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LE JANSÉNISME

LOUIS COGNET

PRES.SES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


Le jansénisme
QUE SAIS-JE?

Le jansénisme
LOUIS COGNET
Doeteur en Théologie

SeptiM1t1 Uition

47• mille


��
IUN 2 18 044047 9
Dép6t légal - 1,. édition : 1961
7• 6dition : 1995, novembre
C) er.ee Universitaires de France, 1961
108, bonlevard Saint-Germain, 75006 Plll'ÎII
INTRODUCTION

Ce petit volume voudrait fournir à ses lecteUl'fl


un précis d'histoire du jansénisme, qui en même
temps leur rendît accessibles les résultats des plus
récents travaux. C'est un domaine, en effet, où, en
ces dernières années, les recherches érudites ont
modifié nos vues sur bien des points. Il semble donc
intéressant d'en regrouper les acquisitions essen­
tielles en une brève synthèse. Ces pages insistent
particulièrement sur le xvue siècle. En cette histoire,
cette période forme une unité : c'est celle du pre•
mier jansénisme, où les problèmes proprement reli­
gieux l'emportent de loin sur l'aspect politique du
conflit, celle aussi où le jansénisme donne à la lit­
térature et à la pensée française quelques-uns de
aea grands noms. Les rapports se renverseront lors­
que viendra le second jansénisme, celui du XVIII siè­
e

cle, qui entrera en collusion avec le gallicanisme


parlementaire. C'est une tout autre atmosphère, et
il en faudrait parler dans une perspective bien
différente : il y aurait là matière à une autre étude,
qui relève moins de l'histoire religieuse que de
l'histoire politi que. Ici, on s'est bomé à en tracer
lea grandea lignes, et à mettre en relief quelques
faits fondamentaux, en renonçant à une foule de
détails qui eussent rendu le récit superficiel et
obscUl',
CHAPITRE PREMIER

LES PRODROMES DU JANSÉNISME

Le problème des relations entre la grâce divine


et la liberté humaine a hanté la théologie chrétienne
dès ses origines. Le long combat que soutint, pen­
dant vingt ans, saint Augustin contre les pélagiens
l'amena à préciser sa pensée sur ce point plus que
ne l'avaient fait les autres Pères avant lui. Pour
écraser ses adversaires, qui exaltaient la liberté
humaine et ses possibilités vertueuses, saint Augus­
tin se fit le champion de la grâce. Il fut amené ainsi
à insister sur la toute-puissance de cette grâce,
sur la misère et la déchéance de l'homme, sur la
captivité où la faute originelle a réduit son libre­
arbitre, de telle sorte qu'il est désormais par lui­
même incapable de tout bien, et que seuls lui appar·
tiennent en propre le mensonge et le péché. Pour
nous aujourd'hui, il est évident que les formules
augustiniennes se ressentent dans une certaine
mesure du climat polémique dans lequel elles se
sont constituées; d'autre part, sur divers points,
la pensée du grand Docteur a varié au cours de
sa vie, et ses œuvres reflètent ses hésitations. Mais
son autorité leur conféra rapidement une valeur
presque absolue, d'autant que les papes Innocent 1er,
Zozime, Boniface 1er, Célestin 1er et le Concile
d'Orange firent usage, en des documents officiels,
8

des idées et des termes mêmes de saint Augustin.


Ainsi s'imposèrent deux thèses qui demeUJ"èrent
longtemps incontestées parmi les théologiens. C'est
d'abord l'idée de la pr6destination gratuite, c'eet-à­
dire l'idée que Dieu prédestine les hommes au
salut par un décret absolu de sa toute-puissance,
et qui n'a d'autre raison que cette toute-puissance
elle-même, tout en se conciliant parfaitement avec
sa justice et sa bonté d'une manière qui nous
demeUl'e mystérieuse. C'est ensuite l'idée de la
grâce efficace, c'est-à-dire l'idée que la grâce est
donnée par Dieu à l'homme de telle manière qu'elle
atteigne infailliblement son effet, sans poUl' autant
violenter ni détruire la liberté humaine. Ces deux
thèses dominent dans son ensemble la théologie
médiévale. Saint Thomas d'Aquin, en particulier,
admet pleinement SUI' ce point l'autorité èxception­
nelle de saint Augustin, et son effort consiste sur­
tout à construire une théorie métaphysique cohé­
rente qui concilie autant qu'il est poSBible grâce
et liberté. Dans ces perspectives, s'introduit la
théorie thomiste de la prlmotion physique, laquelle
cherche une solution au problème dans le concours
divin néce88aire à chaque action de l'homme. Pour­
tant, parmi les scolastiques, surtout au XIVe et
au xve siècle, plusieurs s'éloignent assez semible­
ment des thMee augustiniennes : leurs raisonnements,
subtile parfois jusqu'à l'obscurité, supposent nette­
ment une vue plus optimiste des possibilités humai­
nes, qui s'oppose au pessimisme de saint Augustin,
et déjà ila préparent la voie aux théories nouvelles,
qui d'ailleurs leUl' emprunteront volontien des
argumente.
Le grand choc de la Réforme protestante provo­
qua, en ce domaine, des contrecoups étranges et
assez inattendus. Si différentes que fussent les
LES PRODROMES DU JANS�NISME 9

idées de Luther et de Calvin sur la juetificatio�


elles se réclamaient les unes et les autres de saint
Augwstin. Les deux grands réformateurs, chacun
à leur manière, utilisaient habilement certaine
textes du Docteur de la Gr&ee : la diecUB11ion de
leurs théories se révélait délicate et parfois malaisée.
Calvin, en particulier, maniait sur ce point les
arguments patristiques avec une redoutable préci­
sion. D'autre part, ni Luther ni Calvin n'avaient
abordé d'une manière précise le problème de la
conciliation entre grlce et liberté. On s'explique
donc que le Concile de Trente, préoccupé surtout de
s'opposer aux erreurs protestantes, ait lui-même
évité d'y entrer. Dans sa sixième session, le
13 janvier 1547, où fut déf inie la doctrine catho­
lique touchant la justification, le Concile se boma
à affirmer d'une manière générale l'existence et
la réalité du libre-arbitre, ainsi que la nécessité dJ'
la grlce pour toutes les bonnes œuvres, mais sans
rien dire de leurs rapports. Dès ce moment pour•
tant, les discussions qui s'élevèrent au sein même
du Concile laÎ88aient présager les conflits futurs.
Au moment où furent arrêtée les termes du Canon IV
qui affirme que le libre-arbitre mil et excité par
Dieu demeure cependant libre, l'un des députée
jésuites, Lainez, trouva cette formule excessive :
il eilt voulu qu'on réduisît cette motion à une
simple lumière éclairant l'esprit de l'homme. Cer­
tains des Pères du Concile réagirent violemment
et accusèrent Lainez de pélagianisme. L'incident
n'alla pas plus loin, mais il était révélateur. Dès les
origines de la Compagnie de Jésus en 1540, certains
théologiens jésuites avaient été frappée d'un danger
trM réel que présentaient les vues auguetiniennes :
pouaséea à l'extrême et utiliséea eane précautions,
elles risquaient de favoriser les erreun protestantes.
10 LE J.4.NSSNISME

D'autre part, de nombreux jésuites subissaient plue


ou moins profondément l'influence du courant
humaniste, et tendaient à avoir, de la nature
humaine, une vue moins sombre que celle de la
théologie traditionnelle : ils étaient donc encline
à pe118er que l'augustinisme restreignait d'une
manière exceuive la part faite à l'homme dans le
problème de son propre salut, et ile cherchaient
une théorie qui rendît à l'homme ea place en face
de Dieu. C'est dans .cette perspective qu'il faut
comprendre lee instructiom données dès 1558 par
Lainez, devenu général de la Compagnie : · tout en
recommandant officiellement le thomisme, il insinue
qu'il pourrait être poesible d'enseigner avec précau­
tiom une théologie mieux accommodée aux tempe.
Cependant, il semble qu'au début les idées nou­
velles aient eu quelque difficulté à trouver leur
formule exacte. Si discrète qu'ait été leur manifes­
tation, elle n'en provoquèrent pas moins çà et là
un raidissement dee positions augustiniennes, dont
on remarque diverses traces. C'est ainsi qu'en 1563
lee députés du Concile de Trente approuvèrent quel­
ques propositions tree augustiniennes tirées d'une
instruction pastorale du patriarche de Venise,
Grimani, qui leur avaient été déférées ; elles affir­
maient en particulier que la prédestination ne dépend
que des libres promesses de Dieu, et que, dans
l'affaire du salut, tout vient de Dieu eeul. Plu
significatif encore à cet égard est l'incident provo­
qué à Louvain par l'enseignement de Michel de Bay,
plue connu eoue eon nom latinisé de Baine. Balue
était un spécialiste de la théologie patristique,
ouvertement hoetile à la ecolaetique. Il ee propoeait
de traiter les problèmes de la gr&ce en employant
uniquement le langage des Pères, et eans utiliser le
vocabulaire ni les idées introduite par lee auteun
LES PRODROMES DU JANSSNISME 11

médiévaux. C'était une entreprise hasardeuse car,


en ce domaine, il était bien difficile de passer par­
dessus de longs siècles de spéculations. En fait,
Baius ne put éviter de nombreuses imprécisions et
ambigultés, qui lui valurent de vives critiques : on
l'accusait de nier toute réalité au libre-arbitre et
de favoriser le calvinisme. Après une longue contro­
verse universitaire, les adversaires de Baius défé­
rèrent au pape Pie V une liste de 76 propositions
attribuées à Baius, mais dans lesquelles ce dernier
refusa toujours de reconnaître sa véritable pensée.
Finalement, en 1567, une bulle de Pie V condamna
ces 76 propositions, d'une manière a88ez modérée et
en reconnaissant même que certaines étaient soute•
nables dans la rigueur des termes. Détail amusant :
le sens précis de cette bulle se modifie considérable­
ment suivant qu'on déplace une virgule en un cer­
tain endroit, et sa position dans le texte original a
fait l'objet d'âpres contestations entre spécilllj.11�es�J­
c'est la fameuse question du comma p�)�
bulle elle-même fut l'occasion �-aouveDee·.diipûtew.:,
car Baius avait de nombreux partisans dans le
milieu lovaniste. Il accepta sa condamnation, mais
après avoir fourni des explications, qui sont d'ail­
leurs, sans contredit, d'une parfaite orthodoxie.
Comme il était prévisible, cette affaire accentua à
Louvain la tension entre la Faculté de Théologie,
très augustinienne, et le Collège des jésuites, où
allaient enseigner quelques-uns des plus brillants
eujets de la Compagnie. En revanche, les jésuites
considérèrent la condamnation de Baius comme une
victoire et s'efforcèrent d'en tirer le maximum,
cependant que leurs adversaires guettaient impa­
tiemment l'occasion de leur revanche.
Durant toute cette période, la Compagnie estima
plus prudent de bomer à l'enseignement la mani-
12 LE JÀNSENISME

festation des nouvelles théories. Il n'y eut d'ailleurs


nulle unanimité entre les différents professeurs qui
les soutenaient : si la tendance générale demeurait
partout la meme, le détail des explications variait
considérablement. En diverses villes univenitaires,
des incidents surgirent avec les tenants de l'ancienne
doctrine. Ce fut le cas en 1581 à Salamanque, où
des thèses patronnées par le jésuite Montemajor
furent déférées à l'inquisition, puis en 1584, à
Ingolstadt, où l'enseignement de Valentia souleva
de violentes protestations. En outre, le Diredoire
promulgué en 1586 so118 la responsabilité du nou­
veau général de la Compagnie, Aquaviva, donnait
ouvertement aux jésuites liberté de s'écarter de
saint Thomas sur les points en litige. Au même
moment, une autre affaire éclata à Louvain à pro­
pos des cours professés en 1585 et 1586 par deux
des plU8 célèbres théologiens de la Compagnie,
Lessius et Hamelius. Des cahiers dictés aux étu­
diants furent extraites 34 propositions que la Faculté
de Théologie de Louvain en 1586, puis celle de
Douai en 1588, censurèrent sévèrement, et des
exemplaires de ces censures furent envoyées aux
autres Facultés. Lessi118 en fit autant de son cbté
pour un écrit apologéti que et obtint l'approbation
des Facultés de Trèves et de Mayence. Les lova­
nistes cherchèrent alors à faire condamner Leeaiua
par les évêques des Pays-Bas réunis en Concile
provincial. 11a étaient sur le point d'y parvenir
lorsque, le 15 avril 1588, un bref du pape Sixte
Quint, désireux d'empêcher qu'une question a1188Î
importante ftt décidée en dehon du Saint-Siège,
interdit le Concile et évoqua à Rome l'afi'aire
Lessius, qui s'en alla à vau-l'eau.
Cependant, un tournant décisif se produisait alon.
Pour lai première fois, Je nouveau système était livré
LES PRODROMES DU J.A.NS-gNJSME 13

au public dans un ouvrage imprimé, qui allait en


permettre la discll8sion générale : en 1588, à Lis­
bonne, le jésuite Molina faieait paraître son fameux
De concordia liberii arbitrii cum dit1ÏratM gratiae
donis. Ce gros ouvrage peu original, très composite,
point toujoun parfaitement cohérent, n'était nul­
lement un chef-d'œuvre. La rédaction en était
maladroite : avec une naïveté un peu nrprenante,
Molina se vantait d'y enseigner des principes que
n'avaient connll8 ni saint Augustin, ni les Pères,
ni saint Thomas. Il n'en fallait point tant pour
exciter l'indignation des théologiens attachés aux
idées traditionnelles. Dana le livre de Molina cristal­
lisait l'enseignement de ses prédéceseeun. A la
gr&ce efficace telle que l'envisageaient les augus­
tiniens, il substituait l'idée de la grœe suffi.aanle,
qui apporte à l'homme tout ce qui lui est nécessaire
pour faire le bien, maie qui ne peut produire son
effet que par la seule décision du libre-arbitre. A
la théorie de la prédestination gratuite, il opposait
la théorie, empruntée principalement à Leaeiue, de
la prédestination en prévision des mérites, poat
praetJÎSa merila. Et, pour expliquer comment cette
prévision peut être possible, il introduisait une
idée qui passe pour lui être personnelle, maie qu'en
fait il doit à son confrère Fonseca, celle de la science
moyenne, ,cienria media. Toue les théologiens étaient
d'accord sur le fait qu'il existe en Dieu d'abord une
science nécessaire, ou de simple intelligence, par
laquelle Dieu connaît sa propre essence. et en elle
l'idée de toutes les créatures poesibles ; puis une
ICience contingente, ou encore absolue, par laquelle
il connaît toutes les créaturea qui existent réel­
lement, ont exiaté ou existeront, leun relations
et leur histoire. Molina y ajoutait en outre une
ecience moyenne, par laquelle Dieu connaît comment
14 LE JANS8NISME ,

peuvent se comporter toutes les créatures libres


réellement existantes dans toutes les circonatances
possibles. De cette manière, Dieu peut donner,
dans chaque cas précis, une grâce suffisante exacte­
ment adaptée, et à laquelle le libre-arbitre doit
infailliblement consentir son adhésion ; en même
temps, Dieu peut connaître d'avance les mérites
de chacun des hommes en particulier, pour y adap­
ter sa prédestination.
Une telle théorie ainsi mise au grand jour souleva
une véritable tempête et provoqua des réfutations
virulentes de la part des augustiniens et des tho­
mistes. Naturellement les dominicains, qui avaient
déjà tenté de s'opposer à l'impression du livre de
Molina, se montrèrent particulièrement violents.
L'hostilité, d'abord confuse, s'organisa peu à peu
par des contacts entre les évêques et les universi­
tés ; sur l'injonction du pape Clément VIII, Aqua­
viva estima plus prudent de publier en 1594 un
nouveau Directoire qui recommandait de considérer
saint Thomas comme le docteur propre de la
Compagnie. Mais les dominicains de Valladolid
portèrent la cont�tation devant l'inquisition, qui
recueillit les avis des universités et des évêques :
18 suffrages sur 19 se révélèrent défavorables à
Molina. Une fois encore, le Saint-Siège put craindre
que cette importante question lui échappât et, en
1596, un bref de Clément VIII évoqua l'affaire à
Rome. A partir de novembre 1597, l'ouvrage de
Molina fut examiné par dix consulteurs, dont huit
se déclarèrent contre la Concordia. Cependant le
pape préféra donner aux jésuites et aux domini­
cains l'occasion de développer leurs arguments et,
le 2 janvier 1598 s'ouvraient à Rome les fameuses
Congrégations De auxiliis, qui mirent aux prises
partisans de la grâce efficace et partisans de la
LES PRODROMES DU JÀNS:2NISME 15

grAce suffisante. A,___partir du 22 février 1599, les


réunions devinrent ê»ntradictoires, et plusieurs se
tinrent en présence du pape. Naturellement, des
épisodes compliqués intervinrent dans ces contes­
tations traversées d'intrigues. Clément VIII n'osa
jamais terminer le débat, mais il se montrait nette­
ment défavorable à Molina, et son attitude person­
nelle a88urait l'avantage aux dominicains. Le
20 mars 1602, à l'ouverture d'une nouvelle série de
conférences qui se tinrent presque toutes en pré­
aence du pape, il fit un discours hostile aux jésuites,
prescrivant de s'attacher à saint Augustin et aux
Pères plutôt qu'aux scolasti ques, et il y revint à
plusieurs reprises par la suite : évidemment, cette
méthode était peu avantageuse pour les défenseun
de Molina, qui se trouvèrent bientôt en situation
difficile. La condamnation de la Concordia sem­
blait à peu près inévitable lorsque Clément VIII
mourut le 3 mars 1605. Son succe88eur, Paul V,
continua les assemblées jus qu'au 28 aoit 1607. Elles
faillirent encore aboutir à une censure, et il est
certain que, dans les derniers mois, le projet d'une
bulle condamnant une quarantaine de propositions
extraites de la Concorœa fut poU88é a88ez loin.
A cette date, la Compagnie s'était à peu près
universellement compromise dans la défense de
Molina, et une telle condamnation risquait d'affai­
blir considérablement le prestige des jésuites, au
moment où ils rendaient au Saint-Siège, surtout
dans le domaine politique, d'immenses services. Sur
le conseil de plusieurs cardinaux, Paul V décida
de ne point publier de bulle. Il convoqua les géné­
raux des jésuites et des dominicains, et interdit
aux adversaires de se traiter réciproquement d'héré­
tiques. Cependant, il ne désirait nullement donner
au molinisme liberté d'expre88ion. Lorsqu'en 1611
16 LE J.4.NSaNISME

le dominicain Alvares eut publié 10n vaste expo1é


du 1y.tème thomÏlte, De avziliù tlit1inae grariae,
Paul V voulut empêcher la publication déjà annon•
cée des ouvrages de Leuiue et de Suarez 1ur le
même njet, mail dans le sens moliniste : le
1er décembre 1611, une décilion du Saint-Office
interdit de rien faire paraitre sur les matièrel de la
gr&ce. En fait, cette prohibition n'eut que fo.rt peu
d'effet pratique : elle n'empêcha point la publication
d'un très grand nombre d'ouvrage1 de l'une et
l'autre tendance, qui se présentaient comme de.
commentaires de saint Thomu. Si le1 jésuites,
ainlÎ qu'il el1: normal, tentaient d'interpréter le
ùlence de Paul V comme une approbation, les
augustiniens ne désarmaient pas et s'efforçaient de
tendre la situation au point de rendre néceuaire la
publication de la bulle contre Molina. En juillet­
aoG.t 1613, la Faculté de Louvain renouvela bruyam•
ment ses cenBUl'e8 contre Lessiue et HameliUI. Le
général de1 jésuites Aquaviva craignit une reprise des
controvene1 et effectua un recul spectaculaire par
un décret de décembre 1614 qui bl&mait ,ans le1
nommer Molina et LeuiU1 et prescrivait l'enseigne­
ment du thomiame dans les collèges de la Compa•
gnie. Il 1emble que ce décret ait été reçu avec une
mauvaise volonté assez générale par le1 théologiens
jéauitee, et 10n efficacité fut très réduite, malgré
le1 eff'ortl du succee1eur d'Aquaviva, Vitelle1chi,
qui eG.t préféré l'apailement. C'était aussi l'avia
d'Urbain VIII, devenu pape en ao11t 1623. Le
22 man 1625, un décret du Saint-Office prescrivit
à nouveau de ne rien écrire sur ces matièrea 8&Jl8
une permiaeion 1péciale de l'inquisition ; il ne fut
guère plue respecté que le précédent, maie le ton
de1 controvenee devint moine violent.
Dans cette querelle, qu'on le voulG.t ou non, le
LES PRODROMES DU }ÀNS"BNISME 17

molinisme avait conquis sa place au soleil de la


théologie. Rome, les Pays-Bas et l'Espagne avaient
été les principaux théâtres du combat. Seules quel•
ques univenités allemandes en avaient reçu un
écho lointain, et la France, déchirée par les guerres
de religion, l'avait presque entièrement ignoré. Les
milieux conservateurs catholiques, Université, Sor·
bonne, Parlement, de nombreux évêques, s'y mon•
traient hostiles aux jésuites, mais les polémiques
contre les calvinistes absorbaient toutes les forces :
c'est seulement avec la paix retrouvée que cette
hostilité put se faire jour et provoquer, de 1595
à 1603, le bannissement des jésuites par plusieurs
Parlements. A cette date, la situation de la Compa•
gnie de Jésus en France demeurait encore trop
précaire pour que son enseignement théologique
dtît avoir grand retentissement. Dans les chaires
officielles, les professeurs les plus célèbres, tout en
demeurant fidèles aux méthodes de la scolastique,
utilisaient la vaste culture patristique acquise dans
la lutte contre les protestants. S'ils avaient chacun
leurs idées personnelles, ils s'accordaient pour
reconnaître à saint Augustin une autorité majeure
dans les questions de la grâce. Quelques-uns cepen­
dant, comme par exemple Duval ou Lescot, adoucis­
saient les théories augustiniennes d'une manière
qui laisse deviner une certaine sympathie pour les
idées nouvelles. Un peu plus tard, Habert et surtout
Le Moyne se montreront nettement influencés par
les vues moliniennes, mais l'augustinisme n'en
demeurera pas moins puissant dans le milieu pari­
sien. Les controvenes, il est vrai, y demeurèrent
longtemps fort calmes et sans aigreur. Le cas de
l'Oratoire en est un bon exemple. Cette congréga•
tion destinée à la régénération du clergé séculier
avait été fondée en 1611 par Pierre de Bérulle.
18 LE -J.4.NSSNISME
Quoique élève des jésuites, Bérulle était profondé­
ment augustinien. Pourtant, dès 1612, il recevait
à l'Oratoire Guillaume Gibieuf, moliniste convaincu,
auquel il reprochait doucement de ne point donner
1188ez à la grlce de Jéaus-Christ. Un peu plus tard,
ven 1623, sous l'influence de Bérulle, Gibieuf pana
à un augustinisme fortement teinté de platonisme.
Dans l'ensemble, en France, les catholiques fer­
vents, ce qu'on appelait le milieu dévot, étaient
préoccupés plut6t de problèmes spirituels concrets
que de spéculations théologiques. Da eussent volon­
tiers souscrit à l'avis de saint François de Sal� qui,
tout en estimant plus humaines et plus rassurantes
les vues de Lessius sur la prédestination, pensait
qu'il valait mieux s'attacher à faire un bon usage
de la grâce que d'en disputer.
CHAPITRE II

LES ORIGINES DU JANSÉNISME

Dès les premières années du xv118 siècle, dans les


Universités, il se crée un climat de tension et de
· controverse. L'atmosphère était particulièrement
lourde à Louvain où, malgré la condamnation
de 1567, se prolongeait la tradition haianiste, dont
JaD88on et Conrius furent les principaux repré­
aentants. Né en 1585, le Flamand Corneille Jansen,
plus connu sous son nom latinisé de Jansénius, avait
été très tôt étudiant à Louvain ; il semble pourtant
n'avoir prêté alors qu'une oreille assez distraite à
ces controverses. A Louvain, se trouvait en même
temps que lui, dè 1600 à 1604, un étudiant d'origine
hayonnaise et ancien élève des jésuites, Jean Duver­
gier · de Hauranne, né en 1581. Pourtant, Janséniua
et Duvergier ne se connurent point alors. Mais, un
peu plus tard, ils se retrouvaient à Paris, où ils
étaient allés l'un et l'autre poursuivre leurs études,
et se liaient d'une vive amitié. Désireux de pro­
longer par des recherches personnelJes l'enseigne­
ment qu'ils avaient reçu, ils se retirèrent ensemble
de 1611 à 1616 à Camp-de-Prats, près de Bayonne,
dam une propriété appartenant à Duvergier. Ils y
travaillèrent avec acharnement, y firent de très
vastes lectures patristiqu es et scolastiques, y
accumulèrent une prodigieuse érudition ; mais les
20 LE J.ANSENISME

problèmes de la grAce ne semblent nullement les


avoir préoccupés alors d'une manière particulière.
Revenu à Louvain en 1616 probablement,
Janaéniw, y suivit le coun paisible d'une carrière
universitaire. C'est seulement vers 1619 que 1100
intérêt se porta sur les questions de la grAce, et
que l'essence de l'augustinisme lui fut révélée. Sous
l'influence d'amis lovanistes, Jansson ou Conrius
probablement, il découvrit un principe qui devait
être fondamental dans son système : la différence
entre la grAce d'Adam et la grâce de Jésus-Christ.
Aux yeux des augustiniens, en effet, la grâce donnée
à Adam dans l'état d'innocence était telle que la
volonté du premier homme, alors saine et libre,
l'appliquait et la faisait agir, tandis que la grlee
de Jésus-Christ est une grAce de libérateur et de
rédempteur, qui applique la volonté de l'homme
déchu et la soumet à sa pUÏ88ance en la guérissant.
Ce principe de base lui semblait comporter nécessaire­
ment la condamnation du molinisme, et désormais
il s'unira aux efforts des lovanistes contre les jésui­
tes. Vera la fin de l'été 1621, Duvergier, devenu
depuis un an abbé de Saint-Cyran en Poitou, fit
un séjour à Louvain, et Jansénius lui communiqua
ses découvertes. Les deux amis convinrent alors
d'un chiffre, d'un système de noms conventionnels,
qui leur permettrait de correspondre librement sur
ces questions : c'était alors d'un usage courant, la
poate n'étant point a-Bre.
On peut se demander pourtant dans quelle mesure
il ne se glissait point là entre eux un malentendu.
Pour Janaénius, théologien et pnfeueur, d'une
telle découverte se déduisait toute une doctrine de
la grAce, qui était à ses yeux la seule vraie, et dont
il fallait à toutes forces 888urer le triomphe, qui
serait a1188i celui de la vérité. Quant aux consé-
LES ORIGINES DU JÀNS�NISME 21

quences pratiques de cette vérité dans le domaine


concret de la vie chrétienne, il ne les méconnaissait
point, mais elles ne constituaient pour lui qu'un
aspect secondaire du problème. Il n'en allait pas
de même pour Saint-Cyran. Ce dernier avait com•
mencé sa carrière par une brillante période mon­
daine, irréprochable sur le plan moral, mais dévorée
de vastes ambitions. Dès 1609, il s'était manifesté
par une sorte de plaisanterie théologique, la Ques­
tion royale, où la virtuosité casuistique laisse deviner
l'ancien élève des jésuites. La retraite à Camp-de­
Prats n'avait rien changé à ses projets. Ayant lié
sa fortune à celle du belliqueux évêque de Poitiers,
La Rocheposay, il compose en 1615 son Apologie
pour La Rocheposay, habile défense des ecclésias­
tiques qui portent les armes. Mais au moment de
son ordination, en 1618, une évolution s'opère en
lui et il renonce à ses espoirs mondains pour se
tourner vers la vie intérieure. Peu après, en 1620,
à Poitiers, il fera la connaissance de Bérulle, et
cette rencontre aura pour lui une importance
décisive, bien plus que les découvertes de Jansénius.
Le fondateur de l'Oratoire est alors le grand homme
du milieu dévot, et sa spiritualité personnelle, cen­
trée sur le mystère de l'Incamation, est tout impré­
gnée de saint Augustin. Mais l'augustinisme de
Bérulle, éminemment pratique, se situait surtout
sur le plan de la piété. S'il accusait les jésuites
molinistes de faire schisme dans la grAce, il ne
cherchait nullement à en construire une théorie.
En partant des principes augustiniens, il s'efforçait
surtout d'amener les Ames à une attitude d'humble
dépendance envers Dieu leur créateur et Jéaus leur
rédempteur, pour, à l'exemple de saint Augustin,
élever la gloire du créateur sur l'abaissement et
les ruines de la créature. En fait, c'était donc Je
22 LE J.A.NSltNISME

point de vue théooentrique et christologique qui


était à eea yeux fondamental. Or, en 1622, Saint­
Cyran et Bérulle se retrouvèrent à Paris et, pendant
de longs mois, ils eurent des entretiens quotidiem
de cinq ou six heures. Saint-Cyran en sortit défini­
tivement et profondément imprégné de bérullisme.
S'il repensera et exprimera à sa manière, plus stricte­
ment patristique, les idées du maître, il leur demeu­
rera f idèle et les défendra jusqu'à la fin. Ainsi, son
augustinisme sera en réalité celui de Bérulle, et non
celui de Jansénius.
Il faut, sur ce point, réformer des conceptions
superficielles trop couramment admises. Ce qui a
pesé sur la destinée de Saint-Cyran, ce sont bien
plutôt ses relations avec Bérulle que ses relationf
avec Jansénius. A la date où Saint-Cyran le connut,
Bérulle était déjà profondément engagé dans les
polémiques qui usombrirent la seconde moitié de
sa vie. Pour propager dans les Carmels français dont
il était supérieur sa dévotion christologique, Bérulle
y avait mis en circulation vers 1612 une formule
d'oblation dite Vœu de servitude à Jlsus et à Marie.
En 1620, les carmes déchaux, hostiles à Bérulle qu'ils
euuent voulu éliminer des Carmels, réussirent à se
procurer le texte du Vœu et obtinrent . contre lui
diverses censures, dont une de Lessius. Naturelle­
ment, cela provoqua une véritable guerre de · pam­
phlets qui se prolongea pendant plusieurs années.
Saint-Cyran y rendit de grands services à Bérulle.
Il intervint auprès de Leasius pour obtenir de celui­
ci une demi-rétractation de s.a censure ; il procura
à Bérulle des approbations lovanistes, celle en parti­
culier de Jansénius. Surtout, il mit à sa disposition
son immense savoir et sa vaste documentation
patristique. A cette date, Bérulle compose pour sa
défense son monumental ouvrage des Gra1Ukurs de
LES ORIGINES DU JANS:BNISME 23

