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Les Mystères de Kinshasa

Roman
Magloire MPEMBI NKOSI

Les Mystères de Kinshasa

Roman
Cette œuvre est de pure fiction. Toute ressemblance avec
des personnages ou des lieux existants ou ayant existé ne
serait que pure coïncidence.

© Magloire Mpembi Nkosi, 2010

Auteur-Editeur

MM Editions

http://www.mmeditions.fr.nf/

http://www.mpembi.be

ISBN 9782930575001

ISBN 978-0-557-61219-2 (Edition électronique)

Tous droits réservés

MM Editions tient à remercier Mr Willy M. Lukanga


pour l’aide apportée à la publication de cet ouvrage
A la mémoire de Floribert Chebeya, la Voix des
sans Voix trop tôt éteinte.
Avertissement
V oici un livre qui risque de ne pas plaire. Un
livre qui fera mal. Un livre qui dit du mal. Un
livre qui décrit le mal. Un livre dont on dira du mal. Un
livre qui raconte la vie d’un peuple meurtri et souvent
victime de beaucoup d’exactions. Il a été écrit en pensant
aux Congolais en général et aux Kinois en particulier.
Chaque jour qui passe, ils écrivent les pages
douloureuses d’une histoire où la vie et la mort se
côtoient intimement.
Le lecteur sera tenté de coller une étiquette à
l’auteur de ces lignes, à lui trouver une case pour donner
sens à ce récit. Il aura tort. L’auteur de ces lignes ne fait
allégeance à aucun groupement politique. S’il en est un
qui suscite un minimum de sympathie en lui, c’est le
groupement politique du peuple. Celui de ce peuple qui
de Kisenso à Makala Ngunza, de Kimbanseke à Mokali,
en passant par Kinsuka ou Mombele se bat chaque jour
pour faire reculer la mort le plus loin possible.
Le lecteur lui reprochera une asymétrie dans
l’approche. Le lecteur lui dira alors à juste titre que sa
neutralité affichée ne transparait pas dans le récit.
L’auteur de ces lignes lui demandera à la fin de
l’ouvrage de penser à ce proverbe africain empreint de
sagesse :
« Plus le singe est monté haut dans l’arbre, plus
son cul est visible ! ».
Le lecteur devra se rappeler que malgré les
apparences, ce qui est ici décrit est une fiction. Rien n’est
plus faux ! L’auteur croit en l’avenir de ce grand pays
qu’est le Congo et applaudit de deux mains ceux qui
travaillent pour que les Congolais et les Congolaises
vivent et meurent dans la plus grande dignité.

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Prologue
C ’est sous un ciel pluvieux qu’il fut porté en
terre. Ceux qui l’accompagnaient dans sa
dernière demeure avaient le sentiment d’une sorte
d’injustice implacable contre laquelle leurs suppliques
restaient sans effet. Les gouttelettes d’eau qui
ruisselaient sur les joues des jeunes filles du cortège ne
pouvaient diluer une douleur grave et éternelle. Ils
avaient l’impression que le bonheur n’était pas fait pour
eux. Ils avaient l’impression de vivre une tragédie d’une
puissance dantesque. Ce qui n’aurait jamais dû arriver
était arrivé à celle à qui cela ne devait jamais arriver.
Cette pauvre femme veuve très tôt qui perdait son fils à
un âge où on aimait la vie.
Les plus jeunes portaient le cercueil sur leurs
épaules. Ils se relayaient régulièrement pour ne pas
s’épuiser. Ils devaient couvrir les sept kilomètres qui les
séparaient du cimetière de Kimwenza. Ils avaient mis un
point d’honneur à cotiser l’argent à remettre à Mafwa
pour acheter les planches utiles à la fabrication d’un
cercueil. La mère du disparu n’avait plus eu qu’à
s’occuper de la main d’œuvre. Le vieux Mafwa, à la tête
de sa petite entreprise des pompes funèbres, ne pouvait
mieux s’appeler. Son nom qui aurait pu en rebuter plus
d’un, dans la langue du défunt, il désignait un cadavre,
était en fin de compte une sorte de porte-bonheur.
Avec le cercueil sur leurs épaules, ils avaient
oublié le corbillard, ils étaient le corbillard. De toutes les
façons, la route n’était plus qu’un vestige historique
actuellement, témoin d’un passé glorieux probablement à
jamais révolu. Ils l’auraient eu ce corbillard qu’il n’aurait
pu rouler sur cette route non entretenue. Indépendance,
révolution et libération n’y avaient rien changé. Le

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régime des chantiers, cinq à ce qu’il parait, non plus.
L’état de la route racontait à lui seul l’Histoire de ce pays
toujours meurtri, empreint de violence exacerbée.
Les accompagnants marchaient dans un silence
religieux. Ce fait était suffisamment rare pour être
signalé. Dans le milieu des années quatre-vingt, il s’était
installé une habitude exécrable à Kinshasa : celle de
chanter et de danser de manière obscène durant les deuils
surtout lorsqu’il s’agissait du décès d’un jeune. Cette
fois-ci pourtant, sans aucun effort apparent, l’indécent ne
se produisit pas, tant cette mort était douloureuse pour
toute la communauté. C’est à peine si l’on entendit
chanter.
Le ciel gris restait égal à lui-même. L’éternel
témoin de la bêtise humaine semblait se moquer de la
douleur des hommes. Ceux-là mêmes qui de génération
en génération, oubliaient leurs bêtises pour commettre à
nouveau les mêmes erreurs. Depuis la nuit des temps,
l’amnésie était le défaut le plus partagé parmi les
hommes. Cela leur permettait d’avoir la conscience
tranquille. Ils pouvaient toujours dire à leurs enfants
qu’ils ne savaient pas.
Ceux qui l’avaient connu tentaient tant bien que
mal d’essuyer leurs larmes. Ceux qui ne l’avaient pas
connu demandaient à ceux qui l’avaient connu pourquoi
ils étaient si tristes. Après qu’ils le leur aient dit, eux
aussi, tentaient tant bien que mal d’essuyer leurs larmes.
Lui était étendu paisiblement dans son cercueil de bois
vulgaire.
On s’approchait du cimetière. Il n’était plus
possible d’y échapper. Il fallait assumer cet enterrement.
Il y eut des cris, il y eut des évanouissements, il y eut des
pleurs. Il y eut aussi des scènes de déchirements. Tout
cela fut sans effet. Il était mort et enterré à présent.
C’était fini. Tout était fini à présent.

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Cette mort faisait mal. Cette mort accablait. Cette
mort décourageait. Cette mort attristait. En même temps,
cette mort symbolisait une époque qui s’achevait.
L’époque de l’illusion d’une démocratie qui s’installait.
Les armes n’avaient pas fini de parler. Les armes
continueraient à parler. On l’avait compris. Les armes
étaient plus persuasives que les urnes. Les armes font
plus de bruit. Les urnes sont trop silencieuses. Personne
ne les entend et ne les comprend.
Aux urnes Citoyens ? Non. Aux armes Citoyens !

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Première partie

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1. Naître ou mourir à Kinshasa
A u fur et à mesure que les années passaient,
Kinshasa rappelait de plus en plus un champ
de ruine. Celui qui naissait ne venait pas à la vie, il
venait attendre la mort. On ne vivait plus. On n’avait pas
d’autre objectif que d’attendre le trépas. Naitre et mourir
étaient devenus synonymes. La vie s’arrêtait par la mort,
le Marquis de la Palice n’aurait pas dit mieux.
Pour le visiteur pressé, pareille appréciation était
certainement exagérée. Le nombre d’immeubles et autres
building construits dans la ville avait augmenté depuis
l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila, marxiste,
lumumbiste, trafiquant de matières premières à ses
heures perdues, tenancier de maquis et opposant acharné
à Mobutu. Il était resté très loin des effluves du pouvoir,
inconnu du grand public mais toujours prompt à générer
une rébellion dès que l’occasion se présentait. Les
services secrets du Maréchal le désignaient du nom de
code « Le dérangeur ».
Che Guevara le rencontra au Congo dans les
années soixante, à l’époque où il voulut exporter l’utopie
révolutionnaire en Afrique comme quelques décades plus
tard, Bush voulut exporter une utopie, démocratique
cette fois, en Irak avec les résultats que l’on connait.
Bush avait, malgré tout, à sa disposition une grande
armée, celle des USA, Che Guevara n’avait que sa foi en
la révolution. Le constat est le même, les utopies ne
s’exportent pas.
Il ne semble pas que le romantique ami de Fidèle
Castro ait gardé un souvenir impérissable de l’ennemi de
Mobutu. Il lui accorda sûrement une certaine attention,
regrettant dans ses mémoires tout ce qui aurait pu être
fait si Kabila avait été « plus » révolutionnaire…

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A l’annonce du décès de Patrice Emery Lumumba,
atrocement torturé par des Congolais avec la bénédiction
des tous puissants services de sécurité belge et
américain, le personnage aurait déclaré à sa mère qu’il
serait la réincarnation du héros assassiné. Lumumba était
le diable et il fallait l’éliminer. Baudouin Ier, Roi des
Belges, croyant, catholique pratiquant, ne pouvait
s’opposer à la disparition de l’Antichrist. Il fallait bien
préparer son accession au paradis céleste, après
l’accession au trône terrestre.
Laurent Désiré Kabila tint donc parole. Il fût lui
aussi assassiné par des Congolais. Avaient-ils eux aussi
reçu les ordres de quelqu'un quelque part ? Peut-être le
saura-t-on un jour, des années après.
On parla de Bill Clinton qui, selon certains avait
promis de régler le cas Kabila avant de passer la main le
20 janvier 2001 à un certain Georges Walker Bush.
Information ? Intoxication ? Le pays comptait un martyr
de plus, on ne savait pas très bien de quoi ni pourquoi.
Il mourut le 16 janvier 2001, à un jour près comme
son idole. Il ne put malheureusement respecter le script
du scénario à la lettre. Il mourut chez lui. Son corps à lui
fut retrouvé et dignement enterré. En fait, il ne survécut
que quelques années à celui au départ duquel il avait
contribué : le Maréchal Mobutu Sese Seko Kuku
Ngbendo wa za Banga. Un nom qu’il fallait retenir par
cœur. L’homme qui parvint à transformer sa pensée, ses
paroles, ses actions en idéologie : le Mobutisme.
Marx, Trotski, Keynes ou Darwin avaient avant lui
réussi à associer leurs noms à une idéologie, à un
système de pensée susceptible d’expliquer ou de servir
de grille de lecture de la réalité concrète, au prix d’un
effort de réflexion, au bout d’une activité philosophique
orientée vers la résolution des problèmes clairement
identifiés. Ils avaient mis en place une méthode pour
accéder à la vérité. Comme pour toutes les idéologies, on

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leur trouva des failles perfectibles ou non. Mobutu ne
s’était pas donné autant de mal au pays de la tradition
orale et de la Radio Trottoir. Ses mots, ses actes, ses
idées étaient le Mobutisme. Ainsi, l’idéologie était
constituée aussi bien de l’inauguration du Pont Maréchal
à Matadi que de ses galipettes avec ses deux jumelles de
femme. C’était le Mobutisme. Il y en avait des congolais
convaincus et séduits par le défunt Maréchal Président.
Ils avaient créé un parti politique appelé Union des
Démocrates Mobutistes, une monstruosité qui avait
réussi à faire cohabiter deux concepts essentiellement
opposés : « démocrates » et « mobutistes »… Une
originalité congolaise une fois de plus ! Et il y avait des
gens pour croire en cela, comme d’habitude.
Le 16 février 1992, abreuvés des récits sur le
combat non-violent de Gandhi, Luther King ou Thoreau,
de jeunes prêtres de Kinshasa, des chrétiens de tous
bords, organisèrent une marche pour demander la
réouverture de la Conférence nationale Souveraine
fermée « avec force » par un certain Nzung A Mal-i-
Malodo, aujourd’hui décédé « avec force ». Face à ces
innocents citoyens se présentèrent des éléments des
Forces Armées Zaïroises déterminées à obéir aux ordres
de celui qu’on appelait « Terminator » à Kinshasa,
Mbanda Nzambe Ake Etumba.
Il y eut des morts, il y eut du sang. Après
l’Indépendance, la Démocratie avait ses martyrs dont la
mémoire est aujourd’hui oubliée, comme d’habitude. Ces
héros, « messieurs-tout-le-monde » qui donnèrent de leur
vie pour une chimérique démocratie derrière laquelle
continue de courir le Congolais tel Don Quichotte livrant
bataille aux moulins à vent. Mais est-il si malin de se
battre contre les moulins à vent ?
Makosso mourut ce jour-là aux alentours de la
Paroisse Saint Joseph de Matonge, mortellement atteint à
la poitrine d’une rafale de mitraillette. Son corps fut

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transporté dans l’enceinte de l’église. Pour le pouvoir, il
était primordial de détruire les preuves de la cruelle
répression. Les stratèges de Nzung et Mbanda mirent en
place un scénario digne d’un polar de gare. Des
militaires habillés en volontaires de la Croix Rouge
récupéraient des corps dans les quartiers situés à l’est de
Kinshasa et les faisaient disparaitre. Ils n’avaient pu le
faire à Matonge, le subterfuge ayant été entretemps
découvert. L’Abbé José, Curé de la paroisse, s’était
opposé courageusement et énergiquement aux militaires,
leur refusant l’accès à son petit royaume. Les morts
étaient étendus alors que les chrétiens réfugiés dans
l’Eglise, encouragés par Léon de Saint Moulin, un
Jésuite belge, chantaient « Victoire Tu régneras, O Croix
Tu nous sauveras. »
Il semble que l’homme ait quelquefois du mal à
assumer ce qu’il fait. Ils avaient tiré sur la foule. Il eut
été plus simple de disperser les manifestants sans plus.
En Afrique, c’était plutôt rare sans faire des morts. Le
pouvoir se maintenait en s’abreuvant du sang des
martyrs. Du sang. Encore du sang. Toujours du sang.
Makosso était âgé de 33 ans. Il était le père d’un
enfant à peine âgé de trois ans. Il l’adorait son enfant,
Antoine qu’il s’appelait.
Makosso travaillait comme gérant de chambre
froide non loin de Matonge, sur l’avenue Mokonzilo. Il
travaillait toute la journée. Il arrivait tant bien que mal à
s’en sortir avec sa femme de cinq ans moins âgée. Sa
tendre Ntumba vendait du pain dans la cour de la petite
maison deux pièces que le couple louait au numéro 34 de
la chaussée de Kimuenza à Kauka, dans la commune de
Kalamu. Makosso et sa femme, malgré la dureté de la vie
à Kinshasa, essayaient tant bien que mal de ne pas
sombrer dans le vice. L’honnêteté était leur règle de vie.
Leurs week-ends étaient consacrés aux activités
paroissiales. Il enseignait la catéchèse et croyait en ses

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vertus. Ntumba était active dans la Légio Mariae,
association confessionnelle composée à quatre-vingts
pour cent des femmes. Elle ne manquait jamais d’assister
aux réunions. Ils étaient de cette race de plus en plus rare
de gens dont la vie reflétait réellement les convictions.
Ils étaient vrais. Ils forçaient l’estime et le respect de
tous autour d’eux. La porte de leur maison était toujours
ouverte à ceux qui étaient dans le besoin. La générosité
de Makosso et de sa femme n’était pas une légende.
Dans le quartier quasi tous avaient le souvenir d’en avoir
bénéficié, au moins une fois. Ces qualités étaient
d’autant plus appréciables que la situation sociale s’était
fortement dégradée.
Les Zaïrois de l’époque avaient réalisé le gouffre
dans lequel trois décades de Mobutisme les avaient
entraînés. Ils avaient mis tous leurs espoirs dans cette
Conférence Nationale Souveraine, cette CNS qui devait
servir de catharsis pour toute la communauté. L’Histoire
du pays était revisitée en direct à la radio et à la
télévision. Un seul mot d’ordre était de
circonstance : changement. Il était magique. On allait
prendre un nouvel envol sous la houlette de Moïse
Etienne Tshisekedi, le « Sphinx » de Limete, commune
dans laquelle résidait le principal opposant à Mobutu. Ce
dernier était lynché, vitupéré à longueur de discours. On
éventrait le boa. Il avait accepté de jouer le jeu de la
démocratie, du moins le croyait-on. Aussi quand sur une
simple déclaration à l’Office zaïrois de radiodiffusion et
de télévision, OZRT, plutôt appelé Office Zaïrois du Rire
et du Théâtre par le Kinois, par là voulant stigmatiser la
vacuité des programmes généralement proposés par ce
média d’état, le Premier Ministre Nzung A Mal-i-
Malodo, décida de mettre fin aux travaux de la CNS, le
peuple eut la nette impression d’être à nouveau
dépossédé de son histoire. On n’en revint donc pas, on en
resta sidéré. Les Conférenciers proches de l’opposition

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tentèrent l’épreuve de force. Ils se rendirent au Palais du
Peuple où se tenaient les travaux pour les poursuivre
malgré tout. Ils furent accueillis par des militaires dont le
nombre était assez élevé pour les dissuader de toute
velléité protestataire. C’est alors que le peuple se prit en
charge, encadré par la Société civile. José Mpundu,
François Kandolo, Buana Kabue et tant d’autres
activistes se réunirent et organisèrent cette marche qui
fut tout à la fois un franc succès populaire mais aussi un
carnage. Les Kinois en gardent encore un souvenir
vivace. Ils tenaient à leur CNS.
Ils marchèrent à nouveau deux semaines plus tard,
le 1er mars 1992. La répression cette fois fut plus
efficace sans être sanglante. Ils furent dispersés. La CNS
fut rouverte. On avait gagné. On avait perdu des vies. Le
Zaïre écrivait son histoire, au gré des vies perdues.
Vers seize heures, Ntumba sortit de la maison son
enfant sur le dos. Elle avait entendu les coups de feu.
Elle savait que des chrétiens avaient été tués. On parla de
plusieurs dizaines. Son mari n’était toujours pas rentré.
Elle se dirigea vers l’Eglise Saint Joseph. Une foule
clairsemée était présente dans l’enceinte de la paroisse.
Des traces de sang étaient visibles par terre. Elle eut
peur. Elle se consola en se disant que son généreux mari
était certainement parti aider des chrétiens blessés.
Dans la cour de la paroisse, elle ne reconnut
personne parmi ceux qui y étaient rassemblés. Les corps
venaient d’être acheminés à la morgue de l’Hôpital
Mama Yemo.
Elle ne savait pas encore que son mari était mort.
Les conversations étaient tristes.
« Comment peut-on tirer sur des chrétiens
désarmés ?
- Pourquoi faire autant de morts ?
- Quel péché avons-nous commis pour mériter
pareil sort ?

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- Va-t-il tuer tout ce peuple ? Règnera-t-il sur un
tas de cadavres ? »
Ntumba finit par retrouver Mukoko et Kabanga sa
femme. Ils venaient de se marier récemment et n’avaient
pas encore d’enfants. Ils s’étaient connus dans les
Bilenge Ya Mwinda, durant les retraites régulièrement
organisées par ce mouvement de jeunesse fruit de
l’imagination de Monseigneur Matondo kua Nzambi.
En 1974, il lançait dans la foulée des actions pour
une africanisation-inculturation de l’Eglise Catholique
dont le Cardinal Malula fut un des plus grands
protagonistes, un mouvement qui trouvait son inspiration
dans l’initiation mystique africaine traditionnelle. Près de
vingt ans plus tard, le groupe continuait à servir de figure
de proue à l’Eglise Catholique du Zaïre.
Ntumba échangea avec le couple ses sentiments de
craintes et ses inquiétudes. On décida de se rendre à
Mama Yemo à la recherche des blessés. Ntumba
continuait à croire que son mari, avec sa serviabilité
légendaire, avait sans doute accompagné quelque
marcheur blessé.
Elle ne savait pas que son mari était mort. Une
atmosphère lourde régnait sur la ville endolorie par les
échauffourées de l’avant-midi. Des patrouilles des
militaires quadrillaient la ville, l’air menaçant. C’étaient
les seuls véhicules en circulation. Pour Mukoko,
Kabanga et Ntumba, il n’y avait pas d’autres solutions
envisageables que celui de se rendre à l’Hôpital Mama
Yemo à pied. Personne n’avait de voiture et personne
n’en mettrait une à leur disposition par une telle fin de
journée qui aura été pour ainsi dire violente. Ils sortirent
de l’enceinte de l’Eglise par la principale entrée et
prirent la gauche. Ils se retrouvèrent sur l’Avenue de la
Victoire. Ils la longèrent en direction de la Place des
Artistes ornée d’une immense sculpture signée Me
Liyolo et baptisée « La main de l’artiste ». Selon le

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sculpteur, la main était l’élément commun à toutes les
formes d’art.
Au croisement des avenues de la Victoire et Kasa-
vubu, ils tournèrent à droite et se mirent à remonter cette
dernière en direction du Boulevard du 30 Juin. L’avenue
généralement grouillante de monde était déserte. Une
odeur vague de poudre à canon et de sang frais semblait
flotter dans l’air. Il avait très peu plus depuis le début de
la nouvelle année. Les pas des marcheurs soulevaient
une poussière noire et très salissante. De temps en temps
un camion plein de militaires armés passait à vive allure.
Pour se donner du courage, ils se mirent à réciter le
Rosaire, mais le cœur n’y était pas. Ntumba ne parlait
pas. Un peu malgré elle, une goutte de larme perlait de
temps en temps le long de ses joues.
Elle ne savait pas encore que son mari était mort.
On avançait. Les rares passants croisés ne prêtaient au
trio et à l’enfant qui les accompagnait qu’une attention
distraite, sans doute l’esprit ailleurs préoccupé. Au loin,
les lumières de la Gombe scintillaient sans grand éclat.
C’était le quartier des affaires, le quartier administratif,
vestige de la colonisation, aujourd’hui devenu quartier de
la bourgeoisie tropicale qui avait remplacé le colon pour
poursuivre son « œuvre civilisatrice » avec parfois bien
plus de zèle. L’art d’être plus musulman que Khomeiny.
L’Africain avait su bien imiter le Maître d’hier de qui il
avait su prendre la place avec beaucoup de compétence.
Il venait à nouveau de l’imiter ce jour.
On revivait le drame du 4 janvier 1959.
L’Indépendance avait eu droit à ses martyrs. La
Démocratie venait elle aussi de se servir à l’enseigne du
pouvoir. Le sang. C’est le prix à payer pour déboulonner
un pouvoir honni. Cette place de la Victoire, ainsi
baptisée en commémoration de ceux qui sont morts en
1959 pour obtenir la liberté, venait de servir d’autel
sacrificiel de ceux qui continuaient à se battre pour la

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même cause : LIBERTE. Si la couleur de la main qui
tenait le fusil avait changé, il était toujours pointé dans la
même direction, dirigé contre le peuple, prêt à le
massacrer pour survivre. Ce pays ne sera plus jamais
comme avant. Un pas avait été franchi. L’irréparable
avait été commis. Un cycle de trente-trois ans s’achevait.
Commencé avec la naissance de Makosso ; il s’achevait
avec sa mort. Sa femme ne le savait pas encore. Pour
beaucoup en effet à Kinshasa, la vie n’allait plus avoir le
même goût.
Ils arrivaient en vue de l’Hôpital Mama Yemo,
exténué, le cœur s’accélérant un peu plus à chaque pas
qui les rapprochait du but. L’entrée principale de
l’Hôpital Mama Yemo faisait quasiment face à celle
d’une grande bâtisse servant de couvent aux bonnes
sœurs chargées de s’occuper des indigents hospitalisés.
La proportion de ces derniers, avec la déliquescence du
tissu économique, avait rapidement cru ces derniers
temps. Le travail des bonnes sœurs aussi, mais pas leur
bourse.
Il existait une explication mécanique de la
situation. Les religieuses étaient originaires du vieux
continent. Elles trouvaient toujours un moment pendant
l’année pour retourner chez elles. Là, dans leurs diocèses
d’origine, s’organisaient des collectes pour soutenir « les
œuvres » en Afrique. Des photos d’enfants aux yeux
hagards, aux ventres bedonnants étaient présentées sur
les valves des paroisses, réclamant la commisération des
chrétiens. Ils donnaient pour ces malheureux quelques
miettes de leur opulence « méritée » se demandant en
toute bonne foi pourquoi les Africains étaient si pauvres.
Pourtant, l’Europe, par le passé, n’a pas lésiné sur les
moyens pour les sortir des ténèbres, allant jusqu’à les
coloniser après les avoir réduits en esclavage, puis des
années de pillage plus-tard à leur octroyer sans

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atermoiements funestes ni précipitation aucune
l’indépendance.
Pour les chrétiens les plus riches, la bonne sœur
démarchait les dons et présentait sa structure en bonne et
due forme avec bien évidemment un compte bancaire
logé en Europe. L’aide apportée aux jeunes enfants
africains était une opération profitable à tous. Une sorte
de joint-venture. En donnant des fonds pour financer
l’achat de sacs de farine aux affamés du Congo, les
généreux paroissiens d’Occident augmentaient leur part
de revenus déductible d’impôts. La charité avait parfois
des relents d’égoïsme, pour la bonne cause.
Elle ne savait pas que son mari était mort.
Mukoko demanda à sa femme de rester à côté de
Ntumba pendant qu’il se renseignait auprès du préposé à
la porte sur ce qu’il devait faire pour retrouver son ami.
Les deux femmes s’assirent sur une petite éminence à
même le sol. Antoine qui était resté silencieux jusque-là
se mit à pleurer. Ntumba prit dans son sachet un petit
thermos, en sortit le liquide chaud et blanc et abreuva
son enfant. La sentinelle écouta à peine Mukoko. C’était
un emmerdeur de plus qui ne lui apporterait même pas de
quoi acheter une « boule » de café pour la nuit. Mukoko
dut s’y reprendre à trois reprises pour s’entendre dire
enfin :
« C’est quoi ton problème ?»
Il lui expliqua qu’il était à la recherche d’un de ses
copains dont on était sans nouvelles, et que ce dernier
serait peut-être intervenu pour secourir ceux qui étaient
blessés. La sentinelle le considéra longuement avant de
lui dire froidement :
« Si votre ami ne fait pas partie des volontaires de
la Croix Rouge, soit qu’il n’est pas ici, soit qu’il est à la
morgue. On ne nous a amené que des morts! »
Mukoko fut très surpris par l’attitude indécente du
monsieur que tout le monde autour appelait Ya Pakos. Il

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prit alors le temps de le regarder plus longuement et
attentivement. Il était relativement grand et maigre. Il
était sec. S’il fut beau à une certaine époque, ce qui, au
vu du résultat actuel, est loin d’être évident, cela devait
dater d’avant l’accession du Congo à l’indépendance. Sa
barbe blanche rarement soignée le faisait vaguement
ressembler à un Père Noël recruté en Ethiopie à l’époque
de la grande famine. Un liséré blanchâtre partait de la
commissure gauche des lèvres pour se perdre dans la
barbe blanche. C’était probablement la trace de la bave
qui avait coulé pendant qu’il dormait. Ses habits
n’étaient pas soignés. C’était certainement un de ses
malheureux fonctionnaires de l’état congolais à qui la vie
n’a pas réservé de cadeaux. Les difficultés de la vie
devaient avoir entamé ses capacités d’empathie. Mukoko
se dit qu’il ne devait pas être heureux lui non plus, d’où
son attitude, probablement dictée par son aigreur. Il eut
pitié de lui. Il ne réagit pas. Il ne le suivit pas sur le
terrain de l’escalade. Il garda son sang-froid. Il demanda
simplement à entrer pour voir. Il lui dit que de toutes les
façons, cela ne servirait à rien. La morgue était fermée et
très peu éclairée. Ils ne verraient rien. Il était inutile
d’insister. Il se retourna vers sa femme et Ntumba et leur
rapporta les propos de la sentinelle. D’un commun
accord, ils décidèrent d’attendre le lendemain sur place.
De toutes les façons, ils ne sauraient pas rentrer.
Elle ne savait toujours pas que son mari était mort.
Elle espérait, un miracle.
« Demain on ira voir à la morgue. On ne retrouvera
pas le corps de mon mari qui est vivant et qui est à la
maison maintenant. On le verra arriver en courant, à la
recherche de sa femme et de son enfant. »
C’est ce qu’elle espérait.
Cela ne la réconforta pourtant pas. Son estomac
noué par l’angoisse refusa la bouteille de Fanta que
Mukoko acheta juste à côté. Ils parlèrent très peu. La nuit

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fut longue, chaude et humide. Leurs corps furent pris à
partie par les anophèles. Autour de quatre heures du
matin, exténués, ils dormirent environ une heure. A cinq
heures, le soleil commença à poindre derrière l’horizon.
Les premières vendeuses de pain arrivaient et
s’installaient bruyamment. Ils durent se réveiller. Vers
six heures, une Toyota land cruiser de type missionnaire
klaxonna devant la concession des religieuses. C’était
l’abbé qui venait dire la messe. Ils accoururent et lui
demandèrent s’ils pouvaient assister à la messe après lui
avoir brièvement raconté leur triste histoire. L’abbé
acquiesça et se promit à lui-même de les aider dans les
démarches. Il culpabilisait. C’étaient quand même ses
confrères qui avaient organisé tout ça, même si
personnellement il était réticent par rapport à cette
démarche.
A la fin de la messe, l’abbé demanda à Ntumba et
ses amis de rester un moment. Il s’entretint en aparté
avec la mère supérieure. On leur permit de prendre une
petite douche et un déjeuner leur fut servi. Sur les murs
blanc-ivoire, on pouvait lire :
« …donnez-leur vous-mêmes à manger. Matthieu
14, 16 ».
Cette phrase pour des raisons qu’elle n’arrivait pas
s’expliquer, semblait mal à propos à Ntumba. Elle se
demandait sans cesse à qui elle était destinée. Elle fut
très vite tirée de sa rêverie lorsque Mukoko leur rappela
qu’il était peut-être temps de repartir à l’hôpital.
Une des religieuses se proposa de les accompagner
ce matin. Elle s’occupait en temps normal des indigents
du pavillon de chirurgie. On l’appelait Sœur Marie de
Sauveur.
Ils commencèrent par chercher parmi tous les
malades entassés dans les dortoirs du pavillon de
chirurgie. Par deux fois, Ntumba manqua de défaillir par
deux fois à la vue des horribles blessures par balle. Les

26
médecins étaient démunis dans cet hôpital où les
subventions étatiques n’étaient plus qu’un vague
souvenir. Il fallait faire preuve d’imagination pour
demeurer fidèle au Serment d’Hippocrate. Il fallait
continuer à être médecin. Il fallait aussi survivre. Les
médecins se débrouillaient comme ils pouvaient pour
soulager ces malheureuses victimes mais aussi pour
vivre avec un semblant de dignité. L’enfant porté sur le
dos de sa mère était resté stoïque, tout à la fois grave et
indifférente, comme si, intuitivement, il saisissait les
enjeux de la situation. Il n’y eut aucune trace de
Makosso. Quelqu’un leur indiqua un coin où avaient été
entassés quatre jeunes gens blessés aux alentours de
Saint Joseph. Ils ne reconnurent personne. Il s’agissait
probablement des chrétiens venus d’ailleurs.
Sous un pansement de fortune rouge de sang, l’un
d’entre eux avait la jambe presque totalement arrachée.
Un lambeau de peau la rattachait encore au reste du
corps à l’arrière du genou. Les médecins s’apprêtaient à
achever la besogne que les balles n’avaient accomplie
qu’à moitié. Le patient allait bénéficier d’une amputation
chirurgicale. C’est ce que le chirurgien avait déclaré au
cours de la « réunion du matin » à ses pairs. Le langage
médical a de ces subtilités qui montrent que les choses
sont rarement vues du point de vue du patient. On
pourrait se demander en quoi une amputation était un
bénéfice.
Un mélange d’odeur de chair en décomposition, de
mercurochrome vieilli, et de sueur collée sur des
vêtements usés et portés depuis plusieurs jours flottait
dans la pièce.
Malgré leurs réticences, ils se décidèrent à aller
voir le pavillon le plus actif et le plus rentable de Mama
Yemo : la morgue. Sœur Marie de Sauveur dut
parlementer de longues minutes avec un militaire en
faction, représentant du Commandant de la ville, dont le

27
travail consistait principalement à rançonner les familles
venues chercher une dépouille.
Officiellement, ces activités lucratives n’étaient
que le résultat de l’indiscipline, personne dans la
hiérarchie militaire ne l’ayant autorisé à percevoir quoi
que ce soit, surtout pas auprès des familles déjà
éprouvées par le décès de l’un des leurs. En réalité, toute
la hiérarchie militaire de la ville était au courant.
L’argent ainsi prélevé devant aboutir auprès du
Commandant de la ville. Il semblait que ce
« versement » avait une valeur minimale. Si celle-ci
n’était pas atteinte, le militaire préposé à la morgue
risquait de perdre sa place. Or, avec le nombre des morts
qu’il y avait chaque jour à Kinshasa, il s’agissait bien là
d’un poste très rentable avec un minimum d’efforts.
Avant l’indépendance, on lui aurait amputé les mains.
Les temps avaient changé heureusement, pas la mentalité
de prédation. La religieuse dut lui expliquer qu’elle
cherchait son cousin disparu depuis la veille en marge
des échauffourées liées à la marche des chrétiens. Le
militaire s’emporta à la fin de ce récit.
« Il aurait mieux fait de rester chez lui. Vous
voulez renverser le pouvoir de Mobutu et vous croyez
que l’Armée va vous laisser allègrement dans la rue.
Vous rêvez bande d’idiots. En plus, c’est l’Eglise qui est
derrière tout ça. Les prêtres qui devaient s’occuper de
dire la messe, s’occupent de politique à présent. Voyez-
vous ce que ça donne ? Voyez-vous le nombre de morts
qu’il y a eu hier ? Qu’avez-vous gagné à marcher dans la
rue ? Qu’avez-vous gagné à marcher ? Mobutu est
toujours là n’est-ce pas ? Allez le faire partir si vous le
pouvez ! »
La sœur dut garder profil bas. Il valait mieux
obtenir l’aval de ce commis pour accéder aux corps
entassés dans la morgue plutôt que de débattre sur les

28
soubassements philosophiques et théologiques justifiant
l’engagement social de l’Eglise catholique.
Ce débat était certainement au dessus des
capacités discursives de ce pauvre militaire. De sa voix
la plus douce, la sœur demanda au militaire s’il leur
permettrait d’entrer pour tenter de reconnaître
éventuellement le corps de Makosso. Il y eut alors un
petit incident et on frôla la catastrophe. Le militaire
accéda à la requête mais avec une restriction. Une seule
personne était autorisée à entrer dans la morgue. Il fallait
choisir entre la sœur et Mukoko. Evidemment, le
militaire aurait préféré que ce fût la religieuse. Celle-ci
fit bien comprendre au garde-chiourme qu’il lui était
difficile d’aller seule reconnaître le corps d’un cousin
tant elle était émotive. Le militaire eut l’occasion de
vomir tout son côté macho.
« C’est toujours la même chose avec les femmes.
Prêtes à faire du bruit mais incapable d’assumer les
vraies tâches. Yango basi batongaka mboka te1. C’est
vous qui auriez dû entrer ma sœur, c’est vous qui priez
du matin au soir n'est-ce pas ? Ozobanga nini ?2 Entrez !
Allez-y ! Allez voir si votre frère n’a pas été tué
bêtement ! Entrez et faites vite ! D'ailleurs, on ne fera
1
Littéralement: Les femmes ne bâtissent pas la nation. Aphorisme
d’origine mystérieuse répandu au Congo prétendant expliquer
l’incapacité des femmes à conduire les affaires publiques. Cet
aphorisme est d’autant plus surprenant qu’en Afrique en général les
femmes ont toujours joué un grand rôle social. Et comme pour
marquer cela et tordre le coup à ces idées reçues, après les pillages
de septembre 1991 et de janvier 1993, ce sont les femmes qui ont
tenu et continuent à tenir les foyers. C’est grâce à elles que les
marmites peuvent bouillir, les hommes réduits au chômage se
contentant bien souvent de tenter leur chance avec le pari mutuel
urbain et de discuter politique à longueur de journée devant les
étalages des journaux, leurs femmes leur permettant le soir de croire
encore en leur virtuel phallus en les laissant gueuler sur les enfants
qui ne sont pas dupes.
2
De quoi avez- vous peur ?

29
plus entrer personne aujourd’hui! J’en ai marre de
ces individus3 et autres niangalakata4 de civils qui nous
emmerdent à longueur de journée…Il faut que ce
désordre s’arrête dans ce pays. »
Mukoko entra dans la lugubre pièce de ce long
bâtiment qui abritait la morgue. La porte s’ouvrait sur un
vestibule. Une sorte de no man’s land entre la vie et la
mort. Elle était silencieuse et chaude. Il transpirait sans
pouvoir décider entre la température ambiante et son
angoisse ce qui en était la cause. Il fut assez
impressionné. Un homme, était assis sur une chaise en
plastic. Il portait une blouse probablement blanche à
l’origine. Il avait serré dans sa main gauche une bouteille
de Coca-cola. Il la sirotait plus qu’il ne la buvait,
question de faire durer le plaisir. Mukoko le salua
timidement. Il ne répondit pas. Il se leva et vint vers lui.
« Ozoluka mutu ?5
- Mon frère a disparu depuis hier pendant les
évènements. Nous sommes venus voir si par hasard il ne
ferait pas partie des personnes emmenées ici.
- Vingt-sept corps ont été emmenés et déposés ici
hier soir. On les a entassés au fond de la morgue.
Vous pouvez aller voir.
- Pourriez-vous m’accompagner ?
- Non. Je suis seul aujourd’hui. Je ne peux quitter
mon poste ici. Sachez seulement que je fermerai derrière
vous. Les compresseurs ne fonctionnent plus bien. Il faut
conserver le peu de froid qu’on peut encore produire. »
Il fallait entrer dans cette salle des morts qu’il
imaginait sinistre. Il fallait chercher parmi ses corps

3
Dans la bouche du militaire, le terme individu était une insulte.
Probablement parce qu’ayant sur le plan phonématique un son initial
similaire à imbécile.
4
Terme lingala difficile à traduire voulant à peu près dire ignare ou
bon à rien.
5
Etes-vous à la recherche de quelqu’un?

