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PAR GILLES TAINE ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 11 NOVEMBRE 2015

Depuis les années 1970, le PIB chinois a augmenté de façon exponentielle. Mais ce développement rapide a été accompagné de difficultés nouvelles, telles que des inégalités croissantes et une situation environnementale catastrophique. Premier volet de notre série « La Chine avant la COP ».

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% de la consommation mondiale de charbon,

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% des cours d'eau du pays inutilisables, une

pollution atmosphérique intense… Si la politique économique chinoise a permis au pays d'obtenir de francs succès tels que la réduction drastique de la pauvreté, elle a également eu des effets dévastateurs sur l'environnement. Au-delà de la pollution de l'air qui fait les gros titres dans la presse nationale et internationale parce qu'elle touche les grandes villes et notamment Pékin, la situation la plus grave est bien celle de la pollution de l'eau et des sols, qui touche principalement les zones rurales où vit encore près de la moitié de la population. À l'heure où Xi Jinping prend des engagements sur la protection environnementale au niveau international et alors que la Chine est appelée à jouer un rôle clef lors de la COP21, Mediapart propose une série de trois articles pour mieux comprendre les facteurs à l'origine de la situation actuelle et la façon dont la société chinoise tente de résister face aux abus des intérêts industriels et gouvernementaux pour impulser un changement dans la gestion de la question environnementale par les autorités.

Dès 2007, la Chine est devenue le premier pays émetteur de gaz carbonique. Elle est aujourd’hui à l’origine d’un tiers des émissions de gaz à effet de serre de la planète. L'année 2012-2013 a sans doute été celle où l'opinion publique a véritablement pris conscience de ce problème alors que Pékin passait la plus grande partie du mois de janvier sous la brume et que la visibilité était réduite à moins de 50 mètres dans la capitale de la province du Heilongjiang, Harbin.

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Selon le journal officiel China Daily, dans plus de 80 % des soixante-quatorze villes dotées de stations de mesure de la qualité de l’air à l'époque, la pollution a dépassé les seuils limites nationaux pendant plus de la moitié du mois de décembre 2013. Par ailleurs, selon l'étude conjointe de la Banque mondiale et de l'Agence nationale chargée de la protection de l'environnement (ancêtre du ministère de l'environnement), la plus récente, menée en 2007, la pollution a coûté entre 4 % et 5 % du PIB chaque année entre 1995 et 2007. D'autres rapports de think tanks non chinois plus récents placent ce chiffre autour de 10 %. Mais si la pollution atmosphérique est un problème important, celui de la pollution de l'eau l'est davantage encore.

Sur mediapart.fr, un objet graphique est disponible à cet endroit.

L’affaire des 16 000 carcasses de porcs retrouvées dans le fleuve Huangpu à proximité de Shanghai, qui a défrayé la chronique en mars 2013, n'a fait que remettre sur le devant de la scène un problème qui touche les zones rurales chinoises depuis au moins une décennie. Selon le ministère de l’environnement, près de deux tiers des nappes phréatiques et un tiers des eaux de surfaces chinoises sont « inadaptées à un contact direct avec les êtres humains » en 2014. 280 millions de personnes utilisent de l'eau dangereuse pour la santé et 250 millions vivent à proximité d'industries très polluantes. Enfin, les sept plus longs fleuves de Chine sont tous victimes de la pollution.

Si l'eau est polluée en Chine, elle est également de plus en plus rare. Le nord du pays souffre de sécheresses chroniques. Le ministère des ressources aquifères estime que 440 des 660 plus grandes villes de Chine souffrent d'une pénurie sévère en eau et que la moitié n'ont pas accès à une eau sûre pour la consommation humaine.

Cet état de fait s'explique par la taille de la population chinoise, le mix énergétique sur lequel la croissance du pays a été fondée depuis 1949 et la façon dont fonctionne le modèle économique chinois. Selon Jean-François Huchet, professeur à l'Inalco joint par Mediapart : « L’évolution démographique de la Chine depuis 1949 est le principal facteur qui explique la détérioration de l’environnement. La

