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Parti — Internationale — État

Recueil d'articles parus dans la revue


« BILAN » ( mars 1934 — janvier 1936 )

Ottorino Perrone ( 1897 — 1957 )

www . collectif - smolny . org


- 2007 -
2 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 3

Table des matières


Notice 4
Prémisses 5

I. La classe et sa signification 13
Classe et formation de classe 14
Classe et société 15
Société, classe et instrument de travail 16
La notion mondiale de classe 17

II. Classe et État 21


III. Classe et Parti 31

IV. Parti et Internationale 40


V. L'État démocratique 48

VI. L'État fasciste 56


VII. L'État prolétarien 63

VII. L'État soviétique (deuxième partie) 73


VII. L'État soviétique (troisième partie) 85

VII. L'État soviétique (quatrième partie) 99


VII. L'État soviétique (cinquième et dernière partie) 109
4 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

Notice

Les articles de la série « Parti - Internationale - État » sont parus dans les
numéros suivants de la revue « BILAN » :

Numéro Titre Date


n°5 Prémisses Mars 1934 / pp. 160–165
n°6 I - La classe et sa signification Avril 1934 / pp. 205–209
n°7 II - Classe et État Mai 1934 / pp. 231–238

n°8 III - Classe et Parti Juin 1934 / pp. 286–292


n°9 IV - Parti et Internationale Juillet 1934 / pp. 322–327
n°12 V - L'État démocratique Octobre 1934 / pp. 426–432
n°15 VI - L'État fasciste Janvier - Février 1935 / pp. 517–
521
n°18 VII - L État prolétarien Avril - Mai 1935 / pp. 606–613
n°19 VII - L'État soviétique (2) Mai - Juin 1935 / pp. 638–646
n°21 VII - L'État soviétique (3) Juillet - Août 1935 / pp. 715–724
n°25 VII - L'État soviétique (4) Nov - Décembre 1935 / pp. 838–
844
n°26 VII - L'État soviétique (5) Janvier 1936 / pp. 870–879

Nous proposons ici une version « brute », sans appareil critique, conformément
aux objectifs du projet Smolny n°2 de numérisation et de mise à disposition
immédiate de l'intégrale « Bilan ». Nous ne nous sommes permis qu'en de rares
occasions des corrections syntaxiques, là où le sens de la lecture pouvait être rendu
difficile.

De nombreux autres articles peuvent être consultés sur le site internet de


l'association. Une édition critique complète (notes, index, recoupements avec
d'autres textes et publications, chronologies) sera le fait d'un autre projet. Si un tel
projet vous intéresse, merci de vous signaler auprès du collectif :

Collectif SMOLNY - http://www.collectif-smolny.org

Bât La Pastourelle / 47 route d'Espagne / 31100 TOULOUSE / FRANCE

contact@collectif-smolny.org
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 5

Prémisses

L’étude dont nous commençons la publication a pour but de donner — pour


autant que possible — une analyse historique de la phase actuelle de la lutte de
classe, afin de situer les problèmes essentiels surgissant de cette situation au cours
de la lutte ouvrière. Encore une fois : la compréhension des événements est la
condition indispensable pour permettre l’action. Les militants qui ne posent pas
catégoriquement la nécessité de se donner à eux-mêmes, et de donner au
prolétariat, une explication fondamentale aux événements historiques qui ont
accompagné la première expérience de gestion d’un État prolétarien luttant pour la
révolution mondiale, ne font que devenir les prisonniers de la vague de réaction que
le capitalisme fait déferler sur le monde entier. Car s’il est parfaitement exact que la
théorie du socialisme dans un seul pays n’est pas la filiation légitime et nécessaire
d’octobre 1917, il est tout aussi certain que ce n’est pas au travers d’un simple
déplacement politique des organisations communistes actuelles, afin de les remettre
sur la base des positions occupées en 1917, que le prolétariat retrouvera la voie de
son salut. Outre le fait que le déplacement est absolument impossible, des
phénomènes politiques et sociaux d’une importance colossale se sont produits entre
1919 et 1934, et il faut les soumettre à une étude aussi complète que le firent, en
leur temps, les bolcheviks, pour les problèmes issus de la transformation de
l’économie capitaliste dans sa phase impérialiste. Le secret réel de la victoire des
bolcheviks réside dans leur réaction rigoureuse contre tous les courants de la
Deuxième Internationale : les véritables mouvements de masse se préparent au feu
d’une série de scissions pour forger l’organisme appelé à diriger le prolétariat autour
des formulations de la lutte révolutionnaire. Toute autre tentative de mobiliser les
masses en dehors de ce travail principiel 1 — et les courants de gauche du
mouvement allemand l’ont prouvé péremptoirement — devait conduire à la situation
de 1919 où les ouvriers allemands en armes cherchèrent vainement l’organisme qui
les aurait conduit à la victoire : cet organisme ne pouvait pas surgir spontanément
mais devait être le résultat d’un travail opiniâtre et analogue à celui des bolcheviks.

Pour centraliser en une formule ce que s’efforce d’effectuer notre bulletin


théorique, nous dirons que l’intervention réelle du groupe pouvant prétendre
représenter la classe prolétarienne, n’est possible que sur la base de la résolution
des problèmes politiques propres à une époque historique donnée.

1. Poursuivant sa méthode coutumière, le camarade Trotsky, dans un de ses derniers articles, « Le


Centrisme et la 4ème Internationale » dédie quelques lignes à notre mouvement — lui qui écrit des
volumes sur des querelles de militants qui, sans crainte de ridicule, s’intitulent « bolcheviks-
léninistes » - et parle de « la passivité de propagande abstraite » de ceux qu’il appelle les
« bordiguistes » (la mode n’est-elle pas aux « ismes » qui dispensent d’analyses sérieuses).
Évidemment pour le camarade Trotsky, la « pureté principielle, la clarté de position, l’esprit de
conséquences dans la politique, la netteté de l’organisation », tout cela réside dans cette entreprise
de confusion, de manœuvre, de maquignonnage, qui s’intitule pompeusement 4ème Internationale.
Dans l’avant-guerre, Lénine (duquel nous nous inspirons), devait-il être considéré comme un
champion de la propagande abstraite, selon le camarade Trotsky ?
6 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

***

Le socialisme dans un seul pays est à la fois la conséquence de l’incapacité du


prolétariat international à réaliser plus qu’avaient donné les bolcheviks en 1917, et
l’expression politique de l’insuffisance — s’exprimant au travers des événements
postérieurs à 1917 dans le monde entier — de la clarification historique conquise en
octobre. Les principes jaillis de la révolution russe et de la fondation de la IIIe
Internationale, ne peuvent nullement être considérés comme un point final, mais
comme une marche dans l’ascension que le prolétariat doit effectuer pour atteindre
sa libération. Une marche qui aurait pu être suivie par une progressivité constante à
la seule condition que les mouvements révolutionnaires des autres pays
enregistrent avec la victoire du prolétariat, de nouvelles bases idéologiques
s’ajoutant au patrimoine historique du prolétariat mondial. En elles-mêmes, les
défaites qui survinrent ne devaient évidemment pas signifier que les principes sur
lesquels se basait le prolétariat étaient faux ou insuffisants. Les défaites pouvaient
résulter du rapport de force entre les classes qui s’était montré défavorable au
prolétariat, d’erreurs d’application de ces principes, ou d’incapacités tactique ou
stratégique des organes dirigeants du parti. Mais qu’aujourd’hui, en 1934, quand la
situation prouve qu’à la suite d’innombrables défaites dans le monde entier —
Russie y comprise — nous assistons à l’écrasement du prolétariat dans tous les pays
en même temps que s’épanouit le développement industriel de l’U.R.S.S. et qu’on
essaye d’individualiser les causes de cette situation dans la mauvaise application
« de la ligne » comme le font les centristes, ou de personnaliser cette cause en
Staline et le « stalinisme » comme le fait le camarade Trotsky, ce procédé conduit à
réduire le sanglant tribunal où se jouent les batailles historiques de classe, en une
mesquine plaidoirie devant un juge de paix de village.

L’étude dont nous commençons la publication ne peut représenter qu’une


contribution, d’ailleurs très faible, pour élucider ce qui nous semble être le
problème central de l’époque actuelle. Fort probablement nous ne pourrons
qu’indiquer une nécessité , et non fournir la réponse adéquate, car cette dernière ne
ressortira que d’une révolution triomphante et d’un effort international des
différents groupements issus de la dégénérescence du mouvement communiste. Ce
dernier s’était polarisé autour du prolétariat russe qui a désormais épuisé sa
fonction de guide international du prolétariat, et cela à cause des organes dirigeants
du prolétariat de tous les pays, insectes grouillant sur le corps de la classe ouvrière
russe et de ses formations dirigeantes, de Lénine et de Trotsky, aussi bien que de
Staline.

Après le 15e Congrès du parti russe s’était ouverte une situation où un travail
politique international aurait peut-être permis au prolétariat de faire l’économie
d’une nouvelle guerre, de sauvegarder l’État russe au prolétariat mondial afin de
traduire les immenses enseignements des défaites de l’après-guerre, au travers
d’une victoire de la gauche marxiste au sein de l’Internationale Communiste. Notre
voix, à ce moment, a été suffoquée au sein de l’Opposition de gauche et contre
nous ont triomphé les braillards proclamant notre sectarisme et leur capacité ( ! )
pour concrétiser immédiatement de grandes victoires contre le centrisme. Il serait
instructif de faire le bilan des anciennes polémiques : pour le moment, nous ne
voulons que rappeler de quel côté se trouvent les responsabilités politiques de la
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 7

déconfiture actuelle.

Notre travail ne cesse pas d’avoir sa raison d’être parce que, pratiquement, le
sort du prolétariat est déjà irrémédiablement joué et que le capitalisme pourrait
aboutir à la guerre. Les événements d’Autriche prouvent que les masses ne se
résignent nullement à devenir la proie du capitalisme : cela signifie que sur le fond
de la perspective capitaliste, des occasions peuvent se produire pour une reprise
victorieuse de la lutte du prolétariat. Mais, pour assurer cette victoire, aussi bien
que pour faire aboutir la guerre dans le triomphe de la révolution, le travail que
nous proposons et que nous ne pourrons, encore une fois nous le disons, effectuer
isolément, représente la condition préjudicielle et indispensable.

***

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de
classes » (Manifeste du Parti Communiste).

Cette notion fondamentale sert à caractériser le marxisme par rapport à toutes


les autres écoles historiques qui l’ont précédé Mais qu’il s’agisse de la délimitation
de la classe en général et en particulier dans la situation actuelle où le prolétariat
s’est trouvé appelé à exercer son pouvoir, qu’il s’agisse de la détermination de
l’organe pouvant représenter cette classe, et qu’enfin il s’agisse de déterminer les
bases sur lesquelles la classe et l’organe de la classe doivent agir, nous nous
trouverons devant la nécessité de retirer des événements l’élément substantiel qui
permettra de définir les notions théoriques, et de configurer les postulats pour la
lutte du prolétariat dans les situations actuelles.

Pour ce qui est de la classe en général, nous assistons actuellement à une


floraison bigarrée de théories qui, ou bien conduisent directement à la suffocation
des classes sur le front commun des intérêts de la classe régnante, ou à la
modification du rôle des classes fondamentales de la société pour attribuer aux
classes moyennes des fonctions se substituant à la fois au capitalisme et au
prolétariat ; ou encore menant à l’inversion du processus de la lutte des classes qui
ne conduira plus la classe ouvrière d’un pays à lutter au sein même du prolétariat
mondial, mais condamnera — et pour cela même l’annulera — la classe ouvrière à
réaliser, dans le cadre de ses frontières étatiques, les tâches qui ne peuvent revenir
qu’au prolétariat et à la révolution internationale.

Fascisme : par l’étranglement de la classe prolétarienne ; démocratie : par la


corruption du prolétariat, ces deux formes d’organisation de la société capitaliste,
semblent avoir annulé la substance de la théorie marxiste sur les classes, alors
qu’en réalité le marxisme trouve, dans la situation actuelle, la plus lumineuse
confirmation : l’une ou l’autre forme de l’annulation de la classe prolétarienne
correspond à l’incapacité absolue de la société actuelle de maîtriser, de diriger, de
contrôler l’évolution des forces productives. La seule classe pouvant s’acquitter de
ce rôle historique, le prolétariat, ayant été anéanti, la société se trouve incapable de
contrôler les forces économiques et ne retrouvera une issue qu’à la condition d’une
reconstruction de l’ossature de la classe prolétarienne et de sa victoire
révolutionnaire.
8 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

***

Ce n’est pas seulement au point de vue géographique que le centrisme a


représenté une révision de la signification de la classe en général et de la classe
prolétarienne en particulier. C’est au point de vue substantiel que le centrisme
a modifié la notion théorique de classe. Le socialisme en un seul pays peut
paraître une artificieuse entreprise pour séparer l’État soviétique, où l’on réaliserait
le socialisme, du monde capitaliste restant la proie des crises économiques et des
convulsions sociales ; en réalité, puisque la classe est une notion historique et
mondiale, l’État prolétarien, qui se dissocie du processus de l’évolution du
prolétariat mondial, devient, dans ses frontières mêmes, l’instrument de la classe
capitaliste mondiale et un coefficient d’une grande importance dans cette involution
qui conduit à l’anéantissement de la classe prolétarienne mondiale.

Pour ce qui est de l’organe pouvant condenser et représenter la classe, une


différence d’ordre social réside dans les fonctions qui reviennent au prolétariat par
rapport à la bourgeoisie, au féodalisme, ou aux propriétaires d’esclaves de
l’Antiquité. En définitive, toute forme d’organisation sociale représente un moment
particulier que traverse l’humanité dans le contrôle progressif sur les forces de
production. Au début, chaque organisation sociale représentait un progrès sur la
précédente, progrès obtenu grâce à une révolution. Par après, cette même
organisation se transforme en une tentative de freiner le développement productif
qui après l’avoir appelé, désormais le condamne. Et c’est au prix d’une nouvelle
révolution que la marche progressive peut reprendre. Nous ne pourrons classifier
historiquement les sociétés qu’en fonction de la délimitation par rapport à la classe
régnante. Cette classe se fonde concrètement sur la base d’une forme particulière
qui la reliera aux forces de production. Et ici nous trouvons simultanément une
forme particulière de l’appropriation des moyens de production, en général, et un
aspect spécifique de la position où se trouvera le travailleur qui, lui aussi, tant
qu’existent les classes, n’est qu’un moyen de production. Dans l’économie
esclavagiste, c’est l’attribution personnelle des moyens de production aussi bien
que de l’esclave. L’ensemble de la société vit et se reproduit sur la base de la
continuité de la classe et des castes qui la composent. A cette époque, le faible
développement des moyens de production ne permettra qu’une production pouvant
suffire à la satisfaction des besoins d’une minorité infime de la population.
L’économie du servage, tout en laissant subsister le caractère personnel de
l’attribution des moyens de production, va permettre une plus grande distribution
de ces derniers, et cela parce que le mécanisme productif ne peut plus supporter la
sujétion à la caste, mais détermine une spécification du travail qui doit déjà obéir
aux lois d’un marché plus étendu.

L’économie capitaliste triomphe quand une modification radicale et sans


précédent s’est déjà effectuée : les moyens de production aussi bien que le
travailleur lui-même ont définitivement perdu toute possibilité d’être attribués à des
individus, et la production à chacun de ses moments prend un caractère collectif. Le
divorce qui s’opère entre le caractère collectif et social des moyens de production, et
le type d’appropriation de ces moyens, qui reste personnel, ne disparaîtra que
lorsque les nouveaux rapports sociaux s’établiront en réflexe du mécanisme
productif qui ouvre la phase de l’histoire consciente de l’humanité.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 9

***

Tant que les moyens de production se prêtaient à une attribution aux individus
ou à la caste, la lutte de classe se déroulait autour de la possession des instruments
permettant de garantir le privilège de la formation ayant le pouvoir, et de conformer
ainsi tout le développement économique et politique autour de la défense de
l’organisation sociale existante. A un certain point de vue, pour toute l’histoire qui
précède la révolution prolétarienne, nous pouvons développer la formule de Marx :
l’histoire n’a été que l’histoire des luttes de classes, par cette autre formule :
l’histoire n’a été que l’histoire des classes pour s’emparer du pouvoir de l’État. Ce
dernier représente, en effet, un instrument nécessaire aussi longtemps que la
production ne suffit que pour une minorité de la population (minorité se retrouvant
dans la classe qui, à cette fin, établira un type donné de société). D’autre part, nous
assisterons également à une modification des classes qui se trouvent à la direction
de la société, mais une continuité subsistera pour ce qui concerne l’organe de l’État
qui, tout en se transformant dans les différentes époques, tout en se basant sur des
formules différentes, n’en restera pas moins l’organe permettant l’oppression des
classes travailleuses, et un organe historiquement nécessaire, au point de vue
général.

Il est évident que l’État ne peut pas être considéré comme un démiurge au-
dessus des classes, et l’élément de discrimination dans l’évolution historique : la
classe reste toujours le moteur du mouvement, mais jusqu’à la période où les forces
de production appellent le prolétariat au pouvoir, les classe livrent leur lutte autour
de l’enjeu que représente l’État.

Pour ce qui concerne la féodalité par rapport à l’économie esclavagiste, ou la


bourgeoisie par rapport à la féodalité, puisqu’il s’agit de différents types de
privilèges et de régimes d’oppression sur les travailleurs, nous assisterons d’abord à
une coexistence entre les deux types d’économie et à la pénétration progressive, au
sein de l’ancienne économie aussi bien que de l’ancien État, des éléments
appartenant à la nouvelle classe. Ensuite seulement se produira la lutte
révolutionnaire qui fondera la nouvelle organisation sociale. La révolution n’est pas
le point de départ pour la bourgeoisie, mais son point final : dans les trois siècles
qui ont précédé sa victoire, la bourgeoisie avait déjà réalisé d’immenses progrès par
une pénétration progressive d’ordre économique aussi bien que politique. Les
succès qu’elle avait remportés au sein de l’État ne lui suffisaient pas, elle devait
avoir tout l’appareil entre ses mains et elle obtint ce résultat par des mouvements
révolutionnaires. Cependant, il n’en reste pas moins vrai que Richelieu, Colbert et
Turgot représentent des pas intermédiaires et nécessaires vers le but final. La
pénétration du capitalisme dans l’État féodal est donc un fait que l’on rencontre
dans toutes les révolutions bourgeoises, lesquelles devant se conclure par un type
plus avancé d’institution de privilèges, mais devant toujours aboutir au maintien du
privilège, à la persistance de la division de la société en classes, permettant à la
bourgeoisie, au travers de l’État, de réaliser ses tâches historiques.

***

Il en est tout autrement pour le prolétariat. Engels expliquait la nécessité de


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l’institution de la dictature du prolétariat en invoquant le caractère transitoire de


l’État prolétarien, de cet État qui, reflétant la mission de la classe prolétarienne,
luttant pour la disparition des classes, se fondera sur la notion principielle de son
dépérissement et de sa mort. Cette notion d’Engels nous paraît reposer sur une
notion plus générale d’après laquelle le dépérissement des classes et de l’État ne
peut résulter que d’une élévation gigantesque de la production capable d’assurer le
libre épanouissement des besoins du monde entier. Nous sommes séparés de cette
situation ultime par toute une époque de profondes modifications dans la structure
économique, où le prolétariat ne pourra agir qu’avec une direction centralisée qui
doit tenir en vue, non pas des intérêts particuliers de localités ou de corporations,
mais l’intérêt collectif du prolétariat en tant que classe représentant l’ensemble de
la société. Et c’est à cet effet que le prolétariat aura besoin de l’appareil étatique, et
c’est seulement sur la ligne de l’épanouissement croissant de la production que se
manifestent concrètement les conditions pour le dépérissement et l’anéantissement
de l’État.