Jûw, qui devait paraître en 1623. Saint-Cyran y


a certainement collaboré ; un peu plus tard, pour
en asaurer la diffusion, il le fit traduire en latin
par aon neveu Barcos. Ce fut enfin Saint-Cyran qui
aasura la révision et la publication d'autres œuvres
ultérieures de Bérulle.
Dans ce conflit, Bérulle se heurtait aux jésuites.
�es derniers craignaient la concurrence de l'Ora­
toire, dont les efforts se portaient sur des terraim
que la Compagnie considérait comme son apanage
exclusif, celui en particulier de l'enseignement privé.
En outre, simple congrégation séculière soumise aux
évêques, l'Oratoire trouvait parmi eux des sympa­
thies que n'y trouvait point la Compagnie, ordre
exempt de la juridiction épiscopale. Assez vite, les
relations entre jésuites et oratoriens s'envenimèrent
à un tel point qu'en décembre 1623 Bérulle crut
devoir porter ses griefs devant le nonce Corsini.
Dans l'affaire du Vœu, les jésuites prirent donc
assez généralement le parti des carmes contre
Bérulle, bien que ce dernier, dans son Na"I sur les
iUt,arions, ait eeeayé de se couvrir par des citations
empruntées à de célèbres théologiens jésuites :
Suarez, Vasquez, Pierre Canisius, Richeome. Dans
toute cette affaire, il n'était guère question, du
reste, des problèmes de la grâce, et d'ailleurs si le
molinisme imprégnait de nombreux jésuites &an­
çais, l'augustinisme gardait certainement encore
parmi eux des partisans. Saint-Cyran, lui, avait
eu jusque-là des relations correctes avec les jésuites,
ses anciens maîtres. Mais, dès juin 1622, Bérulle
l'avait mis au courant des procédés qu'il reprochait
à la Compagnie et s'était asmré son appui. Saint­
Cyran répondit en 1626 à son attente en dirigeant
contre l'un des plue célèbres écrivains jésuites de
l'tSpoque. le P. Garasse, une attaque violente et
24 LE JANS€NJSME

d'ailleurs victorieuse, destinée visiblement à ruiner


le prestige de la Compagnie. L'humanisme du
P. Garasse y était âprement pris à partie, et ses
théories sur la grâce, où l'influence molinienne était
évidente, qualifiées de pélagiennes. Un peu plus
tard, de 1632 à 1635, sous le pseudonyme de Petrus
Aurelius, Saint-Cyran mena une vive polémi que
pour défendre la hiérarchie contre les prétentions
des jésuites anglais et leurs théories anti-épisco­
pales ; les problèmes De auxiliis n'y sont pas
abordés, mais les jésuites y sont constamment
désignés avec mépris sous le qualificatif de moli­
nistes. Les jésuites ne tardèrent point à reconnaître
Saint-Cyran comme l'auteur principal mais sans
doute point unique de cette série d'ouvrages, et
c'est à partir de cette date surtout que leur hostilité
envers l'abbé se fit de plus en plus active.
Parmi les ennemis de Bérulle, le plus dangereux
était sans contredit Richelieu. Les relations entre
le fondateur de l'Oratoire et le cardinal-ministre
avaient eu une histoire compliquée. Au début de
sa carrière, sous la régence de Marie de Médicis,
Richelieu avait trouvé le parti dévot puissant à la
Cour, et il s'était appuyé sur lui pour parvenir au
pouvoir : Bérulle lui-même avait favorisé son
ascension. Mais peu à peu la véritable personnalité
de Richelieu s'était révélée, et son opposition avec
le parti dévot s'était fait jour. Pour Bérulle et
pour les gens de son bord, l'essentiel était le triomphe
du catholicisme en Europe, et spécialement sa
victoire 1111' le protestantisme : ils visaient donc à
une politique strictement catholique, tant à l'inté­
rieur qu'à l'extérieur. Pour Richelieu au contraire,
héritier des légistes de l'époque médiévale, le but
primordial était de construire une synthèse politique
qui assurAt la suprématie universelle de la monar-
LES ORIGINES DU JANS�NISME 25

chie française, au détriment, si besoin était, des


intérêts du catholicisme. En divers domaines - rela­
tions avec l'Angleterre, l'Espagne, les protestants
d'Allemagne, le Saint-Siège - ces perspectives
différentes conduisaient à des positions absolument
opposées. Dès que Richelieu eût assuré son pouvoir,
il chercha à éliminer le parti dévot et se heurta à
Bérulle. Plus habile et plus réaliste, il vint à bout
de son adversaire, et la politique de Richelieu pré­
valut. Bérulle passa les deux dernières -années de sa
vie dans une relative disgrâce, à laquelle le cardi­
nalat fut une bien mince consolation, et il mourut
le 2 octobre 1629. A cette date, plusieurs des an­
ciens amis de Bérulle, Vincent de Paul par exemple,
désireux de ne piont mécontenter Richelieu, avaient
jugé plus prudent de s'éloigner de lui. Saint-Cyran
au contraire, dès le 5 octobre, manifestait hautement
11a vénération pour le défunt par une lettre ouverte
adressée au P. Bourgoing, oratorien fort connu. A
cette période, Saint-Cyran gardait encore d'excel­
lentes relations avec Richelieu, auquel il avait dès
1615 rendu de grands 11ervices. Mais une telle prise
de position, jointe à sa notoriété d'érudit, fit de lui
. peu à peu le 11uccesseur de Bérulle à la tête du parti
dévot, contre lequel Richelieu sévit de plUII en pl118
durement à partir de 1630, reportant sur Saint­
Cyran la haine qu'il avait vouée à Bérulle.
Dans les années qui suivirent, divers événements
contribuèrent à mettre Saint-Cyran en évidence.
Pur intellectuel, ce dernier ne s'était que rarement
mêlé d'affaires, et même n'avait eu que fort peu de
dirigés. Pourtant, sur ce demier point, il profeBSait
des idées pel'BOnnelles très préciaes, empruntéea
d'ailleurs dans une certaine mesure à François de
Sales et à Bérulle. Il admettait malaisément qu'une
vie chrétienne pdt être faite de constantes alter-
26 LE JA.NS�NISME

nances entre l'état de grâce et le péché, et il estimait


abusive la pratique trop facile des · sacrements de
pénitence et d'eucharistie, qui était alors courante.
Aussi demandait-il à ses dirigés de se convertir
véritablement, d'entrer dans une vie nouvelle par
un renouvellement. Pour provoquer le choc psycho­
logique nécessaire à cette rupture avec le passé,
le dirigé devait passer par rétat intermédiaire de
pénitent. Pendant quelques semaines, on lui dif­
férait l'absolution, et il se privait de l'eucharistie.
Au terme de ce laps de temps, toujours assez bref,
il était réconcilié par l'absolution sacramentelle et
recevait la communion. Il lui était demandé ensuite
de vivre le plus possible dans la retraite, pour pré­
server et faire fructifier les grâces reçues. Saint­
Cyran n'avait eu jusque-là que peu d'occasions de
mettre ses théories en pratique, mais il allait en
trouver dans ses relations avec une famille de la
noblesse de robe parisienne, les Arnauld. Depuis 1620
une vive amitié l'unissait à l'aîné de la famille,
Robert Arnauld d'Andilly, dont il avait fait le
champion à la Cour des idées augustiniennes. A son
retour à Paris, il s'était lié intimement avec sa mère,
Mme Arnauld. En revanche, il n'avait connu que
fort superficiellement les filles, en particulier la
célèbre Mère Angélique réformatrice de l'abbaye
cistercienne de Port-Royal, ainsi que sa sœur, la
Mère Agnès. Passée sous la direction de l'évê que
de Langres, Zamet, la Mère Angélique avait fondé
avec lui un ordre nouveau dit Institut du Saint­
Sacrement. La nouvelle fondation avait rencontré
de vives hostilités. En 1633, un adversaire de Zamet,
Bellegarde, archevêque de Sens, avait par vengeance
fait censurer un petit écrit de la Mère Agnès inti•
tulé Chapelet secret du Saint-Sacrement. Sur la
demande de Zamet, Saint-Cyran en avait pris la
· LES ORIGINES DU JANSENISME 27

défense, d'autant pl118 volontiers qu'il y reconnais-


. sait une inspiration bérullienne. La Mère Angélique
et la Mère Agnès lui en eurent naturellement une
vive reconnaisaance, et il demeura en relations
suivies avec elles. Découvrant avec surprise en ce
théologien un directeur spirituel de la plus haute
valeur, la Mère Angélique lui demanda de prêcher
et de confesser au Saint-Sacrement, puis à Port­
Royal, où elle revint en 1636. A cette date, les reli­
gie118es avaient quitté depuis environ dix ans leur
maison d'origine en la vallée de Chevre11Se et s'étaient
installées à Paris, au faubourg Saint-Jacques. Non
sans quelque imprudence, Saint-Cyran leur parla de
sa théorie des renouvellements. La plupart s'enthou­
siasmèrent pour le nouveau procédé, voulurent
l'expérimenter, en parlèrent aux gens du dehors,
sans se rendre compte que cette di:ff11Sion inconsi­
dérée soulevait des remous assez divers dans l'opi­
nion et pouvait fournir des armes à Richelieu.
Le ministre, en effet, accumulait les griefs contre
Saint-Cyran. En 1635, Janséni118 avait fait paraître
son Mars galliciu, lourd et virulent pamphlet contre
la politique du cardinal et son alliance avec les
protestants d'Allemagne. Saint-Cyran n'avait été
nullement enchanté de cette publication ; mais son
' amitié avec Jansénius était . connue, et naturelle­
ment il en avait porté plus ou moins la responsabi­
lité. Un peu pl118 tard, c;'avait été l'affaire du
mariage de Gaston d'Orléans, frère du roi, avec
Marguerite de Lorraine. Cette alliance gênait la poli­
tique de Richelieu, qui réussit à la faire déclarer
nulle par le Parlement en 1634 et par l'.Assemblée
du Clergé en 1635. De nombreux théologiens, par
crainte du ministre, acceptèrent cette décision, que
le pape Urbain VIII se refusa toujours à entériner.
Saint-Cyran, au contraire, sans craindre le méconten•
28 LE JANS€NISME

tement de Richelieu, s'y montra ouvertement


hostile. En ao1Ît 1637, ce fut la conversion d'Antoine
Le Maître, neveu de la Mère Angélique, jeune et
brillant avocat, qui était l'un des espoirs du barreau
parisien. S'étant placé 80118 la direction de Saint­
Cyran, il rendit publique vers le 15 décembre, par
une lettre ouverte au chancelier, sa décision de vivre
désormais dans la retraite et la pénitence, sans deve­
nir ni prêtre ni religieux. Il allait être ainsi le pre­
mier des Solitaires de Port-Royal. Il s'établit dans
les dépendances du monastère, où d'autres vinrent
le rejoindre, formant ainsi un embryon de com•
munauté, où f iguraient plusieurs des frères de
Le Maître, le prêtre Antoine Singlin, ancien dirigé
de Vincent de Paul, et le grammairien Claude
Lancelot. L'opinion s'émut, et Saint-Cyran fut
accusé de soustraire à la vie publique, par ses théo­
ries excessives, des sujets d'élite.
Cependant, Richelieu hésitait à prendre une déci­
sion qui, il le savait, allait durcir l'opposition contre
lui du milieu dévot. En février 1637 encore, il avait
tenté d'acheter la complaisance de Saint-Cyran par
l'offre d'un évêché, mais en vain. Une nouvelle
affaire allait lui offrir une opportunité décisive.
En mars 1638, un oratorien, le P. Séguenot, publia
une traduction du traité de saint Aug118tin, De la
Sainte Virginili, avec des notes d'un aug118tinisme
agressif, et très hostiles en outre à certaines préten­
tions des grands ordres religieux. Immédiatement,
l'ouvrage fut déféré au chancelier. Bien que Saint­
Cyran n'y fdt absolument pour rien, on savait qu'il
partageait certaines des opinions de Séguenot, et
ses relations avec l'Oratoire étaient connues : il
était donc facile de l'impliquer dans l'affaire.
Le 2 mai 1638, son arrestation fut décidée. Prévenu,
l'abbé ne chercha pas à fuir ; le 14 mai au matin, il
LES ORIGINES DU JA.NSeNISME 29

était enlevé de son logis et intemé au château de


Vincennes.
L'intention première de Richelieu était de lui
faire un procès d'hérésie. Ses papien furent saisis,
see disciples et les gens qui l'avaient fréquenté
minutieueement interrogés. Mais cette information
ne rapporta rien d'utilisable, et même rendit évi­
dente l'orthodoxie foncière de l'accusé. Certains
témoignages, celui de Vincent de Paul par exemple,
se révélèrent si favorables qu'on renonça à les verser
au dossier. Finalement, Richelieu dut renoncer à
tout espoir de procès et se contenter de maintenir
Saint-Cyran en détention arbitraire, ce qui fit de
lui un martyr aux yeux de tout le parti dévot.
Chose digne de remarque, en toute cette enquête,
il n'est pratiquement pas question des problèmes
de la grâce, bien que certains témoins aient rapporté
de l'abbé des propos fortement augustiniens. Seule
est mise en cauae l'opinion de Saint-Cyran sur la
nécessité de la contrition dans la rémission des
péchés par le sacrement de pénitence. La plupart
des augustiniens admettaient en effet qu'une cer­
taine contrition fondée sur un motif d'amour de
Dieu y était nécessaire. D'autres théologiens, les
molinistes en particulier, pensaient que l'attrition,
regret des péchés fondé sur la seule crainte de
l'enfer, y suffisait jointe à l'absolution sacramen­
telle. Richelieu tenait passionnément à cette dernière
opinion, qu'il avait exprimée dès 1619 dans son
Ina1rudion du chrlrien. Tout en reconnaissant le
peu d'importance pratique et psychologique de
la question, Saint-Cyran se montrait nettement
1 contritionniste ,. Richelieu etlt voulu le prendre là
en défaut, en prétendant que l'attritionnieme était
seul compatible avec les décisions du Concile de
Trente. Mais, en mai 1640, Saint-Cyran accepta de
so LE J.ANSaNISME

signer une formule relativement favorable à l'attri­


tion, et il fallut renoncer à cet argument. On voit
par-là combien le milieu français était alors peu
passionné par les questions De Auxiliis. Seul
l'Oratoire, très augustinien dans son ensemble, avait
produit en ce domaine quelques ouvrages, par
exemple le très platonicien De libertate Dei et crea­
turae (1630), du P. Gibieuf, approuvé par Saint­
Cyran et attaqué par le jésuite Théophile Raynaud.
Jusqu'à cette époque, le principal théâtre des opé­
rations sur ce sujet demeure à Louvain.
La carrière de Janséniua y avait été, à toua
égards, bien moins dramatique que celle de son ami
français. Paisible professeur d'Ecriture-Sainte, il
semble avoir évité dans ses coun les questions liti­
gieuses. Honoré de la confiance de ses collègues, il f it
en 1624 le voyage d'Espagne, pour défendre la
Faculté de Louvain contre les jésuites, qui eussent
voulu s'y faire incorporer. Mais l'augustinisme
demeurait son intérêt le plus ardent. Il semble qu'au
début, de concert avec Saint-Cyran, Janséniua ait
considéré comme possible de faire triompher l'an­
cienne doctrine par des moyens politiques, en s'assu­
rant l'appui d'hommes en place. Dans cette inten­
tion, Saint-Cyran s'était acquis le plus possible
d'amitiés à la Cour. Mais, au début de 1623, de nom­
breuses défections se produisirent dans ce milieu,
dues peut-être au changement d'attitude de Riche­
lieu. En · mai 1623, les deux amis se rencontrèrent
à Péronne et délibérèrent d'un « changement de
dessein », qui consista sans doute à faire désormais
porter leurs efforts sur un terrain plus proprement
intellectuel et universitaire. Jansénius reprit le
projet, qu'il caressait depuis quelques années déjà,
de rédiger une vaste somme augustinienne, où f1lt
synthétisée et minutieusement exposée la pensée du
LES ORIGINES DU JÀNS'l:NISME 31

grand docteur, ép111'8e en de nombreux ouvrages. Les


travaux préliminaires furent assez longs, Janséniua
manquant alors de la liberté qu'il aurait fallu, car
de nombreuses tâches universitaires l'absorbaieat.
C'est seulement dans les premiers mois de 1628
qu'il en entreprit la rédaction ; travailleur intati­
gable, il la mena à bien avec une remarquable rapi·
dité. On en peut suivre les progrès dans ses lettres
à Saint-Cyran qui, il est vrai, n'attachait pas à
l'œuvre la même importance que le lovaniste. Dès
mars 1630, Jansénius lui envoyait un résumé du
premier tome, et, en avril 1634, il lui annonçait que
le second était terminé. Malheureusement, à partir
de 1635, la guerre interrompit les relations entre la
France et les Pays-Bas, et Saint-Cyran n'en eut plus
aucune nouvelle, de telle sorte qu'il ignorait le
détail du contenu. Au moment où Jansénius fut
sacré évêque d'Ypres, le 23 octobre 1636, le livre
était dans son ensemble à peu près terminé. Il
pouvait en envisager l'impression et il s'était même
procuré du matériel d'imprimerie à cet effet. Rien
n'était commencé pourtant lorsqu'il mourut préma­
turément de la peste le 6 mai 1638. Par son testa·
ment, Jansénius soumettait son œuvre au jugement
du Saint-Siège, tout en estimant qu'il n'était guère
possible d'y changer grand-chose ; il confiait le soin
de la publication pO!lthume à deux amis lovanistes,
Calénus et Froidmont.
En fait, le projet de Janaéniua n'était nullement
un secret. Il était connu des jésuites de Louvain qui,
depuis pluaieun années, par d'actives correspon­
dances, travaillaient l'opinion en Frànce, en
Espagne et en Italie, pour assurer leurs positions
lors d'un conflit qui paraissait inévitable. Ils ten­
tèrent de barrer la route aux mandataires de Jan­
sénius et d'empêcher la publication de son ouvrage.
32 LE JANSBNISME

Da firent intervenir le maladroit Stravius, inter­


nonce de Bruxelles, qui utilisa les décrets de 1611
et 1625 interdisant de rien faire paraître sur les
matières de la grâce sans autorisation expresee.
Or, ces décrets n'avaient jamais été signifiés à la
Faculté de Louvain, qui de ce chef prétendait les
ignorer et ne leur accordait aucune valeur. D'autre
part, par l'intermédiaire de l'imprimeur Zegers,
Froidmont et Calenus mirent en avant l'aspect
matériel du problème, et les frais considérables déjà
engagés dans l'impression. Finalement, le livre fut
mis en vente en septembré 1640. Il s'intitulait
Comelii Jansenii Episcopi Iprensis Augu.slinus.
C'était un volume considérable, in-folio de quelque
1 300 pages sur deux colonnes d'impression serrée.
Le premier tome est consacré à l'analyse des
opinions attribuées aux pélagiens et semi-pélagiens
- mais sans nommer les molinistes. Le second tome
est précédé par un Liber proemialis très important,
où Jansénius utilise quelques idées fournies par
Saint-Cyran dès 1623 ; il y étudie les rapports
entre théologie et philosophie, et la place privilégiée
que l'Eglise donne à saint Augus tin dans les ques­
tions de la grâce, d'où il déduit qu'il est malaisé de
s'en écarter sans sortir des limites de l'orthodoxie.
En toutes ces pages, l'hostilité de Jansénius pour
la scolastique apparaît clairement. Le tome lui­
même étudie l'état des anges et de l'homme avant,
puis après la chute, en insistant sur la profondeur
des ravages causés par le péché originel, et sur la
puissance de la concupiscence, qui réduit l'homme
en un tel esclavage qu'il n'est capable que du péché.
Finalement, Jansénius aborde un problème plus
particulier, fort débattu alors entre spécialistes :
celui de savoir s'il est pouible que l'homme ait
existé originellement dans un état purement naturel,
LES ORIGINES DU JANS!tNISME 33

sans aucune vocation surnaturelle à la vie éternelle


et à la vision béatifique de Dieu. Dans l'ensemble,
les molinistes admettaient cette poasibilité, que
Jansénius repousse absolument, comme contraire à
la sagesse divine. C'est seulement dans le troisième
tome que Jaménius atteint le centre de la question,
en traitant de la guérison de la nature humaine,
et de son rétablissement en la liberté par la grAce
du Christ rédempteur. ividemment, les thèses cen­
trales de l'augustinisme y sont affirmées avec force :
nécessité de la grâce pour ·toute bonne œuvre,
efficacité infaillible de la grâce sans nuire à la liberté,
gratuité absolue de la prédestination. Sur tous ces
points, la pensée de saint Augustin était interprétée
dans son sens le plus strict, et presque uniquement
en fonction de la dernière forme, très rigide, qu'elle
a prise dans sa controverse contre les pélagiens. En
particulier, la théorie de J aménius sur la liberté
constituait un recul considérable par rapport aux
théories courantes. Les molinistes, en effet, tendaient
à identifier la liberté à l'indifférence : à leurs yeux,
pour que l'homme soit libre, il devrait avoir une
égale puissance au bien et au mal ; c'est la théorie
dite de l'équilibre. Les thomistes n'admettaient
point cet équilibre qui leur semblait contraire à la
doctrine du péché originel. Pour eux, l'essence de
la liberté tenait dans le fait que le libre-arbitre
gardait le pouvoir de se déterminer en deux direc­
tions opposées, poleslas ad oppoaila ; mais ils admet•
taient que le poids de la nature déchue l'entraînait
foncièrement vers le mal. Pour Janséniu. au
contraire, qui en cela s'estimait fidMe à saint Augm­
tin, un acte était libre lorsqu'il s'identifiait à la
spontanéité profonde de la nature, spontanéité à
laquelle il donne le nom de volonté, renonçant ainsi
à la ferme distinction établie par les scolastiques
L. COGNET 2
34, LE JÂNS8NISME

entre la volonté conaidérée comme nature et la


volonté conaidérée comme choix délibéré ; d'où il
suit que, dam les vues de Janséni118, libre et volon­
taire s'identif ient. Cette volonté foncière se réalise
dam l'amour, et la volonté de la créature raison­
nable ne peut exister sans amour. Or, le gauchiue­
ment imprimé par la concupiecence à notre nature
est tel que l'homme pécheur, abandonné à lui-même,
ne peut aimer que lui-même, les créatures, le mal :
la volonté, en effet, n'est mue que par le désir du
bonheur, du plaisir - par la délectation, qu'elle
trouve comme à sa portée dam la créature. Pour
qu'elle soit rendue capable du bien, il faut que la
grâce intervienne et donne à l'homme un cœur
nouveau : ainsi la grlce est une inspiration d'amour,
qui passe jusque dam la volonté, y fait régner
l'amour de Dieu à la place de l'amour de soi, et y
répand la charité - mais souvent au prix de durs
combats contre la concupiscence. La volonté, ainsi
redressée, sera d'autant plus libre qu'elle sera plus
conforme à la volonté de Dieu, et par conséquent
moina capable du mal. La grâce incline alors le
cœur vers une délectation spirituelle et sainte, qui lui
fait vouloir et faire tout ce que Dieu veut qu'il
veuille et fasse. Ces deux délectationa se révèlent
comme les deux principes de tous nos actes, bona et
mauvais ; elles déterminent infailliblement notre
attitude morale, et celle des deux qui amène la
volonté au conaentement est appelée victorieuse.
Telle est la théorie janaénienne de la deledalio
nctrü=. En tout ceci, les molinistes ne aont pas
nommés ; mais, pour que l'on ne a'y tromplt point,
un appendice intitulé Parallèle ou Slaura mettait
en comparaison leur doctrine avec celle des péla­
giena : cette importante pièce polémique fut même
réimprimée à part en 1647.
LES ORIGINES DU JA.NSaNISME 3S

L'importance de l'.Augwlinus en tant que aomme


de doctrine est extrême, et sa publication marque
un tournant décisif dana la controverse. Mais, bien
que Janséniua ait prétendu seulement y systématiser
Jea idées de saint Augustin, sa pensée personnelle,
Jes vues courantes alors dans le milieu lovaniate,
et particulièrement la tradition baianiate, y inter·
viennent dans une proportion considérable. Janaé­
niua n'est certea point dépourvu de aena historique,
maie il n'a pu toujours estimé à leur jwite valeur les
fluctuations de penaée de son inapirateur, et s'est
trouvé de ce chef conduit à certaines incohérencea,
qu'une relecture au moment de l'impresaion eftt peut­
être fait disparaître. Au point de vue rédactionnel,
l'ouvrage n'était pas sana défauts. Son énorme
étendue n'allait point sans parfois quelques redites,
et, çà et là, une certaine dilution de la pensée. La
forme en était sèche et dure, et certaines formules
euuent dû être nuancées. Janaénius avait en outre
laissé en manuscrit une épître dédicatoire au pape
Urbain VIII, que les éditeurs ne firent pu imprimer,
eu égard sans doute aux décrets de l'inquisition qui
proscrivaient toute publication sur ces matières.
Dès son apparition, l'ouvrage de Jansénius réveilla
les conflits un moment auoupis. Ce fut d'autant
plus vif que, si l'on ose dire, l'antijansénisme préexis­
tait au jansénisme, en ce sens que le groupe des
jélllites de Louvain avait dès lors aoigneusement
mis en place son dispositif et attendait avec impa­
tience une occasion de reprendre la bataille. Au
reste, du côté augustinien, on ne se montrait paa
moins ardent au combat. Bien que la Compagnie de
Jésus eftt pleinement reconnu la valeur des décrets
de 1611 et 1625, la néceui� fit pauer outre et,
le 22 man 1641, dea thèses violemment h08tilea à
l'.Augwrinus furent soutenues au Collège des
36 LE JANSaNISME .
jésuites de Louvain. Jansénius y était ouvertement
accusé de renouveler les erreurs de Baius et de favo­
riser celles de Calvin. On lui reprochait d'avoir
enlevé toute réalité au libre-arbitre, de telle sorte
qu'après la chute l'homme serait nécessairement
déterminé à faire le bien lorsqu'il a la grâce, et à faire
le mal lorsqu'il ne l'a point, et d'avoir affirmé aussi
que Jésus-Christ n'avait prié et n'était mort que
pour les seuls élus. Il est exact que, sur ce point,
s'estimant en conformité avec saint Augustin et
avec le Concile de Valence, Jansénius considérait
comme réelle la volonté salvifique universelle de
Dieu, mais en admettant qu'elle n'était véritable­
ment positive et efficace que pour ceux-là seuls qui
étaient sauvés, et qu'il fallait interpréter l'Ecriture
en ce sens. Comme il fallait s'y attendre, les lova­
nistes répliquèrent, et ce fut de part et d'autre une
grêle de factu"TM. Des intrigues compliquées se
nouèrent à Louvain et à Rome, où les jésuites
réussirent à s'assurer l'appui du cardinal Barberini,
neveu du pape. L'histoire de ces négociations est
compliquée et fastidieuse, et seules de récentes
publications nous en ont révélé de curieux détails,
demeurés jusqu'ici inconnus. Un premier résultat
fut vite atteint : le 1er aotît 1641, un décret de l'inqui­
sition condamnait l'Augustinus et tous les livres
écrits pour ou contre lui, nommément les thèses
jésuites de Louvain ; mais ce décret souleva de
vives protestations et finalement ne fut point reçu
aux Pays-Bas. Des tractations se poursuivirent,
dans lesquelles StraviUB et le nonce de Cologne,
Fabio Chigi, prirent une part très active. Elles
aboutirent à la signature de la bulle In eminenti,
le 6 mars 1642. Ce document rééditait la bulle de
Pie V contre Baius, les décrets de 1611 et 1625
prescrivant le silence et le récent décret de 1641.
LES ORIGINES DU J.A.NSJlNISME 37

