

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Colette, La naissance du jour, Paris, Flammarion, 1948

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Larousse, 1993

Giraudoux Jean, Suzanne et le Pacifique, Paris, Emile-Paul frères, 1925

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dialectes du IXe au XVe siècle, Paris, Librairie des sciences et des arts,
1902

Godefroy Frédéric, Lexique de l’ancien français, Paris, H. Champion, 1965

Gourmont Remy de, Esthétique de la langue française, Paris, Société du Mercure


de France, 1899

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la langue française d'aujourd'hui, Gembloux, J. Duculot, 1980

Hatzfeld Adolphe, Dictionnaire général de la langue française du commencement


du XVIIe siècle jusqu'à nos jours, précédé d'un traité de la formation de la
langue, Paris, Delagrave, 1926

Huguet Edmond Eugène Auguste, Dictionnaire de la langue française du


seizième siècle, Paris, E. Champion, 1925-1973

17
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du XXe siècle (1789-1960) Paris, Editions du Centre national de la
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Littré Emile, Dictionnaire de la langue française, Paris, Gallimard/Hachette, 1960

Montesquiou-Fezensac Robert de, Mémoires : les pas effacés, Paris, Emile-Paul,


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de Salm, Paris, impr. De F. Didot frères, 1842

Thomas Adolphe V., Dictionnaire des difficultés de la langue française, Paris,


Larousse, 1956

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Table des matières
Introduction..............................................................................................................2
1. Règles de grammaire et mécanismes de dérivation .............................................4
1.1. Ajout d’un -e .............................................................................................4
1.2. Le suffixe –esse.............................................................................................5
1.3. Les suffixes –trice et -teuse...........................................................................7
2. Une forme unique...............................................................................................10
2.1. Le masculin générique ................................................................................10
2.2. Formes épicènes ? .......................................................................................11
2.3. Adjectifs ? ...................................................................................................12
Conclusion .............................................................................................................15
Bibliographie..........................................................................................................17

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