Pour le prolétariat au pouvoir, l’État reste quand même une nécessité, mais sur
un tout autre plan que pour les classes précédentes : pour le capitalisme, l’État
représentait l’organe de domination sur les classes opprimées et dans sa phase de
déclin, sur les forces de production également ; pour le prolétariat, au contraire,
l’État n’est qu’un organisme d’appoint, nécessaire seulement pour orienter
l’ensemble des travailleurs vers les solutions d’intérêt général, alors
qu’inévitablement les masses pourraient subir l’attrait de solutions contingentes en
opposition avec le but final : un développement concret tellement intense que les
conditions seraient réalisées pour la disparition des classes.

Dès sa formation, le prolétariat ne luttera pas contre l’État capitaliste dans le but
d’y pénétrer. S’il le faisait, il arriverait jusqu’à renier non seulement ses buts
spécifiques et historiques, mais aussi à sacrifier ses intérêts immédiats pour la
résistance à l’exploitation capitaliste. Féodalisme et bourgeoisie croissaient dans la
mesure où se développait l’influence de leur classe au sein de l’ancien régime et des
institutions mêmes de l’ancien régime ; le prolétariat ne peut se former et croître
que dans la mesure où il concentre, sur son front de lutte, les plus puissantes
énergies pour livrer la lutte pour la destruction de tout le régime capitaliste et pour
fonder un État sur la base du programme complètement opposé que nous avons
indiqué.

Pour le capitalisme, l’État pouvait suffire avant sa victoire comme après. Par
contre, pour le prolétariat, il n’y a qu’un programme de destruction de l’État
capitaliste avant sa victoire et l’État ne peut représenter qu’un simple organisme
d’appoint après celle-ci.

L’organe où se constitue et se développe la classe prolétarienne est le parti de


classe, l’Internationale. En correspondance avec la nature collective des moyens de
production qui appellent le prolétariat à la direction de la société, et qui débordent
aussi bien les limites des corporations, de professions, que les frontières des États,
le chemin d’ascension du prolétariat ne peut se condenser que dans les tentatives
successives de réalisation — par la construction d’une Internationale — des
positions centrales autour desquelles la bataille peut être livrée pour la destruction
de l’État capitaliste.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 11

Au feu de la lutte pour la destruction de l’État se réalise, en définitive, la lutte du


prolétariat pour anéantir, avec l’État capitaliste, toutes les forces séculaires qui
s’opposent à la libération de l’homme des forces économiques. Historiquement,
nous constatons une série progressive de positions centrales autour desquelles se
construisent les organisations internationales du prolétariat.

***

Au cours de notre étude, nous analyserons la position occupée par le prolétariat


au cours de la révolution française. Pour le moment, il nous suffira d’indiquer que
c’est sur la base des révolutions de 1848 que se prépare la Première Internationale,
laquelle parvient à établir la nécessité de poser la lutte du prolétariat sur une base
politique et d’organisation indépendante de la bourgeoisie, alors qu’en 1848 —
même après le « Manifeste du Parti Communiste » - Marx entrevoyait la nécessité
de participer à la lutte sur la base d’un bloc avec les forces progressives de la
bourgeoisie.

La Commune de Paris, si elle prouva la possibilité de l’instauration de l’État


prolétarien, devait aussi prouver que la victoire du prolétariat ne pouvait être
garantie qu’au travers d’une lutte se généralisant non seulement au-delà de Paris, à
toute la France, mais jusqu’à embrasser l’ensemble des luttes du prolétariat des
différents pays. Au cause du degré de développement économique et politique de
cette époque, la Commune, glorieuse anticipation historique, ne pouvait
qu’entraîner la chute de la Première Internationale.

La phase du mouvement ouvrier qui y succéda devait connaître la période


d’essor du capitalisme, et par là-même rendre très difficile au prolétariat des pays
capitalistes de traduire les enseignements de la Commune dans les indications
positives et principielles permettant la victoire de l’insurrection prolétarienne.

La Deuxième Internationale ne se posera pas le problème de la prise du pouvoir,


mais en correspondance aussi avec les caractères particuliers des situations, elle
déterminera le prolétariat à emprunter un chemin radicalement opposé à sa tâche
historique. De l’écrasement de la Commune, la Deuxième Internationale retirera la
conclusion que le prolétariat doit désormais abandonner le programme de la
destruction de l’État et devra se borner à des tentatives de pénétration — par le
canal des réformes — dans la forteresse étatique du capitalisme : le prolétariat
devait finir par être écrasé par l’État qu’on lui proposait de conquérir graduellement.
Par contre, ce sont les bolcheviks qui s’appliqueront à l’étude des événements de la
Commune et qui parviendront à faire de ces enseignements les armes pour les
révolutions de 1905 et 1917.

La position de Marx de 1848, l’autre contenue dans le 18 Brumaire, la Première


Internationale, la Commune, la Deuxième Internationale et, enfin, la Troisième,
représentent autant d’étapes progressives dans le chemin de l’élévation du
prolétariat. Chacune de ces étapes se concrétise en une formulation centrale
caractérisant la position que le prolétariat doit occuper pour la victoire de
l’insurrection et le triomphe de la révolution mondiale.

Octobre 1917 s’est produit alors que les conditions idéologiques et politiques ne
pouvaient pas être réalisées pour permettre de conduire vers la victoire des
12 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

mouvements révolutionnaires qui se vérifièrent dans les pays capitalistes, afin de


garder au prolétariat mondial l’État soviétique. Des défaites essuyées par le
prolétariat mondial est né le centrisme qui s’est emparé de la direction des partis
communistes, de l’État prolétarien lui-même, et qui répète, pour la Troisième
Internationale, le même rôle qu’a joué le réformisme au sein de la Deuxième
Internationale.

Après la Commune, encore une fois, la Russie Soviétique a prouvé que l’État
prolétarien ne peut garder sa fonction révolutionnaire qu’à la condition d’être relié
aux luttes du prolétariat international. Plus que la Commune de Paris, la Commune
russe a prouvé que dès que l’État prédomine le parti, les conditions se trouvent
posées pour la dégénérescence et enfin la victoire de l’ennemi. C’est seulement
dans le parti et dans l’Internationale que le prolétariat peut réaliser sa
conscience de classe et sa capacité révolutionnaire.

***

Notre opinion est que les problèmes inhérents à la gestion de l’État prolétarien
doivent être analysés sur la base de l’expérience soviétique et que la reprise des
luttes révolutionnaires, aussi bien que le salut des révolutions futures, sont reliés à
l’effort que les fractions de gauche doivent effectuer dans cette direction.

Voici les chapitres qui seront publiés successivement : 1° La Classe et sa


signification ; 2° Classe et État ; 3° Classe et Parti ; 4° Classe et Internationale ; 5°
L’État démocratique ; 6° L’État fasciste ; 7° L’État soviétique ; 8° Thèses.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 13

I. La classe et sa signification

Ce que les situations de l’après-guerre ont réduit à néant n’est pas le marxisme,
mais sa déformation, son interprétation grossière représentant hommes et classes
comme des simples instruments à la merci des forces économiques. Les bataillons
des nazis peuvent bien trouver des ouvriers s’extasiant devant le bûcher où brûlent
les œuvres de Marx, ils peuvent aussi trouver des bras d’exploités se levant pour
saluer à la romaine et applaudir le programme national-socialiste qui bannit
l’hérésie marxiste responsable de tous les maux ; mais ces bataillons fascistes n’ont
pu être fécondés que grâce à une adultération de la théorie marxiste que social-
démocrates d’abord, centristes ensuite, avaient pu effectuer en parvenant à
anéantir la fonction historique de la classe prolétarienne dans la situation actuelle.
Une fois brisée cette fonction, rien d’étrange que des membres de cette classe
apportent leur appui à un régime dirigé contre eux, qui se donne pour but de
rétablir un équilibre social autour de la classe capitaliste. Mais si le prolétariat a été
écrasé, avec lui est écrasé aussi toute forme de convivance sociale, tout contrôle
humain sur la force de production, et la « paix sociale » obtenue par la sujétion des
ouvriers à la cause du capitalisme agonisant comporte aussi la catastrophe de la
société toute entière, l’aboutissement de la société capitaliste dans la guerre :
l’éclosion d’un carnage pour un nouveau partage du monde, basé sur une économie
reposant sur le profit et qui ne peut trouver un souffle de vie que dans l’hécatombe
des classes opprimées, la destruction des forces de production et de montagnes de
produits.

Ceux qui s’étaient imaginés que la classe résultait d’une addition d’individus se
trouvant sur une position économique analogue seront certainement surpris par la
marche des événements actuels : leur arithmétique est contrariée par les
événements politiques de tous les pays. Les ouvriers, en effet, au lieu de se
concentrer autour d’un programme de lutte qui assure la défense de leurs intérêts
immédiats et profitent des circonstances de la crise économique pour asséner un
coup définitif au capitalisme, se voient incapables de s’opposer à l’attaque
bourgeoise et restent prisonniers des différentes formations politiques qui
proclament que le salut de la classe ouvrière réside dans la nécessité de ne pas
livrer la bataille révolutionnaire au capitalisme et de se cantonner dans la patrie
fasciste, démocratique, ou soviétique.

Nous n’hésitons pas à affirmer que la situation actuelle voit la disparition


provisoire du prolétariat en tant que classe, et que le problème à résoudre consiste
dans la reconstruction de cette classe. Loin d’aller rechercher des appuis en dehors
de lui-même, d’attribuer aux classes moyennes anciennes ou nouvelles des
fonctions qu’elles n’ont jamais eues, le prolétariat doit reconstruire ses organes
vitaux et il ne peut le faire à l’heure actuelle que sur la base de cette position
centrale : si le cours des situations s’étant ouvert avec Octobre 1917 est aujourd’hui
brisé, c’est qu’un système de principes qui avait permis la réalisation des objectifs
14 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

prolétariens en Russie, et qui n’a pu s’étendre au monde entier, s’est avéré — au


cours des événements dans les autres pays — insuffisant et a enfin abouti au
repliement de la Russie sur elle-même, ce qui devait signifier son incorporation dans
l’atmosphère historique du capitalisme, car c’est seulement sur le terrain mondial
que les classes maîtresses de la société ont, de tout temps, établi leur domination.

Classe et formation de classe

Une confusion initiale que l’on rencontre toujours est celle qui consiste à ne pas
établir de distinction entre la classe et la formation de la classe. Nous voulons
indiquer, par ces différentes formulations, deux catégories bien distinctes au point
de vue historique, afin de nous préserver de l’erreur consistant à faire appel à des
forces qui, ne représentant pas une classe, constituent des faux-fuyant autour
desquels finissent par s’égarer les possibilités de reconstitution des organes de la
formation sociale appelée à réaliser la révolution.

Le mécanisme productif donnera naissance à différentes formations de classe,


celles-ci résultant à la fois de la division du travail et des formes d’appropriation des
instruments du travail. Mais nombreux ont été et sont encore aujourd’hui les
réflexes de l’organisation économique et si, par exemple, aujourd’hui, nous
assistons à la polarisation de tous les moyens de production autour du cercle de
plus en plus restreint du capitalisme financier, à la perte croissante du pouvoir par
les industriels, les propriétaires fonciers, à la décomposition continue des petites
productions, en un mot à un éparpillement progressif donnant lieu à la maîtrise et à
l’omnipotence du capitalisme financier, nous constaterons toutefois que c’est autour
de l’axe se situant à la tête de la bourgeoisie que se détermine la vie de la société
actuelle. L’industriel, le propriétaire foncier, le petit producteur, ne résoudront
jamais les problèmes particuliers à la position économique qu’ils occupent, mais
finiront toujours par plier devant le despotisme du capital financier. C’est celui-ci
qui, représentant la classe au point de vue historique, déterminera la marche des
événements, alors que toutes les autres formations de classe n’auront aucun effet
sur le cours de ces derniers.

La formation de classe est un produit direct, automatique de l’organisation


sociale et des contrastes qui en résultent dans la lutte pour le contrôle et la
possession des moyens de production. Mais, parmi toutes les formations de classe,
il en existe une qui est particulièrement appelée à réaliser une révolution parce
qu’une coïncidence se détermine entre la position d’exploitée qu’elle occupe et
l’objectif qu’elle s’assigne : une organisation différente de la société. Il en fut ainsi
pour les familles qui concentraient en elles la propriété de la terre et la propriété
mobilière, au sein des communautés consanguines et qui donnèrent, par après,
naissance au régime féodal ; il en a été de même pour les maîtres de métiers et les
marchands qui formèrent la classe capitaliste ; il en est de même aujourd’hui pour
le prolétariat qui, surgissant du salariat, devient classe dans la mesure où il réalise
sa capacité de destruction de la société capitaliste et d’érection d’une société
nouvelle.

Dans l’Antiquité, au Moyen-Âge, aussi bien qu’aujourd’hui, nombreuses furent


les luttes, les révoltes d’autres formations sociales. Mais celles-ci, bien qu’étant le
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 15

résultat inéluctable des contrastes sur lesquels les différentes sociétés étaient
bâties, ne comportaient nullement une modification de l’organisation de la société.
Nous pouvons encore ajouter que, parfois, il y eut aussi des regroupements sociaux
qui luttèrent avec la classe nouvelle, bien que la sauvegarde de leurs intérêts
économiques puisse être assurée plus par le maintien de l’ancien régime que par la
nouvelle organisation. Les révoltes des paysans qui finirent par accompagner la
lutte révolutionnaire de la bourgeoisie, seule classe progressive de l’époque,
aboutirent à ce paradoxe : avec l’ancien régime contre qui elles étaient dirigées
disparaissait aussi la possibilité de maintenir une position d’indépendance
économique. D’autre part, bien que les luttes d’esclaves aient rempli des pages
héroïques, ce n’est pas en fonction de ces luttes que l’esclavage sera éliminé, car la
victoire de Spartacus contre Rome n’aurait pu donner aux esclaves la capacité de
construire une nouvelle société.

Les luttes d’esclaves furent sans lendemain et c’est l’inutilité économique de


l’esclavage qui entraîna son extinction et son remplacement par le servage. La
classe est un produit synthétique où se trouvent à la fois un élément économique et
politique. Économique pour ce qui est de l’identité des positions occupées en face du
mécanisme productif par ses composants, historique pour ce qui est de la forme
particulière de ses rapports envers l’organisation économique. La bourgeoisie en son
temps, le prolétariat aujourd’hui, sont des classes parce qu’elles synthétisent une
position particulière au point de vue économique et qui correspond avec un type
particulier de rapports pour ce qui est des moyens de production : la production
privée ou la socialisation de ceux-ci. C’est donc ces formations de classe pouvant
réaliser la synthèse indiquée qui sont appelées à accéder au stade de classe
agissante dans l’évolution historique. Le procédé de sa croissance peut être
contrecarré provisoirement, mais c’est en définitive de celle-ci que dépendra la
reprise de la marche progressive de l’humanité.

Classe et société

La vie sociale est l’attribut direct de l’espèce humaine. L’histoire de cette


dernière n’est enfin que la marche progressive de différentes formes de société. Ce
n’est pas au point de vue chronologique seulement que la société précède la classe,
c’est au point de vue substantiel, car l’homme est inconcevable en dehors de ses
rapports avec d’autres individus, c’est-à-dire en dehors de la société, et la
personnalité humaine, loin de résulter d’elle-même, résulte du milieu social.

La société déborde donc la notion de la classe et, malgré l’existence de


contrastes de classe dans un régime donné, le problème ne consiste pas dans
l’établissement de la justesse, de la moralité de ce dernier, ou du bien fondé des
revendications sociales des couches opprimées ; le problème est tout autre : il s’agit
de voir si l’opposition réelle existe entre deux types de société et, ce qui est plus, si
la classe appelée à réaliser une nouvelle organisation se trouve dans la condition de
pouvoir accomplir réellement sa mission.

Le tissu des contrastes de classe, leur aggravation, peut aussi conduire dans une
impasse comme celle ou nous nous trouvons actuellement ; d’aucuns peuvent
même établir que la tragédie d’aujourd’hui consiste dans le fait que le capitalisme
16 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

ne sait plus gouverner alors que le prolétariat ne sait pas encore gouverner. Mais,
sur le terrain exclusif des contrastes de classe, nous n’arriverons pas à une
conclusion définitive, car tout en ayant démontré — ce qui n’est évidemment pas
difficile — que le prolétariat subit, avec la crise économique, une terrible
aggravation de sa situation, nous ne parviendrons pas ainsi à expliquer comment ce
même prolétariat ne peut parvenir à déclencher une attaque révolutionnaire pour sa
libération.

C’est qu’aujourd’hui, comme toujours, la lutte entre les classes fondamentales


ne se borne pas à une simple opposition de leurs intérêts respectifs, mais autour de
deux types d’organisation de la société : la capitaliste et la prolétarienne. Le
prolétariat, lors de la Commune aussi bien qu’en Octobre 1917, s’est affirmé, en
tant que classe révolutionnaire, parce qu’il a su opposer à la société capitaliste, la
forme opposée : la société socialiste.

Le cours de l’élévation du prolétariat à son rôle de classe n’est cependant pas le


résultat d’une opposition préétablie, mais résulte de l’évolution de la société
capitaliste elle-même. Tout le problème consiste dans la liaison des luttes de
résistance avec les luttes politiques, par lesquelles le prolétariat pose sa
candidature à la direction de la société.

L’évolution des contrastes de classe, au lieu de résulter uniquement des


situations économiques contingentes, de sorte qu’il faudrait dire que d’autant plus
misérables sont les conditions de vie imposées aux ouvriers et d’autant plus élevées
seront leurs capacités révolutionnaires, se dirigera vers une lutte capable, à la fois,
de défendre les intérêts immédiats des exploités et d’ébranler le régime, dans la
mesure où les ouvriers réaliseront la consciente capacité de combattre pour une
autre forme d’organisation de la société. Cette position est d’ailleurs pleinement
confirmée par les événements de l’après-guerre, où la période de l’assaut
révolutionnaire correspond à une situation d’essor économique, alors qu’avec les
difficultés rencontrées après 1920 par l’État ouvrier, les différentes crises
économiques peuvent mettre en lumière l’incapacité du capitaliste à rester à la
direction de société, sans que les ouvriers parviennent à profiter des conditions
objectives bien plus favorables qu’en 1919-1920, en s’acheminant finalement dans
la voie des défaites qui nous ont conduits à la situation actuelle. Pour résoudre les
problèmes inhérents à cette situation, il faut donc aborder le problème sous l’angle
de la nécessité de remettre sur le métier les positions principielles de 1917 afin de
les compléter pour déterminer les bases autour desquelles l’attaque contre le
capitalisme deviendra possible et, après la victoire, la construction du nouvel ordre
communiste.

