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Besprechungen – Comptes rendus 34 1

Joëlle Ducos/Violaine Giacomotto-Charra (ed.), Lire Aristote au Moyen Âge et à la Re-


naissance. Réception du traité Sur la génération et la corruption, Paris (Honoré Champ-
ion) 2011, 342 p. (Colloques, congrès et conférences sur le Moyen Âge 10)
Fruit de deux journées de réflexion convoquées en 2005 et 2006 à l’université de Bor-
deaux-III, le présent recueil s’attache à définir les variations – dans un spectre temporel s’é-
tendant de Gérard de Crémone à Pierre de Ronsard – de la réception du De generatione et
corruptione d’Aristote. Dans leur étude introductive (7-24), les éditrices, J. Ducos et
V. Giacomotto-Charra, définissent les enjeux, en termes de traduction, d’interprétation, de
réception et de diffusion, qui s’inscrivent dans «l’un des ‹mal aimés› du corpus» aristotéli-
cien (7): il apparaît que – et ceci peut en partie être mis au crédit de la complexité des voies
de diffusion du texte –, «[s]i la réflexion médiévale s’intensifie à partir des traductions aris-
totéliciennes, la réception de ce traité se développe aussi bien dans les encyclopédies que
dans les commentaires philosophiques, voire dans la pensée politique du XVIe siècle» (8-9).
L’article de P. de Leemans, «Alia translatio planior. Les traductions latines du De gene-
ratione et corruptione et les commentateurs médiévaux» (27-53), se propose de porter l’at-
tention sur trois témoignages de la vivacité du fonds aristotélicien du Moyen Âge. Ces tra-
ductions, l’arabo-latine de Gérard de Crémone et la gréco-latine de Burgundio de Pise – qui
sera révisée par Guillaume de Moerbeke –, fourniront aux commentateurs que P. de Lee-
mans passe en revue (Albert le Grand, Thomas d’Aquin, Thomas de Sutton et Gilles de
Rome) l’occasion selon lui de témoigner «d’une attitude ‹proto-philologique›» (53) mani-
feste dans leur souci de reconstruire les intentions aristotéliciennes par la confrontation des
différents états de l’œuvre.
B. Souchard concentre son analyse, «Le commentaire de Thomas d’Aquin du De gene-
ratione et corruptione d’Aristote: de la critique aristotélicienne des matérialistes à la critique
thomasienne des spiritualistes» (55-83), sur le commentaire – inachevé – que Thomas ap-
porte au traité aristotélicien quelques mois avant sa mort (1274). «L’écart entre le com-
mentaire de Thomas et le texte original d’Aristote ne se mesure pas seulement à des exem-
ples à connotation théologique ou à des précisions sur les rapports entre les catégories, il se
tient aussi dans l’attention portée à tel ou tel auteur», écrit B. Souchard (76). De fait, si le
Stagirite dialogue volontiers avec Empédocle ou Démocrite, Thomas convoque par exem-
ple Héraclite, absent du traité. Au final, l’écart que réalise le commentaire avec le De gene-
ratione et corruptione peut être compris comme la divergence de réflexions prenant des
voies opposées: de la physique à la métaphysique pour Aristote, de la théologie à la philo-
sophie de la nature pour Thomas.
Thomas fournit aussi matière à l’analyse de T.-D. Humbrecht, «Thomas d’Aquin s’inté-
resse-t-il à la physique?» (85-94), qui se donne pour intention tout à la fois de faire mentir
le jugement d’Etienne Gilson assurant du peu de goût porté par Thomas à la physique, et
de rendre manifestes les raisons de cet intérêt redécouvert. Pour T.-D. Humbrecht, le motif
de Thomas est double: trouver «un ordre [spéculatif] qui rende mieux compte de l’objet de
la science naturelle», et modeler «une certaine idée de l’aristotélisme, qui est celle d’un Aris-
tote rendue compatible avec celle de la foi chrétienne et, partant, avec la raison» (94).
B. Carroy, «Héritage et différence: Thomas d’Aquin et Albert le Grand commentateurs
du De generatione et corruptione» (95-117), s’intéresse lui encore à Thomas, mais cette fois-
ci dans le cadre d’une étude comparative de son commentaire et de celui qu’Albert le
Grand lui avait apporté une vingtaine d’années plus tôt. Il ressort de l’analyse que les deux
commentateurs ne travaillaient vraisemblablement pas sur la même version du texte aris-
totélicien et que leurs textes – par exemple au regard de leurs gloses respectives de la lett-
re d’Aristote – gagnent à être considérés comme indépendants l’un de l’autre. B. Carroy
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conclut: «Il reste toujours possible que Thomas ait lu le commentaire de son ancien maître
mais il n’y fait manifestement pas allusion» (116).