L'ouvrage de Janaéniu y était explicitement pros•


crit comme renouvelant des propositiona déjà
condamnées par Pie V et- Grégoire XIII. Faut-il
voir dans ce dernier passage une addition fraudu­
le118e introduite subrepticement par l'assesseur du
Saint-Office Francesco Albizzi ? Les historiena
jansénistes le prétendent. De toutes manières on ne
saurait attribuer la respomabilité de ce document
à Urbain VIII, vieillard alors très diminué, rongé
par la maladie et les scrupules. Ce texte, de rédac­
tion peu claire et peu heureue, fut certainement
modifié postérieurement à la date de sa signature,
et publié seulement le 19 juin 1643. Fabio Chigi
et son neveu Bichi, devenu dans l'intervalle inter­
nonce à Bruxelles, firent imprimer pour leur part
un texte remanié, légèrement différent de celui
publié à Rome. Toutes ces incertitudes firent un
temps douter de l'authenticité de cette bulle, et
même le nonce à Paris, Grimaldi, la tint quelques
mois pour apocryphe. Cependant en dépit d'une
habile manœuvre du doyen Schinkelius, hostile
à Jansénius, l'Université de Louvain se refusa à
recevoir la bulle sans explications préalables, et
envoya à Rome deux députés, Jean Sinnich et
Corneille de Paepe, qui partirent le 22 sep­
tembre 1643 et pauèrent par Paris, où ils prirent
contact avec le milieu janséniste français. A Rome,
ils n'obtinrent guère que de bonnes paroles sans
conaéquences, et ce voyage n'eut pratiquement
aucun résultat. De Paepe mourut à Rome ; Sinnich
en revint en septembre 1645. Dans l'intervalle, le
théâtre principal des opérations s'était transporté
à Paris.
CHAPITRE III

LES PREMll:RES CONTROVERSES

La prison ralentit à peine l'activité de Saint­


Cyran, mais elle l'amena à reporter ses efforts sur
le terrain de la spiritualité, et à ne prendre plus
qu'une part lointaine aux controverses. Ses disciples
allaient lui succéder, et parmi eux le plus remar qua­
ble était Antoine Arnauld, celui que la postérité
devait appeler le Grand Arnauld. C'était le plus
jeune des frères de la Mère Angélique. Né le
6 février 1612, il avait commencé sa carrière par
des études juridiques ; puis, en 1632, sur le désir
de 1a mère et le conseil de Saint-Cyran, il s'était
tourné vers la théologie. Saint-Cyran lui remit
bient&t, sans autres explications, les deux petits
volumes des œuvres de saint Augustin contre les
pélagiens ; ils étaient alors fort rares, mais Jansé­
nius avait procuré à son ami une vingtaine d'exem­
plaires de l'édition parue à Louvain en 1555. Le
jeune étudiant, à la grande admiration de Saint­
Cyran, y découvrit seul la distinction fondamentale
entre la grice d'Adam et la grice de Jésus-Christ,
et il s'a88Îmila l'augustinisme avec une remar quable
rapidité. Bien qu'il fdt en Sorbonne l'élève de Les­
cot, � influencé par le jésuite Vasquez et de_ten-
LES PREMI�RES CONTROVERSES 39

dances molinistes, Saint-Cyran lui fit soutenir, le


14, novembre 1635, pour l'obtention du grade de
bachelier, des thèses dites tentatives, d'un augus­
tinisme hardi et quelque peu agressif : dans leur
brièveté, elles contenaient déjà tous lee thèmes
qu
e Jaménius, à ce moment précis, développait
dam son Augustinus. Ces thèses étaient dédiées à
l'Assemblée du clergé, et la soutenance, qui eut
lieu en présence de plusieurs évêques, fut parti­
culièrement brillante, ce qui montre combien le
milieu de la Sorbonne demeurait encore favorable
à l'augustinisme. Maie les controverses sur ce point
étaient alors 8Î peu actuelles que Saint-Cyran ne
chercha nullement à exploiter ce succès. D'autres
thèses de la même tendance furent d'ailleurs soute­
nues dam les années suivantes, et Arnauld put
continuer paisiblement le cours de ses études.
Cependant, la publication de I' Augustinus devait
avoir inévitablement des conséquences dans le
milieu français. Quelques exemplaires en par•
vinrent à Paris presque immédiatement, et, dès
novembre-décembre 1640, six: docteurs parisiens
donnèrent leur approbation en vue d'une réimpres­
sion qui parut l'année suivante à Parie ; une autre
vit le jour à Rouen en 1643. Saint-Cyran reçut
l'ouvrage dans sa prison, maie, à cette date, l'état
de sa santé et surtout de sa vue ne lui permettait
plUl!I une aussi accablante lecture, et il dut se conten­
ter de le feuilleter ; sans doute connut-il surtout
l'ouvrage par les analyses que durent lui en fournir
Antoine Arnauld et peut-être son neveu Barcos.
Il fut déçu, et trouva que le livre manquait d' « onc­
tion • : il e'lit souhaité une œuvre moins technique,
unissant en une intime synthèse piété et théologie,
comme l'avait fait jadis Bérulle dans les GranœurtJ
de Jésus. Cet exposé systématique, rigoureux, froid
40 LE JANS:SNISME

et parfoia brutal, le déconcertait. Mais, quant


au fond, il en f it de grands éloges, estimant y retrou­
ver la véritable doctrine de saint Augustin. Il pensait
donc que le livre devait être défendu contre toutes
les attaques.
En France, l'Augustinus bénéficia de nombreuses
et vives approbations, spécialement parmi les ora­
toriens, les dominicains, les carmes et bien des
docteurs de Sorbonne. En revanche, l'hostilité de
Richelieu à l'ouvrage était d'avance certaine. Il
n'avait point pardonné à l'auteur son Mars Gallicus,
et ses sympathies personnelles allaient au moli­
nisme ; De plus, il pouvait désirer se concilier
ainsi l'ensemble des jésuites français, dont quel ques­
uns déjà le servaient fidèlement dans ses démêlés
avec le Saint-Siège. Mais la puiasance du groupe
augustinien donnait à penser, et de multiples publi­
cations la manifestaient. Les éditions françaises de
l'Augwtinus comportaient en appendice un sévère
traité du franciscain Florent Conry, dit Conrius,
sur l'état des enfants morts sans baptême, qui
repo118Sait la théorie des limbes et les condamnait
simplement à l'enfer ; un peu plus tard, par les
soins du groupe de Port-Royal, on imprima, du
même Conrius, le pessimiste Pèlerin de Jéricho,
-traité latin qui décrivait d'après saint Augustin la
miaère de l'homme déchu. Il semble que le cardinal,
dévoré d'ailleurs d'autres soucis, ait préféré ne pas
se compromettre trop vite dans une nouvelle
affaire. De son côté, Saint-Cyran ne désirait nulle­
ment attirer une attention prématurée sur son dis­
ciple Antoine Arnauld, dans lequel il avait placé
de grands espoirs ; guidé par les conseils du prison­
nier de Vincennes, auxquels il s'était totalement
abandonné après une période relativement mondaine,
Arnauld fut ordonné prêtre, puis il reçut peu après
LES PREMl:SRES CONTROVERSES 41

le bonnet de docteur, le 19 décembre 1641. De part


et d'autre, on demeurait sur l'expectative.
Peu avant sa mort, survenue le 4 décembre 1642,
Richelieu avait chargé le théologal de Notre-Dame,
Isaac Habert, d'attaquer Jansénius dans ses ser­
mons. Habert le f it durant l'avent 1642 et à la
septuagésime 1643. Mais la disparition du cardinal­
ministre changeait les données. Le 4 mars 1643, une
ordonnance de l'archevêque, François de Gondi,
dont la famille était une des plus puissantes du
parti dévot, interdit de traiter ces matières dans la
prédication. Le 6 février précédent avait vu la
libération de Saint-Cyran ; mais ce dernier, épuisé
par plus de cinq années d'une prison mahaine et
à laquelle de plus robustes n'avaient pas résisté,
ne put reprendre qu'une activité réduite et mourut
au bout de quelques mois, le 11 octobre 1643. Si
les premières attaques écrites contre l'Augustinus
commencèrent alors avec la Defensio sancti Augus­
tini du feuillant Pierre de Saint-Joseph, l'oratorien
Collin du Juanet, sous le couvert de l'archevêque
de Sens, Bellegarde, y répondit par un florilège de
textes empruntés au Docteur de la Grâce, le Sanaus
Augustinus per seipsum docens, cependant qu'un
érudit jésuite, le P. Jacques Sirmond, publiait un
texte ancien qui semblait envelopper saint Augustin
dans une hérésie dite prédestinianisme, et qui sou­
leva une vive échauffourée entre spécialistes. Pour
la première fois, Arnauld prit part à la bataille.
Il avait composé dès 1643 une Apologie pour Jan­
sénius, dont une intervention du président Molé f it
différer la publication jusqu'en 1644.. Habert y
r
ayant répondu par sa Défense de lo foi de Eglise,
Arnauld lui opposa une Seoonde apologie (1645),
plu intéreasante encore que la première, et où est
reproduit un écrit très augustinien du pape Clé-
42 LE J.A.NSaNISME
ment VIII communiqué aux congrégations De
Auxiliis. En même temps, il prit la défense de son
maître par son Apologie pour M. de Saint-Cyran,
dont Le Maître avait écrit les deux dernières parties.
L'ouvrage avait été composé, en partie du moins,
dès 1639, mais il avait semblé plus prudent d'en
différer la publication. Quelques articles y concer­
nent la grâce. Arnauld y justifie Saint-Cyran d'avoir
dit que Dieu ne donne pas les mêmes grâces aux
réprouvés qu'aux élus, que la grâce suffisante n'est
pas donnée à tous les hommes, que toutes les
actions faites en dehors de la grâce sont sans valeur
et conatituent un accroissement de ténèbres. En
ces premières manifestations, rien de bien original.
De part et d'autre, on a constamment recoun à la
même méthode : du côté antijanséniste, montrer
que Jansénius renouvelle les erreun de Calvin, du
côté janséniste, montrer au contraire qu'il est
rigoureusement f idèle à saint Augustin. Arnauld,
en bon disciple, fait preuve d'un augustinisme
rigide et n'a encore découvert aucune de ses idées
personnelles. Sur le plan intellectuel, la controverse
marque le pas. Comme d'autre part, grâce à des
appuis parlementaires, le groupe janséniste put,
en 1643, s'opposer efficacement à la réception de la
bulle In eminenri, ce document n'eut pas plus
d'effet pratique en France qu'il n'en avait eu dans
les Pays-Bas. Tandis qu'à Louvain le temps se
consumait en disCU88Îons stériles, à Paris la contro­
verse dérivait vers deux problèmes connexes, mais
secondaires.
Le premier concerne les idées de Saint-Cyran sur
la pénitence et l'eucharistie, la technique des
c renouvellements », le délai de l'absolution et la
privation de la communion. Elles avaient soulevé de
vives critiquee dans le public, et le groupe de Port-
LES PREMitRES CONTROVERSES 43

Royal sentait la nécessité de les défendre. L'occasion


s'en présenta sou, la forme d'un petit écrit du jéauite
Sesmaisom, qui soutenait des idées diamétralement
opposées, et qui fut remis en 1640 à une dirigée de
Saint-Cyran, la princesse de Guéméné. Immédiate•
ment, Arnauld entreprit une réfutation, pour laquelle
Saint-Cyran lui prodigua comeil.8 et documents, et
à laquelle Barcos collabora dans une certaine mesure.
C'était en réalité une ample défeme des vues
saint-cyraniennes. Dam la première partie, Arnauld
étudie quelles sont les conditiom requises pour la
communion ; dans la seconde, il examine s'il est
meilleur, aux Ames qui ont commis des fautes
mortelles, de communier immédiatement après
l'absolution, ou de prendre un certain temps pour se
purifier par la pénitence ; dans la troisième, il
montre que certaines dispositiom de tiédeur ren­
dent parfois préférable qu'on s'abstienne de la
communion, et que le délai peut servir à rendre les
communions meilleures. Les conclusions d'Arnauld
sont, sur toU8 ces points, d'un rigorisme modéré.
Pour les étayer, il a recours naturellement à la
littérature patristique, mais aussi aux auteurs plus
modernes chers au milieu dévot : Charles Borromée,
François de Sales, Bérulle. En réalité, Arnauld
commet, pour des raisons tactiques, un volontaire
contresens. La technique saint-cyranienne des renou­
vellements était à l'origine un procédé psycholo­
gique de conversion ; Arnauld, sans exclure cet
aspect psychologique, autorise la méthode en . la
préaentant comme un retour aux pratiques de la
primitive Eglise ; par là, il rejoint le goftt de l'ar­
chaïsme si répandu parmi les hommes de la Contre•
Réforme, en France comme en Italie.
Ce volumineux travail était à peu près terminé
au début de 1642, mais il était difficile d'en envisager
la publication du vivant de Richelieu. C'est seule­
ment en mai 1643 qu'Amauld prit un privilège en
vue de l'impreuion. Pour donner pl111 d'éclat à
l'ouvrage, on quêta de nombreuses approbations.
Vingt et un docteun et quinze évêques répondirent
favorablement, dont plusieurs, probablement, ap­
prouvèrent de confiance et eans avoir lu le livre.
Intitulé De la frlquenle communion, il parut à la fin
d'ao11t 1643 et, comme il fallait a'y attendre, pro­
voqua une tempête. Ce fut pourtant un prodigieux
auccèa de librairie, qu'allaient attester d'innom­
brables réimpreuiona. Lee qualités littéraires n'y
étaient point étrangères. Un peu lourde, moins
terne qu'on ne le prétend, la langue d'Amauld y
était élégante, claire, précise et ferme : même le
jésuite Rapin, bon juge en la matière, le loue aur ce
chapitre. D'autre part, les tendances rigoristes qui
s'y exprimaient rejoignaient celles de nombreux
évêques reformateun. Cependant, si l'hostilité des
jésuites était certaine, et d'ailleun bien compréhen­
sible, il s'y ajoutait celle de nombreux autres
catholiques fervents, qui estimaient que la Frl­
quenle communion risquait d'affaiblir parmi les
fidèles la pratique sacramentaire : c'était par
exemple le cas de Vincent de Paul. Dès la publi­
cation du livre, le P. Nouet, fort réputé comme
écrivain de spiritualité, prêcha contre lui à la
maison professe des jésuites. De part et d'autre,
on échangea de nombreux libellea. On alla même
jusqu'aux gros volumes. De ce nombre, deux méri­
tent une mention. C'est d'abord le considérable
traité De la plnilence publique, du jésuite Pétau,
célèbre érudit, apécialiste de la patristique ; Arnauld
y répondit en 1644 à la tête d'un copieux recueil de
textes anciens remarquablement traduits par Le
r
Mattre, et intitulé La traàilion de Egli,e mr le
LES PREMJ:eREs CONTROVERSES 45

sujet de la péniience et de la communion. C'est enfin


l'Examen et jugement d'Abra de Raconis, évêque
de Lavaur, curieux ouvrage où Saint-Cyran et
Arnauld sont accusés d'illuminisme. A la Cour,
l'opinion était en majorité peu favorable à Arnauld,
et même le prince de Condé, qui se mêlait de théo­
logie, avait produit un opuscule contre la Friquenie
communion. Désireux d'un rapprochement avec le
Saint-Siège, Mazarin crut habile d'intimer à Barcos
et Arnauld l'ordre d'aller défendre leur ouvrage à
Rome. Cette décision souleva de vives protestations
dans les milieux gallicans et, cependant qu'Arnauld
et Barcos estimaient plus prudent de disparaître,
elle fut rapportée. Mais les évêques approbateurs
recoururent eux-mêmes au pape par une lettre du
5 avril 1644, et, un peu plus tard, un docteur de
Sorbonne approbateur du livre, Bourgeois, fut
chargé d'aller le défendre à Rome, où il arriva en
avril 1645. La difficulté la plus sérieuse à la quelle
il se heurta portait sur une phrase de la préface,
introduite par Barcos assez maladroitement, et où
il était question de saint Pierre et de saint Paul
comme des deux chefs de l'Eglise qui n'en font qu'un.
La Cour de Rome, qu'avait fort inquiétée le projet
de Richelieu de fonder un partriarcat gallican à
peu près indépendant du Saint-Siège, réprouvait une
telle formule qu'elle croyait pouvoir autoriser des
tendances schismatiques. Finalement, une condam­
nation portée dès 1645 et qui ne fut publiée qu'en
1647 frappa cette proposition, mais conditionnelle­
ment et sans référence à la Fnquenie communion.
Bourgeois revint de Rome vers le milieu de 1646.
A cette date, l'inquisition, après un long examen
du livre, s'était refusé à le condamner. Malheureuse­
ment, ces théories, modérées entre les mains de
Saint-Cyran et d'Arnauld, devaient engendrer par
LE JANS€NISME
la suite, dans le milieu janséniste, de regrettables
abus.
Arnauld est également responsable en partie de la
seconde affaire de diversion, moins importante il
est vrai, qui occupa cette même période. Elle met
en cause la morale des jésuites. Ces derniers en effet,
de par leur intense apostolat dans le monde, avaient
été amenés à se préoccuper beaucoup de casuistique,
c'est-à-dire de l'art d'adapter aux cas concrets les
principes de la théologie morale ; mua par un désir
de condescendance humaine, certains de leurs au­
teurs l'avaient fait non sans quelque laxisme, en
donnant des solutions qui cherchaient trop visible­
ment à éliminer plus ou moins les obligations de la
loi chrétienne. Ça et là, des protestations s'étaient
élevées, et les adversaires des jésuites les savaient
vulnérables sur ce point. Le groupe augustinien de la
Sorbonne estima donc qu'il y avait là un excellent
terrain de contre-attaque. En 164,3, Arnauld et le
Dr Hallier collaborèrent pour publier un petit
factum intitulé T�ologie morale de, jûuites : c'est
un bref résumé de propositions extraites de divers
auteurs de la Compagnie. L'intérêt de ce mince
opuscule, c'est qu'il constitue la lointaine origine
d'une campagne qui prendra son plein développe•
ment treize ana plus tard avec les Provincialea, où
d'ailleurs se retrouveront les argumenta du libelle
d'Amauld. La Somme de, pkhi• qui ae commettent
en toua ftaia, du P. Bauny, mise à l'index dès 164,0,
lui fournit de nombreuses citations. La plus mar•
quante de ses victimes est Antoine Sirmond, neveu
de l'érudit, qui, en 164,1, dans sa Difenae de la 11e11u,
avait soutenu sur la charité de surprenantes théories :
à ses yeux, il ne noua est point tant commandé
d'aimer Dieu que de ne le point haïr et la simple
observation de la morale suffit pour accomplir le
LES PREMI:BRES CONTROVERSES 47

précepte de l'amour de Dieu. Ces idées avaient valu


à Sirmond une dure polémique avec Jean-Pierre
Camus, évêque de Belley, ancien ami de saint
François de Sales. La campagne menée par Arnauld
aboutit à quelques censures en Sorbonne, mais
l'opinion s'en émut relativement peu.
CHAPITRE IV

LES CINQ PROPOSITIONS

Après la mort de Louis XIII, le parti dévot avait


pu, pendant quelques mois, relever la tête et cares­
ser l'espoir de s'imposer à la reine régente Anne
d'Autriche, influençable et d'esprit borné. Mais
Richelieu s'était donné un successeur en la personne
de Mazarin, qui était absolument décidé à se tenir
dans la ligne du cardinal-ministre, son devancier.
Or, en peu de temps, l'habile Italien eut entière­
ment conquis les faveurs de la reine, à un point tel
que leur intimité défraya la chroni que scandaleuse.
Pour le parti dévot, c'était la défaite irrémédiable
et définitive, défaite qui en hâta l'effritement, déjà
commencé sous Richelieu. Seul Port-Royal allait en
subsister comme un ultime bastion de résistance et
désormais, sous l'impulsion de Mazarin que
Louis XIV suivra f idèlement, la lutte contre le
jansénisme et Port-Royal deviendra une direction
fondamentale de la politique monarchique, cepen·
dant que, par un contre coup assez prévisible, les
centres traditionnels d'opposition à l'absolutisme,
la noblesse de robe, les Parlements, glisseront vers
le jansénisme - et ce d'autant plus qu'à ce moment
le développement du système des commis enlève
à la noblesse de robe, avec ses offices traditionnels,
sa raison d'�tre. Au début de la régence, le jansé-
LES CINQ PROPOSITIONS 49

nisme gardait encore des amis à la Cour : en parti­


culier, quelques grandes dames comme Mme de Gué­
méné qui avaient été les dirigées de Saint-Cyran ou
de son successeur à Port-Royal, Antoine Singlin,
lesquels d'ailleurs considéraient avec un certain
scepticisme ces conversions trop mondaines. Mais
leur situation y devenait de plus en plus fausse,
et Arnauld d'Andilly lui-même songeait à quitter
la Cour par une retraite qui, préparée dès 1644,
devint effective en 1646. L'atmosphère antijan­
séniste des organismes qui dépendaient de Mazarin
donnait à réfléchir. Ancien ami de Saint-Cyran,
saint Vincent de Paul, devenu membre du Conseil
de Conscience, avouait en 1648 qu'il lui paraissait
plus expédient de ne pas s'opposer à ses collègues
et de se déclarer contre le jansénisme. Beaucoup
sans doute durent faire le même raisonnement.
Dans de telles conjonctures, il est normal que le
groupe antijanséniste se soit manifesté d'une manière
de plus en plus nette. Certains ordres religieux, les
carmes et les feuillants par exemple, sentirent venir
le vent et se séparèrent officiellement dès 1646 des
défenseurs de Jansénius. Un jésuite, le P. Des­
champs, fit soutenir par le jeune prince de Conti,
fils du prince de Condé, des thèses ouvertement
moliniste11. En décembre 1646, Isaac Habert publia
un factum contenant huit propositions extraites de
l'Augustinw, concernant en particulier la grlce
suffisante, l'état de nature pure, les actions des
infidèles, la mort de Jéms-Christ pour tous les
hommes, et qu'il estimait hérétiques, mais cette
tentative n'eut pas de suites. Plus significatives
encore sont les difficultés excitées par les sermons
très augustiniens et très rigoristes de l'oratorien
Desmares, célèbre prédicateur : elles allèrent si
loin, malgré la protection de l'archevêque, qu'en
50 LE J.A.NS�NISME
février 1648 il dut s'enfuir pour éviter une lettre
de cachet qui l'exilait en Bretagne. Enfin le magis­
trat chargé de l'information contre Saint-Cyran, le
fameux Laubardemont, tristement célèbre par son
rôle dans les diableries de Loudun, s'était rendu
coupable d'une indélicatesse : en dépit d'ordres
formels, il avait retenu par devers lui une partie
des papiers trouvés au domicile de Saint-Cyran,
notamment d'importantes correspondances. Il les
transmit aux jésuites qui les mirent aux archives
du Collège de Clermont et estimèrent pouvoir les
utiliser en toute sécurité. De 1646 à 1655, un fou­
gueux polémiste, le P. Pinthereau, en fit paraître
des extraits habilement choisis et commentés. Ces
publications malhonnêtes demeurent d'ailleurs pré­
cieuses pour l'historien, nombre des documents
reproduits ayant depuis disparu.
Le climat ainsi créé permettait de faire intervenir
un épisode décisif. Il eut lieu le 1er juillet 1649, à
l'une de ces assemblées que la Sorbonne tenait au
début de chaque mois, et qu'on nommait pour cette
raison Prima memis. Très probablement, de longues
tractations secrètes préparèrent cette démarche,
mais toute trace en a malheureusement disparu. Ce
jour-là, le syndic Nicolas Comet - celui dont
Bossuet devait faire plus tard l'oraison funèbre -
demanda l'examen de sept propositions qu'il pré­
tendait avoir trouvées dans de récentes thèses de
bacheliers. Elles étaient ainsi conçues :
I. Quelques commandements de Dieu sont impos­
sibles aux justes qui veulent et s'efforcent selon les
forces qu'ils ont présentes : la grlce par laquelle ils
leur seraient rendus possibles leur manque aussi.
II. Dam l'état de la nature déchue, on ne résiste
jamais à la grâce intérieure.
III. Pour mériter et démériter dam l'état de la
LES CINQ PROPOSITIONS 51

nature déchue, il n'est pas nécessaire qu'il y ait


dans _ l'homme une liberté qui soit exempte de
nécessité : c'est assez qu'il y ait une liberté qui eoit
exempte de contrainte.
IV. Les semi-pélagiens admettaient la nécessité
d'une grice intérieure prévenante pour chaque
action, même pour le commencement de la foi, et
ils étaient hérétiques en ce qu'ils voulaient que cette
grâce fdt telle que la volonté de l'homme lui pt1t
résister ou obéir.
V. C'est un sentiment semi-pélagien de dire que
Jésus-Christ soit mort ou qu'il ait répandu son
sang pour tous les hommes, sans en excepter un seul.
VI. Les actions des infidèlea sont des péchés.
VII. Le sentiment de l'Eglise a autrefois été que
la pénitence sacramentelle secrète ne suffisait pas
pour les péchés cachés.
La riposte fut prompte. Immédiatement, un des
assistants fit remarquer qu'il s'agill8ait là de
condamner la doctrine de saint Augustin sous le nom
de Jansénius, et Cornet se défendit d'avoir fait
aucune allusion à l'Ausustinw. En dépit de la vio­
lente opposition de 70 des docteurs présents, il fut
décidé qu'une commission procéderait à l'examen.
Arnauld intervint quelques jours plus tard par de
virulentes ConsüUrarions sur rentreprise faite par
MoUre Nicolas Cornet. Il y faisait remarquer que la
rédaction des propositions était obscure, ambiguë
et captieuse, qu'elles pouvaient certes avoir un
sens hérétique, mais qu'elles pouvaient aU88Ï,
entendues dans les perspectives augustiniennes,
avoir un sens parfaitement orthodoxe.
Il · estimait donc que le syndic avait formé le pro­
jet d'en faire retomber la condamnation sur la
doctrine même de saint Augustin. Dans cette affaire,
Arnauld eut divers alliés, dont le plu important
52 LE JA.NS�NISME