Société, classe et instrument de travail

Le critère de discrimination pour établir les différents types de société réside


dans l’évolution progressive de l’instrument de travail ; cette évolution détermine, à
son tour, une forme plus avancée de l’appropriation des instruments de travail de la
part des différentes classes fondamentales de la société. L’usage du feu rend
l’homme « indépendant du climat et du lieu » (Engels) ; par après, l’apparition des
premiers outils de pierre, l’invention de l’arc et de la flèche, l’introduction de la
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 17

poterie, l’élevage du bétail, sa domestication, l’introduction de céréales cultivables,


déterminent l’évolution des premières gentes à caractère communiste, reposant sur
la base sociale consanguine de la tribu et vivant avec une pratique scrupuleusement
démocratique, vers leur dissolution qui va s’appuyer sur la spécification des familles
jusqu’à ce que certaines d’entre elles centralisent bientôt la propriété des moyens
de production. Lorsque l’esclave deviendra un instrument de travail trop coûteux, en
face d’une agriculture qui peut déjà utiliser les instruments provenant de l’industrie
naissante, c’est l’attribution de la propriété de ces moyens de production plus
perfectionnés qui fondera la société féodale. La manufacture et ensuite l’industrie ne
pouvaient plus supporter les liens du régime féodal et appelaient la nouvelle forme
d’organisation sociale basée sur la disponibilité de ces moyens de production (au
début du capitalisme — depuis le XIIe au XVIe siècle -), suivant le taux de
l’accumulation du surtravail et de la plus-value par après. Mais la modification
fondamentale que comportait l’industrialisation du moyen de production, dès le
début appelle une autre forme de constitution sociale : c’est le prolétariat.

Ce n’est pas au point de vue de la simple logique que l’appréciation de la


situation actuelle en Russie se heurterait à un non-sens historique, en cas où l’on
considérait la bureaucratie soviétique en tant que classe luttant pour la conservation
des privilèges qu’elle a acquis. La classe ne résulte pas du degré supérieur d’aisance
économique, mais elle ressort d’un type particulier de rapports existants envers le
mécanisme productif. Au reste, l’époque d’une constitution sociale pouvant établir
des rapports personnels et directs avec la production est révolue depuis des
millénaires, et bien que, dans certaines colonies anglaises, l’on puisse encore
constater aujourd’hui l’existence de castes bureaucratiques détenant le pouvoir
économique, au point de vue mondial il s’agit là de survivances, d’anachronismes,
qui sont loin de pouvoir constituer le thème central de l’époque actuelle. En Russie,
nous avons assisté à une expérience de gestion sociale qui dépasse le type de la
société capitaliste et qui ne peut nullement être comparé à des formes de société
primitive. Si d’autres forces ont pu prendre le dessus dans la courbe révolutionnaire
mondiale de la lutte du prolétariat, il s’agit d’en rechercher les causes par une
analyse, que l’on ne peut éviter parce qu’elle exige un effort beaucoup plus intense
que la déclamation sur l’État bureaucratique en Russie et la démagogie facile qu’on
peut y déverser.

La notion mondiale de classe

Il serait évidemment impossible de procéder à une classification historique en


énumérant les différentes phases sociales de la barbarie, de l’antiquité, du
féodalisme, du capitalisme, en se basant sur un critère de symétrie qui nous
permettrait de retrouver, dans toutes les parties du monde, un type d’organisation
sociale correspondant à la forme sociale prédominante. Encore aujourd’hui, dans la
période où s’ouvre la possibilité historique pour l’organisation de la société
communiste, nous trouverons des formes primitives de société dans plusieurs
parties du monde et, au surplus, nous pouvons affirmer que la plus grande partie du
globe n’est même nullement acquise aux méthodes capitalistes de la vie sociale.
Cela ne nous empêche pas de poser comme objectif à la lutte prolétarienne celui de
la dictature du prolétariat et de la réalisation de bonds dans les pays arriérés, grâce
auxquels ces sociétés, en quelques dizaines d’années, parcourront le trajet que les
18 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

pays d’Europe auront accompli au cours de millénaires.

C’est le degré atteint par le développement du moyen de production et le type


d’organisation sociale qui y correspond qui établit la forme de vie sociale de
l’humanité toute entière. La coexistence de formes anachroniques dans certaines
parties du monde, non seulement n’infirme pas le caractère général de l’époque,
mais résulte d’une inégalité non supprimable de développement économique
dépendant de facteurs atmosphériques, géologiques, biologiques qui peuvent être
nivelés favorablement, à la condition seulement que le développement économique
des pays les plus favorisés par les conditions naturelles soit poussé si loin qu’il sera
possible de vaincre les éléments négatifs et naturels qui ont déterminé le retard
économique et social. Il sera évidemment impossible de transporter les mines de
charbon européennes dans l’Afrique du Sud, mais il est d’ores et déjà certain que le
charbon sera remplacé par d’autres formes de combustion s’appliquant aux pays qui
ne pourraient s’organiser économiquement sur une pareille base.

Le caractère mondial de la classe est d’ailleurs vérifié historiquement d’une façon


indiscutable. L’empire romain, parce qu’il représentait une extension démesurée de
la constitution gentilice, évoluée sur la base des familles, alors que la petite
industrie urbaine et le commerce étaient assez développés du fait que ses classes
ne portaient pas en elles-mêmes les capacités nécessaires pour donner naissance à
une succession historique, ne trouvait pas en lui-même les forces capables de le
faire évoluer vers la société féodale. C’est par l’extérieur que cette rénovation sera
effectuée. Mais les tribus germaines qui envahiront l’empire romain ne garderont
pas leur système d’organisation sociale, antécédent à celui se trouvant devant eux,
mais s’assimileront rapidement toute la civilisation romaine et, par le
démembrement de cet empire, ils ne feront que permettre l’évolution vers la
nouvelle économie servile du féodalisme. A cette époque, la classe qui était appelée
à s’installer au pouvoir était celle des propriétaires fonciers, l’organisation
économique étant celle du féodalisme ; les Germains abandonneront
immédiatement les bases de la constitution gentilice pour devenir les protagonistes
de l’évolution de la société romaine vers la société féodale.

Lors de la victoire de la révolution bourgeoise, un phénomène qui prouve la


notion mondiale de la classe se vérifia à nouveau. Et des pays aussi éloignés que
l’Amérique sauteront des étapes pour atteindre enfin la possibilité d’épanouissement
total de la société capitaliste. La guerre de Sécession ne se livre pas entre
l’économie esclavagiste et l’économie féodale, mais cette dernière est évincée et
c’est à la société capitaliste qu’appartiendra la victoire contre l’esclavagisme.

L’opposition actuelle est donc entre société capitaliste et société prolétarienne, et


ce dilemme plane dans le monde entier. Dans les colonies aussi bien que dans les
pays encore très arriérés, la force motrice réside dans les premiers noyaux
d’ouvriers qui peuvent s’appuyer sur l’immense progrès industriel réalisé dans les
autres pays et sur la force que constitue le prolétariat mondial. Il est évident que
ces pays arriérés devront connaître des étapes intermédiaires pour arriver à la
société prolétarienne, mais chacune de ces étapes ne sera franchie qu’à la condition
que le prolétariat — tout faible qu’il puisse paraître au point de vue numérique à
l’égard des autres formations sociales — ait conquis le pouvoir. L’expérience de la
révolution chinoise est concluante à ce propos. Les revers du prolétariat chinois ont
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 19

correspondu au dépècement de la Chine ; et Tchang Kaï-Chek, le bourreau des


ouvriers chinois, l’expression de la bourgeoisie de ce pays, manifestera
concrètement l’incapacité de son capitalisme à réaliser une tâche qui semblait
spécifique à la bourgeoisie en général, c’est-à-dire l’indépendance nationale. La
libération de la Chine des traités impérialistes n’est possible que sous la direction du
prolétariat et au cours de la lutte pour la révolution mondiale.

L’instauration de l’État prolétarien en Russie n’ouvrait pas une phase


d’opposition irréconciliable et insoluble entre les États capitalistes d’une part, l’Union
Soviétique d’autre part. Cette opposition ne pouvait dériver que de la
politique de l’État ouvrier. Si ce dernier, qui avait emprunté le chemin de la lutte
pour la révolution mondiale, était resté fidèle à son programme initial, alors la lutte
aurait été inévitable, car c’est autour de la Russie qu’auraient été fécondés les
organes de la classe ouvrière. Cela aurait évidemment connu l’entrecroisement de
l’expansion de l’État russe avec la victoire révolutionnaire dans d’autres pays, et
c’est sur ce tableau historique qu’auraient été créées les formes de la nouvelle
société communiste.

Mais la Russie a changé le drapeau de sa lutte. Et, renonçant à une politique


révolutionnaire dans le monde entier, elle a bien pu obtenir son admission dans le
concert des États capitalistes, en permettant ainsi au centrisme d’effectuer sa
démagogie sur les victoires de l’État ouvrier, alors que celui-ci avait subi, sans lutte,
la plus cuisante des défaites en modifiant les principes programmatiques sur
lesquels il avait été basé. A l’heure actuelle, la classe qui domine au point de vue
mondial, c’est le capitalisme. Aussi bien ici que dans d’autres domaines, le
capitalisme réalise sa fonction au cours des contradictions qui sont à la base même
de son système. Que des groupes d’impérialistes se fassent la guerre, cela n’altère
en rien le fait que les belligérants restent des États capitalistes. De même, le fait
qu’une coexistence soit établie entre les États bourgeois et l’État ouvrier n’altère en
rien le caractère de la classe qui domine actuellement dans le monde entier. Si en
Russie les phénomènes économiques et politiques ne correspondent pas au type du
régime capitaliste, une fois que l’orientation de l’État ouvrier n’est plus vers l’appui
au prolétariat de tous les pays pour l’éclosion de la révolution, mais vers la
recherche de l’appui des capitalismes pour la coexistence pacifique des deux
régimes, pour l’industrialisation de l’État ouvrier alors que, partout ailleurs, le
prolétariat est étranglé, la condition sera établie pour incorporer la Russie au
système capitaliste mondial pour un faire un élément essentiel dans la situation
actuelle.

Le devoir du prolétariat est de consolider les positions politiques autour


desquelles ses luttes pourront graviter et atteindre la victoire. Les contrastes de
classe déterminent encore des mouvements de masse et l’expérience autrichienne
est là pour prouver que, malgré l’absence totale d’un parti de classe, les ouvriers
peuvent déclencher de formidables batailles. Mais l’éclosion des mouvements et la
portée des contrastes sur lesquelles est assis le capitalisme, l’évolution de ces
mouvements vers la victoire n’est possible qu’à la condition que son avant-garde —
à l’heure actuelle les fractions de gauche — réalise le travail idéologique
indispensable de construction de la charpente de la classe qui — lors de l’éclosion
des mouvements — trouvera, dans la contingence favorable, des armées d’ouvriers
20 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

qui n’attendent qu’une direction consciente pour leur triomphe et qui,


malheureusement, ont jusqu’à présent — en dehors de la Russie en 1917 —
vainement cherché les organismes ayant réalisé le travail préalable, indispensable
pour la victoire de la révolution.

Oui, la classe ouvrière n’est pas séparée de la vieille société


bourgeoise par un mur chinois. Lorsque la révolution éclate, les
choses ne se passent pas comme à la mort d’un homme, où l’on
emporte et enterre son cadavre. Au moment où la vieille société périt,
on ne peut pas clouer ses restes dans une bière et les mettre dans la
tombe. Elle se décompose au milieu de nous, elle pourrit et sa
pourriture nous gagne nous-mêmes. Aucune grande révolution au
monde ne s’est accomplie autrement et il ne peut jamais en être
autrement. C’est justement ce que nous devons combattre pour
sauvegarder et développer les germes du nouveau au milieu de cette
atmosphère empestée des miasmes du cadavre en décomposition. Et
voilà que, maintenant, les éléments de cette pourriture littéraire et
politique, les pitoyables participants aux jeux des partis politiques —
commençant par les cadets et finissant par les mencheviks —
intoxiqués par ces miasmes pestilentiels, osent encore nous jeter des
bâtons dans les roues.

La lutte pour le pain


Discours prononcé par Lénine au C.C.E. Panrusse des Soviets
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 21

II. Classe et État

Dans son livre, L’État et la Révolution, Lénine, s’appuyant sur les enseignements
d’Engels, précisait l’idée fondamentale du marxisme touchant le rôle historique et la
signification de l’État qui « est le produit et la manifestation de l’antagonisme
inconciliable des classes. L’État apparaît là où les contradictions de classe ne
peuvent être objectivement conciliées, et dans la mesure où elles ne peuvent
l’être. Et inversement : l’existence de l’État prouve que les contradictions de classe
sont inconciliables ». En plus de cette idée essentielle, le livre de Lénine contient
des idées fondamentales quant au rôle de l’État, idées que les événements de
l’après-guerre paraissent, à première vue, démentir et qui, pour cela, doivent à
nouveau être mises en lumière.

Il serait possible, en effet, d’affirmer que l’État Soviétique, dans la mesure


même où il « marche à grands pas » vers la réalisation du socialisme et vers la
liquidation des classes, renforce — au lieu de le voir dépérir, suivant l’expression
d’Engels — son appareil administratif, répressif et militaire. Par ailleurs, le
phénomène de la conversion (violente ou non) de la forme démocratique de l’État
capitaliste en forme fasciste, qui peut s’effectuer sur la base de forces sociales
radicalement opposées à la bourgeoisie (petite-bourgeoisie et couches
prolétariennes) semblerait, à son tour, faire apparaître l’impossibilité — apparente
évidemment — de maintenir les formulations du marxisme pour l’explication des
événements actuels.

L’on pourrait, il est vrai, opposer à ces considérations quant au rôle et à la


fonction actuelle de l’État, la pensée exprimée par Engels dans son livre sur
l’Origine de la Famille, de la Propriété Privée et de l’État ; « par exception,
cependant, dit Engels, il se produit des périodes où les classes en lutte sont si
prêtes à s’équilibrer que le pouvoir de l’État acquiert, comme médiateur en
apparence, une certaine indépendance momentanée vis-à-vis de l’une ou de
l’autre ». Mais cette image d’Engels ne peut se rapporter à la situation actuelle où
les classes, loin de piétiner dans un certain « équilibre », sont poussées aux limites
extrêmes de leur lutte. L’éventualité émise par Engels ne nous permet donc pas
d’éclaircir les problèmes de la situation d’aujourd’hui. Au surplus, prise comme
justification des différentes phases de la situation de l’après-guerre, cette
éventualité représenterait plutôt un démenti très vif à la théorie marxiste sur l’État.

Si, depuis Lénine, rôle et signification de l’État ont été précisés d’une façon
définitive, il n’en est pas de même pour ce qui est de la position occupée par les
classes envers l’État, dans l’époque des guerres et des révolutions prolétariennes,
ainsi que par l’État ouvrier envers l’évolution de la révolution prolétarienne
mondiale.

Notre étude a pour but d’indiquer, sur la base des rapports existant entre l’État
et la classe, les raisons pour lesquelles la doctrine marxiste ne souffre actuellement
22 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

aucun démenti, alors que les situations nous permettent déjà de centraliser en des
formulations fondamentales les nouvelles données programmatiques pour la victoire
du prolétariat.

***

Nous avons mis en lumière, dans le premier chapitre, le fait que la classe, tout
en étant le reflet du mécanisme productif, n’accède au rôle de force historique qu’à
la condition d’être appelée à réaliser une forme particulière d’organisation de la
société. Ainsi, nous avons pu réfuter « l’automatisme économique » et mettre en
évidence le fait qu’aujourd’hui encore, la partie se joue entre le capitalisme qui
entend conserver ses privilèges par le maintien de la société bourgeoise, et le
prolétariat qui combat pour l’instauration de la société communiste. La lutte se livre
donc entre deux formes de sociétés radicalement opposées et non entre deux
classes luttant dans le cadre exclusif limité par leurs intérêts économiques
spécifiques. Les deux classes fondamentales antagonistes de la société actuelle ne
se disputent pas un organe de domination (l’État), parce qu’une fois conquis il
permettra à la classe victorieuse d’imposer violemment sa souveraineté (dans sa
signification de seule expansion illimitée de ses besoins économiques particuliers),
mais la bataille se mène sur un front bien plus large : la construction d’une nouvelle
société ou le maintien de l’ancienne. L’expérience de la domination capitaliste est
d’ailleurs la meilleure confirmation de cette affirmation. Sa société ne résulte pas
d’une simple coordination des multiples intérêts économiques des composants de sa
classe, mais d’une coordination qui embrasse toute la société et qui oblige des
éléments de la classe exploiteuse dominante à réfréner l’expansion de leurs intérêts
contingents en vue de la survivance de la société dans son ensemble. Les
interventions de l’État dans le domaine économique qui, actuellement, se font jour
dans tous les grands États impérialistes, ont précisément pour but de sauvegarder
la société capitaliste toute entière en contrôlant — pour la discipliner — la liberté
d’action économique de certains groupes — et non des moindres — du capitalisme.

Dans cette lutte impitoyable autour du maintien ou de la fondation d’une


nouvelle société, les formations intermédiaires, que nous avons appelées des
formations de classe dans le premier chapitre, en opposition avec l’appellation de
classe, sont inévitablement balayées soit par leur adjonction au capitalisme, auquel
aucun intérêt réel ne les relie, soit par le prolétariat victorieux qui peut, seul, leur
assurer une existence meilleure : celle du salarié ayant ses intérêts garantis par
l’État. Par contre, la faillite momentanée du prolétariat à réaliser sa mission
historique, ce qui caractérise la situation actuelle, correspondra inévitablement à
son incapacité de défendre même ses intérêts économiques limités. Cela prouve que
le prolétariat, lui aussi, peut défendre victorieusement ses intérêts économiques
seulement à la condition d’être suffisamment capable de lutter pour la fondation de
la société communiste, de mobiliser, pour cette forme, toutes les couches exploitées
de la société capitaliste.

Dans le chapitre déjà cité, nous nous sommes également efforcés d’établir des
prémisses qui prouvent que l’on peut parler de « classe » là, et seulement là, où
existe la possibilité historique, pour une formation de classe, d’identifier son
évolution, ses intérêts économiques et sociaux avec le développement de la société
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 23

elle-même. L’État qui surgit dans ce milieu historique, comme expression de cette
identité, est et reste évidemment « l’État de la classe la plus puissante, la classe
économiquement dominante qui, grâce à lui, (c’est-à-dire de l’État) devient
également la classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens
d’opprimer et d’exploiter la classe dominée » (Engels).

Il est certain que l’énonciation sèche et sommaire de la formule d’Engels :


« l’État est l’organe d’une classe » semblerait conduire, à l’heure actuelle, à des
énigmes, pour la Russie Soviétique d’une part, et les États fascistes de l’autre. On
pourrait facilement, à ce sujet, argumenter de la sorte : ou bien l’État russe est
l’État de la classe prolétarienne et puisque son activité intérieure et extérieure
rompt avec les bases élémentaires de la lutte révolutionnaire : la construction d’une
société sans classe et sans État, la théorie de la mission historique du prolétariat se
trouve être détruite ; ou bien l’État russe n’est pas un État ouvrier et, dans ce cas,
la théorie marxiste de la classe, en tant que formation sociale s’appropriant les
moyens de production et instituant, pour leur conservation, l’organe de sa
domination : l’État, serait à son tour démentie.

L’on pourrait raisonner de même pour les États fascistes : ou ce sont des États
capitalistes et alors l’opposition que leur font des forces sociales et politiques
nettement contre-révolutionnaires, telles la social-démocratie et même les droites
libérales, devient incompréhensible ; ou bien encore, la théorie marxiste qui nous
permet de parler de capitalisme après un examen de la forme en cours de la
propriété privée doit, elle aussi, être révisée dans ses fondements.

Néanmoins, nous pensons que la définition : « l’État est l’organe d’une classe »
garde encore toute sa signification historique. Dans le premier chapitre de cette
étude (nous nous excusons auprès de nos lecteurs de devoir y revenir si
fréquemment), nous avons indiqué que, non seulement la classe est une notion
inséparable de la forme d’organisation sociale vers laquelle elle tend, et que
l’évolution des forces productives lui permet de réaliser, mais aussi que la classe est
une notion mondiale rattachant aux intérêts de sa conservation et à celle de la
société où elle règne, tous les phénomènes qui se produisent, même dans les pays
où elle est loin d’avoir triomphé, et, enfin, même là où elle a été écrasée par son
ennemi, le prolétariat.