J. Biard, «Les commentaires sur le De generatione et corruptione comme lieu de réflexion
épistémologique dans quelques textes du XIVe siècle» (119-34), transpose la réflexion sur
des commentaires plus tardifs, partant de celui de Gilles de Rome (vers 1274) pour faire le
saut du XIVe siècle avec Jean Buridan, Nicole Oresme, Marsile d’Inghen ou Blaise de Par-
me. Il apparaît que les mutations qui affectent alors le discours sur les sciences naturelles
impliquent que le De generatione et corruptione remodèle le débat en donnant naissance à
des enjeux épistémologiques nouveaux: «Est-ce qu’il y a une science des engendrables et
des corruptibles?» (121), se demandera ainsi Buridan. Une telle inflexion épistémologique,
qui peut dériver vers une «interrogation sur l’évidence» (126) chez Oresme, semble être aux
yeux de J. Biard un trait récurrent de l’activité des commentateurs de ce siècle.
Dans l’article qui suit, «Le De generatione et corruptione et son environnement au ‹siè-
cle d’or› des encyclopédies médiévales (1200-1250)» (135-73), I. Draelants met en lumiè-
re un bilan contrasté: le De generatione et corruptione est passé sous silence chez Alexand-
re Nequam et Thomas de Cantimpré. Il fait son apparition, de manière encore fugace, chez
Barthélémy l’Anglais ou Arnold de Saxe, pour asseoir son emprise dès Albert le Grand et
Vincent de Beauvais, démontrant «à quel point la fonction de l’encyclopédie naturelle ou
du commentaire philosophique naturaliste . . . se modifie entre 1230 et 1250 environ» (169).
Pour clore cette partie du recueil consacrée au Moyen Âge, J. Ducos envisage dans son
article, «Le De generatione et corruptione et les commentaires sur les Météorologiques»
(175-97) les relations que la traité a pu entretenir avec une série de commentaires des XIIIe
et XIVe siècles portés sur le texte qui lui fait suite dans le corpus aristotélicien. Il s’avère
que, dans ce cadre précis, le De generatione et corruptione a été pensé – et utilisé – comme
cadre théorique aux Météorologiques: «L’utilisation du De generatione et corruptione . . .
permet aux commentateurs de dépasser l’explication du phénomène pour l’intégrer dans
une vision et une conception du monde» (194), conclut J. Ducos.
Pour inaugurer la seconde partie du recueil, consacrée à la réception du traité aristotéli-
cien durant la Renaissance, M. Rashed offre la première édition (201-48) de la traduction
du De generatione et corruptione par Andronicos Callistos, conservée dans un manuscrit
unique, le Laur. Plut. 84.11 (F). Cette traduction élégante, la seule à avoir été recensée pour
le XVe siècle avec celle, plus ancienne, de Georges de Trébizonde, vaut surtout, selon
M. Rashed, «comme exemple d’activité philosophico-littéraire dans l’entourage» (201) de
Laurent le Magnifique.
L’article de L. Bianchi, «Ludovico Boccadiferro, commentateur du De Generatione»
(249-58), s’intéresse quant à lui à ce professeur de philosophie à Bologne et Rome de 1515
à 1545, auteur d’un commentaire sur le De generatione et corruptione vraisemblablement
extrait d’un cours tenu à Bologne en 1536. Encore nourrie de traits «scolastique[s]» (255),
la lecture d’Aristote par Boccadiferro témoigne néanmoins, selon L. Bianchi, d’inflexions
humanistes «en introduisant des sources, des problématiques et de procédures herméneu-
tiques inattendues» (256).