est l'Auvergnat Amable de Bourzeys, qui devait


se signaler un peu plus tard par ses polémiques avec
le P. Pétau et avec le feuillant Pierre de Saint­
Joseph. Finalement, 61 docteurs appelèrent comme
d'abus de la décision prise le 1er juillet, et le prési­
dent Molé imposa aux deux partis une trêve de
quatre mois. Elle ne fut guère respectée. Dès
l'automne, on fit circuler à Paris et même en pro­
vince une censure imprimée des sept propositions ;
cette censure fut envoyée à Rome au début de 1650,
mais sans grand résultat. Les docteurs augustiniens
rédigèrent une nouvelle requête au Parlement, et les
commissaires durent désavouer cette censure préma•
turément publiée. Le groupe janséniste tenta égale­
ment de s'opposer, en octobre 164.9, à l'élection
comme syndic du Dr Hallier, passé au parti moli­
niste. Aux assemblées, les augustiniens se trou­
vaient en nette minorité, grâce à l'apport massif
au parti adverse des voix venues des religieux, les­
quels votaient en bloc suivant les instructions
données par leur ordre. Mais ces scrutins demeu­
raient Aprement contestés, diverses dispositions
antérieures ayant réduit à deux pour chaque ordre
les euffrages des « moines •, comme on disait alors. Il
semblait donc de plus en plus impossible d'obtenir
en Sorbonne une décision nette, et, en dépit des
préjugés gallicans, le recours à Rome apparaissait
comme la seule issue possible ; les jésuites romains,
bien informés, le conseillaient d'ailleun avec insis­
tance.
Devenu depuis 164.5 évêque de Vahrea, laaao
Habert semblait tout désigné pour une telle opé­
ration. Il rédigea donc, à la fin de 1650, une lettre
adressée à Innocent X, qui parlait des troubles
excités en France par l'Augustinus et demandait
au pape un jugement sur les cinq premiàes des pro-
LES CINQ PROPOSITIONS 53

positions mises en avant par Nicolas Comet ; pour


des raisons peu claires, on avait renon� aux deux
autrea. Ces propositions ne sont d'ailleurs pas expli­
citement attribuées à Jansénius par Habert.
D'habiles démarcheurs, parmi lesquels se signalllrent
le jéBUite Dinet et saint Vincent de Paul, entre­
prirent immédiatement de recueillir pour cette
lettre des signatures d'évêques. Elle en portait 78
lonqu'elle fut envoyée à Rome au début de 1651,
et une quinzaine d'autres vinrent s'y joindre dans
les mois qui suivirent ; naturellement, il y eut, là
aU88Ï, un certain nombre de signatures de complai­
sance. A l'Assemblée du clergé, qui se tenait à Parie
à ce même moment, se produisirent des réactions
usez divenee, et, en février-mars 1651, plusieun
évêques allèrent trouver le nonce pour lui faire
remarquer que la lettre d'Habert n'était nullement
écrite au nom du clergé de France, et qu'ils n'en
approuvaient point l'envoi. Le groupe janséniste
disposait en effet d'importante appuie épiscopaux :
les plus notoires étaient Gondrin, archevêque de
Sens, et Henry Amauld, évêque d'Angen, frère du
Grand Amauld.
Lee évêques augustiniens se concertlrent pour
écrire de leur �té à Rome. Onze d'entre eux signè­
rent en commun une lettre au pape. et deux autres
s'y joignirent par des lettree individuelles. Le groupe
janséniste se trouvait, par hasard, avoir nr place
à Rome un représentant en Ja penonne d'un doc­
teur de Sorbonne nommé Louis Gorin de Saint­
Amour, qui voyageait alon en Italie. Ce fut Saint•
Amour qu remit à Innocent X la lettre des onze
évêques, le 10 juillet 1651. Sur le conseil formel
qu'avait antérieurement donné le négociateur, le
texte ne contenait aucune mention de Jansénius,
et demandait seulement que la question fdt laissée
S4 LE JÀNS�NISME
en suspena, ou décidée après des conférences contra•
dictoires analogues aux congrégationa De Auxiliis.
Ainsi, sur le terrain romain, la lutte était engagée.
A Paris, Arnauld mit en circulation des ConlÜUra­
tion1 sur la leure composée par M. rhJlque de Vabres,
qui accusaient nettement Habert de manœuvres
déloyales, inaistaient sur l'ambiguité des Cinq pro­
positions, et, pour la première fois, posaient la
question de savoir si, oui ou non, elles étaient dans
l' Augustinus. Ce factum eut peu de résultat, et
Mazarin fit même envoyer à Rome une lettre signée
du jeune Louis XIV et demandant la condamnation
des Cinq propositiona. Mais, le recours à Rome une
fois effectué, force était d'attendre une décision que
rien ne permettait de croire rapide. A la faveur de
cette expectative, le conflit allait, une fois encore,
dériver vers des domaines secondaires.
Un premier incident éclata autour d'un petit
Calichisme de la Grâce, composé par le janaéniste
Mathieu Feydeau, à la demande de Caumartin,
évêque d'Amiena, et qui avait été imprimé en 1649
sous la forme d'une petite brochure. L'ouvrage était
extrêmement sommaire, sans nuances, d'un augus·
tinisme rigide et maladroit. Un jésuite de Douai
nommé Lhermite y opposa un autre Catichisme de
la Grâce, de tendance opposée et de rédaction
également peu heureuse. Un décret de l'inquisition
condamna simultanément les deux opuscules le
6 octobre 1650. Comme les jésuites tentaient d'uti­
liser cette condamnation dana un but de propa·
gande, Arnauld leur opposa, au début de 1651, dee
Réflexion, sur un tUcret de rinquisition, qui dé­
niaient toute portée proprement doctrinale à ce
document. Les Facultés flamandes se mêlèrent a1188Î
de cette affaire qui. après des épisodes embrouillés,
imit par provoquer un vif dissentiment et une sépa·
LES CINQ PROPOSITIONS 55

ration quasi totale entre la Faculté de Louvain et


celle de Douai.
Arnauld prof ita également de cette période
d'attente pour régler leur compte à quelques adver­
saires mineure. Le plus important était le
Dr Alphonse Le Moyne, professeur de Sorbonne,
titulaire de la chaire royale de théologie. On préten..
dait qu'il y avait été nommé par Richelieu avec
mÎ8sion expresse de réfuter Jansénius ; pourtant, il
n'avait abordé à son cours les questions de la grâce
que longtemps après la mort du cardinal, en 1647.
Il y développait un curieux système personnel.
Reconnaissant avec les augustiniens que l'homme
ne peut faire aucune bonne action sans une grAce
invincible qui opère, en lui, le vouloir et le faire,
il prétendait, avec les molinistes, que l'homme
n'avait point besoin d'un tel secoure pour demander
cette grâce, mais qu'il pouvait, s'il le voulait,
commencer à vouloir et à prier avec un secoure
suffisant que Dieu donnerait à tous les hommes. Le
Moyne reprit le même coure en 1650 et en publia
l'essentiel sous la forme d'un traité intitulé De Dono
oranài. Ces théories · lui valurent dès lors une polé­
mi que avec un janséniste fort connu et réputé comme
théologien, Noël de Lalanne ; cependant, ce système
de conciliation rencontra indubitablement un cer•
tain succès auprès des étudiants. Arnauld estima
également digne de réfutation un ouvrage ouverte­
ment moliniste du Dr Claude Morel, dirigé contre
Bourzeys, paru également en 1650 et intitulé La
r
"ri,ablea sentime,w de saint Augustin e, de Eglise
louchant la grâce. Enfin, il s'en prit au P. Girard,
jésuite, qui avait traduit en l'attribuant à saint
Prosper, disciple de saint Augustin, un texte ancien
intitulé De la wcation des Gentils, qu'il estimait
favorable aux vues moliniennea. Contre ces troÜI
56 LE JÀNS�NISME

adversaires, Arnauld dirigea en 1651 un volumineux


in-quarto intitulé Apologie pour les saints Pères. Il
y prétend d'abord redresser les interprétations
erronées des textes patristiques mis en avant par
ses adversaires, mais en fait son ouvrage constitue
un vaste traité théologique sur les points contestée.
Il y affirme que l'opinion qui prétend que Dieu a une
volonté absolue de sauver tous les hommes sans
exception est inconciliable avec !'Ecriture et les
Pères. Il explique en quel sens Jésus-Christ est mort
pour tous les hommes et montre que, dans les vues
patristiques, c'est quant à la euffieance du prix et non
quant à son application. Il étudie ensuite le problème
des grAces suffisantes et montre qu'elles -11e sont
point données universellement à tous les hommes.
Il ajoute enfin que la grâce efficace n'est pas moins
nécessaire pour commencer à prier que pour n'im·
porte quelle bonne œuvre. Au point de vue rédaction­
nel, l'ensemble constitue un ouvrage très remarqua­
ble, où Arnauld donne l'impression d'être parvenu à
la maîtrise de sa pensée personnelle ; il ne provoqua
aucune contestation ni réfutation.
Un autre épisode très important à cette époque
est constitué par les premières campagnes contre
Port-Royal. Le monastère était demeuré jusque-là
plus à l'écart du conflit qu'on n'e'tit pu s'y attendre.
Transférée en 1625 de la vallée de Chevreuse au
faubourg Saint-Jacques, la communauté avait été,
en 1627, soustraite par la Mère Angélique à la juri­
diction des moines de Cîteaux et placée sous la
dépendance de l'archevêque de Paris, François de
Gondi ; ce dernier protégeait ouvertement les reli­
gieuses. Cependant, la direction de Saint-Cyran à
Port-Royal et la pratique des « renouvellements »
avait fait juer ; la Mère Angélique y avait contribué
plus que nulle autre, étant demeurée en 1635 sans
LES CINQ PROPOSITIONS 57

communier ·.depuis Pâques jusqu'à l'Assomption,


ceci pour des raisons de conscience personnelles
et malgré les objurgations réitérées de Saint-Cyran.
Un mémoire adressé par Zamet à Richelieu en 1638,
imprimé par les soins des jésuites en 1644, contenait
ce fait et d'autres du même genre. Lors de l'arres­
tation de Saint-Cyran, en 1638, les Solitaires s'étaient
dispersés, mais dès 1639 ils purent revenir occuper
Port-Royal des Champs. En dépit des angoisses
de la Mère Angélique, les religieuses ne furent point
inquiétées, et l'archevêque s'opposa à l'interroga­
toire de la Mère par Laubardemont. Mais naturelle­
ment certains bruits continuèrent à circuler, même
après la libération de Saint-Cyran, et, en
décembre 1644, une visite canonique fut faite au
monastère par l'official Du Saussay, accompagné
du grand-pénitencier Charton : elle se termina à la
satisfaction générale. En 1647, la communauté fut
consacrée à l'adoration du Saint-Sacrement, et,
en 1648, un groupe de religieuses revint occuper la
maison des Champs. Mais, peu après, un premier
incident éclatait. Il fut provoqué par les sermons
d'Antoine Singlin. Né en 1607, fils d'un marchand
de vin, Singlin était d'origine modeste. Ordonné
prêtre en . 1633 sur les conseils de saint Vincent de
Paul, il était passé peu après sous la direction de
Saint-Cyran qui, discernant sa haute valeur spiri­
tuelle, l'avait préparé à être après lui confesseur
des religieuses et des Solitaires. D'intelligence
médiocre, sans culture théologique, Singlin se mon­
trait souvent d'un rigorisme étroit et déconcertant.
Mais, de la sainteté de sa vie, émanait un intense
rayonnement surnaturel qui explique son emprise
dans le milieu de Port-Royal. Evidemment, il était
dépourvu de dons oratoires. Le texte des sermons
qu'il débitait fort pauvrement à la chapelle de
58 LE J.A.NSaNISME

Port-Royal lui était fourni par Arnauld, ou plus


souvent encore par le plus jeune des frères Le
Maître, Louis-Isaac Le Maitre de Sacy, qui s'annon­
çait déjà comme un remarquable théologien ;
cependant ces prédications, simples et solides malgré
leur gaucherie, réunissaient un auditoire nombreux
et choisi. Or, le 28 août 1649, pour la fête de saint
Augustin, il prononça un sermon, dû probablement
à Arnauld, qui constituait une vigoureuse affirma­
tion de la grâce efficace. Dans l'atmosphère troublée
de cet été 1649, il souleva naturellement des pro­
testations, et, sur une dénonciation, la prédication
lui fut interdite par l'archevêque, comme ayant
contrevenu à son ordonnance de 1643, qui inter­
disait de traiter en chaire de tels sujets. Des inter­
ventions en faveur de Singlin eurent lieu, celle en
particulier d'Henry Arnauld, évêque d'Angers.
Finalement, tout s'arrangea. Les pouvoirs furent
rendus à Singlin. · Il reprit ses prédications le
1er janvier 1650, par un sermon fait en présence
de l'archevêque qui constituait, sinon une rétrac­
tation, du moins un considérable adoucissement de
sa prédication contestée. Un an plus tard, un
incident éclata entre le très janséniste curé de
Cour-Cheverny, au diocèse de Blois, un Irlandais
nommé Callaghan, et le P. Brisacier, recteur du
Collège des jésuites de Blois. Au cours de l'échange
de pamphlets qui s'ensuivit, le P. Brisacier en pro­
duisit un intitulé Le janainûme confondu, où il eut
l'idée discutable d'utiliser les ragots qui circulaient
contre les religieuses de Port-Royal : il les accusait
de ne point croire en l'eucharistie, de ne pas fré­
quenter les sacrements, de mépriser la dévotion à
la Vierge et le chapelet. Le 17 décembre 1651, la
Mère Angélique s'en plaignit à l'archevêque, lequel
condamna le libelle par UJ1e ordonnance en date
LES CINQ PROPOSITIONS 59

du 29 décembre. Le P. Brisacier ayant répondu,


Arnauld lui opposa deux écrits, dont le second, de
beaucoup le meilleur, s'intitule L'innocence et la
viri� défendues : il est fort étendu et contient d'inté­
ressants détails sur l'intimité de Port-Royal.
Malgré ces épisodes de diversion, jansénistes et
molinistes suivaient avec attention le déroulement
assez lent des opérations romaines. Le groupe augus­
tinien y fut d'abord représenté par Saint-Amour,
qui sans tarder demanda du renfort. Le 5 décem­
bre 1651, il fut donc rejoint à Rome par trois autres
docteurs, dont Lalanne : au début de 1653, le P. Des­
mares et un autre député vinrent également les
assister. Le parti moliniste eut dès 1651 pour pro­
tagoniste le cordelier Mulard, et ce fut seulement
en avril 1652 qu'arrivèrent le Dr Hallier et deux de
ses collègues en Sorbonne. L'attitude des milieux
romains était complexe. On n'y désirait nullement
une reprise des controverses concernant la grâce,
comme en témoigne l'incident qui éclata autour
d'un sermon violemment augustinien de l'ex-ora­
torien Hersent à Saint-Louis-des-Français, le
25 août 1650. Le parti janséniste commit donc une
maladresse en demandant avec insistance l'ouverture
de conférences contradictoires analogues aux Congré­
gations De Àuxiliis : Innocent X était fort hostile
à un tel procédé et entendait bien prendre person­
nellement sa décision. D'autre part, le groupe moli­
niste disposait d'appuis extrêmement efficaces, qui
semblaient devoir lui assurer la victoire : ces cir­
constances expliquent les prudentes réticences de
certains milieux traditionnellement acquis à l'au­
gustinisme, mais qui ne voulaient pas se compro­
mettre dans le jansénisme, tels par exemple les
dominicains. Les jésuites se tinrent officiellement
le plus possible en dehors du conflit, et le général,
60 LE JÂNS:BNISME

Piccolomini, renouvela même en 165.1 · les décisions


lénifiantes d'Aquaviva ; au début de 1652, le
P. Annat, futur confeeseur de Louis XIV, voulut
publier à Rome un traité De incoada libertale : il
dut y renoncer et faire vendre le livre en France.
En {ait, l'argument le plus important dont
disposaient les adversaires de Jansénius était un
argument de majorité. A Rome, on avait accueilli
avec satisfaction ce recours au Saint-Siège venu do
l'épiscopat français, dont on connaissait et craignait
les tendances gallicanes. Or, le groupe moliniste
avait pour lui les signaturee de 83 évêques, et
l'appui de Mazarin : lee 13 évêques jansénistes
comptaient peu en regard. Auasi lee jésuites romains.
comme d'autres observateurs encore plue impar·
tiaux, eetimèrent-ile que l'affaire était d'avance
jugée. Le détail des négociations et des intrigues qui
emplirent ces longe mois est d'un médiocre intérêt.
Il nous est connu principalement par le Journal de
Saint-Amour, publié en 1662 avec la collaboration
d'Arnauld : en dépit de sa douteuse objectivité,
c'est un document fort précieux. Dès avril 1651, une
commiaeion de cardinaux avait été nommée pour
l'examen de cette affaire ; la composition en fut
plueieun fois modifiée par la suite. En sep­
tembre 1652 fut constituée une Commission de
onze théologiens, chargée d'une discuasion appro­
fondie : un seul jésuite y figurait, et la défense de
Janséniue y fut très remarquablement aeaurée par
le franciscain Luc Wadding. Mais les députés jansé­
nistes ne purent obtenir ni conférences contradic­
toires, ni communication réciproque des écrite pré­
sentée aux examinateurs officiels : seulee furent
accordées aux deux partis des audiences séparées,
d'ailleurs peu nombreuses. Les jansénistes fure)).t
reçus pour la dernière fois le 19 mai 1653. Parmi les
LES CINQ PROPOSITIONS 61

écrits qui furent présentés au pape à cette occasion


le plus important est connu sous le nom d' Ecrie à
trois colonne& ; on y distingue en effet, pour chacune
des Cinq propositions, le sens proprement hérétique,
le sens estimé orthodoxe, et la proposition contraire
soutenue par les molinistes. Ce factum est C!'ntral
pour une connaissance exacte de la pensée janséniste.
Cependant, un tel travail était inutile, car en fait,
à cette date, la décision était déjà prise. Signée le
31 mai 1653, la bulle Cum occasione fut affichée à
Rome le 9 juin. Les Cinq propositions y étaient
attribuées à Jansénius, mais point très nettement.
Elles étaient condamnées séparément : les quatre
premières étaient déclarées hérétiques et la dernière
fausse. Nulle mention n'y était faite du sens ortho­
doxe qu'elles auraient pu avoir.
CHAPITRE V

LE DROIT ET LE FAIT

La bulle Cum occtUione constituait pour le parti


janséniste une totale défaite. Non seulement Jan­
sénius y était condamné, mais la doctrine même de
saint Augustin n'y était point explicitement sauve•
gardée. Sans doute, après la publication de la bulle,
Innocent X avait à plusieurs reprises déclaré qu'il
n'entendait aucunement porter atteinte aux théories
traditionnelles de la grâce efficace, mais on pouvait
craindre qu'en fait ce texte fût utilisé d'une manière
générale contre l'augustinisme. Il semble que le
groupe de Port-Royal ait connu un moment d'indé­
cision et de désarroi. Sa position se faisait de plus
en plus délicate. Dans les récents événements de la
Fronde, tout en se tenant à l'écart, il avait laissé
voir son hostilité à Mazarin. On accusait certains de
ses membres d'entretenir des relations avec le
coadjuteur de Paris, Paul de Gondi, futur cardinal
de Retz, alors emprisonné. Comme il était normal,
Mazarin f it immédiatement le nécessaire pour que
la bulle fût reçue en France. Une déclaration du roi
en donna l'ordre le 4 juillet 1653. Mazarin réunit
28 évêques qui se trouvaient à Paris, leur f it recevoir
la bulle au nom du clergé et envoyer une lettre cir­
culaire à leurs confrères sur ce sujet. Finalement, la
Sorbonne, le Parlement et l'épiscopat obtempé-
CHAPITRE V

LE DROIT ET LE FAIT

La bulle Cum occasione constituait pour le parti


janséniste une totale défaite. Non seulement Jan­
sénius y était condamné, mais la doctrine même de
saint Augustin n'y était point explicitement sauve­
gardée. Sans doute, après la publication de la bulle,
Innocent X avait à plusieurs reprises déclaré qu'il
n'entendait aucunement porter atteinte aux théories
traditionnelles de la grâce efficace, mais on pouvait
craindre qu'en fait ce texte fût utilisé d'une manière
générale contre l'augustinisme. Il semble que le
groupe de Port-Royal ait connu un moment d'indé­
cision et de désarroi. Sa position se faisait de plus
en plus délicate. Dans les récents événements de la
Fronde, tout en se tenant à l'écart, il avait laissé
voir son hostilité à Mazarin. On accusait certains de
ses membres d'entretenir des relations avec le
coadjuteur de Paris, Paul de Gondi, futur cardinal
de Retz, alors emprisonné. Comme il était normal,
Mazarin fit immédiatement le nécessaire pour que
la bulle fût reçue en France. Une déclaration du roi
en donna l'ordre le 4 juillet 1653. Mazarin réunit
28 évêques qui se trouvaient à Paris, leur fit recevoir
la bulle au nom du clergé et envoyer une lettre cir­
culaire à leurs confrères sur ce sujet. Finalement, la
Sorbonne, le Parlement et l'épiscopat obtempé-
LE DROIT ET LE F.A.IT 63

rèrent, mais certains des évêques opposants pu­


blièrent la bulle en l'accompagnant de mandements
restrictifs qui soulevèrent diverses difficultés, spé­
cialement à Sens et à Orléans. Aux Pays-Bas espa­
gnols, la bulle fut également reçue, malgré l'opposi­
tion de l'archevêque de Malines et de l'évêque de
Gand, déjà interdits d'ailleurs pour avoir refusé de
publier la bulle ln eminenti ; en fait, affaibli par le
décès à quelques mois d'intervalle de Calénus et de
Froidmont (février-octobre 1653), le groupe jansé­
niste de Louvain s'effritait peu à peu.
En revanche, le groupe moliniste considérait la
nouvelle bulle comme une victoire, et le faisait savoir
par des manifestations qui n'étaient point toutes du
meilleur goût. C'est ainsi qu'au début de 1654 fut
imprimée une gravure d'almanach intitulée La
déroute et confusion des jan&�nistes : on y voyait les
jansénistes, conduits par Jansénius omé d'ailes
griffues de diable, se réfugiant auprès des calvinistes
de Genève. Il n'est aucunement sûr que les jésuites
aient été responsables de cette mauvaise caricature,
mais l'opinion publique la leur attribua. Sacy, qui
s'estimait doué pour la poésie, y répondit sans tarder
par ses Enluminures du famew,; almanach des
jisuites, long poème satitjqu e, exécrable sur le plan
littéraire, mais riche en détails précieux sur les actes
diffamatoires que les jansénistes reprochaient à leurs
adversaires. Ce n'était là qu'une escarmouche.
Beaucoup plus grave fut la publication, en
février 1654, des Ca.,iUi jan&enianorum ( = Chicanes
de& janûnistes), du P. Annat, revenu en France et
que ea faveur à la Cour rendait redoutable. Ce volu­
mineux traité latin, fort habile, s'efforçait de tirer
le maximum de la bulle Cum occalione. Il y affir­
mait en particulier que le pape n'y avait eu nulle
intention de ménager la doctrine de saint Augw,tin,
LE J.A.NS.tNISME

et que par conséquent elle pouvait fort bien être


mise en cauae par ce document ; d'autre part, il y
prétendait, incidemment, que les Cinq propositions
se trouvaient en propres termes dans l' Augustinus.
Brillant polémiste, le P. Annat s'avançait ici un peu
vite, fournissant ainsi à ses adversaires plus d'armes
qu'il n'eût voulu. En effet, Arnauld se chargea de la
réponse par trois écrits qui furent mis en circulation
en mars. Saisissant l'occasion offerte par le P. Annat,
il imprimait au conflit un nouveau tournant. L'en­
semble de ces écrits posait le problème de ce qu'.A:L­
nauld appelait « le fait de Jansénius », et il le faisait,
il faut en convenir, avec une remar quable netteté.
En ce qui concerne la présence des propositions dans
l'Augustinus, il établissait péremptoirement le fait
déjà connu des spécialistes : seule la première s'y
trouvait textuellement, à quelques mots près ; les
autres ne pouvaient, en toute hypothèse, être pré­
sentées que comme des résumés de la pensée de
Jansénius. Arnauld s'efforce de montrer ensuite que
la première proposition se trouve dans un contexte
qui la rend entièrement orthodoxe, et que les pas­
sages allégués par le P. Annat pour attribuer à
Jansénius les quatre autres correspondent entière­
ment à la doctrine de saint Augustin ; en corollaire,
il lui est facile de tirer du texte complexe de l' Augus­
tinus cinq phrases, reproduites celles-là ad verbum,
nettement contraires aux propositions condamnées.
D'où il concluait que, si le pape avait justement
condamné les Cinq propositions au sens hérétique,
ce sens n'était nullement celui de Jansénius, et il
faisait remarquer que la bulle n'était pas explicite
sur ce point. Enfin, il ajoutait qu'il était difficile
pour l'Eglise de renoncer aux traditionnelles posi­
tions augustiniennes, et il citait comme argument le
fameux discours de Clément VIII aux Congrégations
LE DROIT ET LE FAIT 65

De Auxiliis, A travers Arnauld, le parti janaéniate


venait de formuler sa première position de repli :
condamner l'hérésie contenue dans les Cinq proposi­
tions, mais affirmer que cette hérésie n'était point
dans Jansénius.
La portée intellectuelle des écrits d'Amauld fut
certainement considérable, mais, quoiqu'ils euuent
été abondamment distribués à l'épiscopat, ils eurent
peu d'effet pratique. Le 9 mars 1654, Mazarin tint
au Louvre une nouvelle assemblée qui groupa
38 évêques. Non sans soulever parmi eux quelques
protestations, il fit adopter un texte qui décidait que
les Cinq propositions avaient été condamnées au
sens de Jansénius. Ce texte fit l'objet d'une lettre
au pape, qui répondit par un bref très élogieux en
date du 29 septembre : Innocent X y précisait qu'en
condamnant les Cinq propositions il avait condamné
la doctrine de Jansénius. D'autre part, un décret de
l'inquisition, en date du 23 avril 1654, avait prohibé
une cinquantaine d'ouvrages écrits par les défen­
seurs de Jansénius. Ces circonstances permirent à
Mazarin d'aller plus loin. Le 15 janvier 1655, une
assemblée réunit une quinMine d'évêques, qui pres­
crivirent la signature d'un formulaire condamnant
Jansénius, en s�uvegardant d'ailleurs explicitement
la doctrine de saint Augustin. Communiquée à toua
les évêques par une lettre circulaire, cette décision
demeura, en la plupart des diocèses, lettre morte,
tant ,son application paraissait devoir soulever
d'inextricables difficultés.
Sur le plan des idées, la controverse marquait le
pas. Même le gros in-folio, assez düfus, du jésuite
Etienne Deschamps, De laaerm j"11Mniana, y
apporta peu d'éléments nouveaux et fit voir surtout,
par son peu de succès. combien il était difficile de
démontrer directement l'identité entre la subtile
L. COGNET 3
66 LE JANSaNISME

pensée de Jansénius et les Cinq propositions. Un


nouveau document pontifical plus explicite edt été
nécessaire pour aller plus loin, et Rome ne désirait
nullement entrer à nouveau dans la controverse. Les
nombreux factums antijansénistes parus à ce mo•
ment s•en tiennent surtout au plan politique et
accusent les jansénistes de complot. Ils se multi­
plièrent tout particulièrement au cours de l'année
1654. Telle par exemple la Relation juridique, de
Filleau, qui mit en circulation la fable de la Char­
treuse de Bourgfontaine, où se seraient rencontrés
en 1620 Jansénius, Saint-Cyran et quelques autres,
dans l'intention de ruiner la foi en l'eucharistie et
d'établir le déisme : le crédit qu'a rencontré ulté­
rieurement cette légende absurde est assez surpre­
nant. Tels aussi les sanguinaires lnconvénienü
d'itat procédant du jansénisme, de Marandé, qui pré­
sente les solitaires de Port-Royal comme des cri­
minels dignes de · l'échafaud. Cependant, dès jan­
vier 1654, un mémoire rédigé par Antoine Le Maître
et une lettre ouverte d'Arnauld d'Andilly à Mazarin
avaient remis les choses au point en ce qui concerne
les Solitaires, et ils ne furent pas inquiétés. En somme,
le procédé consistait essentiellement à exciter Maza­
rin et la Cour contre les j ansénistes. Il était moins
dangereux pour ces derniers qu'on l'aurait pu croire,
vu l'impopularité du ministre. Dans ces conjonc­
tures, les gens de Port-Royal pouvaient penser qu'un
recours à l'opinion leur serait favorable, et ils sai­
sirent sans doute assez volontiers l'occasion qui s'en
présenta sans tarder.
Grand ami de Port-Royal, le duc de Liancourt y
avait sa petite-fille pensionnaire ; en outre, il logeait
chez lui l'abbé de Bourzeys, janséniste notoire. Le
duc habitait sur la paroisse Saint-Sulpice, dont le
curé était le célèbre M. Olier, fort hostile au jansé-
LE DROIT ET LE FAIT 67

nisme ; depuis 1653, il ee confessait à un vicaire de


la paroisse nommé Picoté, saint prêtre d'intelligence
médiocre. Le 1er février 1655, en confeseion, le
vicaire somma son pénitent de renoncer à toute
relation avec Port-Royal. Le duc ayant refusé,
Picoté déclara ne pouvoir lui donner l'absolution
avant d'avoir lui-même pris conseil. Consulté, Olier
et un autre sulpicien furent d'avis de refuser l'abso­
lution, et probablement même la communion. En
dépit d'interventions diverses, ils maintinrent leur
avis. Après trois semaines de négociations, Arnauld
résolut de porter le fait devant le public par sa Leure
à une personne de condition ; il y protestait contre ces
excommunications arbitraires, prononcées par un
simple curé, de sa seule autorité. Une dizaine de
libelles lui répondirent. Arnauld laissa passer le
premier feu avant de reprendre lui-même le combat
par sa Seconde leure à un duc el pair, adressée au duc
de Luynes et datée du 10 juillet 1655. C'était en réa­
lité un gros ouvrage de quelque 250 pages, le meil­
leur probablement qui soit sorti de la plume de son
auteur. Arnauld y reprend à fond l'objet même de la
contestation, et y aborde des quantités de problèmes
connexes. Les attaques contre la morale des jésuites
ne sont point épargnées. Il y précise son attitude au
sujet de la récente bulle : il déclare accepter la
condamnation des Cinq propositions, mais estime
devoir garder le silence sur la question de leur attri­
bution à Jansénius, point que d'ailleurs, à son avis,
la bulle n'a pas clairement tranché. Il ajoute que,
pour son compte, ayant lu avec attention l'Ausus·
tinus, il n'y a pas trouvé les Cinq propositions. Il
•'attaque enfin au problème de la gr&ce euffisante
au sens moliniste, doni il repousse avec énergie
la notion même, et, en paesant, il prend le renie•
ment de saint Pierre comme exemple d'une occa-
68 LE JANSSNISME
sion où un juste a péché parce que la grâce lui a
manqué.
On ne pouvait souhaiter prise de position plus
nette, et naturellement les adversaires d'Arnauld
s'efforcèrent d'en tirer contre lui tout le parti
possible. Il semble que Lescot fut l'organisateur de
la manœuvre qui devait consister essentiellement à
faire condamner Arnauld par la Sorbonne, puis par
l'Assemblée du Clergé. Arnauld en eut vent et tenta
d'y parer en déférant la question au pape par une
lettre datée du 27 aoftt. Cela n'arrêta point lea
opérations. Le 4, novembre, le nouveau syndic de
Sorbonne, Guyard, proposa l'examen de la lettre
d'Arnauld, qui fut confié à une commission de
docteurs notoirement hostiles à l'auteur. En dépit
des protestations d'Arnauld, qui demandait à être
personnellement entendu, la commission proposa
le 1er décembre la condamnation des deux proposi­
tions citées plus haut, sur le fait de Janaénius et sur
la chute de saint Pierre, la première comme contraire
à la bulle et la seconde comme renouvelant la pre­
mière dea Cinq propositions ; on prétendait que
c'était le P. Annat lui-même qui avait choisi ces
deux propositions. D'autres assemblées eurent lieu
dans le courant des mois suivants, pour lesquelles
Arnauld fournit des apologies écrites, mais sana
succès ; du 20 décembre au 14 février, les séances se
tinrent d'ailleurs en présence du chancelier Séguier,
très hostile aux jansénistes. Le 14 janvier, une pre­
mière censure contre Arnauld fut prononcée, mais
quarante religieux mendiants avaient voté, au lieu
des huit prévus par lea règlements. Soixante
docteurs protestèrent et se retirèrent des assemblées.
Arnauld, de son côté, fit signifier le 27 à la Faculté
une protestation en forme. Elle n'eut aucun effet.
Le 15 février, il fut exclu de la Sorbonne et, le
LE DROIT ET LE FÀIT 69