30
entassés. Il n’avait jamais mis les pieds dans une
morgue. Il n’avait jamais été confronté à pareille
expérience. Il essayait de se représenter cette salle
sépulcrale et sans vie. Il eut littéralement froid dans le
dos.
L’employé de la morgue perçut son hésitation. Il
lui dit :
« N’ayez pas peur. Il ne peut rien vous arriver de
mal. Les morts sont morts et ne peuvent plus rien vous
faire. Ils se tiendront tranquillement dans leur coin. »
Ce n’était pas un réconfort. Le ton de la phrase
était tel que Mukoko eut du mal à se décider. Etait-ce un
encouragement ? Etait-ce un humour déplacé ? Etait-ce
de la maladresse ? Les choses allaient trop vite pour qu’il
s’attardât sur ce questionnement. Il fallait entrer dans
cette salle pour chercher le corps de son ami si celui-ci
avait été tué la veille par la milice de Mobutu.
La salle était peu éclairée. Elle n’était pas aussi
froide qu’il l’eût pensé. La morgue était insuffisamment
refroidie. La température ambiante semblait se
rapprocher à quelques degrés près de celle de l’extérieur.
Il comprit alors le sens des paroles de l’employé :
« …Il faut conserver le peu de froid qu’on peut
encore produire… »
Aussi, la répartition des cadavres dans la pièce
respectait des règles bien précises. Elle était fonction des
espèces sonnantes et trébuchantes. Plus on avait payé,
mieux le corps du défunt était placé dans la morgue.
Ainsi, la position de celui-ci par rapport à la source de
froid était un indicateur fiable de la masse d’argent que
la famille était prête à mettre en jeu pour honorer la
mémoire du disparu. Même dans la mort les inégalités
étaient criantes.
Dans la pièce rectangulaire, des étagères étaient
placées le long des murs séparés par une allée centrale. Il
était possible de marcher entre les deux rangées. Les

31
étagères étaient, au départ, faites de sorte à recevoir
quatre corps superposés. Un adulte pouvait aisément les
examiner, le cas échéant les identifier. La plupart des
étagères étaient dégradées. Ils étaient inutilisables. Les
cadavres étaient donc étendus à même le sol pour
certains d’entre eux. A vue d’œil, Mukoko évaluait leur
nombre à environ cent. Comme dit plus haut, les plus
amochés ou les plus anonymes étaient placés dans la
partie la plus chaude de la morgue. C’étaient des corps
ramassés dans la ville, ceux des accidentés non
identifiés, ceux qui n’avaient été réclamés par personne,
ceux dont les familles n’avaient pas assez de moyens
pour payer le refroidissement. C’est parmi ces corps
qu’il fallait chercher; les plus accessibles en termes de
distance par rapport à l’entrée. Mukoko se dirigea
pourtant machinalement vers le fond de la salle, où se
trouvaient les privilégiés, comme s’il voulait chercher le
cadavre de son ami là où il était sûr de ne pas le trouver.
Il les passa en revue l’un après l’autre. Il y avait étalé au
fond à gauche, le corps d’une jeune femme morte dans
toute la splendeur de sa beauté. Elle était bien conservée.
Elle avait l’air de dormir. Il se demanda de quoi elle
serait morte. Elle devait avoir une vingtaine d’années. Le
corps était simplement recouvert d’un pagne Java
hollandais. Ce corps semblait exhaler un parfum difficile
à décrire qui flottait au-dessus de l’odeur de la mort dont
la pièce était empreinte. Il resta longtemps songeur,
oubliant quelques instants ce pourquoi il se trouvait dans
cette pièce. Il revint à lui lorsque la porte s’ouvrit
laissant passer un groupe de quatre individus habillés en
tenue de volontaires de la Croix Rouge portant une
civière sur laquelle était étendu un corps ensanglanté. Un
autre tué probablement lors des échauffourées de la
veille. L’arrivée de ce cortège macabre sortit Mukoko de
sa torpeur. Il se redirigea vers l’entrée de la morgue où se
trouvaient les corps non réclamés. Il prit son courage en

32
mains pour chercher Makosso parmi ceux- là corps. Il en
gardera pendant longtemps un souvenir douloureux. Il
s’agissait souvent des morts violentes comme en
témoignait l’aspect extérieur des cadavres. Tel avait le
visage ensanglanté, tel avait le visage défiguré, tel avait
un trou à la place de l’œil, tel avait les membres broyés,
tel avait la main arrachée, tel avait le ventre déchiré
laissant sourdre les intestins. Tout à coup, son regard fut
attiré par un corps à moitié caché sous un autre cadavre.
Le profil du visage lui semblait familier. C’était le corps
de Makosso qu’il venait de retrouver. Il était donc mort
la veille. Son sang s’était en partie répandu sur le
plancher. Il était blessé à la poitrine. Mukoko eut
l’impression que le temps s’était arrêté. Ce qu’il
redoutait était arrivé. Son ami était mort. Tué par cette
armée de Mobutu. Il était mort, son corps était là étendu
alors que sa femme et son fils attendaient dehors. Il était
pétrifié. Trois bonnes minutes s’écoulèrent avant qu’il ne
se décidât à sortir, la bouche pleine de salive, nauséeuse.
Il sortit de la morgue. A son air abattu, la religieuse
qui les accompagnait, Ntumba et Kabanga comprirent
que le pire était arrivé.
« Il est mort ! »
A ces mots, Ntumba poussa un cri strident qui fit
se retourner tous ceux qui étaient présents dans la cour
de la morgue. Elle tomba dans les bras de Kabanga.
L’enfant se mit à pleurer... Des larmes coulèrent sur les
joues de la sœur Marie de Sauveur. Elle s’assit à même
le sol ne sachant pas très bien comment réagir. Peu à
peu, un petit attroupement se fit autour d’eux. Le soleil
de Kinshasa commençait à monter assez haut dans le
ciel. Dans l’indifférence des premiers concernés, les
badauds se racontaient l’histoire.
« C’est le petit frère de la sœur qui est décédé hier,
il a été tué pendant la marche » disait l’un, « C’est plutôt
le mari de sa sœur » précisait l’autre avant d’être

33
contredit par un garçon qui manifestement était au
courant des détails fins de la situation : « Il a été tué dans
un accident de circulation. J’étais là quand le corps avait
été emmené ». Et un autre petit groupe se formait autour
de lui pour écouter son récit véridique qui pourtant était
le plus éloigné de la réalité.
Il avait l’habitude de passer ses journées autour de
la morgue. Il en était une sorte de chroniqueur, trouvant
son compte dans les menus services rendus aux familles
venues chercher les dépouilles de leurs disparus. Il aidait
à transporter, il indiquait où acheter telle ou telle chose,
il servait d’aiguilleur dans cette mare aux crocodiles pour
ces familles déjà éprouvées et peu au faîte des us et
coutumes morbides de Mama Yemo. Sa grande capacité
à tenir la conversation et son extrême gentillesse en
faisaient un personnage attachant. Il passait ses journées
à conter des anecdotes sur toutes les levées des corps
des kinois célèbres décédés ces dernières années.
Pourtant, la moitié de son discours relevait généralement
de la pure fabulation. Les gens s’en doutaient parfois
mais s’abstenaient de faire remarquer quoi que ce soit.
Dans tous les cas, il était bien plus agréable d’écouter ses
récits plus ou moins falsifiés en ces moments difficiles.
On l’appelait Pitshou.
Il était donc en train de raconter que le corps du
monsieur avait été emmené la veille par les agents de la
Croix Rouge. Il y avait eu un accident sur Kabambare
entre une Mercedes et un taxi bus, l’un des rares qui
avaient circulé ce jour de marche des chrétiens. La
Mercedes avait freiné brusquement à un croisement. Le
taxi bus qui suivait derrière est venu percuter la berline.
Comme cette dernière est un véhicule solide, elle n’a été
qu’ « égratignée »si l’on ose dire. Mais le taxi bus, une
japonaise avait réellement encaissé le coup. Le monsieur
est le seul mort parce qu’il était assis au niveau de la
portière. Il a été éjecté au moment de l’impact et a cogné

34
sa tête sur le rebord du caniveau. C’est comme ça qu’il
est mort. Une quinzaine de personnes était suspendue à
ses lèvres. Le récit quoique vraisemblable était faux.
Pitschou avait une grande capacité à imaginer ces
histoires que tout le monde dans le microcosme de la
morgue allait se répéter durant la journée.
Mukoko entendit en partie le discours de Pitshou
qui ne correspondait à rien. Il eut envie de le gifler tant il
avait le sentiment que monsieur, tel un charognard,
faisait son show sur le cadavre de son ami. Le militaire
leur demanda de s’éloigner de l’entrée de la morgue et
d’aller s’asseoir sous l’abri attenant à la petite porte qui
permettait de passer directement de l’enclos de la
morgue au reste de l’Hôpital.
Ntumba pleurait. Tout semblait s’être arrêté. Plus
rien n’avait de valeur à présent. Le monde s’était
effondré. Elle était déconnectée de son environnement.
Une certaine confusion régna dans sa tête. Pendant un
court instant, elle n’eut même pas conscience de la
présence de son enfant dont s’occupait Kabanga à
présent. Elle essayait tant bien que mal de le consoler. Il
pleurait. Sœur Marie de sauveur leur proposa de revenir
au couvent avant de repartir. Ntumba eut de la peine à se
lever. Soutenue par la religieuse et par Mukoko, la
récente veuve se dirigea d’un pas peu assuré vers le
couvent de bonnes sœurs sous les regards des badauds.
Elle put quand même entendre derrière son dos le
militaire préposé à la garde de la maison des morts
débiter ces propos peu amènes mais ô combien
prémonitoires : « Bamekaki Mobutu, bayoki yango. Nanu
bakufi te, bakokufa ebele ! »6.
En effet, les dernières années de règne de Mobutu
furent des années de mort. De nombreuses familles
continuent à ce jour à pleurer leurs enfants décédés, alors
6
Ils ont provoqué Mobutu, ils en ont eu pour leur compte. Ce n’est
pas fini, il y en aura encore des morts.

35
que ceux de Mobutu récupèrent allègrement l’argent volé
à son peuple et gardé par des banquiers suisses.

36
2. Humiliée
M akosso était issu d’une famille de trois
enfants. L'aînée vivait depuis une dizaine
d'années à Amsterdam. Elle était la mère de deux enfants
qu’elle avait eus avec son compagnon Luzolo, un
charmant garçon originaire de Matadi dans le Bas
Congo. Leur mariage n’avait toujours pas été
solennellement célébré. Ils ne se pressaient guère
quoique cela allât à l’encontre de tous leurs principes.
Mais dans cet Occident où l’on compte au centime près,
se marier formellement n’était pas toujours fiscalement
l’option la plus intéressante. Et Dieu savait que les
Africains immigrés payaient les impôts…
Luzolo était arrivé à Anvers dans la cale d'un
bateau. Pendant plusieurs mois, on n'eut pas de ses
nouvelles à Nzanza, le quartier de Matadi où il avait
grandi et où il avait vécu avec ses parents. Il venait
d'avoir vingt ans, avait obtenu son Diplôme d'Etat et ne
semblait pas faire partie de ceux qui rêvaient de l'Europe
à tout prix. Il était plutôt du type réfléchi et pondéré,
préférant les études, espérait devenir médecin pour
combler les souhaits de sa mère. Quatrième d'une fratrie
de cinq, Luzolo avait connu une enfance heureuse. Né
après trois filles, il fut choyé par ses sœurs. La cadette
avait huit ans de plus que lui, et l'aînée quatorze ans.
Elles se marièrent assez rapidement et ne manquèrent pas
d'aider leur frère à achever son cycle du secondaire. En
1982, l'Italie remportait la coupe du monde espagnole
face à l'Allemagne. Les images de la finale flottèrent
pendant longtemps dans la tête du jeune homme dont le
talent de footballeur n'était pas un leurre. N'ayant pu
associer les études et la pratique de ce sport à un haut
niveau, il espérait secrètement éclore au sein des
"Phacochères", l'équipe de l'Université de Kinshasa qu’il

37
s'apprêtait à rejoindre. Son père, huissier de la
Compagnie Maritime Zaïroise, avait contacté un certain
Kabala, chimiste, professeur à la faculté de pharmacie et
ancien ami d'enfance pour l'inscription. Originaire
comme lui de Luozi, ils avaient tous les deux étudié à
Mangembo chez les missionnaires. A cette époque,
s'inscrire à l'Université était un parcours du combattant.
Le Mouvement Populaire de la Révolution de Mobutu
avait mis en place un système pudiquement appelé
« équilibre régional " dont le but était d'empêcher les
originaires de certaines parties du pays de prédominer
dans certains domaines du savoir. Il semble que deux
ethnies fussent particulièrement visées: les Baluba et les
Bakongo qui avaient, selon les anciens colonisateurs,
montré une certaine prédisposition aux études,
contrairement aux Bangala. L'objectif était d'empêcher
Baluba et Bakongo de détenir le monopole dans des
domaines comme la médecine. Pourtant, le nombre des
cadres Bakongo ou Baluba à la faculté de médecine de
Kinshasa était et demeure à ce jour assez impressionnant,
entraînant de temps en temps des conflits à fleuret
moucheté.
Luzolo fut victime de cette directive. Le quota des
Bakongo pour cette année 1982-1983 était déjà atteint en
médecine, en pharmacie voire partout ailleurs. Il ne
pouvait être inscrit. Il ne lui restait plus qu'à aller tenter
sa chance à l'Institut Supérieur Pédagogique de Mbanza
Ngungu.
L'application de cette règle de l'équilibre régional
fut l’une des raisons à la base de la création de l’actuelle
Université Kongo à l'époque dénommée Université du
Bas-Zaïre, UNIBAZ en sigle. L'élite Kongo voulait
résoudre une situation qui par moment devenait absurde.
Ainsi, Mbuyamba qui avait son diplôme d'état avec 68%
n'était pas inscrit au nom de l'équilibre régional ; à la
place était pris Djoku dont le diplôme émergeait à peine

38
des eaux de 50%, en tant que représentant de la région de
l'Equateur, région du Maréchal Président Mobutu Sese
Seko Kuku Ngbendo wa za Banga.
Ce fut pour lui une énorme déception. Lui qui se
savait intelligent, lui qui tenait à devenir médecin devait
se rendre à l'évidence : il ne le sera jamais. Pour Luzolo
cela était simplement inimaginable. Il comprit alors qu'il
ne lui restait qu'une solution pour avoir la chance de
réaliser un jour son rêve. Partir en Europe. Mais
comment ? Il savait d'avance que son père n'accepterait
pas de laisser son fils partir chez les mindele. Il en avait
gardé un désagréable souvenir et répétait souvent à ses
enfants qu'il ne leur souhaitait pas de faire connaissance
avec ce monde qu'il considérait comme artificiel en plus
du fait que pour lui tous les Européens étaient des
racistes. Il n'avait jamais raconté dans les détails ce qu'il
avait subi comme exactions au cours des six mois qu'il
avait passés à Bruxelles comme "boy" pour monsieur
Vandenborre, un colon flamand, imbu de lui-même, qui
l'avait emmené avec lui pour servir d'ornement exotique
à son domicile de Schaerbeek, alors qu'il essayait de
récupérer d'un accident vasculaire cérébral. Il n'avait pas
le droit de sortir de la maison et dormit dans un réduit
insalubre et non chauffé durant tout l'hiver 1953-1954.
La pire des humiliations pour lui était la "visite" de ces
dames qui satisfaisaient une curiosité bestiale en
l'entourant d'un raffinement suspect : voir à quoi
ressemblait un pénis de noir circoncis. Au cours d'un
dîner, la conversation tournait très vite autour de ce
sujet. Papa Luzolo était resté assez longtemps pour
commencer à entendre dans les conversations en
néerlandais ce qui annonçait son exhibition prochaine.
Lorsqu’après quelques verres de vin dans la nuit
bruxelloise, les voix se faisaient hautes, les rires plus
bruyants et que les mots penis, copulatie,
geslachtsgemeenschap ou vagina revenaient de plus en

39
plus, il savait qu'on allait faire appel à lui pour présenter
son membre à cette communauté des gens du monde. On
disait que les Noirs avaient de gros membres. Ils avaient
l'occasion de vérifier. Ces dames étaient déçues. Le pénis
de Luzolo n'était pas plus grand que ce qu'elles avaient
l'habitude de voir même si dans sa conformation il était
différent, circoncision oblige. L'une d'entre elles,
convaincue que le bon nègre lui dérobait ses vertus
érectiles, entreprit un jour de la caresser pour "voir".
Luzolo, à qui le maître avait bien dit de sourire durant
ces séances, ne put s'empêcher de crier "Non!" avant de
s'effondrer en pleurs. C'était trop pour lui. Il ne put
dormir ni manger les jours qui suivirent. Vandenborre ne
reparla jamais de l'incident, Papa Luzolo non plus.
Madame Vandenborre repartit plus tôt au Congo pour
s'occuper de sa classe à Kalina. En fait, la maladie de son
mari lui permit de vivre quelques semaines de bonheur
absolu dans une relation adultère avec sieur Roger
Moulaert, le professeur des sciences naturelles,
fraichement arrivé à Kinshasa.
Vandenborre était tenace et s'accrochait à la vie.
Au bout de sept mois, il récupéra à plus de 80% de son
attaque cérébrale et repartit pour le Congo. Tout rentra
dans l'ordre. Luzolo fut heureux de retourner à Kinshasa.
Le fait de savoir que les autres ne seraient jamais au
courant de ses péripéties bruxelloises le soulageait
quelque peu. On l'enviait lui qui avait été « chez eux».
On le pressait de raconter comment c'était. Il s'en sortait
par une pirouette en disant: "Je ne sortais pas. Je n'ai pas
vu grand-chose. Les maisons sont pour la plupart en
étage". Il ne pouvait en dire plus.
Ce qui lui était arrivé, il ne l’avait jamais raconté à
ses enfants. Il espérait secrètement que cela ne leur
arriverait pas, qu'ils n'écouteraient pas les sirènes de cet
Occident qui n'avait pas eu de respect pour lui.

40
Luzolo embarqua un soir, la peur au ventre, à bord
du "Namurois", un cargo affrété par Forest sprl, un
groupe belge vendant et achetant sur le marché congolais
tout ce qui pouvait l'être, du poisson salé aux pierres
précieuses. Il avait fini de charger tout ce que la terre
congolaise pouvait lui offrir : cobalt et cuivre et diamant
prenaient la direction d'Anvers. Plus de vingt ans après
l'indépendance, le circuit économique était resté le même
que celui tracé par le colon pour piller l'Afrique, le
pillage continuait...bien évidemment. Le voyage était
supposé durer trois semaines. On avait entendu les
marins dire qu'ils ne s'arrêteraient pas avant Anvers.
Quand un bateau s'apprête à lever l'encre, ce sont les
prostituées de la ville qui sont les premières au courant.
Leurs clients de marins passaient à la fois dire au revoir
et profiter des délices que seule la terre ferme est à même
d'offrir. C'est bien l'une d'entre elles qui avait donné les
renseignements à Luzolo. Il avait par la même occasion
appris qu'il n'y avait pas plus de dix hommes d'équipage
à bord. Avec deux bidons d'eau de cinq litres chacun, il
pensait tenir le coup durant 20 jours. Il avait également
avec lui un petit sac des bananes naines. Il en avait
compté cinquante. Les bananes avaient la propriété de
constiper. Dans une cale de bateau, la dernière chose à
laquelle pense un clandestin c'est bien d'aller déféquer.
Pour les urines c’était plus compliqué. Il vaut mieux ne
pas uriner au même endroit, l'odeur pouvant alerter les
hommes d'équipage, quoique. Il avait en plus avec lui
une gourde d'environ deux litres. Il urinerait dedans
jusqu'à ce que le premier bidon d'eau soit vide; Ensuite il
le ferait dans ce bidon. De toute façon, il faudrait
conserver les urines. Si l'eau venait à manquer, il les
consommerait à la place.
C'est peu avant minuit qu'il monta à bord du
"Namurois". En faisant le moins de bruit possible, il
descendit dans la cale. Il hésita longtemps à allumer sa

41
lampe de poche. Il repéra bientôt un endroit assez loin de
la circulation, entre deux containers et s'y installa.
Pourvu qu'il ne se soit pas trompé et que ce bateau quitte
bien le port aux premières heures du matin comme
prévu. Soudain il se rendit compte de l’énormité de ce
qu’il allait faire. Il n’avait mis personne dans la
confidence mais se doutait bien que Mère Lily, la pute
qu’il avait interrogée de manière si insistante pourrait
faire le lien. Tant pis, dès que possible il enverrait un
message à son père pour l’apaiser. Il ne fallait pas
reculer. Il ne fallait plus reculer. Il jeta un coup d’œil sur
sa montre. Il avait pris l’habitude de la porter sur son
avant-bras droit. Il était deux heures du matin. Il
s’assoupit, les yeux imbibés de larme. Quelques heures
plus tard, il fut réveillé par une secousse légère. Le seul
bruit qu’il perçut était le clapotis de l’eau caressant la
coque du navire. Sa montre indiquait cinq heures trente.
La pute ne s’était pas trompée. Il venait de quitter Matadi
pour de nouvelles aventures en terre inconnue.
Il se mit à prier. Il avait entendu dire que les
marins jetaient par-dessus bord les passagers clandestins.
S’il tombait entre leurs mains...Un court instant, il pensa
à ses esclaves arrachés de force à leur terre, entassés
dans les cales des navires négriers. Il avait l’impression
de s’être volontairement offert pour un destin d’esclave.
Il chassa très vite cette pensée. Il était libre lui. Il avait
décidé de partir. Librement.
Les péripéties de Luzolo feront probablement
l’objet d’un autre livre, tant ce n’est pas le sujet de celui-
ci. Le lecteur excusera cette digression involontaire mais
qui paraissait indispensable à l’intelligence de ce qui va
suivre. Il faut néanmoins retenir que Luzolo parvint à
trouver sa voie. Il renonça à la médecine pour des raisons
d’ordre pratique mais s’inscrivit en faculté de pharmacie.
Vivant des petits boulots, travaillant et étudiant à mi-
temps, il parvint au bout d’une huitaine d’années à

42
achever ses études et à se faire une situation financière
stable. C’est au cours d’un de ses stages qu’il rencontra
Azama, alors qu’elle travaillait comme infirmière à
Anvers. Elle y était arrivée pour un stage de
perfectionnement par le biais d’une bourse de
coopération accordée par la Belgique au secteur de la
santé du Zaïre. Azama se plut tellement dans le froid du
plat pays qu’elle décida, ce qui devenait de moins en
moins rare à l’époque, d’y rester. Ce fut le coup de
foudre. Nous y reviendrons dans un autre ouvrage.
Nlandu, le petit frère était étudiant à l’Institut
supérieur des techniques appliquées, que tout le monde à
Kinshasa appelait ISTA. Avec le succès des Wenge
Musica, le surnom de Mushetu fut de plus en plus de
mise pour désigner cette institution d’enseignement
supérieur technique. Nlandu n’avait pas l’air d’apprécier
particulièrement le temps passé dans les auditoires. En
deuxième graduat en électromécanique, il rêvait de partir
vers les cieux européens. Il ne comprenait pas le peu
d’empressement de sa grande sœur à faire aboutir ce
projet. Aussi en ce mois de février 1992, sans rien dire à
personne, il avait pris le chemin de Luanda. On lui avait
dit qu’il était plus facile d’aller au Portugal à partir de là.
Il avait décidé de profiter de cette période des tumultes
pour « aller voir », explorer les différentes possibilités et
en parler à « Ya Azama», c’est comme ça qu’elle
apostrophait sa sœur. Elle n’était pas dans l’absolu
opposée au projet de Nlandu, mais disait-elle « pas sans
un diplôme», raison pour laquelle de manière régulière
elle envoyait de quoi payer « le minerval». Il ne fut donc
pas présent aux funérailles de son frère, avec qui il
entretenait pourtant de très bons rapports. C’est en ce
moment que le reste de la famille se rendit compte que
Nlandu n’était plus à Kinshasa. Le père et la mère étaient
tous deux décédés quelques années plus tôt dans un
accident de circulation aux environs de Kisantu. Ils se

43
rendaient dans le Bas-Zaïre pour la pose de la pierre
tombale d’un patriarche du clan. Ntumba eut donc affaire
à la famille élargie de son mari.
Organiser un deuil pour un proche était un
véritable chemin de la croix dans ce Zaïre du début des
années 1990. Les Kinois étaient tiraillés entre le désir de
rendre le plus bel hommage au disparu et le peu de
moyens financiers dont ils disposaient. Un matanga
entamait facilement le fragile équilibre financier.
Certains se retrouvaient ruinés après, surtout si la
personne décédée était justement celle qui rapportait
l’argent dans le foyer.
« Un homme ne peut pas être enterré comme un
chien » dit-on souvent à Kinshasa.
Ceux qui restaient devaient se surpasser. Le
rapport que l’Africain entretient avec la Mort est
littéralement matérialisé par les pyramides de l’époque
pharaonique au Kemet. Tout dans son comportement
montre que la vie après la mort est pour lui très, voire
plus importante. Les gens vivent durement, pauvrement
pour avoir des funérailles dignes. Ils gardent dans des
malles scellées des couvertures chaudes, lourdes, censées
les protéger du froid de l’humus. Ils gardent de beaux
costumes qu’ils ne mettent jamais dans lesquels on
s’empresse d’enfouir leurs dépouilles une fois qu’ils sont
morts. L’objectif poursuivi est double. Il est important
pour ceux qui restent de voir que celui qui est parti a été
enterré dignement. Il est important pour celui qui part de
préparer son voyage. Apparemment, les conditions de sa
vie après sa mort sont liées au matériel que l’on emporte
dans sa tombe. N’y eut-il pas un temps où les Bakongos
plaçaient sur la tombe les assiettes que le défunt
utiliserait au village des ancêtres ? Cette pratique a
survécu au-delà de l’atlantique. Jusqu’il y a peu, on les
retrouvait dans les cimetières pour esclaves en
Amérique. Si par hasard, encore faut-il que ce mot ait un

44
sens chez les Bakongo, le décès d’un membre du clan
était à quelques jours voire quelques heures d’intervalle
suivi de celui d’un plus jeune, on en concluait que le
premier était revenu le chercher pour transporter ses
bagages durant le voyage dans l’au-delà.
En tant que grand frère de la mère du défunt et
oncle de Makosso, Noko Mateso, était censé prendre en
main l’organisation du matanga7. Il avait pu, sans que
personne ne sache comment, entrer en contact avec
Azama pour demander l’argent nécessaire à cet effet.
Azama le lui avait envoyé par transfert de fond. Noko
Mateso était un personnage important dans la famille et
en l’absence des parents décédés, c’est lui qui devait
s’occuper de tout. Noko Mateso eut l’argent. Azama lui
envoya près de 400 dollars. Elle s’excusa auprès de son
oncle, disant que son travail ne lui permettrait pas de
venir passer quelques jours à Kinshasa. Tout en
regrettant cet état des faits, Noko Mateso se réjouit
intérieurement. L’argent lui avait été envoyé sans
témoins. Il allait pouvoir s’en prévaloir et relever la tête.
Pour une fois, ce sera lui qui tiendra les cordons de la
bourse. Il réfléchissait déjà à la répartition éventuelle de
ce pécule tombé du ciel de mputu8. Avec 100 dollars il
achèterait le cercueil. Avec cinquante il s’acquitterait des
frais courants : restauration, location des haut-parleurs et
autres amplificateurs. Il pourrait éventuellement utiliser
20 ou 30 dollars si besoin était en plus des cotisations
spontanées de la part de la famille et des amis. Il avait
aussi appris que l’Hôtel de Ville de Kinshasa donnait aux
familles des victimes de ce massacre de l’argent pour
assurer un enterrement digne. Et puis Makosso était
tellement bien engagé dans la paroisse que certainement
les prêtres et ses amis participeraient de manière
conséquente aux funérailles. Si une partie de lui-même
7
Deuil en lingala.
8
Mputu : Europe

45
avait honte de ces calculs d’épicier, il ne pouvait
s’empêcher de constater qu’au bout du compte, il se
retrouverait avec plus de 150 dollars en poche. La mort
de son neveu était littéralement « une bonne affaire ». Le
fonctionnaire retraité n’avait plus eu en main autant
d’argent depuis belle lurette. A ce moment, un sourire
éclairait son visage, sourire aussi vite réprimé. C’est
quand même un neveu qui était mort dans la force de
l’âge, tué par les sbires de Mobutu. Du coup, Noko
Mateso était détendu. Il avait le contrôle de la situation
grâce à Azama qui ne viendrait pas dévoiler à qui que ce
soit le montant reçu. Il était assez fier de Mukoko et avait
été profondément bouleversé par l’annonce de son décès.
Il eut au départ un fort sentiment d’impuissance. Il
n’avait pas d’argent. Sa sœur décédée quelques années
plus tôt dans un accident de circulation avec son mari ne
serait pas là pour lui porter secours. Il devait prouver
qu’il n’était pas là seulement pour encaisser la dot versée
lors des mariages de ses nièces. En fait depuis qu’il n’y
en avait plus qui se mariaient, il n’avait plus de nouveau
costume. Ses enfants à lui avaient plus ou moins mal
tourné et se morfondaient dans les bas quartiers de
Makala Ngunza ou de Camp Luka. Ils étaient dans
l’impossibilité chronique de participer à une quelconque
manifestation familiale. Souvent, malgré leur bonne
volonté, ils ne pouvaient pas. Cela n’avait jamais posé
problème. Les autres frères arrivaient toujours à trouver
une solution. Cette situation attristait profondément
Noko Mateso. Elle lui renvoyait constamment l’image de
son échec en tant que père. Il s’en voulait parfois. Il n’y
pouvait plus rien. Noko Mateso connaissait Mukoko de
vue. Il comprit assez vite que celui-ci serait utile dans
l’accomplissement de son dessein à savoir enterrer
Mukoko avec dignité en dépensant le moins possible.
Mukoko serait le maillon entre la famille et les amis du
défunt. Il chargea sa femme de s’occuper de la veuve, de

46
lui faire subir le rituel ancestral réservé à celles qui ont
perdu leur mari.
Ils avaient décidé de sortir le corps de Mukoko le
vendredi 21 février. Le camion-corbillard avait été loué
par les Bilenge ya Mwinda de Saint Joseph. Noko
Mateso avait mis sur la table cent dollars pour l’achat du
cercueil. Mukoko et ses amis en avaient ajouté cent
autres de sorte qu’aux alentours de l’Hôpital Mama
Yemo, ils purent acheter un beau cercueil en « bois
noir ». Il était prévu de l’enterrer le dimanche 23 février,
à la Saint Lazare, une semaine jour pour jour après sa
mort.
Le corps arriva de la morgue aux alentours de dix-
sept heures. Contrairement à ce qui se passait
couramment à Kinshasa, le bailleur de Makosso ne
s’opposa pas à ce que la veillée mortuaire se tienne dans
sa parcelle. Il appréciait Makosso qui payait son loyer à
temps et qui était toujours prêt à rendre service. Il parla
pourtant à Noko Mateso d’un gros souci. Les toilettes
étaient dans un piteux état. Il fallait les réparer. Elles
étaient situées derrière la grande maison mais ne
mettaient pas suffisamment à l’abri d’un regard importun
celui qui y allait à un moment critique. En guise de
toilette, il s’agissait d’un trou creusé dans le sol abrité
par un enchevêtrement de toile, de pagne et de vieilles
tôles ondulées, pas tout à fait opaque. La silhouette de
l’utilisateur était allègrement devinée et suffisamment
suggestive de son identité. L’anonymat n’y était pas
garanti. Dans ces conditions les femmes de la parcelle
s’organisaient pour n’y aller que tard dans la soirée ou
tôt le matin. En fait bien souvent, dans les quartiers
autour Kauka, Matonge ou Bongolo, la beauté des jeunes
filles était inversement proportionnelle à l’état de leurs
installations sanitaires. Toute personne qui se promenait
pour la première fois dans ces quartiers ne manquait pas

47
de le remarquer. Dans cette partie de Kinshasa, on était
généralement très mal à l’aise dans les lieux d’aisance.
Mukoko se chargea de l’organisation matérielle du
deuil de son ami alors que sa femme s’occupait de la
veuve et de l’enfant. Il obtint de Jiji une chapelle ardente
gratuitement. Jiji était resté un grand ami quoiqu’il ait
quitté les Bilenge ya Mwinda pour intégrer une église de
réveil. Après avoir appris la mort de Makosso il vint
spontanément pour prendre sa part du travail dans le
matanga. Kasongo dit Kaskito s’occupa de la
sonorisation. Il avait disposé en quadrilatère quatre
énormes haut-parleurs ultra-puissants de couleur noire et
de marque Turbo dont les vibrations de basse fréquence
étaient ressenties profondément. La foule avait d’ailleurs
tendance à s’en écarter. Il disposait d’une quantité
importante de compact disc comprenant des chansons
religieuses, des chants traditionnels mais aussi de la
musique profane. Ce matériel était son gagne-pain. Tous
les week-ends, à l’occasion des fêtes de mariage ou
d’anniversaires, il proposait ses services au plus offrant
en espèces sonnantes et trébuchantes. Il tentait
d’économiser assez pour s’offrir des instruments de
musique : guitares, batterie et synthétiseur. Il avait déjà
fait une rapide prospection en ville. Les guitares
coutaient 100 dollars, la batterie et le clavier quant à eux
coutaient nettement plus cher : 1000 dollars chacun. Il
pensait acheter un clavier moderne et faire fabriquer la
batterie par les artisans de la ville de Kinshasa. « Il
devrait bien y avoir quelque part où on les fabriquait » se
disait-il.
Les chorales de la paroisse animèrent la chapelle
ardente durant toute la durée du deuil soit du vendredi 21
au dimanche 23 février 1992. Ce fut, au bout du compte,
à la fois un moment de grande tristesse mais aussi un fort
moment de fraternité et de communion.

48
Pour Ntumba par contre, ce fut le début d’un
véritable chemin de croix qu’elle parcourut avec
courage. Elle eut droit au traitement réservé aux veuves
par les citadins déracinés et acculturés de Kinshasa, sous
le faux prétexte du respect de la culture africaine, en fait
mal comprise. Il s’agissait plutôt d’un déferlement de
sadisme. Kabanga et Mukoko demeurèrent à ses côtés et
furent pour elle un soutien sans faille. « Yo mutu oliaka
mbongo ya poto ! »9 entendit-elle souvent répéter durant
toute cette semaine. La famille de Makosso était fâchée
contre Azama. Elle l’accusait de n’envoyer de l’argent
qu’à ses frères directs et non aux autres membres de la
grande famille. Elle devait en payer le prix. Noko
Mateso se garda bien en ce moment d’apprendre aux
autres qu’il avait reçu une somme significative pour
organiser le matanga. Zozo, une cousine éloignée de
Makosso que Ntumba n’avait jamais vue auparavant fut
la plus cruelle, encouragée en cela par le silence des
autres.
Elle avait à peu près le même âge que la veuve
mais attendait son septième enfant. Toute sa féminité
était derrière elle à présent. Les seins étaient aplatis et
amincis. Sa bouche semblait déformée. Quelques années
plus tôt elle aurait, au cours d’une grossesse, présenté
une éclampsie dont elle garda une séquelle : un hideux
rictus dû à la paralysie faciale subséquente. Elle obligeait
Ntumba à pleurer tout le temps. Elle devait, disait-elle,
rester à côté du cercueil. Aucun prétexte n’était valable à
ses yeux. Pour se soulager, elle devait donner
l’équivalent de 20 dollars sinon le faire devant tout le
monde sous un pagne. Kabanga, après marchandage
obtint de réduire ce tribut à 5 dollars. Et elle paya à
chaque fois que ce fut nécessaire. C’était la « coutume »
qui l’exigeait, parait-il. Que pouvait-on contre les lois

9
« C’est toi qui bouffes l’argent qui vient de l’Europe »

49
établies par les ancêtres ? Rien apparemment à en croire
Zozo. Il ne lui était pas permis de boire ni de manger. Il
lui était interdit de lever la tête quand elle s’adressait à sa
belle-famille.
Siva et Furaha, choristes de la paroisse qui
connaissaient bien le défunt et son épouse, en furent
tellement chagrinés qu’elles en parlèrent aux autres
paroissiens présents. Il fallut toute la diplomatie de
Mukoko pour éviter l’émeute.
« C’est la démocratie maintenant.
- Qu’a-t-elle à humilier une femme qui s’est
toujours montrée gentille et prévenante ?
- C’est la sorcellerie qui est cachée derrière des
prétendues coutumes !
- Je crois que c’est une sorcière. Sinon comment
expliquer une telle cruauté ?
- Si elle continue, c’est nous qui allons nous
occuper d’elle ».
Kabanga l’interpella et demanda poliment une
faveur.
« Ma Zozo. Nous sommes samedi et il est déjà
20h00. Cela fait près d’une semaine que Ntumba ne
mange plus correctement. Il faut qu’elle prenne des
forces sinon c’est à l’hôpital qu’il faudra la conduire.
- Où as-tu déjà vu une veuve manger alors que le
cadavre de son mari est encore étalé sur le sol?
- Je sais qu’une femme doit pleurer son mari mais
là on atteint la limite de sa capacité à résister. Il faut
qu’elle mange sinon elle ne saurait même plus pleurer.
- Elle n’est pas la première à entrer dans le
veuvage et cela s’est toujours passé comme ça.
- Je sais mais là je crois que vous allez finir par
l’accompagner à l’hôpital ».
Alors qu’elle ne s’y attendait pas, cette perspective
parut décontenancer Zozo. Elle permit à Ntumba de se
retirer pour manger. Kabanga prépara rapidement un

50
repas léger pour ne pas solliciter davantage ce tube
digestif endolori. La nuit du samedi au dimanche fut
celle où on nota la plus grande assistance. La veille de
l’enterrement, tous venaient rendre un dernier hommage
au disparu. Autour de 20h00, il n’y eut plus de place. La
petite parcelle du numéro 34 de la Chaussée de
Kimwenza était manifestement trop exiguë. Les plus
jeunes, imitant les chorales, se mirent à tourner autour du
cercueil au rythme des « seben » des guitares électriques
et autres tam-tam.
Une chanson fut particulièrement émouvante.
Au cœur de la nuit, Frère Elie du Renouveau
charismatique de la paroisse Saint Raphaël entonna :

« Tango Yezu akoya


Kokamata bandimi
Pelelo ekobeta : lalala lalalala
Tokeyi na Lola eh
lalala lalalala
Tokeyi na Lola eh
lalala lalalala. »

« Quand Jésus reviendra


Chercher les croyants
L’orchestre jouera: lalala lalalala
Nous allons au Paradis
lalala lalalala
Nous allons au Paradis
lalala lalalala. »

La chanson fut reprise en cœur par l’assistance


avec l’accompagnement d’une fanfare. Les jeunes
comme les vieux se mirent à sautiller, à glousser, à taper
les mains dans une sorte de désordre contrôlé. Pour un
œil extérieur non averti, le spectacle ainsi offert
contrasterait avec l’idée qu’il se ferait d’un recueillement

51
au cours d’une veillée mortuaire. On ne pleure pas les
morts de la même façon partout dans le monde. Danser
n’est pas toujours synonyme de joie. Moins encore chez
les Africains. Les femmes plus âgées tournaient autour
du cercueil avec dignité. Elles avaient dans la main
droite des rameaux de jeunes plantes qu’elles agitaient de
manière synchrone. Quelques écervelés en profitèrent
pour asperger d’eau les vieilles dames endormies au
prétexte que ce n’était pas ni lieu ni le moment. Ils furent
vite maîtrisés par Maître Bosco et Maître Puma. Tous
deux étaient moniteurs des arts martiaux et avaient été
dans la même école primaire que Makosso. Ils étaient
craints. Vu les circonstances de la mort, ils tenaient à ce
que les choses se déroulassent dans l’ordre et la
discipline. Il n’était pas question que ce deuil horrible
servit de prétexte pour l’exhibition des antivaleurs. A
cinq heures du matin, le firmament commença à
s’éclaircir. Le soleil s’annonçait. Les hommes quittèrent
le lieu les uns après les autres. Ils allaient dormir un peu,
prendre un bain avant de revenir à 11h00 pour la levée
du corps.
Les dames se débrouillaient sur place. Elles
rallumèrent les feux de bois et y placèrent de grosses
marmites noircies par la fumée. Elles étaient pleines
d’eau à bouillir pour le déjeuner. On y jeta du café en
poudre et l’eau ne tarda pas à brunir. Zozo veillait sur
tout. Le café devait être servi à 9h00 de sorte que la
messe débutât une heure plus tard.
L’abbé Rémy fut à l’heure. Il tint à faire passer un
message d’espoir. Son homélie s’appuyait sur la
résurrection de Lazare le Saint du jour. D’après les
évangélistes, Lazare fut pour Jésus de Nazareth un grand
ami. Le récit de sa résurrection est assez singulier.
Lazare avait pour sœurs Marie et Marthe qui toutes deux
étaient assez proches du Maître. Cette proximité
continuait à défrayer de temps en temps la chronique des

52
hagiographes du Christ et autres théologiens. A
Kinshasa, on était loin de ces débats d’érudits. On était
plutôt fasciné par ce récit qui prouvait que la vie ne
s’arrêtait pas avec la mort. On entendait le prêtre lire
avec vivacité des passages qui pour certains demeuraient
obscurs : « Cette maladie ne causera pas la mort ; elle va
servir à la gloire de Dieu, en ce que le Fils de Dieu sera
glorifié grâce à elle», « Notre ami Lazare dort ; je vais le
réveiller ».
L’Abbé Rémy retint cette phrase et bâtit toute sa
prédication autour : « Enlevez la dalle ». Il parlait avec
aisance devant un public tout disposé à l’écouter.
« Jésus dit : enlevez la dalle.
Il savait qu’il ressusciterait Lazare. Il savait que
cette mort devait servir à montrer la gloire de son Père. Il
était venu pour ça. Il était l’homme des miracles. Il avait
pouvoir sur tout. Il était puissant. Il était fort. Il était
volontairement arrivé en retard pour trouver un Lazare
mort, pour montrer à tous sa puissance. C’est ce Jésus-là
que nous suivons. C’est ce Jésus-là que nous prêchons. Il
est puissant, il est fort.
Il nous respecte malgré tout. Il ne fait pas les
choses pour nous sans nous. Il est capable de redonner la
vie à un corps en décomposition. Il est donc capable
d’enlever la pierre. Malgré sa toute-puissance il nous
respecte. Il ne fait pas les choses pour nous sans nous.
Pour nous tirer des griffes de la mort, il nous demande
d’enlever la dalle. Enlevez la dalle !
Dieu est prêt à nous aider. Rien ne peut faire
obstacle à sa volonté. Rien ne l’arrête. Il nous dit
pourtant et simplement : enlevez la dalle ! C’est notre
part au processus de purification. C’est notre job. C’est
la marque de notre adhésion. Le message de Jésus est
clair. Tu veux être sauvé, tu veux voir la gloire de Dieu
se manifester, alors enlève la dalle. Enlève l’obstacle que

53
toi-même as mis en place pour faire obstacle au Dieu
tout puissant. »
L’Abbé Rémy était un personnage à la fois
sympathique et attachant. Plutôt timide et taciturne en
temps normal, il semblait métamorphosé une fois la
messe commencée. Il captivait et fascinait. Les dames
étaient conquises d’emblée et ses messes faisaient
toujours salle comble.
Sans être ni grand ni petit, il était bien de sa
personne. Secrètement, elles étaient assez nombreuses à
rêver de ce fruit malheureusement défendu.
A 11h05, on plaça le cercueil dans le corbillard.
Ntumba et Kabanga s’assirent l’une à côté de l’autre à
droite du défunt. Son visage de mort semblait apaisé
malgré tout. Cette pensée rasséréna la veuve. On chanta
tout le long du parcours du numéro 34 de la Chaussée de
Kimwenza au cimetière qui portait le même nom. En
plus du corbillard, un gros camion et quelques véhicules
particuliers formaient le cortège. L’enterrement se passa
sans incident. Ils étaient de retour aux environs de
14h00. Une bassine d’eau était placée à l’entrée de la
parcelle. Les uns après les autres, ils se lavèrent les
mains et s’installèrent sur des chaises en plastique. Un
bon nombre commença à somnoler. Mukoko et ses amis
commencèrent à rassembler le matériel loué ou emprunté
afin de minimiser les pertes. Les femmes se mirent à
préparer le repas du soir.
Zozo, toujours aussi sadique que cupide, fit savoir
à Ntumba qu’il était temps qu’elle prenne part au rituel
de purification de la veuve. Elle devait être « lavée » par
les femmes du clan de son mari. Naturellement, elles
seraient sous son commandement.
« Comme tu le sais, la veuve doit être nettoyée.
Dans le temps, un frère du défunt l’épousait. Cette
époque est révolue. Par contre aujourd’hui, nous les
femmes du clan, les sœurs de ton défunt mari allons nous

54
occuper de toi et te permettre après de mener une vie
normale. Tu seras d’accord qu’on le fasse aujourd’hui
plutôt que de t’obliger à vivre le veuvage sur de longs
mois ».
La motivation semblait généreuse. Les longues
périodes de veuvage dans la mesure où elles interdisaient
toute activité étaient des situations particulièrement
difficiles. La pauvreté que cela entraînait mettait souvent
la veuve dans une position délicate. Ce qu’on ne savait
pas, c’est que Zozo nourrissait une haine irrationnelle
vis-à-vis de Ntumba. Elle aurait tant voulu trouver
l’occasion de lui en faire voir de toutes les couleurs.
Ntumba conseillée par Kabanga garda profil bas durant
toute la durée du deuil. Zozo cherchait une dernière
occasion pour lui faire mal.
Elle était sortie acheter des noix de palme et les
avait méticuleusement épluchées. Elle avait ajouté aux
épluchures un peu d’eau salée et les mélangea
grossièrement de sorte à obtenir un liquide jaunâtre.
« Tu vas venir avec nous dans la douche et nous
allons te laver tel que les ancêtres nous l’ont appris ».
La dernière partie des propos de Zozo attira
l’attention de Kabanga. Instinctivement, elle se dit qu’il
allait certainement se passer quelque chose de malsain.
Elle avait le sentiment que le bain symbolique
traditionnel risquait de virer au cauchemar. Elle se leva,
et sans rien dire, décida d’accompagner son amie.
Comme la douche commune n’était pas assez isolante,
Zozo et les autres femmes du clan décidèrent d’organiser
ce bain dans la chambre même à coucher. Kabanga
demanda à son mari d’être prêt à intervenir au cas où.
Trois autres femmes accompagnaient Zozo. Avec
Kabanga et Ntumba, elles étaient donc à cinq dans un
espace exigu. Kabanga se plaça de sorte à être la
première à ouvrir la porte au cas où. Nzumba, la cadette

55
des dames du clan lança une grossièreté : « Lakisa nanu
eloko yango oyo ndeko na biso abandaki kokufela »10.
Cela fit rire tout le monde à l’exception de Ntumba
et de Kabanga. Elle ne s’exécuta pas. Zozo sortit alors sa
mixture et lui intima l’ordre de s’allonger sur le lit afin
qu’elle la lui injecta dans le vagin à l’aide d’un
entonnoir. Ntumba lui dit tranquillement qu’elle ne le
ferait pas.
« Cela fait plus d’une semaine que je suis à votre
merci. Cela fait plus d’une semaine que vous
m’empêchez de penser à mon mari si tôt décédé. Cela
fait plus d’une semaine que je fais tout ce que vous
voulez. J’ai voulu respecter le mort et ne pas réagir tant
qu’il n’avait pas été enterré. Maintenant c’est fini. C’en
est assez. »
Elle parla d’une voix calme et déterminée. Zozo fut
tellement surprise qu’elle demeura sans voix. Nzumba
cria : « Nini ? »11
La tension monta assez vite. Avec adresse et
rapidité, Kabanga gifla violemment Zozo qui se retrouva
par terre. Elle tira à elle Ntumba, ouvrit la porte et sortit
en criant : « Boya e basi oyo baza bandoki boya eh »12.
Mukoko et ses amis formèrent spontanément une
barrière de protection pour les deux femmes. Les autres,
Zozo en tête étaient en rage et voulaient absolument en
découdre. Elles prononçaient des paroles d’imprécation
auxquelles personne ne faisait attention. Assez vite, Zozo
et Noko Mateso se rendirent compte que le rapport des
forces avait dangereusement changé. Le comportement
de Zozo avait été remarqué par tout le monde. Elle
n’avait pas de sympathisants. S’il ne mettait pas fin à
cette querelle, ils risquaient de subir la colère des amis
de défunt. Le mot sorcière avait été lâché. C’est l’excuse
10
« Montre-nous ce truc qui faisait courir notre frère !»
11
« Quoi ? »
12
Venez ce sont des sorcières !

