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PATHOLOGIES DU CUIR CHEVELU

Apports de l’analyse des cheveux en toxicologie

Thomas Gicquel a , Sylvie Lepage a , Isabelle Morel a, *

RÉSUMÉ

SUMMARY

Interest of hair testing in toxicology These last few years, an increasing interest appea- red for the search and the dosage of xenobiotics at the laboratory. The use of the alternative hair matrix allows a large detection time window. However, this requires constraints in analytical performances such as sensitivity and specificity and major cautions should be observed in result interpretations. This article presents various aspects of the use, cautions and applications related to hair testing.

Toxicology – hair testing – xenobiotics – forensic.

Toxicology – hair testing – xenobiotics – forensic. Ces dernières années, un intérêt croissant s’est

Ces dernières années, un intérêt croissant s’est manifesté pour la recherche et le dosage de xénobiotiques dans les laboratoires de toxicologie. L’utilisation de matrices alternatives comme les cheveux permet d’élar- gir la fenêtre de détection des xénobiotiques. En revanche, celle-ci est soumise à des contraintes de performances analytiques en termes de sensibilité et de spécificité. De plus, de nombreuses précautions quant à l’interprétation des résultats doivent être observées. Cet article présente de manière synthétique les différents aspects, modes d’emploi, précautions et applications de l’analyse toxicologique des cheveux.

Toxicologie – cheveux – xénobiotiques – médico-judiciaire.

1.

Introduction

Dans le contexte des analyses toxicologiques réalisées dans les laboratoires spécialisés, la recherche de techniques et méthodologies permettant de détecter des traces de xénobiotiques est une préoccupation majeure des toxi- cologues analystes. De plus, la recherche d’échantillons biologiques permettant de déceler une exposition ancienne aux xénobiotiques oriente vers l’utilisation de matrices dites « alternatives » telles que les cheveux, ou autres phanères ou bien encore vers la moelle osseuse lorsque l’individu est décédé [1]. Cette double préoccupation de détecter des traces de xénobiotiques au moyen d’outils technologiques performants en termes de sensibilité et de spécificité et de pouvoir élargir la fenêtre de leur détection a conduit à l’utilisation des cheveux comme matrice d’exploration. Dans cet article, nous décrirons de manière synthétique les modes d’utilisation, précautions, interprétations et applications liés à l’analyse des cheveux en toxicologie.

2.
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Contexte et objectifs

de l’analyse des cheveux

matrices classiques et facilement accessibles. Ces matrices fournissent des informations sur la présence de substances médicamenteuses, de stupéfiants ou d’autres toxiques dans une période de temps rapprochée par rapport au moment du prélèvement. Ainsi le sang fournit généralement des indications sur la présence ou non de xénobiotiques dans un délai de quelques heures ou jours après exposition. Quant aux urines, les délais sont là aussi dépendants des substances et de leur pharmacocinétique et dépassent rarement plusieurs jours en cas d’exposition unique. La recherche de nouvelles matrices, adaptées à la mise en évidence d’expositions anciennes remontant à plusieurs semaines, voire plusieurs mois, oriente le toxicologue vers l’utilisation des cheveux. Sur la base d’une vitesse de pousse d’environ 1 cm par mois, une simple mèche de cheveux de plusieurs centi- mètres permet d’effectuer des recherches toxicologiques sur des périodes remontant à plusieurs mois, ce qui élargit considérablement la fenêtre de détection des xénobiotiques et complète utilement l’utilisation des autres matrices classiques [2].

Habituellement, les analyses toxicologiques au laboratoire sont principalement réalisées à partir de sang ou d’urines,

3.
3.