Ces prémisses doivent être constamment considérées afin de ne pas nous égarer
dans les dédales propres aux situations actuelles. D’ailleurs, c’est sur une telle base
que toutes les écoles historiques (et non seulement la marxiste) opèrent la
classification entre les différentes périodes : barbarie, antiquité, moyen âge,
capitalisme, prolétariat en stades où la société ne connaît pas encore de classes, où
elle se concentre dans la domination des propriétaires d’esclaves, dans celle des
seigneurs féodaux et des propriétaires fonciers, de la bourgeoisie, et, enfin, de la
classe prolétarienne. Ainsi, toute cette immense multiplicité de phénomènes
historiques qui illustrent l’ascension de l’humanité entière pendant des millénaires,
peut se résumer dans l’idée maîtresse de la classe dominante au point de vue
historique, et qui va faire refluer autour d’elle toutes les manifestations de la vie
sociale, et cela sur l’échelle mondiale.

Envisagée ainsi, l’idée fondamentale que l’État reste l’instrument d’une classe ne
24 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

souffrira aucun démenti. Et lorsque nous aurons précisé les positions, le chemin que
l’État prolétarien doit adopter et parcourir pour ne pas déroger à sa fonction, à son
but, il nous sera possible de déduire des expériences de l’après-guerre les éléments
permettant la reprise de la lutte révolutionnaire et, au-delà de toute confusion, il
nous sera possible de comprendre pourquoi la doctrine marxiste conserve sa valeur
inaltérable.

***

La dernière phase de la barbarie (Morgan et Engels divisent la phase de la


barbarie en trois périodes dont la dernière connaît une extension de l’échange,
l’introduction de la monnaie et, enfin, la désagrégation des liens consanguins
incompatibles avec une économie monétaire) pourrait, à première vue, infirmer
l’idée que l’État est l’instrument d’une classe. En effet, à cette époque, la
constitution gentilice 2 ne coïncide pas encore avec l’existence d’une classe
exploiteuse, bien qu’une réglementation de la vie sociale soit déjà établie, qu’une
certaine hiérarchie des fonctions existe au sein de la gens, et qu’il y ait une
continuité manifeste dans l’attribution des fonctions occupées par les membres de
celle-ci. Ainsi, les fonctions militaires (le Basileus chez les Grecs), de direction, de
travail 3 étaient attribuées d’abord par voie démocratique, ensuite transmises
héréditairement aux éléments qui se trouvaient soit dans la gens, soit dans les
familles de la gens. Engels, à qui nous nous rapportons, remarque qu’avant cette
époque, il s’était déjà effectué une évolution de la constitution gentilice, son
passage du droit maternel au droit paternel — enfin sa dissociation et la constitution
de collectivités de familles ou certaines d’entre elles concentrent bientôt, grâce à
l’accroissement des richesses matérielles, un pouvoir de plus en plus étendu.

Afin de démontrer pour quelles raisons la constitution gentilice ne pu enfanter un


appareil étatique, même rudimentaire, et afin de démontrer que ce dernier surgit
seulement de la désagrégation des liens consanguins, nous établirons rapidement
quelle fut la signification de la constitution gentilice.

La gens représentait une unité économique, où l’attribution des travaux


nécessaires à la collectivité se faisait par la dévolution des charges de direction à
des individus qui, loin d’acquérir une position de privilège et d’aisance, se trouvaient
exposés aux plus graves dangers 4 alors que le mode de production, c’est-à-dire le
rapport entre l’homme, la société et les forces de production reste régi par le

2. Constitution gentilice : basée sur la gens, c’est-à-dire sur des groupes consanguins se réclamant
d’une descendance commune et formant une tribu à forme de vie communiste.
3. « Toute fonction chez les barbares tend à s’immobiliser dans une même famille : on est tisserand,
forgeron, magicien ou prêtre de père en fils : de cette manière naissent les castes. Le chef chargé
du maintien de l’ordre intérieur et de la défense extérieure était choisi parmi tous les habitants ;
mais peu à peu on prit l’habitude de l’élire dans la même famille qui finit par désigner elle-même le
chef de la communauté sans qu’on passât à la formalité de l’élection » (Lafargue : « Origines de la
propriété »).
4. Dans son livre sur la propriété, Lafargue démontre : « qu’on serait dans l’erreur de croire que les
fonctions de chef constituaient au début un privilège enviable : elles étaient au contraire des charges
lourdes et dangereuses. Les chefs étaient rendus responsables de tout. Une disette était pour les
Scandinaves le signe certain du courroux des dieux : ils en faisaient porter la faute à leur Roi qui
était déposé et parfois mis à mort. Ces fonctions étaient si peu recherchées que l’élu de l’Assemblée
populaire ne pouvait s’y soustraire sans encourir le bannissement et la peine grave de devoir démolir
sa maison, le bien sacré et inviolable de la famille ». (Voir aussi à ce sujet, le chapitre concernant les
tribus iroquoises dans le livre d’Engels : « Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat »).
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 25

principe de la propriété commune. Dans la constitution gentilice, nous assistons, par


conséquent, à l’attribution du pouvoir non suivant les intérêts d’un privilège, mais
suivant une ligne opposée : certains de ses composants sont obligés d’occuper les
postes les moins enviés.

La constitution gentilice n’a donc rien à voir avec une organisation étatique qui
présuppose l’utilisation de cette dernière dans le but de garder et
d’accroître une certaine domination au sein de la société.

Dans le chapitre destiné à la genèse de l’État Athénien, Engels, qui le qualifie


« de modèle particulièrement typique de la formation de l’État en général, parce
que, d’une part, elle s’accomplit en pleine pureté sans immixtion de violence
intérieure ou extérieure — l’usurpation de Pisistrate ne laissa pas derrière elle trace
de sa courte durée - parce que, d’autre part, elle fait surgir immédiatement de la
constitution gentilice, un État d’une forme très perfectionnée : la république
démocratique » ; Engels fait donc remarquer qu’un « caractère essentiel de l’État
consiste dans une force publique distincte de la masse du peuple ». Par ailleurs, il
montre aussi la nécessité, pour ce dernier, de prendre pour base d’organisation
sociale la subdivision du territoire et non plus le groupe consanguin. Cette
évolution, en particulier, s’effectua au travers des trois constitutions de l’État
Athénien. Celle de Thésée, qui commence par réglementer l’évolution des gentes,
qui perdent déjà leur caractère de groupe consanguin, celle de Solon qui, sous
l’effet de l’économie monétaire passe, mais toujours sur la base de la survivance
des quatre vieilles tribus consanguines, à la division de la population en quatre
classes, division basée sur la propriété foncière et, enfin, celle de Clysthène qui,
dans sa constitution nouvelle, veut ignorer les quatre anciennes tribus fondées sur
les gentes et les phrateries (confédérations de gentes et de tribus) et les remplace
par une organisation toute nouvelle ayant pour base la répartition des citoyens
(déjà divisés en nautraries, c’est-à-dire en petites circonscriptions militaires et
territoriales à raison de 12 par tribu) uniquement d’après leur lieu de résidence. Et
Engels dit à ce propos : « Ce ne fut plus le fait d’appartenir au groupe consanguin
qui décida, mais le seul domicile ; ce ne fut pas le peuple, mais le sol qu’on
subdivisa ; les habitants devinrent politiquement simple appartenance du
territoire ». Pour que l’État pu se développer, il fallut donc briser les liens gentilices
incompatibles avec une économie monétaire et avec la domination de groupes sur
d’autres et c’est à quoi aboutirent ces différentes constitutions.

***

L’époque de la barbarie est révolue et avec elle ce mode de production qui


permet à l’homme de se relier directement aux moyens de production. La propriété
commune de cette époque (les biens mobiliers très peu nombreux étaient, par
l’usage, propriété privée) était le reflet direct de cette situation où le caractère
encore primitif des moyens de production (chasse, pêche) ne laissait entrevoir
aucun besoin dépassant les nécessités d’une alimentation rudimentaire. C’est en
conséquence de l’apparition de l’industrie, de l’échange, de la monnaie, qu’une
vision de besoins plus étendus apparut en correspondance avec l’impossibilité d’en
faire bénéficier l’ensemble de la société ; et parallèlement à la volonté de certaines
familles d’abord, de classes ensuite, de monopoliser les instruments de production.
26 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

Une fois dépassée cette phase, le mode de production change radicalement. Les
nouvelles formes de la production ne permettent plus d’établir entre l’homme et les
moyens de production un lien direct. Ce n’est plus qu’une minorité qui pourra
bénéficier de la production de tous, et ainsi apparaît la nécessité d’un organe
destiné à consacrer la domination de la classe maîtresse et d’assujettir toutes les
autres formations sociales. Voilà les conditions sociales qui engendrent l’État.

Mais, comme l’écrivait Lafargue, les forces économiques qui ont conduit à la
division de la société en classes, à la domination du capitalisme, portent en elles les
conditions d’un « communisme en retour », car, écrivait-il, « l’humanité ne
progresse pas en ligne droite, comme le pensait Saint-Simon ; ainsi que les corps
célestes autour de leur centre d’attraction et que, les feuilles sur la tige, elle décrit
dans sa marche une spirale dont les cercles vont continuellement en s’élargissant.
Elle arrive nécessairement à des points correspondants et l’on voit alors reparaître
des formes antérieures que l’on croyait éteintes à jamais ; mais elles ne
reparaissent que profondément modifiées par la succession ininterrompue des
phénomènes économiques et sociaux qui se sont produits dans le cours du
mouvement. La civilisation capitaliste, qui a réintroduit le collectivisme, achemine
fatalement l’humanité vers le communisme. L’homme, parti d’un communisme
simple et grossier des temps primitifs, retourne à un communisme complexe et
scientifique ; c’est la civilisation capitaliste qui en élabore les éléments après avoir
enlevé à la propriété son caractère personnel. Les instruments de production qui,
pendant la période de la petite industrie, étaient disséminés et possédés
individuellement par les artisans, arrachés de leurs mains, sont centralisés, mis en
commun dans de gigantesques fabriques et dans de colossales fermes. Le travail a
perdu son caractère individuel. L’artisan oeuvrait chez lui individuellement ; le
prolétaire travaille en commun dans l’atelier ; le produit, au lieu d’être individuel,
est « une œuvre commune ».

Ces considérations historiques nous permettent de fixer deux principes qui nous
paraissent fondamentaux dans la doctrine marxiste de l’État : 1°) c’est l’instrument
du travail qui pose les conditions pour la division de la société en classes, 2°) ce
sont ensuite les classes qui donnent vie à l’État.

Le caractère « en dehors des classes » que revêt l’État ne découle pas d’une
possibilité qu’offre la classe dominante (évidemment celle-ci profitera de cette
apparence pour tromper les exploités), ni d’une vertu intrinsèque de l’État lui-
même, mais, comme Engels le releva pour l’État Athénien considéré en général,
résulte directement de l’impossibilité d’établir un lien entre l’homme et les moyens
de production, dès que l’industrialisation de ceux-ci détermine les deux effets
contradictoires qui sont l’élargissement de la production d’une part et la possibilité
pour une minorité de la population seulement de s’approprier cette production
élargie.

La filiation qui fait découler la classe de l’État n’est donc pas seulement une
coïncidence ou une simple donnée historique intervertible, de telle sorte qu’il soit
possible de parler d’un État engendrant la classe ; mais, comme nous l’avons déjà
fait remarquer dans le chapitre premier, la classe précède l’État en tant que produit
direct de cette phase de l’évolution de la société humaine où le monopole des
moyens de production devient une nécessité pour asseoir un privilège et conformer,
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 27

dans le sens de son maintien, l’organisation de la société toute entière. Il est


évident que l’État est un instrument nécessaire pour l’instauration et le maintien
d’une classe au pouvoir. Mais, si sous prétexte que la réalité historique n’est qu’un
composé, un processus unitaire, où l’on peut indifféremment intervertir les rôles des
composants, on transposait cette filiation en affirmant que la classe est un
instrument de l’État, on bafouerait non seulement la théorie marxiste dans son
ensemble (« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des
luttes de classes » — Manifeste Communiste), mais la réalité actuelle deviendrait un
galimatias incompréhensible. Il faudrait, dans ce cas, admettre que s’il existe un
État fasciste, démocratique, soviétique, il existe aussi une classe fasciste,
démocratique, soviétique, et que le mode de production n’est pas déterminé par les
relations existant entre les rapports sociaux, juridiques et les moyens de production,
mais par la relation existant entre les classes et l’État.

Au reste, le caractère « en dehors des classes » de l’État est permanent pour


toute forme étatique : c’est la résultante directe de ce vide qui sépare l’ensemble de
la population de la masse des produits, vide qui va être occupé par la classe qui,
s’appropriant les moyens de production, contrôle cette masse de produits. Cette
distinction de l’État par rapport aux classes est, d’autre part, comme Engels l’a
prouvé, la forme exclusive sur laquelle peut être construit un État. En effet,
historiquement les liens de la consanguinité sont remplacés par ceux du territoire,
non parce que la gens se transforme formellement en une collectivité de familles ou
en une circonscription territoriale, mais parce que la substance même de la
nouvelle organisation sociale a changé. Avant, il s’agissait d’une division du
travail qui s’effectuait spontanément entre les membres de la gens, par après il
s’agira d’imposer une coercition qui ne peut plus s’effectuer sur la base de la
consanguinité et de la propriété communistes : l’unité économique de la gens ayant
été détruite pour toujours. Et puisque le lien consanguin ne peut donner naissance
aux classes, c’est dans le mécanisme économique que ces dernières trouveront
leurs sources. Dans les conclusions de son livre sur l’origine de la famille, Engels
parle également, comme nous l’avons déjà dit, de l’éventualité « où les classes en
lutte sont si près de s’équilibrer ». Engels ne reporte pas cette pensée pour
déterminer une possibilité (soit-elle contingente) où l’État ait une fonction
médiatrice, mais, à notre avis, pour mettre en évidence des situations où,
provisoirement, les intérêts des classes se trouvent en équilibre, l’État peut
apparaître comme l’organe médiateur. Mais, chez Engels, il ne s’agit certes pas
d’une phase particulière de la vie de l’État, mais bien d’une phase particulière de la
vie des classes. Ce qui est d’ailleurs prouvé par le fait qu’il parle de l’État qui
acquiert une indépendance comme « médiateur » en apparence, alors qu’il parle
des « classes en lutte et prêtes à s’équilibrer ».

On sait que certains groupes, se réclamant de la gauche communiste,


interprètent ce passage de Engels de telle sorte qu’il puisse servir à donner une
explication théorique du fascisme et du soviétisme, ainsi que des formes
gouvernementales qui ont précédé la victoire du fascisme. Que cela soit en
contradiction flagrante avec la pensée véritable d’Engels est prouvé par cette
considération essentielle : nous ne traversons nullement aujourd’hui une période où
les classes s’équilibrent. Par contre, nous connaissons une situation tout à fait
opposée où les contrastes de classe mûrissent continuellement des antagonismes
28 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

toujours plus âpres.

Pour la compréhension de la situation actuelle, et nous réservant de traiter dans


les chapitres ultérieurs les problèmes relatifs aux différentes formes étatiques
existantes, nous considérerons que la formule « l’État est l’organe d’une classe »
n’est pas, d’un point de vue formel, une réponse en soi aux phénomènes qui se
déterminent, la pierre philosophale qui doit être recherchée au travers des faits,
mais qu’elle signifie qu’entre la classe et l’État se déterminent des rapports qui
dépendent de la fonction d’une classe donnée. En particulier, pour ce qui est du
prolétariat qui ne fonde pas son État dans le but de s’assujettir d’autres classes, le
problème réside dans la détermination des positions politiques sur lesquelles devra
être fondé l’État prolétarien par rapport à la Révolution mondiale.

Ainsi que nous l’avons déjà expliqué, chaque période historique est caractérisée
par la classe qui se trouve au pouvoir. Étant donné que la fonction de l’État découle
du rôle de la classe et, qu’en général, pour toutes les classes qui ont précédé le
prolétariat, leur rôle consista toujours à asseoir leur domination économique,
politique, et à y conformer des types de sociétés : « l’État est l’organe de ces
classes » dans la mesure où il concrétise la domination de ces dernières.

Pour le prolétariat, le problème se pose sur de toutes autres bases. En effet, si


l’on pouvait admettre cette éventualité toute abstraite que le prolétariat puisse
réaliser son insurrection à une époque où, grâce à une évolution industrielle
poussée extrêmement loin, on puisse passer, du jour au lendemain, de la société
capitaliste à la société communiste (la répartition de la masse des produits
permettant à tous les producteurs d’assouvir la pleine et libre satisfaction de leurs
besoins), si donc pareille éventualité était possible, il n’y aurait aucune nécessité de
fonder un État prolétarien. Mais l’époque de transition entre la société capitaliste et
la société communiste, l’époque de la dictature du prolétariat, est caractérisée par
la nécessité de discipliner et de réglementer l’évolution de la production (qui reste
insuffisante , même après l’écrasement du capitalisme), de l’orienter vers un
épanouissement qui permettra l’établissement de la société communiste. Les
menaces de restauration bourgeoise sont également en fonction de cette
insuffisance de la production et des forces de production — même dans la période
de la dictature du prolétariat — et non pas en unique fonction des velléités
réactionnaires des classes dépossédées.

Par conséquent, le rôle du prolétariat ne pourra être compris dans son ensemble
qu’à la condition de considérer qu’à l’opposé des classes qui l’ont précédé, les
fondements de son programme aussi bien que la politique de son État, instrument
de sa domination, ne peuvent être trouvés et réalisés que dans la vision constante
du processus de l’évolution progressive de la révolution internationale. Pour le
capitalisme, par contre, la substitution de son privilège au privilège féodal, l’époque
des révolutions bourgeoises, pouvait s’accompagner d’une coexistence permanente
entre les États capitalistes et les États féodaux et même pré-féodaux. De plus, Marx
a mis en lumière le fait que l’une des conditions pour la fondation et le maintien du
régime capitaliste consiste justement dans la coexistence entre des régimes
bourgeois et des colonies qui permettent un investissement de la plus-value ne
donnant pas lieu aux phénomènes et aux contrastes propres de l’économie
capitaliste. La vision historique du capitalisme ne peut donc, en aucun cas, être
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 29

empruntée par le prolétariat, car ce dernier ne peut triompher qu’à la condition


d’opposer à la société bourgeoise une société basée sur d’autres principes ; et nous
avons déjà expliqué que ces principes ne peuvent s’accompagner que de
l’épanouissement du caractère collectif revêtu par les instruments de production,
vers la société communiste.

***

Le rôle du capitalisme, son but, suffisent à indiquer le rôle et le but de ses


différentes formes d’État : maintenir l’oppression au profit de la bourgeoisie. Pour ce
qui est du prolétariat, c’est encore une fois le rôle et le but de la classe ouvrière qui
détermineront le rôle et le but de l’État prolétarien. La bourgeoisie pourra avoir une
série d’orientations politiques contradictoires, par exemple l’État fasciste et celui dit
démocratique. Mais, en définitive, pour déterminer si certains pays sont capitalistes
ou non, nous n’examinerons pas si la nature de la politique qu’ils appliquent est
capitaliste : il nous suffira d’établir si ces États se fondent sur le principe de la
propriété privée pour reconnaître qu’effectivement ils sont capitalistes ; et cela
malgré les contradictions au point de vue de l’espace (simultanéité d’un État
démocratique et fasciste — par exemple : la France et l’Italie) et dans le temps
(rupture des programmes rattachés aux formulations démocratiques du siècle
passé).