56
facile à une lapidation à Kinshasa. Il cria de sa voix la
plus autoritaire : « Laissez la veuve tranquille ! » Zozo
fit mine de protester pour la forme. Elle avait senti que
les paroles de son oncle lui avaient probablement sauvé
la vie. Elle s’en voulait de n’avoir pas vu venir le coup.
Elle avait mal à la tempe. Elle n’en fit pas plus.
L’incident fut sans conséquence. Deux jours plus
tard, tout le monde regagna sa maison. Ntumba fit face à
son destin, un nouveau destin…

57
58
3. La Vie sans l’amour de sa vie
L e patron de Makosso se montra correct à
l’égard de Ntumba. Il tenait à honorer cet
employeur qui avait constamment été honnête à son
égard. Il n’avait rien à lui reprocher au bout de près de
sept ans de collaboration. Makosso était un homme
honnête.
Il donna à sa veuve la totalité de son salaire du
mois de février et un décompte final conséquent auquel il
ajouta un bonus de 100 dollars pour le jeune enfant du
couple.
« Si vous avez des soucis, n’hésitez pas à me
contacter. Si je le peux, je ne manquerai pas de vous
venir en aide. »
C’est sur ces propos qu’ils se quittèrent. Ntumba
réfléchit longtemps sur l’orientation qu’elle allait donner
à sa vie désormais. L’idée de se consoler dans les bras
d’un autre ne lui effleura pas l’esprit. Pour elle, après la
mort de l’homme de sa vie, il n’était pas question de se
remarier. Elle allait se consacrer à l’éducation d’Antoine.
Elle n’avait pas de formation ni de compétences
spécifiques. Il était convenu qu’elle reprendrait des
études à l’Institut Supérieur du Commerce à partir du
moment où Antoine commencerait l’école.
Cela n’était plus d’actualité à présent. Il fallait
survivre. Elle savait qu’elle pouvait compter sur Azama.
Elle savait qu’elle pouvait compter sur Mukoko et
Kabanga mais aussi sur le patron de Makosso dans une
certaine mesure. Mais elle tenait à une certaine
indépendance. Elle ne voulait pas abuser de ces
opportunités. Ceux de sa famille non plus ne
manqueraient pas de lui porter secours le moment venu.
De l’analyse qu’elle fit de sa situation, le plus
difficile était certainement le logement. Les loyers
coûtaient de plus en plus chers à Kinshasa et ce d’autant

59
plus que l’on était situé dans les quartiers à haute valeur
marchande ajoutée comme Matonge. Elle ne se croyait
pas sûre de suivre le train de vie qui se dégradait. Il
fallait prendre le courage d’aller habiter plus loin du
centre-ville, là où les maisons coûtent moins cher mais
d’où on peut accéder aux services sociaux de base. Elle
pensait à l’école et aux soins pour son Antoine chéri qui
n’avait toujours pas l’air de comprendre ce qui se passait
et demandait assez souvent : « Quand Papa rentrera-t-
il ?». La sibylline réponse de sa mère : « A la fin des
temps» ne le satisfaisait certainement pas mais il passait
facilement à autre chose, préférant jouer plutôt que
d’essayer de comprendre ses propos un peu trop
compliqués.
Ntumba s’installa à Kisenso, dans une partie de la
ville qui avait toutes les caractéristiques de la rurbanité.
Mukoko et Kabanga l’aidèrent dans la mesure du
possible aussi bien à chercher la maison qu’à déménager.
Ils prirent l’habitude de se rencontrer chaque mois soit à
Kisenso, soit à Matonge. La maison qu’elle habitait était
située au numéro 10 de l’avenue Kisantu, dans le quartier
Zongo. Elle faisait partie d’un bâtiment tout en longueur
avec une toiture en simple pente alignant une série de six
« trois pièces » comprenant une salle de séjour et deux
chambrettes. Théoriquement, les parents étaient supposés
en occuper l’une et les enfants l’autre. Seulement, les
familles s’accroissent assez rapidement sous les
tropiques et les enfants des deux sexes viennent plus vite
qu’on ne les attend. Ils grandissent et bientôt garçons et
filles ne peuvent plus dormir dans la même chambrette.
C’est alors que les garçons quittent les chambres et
mettent en place l’opération « Salomon » c'est-à-dire
dormir au salon. Cette dernière a ses inconvénients : les
adolescents se couchent après tout le monde et se lèvent
avant tout le monde. A Kisenso, près de trois garçons sur
cinq étaient des salomons bon cul belle gueule.

60
Ntumba n’avait pas repeint les murs noircis. Elle
avait gardé quatre chaises en plastique - chaises que l’on
utilise plutôt dans les jardins – et un minimum d’appareil
électroménager qu’elle n’allumait jamais tellement la
Société Nationale d’Electricité (SNEL) avait oublié de
desservir cette partie de la population de Kinshasa. Sa
télévision et sa radio étaient constamment éteintes. De
temps en temps, elle achetait des piles crayons et
jouaient une petit poste de radio « world receiver ».
Ainsi, elle évitait d’être totalement déconnectée de
l’actualité du pays.
Pour Ntumba Kisenso s’imposait dans la mesure
où, ce n’était pas loin des Cliniques Universitaires de
Kinshasa et du Groupe scolaire du Mont Amba. On
pouvait s’y rendre à pied. De toutes les façons, Kisenso
était devenue une zone enclavée. Aucun véhicule ne
pouvait y arriver. Pour se rendre vers le centre-ville, il
fallait marcher soit vers Matete, soit vers l’Université de
Kinshasa, du côté de Mbanza-Lemba. Les bus arrivaient
jusqu’au terrain de football situé en contre bas du Home
30. Chaque jour, déjà à 4h30 du matin, on pouvait
entendre les chargeurs et autres convoyeurs crier
« Zando ! » « Zando ! » « Zando ! ». Ces gladiateurs de
la vie s’adressaient à leurs collègues, hommes comme
femmes, plus souvent des femmes d’ailleurs, obligées de
sortir pour aller trouver à manger pour la famille. Les
voyages à bord des taxi-bus étaient souvent ponctués des
prédications dont les thématiques étaient d’avance
connues : fornication et bonheur céleste assaisonnés des
récits de magie et de sorcellerie. Les bonnes dames les
écoutaient attentivement et ne manquaient pas de donner
au « Travailleur bénévole de Dieu » de quoi étancher sa
soif d’avoir autant parlé des affaires divines. La
composition du flot des voyageurs variait en fonction du
moment. Les femmes sortaient assez tôt le matin. Elles
allaient chercher le pain dans les boulangeries plus ou

61
moins éloignées et pour celles qui tenaient commerce,
elles allaient à Gombe, dans les magasins ou au grand
marché acheter pour revenir le plus vite possible vendre
dans leurs quartiers, à leurs domiciles, ou dans des
marchés aux alentours de leurs lieux d’habitation. Le
pari consistait à arriver très tôt avant tout le monde,
d’acheter dès l’ouverture des magasins et de retourner en
périphérie à contre-courant par rapport au flux général.
En fait, Kinshasa est une ville qui subit les conséquences
de son ancien caractère colonial. Il est globalement
divisé en deux. D’une part, il y a la ville moderne,
autrefois appelée Kalina, la cité administrative et d’autre
part il y a la ville indigène, les cités dortoirs. A côté de
ces deux grandes subdivisions, il y a les quartiers
résidentiels de l’ouest et du sud-ouest (Ma campagne,
Binza etc.) et les quartiers industriels tels Limete. Il
s’agit d’une description grossière et caricaturale bien
évidemment. Chaque matin, une foule de kinois va vers
Gombe et chaque soir même foule retourne vers les
cites-dortoirs. Les transports en commun étant assez mal
organisés, il valait mieux aller à contre-courant : allez
vers la ville le soir et allez vers la cité le matin. C’était le
pari de Ntumba chaque fois qu’il se rendait en ville.
Entre 5h00 et 6h00 voire 7h00 c’était plutôt l’heure
des élèves qui essayaient de ne pas arriver en retard. Ils
se faufilaient avec leurs uniformes bleu-blanc qui
noircissaient à force de se frotter aux passagers des bus
surchargés. Venait après l’heure des fonctionnaires sans
contraintes de temps. Ils arrivaient en ville quand ils
pouvaient et passaient la majeure partie de leur temps et
discuter politique ou à imaginer les arnaques ou autres
magouilles qui leur permettraient de rentrer à domicile le
soir la tête haute. Le moindre document administratif se
monnayait à Kinshasa. C’était le gagne-pain des
fonctionnaires et la seule raison pour laquelle ils venaient
encore travailler. L’administration publique était l’un des

62
services les plus corrompus du pays. Cette pratique avait
droit de cité et portait un charmant nom « madesu ya
bana » i.e. littéralement « les haricots des enfants ». On
s’y faisait. On s’habituait. On tirait son épingle du jeu.
On survivait.
Ntumba commença par vendre du pain. Elle se
levait tôt le matin et allait en chercher au dépôt Mboka
ya sika sis à Livulu Intendance. Sur sa table placée au
coin de la rue, elle vendait des arachides et des fruits
saisonniers. Elle était disciplinée, obnubilée par le désir
d’offrir à Antoine un avenir meilleur. Elle s’était interdit
tout plaisir superflu. Tout d’ailleurs était devenu superflu
après la mort de Makosso. Plus rien n’avait de saveur.
Elle s’occupait de son enfant. Le soir, elle lui apprenait
des petits poèmes à réciter. Elle lui faisait faire des
exercices de coloriage qui l’enchantaient. Il reconnaissait
les couleurs du spectre sur les objets courants se trouvant
autour de lui à la grande satisfaction de sa mère. Il
grandissait. Il semblait heureux. Il aimait sa mère.
A cinq ans, elle l’inscrivit dans la petite école
maternelle Les Cadets du Mont Amba, école fréquentée
principalement par les enfants des fonctionnaires de
l’Université de Kinshasa. C’était un petit pari que d’aller
chaque jour de Kisenso à Livulu pour un enfant de cinq
ans. Elle l’accompagnait chaque jour. Très vite, Antoine
eut des camarades de jeu. Ntumba se souviendra toujours
de ce jour où son fils triste lui posa la question de savoir
pourquoi est-ce-qu’il n’avait jamais vu son père.
« Ton père est mort mon chéri.
- C’est quoi « mort » ?
- C’est être parti chez Dieu
- Le verra-t-on si l’on va chez Dieu ?
- Oui
- Pourquoi ne le voit-on pas quand on va à l’église
alors ? C’est la maison de Dieu.

63
- Ton père était un monsieur bien. Il est chez Dieu
à présent. Si tu le demandes à Dieu, un jour tu le
verras ».
Ces dernières paroles lui arrachèrent des larmes
qu’elle essaya d’essuyer sans qu’Antoine ne le remarque.
Une année après la mort de son mari, elle n’avait
toujours pas fait son deuil. Heureusement qu’il y avait
cet enfant si intelligent qui grandissait à ses côtés. Qu’est
ce qu’elle aurait été heureuse avec son mari …
Antoine semblait fasciné par les cérémonies
religieuses. Il ne s’agitait pas à la messe. Il suivait du
regard les prêtres et ses acolytes danser autour de l’autel
durant le gloria. Il battait les mains et criait quand la
foule était en transe pendant les offrandes. Il exultait. Il
regardait le prêtre soulever l’ostie et la présenter au
peuple en répétant les paroles liturgiques. Il répétait ses
paroles mystérieuses dont il ne comprenait guère le sens,
prononcées tous les dimanches, avant que les adultes
n’aillent manger la communion. « Eye Nzoto ya ngai
mei. Kamata bolia. Nzoto ya ngai bilei ya lobiko ! »
Un jour sa mère le surprit à répéter seul les gestes
et les paroles du prêtre à la maison. Elle le regarda
tendrement et ne dit rien.
Ntumba continuait à fréquenter la paroisse. Son
activité était moins intense que lors des années passées à
Matonge mais demeurait essentielle dans sa vie. Elle ne
ressentait pas de haine particulière à l’endroit de Mobutu
et de ses milices qui continuait à terroriser la ville de
Kinshasa. En cette année 1993, la vie commençait à se
dégrader de plus en plus. On avait l’impression d’être au
début de la pente d’une montagne russe. Le pillage de
janvier avait fini par détruire les derniers lambeaux de
tissu économique du pays. Le peuple n’avait pas retenu
la leçon de septembre 1991. Le gouvernement de
Birindwa venait de décider de démonétiser le Zaïre. Les
coupures des Nouveaux Zaïre imprimés à la hâte

64
n’avaient finalement pas plus de valeur que les anciens.
Au Kasaï, bastion d’Etienne Tshisekedi, le sphinx et
leader de l’opposition, le peuple avait décidé de ne pas
utiliser l’argent de Birindwa. Dans le pays, ce sont deux
zones monétaires qui existaient de fait, ajoutant une autre
couche à la confusion de ce pouvoir qui commençait à
flétrir. La dollarisation de l’économie congolaise était bel
et bien en marche.

65
66
4. Grandir
E n avril 1994 eurent lieu au Rwanda des tueries
qui furent qualifiées plus tard de génocide. Les
rwandais s’entretuèrent à la machette. L’avion à bord
duquel se trouvaient Juvénal Habyarimana et Cyprien
Ntaryamira, présidents du Rwanda et du Burundi fut
abattu alors qu’il s’apprêtait à atterrir à Kigali. Cet
attentat déclencha les évènements du Rwanda dont
l’Afrique continue de porter le deuil. Le Front
Patriotique Rwandais de Paul Kagame en profita pour
prendre le pouvoir au bout de trois mois de massacre. De
toutes les puissances occidentales, seule la France avec
un mandat arraché au forceps aux Nations Unies, se
mouilla. Elle mit en place l’ « Opération Turquoise » qui,
dans une certaine mesure, empêcha un nombre des morts
plus élevé au Rwanda. Des milliers de refugiés hutu,
sbires comme notables de l’ancien régime passèrent la
frontière et s’installèrent avec armes, argent, bagages,
femmes et enfants dans l’est de la République
Démocratique du Congo.
En acceptant, à la demande de la France et des
autres puissances qu’il servait, d’accueillir ces réfugiés
encombrants dont personne ne voulait, Mobutu Sese
Seko Kuku Ngbendu wa za Banga dressait lui-même la
potence avec laquelle son pouvoir, moins de trois ans
plus tard, allait être pendu. Le léopard sciait la branche
sur laquelle il avait l’habitude de dormir. Il avait trop
fermé les yeux. Il ne voyait plus le danger venir. Il ne
l’imaginait même pas. Mobutu était devenu un ennemi
pour le nouveau pouvoir du Rwanda. C’était un ennemi
que Kagame considérait comme inquiétant et qui pouvait
dangereusement compromettre l’accomplissement des
projets du Front Patriotique Rwandais. Il fallait l’abattre.
C’était le prochain point sur son agenda. En attendant, il
remettait de l’ordre dans cette vaste sépulture à ciel

67
ouvert qu’était devenu le pays des mille collines après
trois mois de massacre à l’arme blanche.
Les images des tueries du Rwanda commencèrent à
faire la une des médias. Ntumba n’en revenait pas de
voir des Africains exprimer une telle cruauté. Une guerre
qui semblait venue d’un autre âge. Elle invoquait le
Seigneur. Elle demandait à Dieu d’épargner le Zaïre
d’une pareille dérive. Elle participa à une neuvaine de
prière pour le Rwanda dans sa paroisse. Elle fut prise
d’une anxiété importante. Elle avait très peur. Elle avait
le sentiment d’avoir perdu un être cher. Elle revivait ces
jours difficiles de février 1992. Elle ne connaissait
personne au Rwanda. Elle n’y avait jamais mis les pieds.
Pourtant, elle s’identifiait à ses femmes qui avaient perdu
leurs enfants. Elle avait l’impression d’avoir perdu
Antoine qui pourtant était à ses côtés récitant les Ave
Maria. Alors, elle ouvrait les yeux et le regardait. Des
larmes chaudes coulaient de ses joues creusées par la
douleur.
Il lui arrivait souvent de se réveiller la nuit et
d’aller voir si son enfant dormait. Elle pensait à ce que
serait sa vie si Makosso n’avait pas été tué. Elle pensait à
cet homme bon qu’avait été son mari. Plus jamais elle ne
rencontrerait quelqu’un de semblable. Elle priait. Elle
priait. Elle demandait à Dieu d’éloigner tout danger de
mort de sa maison. Elle ne voulait plus de mort violente
autour d’elle. Elle avait peur pour son bout de chou qui,
inconscient des tourments de sa mère, dormait les poings
fermés. En le regardant dormir aussi paisiblement, elle
finit par se dire que Dieu avait tout de même fait des
merveilles pour elle.
Le 4 septembre 1994, Antoine fût accepté à l’Ecole
Primaire du Mont Amba. Ya Azama avait tenu sa
promesse. Elle avait envoyé de quoi acheter les
fournitures scolaires et l’uniforme pour la première
rentrée scolaire d’Antoine. Elle avait envoyé des

68
chaussures blanches « Nike » dans lesquelles, il pavanait,
tel un apollon. Ces chaussures à elles seules étaient une
motivation suffisante pour qu’il se rendît à l’école. Au
fond d’elle-même, Ntumba était heureuse de voir que
son fils n’était en rien différent de ceux qui pouvaient
voir leurs pères chaque soir à la maison. Elle en
éprouvait un sentiment de profonde fierté. Elle continuait
à l’accompagner le matin et à se débattre toute la journée
pour qu’il ne manque de rien.
Elle semblait plus optimiste à présent. Son
commerce prenait une trajectoire ascendante. Elle se
diversifiait petit à petit et envisageait de tenir une
boutique à Livulu-Intendance dans les douze mois qui
allaient suivre. Elle pensait commencer d’abord par les
produits alimentaires. « Les gens auraient toujours
faim » ne cessait-elle de se répéter pour justifier ce choix
stratégique. Elle avait ouvert un compte d’épargne dans
une coopérative de crédit et attendait d’accumuler pour
se lancer dans une nouvelle activité.
Livulu offrait tout à la fois les caractéristiques
d’une cité urbaine et celles d’un grand village. Au fond
c’est tout Kinshasa qui se rurbanisait. On vendait
exposés les uns à côté des autres aussi bien des rames de
papier que du charbon des bois ; des ampoules à
incandescence que des lampes-tempêtes. Ntumba
imaginait une échoppe où seraient vendus en détail riz,
haricots, farine de manioc, poissons salés et frais, sel,
arachides, chenilles séchées, tomates concentrées, huile
raffinée, pains, oignons, ails, … de sorte qu’une
personne qui y entrerait y puisse tout trouver tout ce dont
elle aurait besoin pour faire sa cuisine et n’en sorte pas
sans rien acheter quelle que soit l’heure, du matin au
soir. De plus, des camions venant du Bas-Zaïre
déposaient à Livulu des chikwangues et du charbon de
bois. Il y avait moyen de mettre en place une synergie
prometteuse. Le tout consisterait à bien organiser le

69
système d’approvisionnement. Ces pensées se
bousculaient parfois dans sa tête à une vitesse folle. Elle
avait beau retourner la situation et la réévaluer, elle en
arrivait à la conclusion que ça devait marcher. Un sourire
discret illuminait son visage. Elle ne s’était pas toujours
remise du décès de son mari. Son enfant la consolait. Qui
voyait Ntumba ne pouvait s’empêcher de la trouver jolie.
Le temps n’avait pas l’air d’avoir de l’emprise sur elle.
Elle paraissait jeune. On lui aurait volontiers donné vingt
ans. La maternité n’avait pas laissé de marques sur son
corps. Il lui est arrivé de rappeler à des adolescents un
peu intrépides qu’elle était leur grande sœur et qu’elle
avait dépassé l’âge d’écouter un certain type de discours.
Elle agitait son alliance sous leur nez et les jeunes se
confondaient en excuse. Sa beauté semblait plus
épanouie à présent. Elle avait la taille parfaite. Elle avait
les attributs de la féminité sans avoir la chair qui
dépasse. Sa peau noire et fière était un argument de
séduction imparable. Elle était belle. Elle le savait. Il lui
arrivait assez souvent de surprendre les regards lubriques
de ces messieurs d’âge mûr qui s’attardaient
nonchalamment sur ses rondeurs généreuses. Si une
partie d’elle-même était quelque peu flattée de cette
attention, elle n’en demeurait pas moins qu’elle
n’éprouvait plus depuis longtemps le besoin physique de
faire l’amour. Cela ne semblait pas l’inquiétait. Elle avait
gardé son alliance et continuait à penser à cet homme
qu’elle avait et continuait d’aimer. Elle savait qu’un jour
elle pourrait passer à une nouvelle étape de sa vie. D'une
façon ou d'une autre, Makosso lui dirait alors: « Ma
chérie, il est temps que tu penses aussi à toi. Moi je suis
bien là où je suis, je t’aimais, je t’aime et je t’aimerais. »
Alors seulement elle pourra. Pour le moment il n’en était
pas question.
Le dimanche 30 octobre 1994, Ntumba participa à
la réunion des parents au cours de laquelle étaient

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communiqués aux parents les résultats de leur
progéniture. L’enseignant d’Antoine tint à parler avec la
maman de son meilleur élève. Il avait obtenu 94% des
points et était premier de classe. Pour Maître Makisa, ce
garçon était un vrai prodige.
« Est-ce votre fils aîné Madame?
- Oui c’est mon fils aîné.
- Avez-vous d’autres enfants ?
- Non monsieur c’est mon seul fils.
- Je pense qu’il a un bel avenir. Il est d’une
intelligence supérieure.
- Je vous remercie.
- Mes propos sont loin d’être de la flagornerie. Je
suis enseignant depuis près de vingt ans et je vous assure
que cet enfant est très intelligent. J’espère qu’il ira loin.
- J’espère aussi. Je vous remercie monsieur et
n’hésitez pas à me contacter en cas de problème. »
Durant le reste de la journée, Ntumba se
remémorait les paroles de l’enseignant. Ses sentiments
étaient mitigés. Elle était tout à la fois fière d’avoir
donné la vie à un enfant intelligent, peut-être un génie.
En même temps, elle ressentait une angoisse flottante
qu’elle n’arrivait pas à s’expliquer.
« Je suis fière de toi. Je suis heureuse. Je vais
sortir avec toi et on va aller chercher une grosse
pâtisserie et du coca-cola.
- Ouais.
- Tu vas aussi m’acheter une crème glacée
- Aujourd’hui tu auras tout ce que tu voudras.
C’est un grand jour et tu m’as fait plaisir. Je suis
contente ».
Antoine était aux anges. Il avait trouvé dans l’école
un terrain de jeu qui en fin de compte n’était pas si
ennuyant. Il était heureux en classe, il était heureux à la
maison, il grandissait.

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72
5. Institut Supérieur de Commerce
P as très loin de la route de Matadi, à Binza-
Ozone, à quelques encablures d’une petite
usine de peinture connue sous le nom de UPECO habitait
une famille originaire de la région de l’Equateur. Citoyen
Kotonda na Kolo, universitaire de son état, enseignait à
l’Institut Supérieur du Commerce de la Gombe, plus
connu des kinois sous son cigle ISC. Il travaillait
également pour les services de comptabilité de
l’ONATRA, Office national des transports, poste qu’il
avait obtenu grâce à un petit coup de pouce de son frère
aîné, le colonel Kotonda, de la Division Spéciale
Présidentielle, DSP, grade prétorienne du Maréchal
Mobutu. Kotonda était dans les bonnes grâces de la
famille présidentielle, pour des raisons qui demeuraient
peu connues de la famille encore moins du grand public.
Il se murmurait parfois dans la ville des choses
inquiétantes sur le militaire. Radio-Trottoir racontait
qu’il ferait les basses besognes pour le compte des
turbulents enfants du Président Fondateur du Mouvement
Populaire de la Révolution. Des gens qui prétendaient
être bien renseignés lui attribuaient l’assassinat
« accidentel » par le passé de deux médecins
responsables d’un programme de lutte contre le sida.
C’était des rumeurs, impossibles à confirmer,
évidemment. Toujours est-il qu’il était de tous les
déplacements du Président Fondateur du Mouvement
Populaire de la Révolution. On le voyait souvent en
tenue derrière le Maréchal dans les photos prises en
voyage officiel. A quarante ans, il avait fière allure. La
pratique régulière du sport avait éloigné les stigmates de
l’âge. Ses deux épouses vivaient avec lui au camp
Tshatshi, dans la même maison. Il comptait au bas mot,
au total, 15 enfants dont neuf avec ses deux femmes
« officielles ». Au moins une dizaine de filles venait de

73
temps en temps lui demander une pension alimentaire
pour un enfant dont il ne se souvenait ni du nom ni de la
date de naissance. Il se contentait de donner sans trop se
poser des questions. Il ne savait pas toujours avec qui, où
et quand il avait couché la dernière fois en dehors du
camp. C’était disait-il sa façon de supporter le stress lié à
son métier. Un certain nombre d’officiers vivaient dans
le camp avec leurs femmes et progénitures sans que cela
ne choque ni n’entraîne des disputes interminables entre
les membres du harem. L’exemple donné par le
Président fondateur lui-même marié avec deux sœurs
jumelles était assez éloquent. Les officiers de la Division
Spéciale Présidentielle avaient de qui tenir.
S’occuper de deux, trois, voire quatre femmes peut
s’avérer épuisant par moment. Parfois, l’homme n’arrive
pas à assumer les désirs d’une jeune encore « en
chaleur ».
La consommation de kimbiolongo13 était monnaie
courante dans le camp. Malgré cela, avec l’âge, certains
n’arrivaient plus à être à la hauteur. C’est alors que de
jeunes sous gradés se vengeaient à leur manière des
brimades des « commandants ». La nuit venue, ils se
glissaient dans les lits des chefs en mission pour assouvir
les désirs des « nymphomanes ». On riait sous cape entre
femmes mais aussi entre jeunes de ces histoires de cocu à
longueur de journée. On riait de cet ancêtre qui avait
chassé sa femme pour la remplacer par une jeune
n’djiloise aux seins pointus. Tous ces enfants ayant
quitté la maison il espérait revivre une seconde jeunesse.
Il en avait eu pour son compte bien évidemment tant la
forme libidinale de Mireille – c’est comme ça qu’on
l’appelait – n’était pas un leurre. Seulement, Elle en
voulait toujours plus. Les premières semaines furent pour
lui paradisiaques. Ils copulaient sans cesse, il semblait

13
Racines aphrodisiaques

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retrouver sa jeunesse de 30 ans. Mais au bout de trois
mois, la relation avait fini par s’inverser. C’est l’ancêtre
qui la suppliait la nuit venue de ne pas réveiller son
bakari endormi. Il était exténué malgré les recettes
aphrodisiaques de Mama Mapasa. Il était lessivé et
s’endormait à son bureau durant la journée. Alors,
Mireille menaçait de partir s’il ne pouvait assumer son
rôle de mâle.
En ces moments-là, elle obtenait tout ce qu’elle
voulait. Il promettait tout et la couvrait des cadeaux le
lendemain. Elle ne manquait de rien. Elle était devenue,
comme elle le disait elle-même, non sans un amusement
certain, « la femme à qui on offrait des cadeaux pour ne
pas coucher avec elle ». Il ne devait pas en avoir
beaucoup dans l’histoire de l’humanité se pensait-elle.
Quand l’ancêtre partait en mission, elle ne s’empêchait
pas de s’envoyer en l’air avec un mec, un vrai. Elle avait
néanmoins pris toutes ses précautions. Personne n’était
au courant. C’est ce qu’elle croyait en tout cas.
Citoyen Kotonda menait une vie assez discrète et
sans histoires. Du moins en apparence. Il avait assez
bonne réputation parmi les habitants de son quartier à
Binza Ozone. S’il n’était toujours pas là la journée en
raison de son travail, il ne manquait jamais de compatir
et de participer à différents deuils et autres
manifestations de joie. Il saluait poliment les mamans
chaque fois qu’il en croisait. Envers ses enfants il était
ferme. Sa femme disait avoir un bon mari qui élevait
rarement la voix ni ne levait la main sur elle.
Il venait d’acheter une deuxième voiture, une
berline japonaise pour faire le taxi. Il avait totalement
confié la gestion à madame son épouse, qui devait y
puiser de quoi assurer les dépenses courantes. Face à la
malhonnêteté caractérisant généralement les chauffeurs
taxi de la ville, sa parenté avec le Colonel Kotonda lui
servait d’épouvantail.

75
Croyant sans être particulièrement pratiquant, il
encourageait sa femme à conduire les enfants à l’église.
Il était convaincu de l’intérêt pour Marie et Pyrrhus à
être imprégné de morale judéo-chrétienne. De temps en
temps, pour des raisons de cohérence, il les
accompagnait.
Cette église dédiée à Sainte Catherine avait, un
moment, vu les jeunes filles la déserter au profit d’un
groupe de prière d’inspiration charismatique, de peur de
coiffer la sainte patronne. Mais l’arrivée d’un jeune
prêtre dynamique, l’abbé Vincent et les scandales qui
n’ont pas tardé à éclabousser le très charismatique berger
de l’Assemblée Dieu pourvoira avaient fini par
convaincre ces jeunes filles à retourner auprès de l’Eglise
Universelle. En effet, si une femme stérile avait
accouché après plusieurs nuits de veillée de prière, tous
avaient fini par remarquer que l’enfant du miracle
ressemblait beaucoup au Mosali na Nzambe14. On
concéda que c’eût pu être un cadeau de Dieu pour le
travail abattu. Mais lorsque quelques mois plus tard,
quatre jeunes filles chantres du ministère de
l’évangélisation tombèrent enceintes et apprirent par la
même occasion en allant voir l’évangéliste pour lui
annoncer la nouvelle que les fœtus qu’elles portaient
respectivement avaient le même père, il apparut
clairement que si le pasteur avait le don de rendre fécond
un utérus déclaré stérile, ce n’était pas toujours hélas
avec l’aide du Bon Dieu, mais plutôt grâce à une
utilisation efficiente des atouts indéniables dont il
disposait. Aide-toi et le ciel t’aidera était sa devise en ces
circonstances singulières.
C’est ainsi que l’Assemblée Dieu pourvoira perdit
de son aura. Un jeune évangéliste plein de bonne volonté
tenta de repartir sur des nouvelles bases. Ce fut pénible.

14
Littéralement : le serviteur de Dieu

76
Il avait en face de lui le sémillant Abbé Vincent au verbe
facile, qui ne manquait pas de répéter à l’adresse de ces
femmes qui cherchaient des enfants que la conception de
Jésus était la seule immaculée dans l’histoire de
l’humanité.
Son discours provoquait des fous rires durant la
prêche et était répété dans le quartier pendant la semaine,
compliquant le travail des gagneurs d’âme de
l’Assemblée Dieu pourvoira, à qui les jeunes prenaient
plaisir à rappeler l’histoire des quatre points cardinaux.
C’était ainsi qu’on appelait les enfants nés des miracles
du Berger Liévin. On attendait le prêtre au tournant. A
Dieu pourvoira, on espérait un faux pas qui rétablirait
l’équilibre. Frédéric Cardinal Etsou en décida autrement.
Au bout de trois ans, l’Abbé Vincent fut renvoyé aux
études. Ils n’eurent donc pas l’occasion de vérifier si le
prêtre avait des problèmes d’orientation…
Le prêtre qui lui succéda était plus âgé et plus
conservateur. Lucide, il laissa l’esprit charismatique
insufflé par son prédécesseur s’épanouir tout en se
concentrant sur une gestion administrative plus
rigoureuse avec l’aide du Conseil paroissial.
Ces prêches étaient trop intellectualisés et
ennuyaient les jeunes. Il le savait. Il en faisait le moins
possible et invitait souvent des confrères plus « à la
mode » à prêcher à sa place.
Citoyen Kotonda se retrouvait plutôt dans ce style.
Il se renseignait sur qui allait enseigner et se rendait à
l’Eglise quand il était sûr d’écouter le vieux prêtre.
Une bonne partie des étudiants de l’Institut
Supérieur du Commerce était du sexe féminin. Voilà une
dizaine d’années, il avait déjà succombé à l’attrait du
sexe facile. Il le faisait en cachette. Personne ne
soupçonnait son comportement tant il était rangé, aussi
bien chez lui qu’à l’Office National des Transports qui
était son autre lieu de travail. Sa compétence sur le plan

77
académique ne faisait aucun doute. Ses enseignements de
macroéconomie étaient magnifiques et remplissaient les
auditoires. Ses étudiants l’adoraient d’autant plus que
Citoyen Kotonda n’était pas chiche avec les points. Un
cours bien donné, un examen adapté, une cotation non
fantaisiste, on était sûr de réussir si on préparait bien son
cours. Il ne demandait pas de l’argent aux étudiants, il
avait une réputation de probité morale et intellectuelle,
jusqu’au jour où elle rencontra Aïsha, la soudanaise,
venue du nord.
La famille d’Aïsha s’était installée à Kinshasa au
milieu des années 80 en provenance de Kisangani. Ils
étaient originaires du sud Soudan. Ils avaient vécu une
année à Kisangani fuyant la guerre entamée en 1983 par
John Garang à la tête de sa SPLA15. Ils avaient dû
marcher longtemps dans la forêt, demandant à manger
aux villageois rencontrés sur leur passage jusqu’à
Kisangani. Les pygmées furent particulièrement gentils
avec la colonne des réfugiés. Ils avaient d’abord été
hébergés par des religieux avant que le père ne trouve un
poste d’enseignant d’Anglais à l’Institut Chololo,
profession qu’il exerçait déjà dans son pays. A la fin de
l’année scolaire 1985-1986, le Frère Colomba, Frère-
Préfet de l’école, fut nommé à l’Institut Bobokoli de
Kinshasa-Binza. Le religieux admirait la qualité du
travail fourni par le soudanais. Les résultats obtenus avec
les élèves étaient impressionnants. Ils parlaient anglais
entre eux et fredonnaient les airs du dernier album de
Michael Jackson dans la cour de récréation. C’est donc
tout naturellement qu’il lui proposa de l’emmener avec
lui à Kinshasa. Il marqua son accord avec joie et début
août 1986, il débarqua dans la capitale avec ses trois
filles. Aïcha devait commencer les études universitaires.
Elle avait 19 ans.

