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UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES

Faculté de philosophie et lettres


Langues et littératures françaises et romanes

LA FÉMINISATION
La féminisation des noms de métiers dans le secteur de
l’audiovisuel

LEFEVRE Travail réalisé dans le cadre du cours :


Claire Grammaire descriptive II
(Roma-B-304)

ANNÉE ACADÉMIQUE 2007-2008


Introduction

Le secteur de l’audiovisuel occupe un espace prépondérant dans notre


société actuelle grâce à l’évolution des techniques de communication et à
l’importance du facteur technologique. Ce secteur en pleine expansion est
historiquement très jeune (apparition du journalisme au 19è siècle), et les
professions sont nées avec le développement des techniques médiatiques.
Contrairement à des mots comme médecin ou juge, ces noms de profession n’ont
pas derrière eux un long passé linguistique et social. Leur procédé de formation
(importance de l’aspect technique et industriel qui engendre des suffixes tels que –
eur>-trice, comme vu au cours) et l’influence de l’anglais dans plusieurs cas,
témoignent de leur apparition tardive. On peut donc se demander si la
féminisation, en tant que phénomène récent, se serait appliquée plus aisément
dans la langue d’un secteur encore jeune et en constante évolution. Peut-être des
noms de professions plus récentes seraient davantage « malléables » et
féminisables que ceux de professions séculaires.

Pour tenter de répondre à cette question, nous avons axé l’exercice sur
l’observation d’un corpus dans un premier temps, et sur une perspective
sociologique dans un deuxième temps. Nous nous sommes aussi demandée si les
conclusions tirées du corpus trouvaient un écho dans la réalité sociale du secteur.
Parmi les noms de professions médiatiques, nous avons observé ceux qui étaient
sujets à une féminisation. Le corpus ainsi constitué réunit divers types de sources,
sans avoir recours à la presse ou à des documents officiels. La deuxième partie du
travail porte sur les aspects sociologiques que recouvre le problème du genre dans
l’audiovisuel. Ces considérations ont été inférées de l’observation du corpus et de
la lecture d’ouvrages de sociologie des médias. Dans l’ensemble du travail, nous
n’avons pas opéré de distinction entre la Belgique et la France, car les secteurs
audiovisuels des deux pays se ressemblent fort et les noms de profession sont
identiques.

2
1. Constitution d’un corpus
1.1. Les sources utilisées

Notre recherche s’est étendue à deux types d’ouvrages. Les premiers


consistent dans des guides descriptifs de métiers de la radio, de la télévision et du
cinéma. Ils sont destinés à toute personne intéressée par ces professions. L’intérêt
de ce type de livres réside dans leur visée de vulgarisation : leur objectif étant
d’offrir une approche du métier qui soit comprise de tous, ils reflètent l’état de
langue du plus grand nombre, sans recourir à du jargon ou des termes spécialisés.
Leur fonction descriptive présente un deuxième intérêt : ils restent à un niveau de
discours très factuel, non orienté par une thèse ou hypothèse de travail à faire
admettre. Les éléments du corpus ont été majoritairement tirés de ce type de
source. Le deuxième type d’ouvrages consultés comprend des articles ou études
scientifiques rédigées par des spécialistes, des professionnels du secteur, ou des
universitaires. Ils comportent donc une réelle recherche de fond, contrairement
aux premiers. Toutefois, nous avons noté que leur propos est le plus souvent
orienté par une hypothèse ou un constat de départ. Ainsi, les revues émanant
d’organismes féministes ou d’associations de professionnelles, ou les ouvrages
traitant de la place des femmes dans la société, auront tendance à user d’une
féminisation « soutenue », afin d’appuyer leur propos, et de faire correspondre la
forme et le fond. Parfois aussi, (par exemple dans les simples descriptions
sociologiques), la féminisation est tout à fait absente. Nous avons également
utilisé le Guide de féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre de la
Communauté française, car il reflète une certaine norme, et donne les possibilités
de formation du féminin telles que pensées par des linguistes.