24 man, les docteun qui avaient pris son parti le


furent a1188i,
Mais déjà, à cette date, le vent avait tourné.
Depuis octobre 1655, Arnauld avait estimé pmdent
de ne plus paraître en public. Il s'était retiré peu
apm aux Granges de Port-Royal des Champs pour
y travailler à ses écrits apologétiques. Il y avait
trouvé un auxiliaire de grande valeur en la personne
d'un jeune théologien chartrain nommé Pierre
Nicole, bachelier en théologie, jusque-là professeur
à ces Petites-Ecoles que les gens de Port-Royal
avaient organisées depuis une dizaine d'années pour
y élever quelques enfants. Pour tout le groupe,
l'heure était sombre. En Sorbonne, la bataille était
perdue d'avance, à cause de l'hostilité ouverte de
Mazarin et de la Cour. Malheureusement, Arnauld
et Nicole n'étaient à l'aise qu'avec les théologiens,
qui parlaient leur langage ; sur les gens du monde,
leurs écrits trop techniques étaient sans portée.
Inévitablement, l'opinion publique qu'ils avaient
voulu atteindre allait leur être défavorable. C'est
alors qu'un secours quasi inespéré leur vint d'un
jeune mondain récemment converti, connu jusque-là
par ses travaux scientif iques : Blaise Pucal. On
sait qi}els liens l'unissaient au monastère de Port­
Royal, où sa sœur Jacqueline était religieuse depuis
1652. Apm sa seconde et définitive conversion,
dont le mémorial du 23 novembre 1654 gardait la
trace, il s'était finalement refusé à « être de Port­
Royal 1, à prendre place parmi les Solitaires ; mais,
tout en gardant son indépendance, il restait pour
tout ce milieu un ami f idèle et dévoué. Le précieux
journal tenu par un des Solitaires, PontchAteau,
nous le montre près d'Arnauld, aux Granges, en ce
moia de janvier 1656. C'est sur une invitation
d'Amauld, lancée un peu au huard, qu'il s'essaya lui
70 LE JANS:BNISME
ausllÎ à la polémique : ain8i naquit la première Pro­
t1inciak, datée du 23 janvier. Elle eut un succès
foudroyant. D'emblée, Pascal avait trouvé le ton :
la controverse passait de la Sorbonne aux salons.
C'était pourtant une œuvre d'occasion, et nul ne
prévoyait quelle ampleur allait prendre la cam­
pagne. Dès le 26 janvier, Arnauld, Nicole, Le Maître
et Pascal entraient ensemble dans la clandestinité,
demandant asile à des amis sdrs, ou à des auberges
peu confortables, mais favorables à l'anonymat.
Leur collaboration allait se prolonger de longs mois,
et, 8Î Pascal a prêté à ses amis, gens du métier, la
magie de son style éblouissant, il en a reçu en
revanche toute sa documentation, où sont utilisées
d'ailleurs de nombreuses productions antérieures.
Il y a travaillé avec une conviction profonde, et
un événement imprévu vint l'encourager au combat.
Le 24, mars 1656, une de ses jeunes nièces, pension­
naire à Port-Royal, Marguerite Périer, fut subite­
ment guérie d'une grave fistule lacrymale par
l'attouchement d'une épine de la Saint-Couronne.
Ce miracle de la Sainte-Epine, ddment authentifié
un peu plus tard par l'autorité diocésaine, fit grande
impresllÏon dans le public qui, malgré les protesta­
tions véhémentes des polémistes jésuites, y voyait
un signe en faveur de Port-Royal.
Les Provincial.es constituent une utilisation de la
presse clandestine, sur laquelle la tradition nous a
conservé de curieuses anecdotes, que corroborent en
grande partie le journal malheureusement incomplet
d'un des Solitaires, Baudry de Saint-Gilles : enquêtes
policières, perquisitions chez les imprimeurs, arres­
tations, rien ne manque au tableau, mais rien non
plus n'empêcha la vaste diffullÏon des Petites Lenres.
Les minces brochures in-quarto circulaient de main
en main, et le public s'interrogeait curieusement sur
LE DROIT ET LE FAIT 71

leur origine ; c'est seulement bien plus tard, en 1659,


que sera percé l'anonymat de Pascal. Œuvres collec­
tives et occasiollllelles, les Provinciales ne se
conforment nullement à un plan préconçu. Les trois
premières sont une tentative désespérée pour empê­
cher la condamnation d'Arnauld ; elles cherchent à
ramener au parti janséniste les dominicains qui,
sur l'initiative d'un de leurs professeurs, le P. Nieo­
lai, s'étaient en grande partie alliés aux molinistes.
A partir de la 48, qui parut le 25 février, la partie
était définitivement perdue en Sorbonne. Force
était donc de passer à la contre-attaque, et, parmi les
amis de Port-Royal, nombreux étaient ceux qui
estimaient qtte la morale des jésuites offrait un ter­
rain très favorable : vraisemblablement, des conseils
. de ce genre vinrent à Pascal de divers côtés. Un
mois plus tard, avec la 58 Provinciale, Pascal
entrait dans cette nouvelle phase du combat. Sur
ce point, le groupe disposait déjà d'un redoutable
dossier, et, assez récemment semble-t-il, on y avait
découvert que le Liber Theologiae moralis, du
jésuite espagnol Escobar, publié depuis 1644, offrait
une mine inépuisable d'arguments. Toute cette
documentation, Pascal l'a utilisée avec une remar­
quable précision, en dépit de qu elques simplifica­
tions un peu hâtives, et il est juste de remarquer que
près des deux tiers des propositions laxistes dénon­
cées par Pascal seront plus tard condamnées par les
papes Alexandre VII et Innocent XI. A partir de
la sixième lettre, les jésuites tentèrent de répondre,
travaillant eux aussi dans une collaboration où se
signalèrent les PP. Annat et Nouet. Consistant sur­
tout en discussions sur des points de détail, ces
réponses sont, il faut l'avouer, assez faibles ; du
moins permirent-elles à Pascal, çà et là, une ébauche
de dialogue avec ses adversaires. Après la 11e, les
72 LE JANSaNISME
réponses du P. Nouet se firent régulières et vio­
lentes, cependant que le ton de Pascal devenait
plus personnel et plus Apre ; les deux dernières, en
janvier et mars 1657, s'adresseront directement au
P. Annat, avec une cinglante ironie. Indubitable­
ment, les jésuites eurent tort de ne pas plaider cou­
pables et de défendre des auteurs dont le laxisme
était évident. Dès l'été 1656 commençait contre les
casuistes la virulente campagne des Ecrits du curés,
à laquelle Pascal prit une part fort importante.
En décembre 1657, le P. Pirot publia sa maladroite
Apolo� pour les casuistes, qui souleva dans le clergé
une tempête de protestations. A cet égard, les
Prooinciales marquent le début d'une lutte contre
la morale relâchée, qui se prolongera longtemps, non
sans bien des excès de part et d'autre.
En fait pourtant, et malgré leur retentissement
dans l'opinion, les Prooinciales aboutissent à un
échec. Sur le fond même du débat, sur la défense de
Jansénius, elles n'ont pu empêcher la situation de
s'aggraver encore. L'Assemblée du clergé de l'été
1656 prescrivit à nouveau la signature d'un formu­
laire condamnant l'Augustinus, et, le 2 septembre,
les évêques écrivirent au pape récemment élu,
Alexandre VII, pour lui demander de définir le fait
de Jansénius. Le 16 octobre suivant, Alexandre VII
donnait la bulle Ad sacram : elle affirme que les
Cinq propositions sont dans l'Augustinus et qu'elles
sont condamnées au sens où Jansénius les avait
entendues. Pour des raisons obscures, cette bulle ne
fut publiée que tardivement, et le nonce à Paris,
Piccolomini, la tint longtemps en réserve. C'est
seulement le 2 mars 1657 qu'il la présenta au Roi.
Dès le 17, elle fut acceptée par l'Assemblée du clergé,
qui promulgua en conséquence un nouveau formu­
laire. Le Parlement fit plus de difficultés, et il
LE DROIT ET LE FAIT 73

fallut un lit de jU8tice, tenu le 29 novembre, pour


venir à bout de son opposition. Mais, dès la publica­
tion de la bulle Ad aacram, Port-Royal mesura
l'étendue de sa nouvelle défaite. Après aa 188 lettre,
datée du 24 man, Pascal mit fin à la campagne des
Prot1Ïncialn, que d'ailleurs Singlin, la Mère AngQi­
que et d'autres désapprouvaient comme peu confor­
me à la charité chrétienne. Cependant, le groupe
janséniste se trouvait contraint de prendre position
d'une manière nette. Arnauld le fit en divers
factuma qui circulèrent d'abord manuscrits. Loin de
renoncer à la distinction du droit et du fait, il s'en
servait pour établir les bases mêmes de son attitude.
Sur le droit, c'est-à-dire sur l'hérésie contenue dans
les Cinq propositions, il déclarait adhérer pleine­
ment à la condamnation pontificale, et renonçait
même à défendre le sens orthodoxe qu'on aurait pu
à la rigueur leur donner. Sur le fait, c'est-à-dire sur
la présence effective des Cinq propositions dans
l'Augwtinus, il estimait que le pape s'était pure­
ment et simplement trompé ; en conséquence, il
refusait sur ce point toute adhésion intérieure à une
telle affirmation, et il ne s'engageait qu'à un silence
respectueux commandé par sa déférence enven le
chef de l'Eglise. Le substrat théologique de la posi­
tion d'Arnauld est d'ailleun plus complexe qu'on
ne le prétend d'ordinaire un peu superficiellement.
L'infaillibilité penonnelle du pare n'est pu en
e&U8e dans la question. Outre qu elle demeurait à
l'époque vivement contestée, la plupart de ceux
mêmes qui l'admettaient, ne pensaient point que ce
privilège couvrit la totalité des actes pontificaux,
et en particulier les bulles. Aux yeux d'Arnauld, la
présence des propositions dans l'Augumnua consti­
tuait l'afîmnation d'un fait non révQé. Or, sur la
valeur exacte d'une telle aff'mnation. les théolo-
LE JÀ.NSltNISME
giem n'étaient point d'accord, et, même à Rome,
beaucoup pemaient qu'on ne peut lui accorder tout
au pl118 qu'une simple « foi ecclésiastique 1, qui ne va
guère pl118 loin que le « silence respectueux I qu'of­
frait Arnauld. Ainsi, la position janséniste pouvait
trouver, en dehors même du jansénisme, de sérieux
appuis théoriques.
On se tromperait en pensant que la position
d'Amauld était commune à tout Port-Royal. Sans
doute, on y était d'accord, en général, pour mettre
l'évidence de la raison au-dess118 de toute autorité,
fût-ce de celle du Saint-Siège, en des matières qui
n'étaient pas directement de foi ; d'où l'unanimité
à estimer que le pape se trompait en déclarant
Jansénius réellement hérétique ; mais, sur les consé­
quences pratiques à tirer de ce refus d'adhésion,
les avis différaient. Certains extrémistes pensaient
que la condamnation des Cinq propositions au sens
hérétique finirait par retomber sur leur sens ortho­
doxe, c'est-à-dire sur la doctrine augustinienne elle­
même. Da estimaient donc qu'on devait se refuser
à tout compromis, même sur le droit, et mener la
lutte à outrance, en dépit du danger de schisme,
pour obtenir que Rome revienne sur la condamna­
tion. r Les Cinq propositions ne seront pas toujours
malheureuses ! », auraient dit certains jansénistes.
C'était la position de la fameuse Angélique de Saint­
Jean Arnauld d'Andilly, nièce de la Mère Angélique,
rejointe ici par Jacqueline Pascal et plus tard par
Pucal lui-même. A l'opposé, d'autres extrémistes
pensaient que la vérité n'avait pas à être défendue
par des moyens humains et polémiques, qu'il fallait
s'abandonner à la Providence, ne pas agir contre sa
conscience, mais accepter simplement les condamna­
tiom par obéissance et faire confiance à Dieu :
telle était la position de Barcos, neveu de Saint-
LE DROIT ET LE F.A.IT 75

Cyran, et telle fut plus tard la position de Singlin.


En réalité, Arnauld tenait une voie médiane, où
son grand soutien était Nicole, partisan comme lui
du combat, tout en allant à l'extrême limite des
concessions. Imprégné de thomisme, Nicole cherchait
le rapprochement avec les dominicains et il eftt
volontiers abandonné l'augustinisme strict de Jan­
sénius, qui ne lui inspirait aucune sympathie. Sur
ce point, son influence sur Arnauld sera considérable.
et elle explique pourquoi ce dernier, en vieillissant,
évoluera de plus en plus vers le thomisme.
CHA.PITRE VI

LE FORMULAIRE

Chose assez surprenante, la bulle Ad sacram fut


suivie d'une brève période d'accalmie : il semble
que Mazarin vieillissant n'ait point voulu se lancer
dans une affaire qui au fond le dépassait et l'en­
nuyait. C'est seulement après sa mort, en 1661, que
Louis XIV reprit personnellement la lutte. Très
hostile aux jansénistes, dont le loyalisme monar­
chique lui semblait au moins douteux et en qui
parfois il n'était pas éloigné de voir des républicains,
hanté par le souvenir de la guerre civile, il craignait
qu'il n'y eftt là les germes d'une nouvelle Fronde :
sans le vouloir, il allait, par toute son attitude,
imposer sa vision presque purement politique du
problème, et les perspectives polémiques d'Arnauld
s'y conformeront assez volontiers, Dès le début
de 1661, l'Assemblée du clergé réveilla à nouveau
la question du Formulaire, dont un arrêt du Conseil
d'Etat prescrivit impérieusement la signature le
23 avril. Une lettre de cachet précisa aux évêques
que cette signature devait être exigée même des reli­
ligieuses et des maîtres d'école. D'autre part, la
persécution commença contre le monastère de Port•
Royal, dont les pensionnaires et les postulantes
furent expulsées le 23 avril. Les principaux direc­
teun khappèrent par la fuite à des lettres de cachet
LE FORMUUIRE 77

qui les eussent conduits à l'exil ou en prison.


Cependant, la police continua de les rechercher :
plus tard, en mai 1666, Sacy fut arrêté et intemé à
la Bastille, où il devait rester jusqu'en octobre 1668.
Le problème du Formulaire se posait désormais
d'une manière urgente, et cette situation critique
allait naturellement aggraver les écarts de position
entre les gens de Port-Royal. Par divers écrits mis
en circulation vers mai-juin 1661, Arnauld manifesta
la sienne : il estimait qu'on ne pouvait en conscience
signer le Formulaire sans faire la distinction du
droit et du fait, mais, au prix de cette distinction,
il se déclarait prêt lui-même à signer. Or, à cette
date, l'archevêque de Paris, Paul de Gondi, cardinal
de Retz, était en fuite. Le diocèse était administré
par deux grands-vicaires, Contes et Hodencq, qui
avaient alors de grandes liaisons avec le groupe de
Port-Royal, et qui ne firent aucune difficulté à
favoriser le vues d'Amauld. Le 8 juin 1661, ils pro­
mulguèrent un mandement, rédigé probablement par
Pascal qui, à cette date, était encore acquis aux
vues d'Amauld : ce mandement ordonnait la
signature, mais en distinguant le droit et le fait.
Arnauld prit la défense du mandement et conseilla
de signer à ces conditions sans aucune clause
restrictive.
Retenues par la clôture monastique qui leur
interdisait la fuite, les religieuses se trouvaient de
ce chef en première ligne. De pénibles angoisses de
conscience les déchiraient. Aucune n'avait lu
l' Àugwrinw, et seule Angélique de Saint-Jean,
avec peut-être deux ou trois autres, avait reçu une
certaine formation technique sur les questions en
litige. Mais, au fond d'elles-mêmes, elles demeu•
raient persuadées de l'orthodoxie foncière de Jan­
sénius, garantie à leurs yeux par la mémoire vénérée
78 LE JA.NS:tNISME

de Saint-Cyran : elles étaient donc hostiles à toute


signature qui e'lit été une condamnation, même hypo­
thétique, de Jansénius. D'autre part, elles voyaient
que, parmi lee prêtres qui avaient leur confiance, il
n'y avait pas unanimit.é sur ce point. Dana l'ensem­
ble, le groupe le plue influent, mené par Angélique
de Saint-Jean et Jacqueline Pascal, était partisan
du refus de toute signature et de la résistance à
outrance, quoi qu'il dût advenir. La position désa­
busée de Barcoe, qui leur conseillait la signature pure
et simple, avait alors peu d'importance à leurs yeux,
quoi que probablement la grande Mère Angélique
y edt incliné, mais elle mourut le 6 aodt 1661. Cee
idées prendront leur revanche lorsque Singlin, supé­
rieur du monastère, les aura ouvertement adoptées :
plue tard, le parti de la résietance reprochera cruel­
lement à ea mémoire cet « affaiblissement ». Par ail­
leurs, la notoriété d'Amauld lui donnait malgré
tout un grand crédit, Cependant, lee religieuses
ne ee rendirent point facilement à see vues. Le
22 juin 1661, elles signèrent le Formulaire, au terme
du mandement des grande-vicaires, mais elles le
firent à contre-cœur et, en dépit des objurgations
d'Arnauld, joignirent à leurs signatures une clause
explicative. Ce fut d'ailleurs sana utilité. Le mande­
ment provoquait une violente opposition dal18 le
groupe antijanséniete et il fut condamné par un
arrêt du Conaeil le 9 juillet, puie par un bref de Rome
le Jer ao'lît ; Retz, craignant d'être accusé de jansé­
nieme, désavoua ees grande-vicaires. Ces derniers ee
rétractèrent et donnèrent, le 31 octobre, un nou­
veau mandement prescrivant la signature eane
aucune dietinction. Désormais, la poeition d'Amauld
prenait, aux yeux même dee religieuses, une tout
autre portée. Le 28 novembre, elles signèrent à nou­
veau le Formulaire, maie avec une clause très
LE FORMULAIRE 79

explicite sur la distinction entre le fait et le droit.


Naturellement, la Cour ne s'en contenta point et
tenta d'exiger davantage. Sur ces entrefaites, Retz
renonça à l'archevêché de Parie, et son successeur,
Pierre de Marca, mourut au bout de quatre mois
sans avoir reçu ses bulles. Louis XIV nomma alor�
au siège son ancien précepteur, Hardouin de Péré­
fixe. En juillet 1662, l'incident des gardes corses
vint tendre les relations entre la France et le Saint•
Siège, de telle sorte que Péréfixe dut attendre ses
bulles pendant quelque deux ans, et que les affaires
de Port-Royal demeurèrent au point mort. Pour­
tant, dès ce moment, quelques esprits clairvoyants
comprirent qu'on s'engageait dans une impaBBe,
et qu'une tentative d'accommodement eût été pré­
férable. Au début de 1663, des conférences s'ouvri­
rent soue l'autorité de Gilbert de Choi� évêque
de Comminges. Après avoir fait naître de grande
espoirs, elles échouèrent, les positions sur la question
de fait se révélant inconciliables, cependant que par
ailleurs Angélique de Saint-Jean poussait Arnauld
à refuser un compromis que Singlin, lui, eût volon­
tiers accepté.
En contrepartie, dès 1663, l'ABBemblée du clergé
manifesta un certain raidissement des positions
officielles. Mais c'est seulement lorsque Péréfixe
eût été enfin installé archevêque de · Paris, en
avril 1664, que le drame éclata. A la fois violent et
débonnaire, peu psychologue et médiocre théolo­
gien, il croyait venir à bout aisément de l'opposition
des religieuses, et ne mesurait point les difficul­
tés de l'entreprise. Il crut habile de commencer
les opérations par une demi-concession aux jansé­
nistes, en entérinant la distinction du droit et
du fait. Le 8 juin 1664, il publia un mandement
qui prescrivait la signature du Formulaire, en
80 LE J.4.NS:BNISME

demandant la foi divine pour le droit et la simple


« foi humaine » sur le fait. Les jansénistes saisirent
au passage l'avantage qui leur était ainsi accordé ;
mais, pour le fait, ils étaient bien décidés à ne pu
aller plus loin que le silence respectueux. Nicole
persifla cruellement les idées de l'archevêque dans
r
la quatrième de ses Lettres sur hirEsie imasïnaire
et dans son Traitl de la foi humaine, qui parut
en aotlt 1664. Péréfixe paBSa alors aux mesures de
rigueur : les 21 et 26 aotlt, il fit à Port-Royal deux
visites dramatiques, qui aboutirent à des scènes
d'une violence inouïe. Douze· religieuses, dont
Angélique de Saint-Jean et la vieille Mère Agnès,
furent déportées en d'autres maisons ; la communau•
té fut privée des sacrements, placée sous la surveil­
lance de six visitandines et de la police. Comme
il était prévisible, le désarroi moral et l'isolement
amenèrent une douzaine de religieuses à signer le
Formulaire, et les « signeUBes • formèrent un groupe
&88ez désuni, plus ou moins centré sur la « traî­
tre88e • Flavie Paasart, la première conquête de
l'archevêque. Ce dernier chargea le publiciste Des­
marets de Saint-Sorlin, ancien collaborateur litté­
raire de Richelieu, de livrer à l'opinion les ren­
seignements recueillis sur la vie intime du groupe
janséniste ; mais Nicole sut trouver le point faible
de l'adversaire et, dans ses Visionnairu, ridiculisa
le mysticisme exalté et suspect de Desmarets,
cependant que la publication clandestine des
Àctu des religieuses se révélait fort efficace sur
l'opinion. L'obstination irréductible de la majorité
des moniales constituait pour Péréfixe une grave
défaite dont le succès de l' Apolosie pour les reli­
sïeuses de Pon-Royal d'Arnauld et Nicole, au début
de 1665, lui permit de mesurer toute l'étendue.
Une nouvelle bulle d'Alexandre VII datée du
LE FORMULAIRE 81

15 février 1665, la bulle Regiminis apostolici, qui


prescrivait elle aussi la signature d'un Formulaire,
ne changea pas grand-chose à la situation. La Cour
se décida à une mesure provisoire d'attente. En
juillet 1665, les opposantes furent toutes réunies
à Port-Royal des Champs et confiées à la garde des
policiers, cependant que les signeuses demeuraient
à Paris, sous l'autorité d'une abbesse particulière,
Dorothée Perdreau.
Cela ne résolvait rien, et d'autant moins qu'à la
suite de la nouvelle bulle quatre évêques, dont
Henry Arnauld et le célèbre Nicolas Pavillon, comi•
déré comme le modèle des évêques réformateurs,
avaient pris ouvertement le parti de Port-Royal,
trouvant d'ailleurs de sérieux appuis dans le reste
de l'épiscopat. Les quatre évêques avaient en effet
promulgué, dans leurs diocèses respectifs, la bulle
Regiminis par des mandements où la distinction
du droit et du fait était clairement maintenue.
Ces textes parurent en juin-juillet 1665 et heur­
tèrent aussi bien la Cour que le Saint-Siège. Ainsi,
le désaccord au sein même de l'épiscopat devenait
manifeste, ce qui, dans la mentalité de l'époque,
prenait une importance considérable. La riposte
n'était pourtant point aisée. Le P. Annat estimait
que le pape avait le droit de déposer les quatre
évêques, mais un tel procédé était incompatible
avec les principes gallicans, et, en 1663, la Sorbonne
avait voté un article qui disait précisément le
contraire. D'où l'aspect indécis des événements dans
les mois qui suivirent. Cependant Rome, avec une
sage lenteur, instrumentait contre les opposants.
Aux derniers jours de la vie d'Alexandre VII, en
janvier 1667, les mandements des quatre évêques
furent condamnés par l'inquisition, et, en avril,
une commission de neuf évêques nommée pour
82 LE JA.NS'JtNISME

instruire leur procès. L'épiscopat lrançais s'émut


vivement. Le 1er décembre, 19 évêques se solida­
risèrent avec leur quatre conlrères, et une vingtaine
d'autres ne cachèrent pas leur sympathie pour le
mouvement.
Une fois encore, Rome eut peur du schisme.
Devenu pape depuis juin 1667, Clément IX avaît
continué sans enthousiasme une procédure qui
déplaisait à son tempérament pacifique. Ses désirs
de paix se rencontraient ici, chose étrange, avec
ceux de Louis XIV. Entré dans la voie des grandes
expéditions militaires et sachant inévitable à bref
délai la guerre avec la Hollande, le Roi avait besoin
de laisser derrière lui un pays uni, donc de mettre
un terme à l'irritante querelle janséniste qui se
révélait comme une impasse. Dès 1668, le nouveau
nonce Bargellini eut mission de tenter un accom•
modement. L'archevê que de Sens, Gondrin, l'évê­
que de Meaux, Li gny, et celui de Châlons, Vialart,
jouèrent un rôle décisif en ces négociations d'où les
jésuites furent tenus à l'écart, ce qui trahit certaine­
ment un déclin de leur faveur. Au cours de l'été 1668,
on parvint à un accord. Il fut convenu que les quatre
évêques écriraient au pape pour s'engager à publier
à nouveau la bulle Regiminis et à faire signer le
Formulaire. Mais le pape consentirait tacitement à
ce que cette signature eût lieu au bas de procès­
verbaux distinguant le fait et le droit. Ces procès­
verbaux seraient en théorie secrets, quoiqu'en fait
ils dussent être connus de tout le monde. Un tel
compromis contentait, dans l'ensemble, Arnauld,
Nicole et les gens de leur bord, qui de plus en plus
se rattachaient à un tiers-parti modéré, et qui
eussent assez volontiers lâché du lest sur la question
de Jansénius. En revanche, · les partisans de la résis­
tance étaient beaucoup moins satisfaits. Pavillon
LE FORMULAIRE 83

n'accepta le traité qu'après de longues hésitations.