15
Armée de libération du Sud Soudan

78
Ils demeurèrent quelques semaines dans l’enceinte
de l’Institut Bobokoli, squattant le foyer pour finalistes
inauguré quelques années plus tôt par Mama Bobi
Ladawa, l’épouse officielle du Président Fondateur du
Mouvement Populaire de la Révolution dont la jumelle
jouissait des mêmes faveurs de la part du Léopard de
Kawele, en attendant de trouver une maison dans le
quartier. Ce fut chose faite début septembre. Ils
emménageaient au numéro 14 de l’avenue Cheval. Non
loin de l’école.
Inscrite à l’ISC, Aïsha s’en sortait assez bien. Elle
était assez intelligente mais souffrait relativement d’avoir
appris le Français assez tardivement. Elle souffrait donc
de ne pas toujours saisir les nuances du discours des
enseignants. En même temps, sa parfaite maîtrise de
l’anglais était un atout dont elle sut tirer profit. Sa peau
était brune et douce, sans aspérités. Son regard était de
braise et décontenançait plus d’un. Très peu d’hommes
le soutenaient sans s’émouvoir. Un grain de beauté
opportunément égaré entre les yeux fascinait ses
interlocuteurs. Ses joues se creusaient de deux fossettes
symétriques lorsqu’elle souriait et dévoilait par la même
occasion une dentition régulière et blanche. Elle était
souvent habillée en sari indien avec un mouchoir de tête.
Cet accoutrement quelque peu singulier lui convenait
parfaitement. De ce fait, elle était remarquable. Elle était
consciente de l’effet qu’elle faisait sur les hommes mais
une sorte de pudeur l’empêchait d’en tirer profit. Elle se
disait que c’était une arme à utiliser à bon escient tout en
espérant n’avoir jamais à l’utiliser. En fait, elle n’était
jamais passée à l’acte, estimant que ce devait être un
grand moment avec celui qui devait être l’homme de sa
vie.
En troisième année de graduat, Aïsha avait
nettement amélioré sa compréhension de la langue
française en témoignaient ses résultats académiques. Elle

79
éprouvait néanmoins quelques difficultés dans
l’expression écrite s’obligeant parfois à rédiger d’abord
en Anglais avant de traduire en Français. Par contre,
pour la consultation de la littérature scientifique, la
langue de Sheakspeare était un plus qui eut tôt fait de la
rapprocher de Citoyen Kotonda. En effet, au cours d’une
leçon, elle l’aida à traduire correctement une expression
tirée d’un ouvrage de Keynes, le célèbre économiste. Son
explication était limpide. Citoyen Kotonda chercha à
connaitre cette fille qui parlait si bien la langue de la
science. Il lui proposa de diriger son travail de fin de
cycle.
Aïsha avait été impressionnée par le cours sur la
théorie keynésienne. Elle avait l’impression que les
postulats de ce dernier étaient pleins de bon sens. Les
concepts devenus cultes telles : « dépense globale »,
« composants globaux de dépense », « consommation
des ménages », « causes déterminantes de la
consommation », « stabilité de la consommation »
« propension marginale à consommer », « tendance
marginale à consommer », « effet multiplicateur » ou
« multiplicateur complexe » trottaient dans sa tête sans
atteindre l’équilibre prôné par leur concepteur,
« l’équilibre de Keynes ». Elle les appréhendait telles des
vérités révélées. Elle était convaincue qu’empiriquement,
les femmes appliquaient à une échelle réduite les théories
du mathématicien anglais. C’était pour elle la seule
explication théorique du comportement des zaïroises en
matière de petits commerces.
Durant la semaine des vacances de Noël, elle
entreprit la lecture des ouvrages écrits et publiés du
vivant du macroéconomiste. Elle les lit avec avidité les
uns après les autres : « Les conséquences économiques
de la paix », « Essais de persuasion », « Réflexions sur le
franc », « Nouvelles considérations sur les conséquences
de la paix », « La réforme monétaire », « Théorie

80
générale de l’emploi et de la monnaie » furent dévorés en
quelques jours. A la fin de ses lectures, les choses étaient
claires dans sa tête. Elle savait exactement où elle voulait
en venir. Elle devait en discuter avec Citoyen Kotonda.
Son travail allait avoir un caractère original. Cela
l’inquiétait un tout petit peu. On n’aime pas trop les
originaux dans les milieux universitaires zaïrois. On les
traite facilement de prétentieux. Il ne fallait pas prendre
le risque de rater son année parce qu’on aurait été
l’auteur d’une dissertation iconoclaste. Elle finit par se
dire que soit Kotonda acceptait et elle travaillait sur son
sujet, soit il refusait alors elle ferait un mémoire
conventionnel, se réservant le droit de réfléchir sur
Keynes un peu plus tard et dans un autre contexte plus
favorable.
Quoique sûre de pouvoir faire bonne impression,
elle s’inquiétait en entrant dans le bureau de Kotonda de
ne pas susciter son adhésion. A la fin de son discours,
l’enseignant était béat d’admiration. L’approche
macroéconomique d’Aïsha était « révolutionnaire ».
Pour faire simple, il s’agissait d’appréhender la
macroéconomie en observant minutieusement le
comportement des femmes. La réflexion d’Aïsha
reposait sur quelques postulats de base faciles à
comprendre. L’économie réelle est l’économie
domestique. Elle est entre les mains des femmes en
grande partie. Ce sont les femmes qui connaissent les
besoins réels de la population. Ce sont elles qui savent
mieux que quiconque dans quels secteurs il faudrait
investir pour rencontrer les besoins réels des
consommateurs. Ce sont également elles qui connaissent
les capacités réelles de ménages. Partant de cela, elle se
proposait de mener une enquête rigoureuse sur le
comportement des femmes ménagères et commerçantes
et de lire les résultats de ses enquêtes à l’aune des
théories keynésiennes. Le double objectif poursuivi

81
serait de montrer dans un premier temps que les théories
de Keynes étaient intuitivement appliquées par les
Zaïroises. Une fois cette démonstration faite, de bâtir un
nouveau modèle économique avec un accès préférentiel
aux capitaux pour les femmes, même les moins
instruites. Le pari était risqué. Raconter dans un auditoire
que la bonne femme de Kisenso connaissait Keynes et
appliquait ses enseignements dans son comportement
économique au jour le jour n’était pas une idée
spontanément admissible dans un amphithéâtre, tant les
« intellectuels » africains de l’ère post coloniale avaient
du mépris – et le mot est faible – pour leurs compatriotes
qui n’avaient pas eu la « chance » d’être formés quoique
plus souvent déformés par l’école occidentale. Le pari
était de taille mais réellement motivant. Kotonda décida
de le relever et d’aider Aïsha à écrire ce mémoire. Le
chantier était immense.
Au cours de cette année académique 1988-1989, il
ne s’occupa que d’un seul mémoire au lieu de trois
comme les années antérieures tant il tenait à mener à
bien le travail. L’habitude des « mémoires alimentaires »
avait pourtant de plus en plus cours dans les milieux
universitaires de Kinshasa. Il s’agissait pour un
enseignant de superviser la rédaction de plusieurs
dissertations sur des sujets les plus variés dans le seul but
d’encaisser les « frais de direction de mémoire». Cette
pratique avait eu pour conséquence une baisse de la
qualité de certains papiers. Kotonda lui se contentait de
trois mémoires par an, généralement portant sur la même
thématique, question de probité intellectuelle.
Ils se mirent d’accord sur la méthodologie de
travail.
« …Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et
les mots pour le dire viennent aisément.
- Oui Professeur.

82
- Le travail sera divisé en deux parties. Primo, nous
présenterons les résultats de l’enquête. Secundo, nous les
examinerons avec pour grille de lecture les travaux de
Keynes. Les faits récoltés seront confrontés
constamment aux concepts théoriques. On ne pourra pas
nous reprocher de constater que la démarche de la
ménagère s’apparente aux prescrits du savant.
- Oui Professeur»
En parlant, il avait eu une inflexion marquée sur
« constater » qui n’avait pas échappé à Aïsha, lui
arrachant un sourire approbateur, qui pour Kotonda était
plus qu’angélique.
Aïsha et Kotonda se virent régulièrement pendant
plusieurs semaines et parfois assez tard le soir. L’enquête
fut menée avec efficacité. Les résultats étaient nettement
satisfaisants. Au fur et à mesure qu’ils avançaient dans
l’analyse, ils décidèrent d’évoquer le volet
investissement de la théorie de Keynes qui était le
corollaire de la masse d’argent que les ménages étaient
prêts à consommer dans un contexte de disette
économique. L’état devait encourager les
investissements en fonction des besoins des ménages.
Ceux-ci étaient les meilleurs indicateurs pour la mise en
place d’une politique économique réaliste et réfléchie.
L’innovation d’Aïsha était la place importante qu’elle
donnait aux femmes, les vrais chefs de ménage.
Kotonda se surprenait à attendre anxieusement les
rendez-vous avec son étudiante. Sans s’en rendre
vraiment compte, il en tombait amoureux. Il pensait
rêver. Il crût d’abord que son esprit se laissait aller à
quelque fantaisie sans aucune conséquence, d’autant plus
qu’il n’avait pas de problème avec sa femme. Tout
semblait bien se passer au sein de sa famille. Pourtant,
ses pensées n’arrêtaient pas de revenir sur cette
« étudiante venue de l’orient » comme il s’amusait à la
désigner. Ce sourire ravageur semblait gravé sur ses

83
rétines. Parfois son cœur battait la chamade quand
s’approchait l’heure du rendez-vous. Une tension
extrême lui nouait alors l’estomac. Il en avait les mains
qui tremblaient. Aïsha frappait à la porte et entrait. Elle
s’asseyait en face de Kotonda et commençait à faire un
compte rendu du travail qu’elle avait abattu. Elle se
levait pour expliquer et montrer sur un papier ce qu’elle
avait écrit. Elle se penchait alors légèrement en avant et
des effluves divins provenant de son corps envahissaient
violemment les narines de l’enseignant. Il en était ivre et
écoutait son étudiante d’une oreille distraite l’obligeant
parfois à se répéter pour se faire comprendre.
Aïsha finit par se rendre compte du trouble qu’elle
induisait dans le chef de son patron et commença à s’en
amuser. Quand il se tortillait sur sa chaise, elle souriait
légèrement, le perturbant plus que jamais. Elle se
demanda s’il pouvait se passer quelque chose avec
Kotonda mais conclut que cela n’avait aucun intérêt.
Cela n’avait aucun intérêt en effet. Kotonda lui semblait
honnête et plutôt mou. Si elle admirait la première
qualité, elle abhorrait le manque de pugnacité. « A quoi
servait un homme sans couilles » répétait-elle à ses amis
pour rire. Or Kotonda n’élevait quasi jamais la voix dont
le timbre n’était pas assez viril à son goût. Elle avait un
faible pour les vrais mecs. Elle ne se reconnaissait pas
dans ce modèle. Elle n’avait pourtant pas encore
d’histoire d’amour à son actif. Elle l’imaginait menant
une vie de famille sans relief. Et puis, sortir avec un
enseignant lui semblait plutôt ringard et peu valorisant
pour les jeunes filles. Elle plaignait celles qui tombaient
dans ce travers juste pour une petite mention :
satisfaction avec 55%. L’horreur !
Bref Kotonda était assez insipide. Il ne se passerait
jamais rien. Elle était heureuse d’avoir analysé
froidement la situation. Après tout, en présence d’un
homme, on doit toujours se poser ces questions de peur

84
de se voir dépasser par le décours des évènements.
Lorsqu’on rencontre un homme, on ne sait jamais ce qui
peut arriver. Elle se demandait parfois si elle ne se
trompait sur son compte et espérait qu’il délierait sa
langue, qu’il lui dirait sa flamme. Elle voulait qu’il le
dise pour conforter ce qu’elle croyait percevoir. Elle
savait pourtant que cela ne conduirait à rien.
Kotonda commençait à perdre sa lucidité. Les
sourires d’Aïsha ressemblaient dans son esprit un accord
tacite, à une invitation. Il s’enhardissait assez
puérilement. Il se réveillait le matin en se disant qu’il
allait lui déclarer sa flamme. Une fois en face de la belle
étudiante, il perdait ses moyens comme un adolescent. Il
en ressentait secrètement une certaine honte face à lui-
même. Il était devenu quelque peu irritable. Sa femme
lui reprochait patiemment sa mauvaise humeur. Il se
cachait derrière son travail.
L’histoire d’amour avec Aïsha fit long feu. Elle
repoussa poliment ses avances en lui rappelant
l’évidence. Sortir ensemble ne mènerait absolument à
rien. Elle n’avait pas envie de commencer sa vie
amoureuse avec un homme marié. Elle lui avoua tout en
le regrettant sa virginité. Elle l’embrassa en signe de
respect avant de le quitter. Ce fut le jour le plus triste de
la vie de Kotonda, c’est du moins ce qu’il pensa les
semaines qui suivirent.
La soutenance du mémoire eut lieu le lundi 3 juillet
1989 dans la salle des promotions de l’Institut Supérieur
du Commerce. Aïsha qui maîtrisait parfaitement son
sujet, fit une présentation magistrale. Le jury fut
littéralement ébloui par l’originalité du mémoire dont on
pouvait imaginer l’impact dans l’élaboration des
programmes économiques si et seulement si les
gouvernants prenaient la peine de s’intéresser aux
travaux menés à l’Université au lieu de la considérer
comme un lieu de subversion permanente.

85
Aïsha citait Keynes en anglais soulevant
l’enthousiasme de ces collègues d’autant plus que les
enseignants lui demandaient de bien vouloir traduire en
français ces phrases qu’ils ne comprenaient pas toujours.
Elle obtint la mention « grande distinction » pour son
mémoire.
Via le Centre Culturel Américain de Kinshasa
qu’elle fréquentait, elle obtint quelques mois plus tard
une bourse pour effectuer un master à Harvard. Elle
quitta Kinshasa un jour d’octobre 1990. Ce fut pour elle
le début d’une grande aventure intellectuelle. Elle
prépara une thèse prolongeant sa réflexion entamée à
Kinshasa et eut la chance de travailler sous la direction
de deux grands économistes qui seront quelques années
plus tard primés par le jury du prix Nobel.
Amartya Sen, le premier, s’était fait connaître par
ses travaux sur la famine dans le monde dans ses
rapports avec les inégalités sociales. Sen avait été témoin
durant son enfance d’une grande famine en Inde. Il
pensait que cette famine avait plus été la conséquence
d’une inégalité d’accès aux biens et services qu’à une
vraie pénurie de ceux-ci. Il avait montré que les sociétés
qui avaient accordé une place suffisante aux femmes
étaient peu enclines à subir les famines.
C’est en tout cas ce qu’en retint Aïsha en échos à
ses propres réflexions commencées quelques années plus
tôt dans la fournaise de Kinshasa. Elle en discutait
souvent avec lui durant la rédaction de son mémoire. Vu
l’intérêt qu’elle portait à la question, il lui obtint de
travailler à côté d’un deuxième économiste qui avait
entamé au Bengladesh une expérience qui allait lui valoir
d’être nominé non pas à un mais à deux Prix Nobel, celui
de la Paix et celui de l’Economie en 2006, Mohammad
Yunus ou « le banquier des pauvres». Il obtint
finalement, quelques années avant Obama, le prix le plus
prestigieux.

86
Issu d’un milieu relativement aisé, il avait fondé la
Grameen Bank, une banque pas tout à fait comme les
autres. Foulant aux pieds l’adage selon lequel « on ne
prête qu’aux riches », Muhammad Yunus faisait l’exact
contraire : il prêtait aux pauvres. Son engagement datait
des années où il enseignait à l’Université de Chittagong.
Yunus ne faisait pas partie de ces intellectuels du tiers
monde enfermé dans leur tour d’ivoire, aveugle face au
marasme de leurs concitoyens, incapable de se remettre
en question à propos de leur capacité à agir sur leur
environnement. Il se demandait pourquoi ses
enseignements n’empêchaient pas les paysans de mourir
de faim. Avec ses étudiants il créa un groupe de
recherche et d’action en vue de résoudre les vrais
problèmes des paysans. De sa propre poche, il leur prêta
quelques dollars et put se rendre compte de l’effet
bénéfique ainsi produit. Ils remboursaient dans les délais.
Les banques commerciales sollicitées refusèrent de
s’engager à apporter de l’aide financière aux paysans
n’ayant pas de biens à hypothéquer. Il ne se laissa pas
décourager tant il croyait à son entreprise. La Grameen
Bank vit le jour en 1977. Le modèle s’exporta
rapidement à travers le monde. Aïsha travailla près de
trois ans aux côtés de Yunus. Elle apprit au quotidien la
gestion de cette entreprise à la fois économique et
sociale. Elle prépara son doctorat aux côtés des paysans
pauvres et put voir de ses yeux l’application de certaines
des théories qu’elle défendit jadis à Kinshasa. Elle ne
regretta pas la décision de Sen de la confier à Yunus
pour une partie de sa formation.
Une fois son doctorat en poche, Aïsha obtint un
poste de chercheur à la Harvard Business School. Elle
put faire émigrer ces parents vers les Etats-Unis, au tout
début des années 2000. Elle continuait néanmoins à se
rendre régulièrement à Kinshasa comme consultant pour
un organisme de micro crédit ciblant spécialement les

87
femmes. Kinshasa avait entre temps changé, Mobutu
était parti sans tambour ni trompette. Le léopard avait
perdu de sa superbe, la ville qui avait été le théâtre de
son apogée également.

88
6. Mini-jupes et décolletés
L ’histoire d’amour entre Kotonda et Aïsha qui
n’eut pas lieu laissa pourtant des traces
indélébiles chez le premier alors qu’elle fut vite oubliée
par la deuxième. Il venait d’avoir sa première fille et
était supposé être un homme comblé. Sa femme était une
maîtresse de maison parfaite quoique n’ayant pas poussé
les études au-delà de la classe de sixième secondaire.
Elle ne reprochait rien à son mari. Leur vie était réglée
comme du papier à musique, sans aucune surprise.
Citoyen Kotonda rentrait tous les soirs chez lui. Il parlait
peu, s’enfermait dans son bureau pour « travailler » et ne
sortait que très peu. Il l’accompagnait à la messe de
temps en temps et assumait complètement sa tâche de
chef de famille. Elle s’était surprise à espérer un peu de
piquant pour trancher avec le train-train quotidien. Elle
avait fini par se résigner. Il ne fallait pas attendre cela de
Kotonda. Quand elle se comparait aux autres femmes de
son entourage, elle s’estimait en fin de compte assez
fortunée. Elle ne regrettait pas son mariage. Les voisines
se plaignaient assez souvent du comportement de leurs
maris respectifs, souvent portés sur la boisson et très peu
enclins aux vertus du mariage. Presque toutes avaient un
jour ou l’autre surpris leurs conjoints dans des postures
délicates. Certains assumaient carrément leur polygamie
et se foutaient pas mal de ce que ces dames pouvaient
ressentir. Ce n’était pas le cas de Kotonda. Sa femme
remerciait Dieu pour cela. Au moins, elle n’avait pas à
partager son mâle avec une autre femelle. Elle ne le criait
pas sur les toits de peur de peur d’attirer la poisse. Elle
ne participait pas à la pleurniche des femmes mariées,
n’étant pas au courant d’une quelconque infidélité de son
mari. Quand ses amies voulaient en savoir un peu plus,
elle disait simplement que c’était un homme mais qu’elle
n’avait pas encore eu à gérer de conflit similaire et priait

89
Dieu pour que cela n’arrivât pas. Elle était néanmoins
solidaire de leurs déboires conjugaux.
Madame Kotonda était sincère. Elle ne se rendait
pas compte du petit changement qui subrepticement
s’était installé dans le chef de son mari. Il n’était plus le
même homme. Cette rencontre avait infléchi le cours de
son existence. Il faisait un effort pour n’en rien laisser
percevoir.
Après le départ d’Aïsha, Kotonda se remit
fortement en question. Il eut soudain l’impression que sa
vie était insipide. La naissance de Marie, sa première
fille après sept ans de mariage lui inspirait des
sentiments ambigus. Il était heureux de l’avoir après
d’aussi longues années de disette. Il était flatté dans son
orgueil de mâle. En même temps, chaque fois qu’il la
tenait dans ses bras, il avait le sentiment de s’être trompé
de chemin. Cette enfant, sa fille représentait ce à quoi il
voulait tourner le dos. Tous ces masques qu’il utilisait
depuis de nombreuses années lui paraissaient soudain
anachroniques. Le masque du bon mari, le masque du
professeur honnête et respectueux des étudiants mais
aussi et surtout des étudiantes, le masque de la rigueur.
Il avait soudain envie de plus de légèreté.
Aïsha avait instillé un mauvais virus. Il se croyait à
l’abri. Il venait de se rendre compte qu’il n’était qu’un
homme. Il avait choisi de ne conserver qu’un seul
masque : celui de l’honnêteté. Mais pour les filles il
serait beaucoup plus entreprenant à présent. Sa femme
lui paraissait fade, littéralement. Il ne lui reprochait rien
mais elle ne l’excitait plus. Il ne ressentait plus rien à ses
côtés. Il avait bien joué la comédie durant la grossesse
prétextant vouloir protéger le bébé à venir. Ce serait bête
de le perdre après avoir si longtemps attendu répétait-il
pour justifier son manque d’entrain pour « la chose ».
Maintenant il avait de plus en plus du mal à faire
semblant. Il appréhendait le retour des couches. Il

90
faudrait alors faire un effort pour assumer le sacro-saint
devoir conjugal.
Durant les séances des cours, ses yeux s’attardaient
assez régulièrement sur les décolletés aguichants de ses
étudiantes, sur les cambrures des fesses et sur les cuisses
offertes à ses yeux par des minijupes ou par des
pantalons moulants. Chaque jour qui passait était pour
lui l’occasion de faire ce constat implacable : sa femme
n’était pas sexy. Il lui fallait autre chose à présent.
Chaque année académique, il entretenait des
relations soutenues avec une voire deux étudiantes. Ce
n’était pas un libertin comme tel. Mais il ne se privait pas
de profiter de sa situation d’enseignant. Il arrivait parfois
que ses conquêtes se soupçonnassent mutuellement mais
elles n’osaient soulever le problème de peur de révéler
au grand jour leurs propres turpitudes.
Kotonda essayait à chaque fois d’y mettre la forme.
Il n’était pas un goujat. Lui non plus n’en parlait jamais
et leur demandait faire de même afin de protéger leurs
dignités réciproques. Le système fonctionnait
parfaitement.
Il avait tracé un petit portrait-robot de la maîtresse
idéale. Assez jolie mais surtout discrète. Il ne choisissait
jamais les pin-up « tape-à-l’œil » de peur d’éveiller la
curiosité des confrères et des autres étudiants. Ces
relations en sus de lui procurer une certaine satisfaction,
lui permettaient aussi de se rendre compte de ce qui se
disait parmi ses élèves. C’est toujours bon pour un
enseignant d’avoir un feed-back.
Fidèle à son côté très exigeant, il avait mis un point
d’honneur à ne rien laisser transparaître auprès de sa
femme. Tout au plus avait-elle remarqué de petits retards
quelques fois par semaines dus à la « direction des
mémoires ».
Ces relations extraconjugales eurent un effet
thymoanaleptique sur Kotonda. Il était paradoxalement

91
plus attentif, plus prévenant et plus à l’écoute de sa
femme. Quand il rentrait à la maison, après avoir pris son
pied à Matonge ou à Lemba, il s’arrangeait pour lui offrir
le minimum syndical. Ce furent pour elle de très belles
années. Le deuxième enfant arriva près de quatre ans
après Marie. Il l’appela on ne sait trop pourquoi Pyrrhus.
Son prénom fut très vite transformé en Papi, plus facile à
prononcer. Elle se sentait comblée : elle était la mère de
deux très beaux enfants dont le père était un mari
honnête et attentif. Que pouvait-elle espérer de plus ?
Ce ne fut hélas pas pour longtemps. Dans les
premiers jours de 1996, elle se plaignit de violents maux
de tête avant de sombrer dans le coma. Elle décéda peu
de temps après à l’Hôpital Mama Yemo avec un
diagnostic précis : méningite à cryptocoques ! Elle était
la seule survivante d’une lignée de drépanocytaires
décédés les uns après les autres des complications
infectieuses et cardiovasculaires de la maladie. Elle avait
eu la fortune d’être AS. Cela ne protégeait
malheureusement pas du SIDA.
Le neurologue de l’hôpital prit le temps d’en
discuter avec Kotonda et le persuada de subir lui aussi
des examens. Il était important d’exclure le HIV comme
cause possible de décès mais surtout le cas échéant
d’organiser la prise en charge du conjoint survivant.
« Rien ne presse ! » lui dit-il comme pour le rassurer.
« On pourrait se revoir juste après les funérailles de votre
femme ».
Kotonda reprit contact avec le Dr Lelo, l’estomac
noué par la peur. Esprit vif et rebelle, le neurologue
s’était spécialisé dans le traitement des troubles
neuropsychiatriques des patients séropositifs. Son
diagnostic était sûr. Son humanité et son honnêteté
également. Homme de conviction, malgré la crise, il était
correct et avait en horreur les magouilles, contrairement
à certains de ses confrères dont la ligne de démarcation

92
du bien et du mal était plutôt devenue une large zone
grise.
L’homme était élégant et ne manquait pas de
profiter de ses voyages en Europe pour s’offrir des
vêtements de qualité.
Kotonda se rendit dans la salle des prélèvements
avec le sentiment que quels qu’en soient les résultats, sa
vie allait changer, dans un sens ou dans l’autre.
« Alea jacta est ».
Il eut un petit pincement au cœur en pensant à ses
deux enfants. Il écrasa une larme du coin de l’œil droit
avec le dos du poignet de sa main du même côté.
Kotonda n’attendit pas longtemps avant d’entrer
dans le bureau du Docteur Lelo. Deux femmes la
précédaient. Il se dit qu’elles devaient être sœurs, tant
leur ressemblance était frappante. Il les observa
attentivement. Celle qui paraissait la moins âgée était
calme mais tendue. C’était peut-être elle la patiente. Il se
trompait. Lorsqu’elles se levèrent pour entrer à leur tour,
la démarche désordonnée de l’aînée était frappante.
C’était elle la malade. La petite sœur s’inquiétait pour
elle.
Enfin, ce fut son tour.
Il entra et s’assit en face du médecin, sur le qui-
vive.
« Vous avez été en contact avec le virus du
SIDA ».
Cette phrase allait résonner pendant longtemps
dans sa tête dans les jours suivants. A l’instant, les
paroles rassurantes du médecin sur l’espoir suscité par
les nouvelles thérapies lui parurent lointaines. Il pensait à
ses enfants, conscients de l’énormité des conséquences
de ce que le médecin annonçait allait entraîner.
Qu’allaient-ils devenir sans leur mère, et très vite, sans
leur père ?

93
7. Le Monde change
K otonda sortit du cabinet du Dr Lelo, tout de
même décidé à se battre pour s’occuper le
plus longtemps possible de Marie et de Pyrrhus. Il avait
vaguement entendu parler de ces traitements nouveaux.
Ils étaient hors de prix. Seuls quelques barons du régime
pouvaient se les offrir. Avec un peu de chance, son grand
frère l’aiderait à s’en procurer. Il décida de se rendre à
Limete, non loin de la villa de Tshisekedi, au domicile de
Mama Chantal, la deuxième épouse du Colonel, où il
avait le plus de chances de le trouver à cette heure de la
journée.
Aux alentours de Ndolo, ils furent pris dans un
embouteillage monstre.
« Que se passe-t-il ? » s’enquit son chauffeur
auprès d’un jeune shegue en guenilles.
« Avion ekweyi na wenze ya Simba Zigida. Epanzi
wenze. Bato nionso bakufi »16.
« Oh mon Dieu » s’écria Kotonda, réalisant
soudain l’horreur de la situation.
Le marché dit de Simba Zigida se trouvait dans le
prolongement de la piste de l’aérodrome de Ndolo.
Depuis de nombreuses années on était habitué à entendre
le bruit de moteur des avions prenant leur envol au
dessus de la tête des vendeurs et acheteurs du marché.
On en avait oublié le potentiel danger.
L’Antonov transportait entre autres des armes
destinées à Jonas Savimbi le rebelle angolais allié de
Mobutu et marionnette comme le premier de la Central
Intelligency Agency.
Dans la lutte contre l’épouvantail communiste,
l’administration américaine avait mis à la tête de

16
Un avion s’est écrasé sur le marché de Simba Zigida. Le marché
est détruit. Il y a plein de morts.

94
Kinshasa l’homme à la toque de léopard et soutenait
l’Union pour l’indépendance totale de l’Angola
(UNITA). L’enjeu pour les Yankees était évidemment le
contrôle des ressources pétrolières. Entre le président
Mobutu et Jonas Savimbi s’étaient en fin de compte
tissés des liens d’amitié. Ils se rendaient volontiers de
services. L’Antonov devait ravitailler les rebelles.
Quelques minutes avant le décollage, un
fonctionnaire remettait à Viktor Guskov, le copilote alors
âgé de 23 ans un manifeste reprenant le contenu du
cargo. Il indiquait que l’avion contenait 2 tonnes de
marchandises dont des fûts de carburant. Il se précipita
dans la cabine de pilotage pour répercuter l’information
au Commandant de bord, Nicolai Kazarin. Des vols de
ce type, ils en avaient l’habitude. Il leur arrivait d’en
faire trois ou quatre par jour. Les Antonov étaient des
avions robustes. Il atterrissait sur des pistes de brousses.
C’était parfois pour certaines contrées le seul lien avec le
reste du pays. Peu de pilotes zaïrois avaient la dextérité
nécessaire pour manier ces monstres. Les pilotes russes
ou ukrainiens venaient rouler leur bosse dans la brousse
du Congo espérant ramasser une petite fortune au bout
de quelques années.
Ils savaient tous les deux que le contenu du
manifeste ne reflétait pas la réalité. Il fallait multiplier
par quatre ou cinq le chiffre donné pour avoir une idée
réelle de la masse de marchandises qu’ils transportaient.
Il y avait en plus dans l’avion, quatre autres
membres d’équipage qui n’allait pas survivre à
l’accident. Kazarin avait lancé le moteur et allait bientôt
décoller. Au bout de deux cents mètres il se rendit
compte que cet avion trop chargé ne quitterait pas le sol.
Il essaya de freiner en inversant la poussée des moteurs.
Trop tard. L’avion allait trop vite pour s’arrêter mais pas
assez pour décoller. La barrière de clôture de l’aéroport
fut facilement arrachée. Un taxi bus à l’arrêt fut broyé

95
dans la foulée. Le train d’atterrissage roula sur les étables
des vendeuses des légumes et des épices.
La licence d’exploitation du cercueil volant russe
avait été accordée à Koso-Zaïre, la société de Kombo
Sosola, puissant homme d’affaires proche de Mobutu.
Tout était faux dans ce vol : le manifeste, la licence
empruntée, la société écran servant de prête-nom. Ce qui
était vrai ce sont les morts, en grande partie des femmes
et des enfants venus chercher une pitance de survie. Très
vite, les fûts de carburant prirent feu, compliquant encore
les quelques secours désorganisés quoique pleins de
bonne volonté.
L’Antonov avait raté son décollage et finissait sa
course en plein marché à une heure de forte
fréquentation semant l’effroi et l’horreur, découpant en
mille morceaux biens et personnes avec ses hélices
aiguisées. Le ciel tombait sur la tête des Kinois.
Les deux pilotes allaient survivre. Au cours de leur
procès, Kazarin reconnut le caractère illicite de ce vol. Il
refusa néanmoins toute idée de dédommagement.
« Ce marché n’aurait jamais dû être là. Si un enfant
était broyé par un train traversant une ville, faut-t-il
demander au machiniste de payer pour cela ? »
Les Kinois retinrent de ce procès l’arrogance de
Viktor Guskov. Du haut de ces 23 ans, mâchouillant
constamment un chewing-gum, agité sur sa chaise, il
répondait aux questions de la cour avec une certaine
désinvolture, dans sa langue maternelle.
« Le Zaïrois nous avait trompé. Il y avait plus que
deux tonnes de marchandise, onze peut-être. Ce n’est pas
de notre faute. »
La Cour les condamna à la prison ferme et à
dédommager les victimes. Les sociétés concernées dont
celles de Kombo furent également condamnées à
indemniser les victimes. Trouvant que les conditions de
détention des prisons zaïroises étaient « effroyables »

96
pour ses compatriotes, Viktorovitch Posuvalyuk,
Ministre russe des affaires étrangères obtint qu’ils
purgeassent leurs peines en Russie. Evidemment, il
n’avait jamais trouvé « effroyable » l’argent gagné par
ces compatriotes dans ces conditions. On n’entendit plus
parler d’eux, ni des dommages et intérêts qu’ils auraient
dû verser aux victimes. Le pouvoir de Mobutu allait
s’éteindre, Mokolo Tonga, Premier ministre à l’époque
allait étouffer l’affaire. Un syndicaliste qui osa poser
directement la question au Président au cours d’une
cérémonie religieuse à la Cathédrale du centenaire,
Enock Bavela fut molesté par les services de sécurité,
comme si demander un dédommagement mettait en
danger son pouvoir autocratique décadent.
Des années après, les victimes attendaient toujours
d’être dédommagées. Il y eut cinq cents victimes, voire
plus. Très peu étaient reconnaissables et identifiables. De
sa femme, Samba ne retrouva qu’un bout de la jambe
droite à la morgue de l’Hôpital Mama Yemo. Il l’enterra
avec dignité. La dernière image qu’il garda de celle avec
qui il avait partagé dix ans de vie commune était un
morceau de jambe emballé dans un linceul blanc.
Le Colonel Kotonda écouta son frère sans
l’interrompre. Il en fut fort mari. Il s’était bien douté
d’un malheur en le voyant entrer. S’il y en avait un qui
méritait d’être atteint par cette infortune, ce serait plutôt
lui. Il avait conscience d’avoir mené une vie assez
dissolue. Il s’était calmé ces dernières années, réservant à
Chantal le meilleur de lui-même et se contentant de
baiser avec du latex ses frivoles conquêtes éphémères.
Lui n’avait pas le SIDA. Il avait dû subir un test
six mois plus tôt pour suivre un recyclage en Israël en
« contre-terrorisme et guérilla urbaine ». Il en avait
ramené un joli brevet. En fait il n’aurait jamais
spontanément cherché à connaitre sa sérologie. C’était
plus commode de n’en rien savoir. Il était tellement

97
volage qu’il circulait dans les rangs de la Division
Spéciale Présidentielle l’aphorisme Soki Kotonda azangi
nyama, SIDA ezali te17. Cela le faisait bien rire surtout
depuis qu’il avait appris qu’il était séronégatif.
Le Colonel savait que le SIDA n’était pas une
fable. Il avait vu mourir moult amis et compagnons dont
un artiste-musicien célèbre sept ans plus tôt. Il avait
pourtant continué à jouer à la roulette russe, prenant des
risques insensés, comptant inconsciemment sur sa
chance, connaissance et vertu ne faisant pas toujours bon
ménage.
Le récit de son petit frère le confrontait à
l’absurdité de la vie, à ce chaos incompréhensible
randomisant victimes et bourreaux sans tenir compte de
la dignité et de la qualité des premières.
Il composa un numéro sur le clavier de son
immense Télécel18. Il parla longuement en aparté avec
un mystérieux correspondant. Son frère ne put rien saisir
de la conversation. Il revient à lui au bout d’un quart
d’heure. Il lui indiqua le nom et l’adresse d’un médecin.
Il allait lui donner les médicaments. Il fut
momentanément rassuré. S’il pouvait résister le temps
que ses deux enfants devinssent autonomes. A l’idée de
ne pas les voir grandir ses yeux s’embuèrent.
« Courage, lui dit son frère. On s’en sortira. »

17
Si Kotonda n’a pas le virus, c’est que le SIDA n’existe pas.
18
Société de téléphonie sans fil. Télécel fut la première entreprise à
exploiter la téléphonie cellulaire au Zaïre. La société appartenait à
un milliardaire rwandais, un certain Miko. Au paradis du bling-bling
qu’est Kinshasa, en posséder un était synonyme de puissance et de
réussite sociale.

98
8. Libération
K inshasa était plongée dans une sorte de
torpeur. Les publicités vantant les mérites des
deux bières locales concurrentes la Primus et la Skol
entretenaient l’illusion d’une ville insouciante. Que
nenni ! Les gens mangeaient de moins en moins à leur
faim. Ils s’enlisaient dans la pauvreté. A coup de billets
de banque, le Maréchal Mobutu Sese Seko Kuku
Ngbendo wa za Banga avait réussi à retourner une partie
des cadres de l’opposition proches à Etienne Tshisekedi.
Le Haut Conseil de la République – Parlement de
transition, HCR-PT en sigle, immense pachyderme
institutionnel, formé par la fusion du Parlement de
transition et du Haut Conseil de la République,
émanation de la Conférence Nationale Souveraine,
incarnait l’immobilisme institutionnel dans lequel le pays
était plongé. Les nouvelles étaient stéréotypées. Les
Kinois se rabattaient sur Radio Maria Mama wa Elikya,
la station du Diocèse de la capitale pour entendre autre
chose que les sempiternels salamalecs à la gloire de
Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendo wa za Banga. Les
journalistes virés de l’Office zaïrois de radiodiffusion et
de télévision car jugés « trop proches de l’opposition » y
avaient trouvé refuge. Kabeya Pindi Passi, Charles
Djungu Simba Kamatenda ou Jean-Marie Dikanga
Kazadi y officiaient, se dégageant ainsi habilement du
bâillon du dictateur, en attendant de trouver mieux.
Blasés, les Kinois tentaient de survivre.
Mobutu était toujours là, comme figé dans le
temps, inamovible. Il maîtrisait son monde… Pourtant
lui échappait une certaine agitation impliquant l’axe
Kampala-Kigali sous la bienveillance de Washington.
Museveni et Kagame étaient décidés à réussir ce que
Tshisekedi et les Zaïrois n’avaient pu : déboulonner le
Maréchal.

99
L’histoire allait s’accélérer. Dans quel sens ? Nul
ne le savait.
Le 22 août 1996, Mobutu fut opéré d’un cancer de
la prostate généralisé. Il était parti pour une longue
convalescence. Il lui restait environ une année à vivre.
Mais cela il ne le savait pas.
Plusieurs jours durant, en ce mois de septembre
1996, les radios périphériques captées à Kinshasa
faisaient état d’une insurrection menée par une nébuleuse
à l’est du pays. Des témoins affirmaient avoir vu des
soldats traverser la frontière d’un pays voisin. Le
drapeau rwandais flottait à Goma. Ces nouvelles
n’étaient guère rassurantes. Le gouvernement de
Kinshasa ne communiquait guère à ce propos se
contentant d’affirmer tout était sous contrôle.
Le 7 octobre 2006, un ordre de quitter le territoire
était adressé aux Banyamulenge du Sud Kivu par le
Gouverneur de la province. Il les accusait d’être de
mèche avec les insurgés.
Un matin on apprit qu’il s’agissait bien d’une
rébellion. Un autre matin on apprit que cette rébellion
avait un porte-parole : Laurent-Désiré Kabila. Les
Kinois, dubitatifs au départ, se mirent à espérer l’arrivée
de Laurent-Désiré Kabila. C’était un zaïrois. Il allait
chasser le dictateur. Seulement il faudra patienter, il
venait à pied.
Les villes de l’est du pays tombèrent les unes après
les autres. Uvira fut la première le 22 octobre. Avec
l’énergie du désespoir, Mobutu tenta d’organiser la
résistance. Son armée était pourrie. Le peuple l’avait
lâché et ouvrait la porte aux Kadogo19 de l’Alliance des
forces démocratiques pour la libération. Dans ses efforts,

19
Kadogo : mot swahili désignant un jeune garçon. C’étaient le
surnom donné aux enfants soldats qui accompagnèrent Laurent
Désiré Kabila dans sa marche pour la prise du pouvoir.

100
il avait le soutien de la France qui ne voulait pas voir les
anglo-saxons prendre pied en Afrique centrale.
Kotonda suivait ces évènements avec une certaine
appréhension. Lorsque Kisangani tomba aux mains de
l’AFDL le 15 mars 1997, malgré les gesticulations du
pourvoir, il conclut que Mobutu était fini. Il chercha à
voir son frère mais ne le put. Il était en « opération ».
Pour la première fois dans l’histoire du Zaïre, les rebelles
avaient vaincu les mercenaires. Les Serbes commis à la
tâche de défendre Kisangani avaient quitté la ville deux
jours plus tôt, tuant au passage des soldats des Forces
armées zaïroises qui voulaient quitter la ville en même
temps.
Kabila était accueilli en libérateur.
Bientôt une bonne partie du territoire fut occupée
par les troupes de l’AFDL. Kinshasa avait perdu toutes
les zones minières. Kabila disposait à présent d’un
pactole pour organiser son ascension vers le pouvoir.
La rumeur selon laquelle les fonctionnaires des
zones occupées par les rebelles étaient payés 100 dollars
par mois minimum circulait avec persistance à Kinshasa,
suscitant un engouement intéressé pour le nouveau
régime en marche. Une autre rumeur évoquait le
versement d’une bourse aux étudiants. L’attente du
« sauveur » Kabila n’en fut que plus ardente. On
apprenait aussi que des officiers de l’armée rejoignaient
le rebelle. Kotonda qui n’avait toujours pas de nouvelles
de son frère se demandait s’il n’avait pas fait la même
chose.
Une chanson religieuse intitulée « Libération »
chantée en Monokutuba fut associée à Kabila dont la
rhétorique se basait essentiellement sur ce thème. Elle fut
très vite interdite d’antenne par les autorités. Ce qui
n’empêcha pas la rébellion d’avancer vers sa cible :
Kinshasa. Tout en jouant le jeu de la diplomatie, Mobutu
était bien décidé à sauver son régime. Avec son ami

101
Savimbi, il organisa un verrou à Kenge, à une centaine
de kilomètres au nord-est de la capitale. L’AFDL fut
surprise par la résistance des forces loyalistes largement
soutenues par les rebelles angolais. Les combats furent
violents ce 4 mai. C’était sans compter avec la traitrise
du Général Mahele. Il livra à Kabila une carte d’état-
major permettant de prendre à revers les hommes de
Mobutu. Kenge était tombé. Les rebelles angolais
rebroussèrent chemin en passant par Kisantu. La route de
Kinshasa était ouverte.
Marie alors âgée de six ans, achevait la première
année primaire à l’Institut Bobokoli de Binza. Elle s’en
sortait plutôt bien. Une bonne s’occupait de son frère
pendant la journée. Kotonda ne pensait plus à se
remarier. Il continuait son travail sans entrain.
L’atmosphère à Kinshasa était celle d’une fin de
règne. Plusieurs dignitaires du régime vidaient leurs
comptes en banque et envoyaient leurs enfants en
Afrique du sud ou en Europe pour les plus fortunés, à
Brazzaville, de l’autre côté du fleuve pour les moins bien
lotis.
Tôt le matin du 14 mai, le Colonel vint frapper à sa
porte pour lui dire au revoir. Il ne savait pas ce qui allait
se passer dans les jours suivants.
« Les enfants sont en sécurité à Brazzaville.
- Et toi ?
- Je suis un militaire fidèle. On verra bien.
- Penses-tu que je doive partir moi aussi ?
Courrais-je un risque en restant ici ?
- Tu n’es pas politicien. Tu n’as pas de soucis à te
faire. Je ne sais pas te dire comment évolueront les
choses. Nous sommes présentement à un moment
critique. Tout peut basculer dans un sens comme dans
l'autre. Il suffit de peu de choses pour faire pencher la
balance.