3
1.2. La sélection des éléments du corpus

Nous avons relevé les noms de profession féminisés apparaissant au moins


une fois. Les ouvrages descriptifs ont pour cela constitué un apport essentiel,
parce que la description de chaque métier est accompagnée du témoignage d’un
professionnel. C’est dans les témoignages de professionnelles que nous avons
relevé le plus grand nombre de noms féminisés1. Nous avons aussi été attentive
aux passages ayant pour sujet une femme, ou évoquant la situation des femmes
dans le secteur. Enfin, les trois branches du secteur de l’audiovisuel : télévision,
cinéma, radio ont été traitées ensemble, tout simplement parce que bon nombre
de métiers « bases » existent autant à la télévision qu’au cinéma (par exemple :
régisseur, programmateur, journaliste, producteur).

1.3. Le corpus et les types de féminisation trouvés


1.3.1. Le corpus

- actrice
- accessoiriste
- animatrice
- assistante
- assistante de production
-attachée de presse
- bruiteuse
- cadreuse
- cameraman (employé avec elle)
- cinéaste

1
Pour avoir une idée du nombre de témoignages féminins par rapports aux masculins, nous avons
calculé la proportion des deux. Dans Les métiers de l’audiovisuel (1987) : 9% ; dans Les métiers
de l’audiovisuel (2006) : 24% ; dans Les métiers du journalisme (2003) : 28 % des
professionnels interrogés sont ds femmes.

4
- chargée de communication,
- chargée de production
- chargée de réalisation
- chef de l’agence (employé avec elle)
- chroniqueuse
- conseillère artistique
- correspondante de presse
- costumière
- directrice associée
- directrice de la photographie
- directrice de production
- directrice générale, directrice déléguée,
- documentaliste
- doubleuse
- éclairagiste
- figurante
- habilleuse
- ingénieure
- journaliste
- journaliste-femme
- journaliste reportère d’images, ou journaliste reporter d’images-femme
- maquilleuse
- monteuse
- opératrice
- perchiste
- preneuse de son
- productrice
- présentatrice
- réalisatrice
- rédactrice
- rédactrice en chef, rédactrice en chef-adjointe

5
- régisseuse
- femme-reporter ou reportère
- scripte ou script-girl
- scénariste
-speakerine
-standardiste
-secrétaire de production
- secrétaire de rédaction
- technicienne

1.3.2. Les types de formes féminisées rencontrées

Sur les 55 noms de métier féminisés, nous avons relevé :

* Des épicènes : 10 formes. L’emploi de ces mots n’est pas problématique


puisqu’il suffit de l’accompagner de l’article « la/une » pour le féminiser.

* Des féminins obtenus par suffixation :


- ajout du –e à la forme masculine : 13 formes
- eur >-euse : 8 formes
- teur > -trice : 13 formes
- eur >- ine : de l’anglais « speaker > speakerine »

*L’ajout de « femme » au nom de la profession : journaliste-femme, femme-


reporter.

* Les formes exclusivement féminines ou masculines : régisseur, chef de


l’agence, assistante.

6
1.4. Observations et remarques sur le corpus

Dans les ouvrages présentant les métiers, les descriptions se trouvaient


quasi-systématiquement au masculin. Il s’agit effectivement de descriptions
générales du métier en question. L’usage du masculin comme genre « neutre »
nous a donc semblé assez normal. Pourtant, s’agissant de quelques métiers,
l’usage s’est révélé hésitant. Notamment, lorsqu’il est question de la répartition
hommes/femmes dans la profession, ou lorsqu’on précise que la profession est
exclusivement masculine ou, au contraire, qu’elle tend à être exercée par un
nombre croissant de femmes. Dans ces cas-là, nous avons relevé des formes
féminisées ou l’utilisation de suffixes entre parenthèses. Ces formes demeurent
minoritaires et ponctuelles. De même, dans les témoignages de professionnelles,
le propos restait parfois entièrement au masculin, ou bien une forme féminisée
apparaissait et tout le reste gardait le masculin. La féminisation manquait de
cohérence et d’uniformité dans son application. Voici quelques observations
particulières sur l’apparition des formes féminisées dans les textes :

1.4.1. Les féminisations hésitantes

* régisseuse : n’apparaît que dans le Guide de féminisation des noms de métier,


fonction, grade ou titre. Dans tous les autres ouvrages, le mot apparaît toujours au
masculin, même s’il s’agit d’une femme.
« Béatrice C., régisseur général »2

* reporter : Nous l’avons trouvé plusieurs fois au féminin, mais l’usage manquait
de cohérence au sein même de l’ouvrage.
« il y a de plus en plus de femmes grandes reportères », « à propos de
femmes reporters », « elle devient reporter et journaliste »3.

