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ambages partager les thèses du FN « à 99,9 % ».
Au premier tour des régionales de 2015, Marion
Maréchal-Le Pen a enregistré 37,90 % des suffrages
exprimés dans le département. Seules 33 voix la
séparaient du baron Estrosi.

Nice, ville aux deux visages et aux
multiples tensions
PAR ELLEN SALVI
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 19 JUILLET 2016

Sur la Côte d’Azur, nombreux sont ceux à revendiquer
une parole “décomplexée”. « La France aux
Français », « il y a trop d’immigrés », « marre des
Arabes » sont autant de formules entrées il y a fort
longtemps dans le vocabulaire courant. Mais depuis
les attentats de janvier 2015 et la crise des réfugiés,
« c’est encore pire », note Feiza Ben Mohamed,
la porte-parole de la Fédération des musulmans du
Sud, une association apolitique basée à Nice. « Après
Charlie Hebdo, on a vu des voisins qui se côtoyaient
depuis dix ans se dénoncer les uns les autres,
poursuit-elle. La parole raciste était déjà bien libérée.
Maintenant, ça va être encore pire… »

La promenade des Anglais, le 18 juillet. © Reuters

L’attentat perpétré à Nice a exacerbé des tensions
identitaires et sociales déjà vivaces. Au clinquant de la
“French Riviera” et à ses retraités aisés s’opposent des
quartiers excentrés où vit une population défavorisée
qui se sent abandonnée.
Les mots sont toujours les mêmes. Bien souvent
énoncés comme un fait accompli, une vérité absolue
qui n’appellerait aucune contestation. « À Nice, il
n’y a que des racistes. » Voilà ce qu’entendent
généralement ceux qui disent y être nés. Il s’agit
bien entendu d’une généralité. Et comme toutes
les généralités, elle porte en elle quelque chose de
profondément injuste, qui tendrait à faire des 343
000 habitants de la cinquième commune française une
entité indivisible. Un bloc uni dans la haine et la
xénophobie, sans histoire et sans différence.

L’attentat du 14-Juillet a en effet exacerbé une
situation déjà critique, comme le montre une vidéo
qui a circulé, lundi 18 juillet, sur les réseaux sociaux.
On y voit plusieurs personnes se faire invectiver
sur la promenade des Anglais, quelques minutes
après l’hommage rendu aux victimes. Une femme
est notamment prise à partie par un groupe qui lui
intime l’ordre de « foutre le camp », de « rentrer
chez elle ». « C’était hyper électrique, confirme Feiza
Ben Mohamed, présente sur place. Depuis trois jours,
certaines personnes qui viennent se recueillir se font
cracher dessus. Les gens s’écartent sur le passage des
femmes voilées. »
À Nice et aux alentours, le “pas d’amalgame” a
été mis à mal sitôt l’identité du terroriste connue.
La seule évocation du nom de cet homme d’origine
tunisienne a fait disparaître dans de nombreux esprits
ceux de Fatima Charrihi, 60 ans, l’une de ses premières
victimes ; de Bilal Labaoui ; d’Abdelkader Toubakri ;
de Mehdi, 12 ans, ou encore de Killian, 4 ans, et de
sa mère Olfa, dont les corps vont être rapatriés en
Tunisie. D’après le recteur de la Grande Mosquée de
la ville, Otmane Aïssaoui, cité par La Croix, 30 des
84 morts étaient musulmans, dont « une vingtaine de
Tunisiens ». Selon les chiffres de l’Insee de 2012,

La promenade des Anglais, le 18 juillet. © Reuters

Les faits jouent rarement en faveur de ceux qui tentent
de combattre ce cliché. Ici, le mélange des droites
est une tradition. Les élus locaux, au premier rang
desquels l’ancien édile Christian Estrosi, ne cachent
pas leur filiation politique. On les surnomme les
« bébés Médecin », du nom de Jacques Médecin,
qui dirigea la ville de 1966 à 1990 et déclarait sans

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« Oui à la Socca, non au Kebab »
Entre les exacts opposés Ariane et Cimiez, on trouve
à Nice plusieurs quartiers où la mixité sociale est
encore importante. C’est le cas du quartier Las Planas,
où a longtemps résidé l’auteur de l’attentat du 14Juillet, mais aussi de celui des Abattoirs, où il habitait
depuis quelques mois. « Y sont construits de “petits
grands ensembles” où ont longtemps été logées les
classes moyennes, indique l’historien Yvan Gastaut.
Nice-Nord a par exemple accueilli beaucoup de piedsnoirs jusqu’en 1963. » Comme nombre de villes du
Midi, Nice a été un important point de chute après la
guerre d’Algérie.

la ville compte parmi sa population 10 300 personnes
venant de Tunisie, 7 066 du Maroc et 7 156 d'autres
pays africains.
Jeudi soir, ils étaient nombreux à s’être déplacés pour
assister au feu d’artifice du 14-Juillet, grande fête
populaire à laquelle se retrouvent chaque année ces
Niçois qui n’ont pas la chance de pouvoir contempler
le spectacle depuis leur terrasse. Car c’est aussi cela,
Nice : une ville où les contrastes sociaux sont les plus
importants du département ; où les revenus des 20 %
les plus aisés sont 5,2 fois supérieurs à ceux des 20
% les plus précaires ; où les quartiers aisés de Gairaut
et de Cimiez s’opposent aux cités défavorisées des
Moulins et de l’Ariane.
C’est la « face cachée » de la ville, celle que la vitrine
touristique de la Côte d’Azur a toujours masquée.
« Des grands ensembles qui ont été construits dans
les années 1960 pour gentrifier le Vieux-Nice et
éradiquer les bidonvilles, rappelle Yvan Gastaut,
maître de conférences à l’université de Nice, au sein
du laboratoire Urmis (Unité de recherche migrations
et société). Ils ont accueilli toute une population
ouvrière, pauvre, souvent issue de l’immigration. »
Relégués à des kilomètres du centre-ville, ces quartiers
ont « constamment été mal vus par les élus locaux qui
les ont négligés », ajoute l’historien.