Pareillement, le rôle et le but du prolétariat, c’est-à-dire la révolution mondiale,


conditionnent aussi le programme, le rôle et le but de l’État prolétarien. Ici le critère
de la politique menée par l’État n’est plus un élément indifférent pour déterminer
son rôle (comme c’est le cas pour la bourgeoisie et pour toutes les classes
précédentes), mais un élément d’ordre capital dont va dépendre le rôle de l’État
prolétarien et, en définitive, sa fonction d’appui à la Révolution mondiale.

Tenant compte que l’État n’est, en définitive, que l’instrument de la classe, que
le prolétariat ne peut réaliser sa mission que sur la base de son triomphe à l’échelle
internationale, nous comprendrons mieux que la nature de classe de l’État
prolétarien ne garantit nullement le rôle prolétarien de cet État. Il faut considérer
qu’en définitive l’État ne reste qu’un des instruments de la lutte du prolétariat, bien
qu’il en soit un des instruments les plus importants. D’autres instruments de la lutte
prolétarienne offrent l’apparente contradiction entre leur nature de classe et la
politique qu’ils appliquent. Ainsi en est-il, abstraction faite du parti dont au point de
vue concret matériel, il est difficile d’indiquer les bases de classe, des syndicats
fondés sur des principes de classe et gardant cette nature, bien qu’ils appliquent,
sous la direction réformiste, une politique opposée aux intérêts du prolétariat et à la
révolution. Ce qui arriva avant la guerre, et ce qui se répète actuellement pour les
syndicats, s’est vérifié pour l’État Soviétique. Le syndicat, malgré sa nature
prolétarienne, avait devant lui une politique de classe qui l’aurait mis en opposition
constante et progressive avec l’État capitaliste et une politique d’appel aux ouvriers
afin qu’ils attendent l’amélioration de leur sort de la conquête graduelle (réformes)
de « points d’appui » au sein de l’État capitaliste. Le passage ouvert des syndicats,
en 1914, de l’autre côté de la barricade, prouva que la politique réformiste
conduisait justement à l’opposé du but qu’elle affichait : c’était l’État qui gagnait
progressivement les syndicats jusqu’à en faire des instruments pour le
30 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

déclenchement de la guerre impérialiste. Il en est de même pour l’État ouvrier, face


au système capitaliste mondial. Encore une fois, deux chemins : celui d’une
politique réalisant sur son territoire, et à l’extérieur, en fonction de l’Internationale
Communiste, des positions toujours plus avancées dans la lutte dirigée vers
l’écrasement du capitalisme international ou bien la politique opposée, consistant à
appeler le prolétariat russe, et de tous les pays, à appuyer la pénétration
progressive de l’État russe au sein du système capitaliste mondial, ce qui amènera
inévitablement l’État ouvrier à joindre son sort à celui du capitalisme, lors de
l’aboutissant des situations : la guerre impérialiste.

Dans le chapitre dédié à la classe, nous avons mis en lumière le caractère


mondial de la classe. Cela nous permet ainsi de comprendre comment il est possible
que l’État russe, tout en exerçant sa domination sur un territoire où, suivant le
« Manifeste Communiste » est réalisée « la formule unique, pouvant résumer la
théorie communiste : abolition de la propriété privée », que cet État puisse exercer
un rôle contre-révolutionnaire, pour ce qui est des intérêts du prolétariat russe et du
prolétariat mondial. Dans la situation actuelle, il est évident que la classe qui
domine au point de vue mondial est le capitalisme. L’État ouvrier, s’il avait appliqué
la politique qui découlait du programme d’Octobre 1917, aurait déterminé dans la
moindre des fibres de la vie des sociétés capitalistes, arriérées et coloniales, une
opposition entre deux types de sociétés, entre deux mondes. Et cela aurait abouti à
l’éclosion d’une guerre de classe mondiale pouvant s’appuyer sur l’État ouvrier. La
politique contre-révolutionnaire sanctionnée en 1927, après l’exclusion des gauches
marxistes, ne pouvait que déterminer cette autre issue : dans toutes les sociétés
capitalistes, aussi bien que dans la société soviétique elle-même, les oppositions de
classe aboutirent à l’écrasement du prolétariat international, l’évolution du monde
capitaliste vers la guerre, entraînant, à sa suite, l’État ouvrier arrivant au dernier
échelon de sa politique : la trahison.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 31

III. Classe et Parti

Dans le Manifeste des Communistes, là où il explique le rôle historique du


prolétariat, Marx, après avoir indiqué le caractère éphémère du triomphe des
ouvriers dans leur lutte revendicative et après avoir expliqué que « les véritables
résultats de ces luttes est moins le succès immédiat que la solidarité croissante des
travailleurs », précise et dit que « l’organisation du prolétariat en classe et donc en
parti politique est sans cesse détruite par la concurrence que se font les ouvriers
entre eux ». La dernière partie de cette phrase pourrait prêter à équivoque et laisser
entendre qu’il s’agirait d’une tendance organique des ouvriers à se livrer une
concurrence. Mais le Manifeste des Communistes explique immédiatement et très
clairement que la tendance des ouvriers est de faire « renaître toujours et toujours
plus forte, plus ferme, plus formidable » leur organisation en classe. Il est donc
évident que cette concurrence résulte d’une réaction de l’ennemi au sein de
l’organisation de la classe ouvrière qui connaît un chemin hérissé de difficultés, de
désagrégations, de dissolutions, de trahisons.

Ce qui nous intéresse, dans le passage cité, c’est que Marx indique que
l’organisation du prolétariat se réalise uniquement dans le parti et qu’il explique par
ailleurs pourquoi les autres formes d’organisation que se donneront les ouvriers ne
réaliseront pas leur constitution en classe. Qu’il ne s’agisse pas de déclarations
incidentelles du Manifeste, il est possible de le prouver par une rapide analyse de la
position occupée par Marx, à l’époque où il vécut, pour ce qui est de l’organisation
du prolétariat. Nous réservant de traiter les problèmes historiques que ce sujet
soulève dans le chapitre suivant destiné à l’Internationale, nous nous bornerons à
marquer ici que si Marx a participé à la constitution de la Ligue des Communistes et
prit ensuite, en 1864, l’initiative de la constitution de la Première Internationale, il a
aussi, en conséquence de la défaite de 1848, préconisé la dissolution de la Ligue
des Communistes et, avec Engels, en 1872, au Congrès de La Haye, après
l’écrasement de la Commune de Paris, proposé le transfert du Conseil Général à
New York, ce qui équivalait à la dissolution de l’Internationale, d’ailleurs prononcée
en 1876. En outre, nous voudrions aussi mettre en évidence le fait que Marx
s’opposa à ce que le seul parti subsistant, après la dissolution de la Première
Internationale, la social-démocratie allemande (Eisenachiens) fusionna dans la
confusion totale avec les lassaliens. Dans sa lettre à Bracke, Marx écrira à ce
propos : « si donc on se trouvait dans l’impossibilité de dépasser le programme
d’Eisenach — et les circonstances ne le permettaient pas — on devait se borner à
conclure un accord contre l’ennemi commun ».

Un autre fait très caractéristique est, également, l’opinion d’Engels concernant le


mouvement français. Dans une lettre adressée à Bebel, le 28 octobre 1882 5, il se

5. Marx-Engels : Briefe an A. Bebel, W. Liebknecht, K. Kautsky und andere, 1870-1886 (édité par
l’Institut Marx-Engels-Lénine à Moscou).
32 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

félicite que « la scission depuis longtemps attendue en France » se soit opérée.

« Le développement du prolétariat, dit Engels dans cette lettre, progresse


partout au travers des luttes intérieures et la France, où maintenant pour la
première fois est créé un parti ouvrier, n’est pas une exception ». Et cette scission
entre la tendance de Guesde-Lafargue et celle de Malon-Brousse, au Congrès de St-
Etienne, le 25 septembre 1882, est approuvée parce qu’il s’agissait, écrit Engels,
« d’une lutte purement principielle ».

Les maîtres du socialisme scientifique nous apparaissent donc à la fois des


fondateurs du parti et aussi des promoteurs de scissions ou même de dissolutions
du parti qu’ils avaient fondé. C’est en saisissant d’une façon synthétique leur
activité — à première vue contradictoire — qu’il nous sera possible de relier le
problème de la construction du parti de la classe ouvrière aux notions
fondamentales de la théorie qui sert d’instrument pour la lutte prolétarienne. Il nous
revient donc de comprendre les raisons pour lesquelles ceux qui créèrent cette
théorie d’une valeur universelle, prirent la responsabilité de proclamer la fin de la
Ligue des Communistes, de la Première Internationale et loin de soutenir des
fusions impossibles (Gotha) ou d’entretenir une unité de confusion (France),
appuyèrent des courants prolétariens qui ne se rattachaient pas toujours à des
mouvements de masse, se séparant de tous les confusionnistes possédant une
influence éphémère sur la classe ouvrière (Lassalle, Malon-Brousse).

Il nous faut maintenant préciser à nouveau la notion de classe (voir à ce sujet


« Bilan », N° 6 : « La Classe »). Ainsi que le remarquait Bordiga, dans un article
traitant de la classe et du parti 6, la « conception de classe ne doit donc pas évoquer
devant nous une image statique, mais un tableau dynamique. Quand nous
découvrons une tendance sociale, un mouvement poursuivant des finalités données,
nous pouvons alors reconnaître l’existence de la classe dans sa véritable
signification. Mais alors existe aussi en substance, sinon encore au point de vue
formel, le parti de classe ». Dans le premier chapitre de cette étude — auquel nous
renvoyons nos lecteurs — nous avions marqué la distinction existant entre
formation de classe et classe. Nous voulions indiquer par là qu’une communauté
d’intérêts économiques donne toujours naissance à une formation de classe, alors
que seule une possibilité historique d’action élèvera une formation donnée de classe
au rang de classe.

Pour ce qui regarde la société capitaliste en particulier, nous pensons que le


prolétariat y existe toujours en tant que formation de classe, mais non toujours en
tant que classe. Par exemple, les grandes défaites révolutionnaires entraînent dans
leur tourbillon le parti prolétarien, cet organisme en dehors duquel il est impossible
de concevoir la classe. Il en a été ainsi après la défaite de 1848, de 1871, après la
trahison des partis socialistes en 1914 ; il en est de même aujourd’hui après la
défaite de la classe ouvrière mondiale, en Allemagne, lors de la victoire du fascisme.

La source de la formation de classe peut être trouvée dans le mécanisme


économique, de telle sorte que nous pouvons dire qu’il existe une relation de cause
à effet entre l’organisation d’une société donnée et toutes les formations de classe
antagonistes qui en résultent. Mais la relation entre le mécanisme économique et la

6. Publié en français par « Contre le Courant », en 1928.


Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 33

seule classe appelée à réaliser une forme supérieure d’organisation sociale devient
de beaucoup plus complexe. D’autres facteurs vont intervenir, que nous appellerons
« politiques », en opposition aux facteurs purement économiques engendrant les
formations de classe. Ces facteurs politiques se concentrent autour d’un axe
essentiel : le programme historique que se donnera le prolétariat pour réaliser sa
tâche finale, la fondation de la société communiste.

Le programme historique, avant la victoire du capitalisme dans le monde entier,


consistait à prôner la transformation de la révolution bourgeoise en une révolution
prolétarienne. Cette thèse inspire non seulement les statuts de la Ligue des
Communistes, mais aussi toute la tactique préconisée par Marx, lors des révolutions
de 1848-49 en Europe 7. Le parti de la classe ouvrière, à cette époque, est donc un
produit de ces situations historiques, et sa fonction, et son programme, se
trouveront au point final des possibilités existantes ; il ne sera plus bloqué avec la
bourgeoisie, comme Marat et Babeuf, en 1789 (ce dernier, après Thermidor, le
comprit parfaitement et c’est sur cette base que s’organisa d’ailleurs la
« Conspiration des Egaux »), en croyant cette classe capable de réaliser une société
où puisse triompher l’égalité réelle de tous les citoyens, mais Marx escomptera
pouvoir utiliser les mouvements accompagnant la révolution bourgeoise pour
pousser cette dernière à des solutions permettant l’entrée en lice de la classe
prolétarienne.

Après les massacres de juin 1848 en France, Marx comprit l’impossibilité de


réaliser ce schéma. Et il écrivit alors : « La Révolution de Février était la belle
révolution, révolution ayant la sympathie générale parce que les antagonismes qui
l’avaient armée contre la royauté n’étaient pas encore développés et sommeillaient
en bonne intelligence les uns à côté des autres, parce que la guerre sociale qu’elle
menait après elle n’avait encore qu’une réalité nébuleuse, la valeur d’une phrase,
d’un mot. La Révolution de Juin est la révolution haïssable, la révolution
répugnante, parce que la chose prend la place du mot, parce que la République
découvre la face de monstre en brisant la couronne qui le couvrait et le cachait. »

« Ordre ! tel était le cri de guerre de Guizot. Ordre ! s’écriait le Guizotin


Sébastini quand Varsovie devint russe. Ordre ! crie Cavaignac, écho brutal de
l’Assemblée Nationale et de la bourgeoisie républicaine. Ordre ! grondèrent ses
cartouches en déchirant les entrailles du prolétariat. Depuis 1789, aucune des
nombreuses révolutions de la bourgeoisie française n’avaient attenté à l’ordre, car
elles laissaient subsister la domination d’une classe, l’esclavage de l’ouvrier, l’ordre
bourgeois en un mot, si souvent qu’ait pu changer la forme politique de cette
domination et de cet esclavage. Juin a touché à cet ordre. Malheur à Juin » (Neue
Rheinische Zeitung, 29 juin 1848) ».

D’autre part, dans son livre sur « La lutte des Classes en France », Marx ajoutait
encore : « Au lieu des revendications, excessives de forme, mesquines de contenu,
bourgeoises encore, dont il voulait arracher la concession à la République de Février,
s’éleva (en juin) un cri de guerre audacieux, révolutionnaire : A bas la bourgeoisie !
Dictature de la classe ouvrière ! ».

C’est sur la base de ces événements de 1848, et après un long travail

7. Voir à ce sujet le livre de Riazanov : « Marx et Engels ».


34 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

d’élaboration théorique, allant de 1850 à 1862, que fut fondée la Première


Internationale qui mit à sa base la notion de l’indépendance de la classe ouvrière
pour réaliser sa révolution. Mais entre 1848 et 1862, une évolution s’était aussi
vérifiée dans le cours des événements : la bourgeoisie « révolutionnaire », de 1789
à 1848, était devenue le bourreau sanglant défendant son régime dans des
hécatombes de prolétaires.

Il est clair qu’entre 1850 et 1864, les situations ne permettaient pas à la classe
ouvrière, se relevant de ses premières défaites, de poser sa candidature à la
destruction de la classe capitaliste : le parti ne pouvait pas être fondé à cause de
cela. C’est donc à la Bibliothèque de Londres que Marx continue la fonction
historique du prolétariat, cette fonction qui pour ce qui est de l’effet direct sur les
événements avait été brisée par les massacres de 1848. La reconstruire par la
fondation d’un parti aurait été un procédé artificiel qui, loin de faciliter la reprise de
la lutte prolétarienne, aurait constitué un nouvel élément de trouble. En définitive,
cela aurait retardé la reconstruction d’une organisation réelle de la classe ouvrière.
En effet, même dans l’hypothèse que le travail que Marx a accompli en quatorze
années aurait pu être accompli en un temps plus limité, qu’il eût fini le « Capital »
et le programme de la Première Internationale en 1851 au lieu de 1864, le cours
des événements n’en aurait nullement été changé, car au cours de ces quinze
années se produisit l’épuisement historique de la classe bourgeoise en tant que
force pouvant harmoniser l’ensemble de la société sous sa direction, et le rôle
progressif de cette classe se renversa en rôle négatif. Nous avons émis cette
hypothèse pour poser plus amplement le problème, mais en réalité, puisque les
notions politiques ne sont, en définitive, que l’expression du processus de l’évolution
de la situation historique, il est évident que les travaux théoriques de Marx
apparurent seulement au moment où la maturation de cette évolution permettait la
compréhension de la situation objective et des tâches revenant au prolétariat. Mais,
ce que nous voulons surtout mettre en évidence, c’est qu’après la défaite de 1850,
le problème de la construction de nouveaux partis prolétariens se posait ainsi :
inventaire des données historiques précédentes, élaboration, sur la base des
défaites subies, des nouvelles conceptions fondamentales en vue de la fondation du
parti de demain. Ce travail théorique, s’effectuant en liaison avec la marche des
situations qui découlaient de 1848, avançait dans la mesure où le cours
contradictoire des événements permettait à la fois d’explorer le nouveau chemin
que le prolétariat devait parcourir et déterminait — parallèlement à l’apparition des
contrastes contenant les éléments de leur éclosion — les conditions réelles pouvant
permettre la reprise des luttes prolétariennes. Substituer à ce travail la fondation
immédiate d’un parti aurait signifié incruster l’édifice de demain dans un milieu
social et politique relié physiologiquement au même chemin qui conduisit à la
défaite de 1848. Il est clair que notre analyse des phases successives de la lutte
prolétarienne et de la phase actuelle tient compte des conditions historiques mêmes
et nullement des affirmations ou des proclamations de volonté que l’on serait tenté
d’émettre au sujet de la fondation de nouveaux partis. D’autre part, quand nous
affirmons que la proclamation hâtive d’un parti empêche sa réelle préparation, nous
visons ces courants qui prétendent fonder un parti pour féconder le travail théorique
et qui tombent, par là, dans une contradiction stridente : le parti étant une
organisation de combat et non un atelier de travail théorique.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 35

Après l’écrasement de la Commune de Paris se déroule une période de temps


bien plus longue que celle qui sépara la Ligue des Communistes de la Première
Internationale. Il faudra dix-sept ans avant d’arriver à la fondation de la Deuxième
Internationale dont les bases politiques furent d’ailleurs seulement jetées au
Congrès d’Erfurt de 1891 8. Pendant la période qui s’écoule entre la fin de la
Première et la fondation de la Deuxième Internationale, nous n’assisterons plus à un
travail théorique analogue à celui qui précéda la Première Internationale. Cela ne
tient pas à un épuisement des facultés scientifiques de Marx et Engels (si Marx est
mort en 1883, Engels vécut jusqu’en 1895), mais au fait qu’une modification
historique d’une importance définitive s’était manifestée dans l’enchaînement des
événements qui relie 1871 à 1889. En effet, la Commune clôture la phase où le
prolétariat pouvait encore escompter réaliser sa libération au cours des
bouleversements sociaux accompagnant la destruction du régime féodal ; mais les
massacres du Père Lachaise installent le capitalisme au pouvoir et bientôt il a
devant lui une période où il pourra réaliser son hégémonie sur la société en mâtant
le prolétariat, ne se trouvant plus dans la possibilité de mener une lutte
révolutionnaire. Le programme d’Erfurt, bien qu’il reprenne le passage du Manifeste
des Communistes caractérisant en tant que « politique » toute lutte contre
l’exploitation capitaliste, dira cependant que : « la classe ouvrière ne peut pas
mener ses luttes économiques et ne peut pas développer son organisation
économique sans droits politiques. Elle ne peut pas réaliser le passage des moyens
de production en la possession de la collectivité sans être entrée en possession de la
puissance politique ». Cette pensée reflétait admirablement les nouvelles situations
d’épanouissement du capitalisme et les perspectives qu’elles ouvraient pour une
classe ouvrière venant d’être battue au travers de la Commune de Paris. Marx avait
tiré les enseignements les plus essentiels de cette défaite et, par après, grâce au
fait que les masses ouvrières purent lutter pour améliorer leurs conditions de vie
dans cette période d’essor capitaliste, expliquent cette lutte pour « les droits
politiques » et l’inutilité d’effectuer un travail théorique analogue à celui qui précéda
la Première Internationale. Le révisionnisme marxiste, qui devait s’épanouir dans
pareille situation, se rattache également à ce passage du programme d’Erfurt. Nous
ne prétendons pas qu’il existe une filiation entre Erfurt et le réformisme, mais c’est
sur cette base qu’il proclama son rattachement au capitalisme corrompant les
organismes ouvriers et passant à la conquête du monde sans être menacé par le
danger des insurrections prolétariennes. Les difficultés mêmes traversées par les
gauches marxistes au sein de la Deuxième Internationale confirment les caractères
de l’époque. Il était vraiment difficile de maintenir intact le drapeau du socialisme
au moment où le capitalisme pouvait permettre un certain relèvement du niveau de
vie des ouvriers, car ce relèvement pouvait évidemment être déguisé en
« réformes » permettant l’avènement graduel du socialisme. C’est d’un milieu où
cette situation n’existe pas qu’arrivera la régénérescence du marxisme. Les
bolcheviks russes avaient leur comité directeur à l’étranger, au milieu de la
gangrène opportuniste, décomposant le mouvement ouvrier. Mais ils agissaient en
fonction d’un milieu social où le capitalisme était loin de pouvoir jouir d’une
situation analogue à celle rencontrée dans les autres pays ; les ouvriers et les
paysans russes devaient poser le problème du pouvoir comme condition primordiale

8. Congrès de la social-démocratie allemande.


36 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

pour briser l’exploitation qui pesait sur eux. Ce double concours de circonstances
objectives fermentera le génie de Lénine et posera ainsi les conditions pour la
victoire révolutionnaire.