2
Sabine fosseux, Marie-Lorène giniès, et Laetitia Person, Les métiers de l’audiovisuel : cinéma,
télévision, radio, s.l., Studyrama, 2006, p. 81.
3
Évelyne Serdjénian et al. (dir.), Femmes et médias, Actes du XVè Congrès de l’union
professionnelle féminine (Toulon, 4-8 octobre 1995) , Paris, L’Harmattan, 1997, pp. 34, 102, 75.

7
1.4.2. Les formes doubles

Il s’agit de professions exercées fréquemment par des femmes, qui


justifient l’usage de préfixes entre parenthèses.
* emploi des deux formes :
« …le costumier/ costumière […]il/elle prépare les costumes »4.

* emploi d’un suffixe entre parenthèses :


« le rôle d’un attaché(e) de presse […] il ou elle[…] »5.

1.4.3. Les professions apparaissant spontanément au féminin

Ce sont les métiers majoritairement exercés par des femmes. Dans ce cas-
ci, même lorsque le sujet n’est pas précisé, nous n’avons relevé que des formes
féminines.
* la secrétaire de production, de direction
* l’assistante de production6

1.4.4. Les professions apparaissant systématiquement au


féminin

Aucune occurrence masculine n’a été relevée pour :


* speakerine
* scripte

Dans le cas de « scripte », la profession semble n’être exercée que par des
femmes. De plus, le –e s’impose pour éviter la confusion avec « script », mot qui
désigne habituellement le scénario à la télévision ou au cinéma.
4
Céline Van Rompaye, Les métiers du cinéma, Bruxelles, publication du S.I.E.P., 2002, p.99.
5
Ibidem, p. 111.
6
L’emploi du féminin est justifié par des propos comme : « il y a des métiers qu’on décline au
féminin,[…]celui-ci est plutôt déserté par les hommes. ». Dans Sabine Fosseux, Marie-Lorène
Giniès, et Laetitia Person, op.cit., p.79.

8
1.4.5. Les noms de profession en anglais

Contrairement à notre a priori nous n’avons relevé que très peu


d’occurrences en anglais. La plupart des anglicismes ont en effet disparu des
usages au profit d’un équivalent en français pour lequel la féminisation n’est plus
problématique. Ainsi, « perchman » devient « preneur de son » ou « perchiste »,
mot épicène, mais dont nous n’avons trouvé aucune mention au féminin. De
même, « cameraman » est remplacé par « cadreur »7.

Nous avons également relevé « speakerine » et « script-girl », auxquels on


préfère désormais « présentatrice » et « scripte »8.

1.4.6. Les cas de contournement de la féminisation

Le procédé n’est évidemment pas spécifique au secteur de l’audiovisuel


mais nous l’avons rencontré à plusieurs reprises. Il consiste à mentionner le métier
plutôt que le professionnel. Cela permet d’éviter l’adéquation problématique entre
le genre du nom de la profession et le sexe de la personne qui l’exerce. Nous
avons rencontré beaucoup de formulations comme « la réalisation est assurée par
A et B » ou « au montage, se trouvent X et Y».

7
Les mots « cadreuse » et « preneuse de son » apparaissent dans le Guide de féminisation des
noms de métier, fonction, grade ou titre, p.22, car il recommande de féminiser à partir de la
forme française. Ces mêmes mots restent systématiquement au masculin dans toutes les autres
sources consultées. On y trouve « cameraman » ou « cadreur » à propos d’une femme.
8
Les deux mot anglais on été trouvés dans Caroline Bironne et Yael Wolmark, Les métiers de
l’audiovisuel: radio, télévision, cinéma, Paris, Bordas, 1987. C’est la seule source où l’on trouve
ce terme. Le dictionnaire du cinéma préconise quant à lui l’abandon du terme « script-girl ».
Jean-Loup Passek (dir.), Dictionnaire du cinéma, Paris, Larousse, 2000, vol.2, s.v. scripte.