Imprégnation des cheveux

a
a

Laboratoire de toxicologie biologique et médico-légale

Centre hospitalier universitaire Pontchaillou Rue Henri-Le Guilloux 35033 Rennes cedex

* Correspondance isabelle.morel@chu-rennes.fr

article reçu le 12 février, accepté le 23 mars 2013 © 2013 – Elsevier Masson SAS – Tous droits réservés.

par les xénobiotiques

D’un point de vue physiologique, le cheveu comprend deux parties : une partie vivante incluse dans le follicule pileux et la partie morte du cheveu qui sort du follicule pileux au fur et à mesure de la pousse. Le follicule pileux, toujours annexé à une glande sébacée, est richement vascularisé par un réseau de capillaires participant à l’incorporation des xénobiotiques dans les cheveux [3]. Ainsi, il existe plusieurs hypothèses quant au mode d’incorporation des substances. L’incorporation peut être active, via le sang et

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les sécrétions dermiques. Dans ce cas, les xénobiotiques présents dans le sang et les tissus diffusent vers les cel- lules en croissance au sein du bulbe pileux et sont piégés dans la structure kératinisée au moment de la constitu- tion du cheveu. La présence de mélanine est importante dans la rétention de certaines molécules xénobiotiques au sein du cheveu. Les sécrétions telles que la sueur ou celles des glandes sébacées interviennent elles-aussi dans l’imprégnation des cheveux et l’incorporation active des xénobiotiques dans la matrice kératinisée (figure 1) [4]. Complémentairement à ces mécanismes d’incorporation dits « actifs » via le sang et les sécrétions, il existerait un mode d’incorporation dit «passif» lorsque l’individu n’a pas consommé la substance détectée mais qu’il y a été exposé de manière passive. Si l’incorporation des xénobiotiques via le sang et les sécrétions se fait dans la région médul- laire de la matrice kératinisée, dans le cas de la contami- nation passive, elle intervient plus superficiellement au niveau cortical du cheveu. Ainsi une atmosphère chargée de fumée de cannabis est susceptible de conduire à une imprégnation passive de la partie corticale du cheveu qu’il conviendra d’éliminer au moment des analyses par des méthodes de décontamination.

Un autre exemple d’incorporation passive dans le cheveu correspond à celui du fœtus dont la mère consomme une substance. Cette substance, au cours des trois derniers mois de la grossesse, période de formation des cheveux, est susceptible de se retrouver dans les cheveux du nou- veau-né suite au transfert placentaire [5]. D’une manière générale, la nature du xénobiotique et notam- ment ses propriétés physicochimiques, vont intervenir dans son incorporation dans les cheveux. Ainsi des structures chimiques de poids moléculaire inférieur à environ 800 Da présentant un atome d’azote, une longue chaîne N-alky- lée ou un cycle N-benzénique vont présenter une bonne incorporation dans les cheveux [6]. De plus, une molécule organique lipophile va diffuser rapidement au travers des membranes de la matrice. Pour les molécules hydrophiles, leur ionisation (pKa) et le gradient de pH entre la matrice sanguine (pH = 7,4) et les cheveux (pH = 5, 5) sont à prendre en considération dans leurs mécanismes de diffusion. Ainsi, les drogues basiques telles que la cocaïne (pKa = 8,6), la morphine (pKa = 8,1), l’amphétamine (pKa = 9,9) vont facilement être incorporées dans les cheveux.

Il est important de noter que les substances incorporées dans les cheveux correspondent principalement aux molécules mères et faiblement à leurs

métabolites, à l’exception de l’éthanol où c’est son méta- bolite glucurono-conjugué, l’éthyl-glucuronide, qui est retrouvé dans les cheveux. Il est ainsi possible de retrou- ver dans les cheveux de la cocaïne ou de la 6-mono- acétyl-morphine (provenant de l’héroïne), plutôt que leurs métabolites, ce qui n’est pas le cas des autres matrices sanguines et urinaires pour lesquelles les molécules mères disparaissent rapi- dement au profit de leurs métabolites [7]. L’analyse des cheveux permettra ainsi de confirmer une consomma- tion d’héroïne (plutôt que de morphine), molécule difficile à mettre en évidence dans le sang du fait de sa demi-vie extrêmement brève. Les autres facteurs influen- çant l’incorporation des xénobiotiques sont la nature du cheveu et notamment sa couleur et son origine ethnique, ainsi que la pré- sence de soins capillaires (cosmétiques, décoloration). Ainsi, la mélanine selon son type (eumélanine ou phaéo- mélanine) et son degré d’oxydation, (qui donne la couleur naturelle au cheveu)

Figure 1 – Modes d’incorporation et de dégradation des xénobiotiques dans le cheveu. Adapté de
Figure 1 – Modes d’incorporation et de dégradation
des xénobiotiques dans le cheveu.
Adapté de Pragst F, et al. 2006 [4].