102
- Pourtant l'armée a été incapable de tenir tête à la
rébellion!
- Oui et non, en fait, l'armée ne s'est pas battue. Je
ne divulguerai pas de secret militaire si je te disais qu'il y
a des traîtres au sein du haut commandement militaire.
- Des traîtres?
- Oui des traîtres, des traîtres qui se divisent en
deux groupes: les égoïstes et les opportunistes. Les uns
profitent de la situation pour s'en mettre plein les poches.
Ils récupèrent en plus des commissions une partie de
l'argent destiné à l'achat des armes. Ils volent le
carburant et les rations destinées au front. Ils sont
convaincus que la guerre est perdue. Ils veulent gagner le
maximum avant de s'exiler. Ils savent que les nouveaux
maitres du pays ne leur laisseront pas le choix: la prison
dans le meilleur des cas, le peloton d'exécution au pire.
Les opportunistes espèrent trouver leur place au sein du
régime qui va s'installer, Ils donnent des gages et
espèrent beaucoup en retour. Ce faisant ces traîtres
sacrifient nos jeunes soldats au front. Ils les font canarder
par l'ennemi. Cela ne les empêche pas de trouver le
sommeil. J'en suis révolté. Les égoïstes seront pardonnés
pour une raison bien simple : la mentalité de prédation
est la chose la plus partagée au sein de notre armée et ce
à tous les échelons, du haut-gradé à la nouvelle recrue. Je
parie que dans quelques années, si changement de
régime il y a on ira les supplier pour qu'ils reviennent
travailler au sein de l'Etat Major. Les opportunistes par
contre ne seront pas excusés. Ils sont assoiffés de
gloriole. On ne supporte pas cela au sein de l'Armée. On
ne sacrifie pas ses hommes pour le pouvoir et la gloire.
Ils ont été identifiés. On les connait. Leur sort ne sera pas
enviable.
- C'est à dire? »

103
Le colonel le regarda profondément dans les yeux
sans rien dire. Il comprit qu'il ne dirait rien. Il n'insista
pas et changea de sujet de conversation.
« Et toi?
- Je suis un militaire. Un vrai. Je ne trahirai pas.
J'assumerai mon rôle jusqu'au bout.
- Puis-je faire quelque chose pour toi?
- Non ne t'en fais pas pour moi. Je suis compétent.
Je connais les techniques de survie en environnement
hostile.
- Que devrais-je faire?
- Continuer à faire ton travail le plus correctement
possible. L'AFDL est un conglomérat hétéroclite dont la
caractéristique commune est l'indigence intellectuelle. Ils
n'auront jamais assez de cadres pour diriger ce pays
qu'ils ne connaissent guère. Quelques-uns de ses porte-
parole disséminés en Europe s'adressent aux médias avec
des discours au style ampoulé. Ils séduisent le peuple
drapés de l'auréole de la « diaspora », ils prétendent
vouloir faire au pays leur expérience ailleurs acquise.
Quelle est-elle cette expérience ? Je les connais pour la
plupart. Ils vivent en occident sur le dos de l'assistance
sociale. Ce sont des mendiants institutionnels et frustrés.
Ce sont aussi des prédateurs en puissance. Ils vont venir
pour jouir et n'auront pas de limites. Ils vont amasser
aussi vite que possible un gros pactole, tellement ils
vivront dans la crainte d'une révolution similaire à la
leur. Ils vont s'enrichir plus vite que les potentats actuels.
C'est le peuple qui en paiera le prix fort, tu peux me
croire. »
Il respira profondément avant d'ajouter :
« Sois le plus discret possible. Je vais m'arranger
pour te tenir au courant dès que les choses se seront
calmées. »
André Kotonda regarda le militaire s'éloigner. Son
dos lui paraissait voûté. Il avait néanmoins conservé sa

104
large carrure. C'était la dernière fois qu'il le voyait. Il se
rendit compte qu’ils n’avaient pas abordé la question de
sa maladie. Cela lui parut soudain dérisoire. Ses yeux se
remplirent des larmes.
« De quoi parliez-vous Papa? »
Il n'avait pas remarqué la présence de Marie qui
était débout sur le pas de la porte du corridor.
« Es-tu déjà réveillée?
- Oui Papa
- Ce n'est rien ma Chérie
- J'ai peur
- N'aie pas peur. Je suis là. »
Il ne sortit pas de la journée se remémorant la
conversation avec son frère. Certains de ses propos lui
étaient obscurs. Il n'en saisissait pas bien le sens.
Il reconnaissait bien son frère. En lui se
confondaient l'homme d'action, le militaire et
l'intellectuel, l'analyste sociopolitique. Sa perception de
la situation et la lecture qu'il en faisait étaient équilibrées.
Les jours à venir allaient être obscurs.
Le discours de son frère traduisait certainement
une souffrance morale profonde. Son indignation n'était
pas feinte. Il n'en revenait pas réellement de la félonie de
ces hauts-gradés. De vrais psychopathes prêts à tout pour
leurs intérêts égoïstes et un pouvoir somme toute
éphémère. Cette pensée le rassura de la solidité de ses
valeurs morales un court instant jusqu'à ce qu'il se
rappelle qu'il était séropositif. Il avait bien attrapé le
virus avec des relations extra-conjugales.
« Au moins, je n'ai tué personne volontairement »
se dit-il comme pour se consoler.
L’un de ses deux chauffeurs, Matembele, arriva
entre-temps. C’était le plus jeune des deux. Sa barbe
distraitement rasée avait la couleur des mauvais jours.
S’il l’avait peignée, le résultat n’en était pas
encourageant pour ses interlocuteurs. Il venait chercher

105
la voiture comme de coutume pour faire le taxi à travers
la ville. L’autre avait probablement jugé plus prudent de
rester chez lui. Les temps étaient incertains.
« Comment as-tu fait pour arriver jusqu’ici ?
- Je suis venu en taxi. Il n’y a pas beaucoup de
monde dans la rue. C’est très calme. Tout m’a l’air
arrêté. Les gens discutent par petits groupes. De temps
en temps, on voit des camions ou des 4X4 de l’armée
remplis de militaires passer à vive allure.
- Penses-tu que ça vaut la peine de travailler
aujourd’hui ?
- Poro, ndenge eza boye nazoyeba te. Ba ntshofa
ebele lelo bakobombe na ba lepa po bazobanga.
Bazotalela ndenge nini makambo ekoleka. Lelo trans
ekomata, ekozala motuya. Okoki pe kosimba mbongo
neti liseki. Kasi tozoyeba te. Bazoloba été ba soda bakote
mususu bazobotola mbongo na mituka. Nayaki po
tosolola yango totala ndenge nini tokosala20.
- Je crois qu’on devra attendre que les choses
s’éclaircissent. On aura toujours le temps de faire de
l’argent. L’atmosphère qui règne aujourd’hui dans la
ville est assez indécise. Je préfère que tu rentres chez toi.
On reprendra le travail dans quelques jours, le temps de
voir clair. »
Il écouta son patron sans rien dire. A son air de
chien battu, Kotonda devina l’angoisse de son employé.
Les chauffeurs-taxis de Kinshasa sont une
corporation assez singulière. Ils sont assez privilégiés.
Ils brassent quotidiennement des sommes importantes

20
Franchement patron, je ne sais pas. Je suis sûr que beaucoup de
mes confrères ne sortiront pas ou attendront de voir. Dans ce cas, le
prix de la course peut augmenter jusqu’à deux fois sa valeur. On
peut donc faire de bonnes affaires. Mais en même temps il règne une
incertitude inquiétante. Il semble que des militaire n’hésitent pas à
ravir de l’argent voire des véhicules. En fait, j’étais venu pour en
parler avec vous.

106
d’argent. En général, ils gagnent plus que le propriétaire
du véhicule sur qui retombent systématiquement toutes
les avaries, souverain prétexte à un versement21
insuffisant. Mais en même temps, ils ont une gestion
assez peu rationnelle de leurs gains, multipliant fiancés
et copines à travers la ville, assurés d’avoir le lendemain
de quoi assumer leurs frasques.
Kotonda comprit donc pourquoi Matembele avait
bravé l’incertitude. Il ne devait plus avoir grand-chose
dans sa tirelire. Il espérait ainsi se refaire une petite santé
financière pour faire face aux jours à venir. Il lui posa
franchement la question.
« Mama na bana aza na biloko na ndaku ?
- Poro, mobulu ! »22
Il lui tendit un billet de vingt dollars américains.
« Essaie de faire quelque chose avec ça. J’espère
que tout va rentrer dans l’ordre assez vite. Fais attention
à toi en ces moments difficiles.
- Merci Patron. »
Matembele repartit se disant qu’ « un tien vaut
mieux que deux tu l’auras ». Il bénit le seigneur d’avoir
un patron plutôt compréhensif. Un autre dans la même
situation l’aurait envoyé paître.
Il retourna chez lui momentanément apaisé.
Accompagné de ses deux enfants, Kotonda se
rendit à la boutique de Mère Double, ainsi surnommée
parce que ses deux ainés étaient de faux jumeaux. Il
allait chercher des piles « Ray-o-vac » pour sa radio. Il
voulait être sûr de ne pas rater les nouvelles. Il en prit
huit. Alors que le pouvoir du Maréchal Mobutu vacillait

21
Somme d’argent préalablement négociée versée quotidiennement
par le chauffeur au propriétaire du véhicule.
22
« Ta femme a-t-elle de quoi tenir à la maison ?
- Non Patron. On n’a rien à manger !»

107
définitivement, comment savoir si la SNEL23 assurerait
la fourniture en énergie ?
Il se sentit las.
Ses deux enfants jouaient avec leur nourrice. Il
essaya péniblement de lire les premières pages des
« Misérables » de Victor Hugo. Le cœur n’y était pas. Il
s’allongea sur le canapé. L’OZRT (24), diffusait son
programme habituel fait de rire, musique et théâtre. Le
journal de 13h30 rendait compte des activités du
gouvernement qui « mettait tout en œuvre pour stopper
l’avance des envahisseurs à la solde des puissances
étrangères ennemies ». Cette langue de bois ne disait rien
de la situation exacte sur le terrain. Pourtant Africa
numéro 1 et Radio France Internationale affirmaient que
les rebelles étaient proches, que la chute de Kinshasa
semblait inéluctable, suscitant des sentiments mitigés
dans les cœurs des Kinois, heureux de se débarrasser du
dictateur mais inquiets face à un avenir incertain, du
moins pour une partie d’entre eux.
Vers 17h00, une rafale de mitraillette crépita au
loin. Le spectre d’une guerre dans la ville traversa un
moment l’esprit de Kotonda qui se signa machinalement.
Il se demanda ce que son frère faisait en ce moment
précis.
A 19h23, Kinshasa plongea dans le noir. La SNEL
avait interrompu la fourniture d’électricité.
C’est dans cette nuit noire que le Général Mahele
trouvera la mort. En cherchant à éviter à tout prix un bain
de sang dans Kinshasa, il avait donné le sien propre. Ce
sera la version officielle.

23
Sigle désignant la Société Nationale d’électricité. Elle détient le
monopole absolu de la fourniture du courant électrique au Congo de
sorte qu’un particulier voulant s’éclairer au solaire est obligé de lui
verser une taxe.

108
9. Les Kadogo
K otonda reprit son travail à l’ONATRA.
Formellement, rien n’avait changé. Il régnait
néanmoins désormais au sein des administrations
publiques un désir de bien faire, un besoin de « revêtir
l’homme nouveau ». Les petites magouilles avaient
disparu comme par enchantement. On avait perdu trop de
temps. Il fallait reconstruire le pays après trente-deux ans
de despotisme.
Le charismatique Kabila galvanisait les foules. On
voulait s’approprier le tombeur du Léopard. Les
Bakongo se livraient à une exégèse de son nom.
« Kabila est un Mukongo.
- Ah bon !
- Comment ça Mukongo !
- Il fait partie de ces nombreuses familles
kimbanguistes jadis déportées par le pouvoir colonial.
Son vrai nom est « Nkabila », ce qui signifie : « Donne-
moi ».
- Moi je ne crois pas une seconde à ces balivernes
- Je t’assure que c’est vrai.
- Non.
- Si !
- Non !
- Je t’assure… »
C’est le genre de discussions que l’on entendait
dans les taxi-bus en provenance de Kisantu. Comme si
appartenir à la même ethnie que le nouvel homme fort
accordait plus de légitimité à habitait ce pays. Seuls les
étudiants percevaient les germes d’une dictature
naissante, n’hésitant pas à affronter les Kadogo à la
gâchette facile. Beaucoup parmi eux perdirent ainsi la
vie.

109
Un matin, Kotonda reçut la visite d’un certain Alex
Murenzi Rugaba. Fils d’un ancien cadre de la compagnie
Air Zaïre, « Tutsi de Kinshasa », ancien élève des Frères
Maristes, il dirigeait une brigade de l’Office des biens
mal acquis, la très fameuse O.B.M.A., qui un temps fit la
pluie et le beau temps à Kinshasa.
Chargées de récupérer auprès des potentats de
l’ancien régime les biens meubles et immeubles spoliés
pour les restituer à leurs légitimes propriétaires, mes
brigades de l’O.B.M.A faisaient régner la terreur.
Pour des raisons qui demeurèrent longtemps
obscures à Kotonda, Murenzi lui en voulait
personnellement.
« Vous êtes bien le Frère du Colonel Kotonda ?
- Oui !
- N’est-ce pas lui qui vous a procuré tout ceci ?
- Bien sûr que Non ! Il avait sa vie, j’avais la
mienne. Je suis un haut cadre universitaire. Je me suis
procuré « tout ceci » avec mon travail !
- Et où se trouve votre frère ?
- Je n’en sais rien ! je n’ai jamais été militaire.
- Tout ça est très suspect ! »
Marie pleurait à la vue de ces hommes en arme qui
parlaient durement à son père.
Les deux voitures furent saisies « pour raison
d’enquête », le privant ainsi d’une source substantielle de
revenus.
Après la stupeur des premiers jours, Kotonda se
reprit. Il était décidé à ne pas se laisser faire. Avec un
ami, ils rencontrèrent un officier rwandais à qui ils
exposèrent la situation. Celui-ci promit de se renseigner.
Ils se retrouvèrent deux semaines plus tard.
« La visite de Murenzi était illégale. Il a abusé de
sa position pour résoudre un conflit personnel. Un des
enfants de votre frère avait couché avec sa copine alors
qu’ils étaient élèves à Binza. Il a été entendu et est

110
écroué à présent. On n’a malheureusement pas encore
retrouvé les deux véhicules. »
Et on ne les retrouva plus jamais.
On n’eut plus de nouvelles de Murenzi. Il avait
disparu comme il était apparu. Les deux voitures avaient
été expédiées à Kigali. La bonne volonté de l’officier
rwandais avait ses limites. Ce n’est pas lui qui aurait
empêché à son pays d’agrandir son parc automobile,
nationalisme oblige !
D’autres soucis rattrapèrent Kotonda.
Il n’avait plus accès à son traitement. Son frère
dont il avait perdu la trace n’y subvenant plus.
Lentement mais sûrement sa santé se détériorait. Il était
de plus en plus absent à son travail. Il s’enfermait dans
les toilettes pour des défécations sonores et abondantes.
Vers la fin de 1999, la maladie commença à le marquer
physiquement. Il avait perdu du poids. Ses joues étaient
creusées, son léger embonpoint avait disparu. Il fut
hospitalisé à Kintambo. Pendant plusieurs jours, il put à
peine parler. Un matin, il demanda que l’on fît venir ses
enfants. C’était le 29 décembre. Il ne les avait pas vus
depuis au moins deux semaines. Il n’avait pu fêter Noël
avec eux. Il leur parla bizarrement. C’est du moins ce
qu’en pensa Marie.
« Marie, aimes-tu ton frère ?
- Oui Papa
- Pyrrhus aimes-tu ta sœur ?
- Oui Papa.
- Promettez-moi de ne jamais vous quitter.
- Oui Papa.
- Tu t’occuperas de ton frère comme une mère
l’aurait fait !
- Et toi Papa, risqua l’aînée, ne nous quitteras-tu
jamais ?
- Je serai toujours avec vous-mêmes si je ferme les
yeux. »

111
Il les serra très fort dans ses bras.
« Pleures-tu Papa ?
- Oui Marie je suis un peu triste.
- Il ne faut pas être triste Papa. Je suis très fort. Si
quelqu’un touche à ma sœur je le taperai ! »
A seulement six ans, il était loin de réaliser
l’ampleur de ses dires.
« Où que je sois, mon esprit vous guidera.
- Oui Papa.
- Je vous aime à jamais ! »
Il mourut le matin du premier janvier 2000.
Pour Marie et Pyrrhus, une nouvelle vie allait
commencer, sans Papa, sans Maman, tous deux emportés
par le SIDA, l’impitoyable tueur dont ils n’avaient
aucunement conscience...
Elle avait dix ans.

112
Deuxième partie

113
114
10. La Marque indélébile
« Kisangani ne tombera pas ! »
L’ultime promesse d’un régime aux abois
n’avait pas été tenue. La chute de cette ville de l’Est du
pays avait préfiguré celle du Maréchal. Ces évènements
étaient loin d’émouvoir Ntumba. Elle, si prompte à
prendre sur elle la souffrance des autres, n’avait rien
ressenti à la vue du corps décharné de Mobutu
descendant de l’avion au bras de sa femme Bobi Ladawa.
Les larmes des Kinois lui paraissaient inappropriées.
Ntumba ne comprenait pas pourquoi on s’apitoyait
sur le sort d’un homme qui pouvait s’offrir une
intervention chirurgicale en Suisse et une convalescence
à Rocquebrune Cap Martin alors que la majorité des
zaïrois n’avait pas accès à des soins de santé primaire.
Assurément ses compatriotes avaient la mémoire courte.
C’était assez clair pour elle. Le monstre qu’était Mobutu
à ses yeux ne lui inspirait aucun sentiment de
compassion. Elle en eut peur. N’était-ce pas le propre
des chrétiens de pardonner ? Elle ne cessait de se poser
la question, d’y donner la réponse attendue sans être en
mesure d’en tirer toutes les conséquences, c'est-à-dire
absoudre le meurtrier. Sa générosité avait certainement
des limites. Elle n’était qu’une femme, chrétienne certes,
mais une femme dont Mobutu avait assassiné le mari
quelques années plus tôt, ce qu’elle n’arriverait
certainement pas à pardonner encore moins à oublier.
Le revirement des Kinois s’expliquait par deux
facteurs. Le premier était plutôt humain et sentimental –
qui ne s’émouvrait pas face à un homme malade, amaigri
et affaibli, qui par certains était considéré comme tout
puissant ? – le deuxième était politique.
Durant sa convalescence, le Maréchal à la toque de
léopard avait reçu la visite d’Etienne Tshisekedi. Il lui
avait promis de se conformer aux prescrits de la

115
Conférence Nationale Souveraine. Concrètement, le
sphinx de Limete devait retrouver son poste à la
primature. Il en avait reçu les assurances et l’avait
annoncé à son retour à Kinshasa. L’état de santé
déclinant de Mobutu et la promesse de la nomination de
l’opposant charismatique étaient suffisants pour que les
Kinois lui pardonnassent ses horreurs passées. Ntumba
n’en faisait manifestement pas partie.
Entre le 14 et le 17 mai Kinshasa offrit à Ntumba
un drôle de visage. Un visage qui lui rappelait des textes
lus et relus au Lycée du Sacré Cœur sous la houlette de
Sœur Meus, austère et droite comme un « i »,
prophétesse de la littérature française, pourfendeuse de
toute production africaine francophone, assimilée
systématiquement à des feuilles de chou. Zamenga
Batukezanga, le romancier le plus populaire du Congo
était régulièrement traité avec un mépris condescendant.
« …Puis un calme profond, une attente épouvantée
et silencieuse avaient plané sur la cité. Beaucoup de
bourgeois bedonnants, émasculés par le commerce,
attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant
qu’on ne considérât comme arme leurs broches à rôtir ou
leurs grands couteaux de cuisine.
La vie semblait arrêtée ; les boutiques étaient
closes, la rue muette. Quelquefois un habitant, intimidé
par ce silence, filait rapidement le long des murs… ».
Elle finit par se souvenir de qui était ce texte.
Maupassant aurait pu décrire Kinshasa de la même
manière.
Elle jugea plus prudent de fermer sa boutique.
A son fils qui naïvement s’inquiétait de leur avenir
s’il arrivait malheur à Mobutu, elle répondait
tranquillement :
« Rien ne nous arrivera. Il n’a jamais rien fait pour
nous. Il peut mourir aujourd’hui, on continuera notre vie
sans lui ! »

116
Elle se rendait compte après coup de la violence de
ses propos mais ne les regrettait pas.
« Il faudra bien que je lui explique un jour ce qui
est arrivé à son Père » se disait-elle.
Avec cette sagesse dont seuls les enfants sont
capables, Antoine questionnait sa mère :
« Dis Maman doit-on aimer tout le monde ?
- Oui ! Dieu nous le recommande.
- Pourquoi n’aimes-tu pas Mobutu alors ?
- Qui t’a di que je ne l’aimais pas ?
- Je sais que tu ne l’aimes pas.
- Comment ça ?
- Tu ne regardes jamais quand on le montre à la
télé.
- Je crois qu’il faut que tu penses à tes devoirs.
- C’est déjà fait ! »
Antoine observait sa mère avec un brin de malice.
« Il ressemble vraiment à son père ! »
Le vendredi 16 mai 1997, veille de l’entrée des
rebelles à Kinshasa, Ntumba, comme la majorité des
Kinois, préféra passer la journée chez elle. En fin de
matinée, à toute vitesse, Mobutu et sa famille avaient
quitté la ville par l’aéroport de N’djili, la peur au ventre,
craignant un missile tiré par les rebelles pour abattre leur
avion.
Kinkiey Mulumba, le Ministre de l’Information,
vociférait à la radio nationale que le Président Mobutu
n’avait pas démissionné mais qu’il s’était plutôt mis en
retrait pour permettre une solution pacifique. Lui seul
comprenait la différence entre « démissionner » et « se
mettre en retrait ». Pour le Kinois cette gymnastique
rhétorique ne disait rien qui vaille. Lorsqu’à 19h23, la
fourniture de courant fut interrompue, Ntumba soupira
sans s’en rendre compte : « Tout est accompli ». Elle prit
son chapelet et s’allongea sur son lit et se mit à réciter le
Rosaire.

117
Le lendemain matin, elle entendit le voisin parler
avec d’autres hommes.
« Mahele a été tué dans la nuit au Camp Tshatshi
par des membres de la Division Spéciale Présidentielle ».
Elle se signa.
« Quand ceux d’une même maison se battent entre
eux, la déchéance n’est plus loin. »
Dans l’après-midi, les petits hommes verts de
Kabila entraient dans Kinshasa par les quartiers est de la
ville. Ils furent accueillis comme des sauveurs. Eux ils
préféraient qu’on les appelât « libérateurs ». C’était plus
chic.
Une autre vie allait commencer à Kinshasa.

118
11. Crises et amitiés
E n ce début d’année 2001, Antoine était plutôt
préoccupé par la session des examens du
premier semestre. Il était maintenant en première année
secondaire et s’épanouissait harmonieusement. A la
rentrée scolaire, il avait fait la connaissance du Frère
Mathieu, originaire de Kisangani, qui le préparait au
sacrément de la Confirmation. Ils s’étaient liés d’amitié.
Ils se rencontraient à présent de plus en plus en dehors
des séances de catéchèse.
Le religieux entreprit de lui donner des leçons de
guitare et de bureautique. Ses progrès furent rapides.
Bientôt, le logiciel word n’eut presque plus de secrets
pour lui. Losque les religieux prirent un abonnement
internet chez Interkin, Antoine fut aux anges. Il découvrit
un outil à la fois ludique et utile qui lui permit
d’améliorer ses performances scolaires. Ceux-ci étaient
du reste loin d’être négligeables. Il devint accro au
« web ». Il mit à profit ses prédispositions artistiques
pour fabriquer et vendre des cartes de vœux originales à
la fin de l’année 2000. Il composait les motifs sur
l’ordinateur en téléchargeant des cliparts gratuits sur le
net. Le Frère Mathieu lui avait fourni pour commencer
un vieux stock de papier bristol. Il put ainsi s’offrir une
trentaine de dollars d’argent de poche en les proposant
aux étudiants, aux élèves mais aussi aux religieuses qui
habitaient le campus de l’Université de Kinshasa, entre
l’Ecole de Santé publique et le Centre Neuro Psycho
Pathologique. Pour lui c’était bien une petite fortune
honnêtement gagnée.
Il jouait de la guitare, chantait avec le Chœur de
Monseigneur Gillon de la paroisse Notre Dame de la
Sagesse de l’Université de Kinshasa, affectueusement
appelée Nodasa par les étudiants, et trouvait le temps de

119
faire du théâtre dans la troupe de l’Institut du Mont
Amba, sans échouer à l’école !
Sa mère se plaignait intérieurement de ne pas assez
le voir tant il était pris par ses activités. Elle se réjouissait
de le savoir entre de bonnes mains, loin des
fréquentations douteuses. Ce qu’il apprenait lui servirait
certainement un jour pensait-elle. Cet avis n’était
toujours pas partagé autour d’elle. Le fait que cet homme
de quarante ans, aussi religieux soit-il s’intéressât autant
à ce gamin semblait suspect aux yeux des « bouffeurs
des curés », galvanisés par les « affaires de
pédophilie »qui commençaient à éclore au sein des
milieux catholiques du nord.
Ntumba ne se posait pas ce type de question. Elle
savait que quand les membres du clergé africain
« déconnaient », c’était plutôt avec des femmes et pas
avec les enfants. En catholique convaincue, elle aimait
souvent répéter qu’elle n’avait jamais personnellement
été confrontée à cela ! Voilà qui coupait court à toute
velléité de discussion.
La session des examens était prévue pour la
période du 18 au 25 janvier 2001. Antoine préparait
l’épreuve de mathématiques. Il refaisant les exercices
contenus dans le petit livre de R et S Lorent tout en
écoutant la radio. Il avait la veille expédié ceux du
CREM, le fameux livre du Centre de recherche pour
l’enseignement de la mathématique au Zaïre, de plus en
plus boudé par les enseignants parce qu’assimilé au
pouvoir de Mobutu, dont il avait gardé les couleurs sur la
couverture.
Il sursauta.
« Des coups de feu ont été entendus en début
d’après-midi au Palais des Marbres. Le Président Kabila
était visé, il aurait succombé à ses blessures ».
Il resta songeur un moment avant de se ressaisir. Il
se mit à tourner le tuning de son petit poste de radio

120
Panasonic. La BBC annonçait la même chose en Anglais.
S’il ne comprit pas tout le billet, il put néanmoins
entendre distinctement « has been shot ».
Il ne fallut pas longtemps pour que dans les
quartiers des groupuscules se formassent spontanément.
« As-tu écouté la radio ?
- Oui
- C’est terrible !
- Nanu esalama te na mboka na biso!24
- Mais qui est derrière tout ça ?
- Nzambe kaka !25
- Soki otali bien okomona mindele kaka. Balingaka
bato ya malamo po na Afrika te. Ndenge babomaka
Lumumba, babomi pe Kabila. »26
Tout le monde y allait de son petit commentaire
comme pour masquer son anxiété face à un avenir
obscurci alors que la partition du pays due aux multiples
rébellions menées par le Rassemblement Congolais pour
la Démocratie, le RCD, le Mouvement pour la Libération
du Congo, le MLC et tant d’autres mouvements politico-
militaires plombaient l’économie du pays.
Après une petite embellie entre 1997 et 1998
marquée par la création du Franc Congolais lancé en
grandes pompes, le Congo était retombé dans la
« crise », la « récession » et le « marasme ».
La population avait de plus en plus du mal à
supporter l’effort d’une guerre que Laurent-Désiré
Kabila ne gagnait pas, loin s’en faut. On en venait à
regretter l’ère Mobutu.
Le Mzée avait peu à peu repris à son compte les
techniques de marketing dont usait et abusait son
24
On n’a jamais vu ça dans notre pays.
25
Dieu seul sait !
26
Il y a sûrement des blancs derrière tout ça. Ils ne supportent pas
les bons dirigeants pour l’Afrique. Comme ils avaient tué Lumumba
ils ont aussi tué Kabila

121
prédécesseur à la toque de léopard. Avec Dominique
Sakombi à ses côtés, il était à la bonne école. A la
création de la nouvelle devise, il convoqua toute la crème
de la musique congolaise pour chanter le « Franc
Congolais », contre espèces sonnantes et trébuchantes
très vite échangées contre… des Dollars américains par
les récipiendaires.
Là où les autres artistes se réunissent pour de
grandes causes – on se souviendra des « Enfoirés » de
France ou de la coalition « We are the world » autour de
Michaël Jackson et de Lionel Richie – Papa Wemba,
Lokua Kanza, Mbilia Bel et les autres chantaient la
monnaie, avec dès les premières mesures une énorme
incongruité que les Congolais fredonnaient allègrement
en ces années-là.

« …Mboka soki ebebi


Mosolo na yango
Ekobebaka elongo
Ebongi tozala
Na mbongo ya makasi
Po na lokumu la mboka… »

Le lecteur excusera cette digression car ce passage


du texte de la chanson de propagande pourrait nécessiter
une petite exégèse. Sa traduction en Français donnerait à
peu près ce qui suit.

« …Lorsqu’un pays se dégrade


[sur le plan économique]
Sa monnaie
Se dégrade également [en même temps]
Il nous faudrait une monnaie forte
Pour la prospérité du pays…»

122
Si le lecteur n’a pas encore perçu l’incongruité, il
pourrait reprendre plus lentement la lecture du texte.

« …Lorsqu’un pays se dégrade


Sa monnaie
Se dégrade également… »

Autrement dit, la valeur d’une monnaie est le reflet


de l’état économique du pays. C’est d’une logique
économique élémentaire.
« Il nous faudrait une monnaie forte
Pour la prospérité du pays…»
Autrement dit, la prospérité d’un pays dépend de la
valeur de sa monnaie.
C’était le propre des musiciens congolais de dire
une chose et son contraire tout en feignant d’être
cohérents.
Cela n’échappait pas à Antoine qui s’en amusait
dans la cour de récréation. Un jour il avait fait rire ses
potes jusqu’aux larmes en invoquant une « animation »
de l’atalaku de Wenge Musica. Il disait le plus
sérieusement du monde : « Louer Dieu louer Dieu, ce
n’est pas possible ! » Comment dès lors s’étonner que le
commun des mortels à Kinshasa soit convaincu que le
succès de ces artistes était lié à la fréquentation assidue
des féticheurs et autres marabouts ?
Un hommage sincère est rendu ici au lecteur que
ces digressions n’ont pas égaré et qui poursuit la lecture
de ce récit.
Alors que toutes les radios confirmaient le décès
du Mzée, la RTNC d’abord muette sur le sujet, finit par
diffuser un communiqué lu par son aide de camp, le
Colonel Eddy Kapend, appelant les troupes à garder leur
sang-froid et à maintenir l’unicité du commandement.
On annonçait que le Président avait effectivement été

123
blessé par balle mais qu’il recevait les soins appropriés et
qu’il ne tarderait pas à assumer à nouveau ses fonctions.
Après quelques jours d’incertitude, la vie reprit son
cours. Riissi Mokili avait succédé à son père, décidé à en
finir avec la guerre. Ne pouvant la gagner par les armes,
il fut plus malin que ces rivaux. Il formalisa par les
accords de Sun City le fait accompli. Tous ceux qui
occupaient une partie du territoire furent invités à
partager le pouvoir avec lui au sein de l’ « espace
présidentiel », en attendant l’organisation des élections
qui devaient permettre enfin au peuple de s’exprimer. La
part du gâteau était directement proportionnelle à la
quantité de sang versé. Le jeune président faisait savoir à
tous ceux qui voulaient bien le croire, qu’en tant que
militaire, il ne se présenterait pas aux élections dont il
sortira finalement vainqueur au deuxième tour face à
Gipe Kombo.
Antoine réussit ses examens. Une nouvelle période
allait commencer. Il grandissait. Il n’était plus un enfant.
Il n’était pas encore un homme.
A la fin de la cinquième année secondaire, il apprit
que le Frère Mathieu allait quitter le couvent. Le
religieux tint à le lui dire lui-même tout en l’enjoignant
de n’en rien dire à personne. Il en fut fort mari. Il
n’imaginait pas Mathieu autrement qu’en soutane. Il
doutait de ses capacités de bonheur en dehors d’un
cloître dont les journées seraient ponctuées par des
« vêpres » et autres « matinales ». Quelques mois plus
tôt, il s’était lui-même demandé s’il ne devait pas revêtir
le froc. Il en avait parlé à son ami qui ne l’avait ni
encouragé ni découragé. Il lui avait simplement dit que
ce n’était point une question à laquelle il fallait apporter
une réponse en urgence. Savait-il déjà à l’époque qu’il
allait changer d’orientation ? Antoine ne pouvait le
croire.

124
« Je ne quitte pas les ordres de mon plein gré. J’ai
été poussé par les évènements. Peut-être que je t’en
parlerai un jour.
- Que vas-tu faire à présent ?
- Ne te fais pas de soucis pour moi. Je vais
enseigner à Kisangani à l’Université. J’aurais ainsi
l’occasion de m’occuper de ma deuxième passion : le
jardinage. Je n’aurai pas de problème de reconversion.
Tout va bien. »
Ce que Mathieu appelait « les évènements» était en
fait une guerre de pouvoir au sein de la congrégation.
Les religieux rwandais avaient habilement réussi à gravir
les échelons romains. Mettant à profit la sympathie
générale dont ils bénéficiaient de la part de la
communauté internationale après ces tueries sans
précédent qu'on avait appelées « génocide », ils
redirigeaient vers leur pays tous les projets novateurs et
ce au détriment du Congo, décrits dans les textes de la
congrégation comme un « gouffre sans fond » ou comme
un bateau sans gouvernail ». Quant aux Congolais, ils y
étaient décrits comme « peu capables d'orthodoxie dans
la gestion », toujours prompts à « gaspiller les
ressources ».
Frère Mathieu, au nom des religieux congolais,
s'était insurgé contre ces propos méprisants pour une
communauté qui avait fait ses preuves par le passé,
regrettant le manque d'esprit de charité chrétienne dans
certains discours. Il aurait pu ou du se contenter de ne
dire que ça, Il avait eu l'outrecuidance de suggérer un
parallélisme entre l'invasion du Congo et la montée en
influence des confrères rwandais au détriment des Frères
Congolais. Ses propos avaient choqué. Les Rwandais
avaient menacé de quitter le Chapitre avant la fin des
travaux, se disant « outrés par un tel déferlement de
haine viscérale ».

125
Le Vicaire général, le Frère Eugenio, avait alors
demandé à Mathieu au cours d'une longue conversation
de s'excuser et de retirer ses propos. Il avait tenu bon, il
était le « porte-parole » de ses compatriotes, il les
trahirait en se dédisant. Face à la détermination des uns
et de l'autre, Eugenio négocia et obtint un compromis.
Le sujet ne serait pas abordé dans le cadre du Chapitre
mais une concertation à grande échelle allait être
organisée avec les Frères du Congo pour prendre la
mesure de leurs éventuelles doléances. La Maison
Générale publierait ensuite un Vade Mecum opposable à
tous.
Deux mois plus tard, Eugenio visita les couvents
de Kinshasa, de Kisangani et de Kindu. Il s'entretint seul
à seul avec chacun des Frères, soucieux de tâter par lui-
même la réalité des récriminations rapportées par
Mathieu. Par opportunisme, par couardise ou par lâcheté,
les religieux ne les confirmèrent pas. Certains, deux ou
trois, se désolidarisèrent franchement et condamnèrent
fermement les propos de Mathieu.
A la fin de son séjour, Eugenio ressentit un malaise
certain. Il était sûr d'être passé à côté de quelque chose,
de n'avoir pas réellement cerné la situation. Il était sûr
que les Frères mentaient. Mais il ne pouvait tirer des
conclusions que sur base des éléments qu'il avait glanés
dans ses conversations. Or leurs propos étaient sans
ambigüité: ils ne partageaient pas les vues de Mathieu en
ce qui concerne les rapports Congo-Rwanda au sein de la
congrégation. C'est en tout cas dans ce sens qu'il s'étaient
tous exprimés.
Eugenio était tout sauf malhonnête. Il convoqua
donc Mathieu et pendant deux heures et demie ils
parlèrent d'homme à homme. Cette conversation devait
rester absolument confidentielle et ne pas figurer dans
son rapport final. On n'en sut jamais rien. Ni Eugenio, ni

126
Mathieu ne parlèrent à qui que ce soit du contenu de leur
entrevue.
Le Vicaire quitta Kinshasa en l'assurant de son
amitié:
« Aucune décision humiliante ne sera prise à ton
encontre ».

127
128
12. Ici ou là-bas
M arie et Pyrrhus furent recueillis par une
cousine éloignée de leur mère. Elle habitait
l’ancien quartier indigène de Yolo non loin de la célèbre
Suzanella Maison Blanche qui fut un moment le centre
de gravité de la vie musicale congolaise. De ce dancing-
bar, les chroniques kinoises ont retenu au moins deux
anecdotes.
En 1970, sous le sponsoring de la Bracongo,
Dewayon, de son vrai nom Paul Ebengo Isenge,
guitariste virtuose, adulé des mélomanes kinois et grand
frère de Bokelo Isenge, organisa un concours ouvert aux
jeunes talents de la ville. Deux groupes se retrouvèrent
en finale : La Luna de Yolo avec Bozi Boziana et Djo
Mali et African Choc de Kabasele Yampania dit Pepe
Kale et Matulu Dode dit Papy Tex le Beau Gars.
L’assistance tout acquise à la cause du groupe de
Dallas27 fut époustouflée par la prestation de
l’Eléphant28 et de son comparse. Elle ne joua pas le jeu
jusqu’au bout, refusant au jury de proclamer vainqueur le
groupe de Barumbu malgré un discours de réconciliation
prononcée par Dewayon lui-même. Il fallut
l’intervention de la Brigade Mobile pour assurer l’ordre
et la sécurité et éviter une émeute qui eût pu être sanglant
tant les passions étaient exacerbées.
Cinq ans plus tard, la Suzanella fut à nouveau sous
les feux de la rampe car son propriétaire, un certain
Miezi fut à l’origine d’un de ces coups bas qui jalonnent
l’histoire de la musique congolaise. Cette fois-là la
victime s’appelait Ntesa Dalienst, patron du groupe
Grand Maquisard. Miezi débaucha tous ses musiciens
pour créer le Tout Puissant Kosa Kosa. Dalienst sera

27
L’autre nom affectueux de Yolo.
28
Pepe Kale était ainsi surnommé en raison de sa taille.

129
plus tard recruté par Luambo Makiadi pour rejoindre
l’autre Tout Puissant, appelé Ok Jazz. Il mourra des
années plus tard à Bruxelles de suite de maladie.
C’est donc dans ce quartier populaire dont
l’atmosphère était porteuse de nostalgie d’une époque
marquée par une certaine insouciance, où dans chaque
rue les jeunes dès l’âge de sept ans montaient des
orchestres, avec des instruments de fortune, les boites de
conserve servant de maracas, les tiges de balais posées
sur un siège servant de batterie et la rue de salle de
spectacles que Marie et Pyrrhus allaient passer le restant
de leur vie en attendant de devenir adultes, sauf imprévu.
Ils furent inscrits au Complexe scolaire Monseigneur
Etsou sur l’avenue Université, où étudiaient déjà les trois
enfants de la maison, Arnold, Mathilde et Jenny. Arnold
avait deux ans de plus que Marie. Ils furent assez vite
proches l’un de l’autre. Le spectacle de la joyeuse bande
des cinq enfants se rendant à l’école était assez
pittoresque aux yeux de Tante Malou. Elle ressentait une
sorte de joie rassérénante en regardant ses enfants et ses
neveux s’amuser allègrement.
Son mari travaillait pour le service marketing de la
British American Tobacco chargé de la région Kinshasa.
Il gagnait bien sa vie. La petite famille était à l’abri du
besoin. L’arrivée de Marie et de Pyrrhus ne changeait
pas grand-chose au train-train quotidien. Ils
construisaient leur propre maison à Mont-Fleury, où
s’agglutinaient depuis quelques années ceux de la
nouvelle bourgeoisie kinoise issue de différents
secteurs de la vie nationale. Musiciens, politiques, cadres
d’entreprise et autres hommes d’affaire rivalisaient à qui
construirait la plus grande et la plus belle baraque
pendant que les autres, les Congolais, les vrais, avaient
faim.
La quarantaine bien sonnée, Tonton Séraphin
dégageait l’assurance de celui qui avait réussi.