9
1.5. Interprétation du corpus

Globalement, les noms des professions de l’audiovisuel ne présentent pas


une féminisation méthodique et généralisée. Les formes féminines apparaissent
uniquement lorsqu’on évoque nommément des femmes ou lorsqu’on décrit des
« métiers de femmes ». Ainsi, les mots « habilleuse, maquilleuse ». À ce titre, un
exemple parmi d’autres nous a semblé révélateur de certains stéréotypes autour de
ces métiers9. La majorité des sources consultées s’accordent sur plusieurs points.
Tout d’abord, les métiers exercés par des femmes restent minoritaires. Il s’agit
essentiellement de postes de secrétaire, d’assistante, de scripte, de maquilleuse,
etc. Par contre, les métiers plus techniques du son et de l’image semblent être
surtout l’apanage des hommes. Dans ces domaines, les techniciennes constituent
des exceptions pour lesquelles la forme féminisée n’est, la plupart du temps, pas
utilisée10. Dans des cas plus rares, on utilise le féminin pour souligner cette
exception11.

Nous avons quand même remarqué une évolution dans le temps en


comparant les guides des métiers de 2003 ou 2006, à celui de 1987, où les
féminins étaient absents. Dans les plus récents, les formes féminisées sont
présentes et les témoignages de professionnelles sont proportionnellement plus
nombreux. En outre, ces ouvrages indiquent plus ou moins explicitement que les

9
Exemple : « les invités passent par la loge de la maquilleuse [..] c’est un moment de détente et de
bavardage. C’est le syndrome de la coiffeuse : entre les mains d’une femme on se laisse aller
aux confidences. » Dans Sabine Fosseux, Marie-Lorène Giniès, et Laetitia Person, op.cit.,
p.110.
10
Ainsi, « ingénieur » reste au masculin : « On commence à voir des femmes dans les postes
techniques[…]elles sont ingénieurs ». Dans « Le centenaire du cinéma : l’épopée des femmes
dans le septième art en Europe » , Les cahiers de femmes d’Europe n°43,mars 1996,p.13. Il
n’apparaît féminisé que dans le guide de féminisation des noms de métier, fonction, grade ou
titre, p.22.
11
« directrice de la photographie », « chef-monteuse ». Dans« Le centenaire du cinéma […] »
p.21.

10
professions décrites sont accessibles autant aux femmes qu’aux hommes12, ce qui
laisse à penser que les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler dans
ces secteurs.

Pourtant, ces métiers n’incarnent pas une position de prestige comme c’est
le cas pour « avocat » ou « médecin », réputés résistants à la féminisation malgré
un nombre important de femmes dans la profession. Dans ce cas-ci, la rareté de
la féminisation des noms de professions serait plutôt due à l’action combinée du
nombre restreint de professionnelles dans le secteur, et d’une résistance davantage
idéologique que linguistique, qui s’incarne dans plusieurs clichés13. Nous allons
brièvement nous attarder sur ce point dans la deuxième partie.

12
Parfois, cette information est présente en guise d’avertissement, ce qui permet aussi d’épargner
l’usage de formes féminines dans toutes les descriptions de métiers. Dans Sandra Caltagirone et
Fabienne Heirwegh, Les métiers du journalisme, Bruxelles, publication du S.I.E.P. , 2003, p.33
13
Un exemple relevé parmi d’autres : « On l’a longtemps appelée la script-girl […] toujours
discrète, penchée sur son relevé, un stylo à la main, elle est facile à repérer. A priori, elle n’a
rien à dire sur l’aspect artistique. » Dans Sabine Fosseux, Marie-Lorène Giniès, et Laetitia
Person, op.cit., p.93.

11
2. Perspective sociologique
2.1. Liens avec le problème du genre

L’observation du corpus a révélé l’existence d’une volonté de féminisation


des noms de métier manquant d’efficacité. Les possibilités offertes par la langue
existent pourtant (dans le Guide de féminisation des noms de métier, fonction,
grade ou titre), mais elles ne sont que rarement présentes dans les ouvrages
propres à l’audiovisuel. Nous constatons donc un écart entre une féminisation
complète et idéale et les usages qui la révèlent parcellaire et peu cohérente. Par
ailleurs, toutes les sources semblent indiquer la rareté des professionnelles. On
pourrait déduire un lien entre ces deux observations: si le genre féminin paraît peu
présent dans les noms de profession, c’est parce que le sexe féminin est peu
présent dans les métiers. Cette réalité linguistique s’ancre donc dans une réalité
sociologique où un double constat s’observe : d’une part peu de femmes, d’autre
part un problème d’ordre idéologique : la persistance de certains stéréotypes.
Parfois c’est précisément la volonté de contrer ces stéréotypes qui indique leur
présence implicite14 et révèle la dimension idéologique du langage, qui consiste à
refuser, en même temps que le féminin, un statut professionnel égal. L’utilisation
du masculin ainsi que les clichés véhiculés maintiennent une subordination
symbolique15 qui se traduit par une subordination parfois effective (salaire plus
bas). Dans des métiers ouverts aux femmes depuis peu, ce frein idéologique limite
les possibilités de leur intégration plus massive. Nous avons examiné la présence
(ou absence) de ce double constat dans les études sociologiques qui, parmi nos
sources, concernent la situation des professionnelles au sein des médias.