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population chinoise a augmenté de 170 % depuis 1950 tout en occupant une surface analogue du territoire[principalement la côte Est et le centre du pays – ndlr], ce qui a imposé une forte pression sur l'environnement. Le recours massif au charbon pour la production d'électricité et la production industrielle n'a fait que renforcer cette pression. En 2013, la Chine consommait plus de charbon que le reste du monde et quatre fois plus que les États-Unis ou 218 fois plus que la France ! Le troisième facteur est davantage idéologique et puise son origine dans le modèle économique maoïste, qui insiste sur le pouvoir des masses dans la conquête et la transformation de la nature à des fins productives sans se soucier des conséquences pour l'environnement. Ce cadre de pensée a continué d'influencer les cadres politiques à tous les échelons de l’administration, les dirigeants des entreprises publiques et privées, et la population de manière générale jusqu'à une période récente. Cela a permis une croissance rapide de l'économie mais a aggravé la situation environnementale. Il a fallu attendre les premières catastrophes environnementales majeures des années 1990 pour que ce système de pensée commence à évoluer. »

Les cadres ont tout fait pour attirer le plus grand nombre d'industries possible dans leur localité Les succès économiques des trente dernières années vont donc de pair avec les problèmes environnementaux qui frappent le pays. Les réformes qui ont permis l'essor de l'économie chinoise, notamment la déconcentration du pouvoir décisionnel en matière économique et l'évaluation des cadres locaux sur leurs capacités à produire de la croissance et assurer la stabilité sociale, les ont conduits à ignorer les questions environnementales. La réforme fiscale et la mainmise de ces cadres sur les moyens de financement de l'économie dans leur circonscription (due principalement au fait qu'ils détiennent le pouvoir de nomination des directeurs des succursales des banques commerciales d'État) ont permis une création soutenue d'entreprises et un fort investissement dans l'économie, mais ont également favorisé la collusion

entre autorités et acteurs économiques. Mis sous pression pour faire du chiffre, les cadres ont tout fait pour attirer le plus grand nombre d'industries possible dans leur localité, pour améliorer la croissance économique locale et se servir en pots-de-vin au passage.

L'oubli de la question environnementale par le modèle de développement chinois se retrouve dans l'organisation administrative du pays. L'entité spécifiquement chargée de la protection de l'environnement n'a atteint le rang de ministère qu'en 2008. Auparavant, il ne s'agissait que d'une agence, dont le poids était beaucoup plus faible que celui d'un ministère de l'industrie ou d'une commission d'État avec un mandat de développement économique. De plus, plusieurs administrations ont la protection de l'environnement dans leur mandat, ce qui rend la lisibilité du système difficile. Ainsi, au niveau national, en plus du ministère de l'environnement, on peut mentionner l'existence d'un ministère des ressources aquifères ou encore d'un ministère des terres et des ressources. Au niveau local, à une configuration administrative analogue s'ajoute le fait que les bureaux de protection de l'environnement ne peuvent intervenir dans les affaires des grands groupes d'État, qui dépendent du gouvernement central, pour les forcer à respecter leurs obligations. L'absence d'indépendance de l'appareil judiciaire est le dernier élément qui fait le lit de la catastrophe environnementale chinoise, les citoyens victimes de la pollution et les lanceurs d'alerte ne disposant pas de voies institutionnalisées pour faire entendre leur voix.

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La situation environnementale chinoise est très inquiétante. Autrefois cantonnée aux régions reculées du pays, la pollution touche désormais les mégalopoles de l'est de plein fouet. Au-delà de la pollution atmosphérique dont on entend beaucoup parler en Occident parce que la situation chinoise a un impact direct sur la situation environnementale mondiale, c'est surtout la pollution de l'eau qui constitue un véritable problème de santé publique pour l'empire du Milieu. Alors que la tertiairisation de l'économie

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chinoise devrait en grande partie résoudre le problème de la pollution atmosphérique, la multiplicité des causes de la pollution de l'eau (rejets d'usines, non-traitement des déchets, utilisation extensive de pesticides…) rend la solution plus difficile à trouver.

Le gouvernement peut ordonner la fermeture d'usines et imposer une circulation alternée pendant une semaine pour que le ciel de Pékin soit bleu lors du sommet de l'APEC ou de la célébration du soixante-

dixième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais il peut plus difficilement interdire aux paysans d'utiliser des pesticides et à la population de jeter ses déchets à l'air libre alors qu'il n'existe pas de système de gestion des déchets dans les zones rurales. Une volonté politique forte et des réformes en profondeur sont donc nécessaires pour parvenir à réparer les dégâts gigantesques subis par l'environnement après trente années de développement économique effréné.

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