Enfin, la paix de l'Eglise fut rendue officielle
le 23 octobre 1668 par un arrêt du Conseil, et par un
bref de Clément IX aux quatre évêques le
14 janvier 1669. Les religieuses de Port-Royal y
étaient comprises, mais elles firent plus de diffi­
cultés encore que Pavillon. L'influence d'Angélique
de Saint-Jean était devenue prépondérante dans la
communauté, et pendant longtemps elles se refu­
sèrent à toute signature : on dut même songer un
moment, pour arranger les choses, à les transférer
à l'amiable hors du diocèse de Paris. Enfin, sous la
pression surtout de Sacy, elles se rendirent et sign�
rent sans enthousiasme le 15 février 1669 ; le 18,
elles furent rétablies dans l'usage des sacrements.
Désormais, la paix de Clément IX devenait une
réalité.
Cette paix marque, dans l'histoire du jansénisme,
un tournant décisif, non seulement parce qu'elle
impose silence aux controverses pour quelque
trente-cinq ans, jusqu'à l'aurore du xv1118 siècle,
mais surtout parce qu'avec elle se clôt la période du
j �sénisme proprement religieux. En fait, ce long
mouvement d'idées, si dramatique, trouve là un
dénouement provisoire et purement politique, qui
sur le plan intellectuel ne résout rien. La paix de
l'Eglise ne repose pas sur un malentendu : aucun des
deux partis n'ignore les positions de l'autre, ni que
chacun reste sur ces positions. Elle repose sur une
cote mal taillée que plus tard le chancelier Dagues­
seau décrivait fori bien en ces termes : « Une paix
dans laquelle on accorda le dehors au pape et le
fond de la chose aux quatre évêques. 11 Ce n'est en
somme qu'une trêve artüicielle, imposée en dernière
analys" par}'autorité royale et maintenue par elle :
dès que cette autorité faiblira, le combat recom-
LE J-4.NS:aNISME

mencera. Sur quel terrain ? Sans doute, les éléments


politiques sont présents dès les origines mêmes du
jansénisme français, issu en grande partie de l'op•
position entre Richelieu et le milieu dévot. C'est
cependant une considérable évolution intellectuelle
qui s'opère depuis Bérulle et Saint-Cyran jusqu'à
Nicole et Arnauld. Il n'en ira pas de même par la
suite. Les grands coryphées du second jansénisme,
même Quesnel, apporteront peu d'éléments nou­
veaux : leur gallicanisme et même leur appel à un
futur Concile leur viennent du xv118 siècle. C'est
donc principalement sur le terrain politique que se
transportera le déroulement des opérations, et le
conflit y prendra une tout autre f igure. D'où l'aspect
du second jansénisme : politi que, gallican et parle­
mentaire, il constitue vraiment un parti qui se
dresse peu à peu contre l'absolutisme monarchique,
et qui n'a plus grand-chose à voir avec Jansénius.
C'est une autre histoire.
CB.umm VII

LA BULLE • UNIGENITUS •

La paix de Clément IX procura à Port-Royal eea


dix dernières années de tranquillité. Ellee furent,
pour le monastère des Champs, exceptionnellement
brillantes. De nombreuses et aristocratiques amitiée
l'entouraient. et, parmi ces amis de Port-Royal,
pluaieurs s'étaient fait bltir dee résidences dans le
voisinage immédiat du couvent, que la duchesse
de Longueville, la propre cousine du Roi, protégeait
ouvertement. L'ancienne héroïne de la Fronde fai­
sait à présent pénitence, avec une èntière sincérité
d'ailleurs, et c'est à Port-Royal qu'elle demandait
la direction et les conseils dont avait besoin son
repentir. Mais cette trop éclatante société consti•
tuait auasi un danger. Parmi les visiteurs habituels
de Port-Royal, beaucoup appartenaient à des
familles où Louis XIV discernait. non sans raisons,
une certaine résistance à son absolutisme. Ainsi se
trouva renforcée dans son esprit la conviction que
Port-Royal formait le centre d'un parti d'opposition
et qu'il y avait là un ennemi qu'il faudrait abattre
à la première occasion. Cependant. les controvenes
doctrinales s'a:,aisèrent, et l'on put espérer que ce
serait définitif : le nonce Bargellini crut un moment
à l'extinction du jansénisme. De part et d'autre,
on évita les publications qui e�nt pu rallumer
86 LE JÀNSllNISME

la querelle. C'est dans cet esprit que fut préparée


l'édition des Pensûs de Pasc� qui parut en
janvier 1670. En juin suivant, Port-Royal publia
deux volumes de ConsüUrations $UT les dimanèhu
et les fltes, tirées de notes hâtivement griffonnées
par Saint-Cyran dans sa prison de Vincennes, et
qui avaient subi, comme les papiers de Pascal, un
considérable travail rédactionnel. Un peu plus tard,
ce furent des Instructions tirées par le vieil Arnauld
d'Andilly des lettres spirituelles de Saint-Cyran,
luxueusement imprimées et pourvues de nombreuses
approbations épiscopales.
D'autre part, les gens de Port-Royal crurent bien
faire en s'adonnant à la polémique contre les cal­
vinistes, qui était de tradition dans le groupe depuis
Saint-Cyran, et qui leur permettait de donner des
gages de leur orthodoxie. Arnauld et surtout Nicole
y travaillèrent, aidés par d'autres membres du
même milieu. De leurs communs labeurs sortirent
cinq ou six ouvrages ; le plus important est '{,,a
r
perpétuiti de la foi de Eglise catholique touchant
l'eucharistie, dont le premier volume parut en 1669.
En ce domaine, Arnauld et Nicole eurent occasion
de collaborer avec Bo88uet, grand spécialiste du
genre, auquel ils furent amenés à rendre d'assez nom­
breux services : certains jansénistes ultérieurs iront
même jusqu'à considérer Arnauld comme le véri­
table auteur de la célèbre Esposition de la doctrine
r
de Eglise catholique, que Bossuet fit paraître aux
dernien jours de 1671. En tous ces ouvrages, les
problèmes de la grâce ne sont touchés qu'avec une
extrême discrétion ; en revanche, les idées sur
l'Eglise qui s'y expriment, traduisent un fort
attachement à l'unité, et c'était certainement encore
la position du groupe janséniste à cette date. Par
ailleun, Port-Royal poUl'8uivit l'effort commenC4S
LÀ BULLE « UNIGENITUS » 87

depuis quelque trente 8ll8 pour traduire et diffuser


la Sainte Ecriture et lea textes patristiquea. En
pleine crise, en 1667, il avait donné ici son œuvre
majeure avec le Nouveau Testameni de MoM, publié
en cette ville, mais qui était en réalité une impres­
sion elzévirienne. Péréfixe avait condamné cette
traduction dès le 18 novembre 1667, et le pape
Clément IX en avait fait autant le 20 avril 1668,
en lui reprochant ses tendances jansénistes. En
fait, Port-Royal prolongeait ici l'effort d'Erasme et
de nombreux humanistes, des grands spirituels
espagnols et d'une partie de la Contre-Réforme,
pour mettre les textes sacrés à la portée des fidèles.
Cette version élégante et précise, due principale­
ment à Sacy, Nicole et Arnauld, eut le plus grand
succès, mais elle fut naturellement très critiquée ;
Arnauld intervint pour la défendre contre Péré­
fixe, contre le P. Annat, et, un peu plus tard, contre
un docteur rouennais nommé Mallet. De son
<:até, Sacy profita de la paix pour commencer à
publier dès 1672 sa grande traduction de la Bible
faite sur la Vulgate, avec des commentaires tirés
des Pères ; il devait mourir en 1684 sans avoir
pu achever cet ouvrage monumental, que d'autres
terminèrent et qui demeura longtemps classique.
La paix de l'Eglise était précaire, et heau�oup
s'en rendaient compte. Le peu scrupuleux mais
clairvoyant Harlay de Champvallon, qui avait
succédé en 1671 à Péréfixe comme archevêque de
Paris, edt souhaité la voir consolider par la sup­
pression déÎlnitive du Formulaire, mais Clément X,
successeur de Clément IX, n'y consentit point.
Louis XIV ne désirait nullement d'ailleurs que la
situation fllt clarifiée, et divers indices laissaient
deviner ses arrière-pensées. En 1675, à Angers, un
incident éclata autour d'Henry Arnauld, qu'on
88 LE JANS�NISME

accusait de ne point vouloir accepter la signature


pure et simple du Formulaire ; par l'édit du Camp
de Ninove, rendu le 30 mai 1676, Louis XIV donna
tort à l'évêque, qui eut à subir en outre divenea
tracasseries. Au début de 1677, deux évêquea
jansénisants reprirent la campagne contre la morale
relâchée, et se servirent de la plume de Nicole pour
dénoncer au nouveau pape Innocent XI une série de
propositions extraites des casuistes. Elles devaient
être effectivement condamnées le 2 mai 1679, mais
le Roi demeura fort mécontent de cette interven­
tion. Au début de 1679, le traité de Nimègue rendit
à Louis XIV les mains libres à l'intérieur ; le
15 avril suivant, la duchesse de Longueville mourut,
et Port-Royal se trouva privé de sa protection la
plus efficace. Immédiatement, les hostilités repri­
rent, mais Louis XIV ne mit en avant aucune raison
doctrinale, et se contenta d'agir par des moyens
policiers. Le 16 mai 1679, Harlay se transporta à
Port-Royal des Champs, en fit expulser les confes­
seun, les pensionnaires et les novices, et défendit
d'e-n recevoir d'autres : c'était condamner, à plus
ou moins long délai, le monastère à l'extinction.
Or, depuis 1675, le pénible conflit de la Régale
opposait Louis XIV à Innocent XI, et, à cette
date, Arnauld s'était compromis en prenant nette­
ment le parti du pape contre le Roi. Il sentit sa
liberté menacée, préféra l'exil et quitta la France
en juin 1679. Il aurait pu aller à Rome. Convaincu
de l'orthodoxie des jansénistes par une déclaration
en cinq articles que ceux-ci avaient fournie au
moment des négociations manquées de 1663,
Innocent XI leur témoignait une faveur non équi­
voque, et il s'appuyait sur eux dans son conflit avec
Louis XIV ; il n'est même pas invraisemblable qu'il
ait songé à donner la pourpre à Arnauld. Ce dernier
LÀ BULLE « UNIGENITUS » 89

crut meilleur pourtant de se retirer sur un terrain


neutre. Il gagna les Pays-Bu où, ap• quelques
hésitations, il se fixa à Bruxelles en février 1680.
Il ne put avoir à nouveau l'aaaiatance de Nicole.
Ce dernier avait d'lî, lui auBBi, s'expatrier. Ap• un
séjour mouvementé dans les Flandres, il préféra
affronter les dures critiques de ses anciens amia,
se réconcilier avec l'archevêque Harlay et revenir
à Paria en mai 1683. Il ne se mêla plus de contro­
verse janséniste ; il continua de faire paraître aea
fameux Essai.a de morale, dont il avait donné le
premier volume en 1671, et qui firent les délices
de tout un siècle avant de retomber dans un injuste
oubli. En revanche, au début de 1685, Arnauld vit
venir à lui deux oratoriens, contraints eux auasi de
paaser à l'étranger, Jacques-Joseph du Guet et
Pasquier Quesnel. De santé fragile, du Guet fut
contraint de repartir six mois après ; finalement,
en 1689, il revint en France et se fit une carrière
d'écrivain de piété et de moraliste, domaine dans
lequel il a produit une œuvre surabondante et très
remarquable. Quesnel, au contraire, demeura le
f idèle compagnon d'Arnauld, j118qu'à la mort de ce
dernier, survenue le 8 ao'lit 1694.
Quesnel était un érudit connu qui, par son édition
des œuvres de saint Léon parue en 1675, avait
conquis l'estime du monde savant, De 1661 à 1665,
il avait signé à quatre reprises le Formulaire, mais
son attachement à l'augustinisme était profond, et,
à la fin de 1684, U avait préféré s'exiler plutôt que
de sacrifier la liberté de sea opinions. Sea idées per­
sonnelles avaient cependant peu à voir avec l'Augw­
s,nw, auquel il s'intéressait d'ailleurs médiocrement.
TrM imprégné de thomisme, il s'efforçait de faire
coincider ses thMee propres avec celles de saint
Thomas. En outre, sa formation oratorienne le
90 LE JÀ.NSBNISME
rattachait au bérulli.sme, et ce sont dans l'ensemble
les vues de Bénille qui se retrouvent dans ses innom­
brables œuvres de piété. Aussi l'influence de Quesnel
sur Arnauld a-t-elle prolongé dans une large mesure
celle de Nicole. On s'expli que mieux alors l'évolution
de la peneée d'Arnauld, telle qu'elle se manifeste dans
ses dernières œuvres, spécialement dans ses critiques
contre le Traité de la nature et de la grâce, de Male­
branche, qui forment les trois volumes de ses Ré­
flexions philosophiques et théologiques (1685), et aussi
dane sa polémique avec Nicole à propos de la grâce
générale, que Nicole estimait accordée à toue les
hommes (1688-1691). Il est très net que, sur un
certain nombre de points centraux, Arnauld se
sépare des thèses janeéniennes, celles en particulier
des deux délectatione et de la liberté considérée
comme spontanéité, et qu'il revient à la théorie
thomiste de la liberté pouvoir des contraires.
Quesnel lui-même allait plus loin encore dans la voie
des concessione pacificatrices. Dans les trois volumes
r
de sa Tradition de Eglise romaine sur la prédestino­
tion des saints et sur la grâce efficace (1687-1690).
il envisage la grâce dans une perspective toute
bérullienne, comme la suite et le prolongement de
l'Incarnation. Chose curieuse, à une époque ulté­
rieure, les quelques théologiens que continueront à
préoccuper ces problèmes verront dans les idées de
Quesnel la quintessence de la position janséniste,
et n'auront plus guère conscience de l'écart qui les
sépare de l' Augustinus.
Il n'en allait point ainsi en 1690, surtout à Lou­
vain, où la tradition proprement baianiste et jan­
séniste gardait des tenants qui, comme l'avaient
fait naguère . Barcos et Lancelot, désapprouvaient
qu'on mêlit aux idées de M. d'Ypres les « chimères
des thomistes ,. De · fait, ce fut un bénédictin fran-
U BULLE II UNIGENITUS » 91

çaia passionnément attaché à la mémoire de Bains


et de Jansénius qui mit de loin le feu aux poudres.
Moine de Saint-Maur, d'un j ansénisme rigide et sans
conceBSion qui s'exprima tout au long de sa carrière
en une foule d'ouvrages théologiques, historiques
et spirituels, Dom Gabriel Gerberon avait cru plus
prudent, en 1682, de passer en Hollande. Son acti­
vité infatigable et un peu brouillonne s'exerçait
dans une direction bien déterminée, à laquelle il
demeura constamment f idèle, et il ne se gênait pas
pour critiquer les idées d'Arnauld sur la liberté aussi
bien que les tentatives lénüiantes de Quesnel. Pour
leur faire pièce, il imagina de publier quelques
œuvres demeurées inédites de ce Barcos, augustinien
intransigeant, dont plus tard Quesnel pourchassera
avec acharnement les théories et même les manus­
crits. C'est ainsi qu'en 1696 Gerberon f it imprimer
une Exposition de la foi catholique toucham la grâœ
ei la pr�destination, écrit de Barcos composé vers
1673 pour Pavillon, et dont les formules sont
cassantes et maladroites. L'ouvrage fut répandu à
Paris et provoqua de vives protestations : on
l'accusait de renouveler le jansénisme le plus outré.
Le nouvel archevêque de Paris, Antoine de Noailles,
qui venait de succéder à Harlay par la faveur de
Mme de Maintenon, se crut obligé de le condamner,
et sans doute y fut-il invité par le Roi et par sa
protectrice. Mais, ne voulant point s'aliéner le groupe
janséniste, il imagina de le faire par une ordonnance
datée du 20 aotît 1696 dont la partie doctrinale,
rédigée par BoSBuet, établissait fortement les prin­
cipes augustiniens. Il ne réussit qu'à mécontenter
tout le monde et à se faire accuser de souffler le
froid et le chaud. Quesnel et du Guet eussent préféré
qu'on gardât le silence, mais l'intrépide Gerberon
fonça sur l'adversaire avec de virulentes Remarques,
n LE JÂNS8NISME

et le groupe j11Méniste parisien, mené par l'intraui•


geant Jacques Fouillou, diacre et licencié de Sor­
bonne, se crut ob� de publier en janvier 1697 une
Hialoire obrlsle du j,ma,niame, où Noailles eat fort
maltraité et que Quesnel désapprouva.
Or, 1111' le terrain janaéniate, Noailles ee eavait
vulnmable. Le 22 juin 1695, étant encore évêque
de Chiions, il avait donné eon approbation au
Nor.weau Teslameld en fron,çois m,ec du rlfluiom
moralu ,ur choque wr•d du P. Quesnel, ouvrage dont
la . première mouture avait paru dèe 1671 et qui
s'était augmenté peu à peu en de nombreuaea édi­
tions eucceseivee. Les idées personnellee du P. Ques­
nel aur la grlce e'y exprimaient en formules tris
inégalement heureuaee. En outre, d'autres paasagea
y laiuaient voir eon gallicanisme, bien plus poussé
que celui d'Arnauld. et aussi son richérinne, c'est·
à-dire eon attachement aux idéee profeseéee au
début du xvue siècle par Edmond Richer, lequel
pensait en particulier que le dépôt de la vérité
révélée eet confié directement au corpe dee fid�lee
de l'Egliee prie dans son eneemble, et non pae à
la hiérarchie - ce qui revient à dire qu'une vérité
dogmatique ne peut •'imposer que si elle est accep­
tée par la multitude dee chrétiene. Cependant,
l'ouvrage du P. Quesnel, qui est par ailleun d'une
grande richeeae, avait eu beaucoup de succèe.
En cee années troublées, l'affaire du quiétieme
occupait les esprits, et Noailles put espérer un tempe
qu'on oublierait son ordonnance aussi bien que son
jansénisme. Aussi fut-il fort déçu lorsqu'aux der­
Dien jours de 1698 il vit paraitre une petite bro­
chlll'e clandestine intitulée Problème sec�,
laquelle demandait s'il fallait croire Noailles lors­
qu'il approuvait les RAJ1esiou morales de Quesnel
ou lorsqu'il condamnait l'Eqosirion de Barcoe ;
LA BULLE « UNIGENITUS » 93

suivait un ingénieux parallèle pour montrer, non


sans forcer un peu les textes, que les deux ouvragea
contenaient au fond la même doctrine. Naturelle­
ment, cela fit grand bruit. Quesnel et la majeure
partie du public accusèrent les jésuites d'être les
auteurs du libelle, et l'on mit en avant plusieurs
noms : le P. de Souastre, le P. Doucin, le P. Daniel,
tous polémistes connus. Pourtant, Gerberon affir­
mait que l'auteur devait être un janséniste, et il
avait raison. Nous savons aujourd'hui avec une
quasi-certitude que le Problème était dû au très
janséniste Dom Hilarion Monnier, bénédictin de
Saint-Vanne, lequel n'était d'ailleurs pour rien dans
sa publication. De leur côté, les jésuites se défen­
dirent mal : ils n'étaient certainement pas étrangers
à la diffusion du factum. Le 10 janvier 1699, le
Parlement condamna le Problème, ce qui ne résol­
vait rien, et les réponses venues de l'archevêque
ou de son entourage se révélaient assez faibles.
Noailles eut à nouveau recours à Bossuet, qui rédigea
un Avertissement, destiné à paraître en tête d'une
nouvelle édition des R�fo,dons moralu : il y pré­
tendait démontrer que la doctrine de Quesnel était
parfaitement conforme à celle de saint Augustin ;
en outre, il est certain, contrairement à ce qu'on a
parfois affirmé, qu'il n'exigea aucune correction
importante à l'ouvrage. Cependant, l'édition pro·
jetée parut à la fin de 1699 sans le texte de Bouuet ;
les raisons de cette suppreseion sont obscures et
tiennent peut-être à un certain refroidissement des
relations entre les deux prélats. De toutes manières,
l'écrit de Bossuet servit de matière à quatre Lettres
d'un lhlologien que Noailles fit publier en 1700 par
un de ses secrétaires. Provisoirement, les choeea en
restèrent là.
Le conflit se ralluma peu après autour de l'affaire
LE J.A.NSBNISME
du Cas de conscience. Vers le début de 1701, un cas
de conscience fut somnis à un groupe de docteurs
de Sorbonne par l'abbé Fréhel, curé de la paroisse
Notre-Dame-du-Port, à Clermont-en-Auvergne. Il
concernait l'abbé Louis Périer, neveu de Pascal.
Le point principal y était de savoir ei on peut
absoudre un pénitent qui, sur le fait de Jansénius,
déclare ne pouvoir aller plus loin que le eilence
respectueux. Un docteur nommé Nicolas Petitpied,
connu comme janséniste, · rédigea une réponse
affirmative qui, après divers remaniements, fut
signée le 20 juillet 1701 par quarante docteurs. Cette
décision fut tenue d'abord relativement secrète, maie
Bossuet la connut et la désapprouva, cependant que
Noailles, mis au courant, se montrait assez hési­
tant et plutôt favorable. Cependant, en juillet 1702,
le Cas fut imprimé et rendu public à la suite d'une
indiscrétion mal éclaircie, dont l'auteur est proba­
blement l'historien Ellies du Pin. Il fut immédiate­
ment très attaqué, et Rome le condamna le
12 février 1703. Noailles passa alors à l'opposition
et en fit autant par un mandement du 22 février,
auquel Bossuet collabora. De nombreux libelles
suivirent, et c'est seulement le 4 septembre 1704
que la Faculté de Théologie le condamna elle aussi ;
les quarante docteurs finirent. par rétracter leurs
signatures, à l'exception de Petitpied, qui se retira
en Hollande. Ainsi, la question du silence respec­
tueux se posait à nouveau d'une manière aiguë.
Après beaucoup d'héeitatione, Fénelon intervint.
Très lié avec les jésuites qui avaient été ses plus
fermes appuie, hostile aux jansénistes, quoique
Gerberon lui e-0.t offert de le défendre dans l'affaire
des Maxi11U1s des saints, il s'inscrivit contre la thèse
du silence réspectueux par une ordonnance et · ins­
truction pastorale en date du 10 février 1704. Il
-
LÀ BULLE • UNIGENITUS »

y apportait au débat plusieurs éléments nouveaux


95

a88ez personnels. Il y distinguait le sens voulu par


Jansénius connu de Dieu seul, du sens obvie du
livre, lequel pouvait fort bien ne pas correspondre
aux intentions de l'auteur. En ce qui concerne ce
sens obvie, c'est-à-dire le sens que prend le livre
pour tout lecteur de bon sens et de bonne foi, il
estimait que l'Eglise avait pleinement qualité pour
se prononcer sur l'orthodoxie objective d'un ouvrage
sans tenir compte des intentions subjectives de
l'auteur. Pour justifier son point de vue, et donner
un fondement à sa doctrine, il affirmait fortement
l'infaillibilité · de l'Eglise sur les faits dogmatiques
non révélés : c'était à ses yeux la seule base sur
laquelle on pût s'appuyer pour imposer « la créance
au fait de Jansénius ». Profitant de ses excellentes
relations avec le nouveau pape Clément XI, Fénelon
eftt voulu faire définir ce point par le Saint-Siège.
Mais, à Rome même, de nombreux théologiens et
plusieurs cardinaux se montraient nettement oppo­
sés à cette théorie. D'autre part, la Curie romaine
eût bien préféré que Fénelon soutînt l'infaillibi­
lité personnelle du souverain pontife, qui était à ses
yeux le point décisif. Or, M. de Cambrai s'y refusa
toujours. D'où un certain refroidissement dans ses
rapporte avec Rome, qui dura jusqu'en 1709.
Finalement, déçu de n'avoir rien pu obtenir, Fénelon
cessa d'exiger dans son propre diocèse la signature
du Formulaire, et usa ses dernières années à une
polémique désabusée contre les thomistes. Naturel­
lement, son Instruction pastorale de 1704, lui valut
de vives attaques, auxquelles il répondit par trois
nouvelles instructions en mars-avril 1705 : il y
précise et nuance sa pensée d'une manière fort
intéressante.
En condamnant le Cas de conscience, Rome ne
96 LE JÂNS:BNISME
s'était point prononcée sur le silence respectueux
pris en lui-même. Mais Quesnel avait été arrêté
le 30 mai 1703 à Bruxelles, par ordre du roi d'Espa­
gne, et emprisonné à l'officialité de Malines. Il s'en
évada le 13 septembre suivant dans des conditions
romanesques ; pourtant, ses papiers demeurèrent
aux mains de l'officialité et furent partiell,ement
envoyée en France, où ils provoquèrent l'arrestation
de plusieurs agents jaménistœ. Energique, positif
et clairvoyant, Quesnel avait, à la différence d'Ar­
nauld, toutes les qualités d'un chef de parti. Ses
correspondances révélèrent qu'il était le centre d'un
vaste réseau clandestin, dont la minutieuse organi­
sation remontait à une quinzaine d'années. Elles
montrèrent en outre que le silence respectueux
n'empêchait point les jansénistes d'écrire abondam­
ment contre les décisions pontificales. Louis XIV
se rendit compte alors que la puissance du jansé­
nisme était plus grande qu'il ne l'avait imaginée.
Mme de Maintenon le décida sans aucune peine à
demander avec insistance au Saint-Siège, surtout à
partir de mai 1703, une nouvelle bulle dont il aurait
bien voulu imposer lui-même le texte. Soucieux de
sauvegarder son indépendance, Clément XI tergi­
versa longtemps avant de donner, le 16 juillet 1705,
la bulle Vineam Domini Sabaoth. Elle contenait
une condamnation formelle du silence respectueux,
mais en des formules qui semblaient dire que ce
silence portait sur le droit, et non sur le fait, ce qui
offrait encore une possibilité d'échappatoire ; à
la grande déception de Fénelon la bulle ne soufflait
pas mot de l'infaillibilité sur les faite. En dépit des
espoirs de Louis XIV, l'.Assemblée du Clergé, puis
le Parlement, n'acceptèrent la bulle qu'avec de
sérieuaea difficultés, et en maintenant explicitement
les principes gallicans, ce dont Ciment XI fut fort
L.A. BULLE « UNIGENITUS » 97

mécontent. D'innombrables libelles parurent, pour


et contre. Parmi ces derniers, le plus important est
d-0. probablement cette fois encore à Jacques Fouil­
lou, et s'intitule Jrueifkarion du silence rupeceueux
(1707). Ces trois volumes se présentaient comme une
réfutation du système de Fénelon, et niaient prati­
quement toute valeur à la bulle. Enfin, un écrit
latin du lovaniste de Witte, Denun.rialio bullae
clementinae, inaugurait une manœuvre qui allait
faire son chemin, et déférait la nouvelle bulle à
l'Eglise universelle. La bulle Vineam Domini eut un
contrecoup assez inattendu. Les quelques vieilles
religieuses - une vingtaine - qui occupaient encore
Port-Royal des Champs refusèrent de la signer sans
une clause restrictive, où elles indi quaient qu'elles
n'entendaient point par-là déroger à ce qui s'était
fait à leur égard au moment de la paix de
Clément IX. Il y eut des contestations pénibles.
Finalement, le Roi intervint directement, et, le
29 octobre 1709, elles furent déportées par la police
en des monastères différente. Comme la maison vide
risquait de devenir un lieu de pèlerinage, deux ans
plus tard, Louis XIV fit détruire les bitiments. Ces
mesures de rigueur où Mme de Maintenon a une
grande responsabilité, maie que le confesseur du
Roi, le P. de la Chaize, désapprouva, émurent gran­
dement l'opinion. Le parti janséniste f it paraître une
série de pamphlets intitulés Gémissements sur la
tlutrucrion de Pore-Royal, qui eurent un vif succês.
Au reste, Louis XIV n'allait point tarder à se rendre
compte que cette destruction ne réaolvait rien.
Dans toutes ces polémiques, Quesnel, réfugié à
Amsterdam, joua un r&le extrêmement actif, qui
acheva de le mettre en évidence. Par contrecoup,
les RAfle,dons morales, qui avaient été dénoncées à
Rome dès 1703 par le capucin Timothée de La
L. COGNET •
98 LE J.4NSENISME