14
Par exemple, un avertissement en début d’ouvrage : « …égalité des chances entre les filles et
les garçons, tous les métiers […] s’adressent aussi bien aux femmes qu’aux hommes ». Sandra
Caltagirone et Fabienne Heirwegh, op.cit., p. 33.
15
Benoîte Groult, « Le féminin entre crochets » dans Évelyne Serdjénian et al. (dir.), op.cit,
p.103-108.

12
2.2. Situation des femmes dans l’audiovisuel

L’ensemble des ouvrages présentent cette situation comme une réalité


préoccupante. Le déséquilibre numérique et représentatif (symbolique) entre les
deux sexes est considéré comme un problème majeur16. La plupart des ouvrages
établissent une corrélation directe entre le nombre réduit d’employées, leur
mauvaise image, et leur présence peu visible (à l’écran, dans les génériques de
films, etc). Ceci, autant dans les ouvrages développant un propos orienté par une
thèse que dans les ouvrages plus neutres17. Initialement tout à fait fermé aux
femmes, le secteur évolua beaucoup dans les années 1980-1990, pour arriver
finalement à une quasi-égalité numérique, surtout dans le secteur de la radio-
télévision18. Toutefois, si de plus en plus de femmes entrent dans la profession,
cela ne concerne que quelques postes (présentatrice, habilleuse, animatrice,
maquilleuse, standardiste, assistante). Métiers qui sont précisément les seuls à
faire l’objet d’une féminisation fréquente. En revanche, les postes « cadres », de
direction, ainsi que les métiers techniques du son et de l’image restent
majoritairement masculins19. Le secteur du cinéma connaît cependant une
exception pour la profession de réalisatrice. Malgré le fait qu’il soit lié à un
certain prestige, ce métier est désormais exercé par les deux sexes et son titre se
féminise chaque fois qu’il s’applique à une femme20. Quant au secteur des radio-
télévisions, les professionnelles occupent essentiellement des postes de secrétariat,

16
L’article « De l’absence des femmes dans les J.T. européens parle d’ « hypoféminisation des
télévisions » pour qualifier cette situation. Tina Penolidis « De l’absence des femmes dans les
J.T. européens » , Études de radio-télévision, N° 37, 1987, p.107.
17
Monique Rémy, Comment les femmes sont vues : images et statuts des femmes dans les médias,
s.l., Groupe d’études et de recherche Femmes et société, Université Libre de Bruxelles, 1994,
p.59. Rémy Rieffel, Sociologie des médias, Paris, Ellipses 2005, p. 120, parle d’un « secteur
misogyne ».
18
Au début des années 1990 (1993), environ 30% de femmes travaillent comme présentatrices ou
journalistes. Á la fin des années 1990 (1999), la proportion est montée jusqu’à 40-45%.
(Belgique et France confondues). Rémy Rieffel, op.cit., p.121.
19
Environ 4 à 6 % de ces professions sont exercées par de femmes. Ididem,, p. 121.
20
Ce paradoxe d’un métier de prestige aisément féminisé s’explique notamment par le fait que les
premières réalisatrices apparurent dans les années 1950-60, en même temps que les importants
mouvements féministes. Elles ont souvent inclus dans leurs films une revendication de type
féministe pour ensuite, une fois reconnues, se tourner vers d’autres propos. Dans« Le centenaire
du cinéma […] » p.13.