Au quartier Las Planas, à Nice. © LG/Mediapart

Depuis lors, les “rapatriés d’Algérie” ont joué un rôle
déterminant dans la vie politique niçoise. Christian
Estrosi leur a dédié un monument érigé depuis
quatre ans sur la promenade des Anglais. En début
d’année, il décidait de ne pas associer sa ville aux
commémorations du cessez-le-feu du 19 mars 1962,
survenu au lendemain des accords d’Évian. Et c’est

En témoigne la polémique née de l’extension de la
ligne 1 du tramway jusqu’à l’Ariane, refusée par de
nombreux responsables politiques de droite. « Ils sont
en train de ghettoïser les quartiers ! dénonce Feiza
Ben Mohamed. Les habitants sont en colère, ils ont
l’impression que la ville les abandonne. En dehors
des périodes électorales, ils ne voient personne. »
L’histoire de Nice est jonchée d’exemples de ce type.
Pour parfaire l’image dorée de la “French Riviera”,
les élus n’ont jamais hésité à employer les moyens les
plus douteux, à l’instar de l’ancien maire d’extrême
droite Jacques Peyrat qui avait décidé en 1996 de
« déplacer » les mendiants au mont Chauve, à une
dizaine de kilomètres de la ville.

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encore lui qui, en octobre 2012, à l’issue d’une marche
de pieds-noirs et de harkis, lançait « Vive l’Algérie
française ! » à la foule.

à l’église Sainte-Marie-Madeleine, où une messe était
organisée en hommage aux 84 personnes tuées dans
l’attentat.
D’autres ont prié vendredi soir à la nouvelle
mosquée En-nour, à Nice-Ouest, où le recteur-imam
Mahmoud Benzamia a condamné « la haine aveugle
et irrationnelle » qui a frappé la Prom’. Un peu plus tôt
dans la journée, Christian Estrosi, son successeur à la
mairie, Philippe Pradal, Éric Ciotti et Nicolas Sarkozy
assistaient à une messe en la cathédrale SainteRéparate. Le président de la région Paca a trouvé le
temps de se plaindre d’avoir été « traité comme un
subalterne, un moins que rien » par le gouvernement.
Mais il n’a pas dit un mot sur la communauté
musulmane, amplement touchée par l’attentat et qui
risque d’en subir longtemps les conséquences.
Dans les quartiers populaires niçois, nombreux sont
ceux à pointer sa part de responsabilité dans les
tensions identitaires qui gangrènent la ville. Passé
la parenthèse des élections régionales, où il tentait
de draguer les électeurs de gauche, Estrosi a
renoué avec ses anciennes crispations, en premier lieu
desquelles l’islam, dont il disait il y a encore peu qu’il
est « incompatible avec la République ».

Affiche de Nissa Rebela, datée de 2011.

« Tout cela attise les tensions », analyse Yvan
Gastaud, avant de citer d’autres facteurs de crispation
tels les innombrables arrêtés municipaux pris par
l’ancien édile (couvre-feu pour les mineurs de moins
de 13 ans, interdiction des « mariages bruyants » ou de
« l’utilisation ostentatoire des drapeaux étrangers »
pendant la coupe du monde de football…), mais aussi
la présence massive des identitaires niçois de “Nissa
Rebela”. Dans les années 2000, ces derniers lançaient
les premiers slogans « Oui à la Socca, non au Kebab »
et organisaient déjà des « apéros saucisson-pinard
». Loin d’être marginaux, les identitaires ont peu à
peu imprégné la vie politique locale. En décembre
dernier, leur ancien chef de file, Philippe Vardon, était
élu au conseil régional de Paca, aux côtés de Marion
Maréchal-Le Pen.

Récemment, il s’est opposé à l’ouverture de la
mosquée En-Nour, la taxant de salafiste et dénonçant
le fait que le bâtiment appartienne à un Saoudien. Il
a finalement dû se plier à une décision du Conseil
d’État, laquelle prônait « la sauvegarde d’une liberté
fondamentale à laquelle une administration aurait
porté […] une atteinte grave ». Quelques jours plus
tard, une carcasse de sanglier était déposée devant le
lieu de culte, tandis qu’une serveuse était giflée parce
qu’elle servait de l’alcool pendant le ramadan.

Riches/pauvres.
Retraités/jeunes
d’origine
maghrébine. Contrairement à sa voisine Marseille,
Nice est une ville où les différences ne se croisent
qu’en de rares occasions. Lors du carnaval ou pendant
les festivités du 14-Juillet, sur la promenade des
Anglais. Le reste du temps, personne ne se parle. Et
personne ne se comprend. Dimanche, certains proches
des victimes de confession musulmane se sont rendus

La multiplication de ces événements a fini par créer
une immense fracture que l’attraction touristique a
désormais bien du mal à cacher. L’extrême droite est la
première à en profiter. « Vu le contexte, on ne va bien
sûr pas s’en réjouir, mais nous enregistrons aussi un
boom d’adhésions depuis deux jours », soulignait dès
dimanche, dans les colonnes du Parisien, le secrétaire
national aux fédérations du FN, Jean-Lin Lacapelle.

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Boite noire
Cet article a été amendé mardi 19 juillet au matin, avec
les précisions de La Croix.

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