La victoire du réformisme au sein des partis de la Deuxième Internationale ne


détermine donc ni les conditions pour la fondation de nouveaux partis, ni celles pour
la constitution des cadres des partis de demain. Les conditions pour la création d’un
nouveau parti pouvaient seulement surgir de l’explosion des contradictions sur
lesquelles s’était basé l’épanouissement du capitalisme après 1870. Cette explosion
fut la guerre de 1914 quand devait également se vérifier le passage à l’ennemi
d’une direction réformiste gagnée au cours d’une période où les luttes
revendicatives des ouvriers furent certes des brèches faites au sein du système
capitaliste, mais jamais, comme le prétendirent les réformistes, des succès
socialistes qui devaient dispenser les masses de poser le problème de la conquête
du pouvoir.

La trahison de 1914 ne mit pas immédiatement à l’ordre du jour le problème de


la construction d’une nouvelle Internationale ou de nouveaux partis. A cette
époque, le seul courant capable d’aborder les circonstances de la guerre est le parti
bolchevik qui pourra le faire parce qu’il aura, après la défaite de 1905, fait ce que
Marx fit après 1848, c’est-à-dire un profond travail de reconstruction théorique. Les
bolcheviks en récoltèrent les fruits en 1917 lorsqu’ils parvinrent à diriger
l’insurrection des masses.

La guerre a représenté l’aboutissement des situations sur lesquelles le


capitalisme avait vécu dans sa période d’ascension, et a déterminé l’ouverture des
nouvelles phases où le problème du pouvoir s’est posé pour le prolétariat. Mais,
cette fois, c’est sur une base extrêmement plus avancée que celle de 1848 : c’est
uniquement par une lutte sans merci, non seulement contre le capitalisme, mais
aussi contre tous ses agents, qu’il sera possible de réaliser la victoire
révolutionnaire. L’axe autour duquel se fonderont les nouveaux partis sera, par
conséquent, celui de la conquête du pouvoir au travers de l’insurrection
prolétarienne. Et, au deuxième Congrès de l’Internationale Communiste, les thèses
sur le rôle du parti, le programme de celui-ci, ne peuvent se réaliser que par sa
séparation de tous les courants social-démocrates, dans une séparation aussi
profondément correspondante que celle qui existe entre la période du capitalisme
ascendant et la nouvelle période des révolutions prolétariennes. La thèse trois dit
notamment : « les notions de parti et classe doivent être distinguées avec le plus
grand soin » ; et plus loin encore : « la confusion entre ces deux notions, de parti et
de classe, peut conduire aux fautes et aux malentendus les plus graves ». Il ressort
de ces thèses que la tâche des communistes ne consiste plus dans la conquête des
droits politiques (programme d’Erfurt), mais dans « l’élévation de toute la classe
ouvrière au niveau de l’avant-garde communiste ». Le facteur de la conscience
intervient donc comme un élément capital, parce qu’il correspond à une situation où
l’élément essentiel est constitué par la conquête du pouvoir politique, où cette
conquête devient le «droit politique » primordial de la classe ouvrière.

Mais, encore une fois, l’ennemi de classe devait avoir raison de l’effort du
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 37

prolétariat qui était parvenu à se forger, dans l’Internationale Communiste, l’organe


pouvant devenir l’instrument de sa libération mondiale. Et nous nous retrouvons
aujourd’hui dans une situation où, à nouveau, il faut reconstruire les cadres du parti
de demain. A notre avis, le chemin qu’a suivi Marx d’abord, Lénine ensuite, ne
résulte pas de circonstances fortuites et destinées à disparaître, mais représente
bien le chemin que doit suivre le prolétariat pour préparer les conditions pour la
victoire de demain, une fois que l’ennemi a pu lui arracher le succès révolutionnaire.

***

L’analyse que nous avons faite de la période succédant à 1848 nous a permis de
voir comment la classe engendre le parti sur la base du « comment » la situation
engendre la révolution prolétarienne. Poser le problème ainsi nous permettra
d’écarter toutes les solutions qui veulent nous déterminer à réagir immédiatement à
la situation en construisant des nouveaux partis. Ce qui, en définitive, ne peut nous
conduire que sur le chemin déjà parcouru et qui aboutit à la défaite de 1933. Le
parti, en effet, est un produit complexe de deux situations, mais qui est appelé à
réaliser une synthèse dans la direction de l’avenir. Il est tout d’abord un résultat de
la contingence dans laquelle il se trouve : par exemple, l’Internationale Communiste
ne posait pas le problème de la prise du pouvoir d’une façon abstraite, mais comme
une répétition d’Octobre 1917 et cela autour de la Russie Soviétique. L’I.C. était, de
ce fait, incrustée dans tous les facteurs agissant dans les différents pays, et si elle
possédait le sang novateur de la victoire révolutionnaire en Russie, elle aspirait
aussi tous les miasmes provenant des pays capitalistes. En définitive, la lutte entre
le capitalisme et le prolétariat pouvait se concentrer, à cette époque, autour de
l’alternative suivante : ou bien la poussée des révolutionnaires russes se reliait avec
les circonstances favorables dans tous les pays, pour faire de l’Internationale
Communiste l’organe de la victoire mondiale, ou bien les défaites révolutionnaires
des autres pays minaient les bases de cet organisme mondial et les bolcheviks
russes eux-mêmes étaient emportés par le courant de la contre-révolution
mondiale.

Nous comprendrons mieux la situation actuelle, le problème des rapports entre


le parti et la classe, quand nous aurons rappelé le rôle historique du prolétariat et le
mécanisme qui peut relier son parti à la cause de l’ennemi. Comme nous l’avons
déjà expliqué dans les chapitres précédents, l’élément indispensable pour la
réalisation de la tâche historique du prolétariat, n’est pas une série d’organisations
économiques (manufactures, comptoirs de commerce, etc., etc.), comme pour la
bourgeoisie et les autres classes qui la précédèrent, mais uniquement le parti où se
réalisera progressivement la conscience du prolétariat. Et cette conscience n’est pas
donnée par l’élargissement des positions économiques des prolétaires, mais dans le
développement des armes idéologiques à sa disposition. Cette progression
idéologique, qui permet en même temps d’ébranler tout le système sur lequel
s’installe le pouvoir du capitalisme détermine, au point de vue matériel, une
disposition du prolétariat à prendre les armes pour mener la bataille révolutionnaire
et aussi la possibilité d’une rupture de l’appareil de domination de la bourgeoisie,
poussent fonctionnaires, soldats, gendarmes à déserter le camp bourgeois pour se
joindre, par après, au prolétariat marchant à la victoire. Lors de la fondation de
l’I.C., ses positions politiques se soudaient à une situation exprimant directement la
38 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

poussée des masses pour la conquête du pouvoir. A ce moment, ce ne furent pas les
formations militaires et d’extrême-droite qui brisèrent la victoire, mais le repli du
capitalisme sur des positions d’extrême-gauche pouvant voiler la vision de la
nécessité de la prise du pouvoir. Cela prouve que même lorsqu’existent les
conditions les plus favorables pour l’assaut des masses, le parti n’est pas certain du
succès, car à ce moment le danger ne réside pas dans le corps à corps de l’armée
prolétarienne contre les forces de l’ennemi, mais dans la désagrégation que
l’ennemi parviendra à déterminer au sein du parti, n’osant pas se décider à
emprunter le chemin de la lutte autonome et unique du prolétariat et se laissant
emporter dans des propositions d’alliance avec des partis ennemis.

Après la prise du pouvoir, ainsi que l’expérience russe le prouve, le danger


extrême se révèle être surtout une pénétration progressive dans le parti de
positions politiques qui le détourneront progressivement de son but, qui altéreront
sa conscience jusqu’à la dissoudre dans les cadres du système capitaliste.

Parce qu’il est un élément qui relève des situations où il se fonde, le parti n’est
nullement préservé du risque de devenir une partie intégrante du système qui
concrétise la domination du capitalisme, perdant ainsi toute capacité de réaliser la
conscience indispensable pour le succès de sa lutte. Lorsque la contamination de
l’organisation du parti en arrive à la victoire d’un courant opportuniste qui modifie
son programme initial, il s’ensuit également une modification dans la position réelle
de ce dernier et loin d’appeler le prolétariat à emprunter le chemin de la victoire, il
le dirigera vers une impasse où il deviendra la proie du capitalisme. A partir de ce
moment, toute analyse marxiste devra tenir compte du fait que, dans l’intérêt de
l’ennemi, joue la puissance de ce parti dégénéré et que le sort de ce dernier est
relié au sort du capitalisme. Cela jusqu’au moment où l’éclosion des contradictions
fera éclater l’ensemble du système. Notre pensée est d’ailleurs parfaitement
confirmée par le renforcement de la Russie Soviétique, contemporain au
renforcement du capital dans les différents pays.

Si la faillite d’un parti à sa tâche est la manifestation d’une incapacité initiale à


embrasser tout le chemin que devra parcourir la classe jusqu’à sa libération, il en
résulte que la ligne progressive qui, de la Ligue des Communistes de 1848, nous a
portés à la Première Internationale puis à la Deuxième et enfin à la Troisième, est le
reflet du cours des événements qui ont connu les victoires du capitalisme, les
succès et les insuccès du prolétariat.

On ne résout évidemment pas le problème de la continuité de la conscience


prolétarienne en affirmant que la Ligue des Communistes aurait pu produire tous les
matériaux qui furent élaborés seulement après. Il faut, au contraire, tenir compte
du fait que tout au long du parcours suivi par le prolétariat, des forces ennemies se
sont introduites au sein de son parti, empêchant celui-ci de s’orienter vers la
consolidation des positions autour desquelles il aurait pu gagner ses batailles.
L’incapacité initiale à résoudre tous les problèmes dépend du fait que la conscience
des tâches à réaliser ne peut s’épanouir que dans la mesure où les situations
mûrissent les nouveaux événements. Mais il serait tout aussi erroné d’affirmer qu’on
ne fondera le parti que lorsque tous les problèmes seront résolus, que de dire que le
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 39

parti peut surgir indépendamment des conditions historiques d’une époque donnée.

Tout en sachant d’avance que notre programme est sujet aux modifications qui
lui seront données par les nouvelles situations historiques, nous pouvons néanmoins
poser un point préalable, au sujet duquel aucune hésitation ou concession ne sont
possibles. Si le parti a fait faillite à sa tâche, si actuellement la Russie Soviétique
peut être admise dans le concert du capitalisme mondial, c’est que tout un système
sur lequel le prolétariat avait basé la vision de ses luttes se trouve être épuisé. Le
devoir des communistes consiste donc à vérifier, pour le parfaire, l’ensemble des
positions programmatiques surgies en 1917-21, en tenant compte de cette
nécessité essentielle : il ne sera plus possible de rebrousser chemin, ou d’aller en
deçà des programmes et des forces historiques qui ont été liquidés par l’évolution
historique. Il y a là, évidemment, une série de difficultés énormes à franchir. Mais le
meilleur moyen de voiler ces difficultés est d’affirmer qu’un parti sera fondé pour les
éliminer.

Cependant, l’histoire du mouvement prolétarien est là : c’est le chemin des


fractions qui rétablit la continuité de la pensée prolétarienne en vue de la lutte
révolutionnaire. Ainsi que Marx, Engels, Lénine nous l’ont montré, avant que la
situation historique n’ait présenté un bilan de liquidation des forces et des positions
politiques qui conduisirent à la défaite, le parti se fonde dans les milieux où l’on
reconstruit les cadres, là où, pour réaliser ce travail, on s’oppose aux manœuvres de
confusion, vers une constitution immédiate de nouveaux partis destinés à
décourager des énergies révolutionnaires et à s’effondrer inévitablement.
40 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

IV. Parti et Internationale

Dans les chapitres précédents, nous avons analysé des idées centrales qu’il
s’agit maintenant de confronter avec l’expérience du mouvement prolétarien. Ainsi
nous déterminerons les positions sur lesquelles la classe ouvrière pourra
reconstruire l’organisme qui la guidera dans la réalisation de sa mission historique :
l’Internationale Communiste.

La marche des événements historiques est échelonnée par différentes étapes de


l’évolution de la technique de production qui représentent autant de formes et de
moments de la domination de l’homme sur les forces de la nature. Les phases
successives de cette évolution productive donnent vie aux classes, à la lutte des
classes. L’insuffisance de l’ensemble de la production, devant les besoins des
collectivités humaines, permet à une minorité de s’approprier la maîtrise et le
contrôle des moyens de production au travers de l’institution d’un type de société
capable d’établir sa domination. Par là elle deviendra la classe dominante dans une
époque donnée de l’évolution historique. Cependant, le développement de la
technique de production se manifeste au point de vue mondial. Par suite, les
phénomènes de bouleversement social qu’elle engendre ne peuvent être circonscrits
à un pays donné. Il n’existe pas de séparation étanche qui brise l’unité mondiale en
permettant qu’une époque historique soit caractérisée par la mixture de plusieurs
régimes sociaux ayant un poids égal et correspondant à l’extension des territoires
respectifs. Ce qui détermine l’évolution historique de toute une époque, c’est la
classe qui est appelée au pouvoir par le degré atteint par la technique productive.
Cette classe construit une société correspondante à ses intérêts, même si elle
n’englobe qu’une partie restreinte du territoire mondial ; elle représente le pôle de
concentration de toute la vie sociale. Les pays européens, où fermente la classe
prolétarienne révolutionnaire, la force historique appelée à construire la société
communiste, représentent actuellement le centre autour duquel se développent les
événements mondiaux de notre époque.

Les caractéristiques spécifiques d’une classe, c’est-à-dire les tâches historiques


qu’elle s’assigne, déterminent la structure de son organisation mondiale et de
l’instrument devant servir à son expansion. Aussi longtemps que l’évolution de la
production ne permet que la domination d’une minorité, tant qu’il s’agit d’établir un
type particulier de domination et d’institution d’un privilège social, la coexistence de
régimes donnés où la classe au pouvoir diffère, mais qui établissent tous une
domination particulière sur les classes travailleuses, est parfaitement possible. Cette
coexistence se rattache à une impossibilité d’universaliser immédiatement
l’évolution productive : la formation du capital résulte d’un ensemble de facteurs qui
ne se trouvent pas dans la même mesure dans tous les pays, mais seulement là où
les conditions naturelles et politiques ont permis la création d’entreprises
industrielles. Au surplus, la classe qui prend le pouvoir pour asseoir son privilège,
qui crée des forces entraînant le développement d’une autre classe, qui crée son
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 41

propre fossoyeur, qui devient un frein à la marche ascendante du mécanisme


économique, au lieu de s’assigner pour but la création universelle de types de
société analogues au sien, essayera d’établir son contrôle sur des territoires (les
colonies) où elle s’efforcera d’arrêter l’évolution économique et industrielle. Au
moment même où cette classe exploiteuse établira sa domination sociale, elle devra
étendre sa domination mondiale et l’instrument de son expansion sera la guerre,
seul moyen pour conquérir des marchés à ses produits, pour évincer ses
concurrents et réaliser une course aux profits.

Il en est tout autrement pour le prolétariat qui apparaît lorsque la technique de


production peut s’épanouir dans toute son ampleur et satisfaire pleinement les
besoins des producteurs, en même temps qu’elle exige la suppression de la classe
bourgeoise. La société sans classe que désire le prolétariat ne peut admettre aucun
anachronisme ; c’est uniquement sur le terrain mondial qu’elle peut s’établir. Même
dans ces pays où l’évolution industrielle est loin de permettre l’institution d’une
société sans classe, le prolétariat mondial ne peut s’assigner pour but de favoriser le
triomphe des classes bourgeoises afin de poser ensuite sa candidature au pouvoir. Il
ne peut qu’appuyer les forces du prolétariat local qui, quoique numériquement très
restreintes, représenteront quand même la seule force sociale ayant un poids
progressif. D’autre part, sa mission historique n’étant pas de construire une
domination spécifique et particulière, le prolétariat ne pourra pas, comme les
classes qui l’ont précédé, avoir recours à la guerre comme instrument de son
expansion, mais devra s’appuyer sur les luttes sociales dans tous les pays afin de
les faire évoluer vers le triomphe du prolétariat mondial.

La « guerre révolutionnaire » de l’État prolétarien peut évidemment apparaître


comme un aspect de l’activité de cet État, mais seulement si les conditions
concrètes existent pour le déclenchement de mouvements révolutionnaires dans les
pays capitalistes. La « guerre révolutionnaire » est un produit de circonstances
historiques particulières ; elle représente donc un facteur secondaire, subordonné
aux événements sociaux et aux mouvements de classe qui sont l’élément essentiel
des situations. La guerre révolutionnaire qu’aurait dû mener l’armée rouge lors de
l’avènement d’Hitler, position courante dans les milieux communistes dits de
« gauche », n’a donc aucun rapport avec la mission historique du prolétariat et fait
partie de la politique de décomposition qui gangrène le mouvement prolétarien.

***

Il s’avère donc que « l’internationalisation » de toutes les classes précédant le


prolétariat fut, avant tout, un phénomène d’extension de la puissance d’un privilège
acquis. Pour le prolétariat, l’Internationale est la forme de l’exercice de son pouvoir
et représente la forme supérieure de sa lutte, l’expression d’une maturité pour
réaliser ses objectifs historiques. Il en résulte que l’Internationale prolétarienne, loin
de pouvoir résulter d’un programme ou d’une coordination de volontés militantes,
est le produit direct de situations qui permettent la réalisation de la victoire
prolétarienne. Si les situations ne permettent pas la victoire de la classe ouvrière,
les conditions n’existent pas pour la construction d’une Internationale. Dans ce cas,
toutes les tentatives qui pourraient s’effectuer ne seraient qu’entreprises de
confusion et, ce qui est plus grave (comme nous le montrerons par la suite),
42 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

empêcheraient le travail préliminaire indispensable à la reconstruction de


l’Internationale.