130
S’emportant rarement, participant activement et surtout
financièrement à la vie sociale du quartier, il était
apprécié de tous. Le matin, lorsqu’il arrivait aux abords
du rond point Bongolo, des jeunes désœuvrés ne
manquaient pas de crier :
« Mopao, Tozolia te ! »29
Assez régulièrement Séraphin s’arrêtait pour les
saluer, leur parler et quand c’était possible leur donner
un billet de 10 dollars américains. Ce geste était pour lui
tout à la fois une marque de charité mais aussi une sorte
d’assurance-vie dans ce quartier populaire où l’on n’était
pas forcément à l’abri d’un pillage systématique et
haineux en cas de désordre social. En septembre 1991,
seuls parmi les riches ceux qui avaient de bons rapports
avec les voisins avaient été épargnés par la furie de la
meute. Il aimait bien entretenir cette image de générosité.
Le marketeur qu’il était assurait ses arrières…
Les quatre années qui suivirent furent pour les
deux enfants plutôt heureuses. Ils avaient presque réussi
à se repérer. Ils avaient trouvé une famille. Ils
grandissaient. Ils travaillaient bien à l’école et s’étaient
tissés un petit réseau d’amis. A la maison, Tante Malou
avait une petite tendance à trop en demander à Marie par
moments. Celle-ci prenait la situation avec philosophie,
considérant qu’elle avait suffisamment de chances
d’avoir été recueillie avec son frère. Elle ne se plaignait
jamais. Elle n’en parlait jamais. Il arrivait parfois que
Tonton Séraphin intervint en sa faveur quand il était
présent. Elle s’empressait alors de dire qu’elle n’était pas
fatiguée et que c’était un plaisir de rendre service à celle
qu’elle appelait désormais « maman ».
La vie de cette famille était assez bien réglée.
Séraphin travaillait, Tante Malou s’occupait de gérer la

29
Littéralement : « Patron, nous ne mangeons pas !». Il s’agit d’une
formule typiquement kinoise pour demander de l’argent.

131
domesticité, les enfants allaient à l’école. Le dimanche
ils allaient tous à la messe.
Pyrrhus s’était inscrit à un club de karaté et
progressait. Il était ceinture verte et n’en était pas peu
fier. Son « maître » était connu sous le sobriquet de
« Djembelas ». Il avait un visage sans âge et aimait à
répéter qu’il était l’un des derniers élèves formés par
Maître Decantor. Ce dernier nom ne disait rien à
Pyrrhus. Il concluait de ces discours mille fois entendus
que ce Décantor devait être quelqu’un de très important
dans le monde des arts martiaux. Plus personne ne
l’appelait Papy. Il adorait la rue. Il aimait jouer aux
dames au coin de la rue, à côté de la vendeuse des
beignets. Il était « Pitshen le damiste » dont les matches
attiraient les foules. Un petit traité de jeu de dames qu’il
lisait à ses heures perdues lui permettait d’assurer des
coups spectaculaires longtemps en avance. Il se faisait
une petite réputation. Les gens venaient des quartiers
environnants pour le défier. Il perdait rarement. Ainsi, il
était au courant de la vie réelle, de la vie du quartier,
celle qui échappait à ceux qui vivaient barricadés dans
leurs maisons, la vie de l’underground. Il lui arrivait
d’envier ceux de son âge qui vivaient dans la rue tant ils
étaient libres. Il aimait leur liberté qu’il n’avait pas, ils
enviaient sa vie en famille qu’ils n’avaient pas.
A la fin de l’année 2004, les travaux de
construction de la maison de Mont Fleury furent assez
avancés pour que Séraphin décidât d’y emménager. Les
instructions furent données au conducteur des ouvriers
pour que tout soit prêt pour le 15 janvier 2005. Mais les
fortes pluies qui tombèrent durant le mois de décembre
2004 retardèrent de plusieurs jours l’échéance fixée.
C’est finalement le 3 mars 2005 que la famille quitta
Dallas pour Mont Fleury.
A environ deux mois de la fin de l’année scolaire,
ce déménagement ne devait pas perturber l’école pour les

132
enfants. Ils n’avaient qu’à se réveiller une demi-heure
plus tôt. Ils seraient conduits en voiture. En fait, ils
allaient chaque jour traverser une bonne partie de la ville
dans un sens comme dans l’autre. L’avenue Kasavubu
était là pour ça. Ils la longeraient de Kintambo-Magasins
jusqu’au Rond Point Victoire avant de s’engager sur
l’avenue Victoire puis sur l’avenue Université. Alors
qu’ils habitaient Yolo, Séraphin préférait plutôt les voir
prendre le transport en commun. Ils ne voulaient pas que
ses enfants soient totalement coupés de la réalité sociale
du pays. De temps en temps par plaisir, il les
accompagnait. Maintenant il allait le faire chaque jour
par nécessité en attendant de trouver une école à
proximité.
La nouvelle maison était nettement plus grande.
Les deux garçons et Marie avaient chacun leur chambre.
Elle était plus jolie aussi. Le quartier était nettement plus
silencieux. Deux rues en amont étaient situées les villas
de JB Mpiana et de Koffi Olomide. Elles se
ressemblaient comme deux gouttes d’eau. C’était le
meilleur moyen trouvé par le premier pour prouver qu’il
avait autant d’argent que le second : construire une
résidence en tout point ressemblant à celle de son rival.
C’est du moins ce qui se racontait à Kinshasa.
Ici, les rues n’étaient pas grouillantes de monde.
Les parcelles étaient toutes clôturées de murs très hauts
et surmontés de fils barbelés. En cela ils ressemblaient
beaucoup aux enceintes des prisons vues dans les séries
télévisées américaines. En effet, plus un congolais était
riche, plus sa demeure ressemblait à un fort. C’est à
peine si on n’était pas obligé de laisser en gage ses
papiers d’identité lorsqu’on allait rendre visite à un
copain. Ces enceintes fortifiées étaient la traduction
matérielle de l’état d’esprit de cette élite qui s’éloignait
chaque jour du peuple : elle construisait des murs pour
s’empêcher de le rencontrer, elle achetait des voitures

133
aux glaces teintées pour s’empêcher de le voir dans les
rues défoncées de la capitale, elle s’exprimait dans une
langue comprise d’elle seule, la langue de bois.
L’industrie de la « protection » prospérait dans
Kinshasa. Les sociétés de vigile étaient légion. Sozais
Protection apparue durant les dernières années du régime
Mobutu avait comme le pays changé de nom et était
devenu Magenya Protection. Entre temps, Mamba,
Likonzi, Securico ou G4 Security et tant d’autres
essayaient de trouver leur place dans la jungle kinoise.
Ils recrutaient parmi les amateurs des arts martiaux
désœuvrés et alléchés par la promesse d’un salaire
régulier de 100 ou 150 dollars par mois. En signant leurs
contrats de travail, ils avaient le sentiment d’une
ascension sociale. Les nombreuses heures passées sur
les tatamis donnaient enfin leurs fruits.
Marie était déjà une vraie jeune fille, épanouie et
belle, qui commençait à en éblouir plus d’un sur son
passage. L’un de ses admirateurs secrets n’était pas si
loin. Il s’était surpris à la regarder différemment, à
éprouver une sorte de malaise difficile à décrire
lorsqu’elle souriait. Ses nuits étaient perturbées, ses
sous-vêtements mouillés à la fin des rêves dans lesquels
il était le dompteur de cette jeune fille tout à la fois
proche et lointaine. Il en eut d’abord honte. C’était une
de ses bassesses tellement lourdes qu’on n’osait pas en
parler à qui que ce soit sinon de façon voilée et détachée.
Au Collège, il entendait souvent ses condisciples la citer
parmi les trois plus belles filles de l’école, celle pour qui
on donnerait pour passer une après-midi en sa
compagnie. Arnold, puisque c’est de lui dont il s’agit,
était envié de ses compagnons. Il pouvait la voir chaque
jour. Leurs chambres étaient voisines.
« Comment est-elle au réveil ?
- L’as-tu déjà vue toute nue ?
- T’as déjà vu ses seins

134
- A-t-elle de jolies cuisses ?
- T’arrive-t-il de l’embrasser
- Votre attitude à vous deux est suspecte !
- Elle ne te sourit pas comme on le ferait à un
cousin !
- Je suis convaincu qu’il se passe des choses entre
vous deux… »
Arnold était agacé d’entendre les sarcasmes et les
certitudes de ses amis. Il avait beau crier que Marie était
sa sœur, plus personne ne le croyait. Popaul lui avait
même dit un jour que les cousines étaient faites pour les
cousins ! D’ailleurs assurait-il, lui avait bien flirté avec
l’une d’entre elles venue passer des vacances chez eux.
Ce sont des choses qui arrivent souvent concluait-il en
expert. Il oubliait d’ajouter que son récit n’était qu’un
fantasme inassouvi. Les puceaux qui l’entouraient
jetaient sur lui un regard plein d’admiration.
Le plus difficile pour Arnold était le sentiment que
ses copains lisaient dans son esprit et devinaient son
émoi. Il nourrissait à présent une passion violente pour
Marie. Désormais, il en perdait le sommeil et l’appétit.
Il n’arrivait plus à cacher sa frustration et s’emportait
facilement à la moindre blague émise par sa cousine à
table. La brusquerie de ses réactions surprenait jusqu’à
son père. Il s’en rendit compte et se promit de ne plus
perdre son sang froid. La nécessité de changer la nature
de ses rapports avec Marie lui semblait vitale. Il fallait
agir au risque de perdre la tête ou de fondre littéralement
tel le métal de la forge : c’est sa vie qui était en jeu. Son
existence s’arrêterait, il en était convaincu. Le problème
pour lui c’est qu’il ne savait vraiment pas comment s’y
prendre. Il fallait au minimum être gentil. Or ces derniers
jours, il s’état plutôt comporté en idiot au point que
Pyrrhus, Jenny et Mathilde l’aient traité de « méchant» à
table. Cela ne l’aiderait certainement pas. Il fallait
renverser la tendance.

135
Marie quelque peu surprise par l’emportement de
son frère,n’y accorda que très peu d’attention.
Probablement qu’Arnold traversait une petite crise se
disait-elle.
« Les choses rentreront bientôt dans l’ordre ».
Les jours qui suivirent furent de ce fait plus
apaisés. Tonton Séraphin voyageait de plus en plus à
travers le pays dans le cadre de son travail. Il s’occupait
de gagner des parts de marché à l’est du pays où après
les Accords de Sun City, malgré une relative insécurité,
le dynamisme commerçant et le trafic des matières
précieuses faisaient petit à petit éclore une bourgeoisie
post conflit. Les posters de l’homme d’affaires, jeune et
beau, assis face à son ordinateur portable, le téléphone
gsm accolé à l’oreille et cigarette entre les doigts étaient
affichés sur tous les grands axes du pays avec pour
légende : « C’est cool ». Le raccourci était flatteur. Le
public cible était bien entendu la tranche d’âge des
quinze-vingt ans, futurs consommateurs et décideurs.
Séraphin commençait à réfléchir à une éventuelle
conversion professionnelle. Certes son travail lui
permettait de gagner honnêtement sa vie. Il éprouvait
néanmoins des scrupules à vendre de la fumée à des
jeunes. Il culpabilisait de participer à cette entreprise de
propagation de cancer ou autres maladies
cardiovasculaires. Mais avant de prendre l’avion ce 17
avril 2005 pour Goma, il dit à sa femme, pour conclure
provisoirement la discussion : « On n’a pas le
choix…pour le moment ». Ses yeux pétillaient de malice.

136
13. Ce n’était qu’un rêve
U n immense poster de Withney Houston trônait
sur un des murs de la chambre de Marie. La
voix chaude de l’Afro-Américaine fascinait littéralement
la jeune fille. Marie fut transportée par son interprétation
époustouflante dans Body guard aux côtés de Mel
Gibson. Depuis, subrepticement, elle l’imitait quand elle
le pouvait en se coiffant mais aussi surtout en souriant.
Elle avait la chance d’avoir des dents aussi blanches que
bien alignées. Marie baignait dans une sorte de grâce
naturelle en sorte que même sans maquillage, elle avait
l’allure et la prestance qui siéent aux grandes dames.
Arnold tentait tant bien que mal de contrôler sa
passion dévorante. Il entreprit de séduire sa cousine, bien
décidé à obtenir ses faveurs.
« Tu m’accompagnerais samedi à Bobokoli ? Il y
a un groupe de rap qui s’y produit.
- Pourquoi pas ! A quelle heure commence le
spectacle ?
- Après les cours de 13 à 17h00.
- On va y aller pourvu que maman soit d’accord.
- Je me charge de la convaincre. Comme ce sera la
journée, je ne pense pas qu’elle s’y opposera. »
L’ambiance de Bobokoli fut plutôt bon enfant. Les
adolescents en mal de sensation forte purent s’éclater
sous la supervision discrète mais efficace du tandem
Muvu et Shaï, respectivement Directeur de discipline et
Chargé de la culture.
Le visage d’Arnold brillait. Il avait la vanité
puérile de celui qui avait décroché le gros lot. Pour lui,
aucune présence féminine n’égalait celle de sa cousine. Il
fut assez prévenant. Le regard avec lequel il foudroyait
quiconque s’attardait des yeux sur Marie en dissuadait
plus d’un d’approcher la jeune fille. Il se sentait grand.

137
Marie se demanda bien un instant ce que cette
soudaine galanterie pouvait bien cacher.
« Bah se dit-elle. Profitons de cette journée. Ce
n’est tout de même pas chaque jour qu’on pouvait
s’amuser autant ! ».
A 17h00, le téléphone gsm de Marie sonna. C’était
le Vieux Léon qui s’impatientait devant la grille de
l’école pour les ramener à la maison. Comme à son
habitude, Maman était pointilleuse. C’est avec un certain
regret que les jeunes gens quittèrent la grande salle des
spectacles.
Arnold resta longtemps dans la chambre de Marie
et l’aida à y mettre un peu d’ordre dans ses livres. Avant
de la quitter, alors qu’elle ne s’y attendait pas du tout, il
l’embrassa sur le front. Il s’endormit le sourire aux
lèvres.
Le lendemain matin, Séraphin téléphona et après
avoir discuté avec sa femme, demanda à parler avec
chacun des cinq enfants. Il insista comme à son habitude
sur la nécessité de bien travailler à l’école.
Les dernières pluies avant la saison sèche
tombaient en ce début du mois de mai. Elles avaient
perdu un peu de leur virulence mais pas de leur nuisance.
Le nombre des têtes d’érosion avait cru dans Kinshasa.
L’urbanisation sauvage accélérait le processus. Mont-
Fleury, évidemment, repère de la bourgeoisie, était
encore protégé. Pour combien de temps ?
Un jour, alors que tout le monde était couché,
Arnold vint frapper à la porte de la chambre de Marie.
« C’est moi
- Qu’y a-t-il ?
- Ouvre-moi s’il te plait »
Elle ouvrit non sans quelque peu maugréer tant elle
était sur le point s’endormir. Ses seins pointus et hautains
que l’on devinait sous sa robe de nuit semblaient narguer
le jeune homme, mal à l’aise dans son pyjama.

138
Ils s’assirent tous les deux sur le lit de la jeune
fille. Dehors le ciel s’obscurcissait et se lézardait
d’éclairs. De temps en temps on entendait au loin le
tonnerre gronder.
« Qu’y a-t-il ?
- Je voulais un peu discuter avec toi.
- T’as pas sommeil ?
- A vrai dire non
- T’aurais pu attendre demain !
- C’est très important.
- Tu sais moi je suis fatiguée et j’aimerais bien
dormir.
- Ben si tu veux on en reparle demain alors.
- Non t’est déjà là, vas-y je t’écoute. »
Il avait attendu ce moment durant toute la journée.
Ce moment où il lui dirait tout, où il lui déclarerait sa
flamme. Voilà qu’il était là devant sa belle et il avait
l’impression d’avoir perdu tous ses moyens. Marie la
regardait mi intriguée, mi-irritée, ne devinant absolument
pas ce qu’il lui voulait.
« Je…suis amoureux. »
Arnold se trouva pitoyable. Il était là devant la
femme qui hantait ses nuits, il était là pour lui dire ce
qu’il ressentait et la seule phrase qu’il a pu sortir
péniblement dans un murmure était un plat « je suis
amoureux ». Il ne disait pas de qui il était amoureux, il se
rendit compte qu’il avait l’air d’être venu demander à sa
sœur comment s’y prendre. Il était pitoyable. Il n’osait
plus la regarder. Ses mains cherchèrent vainement à
s’occuper : ni le petit bouquin à l’eau de rose sobrement
intitulé « L’amour au bout du voyage »de la collection
Harlequin, ni le petit crayon que Marie utilisait pour
annoter les passages les plus « glamour » ne purent
combler son désœuvrement.
Marie resta quelques secondes interloquée puis
éclata de rire. Elle avait l’air amusée et battit des mains.

139
« En voilà une nouvelle ! Et bizarrement cela a
semble te rendre malheureux. Tu devrais plutôt être
heureux ! Qui est-ce ? Lui as-tu déjà chanté la
sérénade ? »
Arnold se mordit la lèvre et ne sut que répondre
dans un premier temps. Il sentit des gouttes de sueur
dégouliner le long de ses bras en provenance de ses
aisselles. Un instant il eut même la conviction d’exhaler
une mauvaise odeur. Il perdait totalement le contrôle de
la situation. Il ne savait plus quoi dire.
« Dis-moi qui est-ce, ne sois pas timide ! »
Chaque mot prononcé par Marie était une gifle
pour Arnold. Il réalisait le burlesque de sa situation. Il
était en face de la femme qu’il aimait en secret. Il parlait
à la femme qu’il aimait, Il regardait la femme qu’il
aimait. Il écoutait la femme qu’il aimait mais celle-ci ne
le savait pas. Il était là pour le lui dire mais avait compris
tout de suite qu’elle était très loin de ressentir la même
chose. Il fallait le lui dire. En même temps, quelle raison
aurait-elle de ne pas accepter ? C’est vrai ils étaient
cousins. Mais ce n’était qu’un obstacle secondaire. Tout
le monde sait que les cousins et les cousines sont faits les
uns pour les autres. D’ailleurs, bien des rois et des reines
en Europe étaient des cousins.
« Qui est-ce l’élue de ton cœur ? Quand vas-tu lui
parler ?
- C’est…ce que je suis en train de faire
maintenant…
- Comment ça c’est ce que tu es en train de
faire ? »
Il s’était tu aussitôt après avoir prononcé cette
phrase dans une sorte de murmure à peine audible. Il
était comme un inculpé dans l’attente du prononcé du
verdict. Il avait franchi un cap. Il était content d’être
assis. Ses jambes se seraient certainement dérobées sous
lui s’il avait été débout. Il transpirait à grosses gouttes, se

140
mordait la langue, tentait de se contenir mais son
désarroi était tellement visible que Marie prit peur. Elle
eut d’abord de la peine à réaliser le sens de cette
conversation. Elle était loin d’une pareille tournure. Elle
ne s’y attendait pas. Un instant elle pensa à toutes leurs
engueulades qu’ils avaient des semaines écoulées. Elle
essaya de comprendre le lien éventuel qu’il y a aura entre
la conversation en cours et ces moments de tension. Tout
lui parut soudain aller très vite. Cela n’était simplement
pas possible. Il ne pouvait lui avoir fait la gueule parce
qu’il était amoureux ! Incapable de gérer sa frustration.
Elle se souvient de la trame d’un roman Harlequin
qu’elle avait lu il y a un an. Un collègue de travail
menait la vie dure à l’héroïne jusqu’à ce qu’il lui avouât
le feu de l’amour qui le dévorait. Elle avait aimé
l’intrigue qu’elle avait trouvée fort romantique. Ces
histoires d’amour qui commencent par la violence du
mâle frustré du désir de l’objet étaient de loin celles
qu’elle préférait, tant elles remettaient l’homme à sa
vraie place, celle de l’être faible. Elle n’avait pas encore
connu l’ivresse de l’amour. Elle soupçonnait Martin, un
copain de classe, de poser des yeux d’envie sur elle mais
n’en était pas tout à fait sûre. Pourtant, son regard
semblait en dire plus que sa bouche. Elle devait attendre
un peu pour en avoir la confirmation un jour ou l’autre.
Les femmes n’abordent jamais les hommes en premier,
c’est bien connu. C’était à lui de faire le premier pas. Et
voilà que c’est son cousin, son frère, venait de lui tenir
ses propos qu’elle eut mille fois préférés entendre de la
bouche de Martin. Il lui avait dit qu’il était amoureux. Il
était là. Assis dans sa chambre, attendant une réponse qui
ne pouvait pas être celle qu’il attendait. Elle le savait.
Elle ne pourrait pas dire autre chose. Elle devait dire
« non » à ce cousin aveuglé par sa beauté. On ne couche
pas avec son frère ! Même si les chroniques passées
regorgeaient de ces histoires d’amour entre cousins

141
germains dans les hautes sociétés européennes, il n’en
demeure pas moins que c’était des pratiques non
recommandables. Il n’y a avait pas à réfléchir. Ce serait
non !
« Non ! »
Le mot fut prononcé avec une violence qui la
surprit elle-même.
« Non ! Tu ne vas tout de même pas imaginer ça
entre nous ? Cela ne se fait pas, tu le sais d’ailleurs !
- Ne comprends-tu pas que je t’aime ?
- Je comprends que tu m’aimes mais je suis ta sœur
et cela ne se fait pas ! Je ne vois même pas ce que je
pourrais te dire d’autre.
- Je suis follement amoureux de toi et j’en ai
presque perdu le nord.
- Tu as perdu le nord en effet car tu ne sais même
plus regarder les choses en face. Tu as perdu la tête.
- Oui et c’est parce que je t’aime.
- Non c’est parce que tu es malade. Je ne
commettrai pas ce péché avec toi. Sors de ma chambre et
va dormir. Je veux dormir.
- Je dormirai avec toi !
- N’insiste pas cela n’arrangera rien. J’espère
vraiment qu’on n’en reparlera plus jamais. »
A la grande satisfaction de Marie, il se leva et sortit
sans rien dire. Elle avait su garder son sang-froid, mais
se demandait ce qu’elle aurait fait s’il avait insisté dans
sa demande délirante. Elle lui avait parlé sans crier. Il
était sorti.
En le voyant le lendemain matin, elle comprit que
sa nuit avait dû être plus courte tant il avait de gros
cernes sous les yeux. Cela ne la rassura guère.
Après l’avoir quittée, Arnold avait eu l’impression
d’émerger d’un cauchemar. Bêtement, il n’avait pas
imaginé autre chose qu’une réponse positive de la part de
Marie. Décidément, ce qui se passait dans ses rêves

142
n’arrivait que très rarement dans sa vie réelle. Il eut du
mal à dormir. Il était convaincu que Marie l’aimait en
secret mais que certainement qu’il s’y prenait mal pour
le lui faire avouer. Il était loin de se douter que l’amour
que Marie lui portait était et ne saurait être autre chose
que fraternelle. Il avait perdu ses yeux, l’amour était
passé par là.
Quant à Marie, elle espérait sans en être
convaincue que son cousin avait bien compris sa
réponse. Elle jugea prudent de ne pas évoquer cette
histoire avec qui que ce soit. Elle n’arrivait pas à se
défaire de l’idée qu’en parler pourrait entraîner des
conséquences graves aussi bien pour elle que pour son
frère. Après tout, ils étaient des orphelins recueillis. Ils
ne devaient pas demander plus ni se faire remarquer. Il
valait mieux pour eux qu’ils ne fussent pas de quelque
façon que ce soit lié à ce qui en fin de compte serait un
scandale s’il arrivait à être mis sur la place publique. Il
valait mieux que personne ne soit au courant et surtout
pas au sein de la famille. Elle allait donc se taire, sans
plus. Que faire alors s’il se remettait à insister ?
« Je ne coucherai certainement pas avec lui juste
pour qu’il me foute la paix ! » Ce qui est dit est dit !

* * *

Tante Malou avait rendu visite à ses parents ce 25


mai 2005 du côté de Badiadingi, non loin de l’école
primaire du même nom et de la Paroisse Sainte
Catherine. Papa et Maman se portaient plutôt bien. Elle
était heureuse de les savoir en si parfaite santé malgré le
poids de l’âge. Elle ne ménageait aucun effort pour leur
venir en aide. Elle en avait les moyens et son mari ne s’y
opposait pas. Il était environ dix-sept heures lorsque la
voiture passa devant l’Institut Bobokoli. Tante Malou
proposa de s’arrêter à la station Elf pour faire le plein.

143
« Trente litres papa.
- Ok ! »
Les gestes du pompiste étaient mécaniques et
précis. Après avoir compté soigneusement les billets de
la liasse des francs congolais, il les avait enfouies
nerveusement dans cette sorte de gibecière que tout le
monde à Kinshasa appelait mushashino. Il tendit le tuyau
et engouffra le « bec cracheur » dans le réservoir. En
moins de trois minutes, trente litres étaient passés d’un
réservoir à l’autre via la pompe. Les employés
travaillaient la peur au ventre. Les stations étaient les
cibles des militaires armés qui n’hésitaient pas à tuer
pour emporter la caisse. Tante Malou légèrement
assoupie se réveilla au moment où son chauffeur
remontait à bord et claquait la portière pour repartir. Il
remit la radio en marche, le bulletin d’information
s’achevait.
« …s’est écrasé quelques minutes après son
décollage. On n’a aucune nouvelle d’éventuels
survivants…Il est seize heures cinq à Kinshasa, le
prochain bulletin d’in formation dans 55 minutes c'est-à-
dire à dix-sept heures. »
Elle avait entendu la nouvelle sans trop y prêter
attention, comme on entendrait un bout de conversation
entre deux passants croisés sur la route. Ce bout de
conversation dont les tenants et les aboutissants vous
échappaient certainement, stimulant l’imagination,
occupant l’esprit le temps nécessaire pour être relégués
dans les dédales de l’oubli, quelque part dans les recoins
de l’esprit. A quelques mètres de chez elle, comme
sortant d’une torpeur inéluctablement vaincue, elle se
rappela que son mari devait prendre l’avion le matin
même. Un vent de panique souffla dans son cœur et
accéléra son rythme. Elle déroula la liste de ses contacts
du Sony-Erickson jusqu’à « Chéri ». Elle lança l’appel.
La voix automatique lui répondit sans aucune émotion.

144
L’appareil de votre correspondant est soit éteint
soit hors du périmètre cellulaire. The number phone you
are calling is switched off or out of the coverage area.
Même si personne ne pouvait à l’instant confirmer
la nouvelle de son décès, pour Malou la terre avait cessé
de tourner. Elle s’évanouit.

145
146
14. Maman Bilaka
L e 25 mai 2005, quelques minutes après son
décollage de Goma, un Antonov de la
Compagnie Victoria Air s’écrasait sur une colline de la
région, à Biega. Les débris de l’avion ne furent retrouvés
que le lendemain. Il n’y eut pas de survivants. La veille,
Séraphin se plaignait au téléphone des difficultés qu’il
avait à trouver un avion en partance pour Kindu. Le
transport des passagers était négligé. Les exploitants
préféraient transporter des marchandises, des armes, des
minerais et autres produits plus ou moins licites dont
cette région du pays était pourvue. Il était inimaginable
de prendre la route, vu l’insécurité relative et
évidemment leur état à l’époque. Le matin du 25 mai, il
était heureux d’annoncer à sa femme qu’il avait pu
trouver une place dans un avion cargo de la Compagnie
Victoria Air affrété par une équipe de football, l’AS
Maniema Union.
La mission de Séraphin revêtait une importance
majeure. Cette contrée avait été marquée par la Traite
des esclaves par les Arabes et par une islamisation
résiduelle corollaire de celle-là. La tâche n’était donc pas
facile. Il s’agissait de convaincre mes jeunes à acheter de
la fumée, là où des habitudes de vie et un certain
puritanisme très strictes avaient élu domicile.
Les obsèques de Séraphin furent très douloureuses.
Son corps n’avait pas été retrouvé. On dut enterrer un
cercueil symbolique. La famille bénéficia du soutien des
parents et amis et fut pendant longtemps incapable de
faire son deuil. Tante Malou délira un moment,
convaincue que son mari n’était pas mort.
Des semaines après, Tante Malou était comme
éteinte. Aucun sourire n’éclairait son visage. Elle ne
sortait plus, mangeait très peu et passait ses journées
prostrée dans sa chambre, où rien n’avait bougé depuis la

147
mort de son mari. Sur la table de chevet était toujours
posé le dernier livre qu’il lisait et qu’il avait oublié
d’emmener lors de ce voyage, qui fut son dernier. Il lui
arrivait d’ouvrir son garde-robe et de regarder pendant de
longues minutes ce costume bleu marine qu’il aimait
tant. Et elle pleurait…
Dans la mesure du possible, Marie prenait sa part
dans la tenue de la maison. Le personnel de maison avait
été réduit. Elle se levait plus tôt, faisait la vaisselle avant
de se laver et de se rendre à l’école. La société
tabassicole ayant souscrit une assurance-vie pour ses
cadres, versait une rente régulière destinée
principalement à payer les études des enfants et à assurer
les soins de santé. Tante Malou ne parlait que très peu.
Elle dépérissait. Un jour, alors que les enfants étaient à
l’école, elle reçut la visite d’Adèle Misamo, une vieille
camarade de classe, qui par des amis communs, avait été
mise au courant des malheurs récents. Tante Malou
n’avait pas spécialement envie de recevoir de visite mais
se résolut à la rencontrer, à l’évocation de son nom.
Adèle fut manifestement heureuse de revoir son
ancienne copine quoiqu’elle eût préféré que ce fut dans
des circonstances beaucoup moins douloureuses.
« Malou
- Adèle
- Je suis heureuse de te revoir !
- Moi aussi !
- Ça fait si longtemps n'est-ce pas ?
- Cela fait peut-être bien dix-huit ans.
- Je pense que oui.
- La dernière fois c’était à la rentrée de la
cinquième année du secondaire. J’avais dû quitter l’école
après être tombée enceinte.
- Oui en effet. Depuis je n’avais plus jamais eu de
tes nouvelles ma chère.

148
- J’ai accouché et ne suis plus retournée à l’école.
Exaucé a aujourd’hui dix-sept ans et est un beau jeune
homme. J’en suis fière et ne regrette pas.
- Es-tu mariée à présent ?
- Non. Je m’occupe de mon fils et cela suffit à mon
bonheur. Après l’accouchement, je suis allé vivre dans la
famille de Jacques, le père d’Exaucé. Les deux premières
années furent assez difficiles même si mon beau-père
tenait à être correct à mon égard. Il m’avait permis de
reprendre l’école. J’ai ainsi pu obtenir mon diplôme
d’état. Il s’apprêtait à venir demander ma main pour son
fils lorsque j’appris que Jacques avait engrossé une autre
fille et l’avait poussée à avorter. Cette fille que je ne
connaissais pas était décédée quelque temps après. Je fus
très choquée par ses évènements. J’avais compris que
derrière le séducteur qu’était Jacques, se cachait en fait
un salaud immature. J’ai donc décidé qu’il ne serait pas
le père de mon fils. Je suis rentré chez mes parents, ai
étudié à l’Institut Supérieur de Commerce et travaille
aujourd’hui comme secrétaire de direction chez Celtel. Je
ne l’ai plus jamais revu.
- N’as-tu pas pensé à refaire ta vie ?
- Bien sûr que si ! Je continue d’ailleurs à y penser.
J’attends que Dieu puisse m’indiquer celui qui fera mon
bonheur. Je m’en remets à Dieu. Voilà dix ans que je
suis née de nouveau, c’est Dieu qui conduit ma vie. Je ne
fais plus rien sans m’en référer à lui. Je fais ce qu’il
commande. Je suis sa servante.
- Je suis contente pour toi !
- Quel que soit ce qui nous arrive, Dieu est
toujours avec nous et demeure à notre écoute. Il ne faut
pas se croire abandonnée. Il est le Père bien aimant et
toujours prêt à venir en aide à ses enfants. »
L’enthousiasme de Misamo n’était pas feint. Elle
avait intégré la secte de Maman Bilaka Eleka, connue à
Kinshasa sous le nom de Ministère du combat spirituel

149
dont le siège se trouvait à Limete, la commune de la
subversion politique. La femme délaissée, seule face à
son destin, à la recherche de l’amour comme certains
cherchaient le pain, avait trouvé dans la chaleur des
réunions métacharismatiques de Maman Bilaka un bel
exutoire de ses frustrations et un lieu d’entretien de
l’espérance. Que pouvait-elle souhaiter de plus ?
Le 24 avril 1990, le Maréchal Mobutu, au terme
des consultations populaires menées à travers tout le
pays, indiquait la mise en place d’un système
démocratique avec trois partis politiques. Cette annonce,
dans le pur esprit du Mobutisme, fut suivi d’une
conférence de presse au cours de laquelle il refusa
énergiquement toute idée de procès de la Deuxième
République, sa république à lui, celle de la Révolution du
24 novembre 196530, qui avait entraîné le pays dans le
gouffre. Les Zaïrois, fatigués par un quart de siècle de
gabegie, n’entendirent que ce qu’ils voulaient bien
entendre. Ils crurent en cette démocratie décrétée par le
dictateur. Ce fut une erreur !
Le crocodile qui montre ses dents ne sourit pas !
En voulant vivre cette démocratie officiellement
décrétée mais du bout des lèvres, le peuple s’était exposé
à toute sorte de violence. Les personnes habillées avec
costume et cravates furent étranglées, les journaux
critiques tel Elima furent plastiqués, les militants des
partis politiques furent bastonnés, enlevés ou tués.
Cette violence alla de pair avec une paupérisation
massive des Kinoises et des Kinois accélérée par les
pillages de septembre 1991 et de mars 1993.
C’est dans ce contexte que la secte de Maman
Bilaka apparut dans le paysage spirituel kinois. La
Communauté Internationale des Femmes Messagères du
Christ, CFMC en sigle, prit son envol en même temps
30
C’est comme ça qu’était appelé le coup d’état qui l’avait porté au
pouvoir.

150
que l’économie du pays se dégradait. A cette branche
originale vinrent s’ajouter la Jeunesse Combattante du
Christ, JCC, puis le Centre Péniel pour constituer la
Fondation Bilaka Eleka, véritable multinationale de la
spiritualité, présente aussi bien à Johannesburg,
Grenoble, Paris, Bruxelles ou Boston.
Lorsque dans la vie d’une nation surviennent des
bouleversements majeurs, les habitants déboussolés
construisent vaille que vaille des remparts
psychologiques destinés à donner sens à leurs angoisses
existentielles.
On avait peu à peu perdu ses illusions. On avait
peu à peu perdu ces certitudes. La belle époque de
l’insouciance était révolue. Kinshasa, jadis surnommée
Kin la Belle ou Kin Kiese Biloko ngeli ngeli avait mis
son habit de deuil, pour plusieurs années31. Les
préoccupations majeures des uns et des autres se
réduisaient à la résolution des problèmes fondamentaux :
manger, boire, dormir mais aussi faire l’amour, de
préférence sous un toit conjugal avec un homme
« responsable » c'est-à-dire capable d’assumer sans
atermoiements son rôle de chef de famille. C’était le rêve
qui ne rejoignait pas toujours la réalité, les femmes
étaient plus souvent les seules à rapporter de quoi faire
bouillir la marmite. Les femmes portaient l’économie du
pays à bout de bras. Elles avaient pourtant l’air peu
conscientes du pouvoir qui était le leur. Elles espéraient
autre chose. Elles avaient l’argent, elles cherchaient
l’amour. Les hommes cherchaient un travail, ils étaient
englués dans le chômage sans espoir de s’agripper à une
quelconque corde salvatrice. Maman Bilaka avait bien
perçu la situation et promettait de tout résoudre. Pour
faire simple, aux femmes elle promettait un mari, aux
hommes elle promettait un travail bien rémunéré, à ses

31
Littéralement Kin la joie où tout brille.

151
adhérents, la prospérité était assurée. Car c’était là son
véritable créneau. Son enseignement avait mis à mal les
poncifs traditionnels faisant l’éloge de la simplicité et de
la pauvreté. Au Heureux les pauvres en esprit car ils
verront le royaume des cieux assenés à longueur des
prêches par les Eglises traditionnelles, Maman Bilaka
avait substitué une éthique de la prospérité ici et
maintenant.
« Pourquoi attendre d’être mort pour profiter des
joies que Dieu avait mises à notre disposition ? Si les
païens sont riches et heureux et profitent de la vie, si les
païens profitent du bonheur ici sur terre, pourquoi les
Chrétiens, héritiers légitimes et enfants du Royaume
devraient-ils croupir dans la misère ? »
C’est le type des propos qu’on entendait
régulièrement. Ceux qui étaient si pauvres étaient
subjugués, retrouvaient espoir. Maman Bilaka et son
équipe montraient l’exemple et ne manquaient pas
d’étaler un luxe qui en d’autres circonstances aurait pu
être perçu comme indécent voire ignoble. « Métrages »
aux tissus fins et aux couleurs flamboyantes pour les
femmes, costumes de marque pour les hommes, pour les
adeptes, la prêtresse et son équipe était le modèle à
suivre. De fait, les réunions de prière n’avaient plus rien
à envier aux défilés de mode. Cela était si patent que ces
jeunes dames se ruinaient dans des parures de plus en
plus recherchées. Il était interdit d’être mal habillé ou
pauvre, de peur d’être perçu comme un mauvais chrétien,
les bons chrétiens, eux, vivaient dans la prospérité, bien
évidemment !
En même temps, si pour Maman Bilaka, cette
prospérité tant prônée était réellement vécue et visible,
c’était en grande partie grâce à l’argent que les fidèles ne
manquaient pas de donner régulièrement pour les œuvres
du Ministère du Combat Spirituel. A ce niveau, la
mécanique de la secte était bien huilée. Maman Bilaka

152
prônait la prospérité, vivait dans la prospérité, finançait
sa prospérité par l’argent versé par les Chrétiens et leur
présentait sa prospérité comme la conséquence normale
de sa foi en Dieu ! Et ceux du ministère y croyaient dur
comme fer. Le concept de « semence », développé par
Maman Bilaka pour soutenir cette théologie de la
prospérité, y était pour beaucoup. Le message était
simple : ceux qui sèment moissonnent. Ceux qui
semaient étaient sûrs de moissonner la prospérité. A ceux
qui donnaient pour les œuvres, Dieu donnait au centuple.
L’argent, les parcelles de terre, les maisons, les voitures,
les habits ou les produits agricoles étaient « semés » avec
allégresse, dans une sorte de surenchère permanente, à
qui sèmera le plus, pour la prospérité de Maman Bilaka.
Cette théologie de la consommation faisait plutôt le
bonheur des commerçants.
Les démons faisaient également partie du fond de
commerce de la secte. Il faut reconnaître à Maman
Bilaka une contribution majeure dans le dénombrement
de ces entités maléfiques. Beaucoup parmi eux, qui
jusqu’alors étaient passés inaperçus en près d’un million
d’années de l’histoire de l’humanité furent débusqués et
révélés au grand jour. Ce fut le cas du Démon de la
Pauvreté, du Démon de l’Impudicité, du Démon de la
Distraction, du Démon de la Concupiscence, du Démon
de l’envie, du Démon de la Jalousie et j’en passe et des
meilleurs. Le démon dont la mise à nue des activités
diaboliques fut le plus salutaire pour les Kinois était
celui du Célibat ! Un mal qui avait tissé sa toile solide et
immonde dans laquelle bien des jeunes Kinois s’étaient
fait piéger. Le mariage était devenu inaccessible pour les
jeunes garçons mais surtout pour les jeunes filles. Ce qui
dans la vie d’un chacun était perçu comme l’apothéose,
s’éloignait chaque jour un peu plus, à cause de la crise
économique et de son corollaire la surenchère organisée
par les familles des futures épouses. La dot, cette somme

153
d’argent versée par le garçon à la famille de sa
bienaimée, subissait chaque jour une inflation
vertigineuse. Elle avait d’abord été « dollarisée » à cent
dollars américains en moyenne avant de prendre son
envol. Petit à petit on est passé à deux cents, trois cents,
cinq cents, mille, deux milles voir trois milles ou plus
pour les familles les plus fortunées. Et si la fiancée était
porteuse d’un diplôme universitaire, aucun
« marchandage » n’était possible. Le mariage était bien
devenu un luxe à Kinshasa, qu’un jeune diplômé ne
pouvait s’offrir !
Ces éléments sociologiques qui pouvaient en eux
seuls expliquer rationnellement la situation des ces
célibataires de longue durée étaient balayés par Bilaka et
sa clique. Elles avaient trouvé une explication qui
rassurait et apaisait. Pourquoi se turlupiner l’esprit à
comprendre ce qui n’était que la manifestation du Diable
par l’entremise du Démon du Célibat. Ces jeunes au
chômage qui ne trouvaient compagne, ayant peur
d’aborder des filles à qui ils n’étaient pas capables
d’offrir un paquet des serviettes hygiéniques, ces jeunes
filles belles, maquillées à outrance, qui ne trouvaient
soupirants tant leur coquetterie effrayait les plus
entreprenants était simplement sous l’emprise du Démon
du Célibat. Le mal ainsi nommé pouvait être combattu
efficacement.
A ce niveau du récit, le lecteur peut se rendre
compte de la cohérence interne qui ne pouvait qu’assurer
un si grand succès à la Communauté des femmes
messagères du Christ.
Maman Bilaka promettait le mariage à quiconque
franchissait dans cette intention le portail de son temple.
Pour ce faire, elle commençait par chasser le démon
incriminé par des séances de jeûne et de prière. Il arrivait
que certains des adeptes malades ou affaiblis

154
trépassassent32 avant la fin de celles-ci, mais cela
n’arrêtait pas Maman Bilaka : les vertus du jeûne étaient
absolues. Les jeunes filles arrachées des griffes de
l’esprit maléfique étaient présentées à la communauté.
Avec emphase, Bilaka prophétisait :
« Ces jeunes filles étaient sous l’emprise du démon
du Célibat. Dieu a voulu qu’elles en soient délivrées.
Dieu a voulu qu’elles soient présentes devant vous au
sein de cette assemblée réunie. Dieu a voulu que sa
volonté et sa puissance se manifestent. En vérité en
vérité je vous le dis aujourd’hui : trois mois ne se
passeront pas que ces filles auront trouvé fiancés pour les
épouser ! »
Et la salle applaudissait à tout rompre. Des
« Amen » étaient scandés par la foule en liesse subjuguée
par ce discours plein d’autorité de la servante du
Seigneur. Les célibataires endurcis s’approchaient de
l’estrade pour mieux cerner les traits de visage des
miraculées. Ils choisissaient celles qui étaient à leur goût
et manifestaient leurs intentions auprès de leurs
« directeurs spirituels », qui à leur tour se dépêchaient
d’organiser une rencontre.
Ces jeunes dames, éprouvées par de longues
années de solitude, s’accrochaient à ces fiancés venus du
ciel et se prévalant d’un préjugé favorable car ils étaient
des chrétiens et membres de la même église. Elles se
mariaient, avaient des enfants, mais n’étaient pas
toujours aussi heureuses qu’elles l’eussent espéré.
32
Quelques procès furent intentés par des proches de certains
adeptes disparus. Ils ne furent pas gagnés. Maman Bilaka disposant
d’un compte en banque bien fourni, d’un réseau d’avocats prêts à se
sacrifier pour elle au nom de Jésus, réussissait toujours à s’en sortir
et mettait ces désagréments sur le compte des « tribulations
auxquelles les véritables serviteurs sont appelés à se confronter
chaque jour ». Elle rappelait ainsi habilement à ceux qui osaient
encore en douter, qu’elle était réellement une vraie servante du
Seigneur.