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Figure 2 – Préparation de la mèche de cheveu avant segmentation.
Figure 2 – Préparation de la mèche de cheveu avant segmentation.

conduit à des différences d’incorporation des xénobio- tiques par variation d’affinité. Dans ce sens, les cheveux dépourvus de mélanine (cheveux gris, blancs ou albinos) présentent une plus faible capacité d’incorporation des xénobiotiques [8, 9]. Par ailleurs, les traitements cosmé- tiques tels que les permanentes, décolorations, colora- tions peuvent conduire à une perte partielle du contenu en xénobiotiques des cheveux par dégradation, notam- ment sous l’effet du peroxyde d’hydrogène ou d’autres produits décolorants. De même, le vieillissement des cheveux, avec augmentation de leur porosité, sous l’effet du soleil ou de la pluie, peut conduire à des pertes en xénobiotiques par dégradation (figure 1) [4].

4.
4.

Recueil des cheveux

et stockage des échantillons

Les nombreux facteurs pouvant influencer l’incorporation des xénobiotiques dans les cheveux sont à prendre en considération dans le mode de recueil des cheveux, de préparation des échantillons pour analyse, dans le stockage des cheveux et l’interprétation des résultats. D’une manière générale, la mèche de cheveux doit être prélevée au ras du cuir chevelu (sans arracher les cheveux) par coupure avec des ciseaux dans la région du vertex postérieur qui présente une vitesse de pousse et un taux de remaniement cellulaire les plus constants d’un individu à l’autre. Le diamètre de la mèche doit être de l’ordre de celui d’un crayon à papier (80 à 100 cheveux) et cette mèche doit être orientée, par nouage d’une cordelette, de manière à différencier la racine de la pointe. Il sera ainsi

possible de réaliser une analyse segmentaire sur plusieurs périodes de temps, selon la longueur de la mèche et de déterminer les périodes d’exposition (figure 2). Au moment du prélèvement des cheveux, il faut tenir compte du délai d’apparition des substances à partir du moment d’exposition et d’incorporation dans le follicule pileux jusqu’à leur apparition dans les cheveux à la surface du cuir chevelu. Ce délai est estimé à 3 semaines minimum après la prise de la substance. Le stockage de la mèche de cheveux est réalisé à tempé- rature ambiante, à l’abri de la lumière et de l’humidité. Sa facilité de conservation rend cette matrice très intéressante en toxicologie médico-judiciaire.

5.

Analyse des cheveux

Les xénobiotiques incorporés dans les cheveux sont pré- sents en faible concentration, ce qui élimine la possibilité d’utiliser les techniques analytiques de routine en toxi- cologie et nécessite le recours à des technologies plus sensibles et spécifiques telle que la spectrométrie de masse. Actuellement, mise à part l’analyse des métaux, la plupart des analyses toxicologiques sur les cheveux sont réalisées par des techniques séparatives (chromatogra- phie liquide ou gazeuse) couplées à la spectrométrie de masse en tandem (triple quadripolaire) ou en masse exacte (de type Orbitrap ou temps de vol) [10]. Des recomman- dations quant aux analyses à effectuer font l’objet d’un consensus de la Société française de toxicologie analytique (SFTA) de novembre 2003 qui décrit les analyses à réaliser selon les substances recherchées [11].

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Au préalable, la mèche de cheveux orientée doit être décontaminée par lavages successifs par des solutions aqueuses et des solvants organiques (de manière à éliminer la contamination passive et les traitements cosmétiques). La mèche, en fonction de sa longueur, est ensuite seg- mentée sur la base d’1 cm correspondant à une période de temps d’environ un mois. Chacun des segments doit ensuite être pulvérisé et un aliquote de 20 mg de cheveux sera hydrolysé de manière à libérer les xénobiotiques contenus dans la matrice des cheveux. Ce n’est qu’après extraction et concentration éventuelle de l’hydrolysat que l’analyse sera effectuée.

6.