Une différence essentielle existe entre le parti et l’Internationale, bien


qu’évidemment les matériaux pour la construction d’un parti ne peuvent résider que
dans des considérations internationales qui forment l’essence de la théorie marxiste.
En effet, le parti surgit d’un milieu social bien déterminé, d’une ambiance de luttes
de classes qui oppose directement le prolétariat à un État qui lutte journellement
contre ses conditions de vie. C’est l’évolution même de cette lutte de la classe
ouvrière atteignant sa forme supérieure, posant le problème de l’insurrection, qui
posera le problème de la construction de l’organisme capable de généraliser la
victoire dans le monde entier, c’est-à-dire l’Internationale Communiste.
Évidemment, nous ne voulons pas affirmer ici que les événements devront
fatalement s’ordonner dans un ordre qui portera tout d’abord à la construction des
partis dans le monde entier et ensuite à la fondation de l’Internationale, celle-ci
restant impossible sans des étapes préalables et formelles : les partis. Bien au
contraire, l’entrelacement des faits est continu et dialectique : le cours menant à la
victoire du prolétariat dans un ou plusieurs pays est le même qui détermine la
construction progressive de l’Internationale. Mais nous voulons seulement indiquer
que lorsque l’on pose le problème de la fondation d’une Internationale, il faut poser
le problème ainsi : reconstruction des capacités et des possibilités de victoires
révolutionnaires internationales. Si l’on intervertit les données du problème en
affirmant que, pour atteindre la victoire, il faut construire l’Internationale, non
seulement l’on s’engage dans une entreprise impossible, mais on empêche la
marche du prolétariat vers la reprise de ses luttes.

Les situations révolutionnaires expriment à la fois un rapport de forces très


favorable à la lutte insurrectionnelle, et la capacité du prolétariat à regrouper
idéologiquement, sous son drapeau, toutes les masses travailleuses échappant à
l’emprise des appareils de domination de l’ennemi. Mais les expériences de ces
situations ne profitent pas seulement au prolétariat ; les organismes de répression
du capitalisme grandissent sur cette base, grâce à leur perfectionnement et,
surtout, du fait de l’intervention de l’ennemi au sein même des masses parmi
lesquelles s’agiteront alors avec succès les formations politiques qui les trahissent.

La bourgeoisie actuelle est toute autre qu’en 1848. Le prolétariat n’a de chances
de victoires qu’à la condition d’être lui aussi, au point de vue de sa lutte matérielle
aussi bien qu’idéologique, tout autre que les prolétaires de 1848. En outre, le
capitalisme d’aujourd’hui est tout à fait différent de ce qu’il fut en 1918. Le
prolétariat ne peut donc vaincre qu’à la condition de suivre, à son tour, un chemin
progressif.

Les questions de principe autour desquelles s’établit le programme concret de


l’insurrection prolétarienne (qui représentent aussi la base de la fondation de
l’Internationale), s’incorporent avec la force sociale appelée à renverser le
capitalisme. Aussi, les « Soviets » sont l’arme de la révolution en Russie, parce que
dirigés par les bolcheviks, mais représentent une formulation permettant le
triomphe de la contre-révolution en Allemagne, où les indépendants en proposent
l’insertion dans la Constitution de la République bourgeoise. Programme et
organisme constituent, par conséquent, un tout organique.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 43

Il s’agit maintenant de bien déterminer la position historique avec laquelle peut


croître la force sociale agissant pour la révolution prolétarienne. De 1789 à la
situation actuelle se vérifie une progression ininterrompue qui élève chaque fois les
formules de la lutte ouvrière, qui rejette du camp de la révolution des formations
politiques qui avaient pu agir précédemment dans l’intérêt du prolétariat et qui sont
devenues, par après, un chaînon de la contre-révolution bourgeoise. Chaque défaite
révolutionnaire montre, en même temps que l’incapacité du prolétariat à réaliser, au
cours même des mouvements insurrectionnels, une pleine conscience historique de
la voie à suivre, la nécessité de percevoir un horizon plus vaste qui permettra la
reprise des luttes et la victoire communiste.

Aussi, en conséquence des défaites de l’immédiat après-guerre, la première


condition pour reconstruire l’Internationale est de remettre sur le chantier tout le
programme sur lequel s’était basée la perspective du déclenchement de la
révolution en 1917-20. Il faut, dans ce travail, considérer qu’une forme supérieure
du programme politique ne peut être atteinte qu’au travers d’une filiation aux forces
historiques qui luttèrent pour la révolution en 1917-20, c’est-à-dire au travers des
fractions de gauche, réactions directes et prolétariennes à la dégénérescence
centriste. Ceux qui, aujourd’hui, prennent une position formellement plus avancée
se lancent à l’aventure, en voulant construire une nouvelle Internationale, devront
faire appel aux forces de la social-démocratie, que l’évolution historique a
définitivement rejeté dans le camp de la réaction et de la contre-révolution
capitaliste. D’autre part, au point de vue politique, les « constructeurs »
d’Internationales ne pourront que reprendre intégralement des positions
programmatiques qui ont engendré le centrisme, la défaite et la trahison, et tout
cela pour reconstruire les capacités de lutte ( ?) de la classe ouvrière. Encore une
fois, les continuateurs des fondateurs du socialisme scientifique, des chefs de la
révolution russe, se trouveront parmi les militants qui se baseront sur la nécessité
d’extraire des terribles défaites du prolétariat les règles programmatiques qui
accompagneront la reprise de sa lutte, et non parmi ceux qui transformeront les
grands chefs prolétariens en des icônes à qui l’on prête des opinions politiques que
l’on ne pourrait justifier par une analyse principielle.

***

Un rapide examen historique nous permettra de constater la progression des


notions programmatiques de la lutte prolétarienne et le fait de l’apparition du
prolétariat, en tant que force révolutionnaire, parallèlement à l’éclosion des grands
bouleversements sociaux. La révolution de 1789 ne portera pas au pouvoir la classe
ouvrière, pourtant déjà appelée à la direction de la société, par le caractère des
instruments de production devenus collectif (s’opposant ainsi à l’appropriation
individuelle et à l’institution du privilège bourgeois), mais c’est le capitalisme qui
prendra le pouvoir. Les idéologues de la révolution française exprimeront bien ce
caractère contradictoire caractérisant l’avènement au pouvoir de la bourgeoisie.
Ainsi, Robespierre et Marat dépassent le programme réel de la bourgeoisie, sans
pouvoir atteindre la compréhension que Babeuf seul (seulement après Thermidor)
pu atteindre et qui en fit un précurseur du mouvement communiste. La
« Conspiration des Égaux » de Babeuf représente déjà une rupture avec la
confusion du programme de « liberté, égalité, fraternité » de 1789, mais elle n’est
44 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

encore qu’une expression embryonnaire d’un prolétariat qui doit encore s’appuyer
sur la bourgeoisie, ou du moins sur certaines de ses couches, afin de revenir à la
Constitution de 1793, renversée par Thermidor. Le premier balbutiement prolétarien
de cette époque exprime bien la situation historique car le prolétariat, extrêmement
faible, se joint à la bourgeoisie et ne s’affirme pas en tant que classe indépendante
luttant pour ses intérêts propres.

Il faut passer à un stade plus avancé, c’est-à-dire à un moment où le


développement de la bourgeoisie au pouvoir détermine l’opposition du prolétariat et
qu’un contraste profond se creuse de plus en plus entre bourgeois et ouvriers, pour
trouver les premières formulations de la lutte ouvrière. En France, c’est la révolte
des canuts en 1831 ; en Angleterre, c’est le mouvement des chartistes. Ces deux
mouvements se caractérisent par le fait qu’ils naissent d’une révolte ouvrière contre
le capitalisme et Blanqui, par l’organisation de ses « coups de main », caractérise
bien cette conception qui devait subsister jusqu’en 1848 : le prolétariat veut se
regrouper autour de positions de lutte contre le capitalisme, mais ne parvient pas
encore à concrétiser cette lutte par l’établissement d’un programme et d’une
tactique pouvant ébranler l’ensemble de la société capitaliste. D’autre part, il sera
encore estimé possible de s’appuyer sur la bourgeoisie libérale pour faire avancer
les revendications ouvrières. C’est sur ces bases que se fondera la Ligue des Justes.

Le coup de main de 1839, organisé par « La Ligue des Justes » et Blanqui et qui
échoua, comme l’on sait, représente en réalité la mesure exacte de ce que pouvait à
cette époque réaliser le prolétariat encore en formation. La Ligue des Justes est son
organisation de classe issue de la lutte contre un État qui exclut certaines couches
de la bourgeoisie de la direction de la société, et le prolétariat tout en comprenant
la nécessité de lutter pour ses revendications spécifiques, veut suppléer au manque
de réaction de la bourgeoisie libérale apeurée par le prolétariat, en effectuant « un
coup de main » contre l’État existant. L’échec de ses tentatives détermine
évidemment la chute de son organisation de classe, comme expression de
l’impossibilité de renverser l’État existant avant une pleine maturité des situations
et du prolétariat lui-même.

C’est Marx qui entre alors dans la lutte avec le développement du capitalisme
provoqué par le développement sur une grande échelle de la machine à vapeur et
qui préside à la fondation de la Ligue des Communistes qui représente enfin un
stade encore plus élevé de la lutte prolétarienne. La Ligue des Communistes
représente certainement deux choses : d’une part l’expression de la lutte du
prolétariat allemand ayant à ses côtés une bourgeoisie libérale luttant contre le
féodalisme et d’autre part une expression des capacités de lutte du prolétariat
international. Riazanov, dans son livre « Marx-Engels », affirme à ce propos que
« nous avons maintenant quelques renseignements sur la composition de cette
Ligue. Elle comprenait quelques belges, quelques chartistes anglais penchant vers le
communisme, mais surtout des allemands ». Et il conclut en affirmant que le
« Manifeste Communiste », plate-forme de la Ligue des Communistes, devait tenir
compte de ces particularités.

Le statut de la Ligue des Communistes dit déjà que « le but de la Ligue est le
renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, la suppression de
l’ancienne société bourgeoise, basée sur l’antagonisme des classes, et la fondation
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 45

d’une nouvelle société sans classes ni propriété individuelle ».

Nous voyons donc que l’organisation du prolétariat surgit à cette époque en


fonction du développement de la classe capitaliste entraînant celui du prolétariat,
que son programme historique se base sur la lutte contre le capitalisme dont
l’avènement se caractérise par les soubresauts volcaniques qui agitent la société en
1848, tout en espérant pouvoir bénéficier de la lutte de la bourgeoisie contre le
féodalisme. Au point de vue politique, la Ligue Communiste, par rapport à Babeuf,
affirmera la nécessité de la lutte indépendante du prolétariat ; par rapport à
Blanqui, elle posera les problèmes de la lutte de classe. Au point de vue politique,
elle exprimera les caractères de l’époque historique, n’ayant pas encore montré le
rôle réactionnaire de la bourgeoisie libérale sur laquelle Marx escompte encore
pouvoir s’appuyer pour la révolution prolétarienne. Les révolutions de 1848-49
constituent la grande vérification historique du programme du prolétariat.

La défaite de 1848 comporte l’écrasement du prolétariat en Europe, et en 1852


se produit la désagrégation et la dissolution de la Ligue des Communistes.

C’est seulement en 1864 que se fondera la Première Internationale. Au moment


de sa création la situation de l’Europe est restée volcanique. 1848 n’a pas résolu
une série de problèmes essentiels pour la vie du monde capitaliste. L’Italie est
restée divisée. La Hongrie a été écrasée et rattachée à nouveau à l’Autriche. La
bourgeoisie française doit résoudre, au travers de Napoléon III, le problème de son
expansion (guerre d’Italie contre l’Autriche, de Crimée). Par après, la guerre de
sécession en Amérique provoque une crise du coton qui se répercute dans toutes les
industries et détermine une crise économique aiguë. Enfin, en 1861, l’abolition du
servage en Russie détermine une effervescence révolutionnaire qui s’exprime en
Pologne par une insurrection rapidement réprimée. Tous ces événements
constituent l’assiette sur laquelle la Première Internationale va poser ses
fondements. On peut donc affirmer que la première organisation internationale du
prolétariat surgit non comme l’expression de la volonté de quelques génialités, mais
comme instrument de possibilités historiques de faire triompher, grâce aux
situations révolutionnaires, la révolution prolétarienne dans les principaux pays
d’Europe. L’extrême centralisation de la Première Internationale exprime d’ailleurs
très bien le caractère que lui donnent les situations.

En conclusion, la Première Internationale renferme deux éléments fondamentaux


que nous retrouvons dans la fondation de la IIIe Internationale également. En
premier lieu, elle surgit d’une lutte de groupes prolétariens nationaux, étant
parvenu à clarifier les problèmes essentiels de la lutte de classe contre le
capitalisme au feu des événements mêmes, ensuite dans une situation de grands
bouleversements sociaux. Mais si la preuve historique de la « trahison » de la
bourgeoisie avait bien était faite en 1848-49, l’histoire n’avait pas encore montré les
conditions réelles de la lutte du prolétariat pour le pouvoir.

La fin de la Commune de Paris devait fatalement entraîner celle de la Première


Internationale sur le fond d’une période d’expansion du monde capitaliste. Le
transfert du Conseil Général de la Première Internationale, en Amérique, ce qui
signifia en fait sa liquidation, s’explique par le fait qu’après la Commune de Paris,
Marx était encore indécis sur le cours ultérieur des événements. Peut-être espérait-il
46 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

encore une reprise de la lutte révolutionnaire en Europe. Le fait que cette reprise ne
se produisit pas, et qu’au contraire le capitalisme se consolida partout, en
Allemagne avec l’aide de Bismarck, qui fit une révolution bourgeoise « par en
haut », en France, où la bourgeoisie avec sa IIIe République prit enfin
vigoureusement les rênes du pouvoir en main, en Italie, l’unification se faisant sous
la direction de Cavour (en 1870), ces faits, joints à un essor du capitalisme,
rendirent nécessaire la liquidation complète de la Première Internationale, en tant
que liquidation des possibilités de lutte pour le pouvoir du prolétariat mondial.

La disparition de la Première Internationale n’est nullement suivie par la


reconstruction d’une nouvelle Internationale, fondant les nouveaux partis. Ces
derniers commencent à se fonder dans différents pays et c’est seulement beaucoup
plus tard que sera fondée la Deuxième Internationale. Dans une lettre à Bebel,
Engels fait d’ailleurs une remarque très suggestive : « Il n’est évidemment pas
nécessaire de parler de l’Internationale comme telle, dit Engels à propos du
programme de Gotha, mais au moins fallait-il rester au delà du programme de
1869, et dire que bien que le parti ouvrier allemand soit obligé d’agir pour
l’instant dans les limites des frontières que lui trace l’État (il n’a pas le droit de
parler au nom du prolétariat mondial, et encore moins d’avancer des choses
fausses) il reste conscient des liens de solidarité qui l’unissent aux ouvriers de tous
les pays, et qu’il serait toujours prêt à remplir, comme par le passé, les devoirs que
lui trace cette solidarité ». Engels envisage donc une période où le parti est obligé
« d’agir pour l’instant dans les limites des frontières que lui trace l’État », ce qui
fut d’ailleurs le cas pour les différents partis qui surgirent après la mort de la
Première Internationale.

La défaite de la Commune ouvre une période où le problème du pouvoir ne se


pose pas pour le prolétariat et la Deuxième Internationale ne sera en réalité qu’une
« fédération des partis socialistes ». Le capitalisme qui a pris le pouvoir en Europe
traverse sa période ascendante et peut faire certaines concessions aux ouvriers
gagnant ainsi progressivement ses organisations. Encore une fois, ce fait ne découle
pas de l’inexistence de génies du type de Marx, mais de la situation ne permettant
pas de poser le problème de la révolution mondiale et ne permettant pas l’existence
d’une véritable internationale, incarnant la conscience révolutionnaire du prolétariat
mondial, qui passe à l’assaut du bastion capitaliste pour fonder sa société. En 1914,
la IIe Internationale a disparu naturellement avec la fin de la « fédération des partis
socialistes », lesquels suivirent chacun leur capitalisme respectif en passant
ouvertement à l’ennemi de classe.

Les bolcheviks russes, dès que la IIe Internationale se fut effondrée, purent
prendre l’initiative de la fondation de la nouvelle Internationale, parce que depuis de
longues années ils avaient accompli, au travers des fractions, le travail idéologique
indispensable. De plus ils furent le pilier de la nouvelle Internationale parce qu’ils
avaient dirigé la révolution en Russie. Et la IIIe Internationale ne précède pas,
n’accompagne pas, mais suit la victoire révolutionnaire qui a lieu en Octobre 1917.
Le Premier Congrès aura lieu seulement en mars 1919 et le Congrès qui élaborera
les conditions programmatiques de l’Internationale, en septembre 1920. Au point de
vue politique l’Internationale révolutionnaire se fonde par une lutte impitoyable
contre Kautsky, qui prétendait appliquer la même tactique que Marx défendit en
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 47

1848, ce qui devait permettre à la social-démocratie allemande et des autres pays


d’étouffer dans le sang des prolétaires la révolution communiste. Au point de vue
historique, la nouvelle Internationale est le produit direct de la situation
révolutionnaire et de la marche au pouvoir du prolétariat international.

Cette rapide analyse historique confirme les conclusions de principes que nous
avons émises, au début de ce chapitre, et qui sont défendues par notre fraction. La
voie de Marx et de Lénine est en définitive la voie dans laquelle s’est développé le
mouvement prolétarien. Actuellement, la continuation ascendante de cette voie
programmatique du prolétariat, la fondation de la IVe Internationale, passe par la
solution principielle des problèmes relatifs à la gestion de l’État prolétarien et de ses
rapports avec le mouvement du prolétariat mondial, au travers de la critique du
chemin qui a conduit à la lente incorporation de l’État Soviétique dans le système
du capitalisme mondial. Cette lente incorporation prouve que les bases politiques
sur lesquelles s’était établi la première expérience de gestion d’un État prolétarien,
doivent être réexaminées, rectifiées et complétées. D’autre part, ce travail n’est pas
le produit de discussions académiques, mais d’une rupture du mécanisme des
rapports de force entre les classes, qui s’est institué après la victoire des centristes
au sein des partis communistes. Ces rapports ébranlés profondément par les
contrastes qui le minent, sera détruit par les luttes pour la révolution communiste
qui se concluront par une victoire, à la seule condition que les fractions de gauche
effectuent dès maintenant le travail idéologique et politique qui les rendra aptes à
diriger l’insurrection prolétarienne.
48 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

V. L'État démocratique

La théorie matérialiste de l'histoire quand elle établit l'inexistence et


l'impossibilité de voir apparaître un État démocratique réel, ne se borne
évidemment pas à démontrer l'erreur des conceptions historiques qui l'ont précédée
en invoquant le fait que jamais pareil État n'existât : la critique marxiste va bien
plus loin ; elle renverse les fondements des théories libérales et démocratiques, en
démolit la substance et prouve que les rails sur lesquels s'effectue l'évolution
historique ne se trouvent nullement dans le choc des idées, des volontés, ou des
consultations électorales, mais bien dans la lutte que se font entre elles les
différentes classes de la société, cette lutte étant elle-même conditionnée par
l'évolution de la technique de production.