13
d’administration, ou d’employées d’agences de publicité, ainsi que les métiers
cités plus haut. Elles sont également animatrices ou présentatrices, surtout dans
des émissions domestiques, culturelles ou de santé21. Quant aux journalistes, leur
nombre augmente (autant à la télévision qu’à la radio), mais la plupart d’entre
elles travaillent comme assistantes, et se voient rarement confier la direction d’une
équipe, ou d’un sujet de premier ordre. Leur intégration est quand même notable
puisqu’elles représentent environ un tiers des journalistes.

Pourtant, malgré cet avancement, plusieurs études soulignent la différence


entre cette réalité numérique (de plus en plus de femmes travaillent dans l’audio-
visuel) et la représentation de celles-ci (c’est-à-dire leur présence à l’écran, la
mention souvent oubliée de leur profession dans les génériques d’émission, dans
les interviews). Le décalage entre la visibilité et la présence réelle des femmes
continue à donner de l’audiovisuel l’image d’un secteur masculin et favorisant
peu l’égalité des chances. À part les clichés et la faible visibilité des
professionnelles, d’autres éléments expliquent cette sous-représentation. Ces
éléments sont de deux types. D’une part, la hiérarchisation importante qui
structure les secteurs de la télévision et du cinéma. Elle installe une forme de
prestige dans le milieu et s’est mise en place dès les débuts du journalisme,
époque où le métier était exclusivement l’apanage des hommes. Nous avons
effectivement constaté que la distribution des postes de direction évoluait peu.
Cette hiérarchie constitue donc un facteur de conservatisme, maintient des codes
et des enjeux de prestige qui sont en décalage par rapport à la réalité actuelle, et se
retrouve dans les clichés persistant (pas seulement propres à la profession) dans
l’imaginaire collectif. Par exemple, plusieurs professionnelles évoquent les
arguments qu’on leur a opposés pour justifier un salaire moindre ou un horaire
réduit (les charges de famille, l’éventualité d’une maternité qui constituent des
« handicaps »). Ces raisons invoquées par les employeurs semblent justifier la
présence majoritaire de femmes dans les postes administratifs ou de secrétariat, du
fait de leurs horaires fixes et de journée. Un autre argument s’appuie sur
21
Répartition des employées dans le secteur télévisuel. Dans Tina Penolidis, loc. cit., p.

14
l’émotivité ou la sensibilité qui seraient typiquement féminines, et constituent une
entrave à une pratique journalistique objective. Ce deuxième argument engendre
beaucoup de stéréotypes plus propres au secteur audiovisuel (mauvaise maîtrise
des outils technologiques, de l’électronique, difficulté de résister à la pression
d’un horaire variable, à des conditions de tournage éprouvantes).

2. 3. Les mesures favorables à l’égalité dans le


secteur

Afin de contrer la tendance à l’immobilisme, plusieurs moyens ont été mis


en œuvre depuis le milieu des années 1990. La plupart du temps, ce sont d’abord
des associations féminines, ou de professionnelles, ou des linguistes, qui ont
adressé leurs revendications aux pouvoirs législatifs et aux organismes
médiatiques ou linguistiques. Les études insistant sur la sous-représentation des
professionnelles concluent toutes qu’une augmentation de la proportion de
femmes (notamment dans les postes de décision) donnerait à celles-ci une
meilleure visibilité22. Cependant, d’aucuns soulignent qu’un changement des
pratiques de recrutement devrait également s’accompagner d’actions à long terme
émanant des organismes de radio-télévision eux-mêmes. Ils possèdent
effectivement une influence réelle sur leurs employés et sont plus à même de
désamorcer les clichés circulant parmi les professionnels, grâce à des mesures
concrètes ou des textes légaux. Pour s’assurer d’une action efficace de la part de
ces organismes, plusieurs pays ont mis en place un cadre légal et des
commissions23 qui ont fourni des rapports et des recommandations24 spécialement

22
Monique Rémy, op. cit., p. 60-62.
23
La revue Femmes d’Europe, que nous avons utilisée, est une de ces initiatives, elle émane du
Conseil de l’Europe, et vise la promotion de l’activité professionnelle des femmes dans divers
pays.
24
Par exemple, la « Charte sur l’égalité des chances pour les femmes à la radio-télévision », 1995,
France. Dans Évelyne Serdjénian et al. (dir.), op.cit, p.153. Commande d’études sur la
répartition hommes/femmes du secteur par la C.E.E. Dans Monique Rémy, op.cit., p. 74.
Création d’un comité directeur « Femmes et télévision », chargé de planifier des décisions en