Fl�he, furent condamnées le 13 juillet 1708 dam le


bref Unir,erai dominici gregia ; mais ce bref, contraire
aux principes gallicans, ne fut point reçu en France.
En l 710, Fénelon entama avec Quesnel une polé­
mique qui, assez vite, tourna à l'aigre. Dans ces
conditions, et pour attaquer à la fois Quesnel et
Noailles, on comprend que Fénelon ait encouragé,
sinon provoqué, la publication d'un mandement
commun des évêques de Luçon et La Rochelle,
daté du 15 juillet 1710 : les Réflexions morales y
étaient condamnées comme renouvelant les doc­
trines jansénistes. Approbateur du livre, Noailles
s'estima mis en cause, et manifesta sa fureur en
faisant chasser du séminaire Saint-Sulpice les neveux
des deux évêques. Le 28 avril 1711, Noailles publia
en outre une ordonnance qui s'attaquait violem•
ment aux deux prélats, et que le roi désapprouva.
Cependant, en dépit des instances de Mme de Main­
tenon, Noailles s'obstina et refusa de retirer son
approbation au livre de Quesnel.
Il semble certain qu'à ce moment le nouveau
confesseur du Roi, le jésuite Le Tellier, ait tenté de
réunir un ensemble de lettres des évêques au Roi
demandant la condamnation des Réflexions moralu.
A cette fin, un modèle de lettre fut envoyé dans
divers diocèses. Mais une imprudence de l'abbé
Bochart de Saron, neveu de l'évêque de Clermont,
révéla la manœuvre, ce qui acheva d'aigrir Noailles.
Malgré une nouvelle intervention du Roi, il refu.ea
plus que jamais de condamner l'ouvrage de Quesnel.
et d'assez nombreux évêques le soutenaient plus
ou moins ouvertement dans sa résistance. Sentant
que l'épiscopat se divisait, Louis XIV estima pré­
férable de faire intervenir à nouveau . le Saint-Si�ge.
Le 16 novembre 1711, il faisait demander à Clé­
ment XI une bulle contre Quesnel, et, pourvu que
LI BULLE « UNIGENITUS J) 99

les termes lui en euasent été communiquée à l'avance,


il se faisait fort d'en imposer l'acceptation aux évê·
ques et au Parlement. En même temps, Noailles
lui-même promettait de se soumettre à la décision
pontificale. Ces belles a88urances ne convainquirent
pas Clément XI, qui prévit dès lors que cette nou­
velle bulle mènerait la France au bord du schisme.
Cependant, il lui était malaisé de résister aux
injonctions de Louis XIV, et, après beaucoup d'hési­
tations et de longues consultations, il céda, assez
à regret. Le 8 septembre 1713, Clément XI signa la
bulle Unigenitus Dei Filius, qui fut publiée le 10.
Elle condamnait 101 propositions extraites des
Réflu:i.ons morales. Le choix et le groupement de
ces propositions tendaient visiblement à en faire une
sorte de somme de ce que l'on considérait comme
la doctrine janséniste. Pourtant, cette sélection
n'était point partout également heureUBe. Si cer­
taines expre88ions semblaient bien exalter l'effi.
cacité de la grâce au point d'anéantir la liberté,
si d'autres manifestaient ouvertement le galli­
canisme de Quesnel et plus encore son richérisme,
plUBieurs des propositions condamnées semblaient
en revanche, à première lecture, proscrire des for­
mules couramment admises parmi les augustiniens,
même non j ansénistes. Un tel document devait
donc fatalement éveiller de vives susceptibilités et
conduire à de nouveaux conflits.
CHAPITRE VIII

L'APPEL

Louis XIV reçut la bulle Unigenitus à Fontaine­


bleau, au matin du 25 septembre 1713. Il s'en montra
dès l'abord très satisfait et n'imagina pas un ins­
tant qu'il pourrait avoir quelque difficulté à l'impo­
ser. Il se préparait ainsi de cruelles déceptions. Lo
lion était devenu vieux, et la fin du règne, qu'on
sentait proche, encourageait les oppositions : ellee,
allaient être vives, quoique le texte de la bulle
eût été soigneusement calculé pour ne choquer
aucune des susceptibilités gallicanes. Dès les 27
et 28 septembre, elle fut lue au Parlement, et
Daguesseau déclara y voir une preuve de la failli­
bilité des papes. Le procureur général formulait
ainsi l'argument qui allait devenir central chez les
opposants à la bulle : que la huile Unigenitus était
erronée, non point sur le fait, puisqu'elle condam­
nait des phrases qui étaient bien celles de Quesnel,
mais sur le droit, puisqu'elle incriminait des for­
mules qui étaient celles de la pure doctrine augus­
tinienne. On se trouvait donc ainsi, dès le départ,
dans une position très différente de celles qui
s'étaient manifestées autour du livre de Jansénius.
Finalement, sur l'avis de Daguesseau, le Parlement
refusa d'enregistrer la bulle avant que les évêques
l'eussent acceptée. Craignant que la tenue d'assem-
L'.4.PPEL 101

bléea provinciales en vue de cette acceptation n'ait


qu'un succès assez incertain, Louis XIV, conseillé
par le P. Le Tellier et par M gr de Bissy, évêque de
Meaux, préféra réunir les évêques alors présents à
Paris : ils étaient au nombre d'une trentaine, et
une vingtaine d'autres vinrent s'y joindre ultérieu­
rement.
L'assemblée s'ouvrit le 16 octobre sous la prési­
dence du cardinal de Noailles qui, par un mande­
ment du 28 septembre, venait de s'associer à la
condamnation portée contre Quesnel. Il s'avéra vite
que le déroulement en serait houleux. En majorité,
les évêques se reconnaissaient le droit de juger de la
condamnation pontificale, ce qui blessa Clément XI,
lequel s'en plaignit par l'intermédiaire du nonce.
Cependant le parti des « acceptants », mené par
Bissy et par le cardinal de Rohan, soutenu ouverte­
ment par le Roi, devait faire la majorité. Rohan et
Bissy rédigèrent un projet d'instruction pastorale
que chaque évêque devrait utiliser pour publier
la bulle dans son diocèse. Après avoir longtemps
tergiversé, Noailles le refusa le 1er février 1714, et
déclara qu'il fallait avant tout demander des expli­
cations au Saint-Siège sur le sens des propositions
condamnées. Huit évêques se joignirent à lui, dont
son propre frère, évêque de Chàlons, et Caylus,
évêque d'Auxerre, qui eut ultérieurement un rôle
très important dans le parti. L'assemblée se sépara
le 5 février sana avoir pu parvenir à un accord, et
les dissentiments qui déchiraient l'épiscopat devin­
rent évidents. Louis XIV en fut très irrité : le 8,
une lettre de cachet relégua les opposants dans leurs
diocèses, et Noailles reçut l'ordre de ne plus paraître
à la Cour. Le Roi donna en outre des lettres patentes,
et la bulle fut enregistrée par le Parlement le
15 février, malgré la vive opposition de Daguesseau
102 LE JANSENISME

et du comeiller ecclésiastique Pucelle. La Sorbonne


la reçut le 10 mars, en dépit des protestations de
nombreux docteurs, parmi lesquels le janséniste
Vuitasse se distingua par un discours violemment
richériate. En revanche, dès le 25 février, Noailles
avait donné un mandement pour interdire au clergé
de son diocèse de recevoir la constitution, et d'au•
tres évêques opposants firent de même. Le Saint•
Office condamna le mandement de Noailles le
28 mars.
Cependant, la Cour se préoccupait activement de
réunir les acceptations des membres de l'épiscopat
qui n'avaient pas assisté à l'assemblée. Finalement,
au mois d'aodt 1714, la situation était la suivante :
112 évêques avaient accepté la bulle, quelques-uns
en formulant certaines réserves ; une quinzaine
s'étaient joints à Noailles pour la refuser. Les
acceptants avaient ainsi une large majorité, maïa
ce n'était nullement l'unanimité que Louis XIV avait
promise, et Clément XI en manifesta ouvertement
sa déception. D'autre part, l'opposition était non
moins violente parmi le clergé du second ordre et
même parmi les laies. Elle provoquait un véritable
déluge d'écrits de tout volume : plus de 180 titres
pour la seule année 1714 1 On y remarquait surtout
les deux Mlmoires apolo�ques du P. Quesnel, où
il protestait de l'orthodoxie profonde de sa pensée ;
un mémoire anonyme attribué au Dr Tournely, pour
prouver que les évêques devaient recevoir la consti·
tution « par voie de soumÎ88Îon et d'obéissance • ;
le Tlmoignage de ln tJiri�, de l'oratorien Vivien de
La Borde, qui pratiquement appelait les fidèles au
libre-examen ; surtout enfin les fameux Hemplu
ou les m colonnes au, la conltitution UnigenilUB,
qui mettaient les propositiona condamnées en parai•
lèle avec l'Ecriture et la tradition : l'ensemble du
L'APPEL 103

groupe janséniste y avait collaboré, et les rééditions


successives devaient en faire un énorme ouvrage
comportant six in- quarto. A travers l'ensemble de
ce fatras qui décourage le lecteur le plus endurant,
on distingue, du c6té janséniste, une nette montée
des idées richéristes : de plus en plus, les prêtres
et même les simples fidèles tendent à s'y considérer
comme juges de la doctrine à peu près au même
titre que les évêques. En dehors de la France, l'opi­
nion se préoccupa alors assez peu de la bulle
Unigenieus.
Cependant, Louis XIV aurait voulu rétablir
l'unité, et la chose semblait malaisée. Après bien des
hésitations, le Roi adopta une idée que Fénelon avait
suggérée en divers mémoires et que le P. Le Tellier
avait fini par approuver : celle d'un Concile national
où seraient jugés les opposants. Comme il était pré­
visible que Rome accepterait difficilement cette
solution, Louis XIV y envoya en décembre 1714
un négociateur, Amelot. Clément XI se montra
effectivement fort hostile à ce projet. Mais, comme
en juin-juillet 1715 Louis XIV manifestait son inten­
tion de convoquer lui-même le concile, le pape finit
par céder au début d'août. Les parlementaires
firent alors une vive opposition, et la mort du Roi,
le 1er septembre 1715, ensevelit définitivement
l'idée d'un Concile national.
La régence de Philippe d'Orléans commença par
une période de quelque .deux ans pendant laquelle
il se montra nettement favorable au jansénisme.
Naturellement, un certain nombre d'acceptants
revinrent alon sur un assentiment qu'ils avaient
donné uniquement par crainte de l'autorité. De vifs
incidents en ce sens se produisirent à la Sorbonne.
En janvier 1716, une vingtaine d'évêques écrivirent
au régent pour le prier de solliciter du pape des
104 LE JANS�NISME

explications sur la bulle. Irrité par ce retour de faveur


du jansénisme, Clément XI se raidit sur ses posi­
tions. A titre de représailles, il refusa obstinément
les bulles d'investiture aux candidats nommés par
le régent aux évêchés : parmi eux se trouvait le
triste abbé Bossuet, neveu de l'évêque de Meaux,
nommé à l'évêché de Troyes, et qui sera par la
suite un des plus fermes soutiens du parti où la
doire de son oncle lui avait refait une virginité.
Toutes les négociations avec Rome échouèrent, et
le régent comprit qu'il s'engageait dans une impasse,
cependant qu'en France la situation s'embrouillait
chaque jour davantage, par suite surtout des dissen­
timents entre les évêques. Les opposants eux-mêmes
ne s'accordaient point entre eux. Si la plupart
étaient assez enclins à accepter la bulle avec des
explications, quelques-uns la jugeaient radicale­
ment mauvaise et irréformable, donc en toute
hypothèse irrecevable. En conséquence, ces derniers
cherchaient sciemment à rendre tout accommode­
ment impossible et freinaient les tentatives de rap­
prochement. Ils n'allaient pas tarder à rendre le
problème à peu près insoluble.
Un coup de théitre assez inattendu, mais décisü,
se produisit en effet le matin du 5 mars 1717, où
quatre évêques vinrent déposer à la Sorbonne un
acte notarié par lequel ils appelaient de la consti­
tution Unigenitus à un concile général. Le principal
auteur de cette démarche était Soanen, ancien
oratorien, évêque de Senez, auquel s'étaient j oints
Colbert, évêque de Montpellier, La Broue, évêque
de Mirepoix, et Langle, évêque de Boulogne. A
franchement parler, les quatre « appelants I se confor­
maient à l'exemple que leur avait donné Louis XIV
lui-même, lorsqu'en 1688 il avait provoqué contre
le pape Innocent XI l'appel à un futur Concile,
L'APPEL 105

mais les réactions de l'opinion allaient prendre à


présent une tout autre ampleur. Dans les mois qui
suivirent, et malgré l'opposition du régent aussi
bien que les menaces du Saint-Siège, les adhésions
à l'appel se multiplièrent. Celle de la Sorbonne
précéda celle de douze autres évêques. Noailles lui­
même signa le 3 avril un acte d'appel, qu'il tint
longtemps secret. Finalement, l'appel réunit un
peu plus de 3 000 adhérents sur les quelque 100 000
membres du clergé français. Les appelants consti­
tuaient donc, dès le départ, une minorité numérique­
ment faible, mais très active. Chose singulière mais
typique, un grand nombre d'entre eux avaient signé
le Formulaire d'Alexandre VII, et certains évêques
appelants continuèrent à le faire souscrire dans
leur diocèse : évidemment, à leurs yeux, les deux
problèmes n'étaient point liés. Les appelants se
soulevaient contre la bulle Unigeniius parce qu'ils
y reconnaissaient ouvertement une défaillance du
pape dans le domaine de la foi, où ils s'estimaient
eux-mêmes juges compétents. A une telle défaillance
dont ils admettaient sans difficulté la possibilité
théorique, les théologiens gallicans ne voyaient
qu'un seul remède : le Concile général, que les
fameux Quatre articles de 1682 plaçaient au-dessus
du pape. Par ailleurs, leurs actes d'appel sont en
majorité imprégnés de richérisme. On en eut
une nouvelle preuve en 1718 lorsque, Rome refusant
toujours les bulles aux évê ques nommés, plusieurs
parlementaires proposèrent l'élection des évêques
par le peuple. L'idée f it son chemin. Un peu plus
tard, en 1723, le chapitre cathédral d'Utrecht, en
difficultés avec Rome au sujet de la nomination d'on
vicaire apostolique, s'estima autorisé à élire on
archevêque, qu'un appelant français évêque in
partibua, Varlet, accepta de sacrer, mais que naturel-
106 LE J.4.NSSNISME

lement le Saint-Siège ne reconnut point : telle est


l'origine de l'Eglise vieux-catholique de Hollande,
qui existe toujours.
Cependant le régent, découragé, passait de plua
en plus à l'anti-jansénisme. Les quatre évêques
appelants furent exilés dans leurs diocèses. Çà et là,
des incidents se produisirent ; à Reims, ils furent
particulièrement violents. Par une déclaration
royale en date du 7 octobre 1717, le régent tenta
d'imposer silence aux deux partis, ce qui mécontenta
tout le monde et ne fut respecté par personne. Les
acceptants, auxquels leur écrasante majorité don•
nait une grande aasurance, étaient menés par lea
cardinaux de Bissy et de Rohan, et se montraient
plutôt agressifs ; un peu plus tard, l'archevêque de
Sens, Languet de Ger gy, devait prendre dans le
groupe une place très importante. Chez les appe­
lants, l'autorité de Quesnel était incontestée, maie
peu efficace ; lorsqu'il fut mort à Amsterdam le
2 décembre 1719, nul chef ne réussit à s'imposer :
tout en s'obstinant, les jansénistes auront déaormaia
conscience de leur situation précaire.
Le 8 man 1718, l'inquisition condamna l'appel.
Un peu après, le 27 aoftt, Clément XI donna les
lettres Pœroralia officii, publiées le 8 septembre,
qui excommuniaient les appelants. L'opposition
parlementaire fut telle que cette condamnation
n'eut absolument aucun effet pratique. Au contraire,
Noailles durcit ses positions. Le 24 septembre, il
rendit public son appel secret et interjeta un nouvel
appel au concile contre les lettres Pœroralù ; de
nombreux corps constitués et particulien se joi•
gnirent à lui. Le 14 janvier 1719 ; il dirigea contre
Bisay une virulente Imtrucrion paatorale, à laquelle
Languet de Gergy riposta par trois ÀNmlHnNnts
non moins énergiques. lesquels provoquèrent dea
L'APPEL 107

répomes du Dr Petitpied sur le même ton. A nou­


veau, la confusion atteignait un paroxysme. Une
fois encore, le régent tenta de raasaisir la situation.
Le S juin 1719, une nouvelle déclaration royale
imposa silence de part et d'autre pour un an, et la
mesure eut quelque effet. Après de longues tergi­
venations, Noailles accepta, lè 13 man 1720, une
explication de la bulle en treize articles, que quelque
80 évêques finirent par signer, et qu'une déclaration
royale du 4, ao-0.t entérina ; mais le Parlement, alon
exilé à Pontoise pour son attitude dans l'affaire
Law, résista longtemps et ne l'enregistra que le
4, décembre. Dans l'intervalle, les espoin de paix
s'étaient à nouveau anéantis. Toujours hostiles à
tout accommodement, pratiquant systématique­
ment la politique du pire, les quatre évêques avai�t
bruyamment renouvelé leur appel le 10 septembre,
et de nombreux appelante les avaient imités. Lee
listes de réappelante furent d'ailleun imprimées, ce
qui valut à plusieurs d'entre eux quelques ennuie
avec la police royale. Cependant, la situation
demeura un tempe indécise, et la mort de Clément XI,
le 19 man 1721 fut suivie d'une légère accalmie.
L, 11 juillet 1722, décidé à en finir avec l'agita­
tion janeéuiste, le régent imposa à nouveau l'obli­
gation, qui était peu à peu tombée en désuétude,
de signer le formulaire d'Alexandre VII pour
l'obtention des bénéfices et des grades universi­
taires. La plupart des prélats appelants obtempé­
rèrent, sauf Colbert, qui prescrivit la signature, mais
aux termes de la paix de Clément IX ; cela lui valut
divenea mesures de rétorsion, dont la . saisie de son
temporel. Dans le public, de vives réactions se
manifestèrent, et, en novembre 1724, une lettre
ouverte du vieux du Guet à Colbert émut profondé­
ment l'opinion. Le régent paua alors aux mestll'e8
108 LE J.-mseNISME

de rigueur, et les lettres de cachet multiplièrent


parmi les appelants la prison et l'exil, à tel point
qu'à l'automne 1725 une trentaine de Chartreux et
une quinzaine de cisterciens d'Orval crurent plus
prudent de se réfugier en Hollande. Noailles lou­
voyait toujours. Il eût voulu faire accepter, pour
la publication de la bulle, un corps de doctrine
en douze articles, dont quelques-uns semblaient
favoriser ouvertement le jansénisme. Rohan et
Bissy s'y opposèrent vivement. Le nouveau pape,
Benoît XIII, ancien dominicain, se fût peut-être
montré plus conciliant. Mais Soanen envenima à
nouveau la situation par la publication, en
janvier 1727, d'une véhémente instruction pastorale
datée du 28 août 1726. Les évêques acceptants y
étaient très durement pris à partie. On n'avait point
osé jusqu'ici faire un exemple dans l'épiscopat avec
Colbert, très remuant, mais que sa puissante
famille protégeait. Cependant le nouveau ministre,
Fleury, estima que des représailles étaient possibles
contre ce petit évêque de Senez, que personne ne
défendait. Un Concile provincial s'ouvrit donc le
16 ao1lt 1727 à Embrun,. sous la présidence du métro­
politain Guérin de Tencin. Bien que Soanen e1lt
récusé ses juges, dont la partialité était de fait
indubitable, il fut condamné, et une lettre de cachet
l'exila à la Chaise-Dieu le 30 septembre. Il y devait
mourir âgé de près de 94 ans le 25 décembre 1740,
considéré comme un martyr par tout le parti
janséniste, qui entretenait avec lui une active
correspondance.
A Paris, Noailles, suivi par de nombreux parle­
mentaires, des ecclésiastiques, une cinquantaine
d'avocate, prit ouvertement le parti de Soanen et
protesta contre ce que le groupe appela le brigan­
dage d'Embrun. Onse évêques se joignirent à lui
L'APPEL 109

pour écrire une lettre au roi datée du 15 man 1728,


qui fut suivie d'autres démarches, d'ailleurs sana
aucune efficacité. Mais Noailles entrait alors dans
les ultimes palinodies qui allaient déshonorer la
fin d'une carrière déjà peu glorieuse. Très âgé et
malade, pressé par Fleury et par sa propre famille,
il finit par signer le 11 octobre 1728 un mandement
qui est une pure et simple acceptation de la bulle.
Le8 jansénistes produisirent alors une déclaration
signée du 22 août précédent, dans laquelle Noailles
protestait d'avance contre toute acceptation qu'on
pourrait arracher à sa vieillesse. Mais Noailles
rétracta cette déclaration, puis ultérieurement, il
semble bien l'avoir renouvelée, ainsi que son appel.
Finalement, il mourut le 4 mai 1729, sana qu'on
ait pu savoir quels étaient au juste ses vrais senti­
ments.
Son successeur au siège de Paris, Vintimille, était
un acceptant qui avec l'aide de la Cour, entreprit de
réduire les résistances dans son diocèse ; par des
mesures énergiques, il y réussit, mais sana venir
entièrement à bout d'oppositions qui ne ce&Bèrent
de se manifester plus ou moins ouvertement jus­
qu'au déclin du siècle. Sur le plan des insti­
tutions, Vintimille consomma la défaite du jansé­
nisme en obtenant une déclaration royale du
24 mars 1730 qui faisait de la bulle Unigenittu
une loi de l'Etat et rendait purement et simplement
vacants et impétrables les bénéfices dont les titu­
laires n'auraient pas signé le formulaire : c'était
mettre les jansénistes absolument en marge de la
vie ecclésiastique. Les milieux parlementaires, qui
faisaient corps avec les jaménistea dans l'opposition,
protestèrent contre cette déclaration, mais un lit
de justice tenu le 3 avril la fit enregistrer, en dépit
d'interventions énergiques, une fois encore, du
110 LE JANSENISME
e
comeiller Pucelle. Naturellemen� cett déclaration
se traduisit par une recrudescence des mesuies de
rigueur et une nouvelle grêle de lettres de cachet.
Cependant, pendant de longues années, empliea
d'ailleurs de pénibles chicanes et de conflits parle­
mentaires, la situation juridique évoluera peu.
Le cardinal Fleury, qui garda le ministm jus­
qu'en 1743, a été très diversement jugé : ai l'on a pu
accuser sa politique religieuse d'avoir été tracauim
et violente, il faut reconnaître pourtant qu'il fit
de gros efforts pour éviter les incidents trop écla­
tants. En revanche, il n'en alla pu de même de BOB
successeur à la feuille des bénéfices, le théatinBoyer,
qui tendit à nouveau la situation jusqu'au
paroxysme, surtout par BOB attitude dana l'irritante
affaire des billets de . confession. En 1749, Chris­
tophe de Beaumont, archevêque de Paris depuis
174.6, suivant en cela l'exemple déjà donné dana
plusieurs diocèaes, se mit à exiger des mourants la
présentation d'un billet de confession témoignant
qu'ils acceptaient la bulle Unigenilw, faute de quoi
on leur refusait les derniers sacrements et la sépul­
ture chrétienne. Comme bien l'on pense, semblable
pratique provoqua plue d'une fois de véritables
drames. Imbu des idées richéristes, auxquelles lee
ouvragea des canonistes Nicolu Travers et Maultrot
donnaient alon un regain de . vigueur, le Parlement
intervint pour faire, de sa propre autorité, admiJ:ûs.,
trer et enterrer certains appelants. Apr� des polé�
miquea embrouillées, l'affaire alla à Rome, où. le
16 octobre 1756, Benott XIV donna sur ce sujet le
bref & omnibu,, relativement modéré et pacif i­
cateur. Dans l'intervalle, un tournant capital •'était
produit. En 1754, apne avoir rappelé le Parlement
de ees quime mois d'ml, dua à BOB attiwde dam
l'afl'aire des billets de confeuion, Louis XV domaa
L'ÂPPEL Hl

le 2 septemb.re la déclaration royale dite c loi du


silence », qui en effet imposait silence aux deux
partis. De part et d'autre, il serait excessif de
dire qu'elle fut immédiatement et exactement res•
pectée, maie peu à peu elle s'imposa, et contribua
grandement à l'apaisement plOgreesif qui s'établit
au cours de la seconde moitié du siècle.
En fait, à partir de 1730, le parti janséniste eut
clairement conscience de son inévitable défaite.
Les lettres de cachet y entretenaient une mentalité
de ·. persécution et de martyre, et il faut bien
reconnaître que ces mesures de rigueur donnèrent
lieu à de pénibles et regrettable• incidents. Tel est
le caa des méthodes suivant lesquelles furent épurées
les diverses congrégations, tant maaculines que
féminines : emprisonnements, déportations, mai­
som fermées ou disperséta, rien ne manque à un
tableau qu'on aimerait moins déplaisant. Chez les
hommes, les bénédictins de Saint-Maur, les orato•
riem, les chartreux, chez les femmes, les carmélites,
les visitandines, les ursulines, les calvairiennes et
les hospitalières furent les plus touchés, maie il
n'est guère d'ordre qui, peu ou prou, n'ait été atteint.
A la vérité, ces désagréables mesures se révélèrent
malgré tout efficaces : assez rapidement, toutes les
familles religieuses eurent, avec parfois peu d'enthou­
siasme, il est vrai, accepté la bulle. D'année en
année, le parti janséniste voyait fondre ses effectifs,
rongés par les défections et les décès. Avec Caylus,
Mque d'Auxerre, disparait en 1754 le dernier
membre ouvertement janséniste de l'épiscopat fran­
çais. Les appelants illustres s'en vont les uns après
les autres et ne sont pas remplacés. En 1749,
meurt l'un des derniers grands théologiens du groupe,
Laurent Boursier, dont le traité De raaïon àe Dï.u
sur les créatures (1713), consacré à établir la notion
112 l,E JA.NSSNISME

de prémotion physique, constitue une œuvre trèa


remarquable, à laquelle Malebranche répondit par
un volume de Réflexions sur la prémotion phyaique
(1715). Boursier eut un disciple de haute valeur en
la personne de Pierre-Etienne Gourlin, qui pour­
suivit jusqu'en 1776 une œuvre dont lea parties
proprement théologiques, en particulier un très
remarquable De Jansenio et Janseniamo, demeurè­
rent malheureusement inédites. Au reste, la plupart
des appelants se souciaient bien peu des questions
de la grâce, et certains se montraient franchement
molinistes sur ce point. Les quelques controverses
doctrinales sur la crainte et la confiance ( 1735-1739),
ou sur les vertus théologales (1742-1746), qui
agitèrent un moment le milieu janséniste semblent
n'avoir suscité qu'un intérêt assez limité. Comme il
est normal, à mesure que son affaiblissement devient
plue évident, le parti acquiert une mentalité de clan
minoritaire, étroite, hargneuse et susceptible.
Le meilleur témoin en demeure les fameuses
Nout,ellea eccUaiasriquea, organe clandestin du groupe
qui prennent dans une certaine mesure la suite des
Nouvelles eccUsiasriques à la main, mises en circula­
tion dèa le xvne siècle. Elles commencèrent à
paraitre le 28 février 1728, et leur publication devait
se poursuivre à peu près sans interruption jus­
qu'en 1803. Le principal rédacteur en fut pendant
trente am un prêtre d'origine tourangelle nommé
Fontaine de La Roche, et la remarquable organisa­
tion qu'il mit sur pied déjoua constamment toutes
les recherches de la police. Le journal assurait la
liaison entre les appelants et les renseignait sur tout
ce qui pouvait les intéresser : décès, arrestations,
perquisitiom, incidents divers, publications. Comme
il est normal, tout ce qui part des appelants est
couvert de louanges, tandis que les moindres mani-
L·.A.PPEL 1 13

