Vous êtes sur la page 1sur 3

79

ANDRÉ CHOURAQUI : LE VISIONNAIRE, L’AMI

BASARAB NICOLESCU

J’ai eu la chance de rencontrer André Chouraqui en 1987, à un


stimulant colloque sur le thème de « L'Alliance », organisé par le Centre
International de Conférences du monastère de la Sainte Baume, dirigé
par Jean-Yves Leloup. Notre amitié, stimulée par le cadre envoûtant de
la Sainte-Baume; fut instantanée. Je lui ai parlé du Centre International
des Recherches et Etudes Transdisciplinaires (CIRET), que je venais
de fonder, et il s’est immédiatement inscrit dans notre association.
André a été d’ailleurs membre du Conseil d’Administration du CIRET
jusqu’à sa mort.
Dans la lettre qu’André m'a envoyé de Jérusalem le 7 juillet 1987, il
m'écrivait, en commentaire à mon livre Nous, la particule et le monde :
"...sans la transcendance de l'unité et de l'amour, l'univers serait incom-
préhensible, or, "compréhensible" il le devient chaque jour d'avantage,
incompréhensiblement". C'est sur ce mystère de la transcendance de
l'unité et de l'amour que s’est bâtie notre complicité qui a duré jusqu’à
la fin de sa vie et qui dure encore, au-delà de la mort.
Nous avons eu de longues discussions intimes sur le problème du
sacré, compris en tant que présence de quelque chose d'irréductible-
ment réel dans le monde et qui est incontournable pour toute approche
rationnelle de la connaissance. Le sacré en tant que ce qui relie et qui
n’est pas l'attribut d'une religion ou d'une autre, le sacré étant tout
d'abord une expérience.
Le sacré se traduit par le sentiment de ce qui relie les êtres et les
choses et, par conséquent, il induit dans les tréfonds de l'être humain
le respect absolu des altérités unies par la vie commune sur une seule
et même Terre. André Chouraqui incarnait, par son ouverture à toutes
les cultures et toutes les religions, ce respect absolu des altérités réu-
nies. Son action inlassable en faveur de la paix démontre clairement
cette attitude constante durant toute sa vie.
Nous étions convaincus tous les deux que l'origine du totalitarisme
se trouve dans l'abolition du sacré et que lorsque élément essentiel
80 ANDRÉ CHOURAQUI : LE VISIONNAIRE, L’AMI

dans la structure de la conscience est violé, défiguré, mutilé, l'Histoire


devient criminelle. Je me souviens d’une discussion passionnée et pas-
sionnante dans son appartement parisien, où nous sommes arrivés
à la conclusion que l’élimination du sacré, perceptible dans le monde
d’aujourd’hui, équivaut à un assassinat de la transcendance. C’est
suite à cette discussion que j’ai eu l’idée d’organiser, en avril 1999, à
l’Ecole Normale Supérieure de Paris, un colloque en honneur de l’œu-
vre d’André Chouraqui et qui avait comme thème « La célébration du
Nom ». Ont participé comme orateurs Maurice-Ruben Hayoun, Abd-
el-Haqq Guiderdoni, Thierry Magnin, Marie Balmary, Cyril Aslanov,
Jean-Loup Herbert, moi-même et André Chouraqui. Les actes du col-
loque se trouvent sur le site Internet du CIRET1.
« Le monde recherche les conditions d'une survie qu'il devrait trou-
ver d'abord dans la maîtrise d'un langage nouveau – nous a dit André
Chouraqui à la clôture du colloque. L'art de traduire, au sens plein de
ce terme, doit devenir une science destinée à rendre plus supportables
les frontières qui séparent les langues et les cultures pour faciliter une
communication inter- et transdisciplinaire respectueuse des carac-
tères propres de chaque culture. Pour cela la traduction doit cesser
d'être ce qu'elle est actuellement, un domaine encore réservé à l'art
ou, plus souvent, à l'artisanat : elle peut devenir une science vivante
ouverte aux racines des cultures en présence… A vrai dire, le silence
seul peut forger l'unité du langage humain. Seul le silence permet de
forcer le mystère de la pluralité des voix intérieures de l'humanité.
Une science nouvelle, fondée sur une analyse de la nature du langa-
ge, doit dépasser les problèmes posés par Babel et nous rapprocher
du jour salvateur où l'humanité aura réintégré dans sa vie réelle les
transparences nées du silence. Une humanité nouvelle est en train
de naître. Si quelque cataclysme, hélas trop prévisible, n'en anéantit
pas les éclosions, elle cherchera à donner lieu à l'utopie aujourd'hui
inconcevable où, aux sources du silence, toute traduction paraîtra
inutile, de nouveaux types de communication s'étant établis entre les
humains… Nous sommes les fils d'une génération qui s'est montrée

1 http://nicol.club.fr/ciret/bulletin/b14/b14.htm
BASARAB NICOLESCU 81

capable des plus grands crimes de l'histoire dont les victimes innom-
brables se comptent par dizaines de millions. Cette même génération
a pénétré aussi par son génie les ultimes secrets de l'infiniment petit,
comme ceux de l'infiniment grand, et aujourd'hui, elle se hisse dans la
stratosphère pour contempler face à face Jupiter ou Vénus. Saura-t-elle
découvrir le Visage du Créateur des ciels et de la terre ? »2.
Pour la transdisciplinarité, les différentes religions, ainsi que les cou-
rants agnostiques et athées se définissent, d'une manière ou d'une autre,
par rapport à la question du sacré. Le sacré, en tant qu'expérience, est la
source d'une attitude transreligieuse. La transdisciplinarité n'est ni religieuse
ni areligieuse : elle est transreligieuse. C'est l'attitude transreligieuse, issue
d'une transdisciplinarité vécue, qui nous permet d'apprendre à connaî-
tre et apprécier la spécificité des traditions religieuses et areligieuses qui
nous sont étrangères, pour mieux percevoir les structures communes
qui les fondent et parvenir ainsi à une vision transreligieuse du monde.
L'attitude transreligieuse n'est pas un simple projet utopique : elle
est inscrite dans le tréfonds de notre être. A travers le transculturel,
qui débouche sur le transreligieux, la guerre des cultures, menace
de plus en plus présente à notre époque, n'aurait plus aucune raison
d'être.
André Chouraqui était l’incarnation de la bonté et de la générosité.
J’ai eu la chance de passer, en compagnie d’André et Annette Chou-
raqui et de leur famille, des moments inoubliables, en célébrant le 80e
anniversaire d’André dans un monastère catholique près de Jérusa-
lem, dans un symbole saisissant de l’unité entre les différentes reli-
gions. Une unité dans la diversité et une diversité par l’unité.
Traducteur et bâtisseur des ponts entre les différentes cultures et
religions, visionnaire et poète, enfant d'Israël et homme universel,
André Chouraqui incarne pour moi l'être transculturel et transreli-
gieux du 21e.
Dans un monde de plus en plus compliqué, l’œuvre d’André Chou-
raqui rend présentes l’espérance et l’espoir.
Président du Centre International de Recherches et Etudes Trans-
disciplinaires (CIRET),Paris

2 http://nicol.club.fr/ciret/bulletin/b14/b14c8.htm