Interprétation des résultats

L’analyse séquentielle de segments de cheveux apporte des renseignements quant à la période d’exposition ou de consommation des xénobiotiques. Un des aspects concernant le cheveu le plus discuté est l’existence d’une relation entre la dose consommée et la concentration retrouvée dans les cheveux. Ainsi il apparaît que la concentration plasmatique et la demi-vie d’une substance ne déterminent pas à elles seules la concentration retrouvée dans les cheveux. En effet, dif- férentes propriétés liées à la molécule, comme son pKa, sa liposolubilité, son métabolisme ainsi que la nature des cheveux interviennent sur son taux d’incorporation. Ce sont les raisons pour lesquelles, l’interprétation doit être menée avec une extrême vigilance [10]. La Society of hair testing (SoHT) a émis des recomman- dations pour les analyses de cheveux dans un cadre d’ex- pertises toxicologiques médico-judiciaires concernant notamment les seuils de positivité des différentes classes de stupéfiants [12]. Des doses minimales détectables

dans les cheveux ont pu être déterminées pour quelques substances [6], permettant ainsi de différencier un résul- tat réellement négatif (absence de drogue) d’un résultat faussement négatif pour lequel la substance est présente en quantité trop faible pour être détectable. En effet, les concentrations retrouvées dans les cheveux sont faibles, ce qui conditionne les techniques à mettre en œuvre pour leur détection. Les concentrations de l’ordre du pg/mg de cheveux correspondent le plus souvent à une exposition ou prise ponctuelle ou unique, alors que des concentrations de l’ordre du ng/mg de cheveux sont le signe d’une prise plus importante, répétée dans le temps, comme lors d’un traitement thérapeutique ou d’une toxicomanie.

7.

Les applications

Alors que les premières applications médicales en matière d’analyse des cheveux remontent à plusieurs dizaines d’années, notamment avec le dosage de l’arsenic [13], l’évolution technologique permettant l’analyse des subs- tances organiques à l’état de traces a trouvé de nombreuses applications en toxicologie. Ainsi l’analyse des cheveux permet d’établir un profil de toxicomanie, de contrôler le sevrage, ou de suivre l’observance thérapeutique. De même, l’infraction à la législation sur les stupéfiants, la mise en évidence d’exposition in utero aux xénobiotiques et la soumission chimique (administration de substances psychoactives à des fins délictueuses ou criminelles) [14] trouvent un intérêt majeur dans cette matrice permettant de dater la période d’exposition, même ancienne, et d’en établir la chronicité.

Déclaration d’intérêts : les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.

Références

[1] Bévalot F, Gustin MP, Cartiser N, et al. Using bone marrow matrix to analyze meprobamate for forensic toxicological purposes. Int J Legal Med 2013. doi: 10.1007/s00414-013-0833-8 (en ligne) [2] Barroso M, Gallardo E, Vieira ND, et al. Hair: a complementary source of bioanalytical information in forensic toxicology. Bioanalysis

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[3] Konstrand R, Scott K. Drug incorporation into hair. In: P. Kintz editor, Analytical and practical aspects of drug testing in hair. Boca Raton:Taylor & Francis Group;2007:1-23. [4] Pragst F, Balikova M. State of the art in hair analysis for detection of drug and alcohol abuse. Clinica Chimica Acta 2006;370:17-49. [5] Vinner E, Vignau J, Thibault D, et al. Neonatal hair analy- sis contribution to establishing a gestational drug exposure pro- file and predicting a withdrawal syndrome. Ther Drug Monit 2003;

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[10] Musshoff F, Madea B. Analytical pitfalls in hair testing. Anal Bioanal Chem 2007;388:1475-94. [11] http://sfta.org/presentation/main/consensus/techniques/ consensuscheveux.htm, consulté le 25/01/2013. [12] Society of hair testing. SoHT recommendations for hair testing in forensic cases. Forensic Sci Int 2004;145:83-4. [13] Kintz P. Cheveux et toxicologie médico-judiciaire. In: Kintz P editor, Traité de toxicologie médico-judiciaire. Elsevier Masson;2012:257-6. [14] Balíková M. Hair analysis for drugs of abuse plausibility of inter- pretation. Biomed Pap Med Fac Univ Palacky Olomouc Czech Repub

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