festationa des acceptants, et surtout des jésuitea,


même les plus anodines, font l'objet d'&pres critiques
Le ton des Nouvellu ecclûlaaiiquu est franchement
déaagréable et en rend la lecture souvent pénible.
Certaina janaénistes eux-mêmes désapprouvaient ces
méthodes peu conformes à la charité. Du Guet, qui
avait cependant collaboré aux premien numéros,
dont la rédaction est plus sereine, blâma les Nou­
vellu par une lettre ouverte du 9 février 1732
adressée à un jeune oratorien du Collège de Juilly,
le confrère Pinel. Le groupe janséniste réagit assez
vivement, et une approbation chaleureuse de
Soanen vint faire contrepoids. Il faut reconnaître
en revanche que les Nouvelles, malgré leur partia­
lité, sont remarquablement documentées et utili•
sent pour l'ordinaire des informationa qui se
révèlent exactes et silres · : à ce titre, elles consti­
tuent pour l'histoire religieuse du xvme siècle, une
source de toute première valeur.
Conacients de défendre une cause humainement
désespérée, les janaénistes cherchèrent dana le
miracle un signe de la volonté divine : sur ce point,
le miracle de la Sainte-Epine en 1656 conatituait à
leurs yeux un précédent décisif. La série commença
le 31 mai 1725, jour de la Fête-Dieu, où Anne
Charlier, femme Lafosse, fut guérie d'une perte de
sang au passage du Saint-Sacrement, que portait
le curé appelant de Sainte-Marguerite, Jean-Bap·
tiate Goy ; un mandement de Noailles reconnut la
réalité du miracle. Deux ana pl118 tard, en 1727,
des guérisons se produiairent sur le tombeau d'un
appelant du diocèse de Reims, Gérard Rouue,
chanoine d'Avenay. Les appelants interprétèrent
ces miracles en leur faveur, ce qui provoqua de vives
polémiques, particulièrement entre Languet de
Gergy et Colbert ; ce conflit amena Colbert à publier,
114 LE J.4.NSSNISME

dans sa lettre du 5 février 1727, les pensées de


Pascal sur les miracles, demeurées jusque-là iné­
dites. Mais les troubles incidents de Saint-Médard
allaient porter la bataille jusqu'à son paroxysme.
Le 1er mai 1727 mourait, sur le territoire de la
paroisse Saint-Médard. François de Paris. luu de
la noblesse de robe parisienne, il avait renoncé à
sa fortune et était entré dans les ordres, mais, par
humilité, il avait préféré demeurer diacre et vivre
dans la retraite. On ne saurait mettre en doute la
sainteté de sa vie, dont l'effrayant rigorisme est,
il faut l'avouer, plus admirable qu'imitable, quoique
le personnage soit parfaitement équilibré. Par
ailleun, bien que sa pensée personnelle, que plu­
sieurs ouvrages demeurés en général inédits nous
ont conservée, ait peu à voir avec le jansénisme, il
était appelant et réappelant. Profondément chari•
table, il était vénéré par tous les pauvres du quartier
comme par tout le parti janséniste, et une foule
nombreuse suivit ses obsèques, où l'on commença
déjà à parler de guérisons miraculeuses : Noailles
fit même ouvrir une information à ce sujet. On
l'enterra au petit cimetière Saint-Médard, près- de
l'église, et les gens continuèrent à venir prier sur
sa tombe. Une première guérison spectaculaire, celle
d'Anne Le Franc, s'y produisit le 3 novembre 1730,
provoquant un concours de peuple qui alla croiuant.
D'autres miracles, ou prétendus tels, suivirent.
Le 21 juillet 1731, une paralytique nommée AimM
Pivert fut guérie, et prise en même temps de vio­
lentes convulsions nerveuses. Un peu plus tard,
ven le début de septembre, le fait se· reproduisit
pour un ecclésiastique, l'abbé de Bescherand. Puis
les phénomènes de ce ge:are se multiplièrent, et le
cimetière Saint-Médard offrit le spectacle de véri­
tables scènes d'hystérie collective, auez stupé•
L'APPEL us
fiantes, et qui provoquè.ent des discuaeion.s pas­
eionnées. La police intervint, et une ordonnance
royale du 27 janvier 1732 prescrivit la fermeture du
cimetière. Lee convulsions continuèrent alors dans
des demeures privéee, et ainsi s'organisa ce qu'on
appela l'œuvre des convulsions, où l'on retrouve
avec surprise quelques grande noms de la noblesse
et de la magistrature, et même celui du propre
&ère de Voltaire. Dans le& étranges états nerveux
qui s'emparaient de certains sujets privilégiés, les
assistante voyaient une intervention divine, un
aigne en laveur de l'appel, d'autant que les convul­
sionnaires ee mettaient souvent à vaticiner et à
prophétiser, à exhorter l'entourage à la piété, ou à
proférer de véritables révélations qu'on recueillait
religieuaement. Ces bizarres assemblées, groupées
autour d'un crucifix et d'une image ou d'une relique
du diacre Parie, présentent une incontestable pa­
renté avec les Quakers ou les « réveils » du pays de
Galles.
Des phénomènes plue troublants encore vinrent
bient6t s'y joindre. Dès la f in de 1732, quelques
convul11ionn�es commencèrent à s'imposer de
cruelles pénitences, dea jednes prolongée. Un peu
plus tard, certaine, au cours de leurs transes, deman­
dèrent à être frappée ou blessés. Ce fut l'origine des
c secours ,. On commença par les « petite secours 11,
du genre des coupe de bâton, de bûche, de chenet,
Très vite, on en vint aux « grands secours , : trans­
percement avec des cloua ou des épées, euapension,
et même crucifixion, durant parfois plueieun
heures. Si l'on en croyait les documenta qui noua
restent, ces séances de sadisme ee seraient accompa·
guées souvent de surprenante prodiges : insensibi­
lité, invulnérabilité, guérison subite des blessures.
De toute évidence, il y a là une auez forte propor-
116 LE J.A.NSENISME

tion de supercherie, qui dans certains cas est aisé­


ment décelable. Mais d'autres récits paraissent bien
nous laisser en présence de curieux phénomènes
paranormaux, dont l'étude critique, après si long­
temps, se révèle malheureueement fort difficile.
Comme il était prévisible, le secourisme, qui se
répandit assez largement dans la province, évolua
assez souvent vers la perversion morale, et les tur•
pitudes des « augustinistes I et des « vaillantistes 1,
disciples d'un certain abbé Causse dit F. Augustin,
et d'un certain Vaillant, défrayèrent la chronique
scandaleuse. La police traqua les convulsionnaires,
mais sans parvenir à les supprimer : il y en avait
encore au début du XIX8 siècle.
Naturellement, les convulsions et les secoun
divisèrent profondément le parti jansénitite, où ils
furent l'objet de . polémiques sans fin. Le grand
apôtre des convulsions et des secours y fut le parle­
mentaire Carré de Montgeron, converti sur le tom•
beau du diacre Paris, · le 7 septembre 1731. Le
luxueux ouvrage illustré qu'il consacra aux miracles
de Saint-Médard, et dont il osa présenter le premier
volume à Louis XV en 1737, lui valut la prison,
mais son activité de propagandiste n'en fut point
ralentie. Une fraction notable du groupe entra dam,
les vuea de Carré de Montgeron. Colbert et Soanen,
tout en admettant les convulsions, se montrent très
réservés sur les secours ; Caylus, après quelques
hésitations, fut hostile aux convulsions, contre les­
quelles se déclarèrent hautement quelques-uns det
meilleun théologiens du parti : du Guet, Petitpied,
Fouillou. Enfin, ce fut un médecin, Hécquet, qui,
dans son Naturalimae des convulsions (1733), déclara
y voir une supercherie ou une maladie. En provo­
quant les railleries de Voltaire ou des encyclopé­
distes, les convulsions contribuèrent grandement à
L'APPEL 117

à &apper le jaménisme d'un discrédit qui rejaillit


sur toute la religion.
D'autres traits du jansénisme sont alors également
significatifs de ce qu'on pourrait appeler sa menta­
lité minoritaire. L'un des plus intéressants est son
goût pour l'exégèse symbolique et l'eschatologie,
ce qu'on appelle le f igurisme. De ce phénomène,
du Guet est en grande partie responsable, car avant
lui, dans leurs travaux sur l'Ecriture Sainte,
Arnauld, Nicole, Sacy, Quesnel, n'avaient utilisé
l'exégèse allégorique qu'avec une extrême discré­
tion. Du Guet, au contraire, s'efforçait systémati­
quement d'interpréter les récits bibli quee comme
de véritables prophéties, et en particulier d'en tirer
tout un tableau de la fin du monde. Ses principes
d'interprétation ne furent ouvertement formulés
qu'en 1716, dans ses Règles pour rinteUigence des
Saintes Ecriture&, ouvrage rédigé en partie par son
ami l'abbé Jac ques d'Asfeld, qui d'ailleurs collabora
plw, ou moins à tous les autres travaux de du Guet
en ce domaine ; mais il les utilisait depuis longtemps
déjà, et il semble bien que, dès 1682, il ait influencé
Bossuet en ce sens. Du Guet avait expliqué de cette
manière une grande partie de la Bible, et ces volu­
mineux commentaires, qui occupent plus de cin­
quante volumes, furent imprimés vers la fin de sa
vie, en des conditions qui demanderaient à être
examinées de près. S'il y eut dans le milieu jansé­
niste quelques opposants au système de du Guet,
et quelques défenseurs de l'exégèse littérale, c'est
cependant au figurisme que se rattachent la majo­
rité des auteurs. Le plus célèbre du groupe est
l'abbé Jean-Baptiste Le Sesne d'Etemare, mort
en 1770, laissant derrière lui une foule d'ouvrages
demeurés en grande partie inédits ; mais d'autres
à c6té de lui méritent une mention, en particulier
118 LE JÀNS�NISME

le savant Nicolas Le Gros, dont la carrière se déroula


presque tout entière en Hollande. Ce que les ex�
gètes jansénistes cherchent dans l'Ecriture, ce sont
d'abord et surtout les signes de la fin des temps,
l'annonce de Ja victoire ultime pour ce qu'ils consi­
dèrent comme la vérité. C'est naturellement à
!'Apocalypse qu'ils demandent la confirmation
essentielle de leurs vues. Leurs commentaires de
l'Apocalypse sont en général si hardis sous ce rap­
port que les meilleurs d'entre eux n'ont pu être
publiés au xvme siècle : celui de d'Etemare n'a vu
le jour qu'en 1866, et celui de Le Gros demeure
encore inédit ; les jésuites y sont en général aimable­
ment assimilés soit à la bête à dix comes, soit aux
sauterelles ! Beaucoup admettaient la conversion
finale des juifs, et certains même, par des calcula
plus ou moins ingénieux, en donnaient la date future.
D'autres attendaient pour un avenir tout proche
le retour du prophète Elie, et plusieurs crurent le
trouver réincarné en certains convulsionnaires.
Chez plusieurs d'entre eux réapparaît même la
vieille idée du millenium, du règne temporel du
Christ sur la terre pendant mille ans. Nous imagi­
nons mal le foisonnement littéraire qu'a produit
toute cette effervescence : la bibliographie en occupe­
rait plusieurs pages. Cette agitation mettra long­
temps à s'éteindre : en pleine époque révolution•
naire, le dominicain Bernard Lambert en conti•
nuait la tradition, qu'un magistrat, le président
Agier, prolongera jusque sous l'Empire. L'inten•
sité d'une telle attente eschatologique, dont nous
retrouvons d'ailleurs les manifestations dans les
discoun des convulsionnaires, permet d'imaginer
ce que fut l'atmosphère surchauffée du milieu
janséniste pendant le xvnie siècle.
D'au� �lémente non moins importants de oette
L'APPEL 1 19

psychologie méritent d'être retenus. Plus que tout


autre, un milieu fermé d'opposition a besoin du
culte des héros. Le jansénisme des appelants n'avait
pas besoin d'aller chercher les siens bien loin. Il
avait pour lui tout Port-Royal, ses grands hommes,
aea Solitaires, ses religieuses; s'y joignaient les
appelants illustres, Quesnel, le diacre Paria, Soanen
et d'autres plus oubliés. Ce culte se manifestait
à bien des niveaux, d'intérêt fort inégal. Il y avait
d'.abord la passion des reliques, très répandue, du
reste, à cette époque en dehors même du milieu
janséniste. Le souvenir et la vénération s'attachent
aux moindres objets, aux plus menus fragments
d'étoffe, disposés en de charmants reliquaires dont
nous conservons encore d'innombrables exemplaires.
Les ruines de Port-Royal deviennent le but de fer­
vents pèlerinages, et l'on en recueille pieusement les
pierres. S'y ajoute parfois un véritable culte litur­
gique, et certains appelants, en disant leur bré­
viaire, font mémoire des saints jansénistes. Cet
esprit nous vaut, fort heureusement, la conserva­
tion de nombreux et irremplaçables documents
iconographiques. De Port-Royal détruit, l'image
nous est gardée dans les gouaches qu'exécuta, pro­
bablement en 1709, Madeleine de Boulogne, et que
Madeleine Hortemels, la mère des Cochin, grava peu
après : la police jugea les planches séditieuses et
les fit saisir. D'innombrables gravures, de valeur
naturellement fort inégale, multiplièrent les por­
traits des grands hommes du parti. Mais ce sont
eurtout les publications · port-royalistes qui consti•
tuent alon, pour l'histoire, l'apport décisif. Les
dOC11D1ents fort importants saisis dans les archives
de Port-Royal au moment de la destruction étaient
demeurés entre lee mains du lieutenaat-civil Voyer
d'Argemon. qui les remit plu tard à une des der-
120 LE' JA.NS:SNISME

nières amies du monastère, Mlle de Joncoux ;


celle-ci les légua en 1715 à l'abbaye de Saint­
Germain-des-Prés. Un peu plus tard, une ancienne
élève de Port-Royal, cousine de l'abbé d'Etemare,
Mlle de Thémericourt, entreprit de constituer une
collection systématique de documents sur la maison
disparue ; elle mourut en 1745, après avoir ra88em•
blé un nombre prodigieux de pièces qu'elle avait fait
copier et claHer. Ces deux fonds, auxquele s'ajou­
tèrent plueieurs autres dépôts, permirent à divers
éditeurs la publication d'une foule de textes de
la plus haute importance. Leur activité fut par­
ticulièrement intense vers le milieu du siècle. Alon
paraissent les Mémoires de Lancelot, Fontaine,
du Fossé, ainsi que leur complément, le fameux
Recueil d'Utrecht, source de documentation pasca­
lienne. Aux trois volumes de Lettres de la Mère Angé­
lique se joignent les trois volumes de relations sur
sa vie, connus sous le nom de Mémoires d'Utrecht,
et l'on n'en finirait plus d'énumérer ces nombreuses
publications qui, détail intéressant, semblent avoir
eu d'assez gros tirages, mais ne furent presque
jamais réinlprimées après 1750, ce qui montre
bien que le public janséniste ne se renouvelait pas.
Toutes ces publications, suivant l'usage du temps,
corrigent plus ou moins les originaux ; elles sont
pourtant, dans l'ensemble, relativement fidèles. La
documentation ainsi réunie permit quelqu es tenta­
tives de synthèse. La plus complète est comtituée
par les dix volumes de l'Hùtoire &énfrale de Port­
Royal, du bénédictin Dom Clémencet (1757), aux­
quels se joignent les six volumes plus anecdotiques
de Jérôme Besoigne, Hiaioire de rabbaye de Port­
Royal (1752). En opposition assez vive avec lee pré­
�dents, qui d'ailleurs ne s'entendaient pu entre
eux, recherchant systématiquement l'inédit, Guil-
L'APPEL 121

bert a laissé de curieux Mirnoires hûtoriques, malheu­


reusement inachevés (1759) . Tous cee essais sont
naturellement très tendancieux dans le sens jansé­
niste, mais fort utiles.
Il serait vain pourtant de croire que ce luxe de
publications traduise une véritable intelligence des
données profondes du problème. C'est en fait un
Port-Royal mythique qui se reconstruit dans l'eeprit
des appelants, lesquels ne comprennent plus guère
ce que furent l'évolution et le drame de la pensée
religieuae au xvne siècle. Veeprit de parti lee conduit
à ne plus viser que des objectifs essentiellement poli­
tiques. Les controverses théologiques leur sont d'ail·
leurs interdites par la loi du silence, que Louis XV
tient à faire respecter : on le vit bien lorsqu'en 1761
certains milieux romains tentèrent de réveiller la
querelle en faisant condamner l' Espoaition de la
dodrine chrilienne, de l'appelant Mésenguy, régent
au Collège de Dormans-Beauvais. Louis XV refusa
nettement de recevoir le bref Dum inter gra"issima
de Clément XIII, et l'affaire n'alla pas plus loin.
Les efforts des appelants se concentrent sur la lutte
contre les jésuites, dont ils sentent qu'un peu par­
tout baissent le crédit et la puissance. Pour des
raisons tactiques, ils ne craignent pas de s'allier au
parlementarisme, fort souvent voltairien. Lorsqu'en
1761-1764 la Compagnie de Jésus fut supprimée
en France, lorsque, le 21 juillet 1773, elle fut entière­
ment dissoute par le bref de Clément XIV Dominru
ac Redemptor, les jansénistes chantèrent victoire,
sans se rendre compte que c'était l'incrédulité, et
non l'augustinisme, qui triomphait. Au reste, le
jansénisme richériste des appelants gagna alors du
terrain hors de France, et même en Italie, où en 1786,
soua l'impulsion de l'évêque Scipion de Ricci, le
Synode de Pistoie en formule ouvertement les thèses
122 LE J.4.NSENISME

les plU8 hardies. De part et d'autr� l'hostilité


deme:ure implacable, et nul ne voit que cea luttes
épui8ent le christiaui8me lui-même.
Le grand choc révolutionnaire allait diviaer le
jansénisme. Parmi lea membres du groupe, assez
nombreux sont ceux que leur richérisme rend sympa•
tbiquea à la Constitution civile du clergé : tel est
le cas du célèbre Grégoire. D'autres, au contraire,
s'y montreront violemment opposés. Tous d'ailleurs
ae réUDiront pour combattre la politique antire•
ligieuse de la Révolution. . Mais que peut signifier
encore le mot de janaéniame appliqué à ces gens ?
La figure de Grégoire est particulièrement typique
sous ce rapport. Ame généreuse et un peu utopique,
esprit étendu et cultivé, il est manifestement étran­
ger aux données fondamentales des problèmes
théologiques, et les traces qu'on en trouve dans ses
écrits trah.iaaent une inconsciente orientation moli­
niate. Mais, dans sa vision simplif icatrice, Port•.
Royal devient le symbole de la conscience libre
opprimée par la tyrannie monarchique. Il perpétuera
le culte du monastère disparu et, en 1801, publiera
une mince brochure, Lea ruines de Port-Royal,
sorte d'évocation sentimentale et déjà romantique.
Il la réédita en 1809, pour commémorer le cente•
naire de la dispersion dea religieuses ; il y eut d,ail.
leurs une cérémonie le 29 octobre, à laquelle a88Î8•
tMent quelque trois cents personnes, et où un dia­
cours :fut prononcé par le prêtre italien Degola. Le
petit milieu janséniste très fermé qui gardera la
tradition au XJX8 siècle, est, en fait, groupé autour
d'un souvenir, et demeure en marge du mouvement
réel des idées religieuses, oà son action est pratique­
ment nulle : le janaéniame est sorti de la vie pour
entrer dam l'histoire.
CONCLUSION

Au terme de ces pagea, trop brèves pour un tel


aujet. une constatation s'impose : la quasi-imp088i­
bilité de donner au mot jansénisme un contenu intel­
lectuel précis. Entre l'augustinisme rigide et
archaïsant de Jansénius, la spiritualité pratique,
bérullienne plus encore qu'augustinienne, de Saint­
Cyran, les vues nuancées et imprégnées de thomisme
que professent Arnauld et Nicole, mais que le
P. Quesnel colore fortement de gallicanisme et de
richérisme, et enfin l'obstination politique et par­
tisane des appelants, il y a un écart considérable,
qu
e seule dissimule la continuité historique. C'est _
pourquoi il semble vain de vouloir définir le jansé­
nisme comme un système clos d'idées qu'on pour­
rait analyser une fois pour toutes. Lee contradictions
intemes auxquelles se heurte toute tentative de ce
genre en sont le signe : il n'est, pour ainsi dire, pas
une thèse soutenue par un janséniste à laquelle on
ne puisse opposer une thèse contraire soutenue par
un autre janséniste. La mentalité courante ref lète
bièn cette difficulté. Les gens qui ont une certaine
culture religieuse considèrent le plus souvent comme
spécifiques du jansénisme les affirmations augusti­
niennes les plus autorisées et les plus évideminent
orthodoxes, concernant par exemple la prédestina­
tion gratuite et la grâce efficace. A un niveau moins
élevé, dam une penpective littéraire que rejoint
le parler populaire, jansénisme se confond avec rigo-
124 LE J,4.NS:SNISME

risme, alol'8 que, nous l'avons vu, ce dernier en


constitue seulement un aspect secondaire mais qui
a frappé l'imagination du public. Ajoutons enfin
que les spécialistes eux-mêmes ont trop souvent
tendance à juger non seulement Quesnel, mais
même Arnauld et Saint-Cyran à travel'8 le conflit
de la bulle Unigenitus, dont ils ne sont pas directe•
ment responsables, et dont ils eussent assurément
désapprouvé bien des aspects.
Faut-il en conclure que le jansénisme n'est qu'un
fantôme, comme le prétendait Arnauld ? Dans ce
cas, la continuité historique dont nous avons parlé
serait purement fortuite et due uniquement à des
rapports personnels : tout se ramènerait à une
mesquine lutte politique contre les jésuites. Très
tôt, cette définition a été soutenue : c Un janséniste
est un catholique qui n'aime pas les jésuites ! ,
aurait dit le cardinal Bona. Mais cela ne suffit pas
à expliquer le sentiment profond d'unité qui ras­
semble les membres du · groupe : cela suppose un
minimum d'orientations psychologiques communes.
Deux au moins sont frappantes. C'est tout d�abord
la conception d'un christianisme profondément
exigeant, qui veut être vécu sans compromi8sions
ni concessions. Cela est vrai de Saint-Cyran comme
de Quesnel ou du diacre Paris, et, si l'on rencontre
là parfois quel ques prélats trop luxueux comme
Colbert, ils sont la très rare exception sans consé­
quences. C'est ensuite une conscience intense des
droits de la pel'8onne, et surtout de la pensée per­
sonnelle, en face des absolutismes de l'autorité.
C'est une réaction personnaliste qui oppose Saint­
Cyran au système politico-religieux de Richelieu,
qui commande le silence respectueux d'Arnauld à
l'égard de la décision pontificale sur la question de
fait, qui provoque la révolte des appelants contre
CONCLUSION 125

une bulle à leurs yeux totalement erronée. On sai­


sit mieux alors la continuité vraie des attitudes.
Religion de la rigueur et de l'absolu, en même temps
que du refus, le jansénieme élève par sa seule pré­
sence sa revendication contre la raison d'Etat et
l'argument d'autorité. S'il s'abaisse aux promiscuités
du gallicanieme parlementaire, c'est qu'il y retrouve
un effort d'af&anchùaement analogue au Bien. A
ce titre, il contribue à préparer les voies à la cons•
cience modeme. C'est un r&le dangereux, qu'il
assume tout à fait à son insu. Lorsqu'en 1751 la
fameuse thèse de l'abbé de Prades montra que le
déisme des philosophes avait pénétré jusqu'en
Sorbonne, les jansénistes s'indignèrent, sans
comprendre qu'ile avaient malgré tout une certaine
responsabilité dans cette diffusion du rationalisme
au siècle des lumières ; mais il restait vrai, bien s11r,
qu'ils n'avaient pas voulu cela. Par-là, Port-Royal
prend sa place dans le vaste mouvement sociolo­
gique qui devait provoquer l'effondrement de
l'Ancien Régime. Ce n'est point sans raisons que
certains jansénistes virent, dans le 21 janvier 1793,
une vengeance posthume du monastère disparu.
Dans le domaine des objectifs conscients, Port­
Royal et le jansénisme aboutissent à un échec
total. Leur victoire sur la Compagnie de Jésus,
victoire à la Pyrrhus, fut aU88i un triomphe éphé­
mère : dès 1814, la Compagnie était rétablie par
Pie VII et se retrouvait plus unie et plus fervente
après cette épreuve. La défense acharnée et exclu­
sive de l'augustinisme menée par le janeénieme
n'avait pu empêcher la montée des idées molinistes,
chez les théologiens comme chez les simples fidèles :
il faut bien reconnaître qu'à l'heure actuelle le
molinieme imprègne 888ez généralement la pensée
catholique et y constitue l'orientation de fait la plus
126 LE JA.NSltNISME

commune, même s'il rencontre toujoun des rieu­


tances très vives parmi les spécialistes. Même 8&D8
entrer dans le probl�me délicat de l'orthodoxie, où .
les condamnations pontificale• mettaient nécessaire•
ment le jansénisme dans une position faU88e, qu'il
le voulftt ou non, il est certain qu'un tel échec devait
avoir des causes intellectuelles profondes. L'une des
plus évidentes tient à ce qu'on pourrait appeler
l'anti-humanisme de Port-Royal. En s'attachant au
strict théocentrisme augustinien, le groupe jansé­
niste allait au rebours du courant de tendances
issu de la Renaissance. Sous ce rapport-là, en contra­
diction avec les orientations que nous caractérisiom
plus haut, il se rattachait éperduement à un paué
dont la pensée officielle de l'Eglise, même si elle
continuait à en affirmer la légitimité et la valeur, se
détachait dans une large mesure. De toutes mani�es,
et comme d'ailleurs tout le milieu dévot français,
Port-Royal se faisait le champion d'une cause d'jà
perdue, parce qu'inactuelle.
Distendu à la.fois entre le passé et l'avenir, victime
d'un inéluctable déchirement qui est en même temps
sa grandeur et sa plaie, le jansénisme se 1ituait
d'emblée dans le tragique. A travers ces variations
et ces retoUJ'8 dont nous avone esquissé l'histoire,
il garde une unité profonde qui est faite de son drame ;
peut•être comprend-on alors pourquoi notre époque,
elle-même d�e, y revient avec tant d'intérêt.
BIBLIOGRAPHIE

La blbllogaphle janaénlste est immense, et Il est Impossible d'en


donner lei même un simple aperçu. Le lecteur curieux peut avoir une
Idée de cette abondance en consultant la monumentale Bil,lioUleca
/anuniana llelglca de L. WILLAERT, Namur-Paris, llM.9-1951 (3 vol).
Ce tria remarquable ouvrage de référence groupe plus de 13 000 Utrea
claaaés chrono1oglquement, et encore est-Il très Incomplet en ce end
concerne le jansénisme français ; d'autre part, Il laisse en dehon au
problàme Pascal et Racine, dont les bibliographies propres occupent
elles-mêmes pluaieun volumes.
lei, nous nous bornons à Indiquer quelques ouvrages de langue
française, relativement récents, qut traitent du jansénisme en tant
que mouvement d'idées. Ils sont pour la plupart facilement acce»al·
bles et permettent de compléter le présent exposé, tout en fournls­
lllUlt des bibliographies complètes et détaillées.
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TABLE DES MATitRES

INTRODUCTION • • • • • • • • • • • • • • • • • , • • • • , • • • • • • • • • , • • • 5

CHAPITBE PBEIUER, - Les prodromes du jaménisn1e • • 7


Il. - Les originl!9 da jaménisme . • . . . • . • 19
III. - 1.- pftuiièree eontroverse• . • . . . • . • 38
IV. - 1.- einq propoaitio1111 • . . • . • . • • . . . • 48
V. - Le droit et Je (ait . . . . . . . . . . . . . . . . 62
VI. - Le f'ormuJaire . . . . . . . • . . . • . • . . . . . 76
VII. - La lndle « Unigenitu11 » . • . • • • • • • • • 8S
VIII. - L'appel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 100

CONCLUSION • • • • • • • • • • • • • • • • • • • . • • • • • • • • • • • • • • • • • • 123

BIBLIOGRAPBIE . • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • 127

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Novembre 1995 - N° 41 827