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ans les montagnes de Fukushima,
à moins de 30 km de la centrale,
Shinzo Kimura, 46 ans, fait coulisser la
porte d’une belle maison traditionnelle.
Il salue rapidement les cinq personnes
âgées assises autour du kotatsu et
s’installe à son tour à cette table basse
chaufée. Il est ici comme chez lui.
« Il a fait tellement pour nous, sourit
Kazuo, 77 ans. On n’a jamais cru ce
que disait le gouvernement mais on fait
confiance à Shinzo. » Chercheur de
formation éclectique (chimie, biologie…),
Shinzo Kimura, professeur associé
au Laboratoire d’épidémiologie de
l’université Dokkyo, s’est donné pour
mission d’aider les 140 villageois de
Shidamyo, dont une vingtaine a préféré
évacuer par peur de la radioactivité.
Il est le pont nécessaire entre des
autorités administratives lointaines
qui soufrent désormais d’un déficit de
confiance et les habitants qui subissent
un accident nucléaire. Lunettes fines
et blouson en cuir, Shinzo Kimura
a découvert ce bourg perdu en mai
2011 alors qu’il prenait des mesures de
radioactivité dans toute la préfecture
de Fukushima. Dès les premières
semaines de la catastrophe, alors qu’il
y avait peu de mesures ofcielles et
que la direction prise par le panache
radioactif n’avait pas été révélée, il
n’a pas hésité à démissionner de son
poste dans un centre de recherche
dépendant du ministère de la Santé.
« Ma direction ne voulait pas que je mène
des études indépendantes », explique cet
esprit rebelle qui avait déjà travaillé sur
Tokaimura, un accident nucléaire qui a
fait deux morts au Japon en 1999.
De mars à mai 2011, avec le soutien
d’une équipe de scientifiques, Shinzo
Kimura parcourt 5000 km dans
la préfecture de Fukushima, mesurant
la radioactivité le long des routes grâce
à un équipement d’analyse embarqué. Un
travail autofinancé qui donne lieu à cinq
documentaires de la télévision nationale
NHK. Il s’intéresse particulièrement
à la situation unique de Shidamyo.
En mai 2011, selon la carte réalisée
par avion par le ministère de
l’Environnement, le village n’est pas
considéré comme un « hot spot ».
Mais en novembre de la même année,
la radioactivité atteint entre 2,5 et
3 microsieverts par heure, un niveau
qui ouvre droit à des indemnités
gouvernementales pour les résidents qui
voudraient évacuer. Comment expliquer
cette contamination ? « La radioactivité
n’est pas figée, explique le chercheur.
L’eau ruisselle des montagnes qui ne sont
pas décontaminées et emporte avec elle
les feuilles et la terre. De plus, les vents
et les typhons à l’automne tendent à faire
augmenter les niveaux de radioactivité. »
Aujourd’hui, le chercheur mène le même
travail d’enquête en Ukraine, passant un
tiers de son temps sur les terres irradiées
par la catastrophe de Tchernobyl. Son
but est d’établir un comparatif des
situations, tout en aidant les populations
japonaises et ukrainiennes à vivre avec
la radioactivité. Au Japon, il intervient
gratuitement comme consultant auprès
des autorités de Shidamyo et a équipé
une partie des résidents d’appareils de
mesure. Il leur apprend à contrôler
la radioactivité à 1 m et 10 cm du sol.
Les 658 points mesurés dans les zones
agricoles et devant chaque maison
dessinent une carte très détaillée. « C’est
la première fois au monde que des citoyens
réalisent ce travail », lance-t-il aux
villageois lors de la présentation de la
carte en septembre 2011. « 60 % du village
ont été décontaminés », calcule-t-il. Ardent
promoteur de la décontamination,
Shinzo Kimura n’en redoute pas moins
ses efets sur l’agriculture qui doit
reprendre cette année. « Les villageois
ont toujours lutté pour rendre cette terre
cultivable. Aujourd’hui, on enlève toute
la terre fertile. C’est comme si on revenait
200 ans en arrière. » M. L.
58 - Sciences et Avenir - Mars 2014 - N° 805
NATURE
Environnement
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Shinzo Kimura, pionnier des mesures
de radioactivité citoyennes
Depuis la catastrophe de Fukushima, ce chercheur indépendant conseille les habitants et leur apprend
à dresser des cartes de contamination. Portrait d’un esprit rebelle.

Shinzo Kimura (à gauche) conseille des ouvriers chargés de décontaminer le village de Shidamyo.
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