15
adressées au secteur de l’audiovisuel. L’entreprise de féminisation systématique
des noms de métier participe de ce mouvement vers davantage d’égalité. Comme
la dimension langagière est intimement liée à la représentation mentale, la
féminisation apparaît dès lors comme une étape indispensable25 du processus
visant à changer les aspects trop conservateurs de certains secteurs.

vue de changements dans les secteurs médiatiques. Dans « Les femmes et la télévision en
Europe », Les cahiers de femmes d’Europe, n°28, septembre 1988.
25
Un exemple de ce lien : l’étude Femmes et médias, inclut un article (celui de Benoîte Groult)
sans rapport apparent avec les professionnelles de l’audiovisuel, entièrement dédié à l’historique
de la féminisation.

16
Conclusion

Avec ce dernier point, nous constatons que les usages linguistiques sont
symptomatiques d’une réalité sociale. Les observations et interprétations du
corpus se trouvent corroborées par les faits exposés dans les ouvrages
scientifiques consultés dans la deuxième partie du travail. Dans une perspective
embrassant à la fois la réalité sociale et linguistique, nous remarquons que les
déductions au sujet d’un usage (la rare féminisation) ne constituent que le pan
d’un problème préoccupant, si l’on en croit le ton de certains ouvrages sur le sujet.
Ainsi, l’inégalité des sexes se révèle effective (nombre de femmes employées
moindre), symbolique (les stéréotypes), et linguistique (la volonté d’utiliser le
masculin même lorsqu’on évoque une femme).

Néanmoins, les progrès semblent amorcés puisque des mesures concrètes


sont prises, et ce, à divers niveaux (légal, linguistique). De plus, la pratique de
certains métiers paraît désormais parfaitement concevable au féminin (par
exemple le métier de journaliste, de réalisatrice, même si elles demeurent peu
nombreuses). Il resterait à voir si les féminisations utilisées dans les livres le sont
aussi à l’oral. Dans cette optique, une enquête orale de plus grande ampleur
permettrait aussi d’approfondir le lien langage-représentation symbolique (le nom
comme affirmation d’une identité), la dimension humaine étant plus perceptible à
l’oral. Pour s’en tenir à notre propos initial, nous pouvons conclure que malgré
son caractère moderne et évolutif, le secteur des médias montre un certain
conservatisme au même titre que d’autres domaines professionnels plus anciens.
Ce conservatisme rend assez ardue l’application d’un changement comme la
féminisation, surtout dans certains métiers techniques et de direction.

17
Bibliographie

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18
RIEFFEL Rémy, Sociologie des médias, 2è éd., Paris, Ellipses (coll.
« Infocom »), 2005, 223 p.

SERDJÉNIAN Évelyne et al. (dir.), Femmes et médias, Actes du XVè congrès de


l’union professionnelle féminine (Toulon, 4-8 octobre 1995) , Paris,
L’Harmattan, 1997, 184 p.

VAN ROMPAYE Céline, Les métiers du cinéma, 2è éd., Bruxelles, publication


du S.I.E.P. (coll. « Formation métiers »), 2002, 222 p.

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Table des matières
Introduction..............................................................................................................2
1.1. Les sources utilisées......................................................................................3
1.2. La sélection des éléments du corpus .............................................................4
1.3. Le corpus et les types de féminisation trouvés .............................................4
1.3.1. Le corpus................................................................................................4
1.3.2. Les types de formes féminisées rencontrées ..........................................6
1.4. Observations et remarques sur le corpus.......................................................7
1.4.1. Les féminisations hésitantes...................................................................7
1.4.2. Les formes doubles ................................................................................8
1.4.3. Les professions apparaissant spontanément au féminin ........................8
1.4.4. Les professions apparaissant systématiquement au féminin..................8
1.4.5. Les noms de profession en anglais.........................................................9
1.4.6. Les cas de contournement de la féminisation ........................................9
1.5. Interprétation du corpus ..............................................................................10
2. Perspective sociologique....................................................................................12
2.1. Liens avec le problème du genre.................................................................12
2.2. Situation des femmes dans l’audiovisuel ....................................................13
2. 3. Les mesures favorables à l’égalité dans le secteur.....................................15
Conclusion .............................................................................................................17
Bibliographie..........................................................................................................18
Table des matières..................................................................................................20

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