155
Adèle attendait toujours son tour, elle n’avait pas
perdu espoir. Elle le dit à Tante Malou. Elle le
convainquit de lutter contre son désespoir, de ne point se
laisser abattre, de ne pas se laisser mourir, mais de se
lever.
« Penses-tu que Séraphin est heureux de te voir
dans cet état ?
- Non je ne pense pas.
- Je crois qu’il serait heureux de te savoir sourire
plutôt que de te voir pleurer…
- Oui en effet !
- Viens avec moi. Viens et laisse-toi consoler par
le Père Très Haut. Il sera toujours à ton écoute et ne te
laissera jamais souffrir. Viens faire l’expérience de son
amour infini. »
Les belles paroles d’Adèle avaient fini par avoir
raison des réticences de Tante Malou. Elle avait accepté
de sortir et de rencontrer ces femmes qui à défaut d’avoir
des maris sur terre se proclamaient épouses de Jésus,
l’obligeant à vivre en polygame.
« Quand je suis triste, et que j’ai l’impression que
le monde s’arrête, je me remémore toujours ces paroles
de la Bible :
Le Seigneur est mon berger, je ne manquerai de
rien.
- Tu as raison Adèle. Je ne dois pas me laisser aller
à ce point. Je vais me remettre au Seigneur ! »

156
15. Amour quand tu nous tiens !
A la faveur des « Accords de Sun city » puis de
l’ « Accord Global et inclusif », JDD
Kapepula, conseiller militaire de Gipe Kombo et du
Mouvement de Libération du Congo, qui fut un temps
garde du corps du Colonel Kotonda put regagner
Kinshasa après quelques années d’exil au Maroc et en
France et plusieurs mois passés dans la forêt équatoriale
à Kawele33. A l’époque de la tristement célèbre Division
Spéciale Présidentielle de Mobutu, il fut sous le
commandement du Colonel Kotonda. Ce dernier avait
refusé, malgré l’insistance de ses collègues, de rejoindre
la Rébellion menée par Gipe Kombo.
« Ce jeune homme me semble trop peu réfléchi
pour mener une entreprise dans la durée. Je n’ai plus
l’âge de faire les choses de manière provisoire », leur
avait-il répondu sèchement.
Dezole Mbanda Nzambe Ake Etumba lui avait
proposé sans succès de rejoindre son mouvement
politique, l’Association du Peuple pour l’Action et la
Réforme du Congo, APARECO en sigle.
Il semblait avoir tiré un trait de son passé. Durant
les années qui suivirent la chute de Mobutu, il avait
débarqué clandestinement en France et était parvenu on
ne sait trop comment à y faire venir sa femme et ses
enfants. Après deux années de galère liées à son statut de
« sans-papier », il était parvenu à la suite de sa
régularisation à monter une petite entreprise de
gardiennage dans la région de la Seine-Saint-Denis, qui

33
A Kawele se trouvent aujourd’hui les vestiges de ce qui fut la
somptueuse résidence de Mobutu construite en pleine forêt
équatoriale. Quelques années après sa mort, on raconte que des
militaires descendus dans les caves à la recherche de l’argent et
autres biens à la chute de Mobutu n’en seraient jamais ressortis.
Aujourd’hui encore, personne n’ose s’y aventurer.

157
recrutait surtout parmi les Blacks et les Beurs, à qui il
faisait subir un entraînement paramilitaire. Il avait
néanmoins gardé des contacts avec les ex-FAZ34 et se
tenait informé de ce qui se passait à Kinshasa au jour le
jour. Aussi, en apprenant que JDD Kapepula allait s’y
installer, il le pria de chercher à retrouver ses deux
neveux, Marie et Pyrrhus, de qui il était resté sans
nouvelles, et qu’il espérait faire venir auprès de lui en
France.
JDD Kapepula habitait Mont Fleury sans son
épouse et ses enfants restés en France. Il y louait une
villa aux dimensions pharaoniques. Il croyait en Gipe
Kombo, mais ne commit pas la stupidité de « mettre sa
famille en danger », écoutant en cela les conseils du
Colonel Kotonda. L’appel de la chair se faisant de plus
en plus pressant, il s’était entiché d’une maîtresse aussi
sotte que belle, ancienne danseuse au sein de la troupe de
Tshala Mwana, aux rondeurs marquées, très connue à
Kinshasa sous le nom de Chery Mimy. Cette proximité
lui permit de se faire un petit nom dans le monde du
show-biz kinois. Les mabanga35 des musiciens, de JB
Mpiana à Koffi Olomide en passant par Madilu et Papa
Wemba sans oublier le logorrhéique Zacharie Babaswe
ne se firent pas attendre. Dans chacun des albums parus à
l’époque, on pouvait entendre la même suite des mots,
« JDD Kapepula, l’homme de l’ombre ». Pourtant, le
Conseiller militaire de Gipe Kombo ne l’était pas du

34
C’est par ce terme que sont à présent désignés les anciens
militaires de l’Armée de Mobutu.
35
Le terme libanga (mabanga au pluriel), qui signifie pierre en
lingala désigne les dédicaces contenues dans les chansons
congolaises. Il s’agit en fait d’un chapelet des noms disséminés dans
le cours de la chanson. Le phénomène s’est amplifié ces quinze
dernières années. Un journaliste congolais, Kerwin Mayizo y a
consacré une de ses chroniques sur Radio France Internationale, la
radio périphérique la plus suivie à Kinshasa avant la fermeture de
son signal par le gouvernement de Kinshasa.

158
tout. Il était l’un des derniers militaires formés en Egypte
dans le cadre de la défunte « Garde Civile ». Il était
Breveté d’Etat Major et spécialiste du contre-terrorisme.
Plutôt bel homme, d’allure sportive, il incarnait la
nouvelle aristocratie congolaise post Sun City pour qui le
paraître semblait plus important que l’être. L’un d’entre
eux d’ailleurs, aujourd’hui tombé en disgrâce, se faisait
appeler « Le Pacificateur ». Enivrés par l’argent facile,
ils passaient les journées dans les salons feutrés et
restaurants du Grand Hôtel de Kinshasa où certains
avaient même élu domicile et les week-ends étaient
chauds dans les boîtes branchées de Kin comme Chez
Ntemba où officiait un certain DJ Frank. Il n’était pas
difficile de savoir qui étaient présents dans la cohue de la
boîte de nuit où parfois il n’y avait même plus assez de
place pour se trémousser tout en regardant sur des écrans
géants les vidéo-clips des morceaux exécutés.
Il existait une coutume assez répandue selon
laquelle, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes,
de couleur verte et avec plusieurs zéros de préférence,
qui consistaient à ce que DJ Frank cite le nom d’un
illustre personnage présent sur la piste de danse.
Régulièrement, on pouvait donc entendre des phrases
comme :
« Nous saluons la présence de l’Homme de
l’ombre, JDD Kapepula » ou encore « L’homme de
l’ombre offre une bouteille de champagne à l’honorable
Jason Mbulamoko ».
Ainsi, pendant que certains mourraient dans les
hôpitaux de Kinshasa faute de médicaments, la nouvelle
bourgeoisie faisait la fête la nuit et parlait le jour au nom
du peuple.
JDD Kapepula, ne parvenait pas à retrouver les
neveux de son ancien patron, vu le peu de
renseignements dont il disposait. Et pourtant, ironie du
sort, ils habitaient le même quartier, sans le savoir.

159
Après le décès de son père, Arnold quelque peu
secoué, était devenu taiseux. Marie se montrait assez
prévenante à son égard. Ayant elle-même perdu son père
quelques années plus tôt, elle se sentait capable de
suffisamment d’empathie. La relative torpeur dans
laquelle était également tombée Tante Malou
n’arrangeait pas les choses. Elle était de moins en moins
présente à la maison tant elle était occupée à prier chez
Maman Bilaka. Marie avait l’impression qu’elle était si
bien dans sa peau de bigote qu’elle s’occupait de moins
en moins de ses enfants. Elle prenait peu à peu la place
de la mère pour ses cousins. Elle les maternait. C’était
naturel pour elle de faire son devoir de femme. Pitchen
s’en sortait plutôt bien. Il avait l’insouciance de son âge
qui le préservait du chagrin.
Au bout de quelques mois, Arnold sembla aller
mieux. Son délire érotomane refit peu à peu surface. La
prévenance et la gentillesse de sa cousine furent par lui
interprétées comme des marques d’affection soutenue.
Des rêves érotiques repeuplèrent ses nuits au point de le
fatiguer et de rendre les réveils lents et douloureux. Un
jour que Tante Malou était internée à Limete pour vingt
et un jours de jeûne, de prière et de délivrance, il vint à
nouveau frapper à la porte de la chambre de Marie.
« Ma chérie, je n’en peux plus !
- Que se passe-t-il ?
- Je vais devenir fou !
- Je ne te comprends pas.
- Bien sûr que tu me comprends. Tu es au courant
de tout.
- S’est-il passé quelque chose à l’école ? Est-ce
plutôt avec maman ?
- Non ! Non ! Ce n’est pas ça ! Rien de tout ça !
- Explique-toi alors ! Qu’y a-t-il ?
- Je t’aime Marie. Je t’aime. »

160
Marie soupira à la fois apaisée mais circonspecte.
Un instant elle avait cru que son frère sombrait dans un
chagrin inextricable. Ce n’était pas le cas. C’est
l’amoureux qui se réveillait. Dans un certain sens,
c’était plutôt bon signe.
« On a déjà eu cette conversation. Je croyais que
l’affaire était close ! N’as-tu toujours pas compris que ce
n’est pas possible entre nous ? C’est contraire à toute
règle !
- Je veux t’embrasser.
- Je crois que tu perds la tête mon frère. »
Il était environ une heure du matin. Les autres
enfants étaient profondément endormis.
Un coq chanta au loin.
« Ecoute je te comprends mais ce n’est pas
possible. Maintenant tu vas sortir et aller dormir. Cela te
fera plus que du bien. On oublie tout ça !
- Je ne peux oublier que je t’aime ; je ne peux
dormir à côté sachant que l’amour de ma vie n’est pas
loin et me ferme les portes de son cœur. Si tu veux, on
s’aimera sans rien dire à personne. Ils ne seront pas au
courant de notre secret. Nous le garderons tous les deux
ensemble.
- Je t’ai déjà dit ce que je pensais de tout ça.
Réfléchis un petit instant au lieu de te laisser emporter
par tes sentiments violents. Tu arriveras certainement à
la même conclusion que moi. Ce n’est pas possible ! »
Arnold ne répondit rien. Il la regarda avec des yeux
de tristesse. Marie crut que c’était fini et détourna les
yeux. Arnold se rapprocha et la prit dans ses bras. Il
chercha désespérément sa bouche de celle qui ne cessait
de crier :
« Arrête ! Arrête je t’en prie ! »
Il ne s’arrêtait pas. Il continuait à vouloir ce baiser
qui allait changer son monde. Un baiser idéalisé et
sublimé pendant des mois de disette affective exacerbée

161
par une immaturité abyssale. Il voulait ce baiser, il allait
l’obtenir par tous les moyens.
« Arrête je t’en prie ! Arrête ou je vais crier ».
Elle réalisa que Tante Malou n’était pas là. Il fallait
jouer une partie serrée sans humilier le jeune homme par
rapport à ses sœurs.
« Tu peux crier si tu veux. Maman n’est pas là. Je
n’ai même plus peur, je t’aime et j’ai envie de toi. »
Il continuait à chercher cette bouche qui se refusait
obstinément à lui. Il haletait. Il transpirait. Marie sentait
ses forces faiblir. Un instant l’idée d’accepter pour qu’il
la laissât tranquille lui traversa l’esprit. Elle se ressaisit
assez vite. Ce serait ouvrir la boîte de Pandor. D’autant
plus que Tante Malou ne serait pas de retour avant une
semaine au moins. Les nuits risquaient de devenir
cauchemardesques dans ce cas. Arnold l’avait senti et se
faisait de plus en plus pressant. Il se sentait près de son
but. Il allait l’embrasser et qui sait avoir plus. Il était
convenu que leur amour était réciproque et que Marie
avait juste besoin d’un déclic. C’est ce qu’il allait lui
offrir à présent. Il la serra encore un peu plus fort,
limitant encore un peu plus l’amplitude de ses
mouvements de résistance.
« Je vais le dire à maman si tu continues. »
A la grande surprise de Marie, cette phrase l’arrêta
net. Il relâcha son étreinte. Son visage perlait de grosses
gouttes de sueur, le thorax soulevé par une respiration
rapide et ininterrompue. Il recula et sortit de la chambre
sans un mot.
Marie s’effondra sur son lit. Elle avait parlé
spontanément sans conviction. Elle avait douté de
pouvoir s’en sortir. Pour rien au monde elle n’aurait
raconté à Tante Malou les assauts de son fils. Cela
n’aurait rien arrangé bien au contraire. Elle l’aurait
chagrinée encore plus. Arnold aurait perdu le peu
d’ascendant qu’il avait sur ses sœurs en plus du scandale

162
qui allait suivre si le secret n’était pas gardé. Or, vu les
actuelles fréquentations de Tante Malou, elle allait
sûrement organiser des séances de délivrance, mettant à
jour l’ignominie de son fils. De cela elle ne voulait pas.
Elle ne voulait surtout pas l’humilier. Elle ne voulait pas
être celle qui était venue perturber la vie paisible d’une
famille qui l’avait accueillie avec son frère alors qu’ils
n’avaient où dormir. Quand on est demandeur d’aide et
que l’on est secouru par des gens qui ne sont pas obligés
de le faire, on se montre discret. Jamais elle n’aurait
parlé de cette histoire sur la place publique.
Arnold ne le savait pas et l’avait crue sur parole. Il
était sorti sans rien dire. Il n’avait pas osé continuer avec
cette épée de Damoclès sur la tête. Epée fictive si elle en
était bien une. Marie pleurait. Elle se demandait
comment Arnold réagirait dans les prochains jours. Un
homme amoureux peut devenir dangereux. Jusqu’où
Arnold pouvait-il aller ? Qu’allait-il faire ? Se
résignerait-il à ce qui ressemblait bien à un échec ?
Marie n’avait pas de réponses à toutes ses questions. Les
larmes ruisselèrent sur ses joues. Elle finit par
s’endormir sans s’en rendre compte.
Tante Malou avait poursuivi son jeûne pendant une
semaine puis était revenue à la maison. Elle avait fort
maigri, elle était irritable. Elle dormait beaucoup et
paraissait faible. Le jeûne avait dû être un moment assez
dur à passer. C’était l’un des traits majeurs des
enseignements bilakaïens, la mortification jusqu’à la
mort parfois pour certains. Un autre de ses traits
caractéristiques était la diabolisation systématique de la
famille élargie.
« Le projet de Dieu pour la famille est fondé sur un
chef qui est le père, sur une mère qui est le pilier et sur
des enfants qui sont la bénédiction divine. Ceux qui ne
l’ont pas compris s’exposent à des situations
catastrophiques. Regardez autour de vous. Comment sont

163
remerciés ceux qui aident les membres de leur famille ?
Comment se comportent ses enfants que vous recueillez
chez vous ? Ils sont la porte d’entrée du démon. Ils sont
là pour faire fuir les bénédictions du Seigneur. Je peux
vous raconter l’histoire réelle d’une famille à qui nous
avons apporté l’aide du seigneur. Ils avaient décidé
d’accueillir chez eux les enfants d’un cousin éloigné du
père décédé dans un accident. Ce que je vais vous dire
est vrai mes frères et sœurs. La maman s’était opposée à
cette venue. Le papa avait insisté. Comme vous le savez,
les hommes n’écoutent pas toujours leurs femmes et
c’est une erreur. Le papa travaillait dans une entreprise et
gagnait bien sa vie. Il avait été béni par le Seigneur. Il
était riche, il roulait en voiture de luxe et construisait des
maisons à travers Kinshasa. Il avait recueilli deux
enfants, un garçon et une fille, âgés de neuf et onze ans.
Or ces enfants étaient de grands sorciers. Pour nous
c’étaient des enfants, mais dans le Monde des Ténèbres
c’était des vieilles personnes, de grands prêtres du culte
du mal... »
Le récit était ponctué par des « Amen » et des
« Jésus » sortis des gosiers des jeunes filles présentes
suspendues aux lèvres de la « gourou » magnétique.
« …Un mois après leur arrivée, le papa perdit son
travail. Il avait été accusé par un collègue d’avoir volé
son employeur. Dans la foulée, il perdit plusieurs de ses
biens et dû chercher des avocats pour prouver son
innocence. La vie de la famille bascula. Ils se
retrouvèrent dans une galère sans nom. C’est en ce
moment qu’il accepta de venir me voir avec sa
femme… »
Maman Bilaka s’octroyait de petites pauses dans le
débit de son discours comme pour permettre à ses
auditeurs de bien saisir l’immense profondeur de son
propos.

164
« …Vous avez tous déjà été voir un médecin.
Quand vous arrivez et après que vous lui ayez exposé
votre problème, que vous lui ayez dit où vous avez mal,
le médecin réfléchit et pose un diagnostic, n’est-ce pas ?
- Oui, criait la foule entièrement acquise.
- En matière de religion, reprenait-elle de plus
belle, c’est exactement la même chose à la différence que
nous, les serviteurs de Dieu, sommes directement guidés
par l’Esprit Saint pour poser le diagnostic spirituel.
- Amen !
- Dès que j’ai vu ces enfants, j’ai entendu le souffle
de l’Esprit me dire sans ambages que j’avais devant moi
la cause des malheurs de cette famille. Je le leur ai dit. Ils
ont douté, j’ai insisté, ils ont compris.
- Alléluia !
- Ils ont chassé ces enfants et un mois après, ce
papa était réhabilité et dédommagé pour accusations
mensongères ! »
Et la foule applaudissait à souhait. Le peuple était
heureux d’écouter cette grande dame parler des miracles
réalisés par le Seigneur. Chaque récit raconté dans lequel
elle se mettait en scène, renforçait le sentiment qu’elle
était un être extraordinaire, à mi-chemin entre une
prophétesse et un ange.
Toute situation dont le déroulement aurait pu
s’expliquer rationnellement, prenait grâce à Bilaka, dans
l’esprit des croyants, une dimension métaphysique
accessible seulement aux « oints du Seigneur ».
Tante Malou entendait régulièrement ce type de
prêche. Elle finit par se poser la question par rapport à
ses neveux qu’elle avait recueillis. Et si leur arrivée à la
maison avait occasionné le décès de son mari ? Les
nouvelles des circonstances exactes de la mort de
Séraphin plaidaient d’ailleurs dans ce sens. Il y avait
comme un signe indien qu’il avait refusé de voir. Au
cours de ce qui fut sa dernière mission, il était

165
accompagné de Mario Ebuni, un autre membre du Team
Marketing. Malou ne le portait pas du tout dans son
cœur. Il trainait derrière lui la réputation de courir
derrière tous les jupons sur son passage. Elle avait peur
que son mari ne tombât dans le même travers par
contamination. Elle avait appris que la veille de leur
ultime voyage, Ebuni s’était opposé à prendre place à
bord de cet avion de Victoria Air, trouvant que
l’Antonov de cette compagnie était particulièrement
« pourri ». C’est ce qu’il avait laissé entendre à sa femme
au téléphone. Il n’y était monté que sur insistance de son
chef, c'est-à-dire de Séraphin ! Pourquoi Ebuni avait-il
refusé de monter dans cet avion ? Il avait pourtant
l’habitude de ces poubelles volantes à bord desquels il
avait voyagé à travers le pays pendant près de dix ans.
« Les hommes ne sont pas toujours à l’écoute de
l’Esprit. Il parle à qui il veut quand il veut. Il a même
parlé à ce pécheur qu’était Ebuni ».
Tante Malou en avait la conviction. Séraphin était
plutôt du genre à écouter. Et pour une fois, il n’avait pas
écouté. Pourquoi ? Il était certainement envoûté.
D’ailleurs, avec le recul, elle avait trouvé bizarre le ton
de sa voix au téléphone mais n’y avait pas prêté
attention. Elle non plus n’avait pas été à l’écoute de
l’Esprit. Ils étaient envoûtés. Les relais de cet
envoûtement ne pouvaient être que Marie et son frère,
ses neveux qu’elle avait recueillis.
Cette conclusion à laquelle elle était arrivée après
plusieurs jours de prière lui fit peur. Marie et Pyrrhus
étaient très probablement des sorciers, ou du moins des
personnes utilisées par des sorciers pour faire du mal à sa
famille. Pourtant, elle les aimait. Elle ne se voyait pas les
chassant de but en blanc de sa maison. Et si elle se
trompait ? Ce ne pouvait être le cas car c’était l’Esprit
qui lui avait ouvert les yeux sur sa situation !

166
Elle en parla avec son directeur spirituel qui lui
conseilla de prier et de demander de lui ouvrir les yeux
pour voir ce qu’Il voulait lui montrer.
« Seigneur, je te mets à l’épreuve. Si ces deux
enfants sont la cause de mes malheurs, montre- le moi et
je prendrai les décisions qui s’imposent, je les éloignerai
de ma maison… »
Tante Malou était perturbée. Tiraillée entre son
affection pour ces enfants et ses convictions, elle
cherchait des certitudes. Ainsi, lorsqu’Arnold lui raconta
que durant sa longue absence, Marie lui avait proposé
sans succès de faire l’amour, elle eut la certitude que
l’Esprit avait exaucé sa prière. Qu’avait-elle à chercher
comme preuve ? Le message était clair ! Elle fit ce
qu’elle avait à faire.
Arnold regretta amèrement son mensonge. Croyant
que Marie le dénoncerait, il avait pris les devants.
Seulement, il n’avait pas un seul instant imaginé une
telle réaction de la part de sa mère. Il avait menti, Marie
et son frère étaient partis, il était toujours aussi puceau !
Il avait tout perdu.

167
168
16. Encore un petit effort !
T ante Azama s’était proposé de payer à Antoine
les études en Belgique. Elle avait demandé une
copie de son dossier scolaire pour l’y inscrire. Ntumba et
son fils avaient opté pour la voie du réalisme. « Un tien
vaut mieux que deux tu l’auras » avait conclu Antoine au
bout d’une discussion sur son avenir deux mois plus tôt.
Il valait mieux commencer les études à Kinshasa quitte à
les poursuivre plus tard de l’autre côté de la mer.
Ntumba avait transmis le dossier avec le secret espoir
que son fils la quittât le plus tard possible.
Inscrit à la Faculté de Médecine de l’Université de
Kinshasa, Antoine s’estimait plutôt heureux. Il avait
obtenu le son Diplôme d’état avec 72%, ce qui le plaçait
parmi les meilleurs de Kinshasa en section scientifique
option chimie-biologie. Eh oui ! La spirale de la
dégradation du pays avait fait que les meilleurs n’avaient
plus 80% des points mais plutôt 70%. Ntumba était loin
de ce type de considérations. L’essentiel pour elle était
que ce fils, élevé sans père ait réussi cette partie de sa
vie. Il était devenu un homme. Cela était un grand
moment de joie. Elle avait le sentiment du devoir
accompli et ne manquait évidemment pas de remercier
Dieu pour cela. Son commerce avait bien prospéré. Elle
s’assumait entièrement. Elle avait refusé de refaire sa vie
en mémoire du seul homme dont elle ait été amoureuse
disait-elle aux curieuses qui posaient la question du
pourquoi de ce veuvage prolongé.
A son fils, Ntumba avait réussi à inculquer
certaines valeurs dont celle du travail bien fait. L’idée
que l’argent facile n’existait pas était bien ancrée dans
l’esprit d’Antoine. Il avait, à sa manière, développé la
bosse des affaires. Il avait, grâce aux cadeaux reçus du
Frère Mathieu, monté sa petite entreprise de bureautique

169
installée dans un coin de la boutique de sa mère. Un
ordinateur, une imprimante, un scanner et une
photocopieuse disposés sur une table adaptée
permettaient à son possesseur de se faire un petit pactole.
Il s’agissait en fait d’un secrétariat public dont les
consommateurs les plus assidus étaient les étudiants au
moment de rédiger leurs travaux de fin d’étude. A
Kinshasa où l’ordinateur n’était pas à la portée de tous,
ces secrétariats publics rendaient d’immenses services.
Dans la commune de la Gombe qui abrite les quartiers
administratifs, il n’était pas rare que certains
fonctionnaires utilisassent ce genre de service pour le
traitement du courrier officiel. Les vieilles machines à
écrire étaient définitivement devenues ringardes. Les
chômeurs venaient également les solliciter pour mettre à
jour leurs CV. La saisie d’une page simple revenait à
environ cinquante cents de dollar américain alors que
celle d’une page complexe c'est-à-dire avec des tableaux
ou autres schémas revenait à un dollar. Avec l’argent
économisé, il avait monté un deuxième PC et par la
même occasion était devenu employeur. Deux jeunes
gens se faisaient de l’argent de poche en travaillant pour
lui, à tour de rôle. Il rêvait de monter un cybercafé. Il
fallait pour cela acheter au moins trois ordinateurs et
louer une surface commerciale assez conviviale. Il
continuait à réfléchir sur la rentabilité d’un tel
investissement. Il faudra probablement que sa mère
mette la main à la patte.
Une année plus tôt, Antoine avait réussi à son
échelle un véritable coup de maître. L’école fêtait son
jubilé d’argent et le guitariste qu’il était avait proposé à
la chorale des élèves de voir grand. Ils avaient enregistré
huit chansons. Le projet avait bénéficié de l’appui d’un
parent. Il avait préfinancé le travail au studio. Les 1500
compact-discs pressés furent vendus en un clin d’œil le
jour de la fête, rapportant pour chacun des élèves environ

170
deux cents dollars. Ils auraient pu avoir plus si la moitié
des bénéfices n’avait pas été d’autorité confisquée par le
préfet des études pour « la caisse des activités
culturelles ».
Le rythme de travail à la faculté lui laissait
désormais moins de temps au quotidien pour s’occuper
de ses affaires. Il devait étudier et rester concentré. Il
faisait ses comptes le week-end. Une fois par mois, il se
rendait au centre-ville, non loin de l’Ambassade de
France pour acheter les consommables. Il avait découvert
une petite boutique qui revendait au kilogramme le
tonner et l’encre pour imprimantes et photocopieuses, les
papiers pour impression des photos, les papiers
duplicateur format A4 ainsi que les papiers bristol, très
prisés pour la reliure des mémoires et autres travaux de
fin d’études. Leurs prix étaient tellement bas qu’ils lui
permettaient d’augmenter sa marge bénéficiaire de
manière substantielle.
Les premières semaines à la Faculté furent assez
dures. Le jeune homme habitué à des classes de
maximum 30 personnes s’était retrouvé dans un auditoire
de près de 3000 étudiants. Il y faisait chaud, on
n’entendait pas grand-chose. Il n’y avait pas assez de
places assises pour toute cette masse des jeunes avides
de savoir. Antoine emmenait lui-même une petite chaise
en plastique pour ne pas s’asseoir même le sol. Certains
étudiants suivaient les cours accrochés aux fenêtres. La
sonorisation approximative ne facilitait pas les choses.
Venir plus tôt le matin était la condition sine qua non
pour espérer avoir les meilleures places. Il prit son mal
en patience. Il finit par trouver son rythme et sembla
plutôt à l’aise avec les cours sans avoir besoin de
travailler de manière excessive. Sa mère, quant à elle, ne
cessait de prier. Elle attendait avec impatience ce jour
béni où ce fils serait proclamé Docteur en Médecine. Le
chemin était encore long, très long et semé d’embûches...

171
172
17. Les Orphelins
L orsque le 27 novembre 2006 la Cour Suprême
de justice rejeta le recours introduit par Gipe
Kombo confirmant ainsi la victoire de Riissi Mokili aux
élections présidentielles, ce fut pour Kinshasa un grand
coup de massue sur la tête. Les Kinois comme une bonne
partie des habitants de l’ouest du pays avaient voté pour
le « Chairman » du Mouvement de Libération du Congo,
ancienne rébellion. Beaucoup de Congolais admettaient
avec regret le caractère tribal des résultats. Tout le
problème était là : à l'Ouest on votait Lingala et à l'Est
Swahili. Les lignes de fractures ne se dessinaient pas en
fonction d’un critérium idéologique mais bien en
fonction de la communauté linguistique. On espérait
qu’après autant d’années de lutte acharnée contre
Mobutu avoir dépassé ce stade tribal. Que nenni ! On en
était encore loin au vu des résultats affichés par la
Commission électorale indépendante. Dans certaines
provinces du pays, Riissi Mokili remportait plus de 98%
des voix exprimées, jetant le trouble sur la crédibilité
même de ses résultats plutôt dignes d’un régime
stalinien. Ces élections, supposées être les plus
démocratiques que le pays ait jamais connues depuis
l’accession à l’indépendance avaient en fin de compte
laissé aux Kinois un goût inachevé aux relents
d’amertume mal assumée. Le débat tant attendu devant
opposer les deux candidats finalistes du deuxième tour
avait été suspendu sine die par la Haute Autorité des
Médias, la HAM. Les supporters de Gipe Kombo
comptaient dessus pour renverser la tendance. Le débat,
pensaient-ils sincèrement, devait démontrer que Riissi
Mokili n’était pas intellectuellement en mesure de diriger
ce beau et vaste pays qu’est le Congo. La HAM en avait
décidé autrement. Les Kinois avaient été ainsi frustrés de

173
la joie d’une victoire médiatique virtuelle, qui aurait pu
les consoler d’une probable défaite réelle dans les urnes.
Dans les jours qui ont suivi la publication des
résultats, Kinshasa avait perdu de sa superbe. Par une de
ses ironies dont le sort avait le secret, Kinshasa qui avait
tant lutté pour l’instauration de la démocratie dans ce
pays, venait en quelque sorte d’en être dépossédée.
Kinshasa avait voté pour un candidat qui n’allait pas être
l’élu. Kinshasa n’était plus la lumière. Kinshasa n’était
plus la référence que les autres provinces devaient
suivre. Kinshasa avait fait un choix qui n’était pas
partagé par les autres provinces et c’était le choix des
autres provinces qui l’avait emporté. Pour la première
fois dans l’Histoire de ce pays, parler lingala n’était plus
un avantage. Kinshasa n’en revenait pas. Elle avait
perdu.
Pour les Kinois, le destin de Kinshasa n’était pas
d’être une ville comme les autres. Ils devaient apprendre
à vivre avec le nouveau costume que Mokili avait
confectionné pour eux, costume dans lequel
manifestement ils étaient à l’étroit. Le costume allait
certainement se déchirer si le couturier n’y apportait pas
les modifications nécessaires.
Derrière son visage impassible, Mokili ne semblait
pas pressé de faire plaisir à ceux qui n’avaient pas voté
pour lui. Le « chairman », avait promis de jouer son rôle
d’opposant. Sur Canal Kin TV, Canal Congo TV et sur
Radio Liberté Kinshasa, il propageait sa bonne nouvelle.
En mars 2007, alors que des militaires angolais
occupaient une partie du Congo dans la région de
Kahemba, riche en diamant, que le drapeau de ce pays
flottait sur le territoire congolais, que le gouvernement
de Kinshasa prétendait qu’il n’en était rien laissant croire
au mépris de toute logique que la région occupée par les
Angolais faisait plutôt partie du territoire de ce pays
« ami et frère », validant ainsi une annexion de fait,

174
Kombo entreprit de démontrer l’incurie de Mokili et de
Nganzenzi. Sur ses chaînes de télévision, statistiques à
l’appui, il dénonçait les magouilles et autres
détournements des fonds. Pour les observateurs, le
costume que portaient les Kinois était de plus en plus
étroit : il était prêt d’éclater.

* * *

Ne sachant où dormir, Marie et Pyrrhus s’étaient


rendus au presbytère de Saint Luc. Le Curé de la
paroisse à l’époque, l’Abbé Izwa les connaissait bien. Ils
faisaient partie de ses jeunes paroissiens. C’est en
pleurant qu’ils lui racontèrent ce qui leur était arrivé.
Marie s’appesantit très peu par pudeur sur les détails du
différend qui l’opposait à son cousin. Dans un premier
temps, l’abbé les hébergea à la cure. Il se promit d’aller
discuter avec la tante des deux enfants. Il espérait lui
faire entendre raison.
Tante Malou regardait le dvd du dernier voyage de
Maman Bilaka aux USA, voyage au cours duquel elle
avait prêché la Parole aux Congolais et aux Américains
et où accessoirement quelques elle avait guéri une
dizaine des paralytiques et des aveugles. Maman Bilaka
parlait en français pendant qu’une traductrice interprète
révociférait dans le micro les paroles inspirées par
l’Esprit. Ce dvd que les adeptes du Ministère avaient
acheté à 20 dollars américains était le témoignage du
travail que l’Elue de Dieu mais aussi et surtout du fruit
que cela produisait. Ils ne cessaient de répéter entre eux
que ce qu’ils voyaient là était la preuve que le Maman
Bilaka évangélisait réellement au nom du vrai Dieu. Plus
ils répétaient ce discours, plus ils étaient convaincus de
la justesse de leur choix et plus ils dédaignaient ceux qui
n’avaient pas eu la lucidité de faire de même. Tante
Malou était dans un état proche de l’extase. Elle eut

175
même un sentiment d’injustice. Pourquoi Dieu ne lui
accorderait-il pas les mêmes grâces qu’à la prophétesse ?
Elle chassa tout de suite ce démon de la jalousie qui
tentait de prendre possession de son esprit.
« Au nom de Jésus je prends autorité sur ce démon
de la jalousie qui vient distraire mon esprit » cria-t-elle
comme pour reprendre le contrôle de la situation. C’est
en ce moment que Mathilde vint lui annoncer la visite de
l’abbé-curé.
Elle appuya sur le bouton « pause » de sa
télécommande et se retira dans sa chambre pour mettre
un habit plus décent. Elle enjoignit sa fille d’installer
l’Abbé sous la paillote et de lui servir à boire. Elle allait
arriver dans quelques minutes.
La montre de l’abbé indiquait 19h50. Il faisait
chaud et humide. Sous sa soutane il transpirait
légèrement. Il prédit la pluie en fin de nuit. Pendant
quelques minutes, il put admirer la beauté de cette villa.
Les murs étaient de couleur blanc-crème. La pelouse
était soigneusement entretenue, les fleurs également. La
façade était très stylisée. Il ne put s’empêcher de se dire
que la conception d’un tel chef d’œuvre doit avoir coûté
son prix.
Tante Malou se doutait bien de l’objet de la visite.
Cela faisait déjà belle lurette qu’elle n’allait plus à la
Paroisse, son choix ayant été fait. Les prêches de Maman
Bilaka lui semblaient beaucoup plus vivifiants. Elle pria
dans sa chambre avant d’aller à la rencontre de son
visiteur. Elle était bien décidée à ne pas revenir sur sa
décision.
« Seigneur, ferme la bouche à ce serviteur de la
grande prostituée ! Remplis-moi de ton Esprit pour
l’aider à vaincre cet adversaire qui se présente sur ma
route. Envoie tes anges et tes archanges le pulvériser ! ».
Elle sortait rassurée par sa prière d’autorité. Elle
avait au préalable appelé Maman Esther et expliqué

176
rapidement les enjeux de la situation. Maman Esther était
chargée d’intercéder pendant qu’elle palabrerait avec le
Fils de Belzébul en soutane. Les adeptes de Maman
Bilaka étaient l’illustration parfaite du proverbe :
« Quand on a un marteau dans la tête, on voit tous les
problèmes en forme de clous ». La moindre rencontre
était un combat qu’il fallait gagner absolument. Le païen
c’est à dire non adepte du Ministère du Combat spirituel,
était un ennemi dans l’absolu, qu’il fallait détruire.
« Comment allez-vous Madame
- Bien merci Monsieur l’Abbé, et vous-même ?
- Ça va ! »
Sans être franchement enthousiaste, Tante Malou
se montrait courtoise.
« J’ai tenu à venir vous voir ce jour à propos de
Marie et de Pyrrhus qui sont actuellement logés chez
nous au presbytère. Je suis venue en leur nom vous
demander pardon et solliciter que vous les acceptiez à
nouveau sous votre toit. Ces enfants n’ont plus de
parents, vous êtes la seule qui puisse leur venir en aide.
Quel que soit ce qu’ils auraient fait je suis venu
demander votre pardon. Je vous prie de bien vouloir
considérer ma requête.
- Je tiens à vous dire Monsieur l’Abbé que c’est
par respect pour votre personne et pour tout ce que vous
représentez que j’ai pu rester là à vous écouter ! Une
autre personne n’aurait pas eu droit à un tel traitement ! »
Izwa était plutôt mal à l’aise. Le ton avec lequel
son hôtesse abordait le sujet n’était pas de bon augure.
« Je n’en doute certainement pas Madame.
- Je ne sais pas si cette fille vous a raconté dans les
détails les raisons pour lesquelles j’ai décidé de la
chasser. Comme vous pouvez l’imaginer, on ne prend
pas une telle décision à la légère.
- J’imagine bien.

177
- Il y a malheureusement des choses qui pourraient
dans une certaine mesure vous échapper… »
L’abbé prit de court tenta de se donner une certaine
contenance en vidant son verre.
« …Ces enfants sont un danger pour moi et pour
les miens. Je les ai recueillis de bon cœur après le décès
de leur père. J’ai cru bien faire mais cela s’est retourné
contre moi. Depuis, tant de malheurs me sont tombés. Ils
sont responsables de la mort de mon mari. Ils l’ont
envoûté. Il a perdu toute sa lucidité et a pris de
mauvaises décisions. En plus, Marie est habitée par le
démon de la sirène. Elle a voulu corrompre mon mari.
Elle n’y est pas parvenue et dans sa méchanceté l’a tué.
Elle s’est rabattue sur mon fils Arnold. Je sais que vous
n’allez pas me croire. Vous les Catholiques ne voyez pas
beaucoup de choses. Mes sœurs dans la foi ont prié et
Dieu m’a montré que si je voulais encore le bonheur
pour le reste de ma vie, je devais me débarrasser de ces
boulets maudits que sont ces enfants. J’ai donc bien
réfléchi avant de prendre cette décision. Ces enfants
n’ont pas à revenir ici. C’est notre mort qu’ils veulent. Ils
ne nous aiment pas. Ce sont des démons ! »
Izwa n’en croyait pas ses oreilles. Il savait en
arrivant que des considérations mystico-religieuses
avaient bel bien présidé à la prise de cette radicale
décision. Il était pourtant loin d’imaginer à quel point
Tante Malou adhérait à ce délire de persécution. Fallait-il
poursuivre cette discussion ? Dans quel but ? Pouvait-on
après un tel discours éructé avec autant de conviction
imaginer qu’elle changeât d’avis ? Cela paraissait
simplement impossible. Tante Malou était loin. Aucun
discours rationnel ne pouvait y trouver de place.
L’abbé essaya tout de même de lui faire entendre
raison.