Dans son étude «Les deux versions (1505 et 1521) du commentaire d’Agostino Nifo sur
le De generatione et corruptione» (259-68), L. Boulègues intègre un autre commentateur
italien d’Aristote dans le débat: Nifo (1469-1538), qui enseigna successivement à Padoue,
Naples, Rome, Pise et Salerne. L. Boulègues fait remarquer que la seconde version du tex-
te est le fruit d’une stratégie apologétique: l’averroïsme du commentaire de 1505 ne pou-
vait survivre intouché aux mesures qui, dans les années 1510-1520, ont cherché à brider l’ex-
pression de telles thèses L. Boulègues mentionne la Bulla Apostolici Regiminis de 1513 et
la controverse sur l’immortalité de l’âme qui opposa Nifo à Pietro Pomponazzi en 1518. La
version de 1521 témoigne dès lors de quelques prises de distance qui s’inscrivent dans une
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démarche critique philosophique et philologique – donc humaniste –, mais qui reste toute-
fois «favorable, autant qu’il est désormais possible, à Averroès» (268).
Au-delà du domaine strict des commentaires réservés à un lectorat spécialisé, l’influen-
ce du De generatione et corruptione au XVIe siècle doit également être évaluée dans les trai-
tés de physique destinés à un public plus large, comme ceux de Velcurio, Fox-Morzillo, ou
Contarini, explique V. Giacomotto-Charra dans son article, «Un aspect de la réception du
De generatione: la définition des éléments dans la physique vulgarisée du XVIe siècle» (269-
88). En se concentrant sur le traitement que ces texte réservent «à la question fondatrice de
la définition des éléments, clef de l’ensemble du système physique du Stagirite» (272), il est
possible d’affirmer que le traité aristotélicien y conserve une forte prégnance, mais que son
interprétation, et plus particulièrement celle de son second livre, «est souvent orientée dans
une perspective matérielle et biologique» (268) répondant au besoin de donner des élé-
ments la représentation la plus tangible possible.
I. Pantin, «Le De generatione et corruptione dans l’enseignement philosophique de Me-
lanchthon» (289-302), s’intéresse quant à elle aux résurgences du traité plus particulière-
ment dans la philosophie naturelle du Réformateur, résumée par ce dernier dans ses Initia
doctrinæ physicæ de 1549. «[L]imitée mais irremplaçable» (289), l’influence du De genera-
tione et corruptione, auquel Melanchthon ne se réfère explicitement que de manière limi-
tée, tient davantage «dans l’esprit que dans la lettre» (299). Mais Aristote, soulignant le rap-
port qui existe «entre la perpétuation des espèces et les régularités cosmiques» (292), per-
met en tous cas à Melanchthon de bénéficier d’un socle sur lequel asseoir sa volonté d’une
«justification rationnelle de l’astrologie» (id.).
D. Couzinet place son article, «Un cas de réception du De generatione et corruptione
dans la pensée politique du XVIe siècle: le concept d’alloiôsis dans le De Republica de Jean
Bodin» (303-20), sous l’angle de la reprise de certaines notions du De generatione et cor-
ruptione que Bodin juge aptes à nourrir son discours sur la mutabilité des Républiques. Et
plus particulièrement celle d’alloiôsis, qu’il propose comme équivalent grec à mutatio (al-
tération partielle), elle-même opposée à conversio (changement). Au-delà de cet emprunt,
il s’agit pour D. Couzinet de montrer que la conception bodinienne du corps politique com-
me un corps mixte pensable par une philosophie naturelle est à la base même de sa ré-
flexion.
Pour clore le recueil, A.-P. Pouey-Mounou se pose dans son étude, «L’influence du De
generatione et corruptione sur la poésie de Pierre de Ronsard» (321-35) la question de la
persistance du modèle aristotélicien de l’altération chez le poète, en se basant de prime
abord sur deux de ses œuvres: l’Hymne de la mort de 1555 et le Discours de l’Alteration et
Change des choses humaines (1584). A.-P. Pouey-Mounou remarque que si la terminologie
aristotélicienne a tendance à se brouiller quelque peu chez Ronsard, ce brouillage même
confirme de manière paradoxale l’influence même du traité: «le poète trahit moins Aristo-
te qu’il ne le retrouve, puisant dans les incertitudes de l’expérience et du langage les raisons
de s’y référer» (334), remodelant ainsi le propos démonstratif en questionnement ontolo-
gique.
En proposant des analyses profondes touchant à des domaines et des lectures extrême-
ment variés – et en s’ancrant à parts égales dans le Moyen Âge et la Renaissance –, ce re-
cueil témoigne à n’en pas douter de l’extrême vivacité dont peut témoigner la recherche sur
la réception du De generatione et corruptione en particulier, et d’Aristote en général.

Philippe Simon