178
« Et si vous vous étiez trompée dans votre
appréciation de la situation, seriez-vous prête à revenir
sur votre sentence ?
- L’Esprit de Dieu qui me guide dans mes choix ne
se trompe jamais ! Je prie dès que j’ouvre les yeux. Je ne
prends aucune décision sans le consulter. Ce n’est plus
moi qui vis Monsieur l’Abbé, c’est l’Esprit de Dieu qui
vit en moi chaque jour du matin au soir ! »
Cette posture extrême effraya le curé. Que la foi
soit par définition une croyance en un absolu, il en était
bien conscient. Que cette adhésion puisse nourrir un
comportement mystique pourrait à la limite être
considéré comme un truisme. Que cette adhésion
entraîne un rejet absolu et un total refus de remise en
question était pour lui difficilement audible. La
communauté du combat spirituelle s’enfermait et se
coupait du reste du corps social. On avait bien affaire à
une secte ! Une secte qu’il fallait combattre ! Il aurait
aimé le faire avec les mêmes armes. Mais le pape préfère
voir dans « l’interpellation des sectes une opportunité un
renouveau de la pastorale, solution unique aux déviances
de la religiosité et préférable à une coercition aveugle ».
L’ancien étudiant en théologie retrouvait ses repères.
C’était de l’angélisme à son goût. Mais Izwa était un
prêtre. Un prêtre écoute ce que dit le Pape. Il avait le
devoir de participer à ce renouveau de la pastorale.
« Que vont devenir ces enfants Madame ?
- Ils n’ont qu’à se convertir et à fuir le mal !
- S’ils se convertissaient seriez-vous prêtes à les
recueillir ?
- Oui Monsieur l’Abbé, je pourrai les recueillir à
nouveau.
- Comment seriez-vous au courant de cette
conversation s’ils n’habitent plus avec vous ?
- Dieu me le dira. C’est Dieu a guidé ma décision,
c’est lui qui me dira quand il faudra les reprendre chez

179
moi si c’est nécessaire. En attendant, l’Eternel m’a bien
fait comprendre que pour mon intérêt et pour celui de ma
famille, Papy et Marie n’avaient pas à vivre chez moi
tant qu’ils seront les instruments au service du Diable ! »
La messe était dite. Cette discussion ne servait à
rien. Même si Dieu annonçait à Tante Malou la
« conversion » des enfants, comment pourraient-ils
réintégrer sa maison après ce qu’ils ont subi ? Comment
demander à ces jeunes gens de pardonner au nom de
Dieu celle qui en son nom les avait chassés ? Comment
parler d’amour à des enfants qui en ont été privés ? Le
fameux « renouveau de la pastorale » prônée par le
Vatican avait un sens concret pour Izwa.
« Merci Madame de m’avoir reçu. Je vais réfléchir
à une autre solution. On ne va tout de même pas les
laisser tout seuls dans la rue. Il faudra que je leur trouve
un toit et une famille.
- Faites-le Monsieur l’Abbé. Je tiens tout de même
à vous donner un conseil si vous me le permettez. Vous
êtes un homme de Dieu. Je comprends que vous vouliez
aider ces enfants mais faites attention. Il faut avant toute
chose les exorciser ! Vous n'arriverez à rien s’ils ne
reconnaissent pas Jésus Christ pas comme Seigneur et
Sauveur.
- Je vais faire de mon mieux. Je vais prendre
congé. Merci de m'avoir reçu. Prenez soin de vous. »
Izwa était dégoûté. En quinze ans de prêtrise dans
Kinshasa, il n'avait jamais été confronté à pareille
situation. Il mesurait à quel point cette théologie du
démon avait détruit les valeurs auxquelles
fondamentalement les Kinois étaient attachés. Jamais
dans l'Histoire de ce pays, les enfants n'avaient été des
coupables. Ils avaient toujours été protégés comme des
victimes. Tous les soubassements de la société
s'effondraient. Dans un certain sens, Bilaka avait réussi
une évolution ou plutôt une révolution culturelle. Son

180
discours sorcellaire faisait même des enfants des
potentiels suppôts du diable et de la famille élargie un
fardeau sur la route de la foi dont il fallait se débarrasser.
Les adeptes de Maman Bilaka s'enfermaient dans leur
bonheur retrouvé en Jésus en se coupant du reste de la
communauté.
Izwa réfléchissait à ce qu'il allait faire à présent
que Tante Malou avait opposé une fin de non recevoir à
sa requête. Alors qu'il rangeait sa voiture dans la cour du
presbytère, il eût une idée.
« J’espère que cette fois-ci j'aurai gain de cause! »
se dit-il avant d'entrer dans sa chambre.

181
182
18. Quand les éléphants se battent
V oilà plus d'une année que Marie et Pyrrhus
habitaient chez JDD Kapepula. Chery Mimy
les avait accueillis avec gentillesse et simplicité. Elle
était belle, vulgaire et sans prétention. Avec un passé de
danseuse et de fille de joie, fallait-il s'attendre à plus?
Ses principales préoccupations consistaient généralement
à choisir la couleur du mascara le plus assorti à son
string. Pour prendre une décision aussi cruciale, il lui
fallait parfois bien une demi-heure. Son bonheur se
réalisait dans son accoutrement. Les robes de marque
encombraient sa chambre à coucher. JDD Kapepula ne
lui refusait rien. C’était le prix à payer pour avoir cette
icône à ses côtés qui lui servait en fin de compte d’objet
sexuel. Faire les magasins était son passe-temps favori.
La femme légitime de JDD Kapepula s’était résignée à la
situation. Elle avait fini par apprendre que son cher
époux faisait la fête à Kinshasa. La meilleure façon de
changer les choses aurait été d’y aller habiter, ce qui ne
l’arrangeait évidemment pas. Et puis, avec la nouvelle
configuration politique de Kinshasa, JDD Kapepula
gagnait beaucoup d’argent. Il assumait sa famille restée
en Europe et permettait en même temps à Chery Mimy
de s’adonner à son passe-temps favori. Elle en avait rêvé
toute petite. Elle y était parvenue. Pouvant par la même
occasion s’occuper de ses parents ainsi que de ses frères
et sœurs, en quelques mois, elle était passée du rôle de la
pestiférée à celle de la « sage » incontournable à qui on
demandait son avis. Elle avait eu le pouvoir que conférait
l’argent au sein d’une famille modeste. Ne le méritait-
elle pas dans une certaine mesure ? Elle s’était rangée
depuis qu’elle vivait avec JDD Kapepula. Elle avait
atteint le Graal.
Marie et Pyrrhus ne firent pas les difficiles. Les
malheurs rencontrés dans leur si courte existence leur

183
avaient appris à savoir accepter les autres avec leurs
défauts et leurs qualités. Ils ne s'étaient pas non plus
montrés revendicatifs à l'école par rapport à leurs
cousins. Mathilde et Jenny étaient toujours aussi
contentes de rencontrer Papy le matin à l'école. Elles
désobéissaient ainsi aux injonctions de leurs mères.
Marie prenait régulièrement de leurs nouvelles. Arnold,
honteux, faisait semblant d'ignorer Marie qui le lui
rendait bien. Ils avaient raconté à leurs amis une version
adoucie de leur drame. Ils avaient retrouvé un oncle
riche, qui avait décidé de s'occuper d'eux, ce d'autant
plus que Tonton Séraphin était décédé. Arnold, Jenny et
Mathilde n'avaient pas démenti. Ils étaient honteux du
comportement de leur mère. Leur aîné préférait
également que les choses en restassent là, lui évitant
d'affronter sa propre ignominie.
Izwa et JDD Kapepula avaient fait leurs études
dans le même collège jésuite de Boende dans la province
de l'Equateur. Après sa visite à Tante Malou, le curé
avait pensé demander service à son ami. Il était assez
riche et avait une maison assez grande pour pouvoir
accueillir les orphelins. En plus, il y vivait sans sa
famille. Certes, il y avait Chery Mimy qu'il n'appréciait
que mollement. En même temps, il se montrait plutôt
indulgent à l'endroit de son ami. « Les vertus de la
chasteté ne sont pas les plus partagées au monde »,
aimait-il lui répéter mi-taquin, mi-compréhensif. JDD
Kapepula cherchait l'occasion de l'avoir en mauvaise
posture sur ce plan pour pouvoir lui aussi se moquer du
« Grand froqué devant l'Eternel », mais l'Abbé ne
tombait pas dans le panneau. Il avait maitrisé la bête en
lui.
La réaction de JDD Kapepula avait dépassé les
attentes du Curé.
« C'est Dieu qui t'envoie mon cher. Voilà plusieurs
mois que je cherchais ces enfants. Je désespérais de les

184
retrouver. Ce sont les neveux de mon commandant à
l'époque où je servais dans la DSP. Il m'avait demandé
de m’en occuper. Je n'avais que très peu d'indices et n'ai
donc pu tenir ma promesse jusque-là. On va aller les
chercher tout de suite!
- Les voies de Dieu sont vraiment insondables... »
C'est ainsi qu'ils atterrirent chez JDD Kapepula,
non loin de la maison de Tante Malou. Aussitôt, Kotonda
prit contact avec ses neveux. Il leur parla pendant des
heures d’abord au téléphone le premier jour puis sur
Skype les jours suivants. Il s’excusa de n’avoir pu faire
grand-chose plus tôt. Il pleura au téléphone. Il pleura
longtemps après avoir raccroché. Il pleurait de
culpabilité. Il pleurait d’avoir abandonné ses enfants. Il
leur dit avec une certaine lucidité : « On ne rattrapera
jamais le temps passé, mais ce qui est sûr c’est qu’on ne
perdra pas celui qui vient ! » Il s’engagea fermement à
faire venir ses neveux en France, avec l’aide de JDD
Kapepula.
Pour Pyrrhus et Marie, ce dernier était le père
adoptif idéal. Il leur offrait tout ce qu’ils demandaient.
Ils n’en abusaient pourtant pas. Chery Mimy qui
n’arrivait pas à concevoir, suite à des manœuvres
abortives intempestives auxquelles elle fut abonnée
quelques années plus tôt, les considérait comme ses
petits frères. Il y avait parfois de la maladresse dans ses
propos. Une fois elle demanda à Marie en termes plutôt
crus si elle avait déjà perdu sa vertu. La jeune fille
pudique en fut offusquée et put à peine murmurer une
réponse négative.
« La plus belle fille du monde ne peut donner que
ce qu’elle a ! »
Dans son monde à elle, tout se disait sans gants.
Tout s’évoquait sans fards. Elle n’avait jamais appris à
arrondir les angles. Quand il faut survivre à tout prix, on
ne s’embarrasse pas des circonlocutions dans le discours.

185
Quelques semaines près la défaite électorale de
Gipe Kombo aux élections présidentielles, Mimy Chery
se rendit en Belgique se faire soigner. Elle tenait à avoir
un enfant avant qu’il ne soit trop tard. JDD Kapepula,
déçu de la tournure des évènements, accepta malgré tout
à la demande du « Chairman » de continuer à le
conseiller sur le plan militaire et stratégique. Il pensait
sérieusement à se convertir plutôt dans les affaires.
Pourquoi n’achèterait-il pas des terres agricoles et
construire des fermes. Le pays disposait d’un potentiel
agricole énorme. L’avenir politique du Mouvement de
Libération du Congo ne lui semblait pas si radieux que
ça.
Gipe Kombo disposait d’une garde personnelle de
près de 500 militaires pour sa sécurité. Ils étaient en
faction autour de ses deux résidences de Kinshasa et
dans sa ferme à Maluku. Après sa défaite au second tour
des élections, le gouvernement lui avait demandé de
« brasser » ses troupes au sein de l’armée nationale, les
FARDC36. Le « Chairman » ne voulait ou ne pouvait
obtempérer à cette exigence du Gouvernement. Il doutait
de la capacité de ce dernier à lui garantir ce qui devenait
de plus en plus une obsession, la sécurité. Le Président
élu et ses conseillers avaient eux de plus en plus du mal à
supporter la présence des forces sur lesquelles ils
n’avaient aucun contrôle. Pour Riissi Mokili et pour ces
conseillers, la présence de Kombo au milieu de ses
miliciens dans une ville acquise à sa cause était
synonyme de danger. Les conditions d’un éventuel coup
d’état étaient réunies. Régler ce problème était donc une
nécessité vitale. Les cadres du PPRD37et ceux de l’AMP
étaient littéralement obsédés par la question, dans la
mesure où leurs privilèges récemment acquis en étaient
largement tributaires. Certains parmi eux avaient fait le
36
Forces Armées Démocratiques du Congo
37
Parti du Peuple Pour la Reconstruction et le Développement.

186
choix de la trahison, pour être dans le vent. Ils n’osaient
donc pas imaginer un seul instant Kombo prenant le
pouvoir par un coup de force. Le Peuple meurtri risquait
de leur faire payer leur couardise.
La lutte contre le danger réel ou fantasmé
représenté par Gipe Kombo, autoproclamé leader de
l’opposition, allait prendre une tournure dramatique à
partir du 14 mars 2007.
Le « Chairman » avait accordé une longue
interview diffusée en boucle sur ses chaînes de
télévision, largement suivie à Kinshasa. Il concluait par
une phrase prémonitoire de ce qui allait arriver quelques
jours plus tard :
« Bazoluka mutu na ngai ? Bakokoka te ! »
Cette interview alimenta les conversations pendant
plusieurs jours, d’autant plus que les chaînes de
télévision proches de l’opposition ne se faisaient pas
prier pour les diffuser. Le gouvernement finit par réagir.
Le 21 mars 2010, le signal des chaînes de télévision et de
radio de Kombo fut coupé. La répression se mettait
tranquillement en marche. Pendant quelques heures, les
rumeurs les plus folles circulèrent. On avait peur.
Le lendemain matin, Kinshasa se réveilla
engourdie et indécise. Ntumba se rendit à Livulu
s’occuper de sa boutique toujours aussi florissante. Elle
se sentait quelque peu lasse ce matin-là. Antoine allait
assister à son cours magistral de Chimie organique. Un
groupe d’étudiants avait raconté la veille que
probablement la séance serait reportée car la femme de
l’enseignant avait accouché par césarienne aux Cliniques
Universitaires de Kinshasa et qu’elle n’allait pas si bien
que ça. Antoine faisait très peu cas de ce qui se racontait
dans les couloirs bondés conduisant aux amphithéâtres
de la Faculté de Médecine. Secrètement, il espérait que
ce fût vrai cette fois-ci. Il avait une grosse commande
d’affiches à imprimer pour une école et il craignait d’être

187
à court d’encre. Il aurait ainsi le temps de faire un tour à
la Gombe se réapprovisionner.
Pour Guy Muvu, Directeur de Discipline à
l’Institut Bobokoli, ce matin-là n’était pas comme les
autres. Il devait conduire un groupe d’élèves à Notre
Dame de Fatima. Les Ministères de l’environnement et
de l’Enseignement y commémoraient en commun la
journée mondiale de l’eau. Il fallait sensibiliser les
jeunes élèves aux dangers que coure l’environnement et
aux risques courus par l’espèce humaine si l’humanité
n’arrêtait pas de courir à sa perte comme il le faisait
actuellement. C’était le genre d’actions qui remplissaient
les journées d’un Ministre mais qui ne changeaient pas le
cours de l’Histoire. Les grands pollueurs se trouvaient
bien loin des rives du Fleuve Congo et n’étaient pas prêts
à troquer leur confort contre des actions en faveur de
l’environnement et de l’eau potable. Guy Muvu aimait
bien ces journées qui tranchaient avec le train-train
quotidien. Il n’allait pas passer la journée à gueuler, à
courir derrière ou à punir des élèves en retard ou un peu
trop bruyants au goût des enseignants.
Hugo Tanzambi se frottait les mains ce matin-là. Il
avait rendez-vous à la Banque Internationale pour
l’Afrique au Congo afin de faire le point sur ces
placements. L’année avait plutôt été bonne. Ancien
joueur de football bien connu à Kinshasa, il avait fait
fortune dans le cambisme.
Gipe Kombo s’était recouché après avoir embrassé
ses enfants qui se rendaient à l’école. Il avait prévu une
rencontre avec son état-major en début d’après-midi. Il
voulait examiner avec son équipe la situation générée par
la fermeture de ses chaines de télévision. JDD Kapepula
devait arriver à onze heures pour préparer la réunion.
Gipe Kombo lui faisait confiance. Sa capacité d’analyse
était sans égal.

188
Au Collège Boboto, au Lycée Bosangani ou à
l’Institut de la Gombe et ailleurs, les cours se déroulaient
comme d’habitude. Des milliers d’élèves essayaient de
saisir sous la grosse chaleur la quintessence des
enseignements censés faire d’eux des hommes de valeur.
Pyrrhus aurait dû être avec les autres élèves à
Fatima. Il avait préféré aller lécher les vitres avec
Kokolo, amateur comme lui des quatre cents coups sans
malice ni méchanceté mais aussi et surtout tenté de voir
Justine, la somptueuse comme il aimait bien la désigner.
Cette « fille improbable car trop belle » répétait-il à son
copain, qui ne voulait pas le croire avant d’avoir vu.
Alors que ses condisciples se farcissaient les discours
officiels et les récitals de poème sous le regard sévère de
Guy Muvu, ils déambulaient le long de l’avenue du Père
Booka.

* * *

Antoine était plutôt content de lui. Il venait de faire


une bonne affaire. Dans cette boutique abritée par un
simple conteneur bleu plus ou moins aménagé, on
trouvait des consommables informatiques à très bon prix.
Il l’avait découverte par hasard sur conseil d’un
technicien de maintenance en informatique. Les
exploitants des services de bureautique comme Antoine
avaient du mal à acheter des nouvelles cartouches
d’encre ou de tonner pour leurs imprimantes. Ce sont les
imprimantes couleurs qui leur posaient le plus problème.
Elles étaient généralement à jet d’encre et avaient une
faible capacité d’autonomie, moins de 500 pages. Les
cartouches coûtaient plus de vingt dollars. A ce prix, ils
n’arrivaient pas à en amortir le coût et à faire de
bénéfices. Antoine avait appris contourner cet écueil.
Avec dix dollars, il achetait dans cette boutique environ
quinze centimètre cube d’encre liquide pour chaque

189
couleur fondamentale et la même quantité pour la
couleur noire. A l’aide d’une seringue, il rechargeait les
cartouches par doses d’un centimètre cube et pouvait
ainsi imprimer plus qu’il n’aurait pu avec une cartouche
neuve et surtout très chère. Dans la même boutique il
achetait aussi le tonner pour laser au poids mais aussi du
papier pour photos. Pour la fin de ses études secondaires,
Tante Azama lui avait offert un appareil photo
numérique performant. Il pouvait ainsi offrir un autre
service prisé surtout par les jeunes filles. La photo était
prise puis « photoshopée » avant d’être imprimée avec
des options au choix selon la fantaisie de la cliente. Elles
étaient toujours à leur avantage sur ces photos, ce qui
flattait leur égo démesuré. Ces femmes avaient envi de
se sentir belles, fût-ce seulement sur une photo
retravaillée ! Cette part de son activité avait cru ces
derniers mois d’où la nécessité d’avoir constamment de
l’encre à portée de main.
C’est avec le sourire aux lèvres qu’il remontait le
boulevard dans la direction opposée à la gare centrale. Il
faisait chaud. On se rapprochait de midi. Le thermomètre
devait frôler les trente degrés. Antoine n’y prêtait que
très peu attention. Il se rendait à la librairie Afrique
éditions située au croisement des avenues du Livre et
Wangata. Cette dernière se prolongeait jusqu’à l’Hôpital
Provincial de Référence de Kinshasa, jadis baptisé Mama
Yemo.
Afrique Editions se présentait dans les réclames
comme « le spécialiste du livre éducatif ». Elle partageait
ce secteur du marché avec les Editions Médiaspaul-
Afrique, structure émargeant du réseau catholique.
Antoine y allait juste pour « voir ». Il espérait y trouver
des livres pour sa formation. Il pensa à sa mère et prit
soudainement conscience de la douleur qui a été la
sienne que de l’élever toute seule. Elle était assez
contente à présent qu’il avait commencé ses études

190
universitaires. Il fût si ému qu’une goutte de larme faillit
perler de son œil gauche. Il portait spontanément sa main
droite à son œil lorsqu’il entendit au loin comme une
rafale de mitraillette.
Papy et Kokolo avaient pu parler quelques minutes
avec Justine. Elle continuait à faire languir le premier.
Jusqu’à ce jour, Kokolo ne l’avait pas encore vu et avait
dû se contenter du portrait très flatteur peint par Pyrrhus.
Il l’avait accompagné pour satisfaire sa curiosité. Il tenait
à voir cette « fille improbable » décrite comme « trop
belle ». La jeune fille fut stupéfaite de l’audace du jeune
homme. Papy lui avait tout de go dit faire l’école
buissonnière pour la voir. Elle était flattée et amusée de
tant d’attention tout en se disant toutes les minutes : « Il
est fou ce gars, il est fou ce gars ». Lorsque Pyrrhus, un
peu ivre d’amour lui dit qu’il attendrait jusqu’à la fin des
cours, elle s’écria pour de vrai :
« T’es fou toi ! ».
Les deux compères éclatèrent de rire.
« Fou de toi ! » ne manqua pas de relever Kokolo.
L’adolescente leur expliqua que cela ne servirait à
rien dans la mesure où son père allait venir la chercher et
que de ce fait ils ne pourraient même pas se faire un
signe de la main.
Papy et Kokolo rejoignirent le Boulevard du 30
Juin via l’avenue Kisangani et se mirent à le remonter
tranquillement. Devant le cimetière de la Gombe se
trouvait un char de la MONUC38 avec des militaires
bronzés et moustachus. Ils purent lire sur leur poitrine
qu’il s’agissait d’un contingent syrien. Kokolo ne put
s’empêcher de murmurer :
« Bande des violeurs ! »

38
Mission d’Observation des Nations Unies au Congo déployée à la
faveur des Accords de Sun City ayant théoriquement mis fin aux
affrontements armés en RD Congo.

191
Les militaires de la MONUC s’étaient
singulièrement illustrés les dernières semaines dans des
affaires des mœurs où étaient mêlées des jeunes filles
parfois mineures. Ils s’étaient peu à peu mis la
population à dos qui leur reprochait leur inefficacité à
arrêter les cycles de violence à l’est du pays.
De l’autre côté du Boulevard, se trouvaient en
faction des militaires commis à la garde de la résidence
de Gipe Kombo. Ils avaient l’air plutôt malingres. A les
regarder s’agiter, ils devaient avoir une de ses
conversations passionnantes. Les deux amis ne leur
prêtèrent pas plus d’attention et continuèrent à marcher
tranquillement. Ils avaient presque fini de longer la
clôture du parcours de Golf de Kinshasa lorsqu’ils
entendirent une rafale de mitraillette crépiter derrière
eux. Un moment ils crurent qu’on tirait juste derrière
eux. Pyrrhus se retourna et vit au loin une scène de
panique. Les militaires se tiraient dessus devant la
résidence de Gipe Kombo. Ils se mirent à courir. Un
camion rempli des militaires de la Garde Républicaine se
dirigeait à toute allure vers la zone de combat alors que
des voitures des particuliers tentaient des manœuvres
audacieuses pour faire demi-tour.
N’ayant pu localiser d’où venaient les tirs et ne
voyant pas grand-chose autour de lui pouvant le lui
indiquer, Antoine accéléra ses pas sans perdre son sang
froid. Il résolut d’aller chercher refuge au sein de la
librairie. S’il s’agissait d’un pillage, il y avait peu de
chances que les militaires s’en prennent aux livres. Sinon
il se rendrait à l’Hôpital Mama Yemo. On ne fermerait
certainement pas la grille à un étudiant en médecine se
rassura-t-il. En ce moment il avait déjà parcouru un peu
moins de la moitié de la distance séparant les
abouchements des avenues Mpolo et Wangata sur le
Boulevard du 30 Juin.

192
Au fur et à mesure qu’il avançait, la panique
grandissait. Il croisait de plus en plus des gens courant
dans le sens opposé au sien alors que les tirs semblaient
se rapprocher. Il se dirigeait en fait vers l’épicentre des
affrontements. L’abouchement de Wangata sur le
Boulevard du 30 juin n’était plus qu’à quelques mètres.
Il ressentit une douleur violente à l’arrière de la cuisse
droite. Il y porta spontanément sa main. Elle fut tout de
site mouillée par son sang. Il marcha quelques mètres et
s’appuya sur un mur. Son pantalon jean changeait
progressivement de couleur. La balle avait traversé la
cuisse de part en part sans heureusement toucher le
fémur. Des militaires à bord d’un quatre-quatre allaient
vers le Cimetière de la Gombe et tiraient pour dégager la
route. Antoine vit deux jeunes en uniforme vêtus d’un
uniforme bleu-blanc. Il leur fit signe de s’arrêter. Il leur
murmura :
« Aidez-moi s’il vous plait ».
Papy s’arrêta à la vue du sang qui souillait déjà la
chaussure. Il enleva sa chemise et en fit un garrot. Elle
devint rouge à l’instant. Kokolo revint sur ses pas. Les
deux garçons essayèrent d’arrêter les rares véhicules qui
passaient à toute allure en montrant du doigt le blessé qui
se tordait de douleur. Personne ne leur prêta attention
jusqu’à ce qu’une voiture immatriculée CMD 4578 T se
portât à leur secours. C’était l’ambassadeur d’Afrique du
Sud qui tentait de rejoindre ses bureaux situés non loin
de là. Il conduisit le blessé et ceux qui étaient venus à
son secours à l’Hôpital Provincial de Référence. Antoine
continuait de saigner.
L’assaut mené par la Garde Républicaine contre les
Forces de Gipe Kombo tourna dans un premier temps en
faveur de ces dernières. La rumeur selon laquelle il
s’agissait d’un coup d’état courut à travers la ville. On
tirait à l’arme lourde. Les Forces de Kombo tentaient de

193
joindre la RTNC39 et le centre de détention de Kin
Mazière.
A Notre Dame de Fatima la cérémonie avait été
raccourcie. Les téléphones des officiels ne cessaient de
sonner. Les gardes du corps avaient troqué leurs tenues
militaires contre des accoutrements civils venus d’on ne
sait où après que des bruits faisant état de l’avancée des
troupes de l’opposant vers l’Eglise pour prendre en otage
les ministres et occuper les studios de la RTNC 2 situés
non loin de là aient courus au sein des personnes
rassemblées. Muvu tentait de maintenir la discipline
parmi ses élèves qui n’avaient pas manifesté de signes de
paniques. Autour de 17 heures, un corridor sécurisé crée
par la Garde Républicaine leur permit de quitter le
centre-ville en direction du Rond Point Victoire via
l’avenue des Huileries. Les trente élèves marchaient à la
queue-leu-leu derrière le Directeur de Discipline au sein
d’une colonne des militaires armés.
Plusieurs bâtiments publics essuyaient les tirs à
l’arme lourde. Les dommages collatéraux étaient légion.
Hugo Tanzambi, touché alors qu’il se trouvait dans
l’enceinte de la BIAC, décédera quelques jours plus tard.
Le magnifique costume bleu-clair de l’élégant homme
d’affaires bien connu des Kinois ne lui aura pas été d’un
grand secours ce jour-là.
JDD Kapepula convainquit Kombo de se refugier
dans une représentation diplomatique. Le combat était
perdu d’avance malgré le recul temporaire de la garde
républicaine. Il ne disposait que de 500 hommes environ.
Il n’avait pas de dispositif logistique pour ravitailler ses
hommes, il ne contrôlait aucune frontière. Mokili pouvait
faire atterrir des renforts. Kombo ne disposait d’aucun
soutien. Il devait se mettre en lieu sûr et tenter une
négociation politique. La partie était très serrée.
39
Radiotélévision Nationale Congolaise, station nationale de
radiodiffusion.

194
Ayant exfiltré avec l’aide de la Monuc les enfants
du « Chairman » qui étaient restés bloqués dans leur
école, JDD Kapepula grimpa à bord de sa jeep et prit la
direction de Ma Campagne. Il eût Pyrrhus au téléphone
et lui demanda de ne pas bouger de l’Hôpital jusqu’à
nouvel ordre. Et à Marie, déjà de retour de l’école, il lui
demanda de l’attendre. Il voulait la conduire en lieu sûr.
Son domicile était certainement le dernier endroit où
passer la nuit. Il roulait en trombe. Alors qu’il
s’approchait de Kintambo Magasins, il entendit des tirs.
Les quelques véhicules qui roulaient devant lui s’étaient
immobilisés. Le cortège d’un officier de l’Armée
ripostait aux tirs des insurgés. Il se mit sur le côté de la
route, préférant attendre avant de poursuivre. Des
militaires excités couraient dans tous les sens et
arrachaient aux rares conducteurs présents argent et
téléphones portables. JDD Kapepula sortit de son
portefeuille deux billets de vingt dollars et défit une
liasse des billets de 100 Francs Congolais, plaça le tout
dans la boîte à gants. De quoi se débarrasser très vite
d’un éventuel emmerdeur. Un soldat en tenue vint lui
demander de baisser sa vitre en le menaçant de son arme.
« Kita ! Kita !40 »
JDD Kapepula s’exécuta lentement sans aucun
mouvement brusque. Le militaire s’éloigna de quelques
mètres, évitant un éventuel corps à corps dans lequel il
risquait de perdre son arme.
« Pesa mbongo !41 »
JDD Kapepula lui expliqua que le peu d’argent
dont il disposait se trouvait dans la boîte à gant. Le
militaire l’enjoignit de le prendre tout en lui promettant
une rafale dans le cul au moindre mouvement suspect. Il
lui remit en désordre tous les billets et remonta dans la
voiture. Le soldat s’éloigna. Les tirs s’espaçaient de plus
40
Sors de la voiture ! Sors de la voiture !
41
Donne l’argent !

195
en plus. Les premiers automobilistes démarraient et
reprenaient timidement la route. JDD Kapepula
s’apprêtait à faire de même lorsqu’un groupe de trois
militaires s’approcha. Ils demandèrent de sortir. Il
s’exécuta à nouveau tranquillement. L’un d’entre eux en
le voyant hors de la voiture s’écria :
« Oyo JDD Kapepula mutu ya Kombo! Lesa ye
nguba ! »42
Il roula par terre et évita de justesse la première
rafale, sortit son arme de poing et tira en direction de ses
assaillants, en tuant un sur le champ avant de tomber lui-
même sous le feu nourri des Kalachnikovs.
Le soleil venait tout juste de disparaitre derrière
l’horizon.

***

A l’Hôpital provincial la situation d’Antoine ne


s’améliorait guère. L’afflux des blessés avait désorganisé
les soins. Il n’y avait pas de sang pour une transfusion.
Les médecins se contentaient de maintenir la volémie
avec des solutions physiologiques. Celles-ci vinrent à
manquer dans la nuit. Prévenue sur son GSM, Ntumba
avait réussi à rejoindre son fils au péril de sa vie. Il
demandait aux médecins de le sauver. Le Docteur
Kabongo, seul chirurgien présent dans l’hôpital, faisait
de son mieux mais n’était pas loin d’être dépassé par la
situation. La fatigue et l’inquiétude se lisaient sur son
visage. Sans sérums physiologiques, une bonne partie de
ces grands blessés allaient probablement mourir
d’hypovolémie. N’ayant pu explorer la plupart des
plaies, il n’était pas sûr que les pansements compressifs
suffiraient à arrêter les hémorragies.
42
C’est JDD Kapepula un des hommes de Kombo ! Faites le manger
des arachides ! Dans l’argot militaire « manger des arachides »
signifie être abattu par balles.

196
Ntumba avait remercié Pyrrhus et son amie pour
leur bravoure. Ils étaient restés veiller Antoine qui
essayait de rassurer sa mère. Vers minuit, il délira. Le
cerveau de moins en moins oxygéné se dérégla. Ntumba
pleurait, demandait de l’aide, suppliait le Dr Kabongo de
ne pas laisser mourir son fils.
« Bon Dieu ! On ne peut pas trouver une poche de
sang dans cet hôpital de merde ! » s’écriait-il. Qui
pouvait donc l’entendre à cette heure de la nuit.
Antoine fut conduit aux soins intensifs. Ntumba fut
congédiée. Personne n’accompagnait les patients dans ce
secteur de l’Hôpital provincial de référence de Kinshasa.
Elle s’assit devant la porte. Elle priait et attendait.
A cinq heures, elle s’assoupit quelques minutes. Dans
son rêve, son fils la réveillait et lui disait :
« Maman je t’aime ! Maman je t’aime ! ».
Elle sursauta. Une vieille infirmière tentait de la
réveiller :
« Madame, votre fils vient de mourir. »
Elle poussa un grand cri et s’évanouit. Kokolo et
Pyrrhus la rattrapèrent juste avant que sa tête ne heurtât
le sol.
Marie n’arrivait plus à joindre Tonton JDD. Le
téléphone sonnait dans le vide. Elle lui avait laissé un
message sur le répondeur. Elle appela également son
frère et lui annonça qu’elle allait quitter le domicile et
passer la nuit chez l’Abbé Izwa à la paroisse. Elle ferma
soigneusement les portes. Elle prit avec elle deux romans
et un petit un sac à main contenant le nécessaire de
toilette. Elle allait fermer la porte de la maison lorsqu’un
groupe des militaires enfonça la grille d’entrée de la
parcelle en criant :
« Wapi ye ? Wapi ye ? »43

43
« Où est-il ? Où est-il ? »

197
Son sang se glaça. Son sac à main chut. Celui
qu’on appelait « Commandant » la poussa brutalement à
l’intérieur de la maison.
« Où est JDD Kapepula ?
- Il n’est pas là. Je suis toute seule
- Fouillez toute la maison ! lança-t-il à ses
hommes ».
En très peu de temps, la maison fut sens dessus
dessous. Le groupe composé de sept militaires dont un
garçon d’environ 17 ans s’en donnait à cœur joie dans
une furie destructrice. Marie, debout au milieu du living,
avait l’estomac noué. Le « Commandant » assis sur un
fauteuil du salon, son arme sur les genoux, la fixait des
yeux. Ses hommes revinrent bientôt.
« Il n’y a personne dans la maison, elle a dit
vrai ! »
Le « Commandant » resta un moment sans parler
puis alluma une cigarette améliorée au cannabis. Il
s’adressa ensuite au plus jeune du groupe en termes peu
élégants.
« Kadogo44
- Mon Commandant !
- Tu vas baiser cette idiote ! »
Quand elle avait vu ses militaires enfoncer la grille
de la parcelle, elle avait spontanément pensé à toutes ses
histoires des femmes violées à l’Est du pays. Elle avait
espéré que cela ne lui arriverait pas. Elle qui n’avait pas
encore connu d’homme. Elle se trompait.
« Non pas ça ! Pitié ».
Le « Commandant » perçut une légère hésitation
dans le chef de Kadogo.
« T’es un homme ?
- Boye45 mon Commandant !

44
Kadogo : jeune enfant en Swahili.
45
Oui

198
- Tu vas baiser cette idiote. Mubali alekisaka
mwasi te.46 »
Comme s’il n’attendait que ça, il se mit à défaire
son froc. Marie tenta de fuir vers la cuisine mais fut
rattrapée par les autres. Ils la plaquèrent sur le sol et lui
déchirèrent les habits. La vue de ce corps nu, se débattant
rageusement excita Kadogo. C’était la première fois qu’il
voyait une femme aussi jolie et hygiénique. Ces
expériences sexuelles précédentes se résumaient en des
orgies collectives auprès des jeunes putes sales et mal
nourries des bas-fonds de Makala Ngunza. Il n’en avait
que rarement tiré du plaisir, surtout qu’il était bien
souvent obligé de passer après les aînés, trempant son
goupillon dans un bénitier déjà rempli de leur sperme.
Cette fois-ci c’était différent. Il passerait en premier sur
une très jolie femme, une vraie. Il était prêt. A défaut
d’avoir trouvé JDD Kapepula, l’expédition aura été
bénéfique pour lui en fin de compte.
Marie criait et se débattait de toutes ses forces. Les
miliaires l’avaient couchée sur le ventre. Kadogo se mit à
genou puis s’étala sur Marie. Le corps de Kadogo
exhalait l’odeur âcre de ceux qui se lavaient rarement.
Elle eût un haut le cœur. Kadogo cherchait fébrilement
l’ouverture sous les encouragements de ses confrères. Il
la trouva. L’hymen de la jeune fille offrit une résistance
rapidement vaincue. Marie lâcha un cri de désespoir.
Kadogo était tellement excité qu’il éjacula
presqu’aussitôt. Au même moment, comme pour
expulser cette semence du Diable qui la souillait, elle
vomit et perdit connaissance.
Alors que Kadogo, fâché contre lui-même, se
débattait entre les jambes de Marie pour retenir une
érection prête à s’en aller, d’autres militaires franchirent
la grille de la parcelle en tirant en l’air et en criant :

46
Un homme ne laissa pas passer une femme !

199
« Igwe ! Igwe ! Igwe !47 »
C’était des militaires du MLC en déroute qui
tentaient de piller le maximum des biens avant de
disparaitre dans la nature.
Le « Commandant » jugea qu’il valait mieux ne
pas les affronter et ordonna à ses hommes de s’enfuir par
l’arrière. Kadogo n’eût pas le temps de remettre son
pantalon. Avant de quitter la pièce, il visa Marie entre les
deux yeux. La détonation se perdit au milieu des rafales
des mitraillettes tirées par les militaires de Gipe Kombo
dans la cour de la parcelle de JDD Kapepula.

47
Igwe était le surnom donné par les Kinois à Gipe Kombo Mokonzi
pendant la campagne électorale.

200
Epilogue

N tumba se demandait si elle aurait la force de


lire ce rapport de Human Right Watch trouvé
chez le curé de sa paroisse. Elle voulait savoir pourquoi
son fils chéri était mort. Elle n’avait jamais arrêté de se
poser des questions auxquelles personne n’apportait de
réponses.
Elle se mit à feuilleter la liasse des papiers reliés en
spirale.
En août 2006, des éléments de la Garde
Républicaine ont eu un accrochage avec des membres de
la garde de Kombo à Kinshasa. Mokili, qui commandait
les forces les plus puissantes, a profité de l’occasion
pour engager une opération militaire qui a assené un
coup majeur à Kombo. N’ayant pas réussi alors à
détruire complètement les effectifs de Kombo, les forces
de Mokili ont lancé une deuxième opération militaire en
mars 2007 qui, s’ajoutant à une campagne
d’arrestations arbitraires et d’intimidation, a de fait mis
un terme à la remise en cause par Kombo du pouvoir de
Mokili et a poussé Kombo à s’exiler. En parlant de cette
période, un officier de l’armée congolaise a déclaré à
Human Rights Watch : « Le Général Sakombi nous a
donné l’ordre d’éliminer Kombo, d’en finir avec lui et le
MLC. » Le Général Sakombi était le Lieutenant-Général
Sakombi Ngangulanso Mbelo, alors chef d’état-major de
l’armée. D’autres soldats de la Garde Républicaine et de
l’armée congolaise interrogés par Human Rights Watch
parlaient de Kombo et de ses partisans comme de «
l’ennemi qui pourrait affaiblir le gouvernement » et
interprétaient leurs ordres comme étant « d’éliminer »
cet ennemi. En novembre 2007, le ministre de l’Intérieur
Denis Mukala a déclaré à Human Rights Watch que «
neutraliser Kombo » ne voulait pas dire l’assassiner.

201
Mais une autre personne proche de Mokili a expliqué
que les partisans de Mokili sous-entendaient le risque
que Kombo pouvait être tué dans de telles opérations. Il
a observé : « C’est exactement ce que souhaitaient
certains radicaux. »
Elle déposa nonchalamment la pile des papiers et
murmura comme si elle avait peur d’être entendue :
« Kombo est toujours en vie et le restera peut-être
longtemps. Mon fils à moi, lui il est bien mort, comme
son père. »

Bruxelles, le 3 mai 2010

202
Table des matières

Avertissement ...................................................................... 7
Prologue............................................................................... 9
Première partie................................................................... 13
1. Naître ou mourir à Kinshasa.......................................... 15
2. Humiliée ........................................................................ 37
3. La Vie sans l’amour de sa vie........................................ 59
4. Grandir........................................................................... 67
5. Institut Supérieur de Commerce .................................... 73
6. Mini-jupes et décolletés................................................. 89
7. Le Monde change .......................................................... 94
8. Libération ...................................................................... 99
9. Les Kadogo.................................................................. 109
Deuxième partie............................................................... 113
10. La Marque indélébile................................................. 115
11. Crises et amitiés......................................................... 119
12. Ici ou là-bas ............................................................... 129
13. Ce n’était qu’un rêve ................................................. 137
14. Maman Bilaka ........................................................... 147
15. Amour quand tu nous tiens !...................................... 157
16. Encore un petit effort !............................................... 169
17. Les Orphelins............................................................. 173
18. Quand les éléphants se battent................................... 183
Epilogue........................................................................... 201
Table des matières ........................................................... 203

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Remerciements

Je remercie particulièrement Victoria, ma femme,


pour son soutien tout le long de la rédaction de ce roman.
Que Juan Manuel Rodriguez et Jennifer Denis
trouvent ici l’expression de ma plus profonde amitié

Magloire Mpembi Nkosi

Achevé d’imprimer en Août 2010 pour le compte de MM Editions

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