Aussi dans la critique de l'État démocratique, qui relève des fondements mêmes
de la doctrine marxiste, la pensée prolétarienne ne peut féconder une position qui
se situerait à l'extrême gauche des théories libérales ou démocratiques, mais doit
comporter la négation radicale de la construction démocratique dans son ensemble.
En outre, résultant d'une progression historique qui le pousse au pouvoir, en niant
l'État démocratique existant, le prolétariat ne pourra prendre pour base de sa
concentration des positions démocratiques, même si ces dernières sont devenues
désuètes et sont repoussées par la classe qui s'en était servie pour accéder à la
direction de la société. Sur la scène historique il n'y a pas de place pour des
compétitions oratoires : le jeu consistant à reprendre des revendications qui
appartinrent à l'ennemi et que ce dernier se trouve forcé d'abandonner, ne
représente donc guère une condition favorable au succès de la classe ouvrière. Nous
n'arriverons jamais à établir les lois qui régissent les institutions sociales en général,
et les institutions étatiques en particulier, en nous basant sur les principes qui furent
établis lors de l'apparition de ces dernières ou sur les modalités de leur
fonctionnement. Pour comprendre la vie d'un État il nous faudra déterminer les
conditions historiques dans lesquelles il fut fondé et d'où surgit la classe qui lui
donna vie. Ainsi il nous sera possible de constater qu'il n'y a aucune contradiction
dans le processus historique et que le capitalisme peut parfaitement rester au
pouvoir, même s'il a recours à des formes étatiques différentes, comme par
exemple, l'État fasciste et l'État démocratique. Une lutte révolutionnaire ne pouvant
être dirigée contre un État, extrait de son milieu social, mais contre la classe qui l'a
forgé et au service de laquelle il se trouve, aucune possibilité n'existe de confondre
la théorie marxiste de la dictature du prolétariat avec les autres théories
dictatoriales et anti-démocratiques. Enfin chaque classe protagoniste d'une époque
déterminée de l'histoire ne peut agir qu'à la condition d'être pourvue d'un
programme spécifique dont la réalisation ne peut jamais être reliée à ses formes ou
des institutions appartenant à l'ennemi. Dans la trajectoire d'une classe au pouvoir,
un moment arrive où elle ne peut plus rester fidèle aux engagements pris lors de
son apparition et de sa victoire, et le capitalisme, par exemple, ne peut plus
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 49

maintenir sa domination au travers de l'État démocratique. Mais à ce moment la


collision sociale ne se produit pas entre l'idéologie démocratique et le renégat que
deviendrait le capitalisme, mais se détermine entre la bourgeoisie et le prolétariat,
la force fécondée par le développement productif, laquelle force va se trouver
devant l'alternative de la conquête du pouvoir ou de son écrasement par l'ennemi
ne voulant abandonner ses privilèges. Si le prolétariat se résignait à se cantonner
dans l'idéologie démocratique, il ne ferait que se relier aux mêmes éléments qui
après avoir permis l'épanouissement de la bourgeoisie se seraient métamorphosés
en une nouvelle organisation anti-démocratique, mais toujours capitaliste. S'il veut
triompher, le prolétariat ne peut qu'avancer son programme. Si les contingences ne
lui sont pas favorables momentanément, la seule condition de son succès ultérieur
sera de rester fidèle à lui-même, car son rattachement aux positions qui furent
celles de son ennemi, à coup sûr, le castrerait en tant que fécondateur de la
nouvelle société, et il deviendrait la proie des mouvements fascistes hurlant qu'il
faut sonner le glas non de la société capitaliste, mais de l'État démocratique.

Tout le travail théorique de Marx, Engels et Lénine, aussi bien que les sanglantes
expériences des ouvriers pour atteindre une capacité et une conscience d'affirmer
leurs revendications historiques, n'empêchent nullement que la plus grande
confusion règne encore au sujet de la notion de l'État démocratique. Dans le
morcellement actuel du prolétariat payant la rançon cruelle de son incapacité à faire
de la guerre de 1914-18 et de la révolution russe le prologue de la révolution
mondiale, parmi les décombres qui obstruent le travail des communistes, il est
devenu impossible d'émettre des formulations qui nous paraissent élémentaires,
parce que jaillissant des terribles cataclysmes où le prolétariat a laissé des milliers,
si ce n'est des millions de victimes. Les défaites ouvrières ont amassé tellement de
ruines qu'il ne paraît possible d'échapper à l'isolement qu'à la seule condition de
piétiner dans les ténèbres ; maintenir aujourd'hui une fidélité aux conceptions
prolétariennes, c'est se condamner à un pénible travail, sans portée immédiate, et
assister impuissant aux cris des redresseurs de partis, des fondateurs d'avortons de
partis ou d'internationales, redresseurs et fondateurs qui se voient rejoints par les
traîtres à qui ils reprochaient auparavant de ne pas avoir compris que pour lutter
pour la révolution communiste il faut s'appuyer sur la révolution démocratique. Et
oui ! Encore une fois, nos maîtres sont vénérés par traîtres et « redresseurs » qui
déposeront sur eux la tiare pour en faire des saints qui, contrairement aux divinités
qui promettent le paradis dans l'au-delà, nous indiqueraient le salut dans un bond
en arrière, nous permettant de reprendre les programmes démocratiques apparus
lors des révolutions bourgeoises. Marx en 1848 et postérieurement, Lénine en 1917
et ultérieurement, n'avaient-ils pas engagé le prolétariat à lutter pour telle ou telle
force libérale, radicale ou démocratique ? N'est-ce pas là une preuve qu'on honore,
qu'on vénère, qu'on sanctifie ces maîtres, lorsqu'on reprend leurs positions
contingentes.

Mais par ce subterfuge, on ébranle les fondements mêmes de la théorie


marxiste, car sournoisement on fera croire qu'aujourd'hui quand se pose devant les
masses le problème suivant : prendre le pouvoir ou être écrasé, quand l'histoire
arrive à la croisée des chemins et que les classes fondamentales et leur lutte pour la
direction de la société décident des événements, après que le prolétariat a donné la
vie des siens pour sa libération, on voudrait accréditer la conception que ce ne
50 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

serait plus la lutte de classe qui déciderait, mais la lutte pour ou contre l'État
démocratique. Et les antimarxistes, les sectaires, seront ceux qui, comme nous,
s'obstinent à affirmer que les mêmes forces ou positions politiques qui pouvaient
avoir une valeur progressive passagère en 1848 ou en 1917, se sont démontrées,
par après, des forces de tout premier ordre de la contre-révolution, au moment où
l'évolution productive et politique ont posé un dilemme sans équivoque et opposé
désormais les classes essentielles dans une lutte qui ne connaîtra d'issue définitive
que dans l'écrasement du capitalisme, ou qui évoluera de catastrophe en
catastrophe si le prolétariat ne comprend pas que c'est lui avec son programme seul
qui pourra construire la nouvelle société.

Les deux termes : État et démocratie, s'opposent radicalement entre eux. En


effet, les prémisses historiques qui rendent nécessaires la construction d'un État
annulent toute possibilité d'un fonctionnement démocratique et, inversement, un
mécanisme démocratique ne peut être actionné qu'en cas où n'existe pas d'État.
Nous ne prenons évidemment pas ici la signification étymologique ou historique de
ces deux formulations, mais la valeur que ces deux expressions ont fini par recevoir
actuellement. On entend, par la formulation : « État démocratique » la construction
et la vie d'un État qui serait soumis aux suggestions et aux volontés de la majorité
des électeurs. Mais cette conception déformée de la réalité ne fait que refléter la
confusion existante dans le mouvement communiste, car il est impossible d'établir
une liaison entre un organisme : l'État, qui se base — et à pour but — la coercition,
et un mécanisme de son fonctionnement, s'inspirant d'un critère opposé, à savoir
exprimer la volonté des assujettis aux organes étatiques. En ramenant le problème
à ses fondements, nous comprendrons aussi pourquoi cette notion contradictoire
d'État démocratique a été le produit des situations, car il est erroné de croire que la
critique marxiste se borne à y voir une simple machination trompeuse inventée
dans le but de masquer la domination de la classe ennemie.

Sur le terrain de l'évolution productrice, nous assistons, dans chaque période


historique, à une croissance de l'emprise de l'homme sur les forces de la nature qui
a pour effet une extension parallèle des minorités pouvant bénéficier de la
progression constante des forces et de la masse de la production. Les frontières
délimitant la zone de la classe exploiteuse et maîtresse, s'élargissent toujours
jusqu'à comprendre un nombre plus élevé de participants au butin économique,
mais ces frontières restent fermées à une modification progressive de la base de la
société, en sa nouvelle forme supérieure, et c'est uniquement la violence
révolutionnaire qui pourra déterminer un changement dans l'organisation sociale. La
caste, des sociétés esclavagistes, sera moins nombreuse que les stratifications
sociales composant les monarchies du moyen-âge et ces dernières seront
remplacées par la nouvelle classe capitaliste, constituée par le nombre accru des
éléments qui peuvent disposer des moyens de production devenus de plus en plus
accessibles aux individualités économiques. Mais l'évolution productive et sa marche
extensive, entraînant une progression constante de l'homme qui trouve, dans le
développement économique, les prémisses pour passer de l'état de simple assujetti
aux forces de la nature, à la phase supérieure de « producteur », est contrecarrée
par un autre cours qui laisse une seule minorité à la tête de la société. En effet, la
masse des produits n'étant pas assez vaste pour que tous les composants de la
société puissent en bénéficier d'une part suffisante pour satisfaire leurs besoins, la
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 51

minorité sera donc celle qui contrôlera, les moyens de production.

Les conceptions libérales et démocratiques peuvent donc s'appuyer sur la


progression des moyens de production pour justifier une évolution continue qui
apporterait inévitablement une suppression des inégalités sociales. Seulement,
puisque leur démonstration a pour but de prouver le bien fondé d'une organisation
sociale donnée, au lieu de considérer — comme le fait la théorie marxiste — que le
centre moteur de l'évolution historique se trouve justement dans le développement
de la technique de production, elle aboutira à un déplacement du problème qui
cherchera à prouver que les situations obéissent à d'autres lois et dépendent
surtout de la perméabilité des organismes étatiques représentés d'électeurs. Car si
l'on se basait sur l'évolution productive, il faudrait ouvertement affirmer que l'on
n'assiste pas à une succession ininterrompue d'organisations sociales s'ouvrant aux
masses, et au terme de laquelle se trouverait enfin la suppression des inégalités
sociales. Par contre, il faudrait admettre que la seule succession qui puisse se
vérifier est celle des classes au pouvoir, et que si une progression existe elle
consiste uniquement dans le fait que le privilège peut contenir un nombre supérieur
d'exploiteurs, alors qu'en correspondance, sous l'effet de la loi de la reproduction
humaine, s'élargit aussi — et sur la base d'un rythme beaucoup plus intense — le
nombre d'exploités ne pouvant atteindre la qualité et la position sociale du
producteur. Si les théories libérales et démocratiques peuvent trouver un semblant
de justification historique, c'est parce qu'une progression existe dans la
technique de la production. Mais la reconnaissance de ce critère, pour la
compréhension des événements conduirait directement à annuler la justification de
la société capitaliste non plus érigée en dogme immuable, fonction de la volonté de
ses composants, mais simplement dépendant d'un certain degré de développement
des forces de production et du privilège qui y correspond.

Dans sa signification courante nous assistons donc à une marche que nous
pourrions appeler de « démocratisation », mais elle se borne uniquement et
exclusivement à la zone comprenant les exploiteurs et n'entame en rien la base de
toutes les sociétés fondées sur la division en classes antagoniques.

Mais même cette extension numérique des classes exploiteuses, ne signifie pas
qu'en leur sein le mécanisme démocratique déterminera la hiérarchie économique et
politique et que le consentement des membres de la classe établira l'échelle des
différentes formations dirigeantes. Tout comme pour l'ensemble de la société, au
sein de la classe exploiteuse c'est en définitive la position occupée par rapport au
mécanisme productif qui fera que le plus fort façonnera, suivant ses intérêts, le
cadre de l'organisation sociale. Le mécanisme démocratique n'aura de valeur
qu'uniquement dans un sens formel : toutes les individualités de la société pourront
accéder à une certaine puissance économique, mais alors il faut acquérir les
positions concrètes permettant l'ascension et cela n'est évidemment possible qu'à la
condition de détenir les leviers de commande indispensables. L'organisation sociale
n'étant pas une simple hiérarchie militaire, mais un processus vivant et continu
devant chercher le stimulant à son fonctionnement dans un horizon économique, il
est indispensable de présenter une perspective de position supérieure à atteindre
pour faire épanouir la vie de la société dans son ensemble. Aussi le mécanisme
démocratique n'est pas un simple masque du privilège social, mais représente un
52 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

ressort pouvant mettre en branle tout l'édifice social. Il n'a d'autre fonction que celle
de déterminer une vision d'amélioration possible parmi les membres de la société :
le mouvement réel étant commandé par la hiérarchie des positions détenues dans le
mécanisme productif.

L'État démocratique se présente donc comme composé organiquement de deux


éléments, dont l'un — l'essentiel — est représenté par un instrument de coercition,
l'autre — le procédé de son fonctionnement — fait entrevoir aux composants de la
société et de la classe la possibilité d'atteindre un stade supérieur sans toutefois
leur donner les conditions réelles pour y arriver.

***

En dehors des temps modernes que l'on présente en général comme étant l'ère
de l'État démocratique, nous trouvons surtout ce dernier en Grèce, particulièrement
à Athènes, et, au Moyen-Âge, dans la République Florentine. Mais dans ces deux
cas, nous voyons clairement que ces États démocratiques se fondent sur la
séparation brutale et l'exclusion légale d'une partie des classes composant la société
de ces époques. En effet, à Athènes, seuls les hommes libres sont considérés
citoyens et la démocratie fonctionne sur la base de l'exploitation éhontée des
esclaves. A Florence, la république est établie sur la base du bannissement des arts
considérés comme inférieurs de toutes les fonctions sociales. Ces derniers sont
d'ailleurs la base de la procréation du surtravail permettant l'exploitation des classes
maîtresses de la République. Dans les deux cas nous assistons à la construction
d'une cloison étanche fermant les frontières de la classe dirigeante à laquelle
n'auront aucune possibilité d'accès les éléments des autres classes opprimées. C'est
ce qui fera dire à Hegel que la république grecque fut établie sur le principe de « la
liberté d'un seul » voulant indiquer ainsi qu'aucune possibilité n'existait pour les
esclaves de briser les chaînes qui les damnaient à vivre comme des bêtes de
somme. Dans la république Florentine, la nature de cet État démocratique apparaît
si clairement que les couches de travailleurs de l'époque se dirigent vers l'appui à la
monarchie des Médicis pour se libérer de l'oppression des couches maîtresses de la
République. D'autre part lors de la révolte des Ciompi de Florence nous constatons
l'apparition de revendications qui n'embrassent pas les intérêts des véritables
exploités de l'époque, qui restent toujours bannis de la République, mais qui
tendent simplement à un dépassement intérieur de l'influence des arts composants
cet État démocratique.

Ainsi qu'Engels le disait, l'État grec présente des conditions de pureté


permettant de saisir la signification et le rôle de cette institution. C'est avec
l'apparition de l'État que nous assistons aussi à la construction d'une théorie de
l'État qui fournit d'ailleurs encore aujourd'hui matière aux élucubrations des
théoriciens démocratiques et libéraux. Nous avons déjà indiqué en quoi consistait
cet État démocratique dont les esclaves formaient la base sur laquelle s'exerçait la
domination des exploiteurs. Il nous est donc facile de comprendre que toute la
théorie d'Aristote se bornant à considérer l'État en soi et non l'État en tant
qu'instrument au service d'une classe donnée est le produit de certaines conditions
historiques. La théorie de l'État entité en soi, que nous transmirent les philosophes
grecs épuise le sujet et rien d'essentiel n'y aura été ajouté. Mais tout comme la
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 53

république athénienne était isolée de l'écrasante majorité de la population, cette


théorie de l'État isole également ce dernier du milieu de classe et de la situation qui
l'engendrent. La critique marxiste ne peut donc que remettre cette théorie sur une
base réelle prouvant ainsi que les conclusions d'Aristote qui permettent la
construction d'une harmonie sociale, peuvent bien arriver à une distribution
démocratique des fonctions, mais à la condition de définir la société comme
composée seulement d'hommes libres, à l'exclusion de la majorité des esclaves.

Pour ce qui est des temps modernes, il faut commencer par établir que la notion
de l'État démocratique ne résulte nullement des théories des Encyclopédistes.
Suivant Rousseau, la république démocratique ne peut correspondre qu'à « un
peuple de dieux » : les différenciations sociales et intellectuelles inclues dans la
réalité, obligeant de construire l'État sur la base de la hiérarchie, des valeurs
existantes. La théorie de Rousseau, Le Contrat Social, comporte, en effet, non
l'abdication ou la renonciation des pouvoirs de la part de ceux qui les détiennent,
mais l'abandon nécessaire d'une fraction de liberté de chacun des composants de la
société afin de permettre la vie et le fonctionnement de l'État. Il est évident qu'en
sortant des termes indéterminés où se mouvaient les Encyclopédistes, nous
comprendront facilement que le sacrifice d'une fraction de liberté qui devait être
spontanément offerte n'était en définitive que la justification idéologique de la
domination des exploiteurs à qui l'on faisait cession du droit de gouverner la
société. L'État démocratique moderne ne trouve pas sa genèse dans les
élucubrations des théoriciens démocratiques et libéraux, mais dans les événements
qui accompagnent l'ascension du capitalisme au pouvoir. Les conceptions de la
déclaration sur laquelle se fondera l'État de Virginia en Amérique — qui servit de
base à la constitution américaine de 1787, et qui se retrouve ensuite dans la
déclaration des Droits de l'Homme de 1791 — ne se relie nullement avec la
philosophie des Encyclopédistes qui — comme le disait Montesquieu — considéraient
possible une république démocratique exclusivement pour des petits territoires et
non comme une forme d'organisation générale pouvant régir la société dans son
ensemble.

L'ascension de la bourgeoisie au pouvoir s'accompagne d'une modification


radicale du mécanisme de la production qui pose déjà les prémisses pour la
construction d'une société communiste supérieure. L'instrument de production qui
jusqu'ici avait eu une nature d'outil pouvant être actionné par des travailleurs
individuels ou par des unités de ces travailleurs réunis en corporations, devient alors
un instrument requérant l'intervention collective des travailleurs. C'est la machine à
vapeur qui, déterminant une révolution sans égale dans l'histoire, détruisit toute
possibilité de maintenir la division des classes dans les frontières délimitées de la
caste et oblige désormais les « citoyens » à prendre figure directe de producteurs
rassemblés autour du même instrument de travail. Les modifications qui
s'accomplirent dans les situations historiques rendirent impossibles le maintien de la
vie de la société dans le milieu exclusif des couches d'exploiteurs au sein desquels
— ainsi que nous l'avons vu — agissait également comme stimulant le mécanisme
démocratique, faisant entrevoir aux moins privilégiés la possibilité d'atteindre une
position sociale supérieure.

L'aliment de vie de la société dans son ensemble dut donc être trouvé ailleurs, et
54 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

comme résultant du nouveau caractère pris par l'instrument de production,


affirmant son divorce avec l'individualité économique. La base de constitution des
États modernes se retrouve ainsi non dans la possibilité d'atteindre une position
économique meilleure, mais dans l'accès aux fonctions politiques qui est présenté
possible à tous les composants de la société, qui pourront désormais entrer dans les
organismes gouvernementaux du nouvel État, apparaissant non plus comme les
précédents, relié mécaniquement à la production, mais scindé de celui-ci et ayant
l'apparence d'une vie propre, obéissant aux lois des consultations électorales.

L'État démocratique trouve ses fondements dans les caractères particuliers de la


classe capitaliste qui ne se restreint pas aux limites des privilèges du sang, mais
trouve la source de son hégémonie dans l'ambiance économique nouvelle où la
domination sociale résulte de l'appropriation de la plus-value. La classe ne se reliant
plus automatiquement au mécanisme de la production, il n'est plus possible
d'exclure obligatoirement une partie de la société. D'autre part la vie sociale dans
son ensemble étant bouleversée par la nouvelle condition où se trouvent les
travailleurs réunis autour des instruments de la production, il devient indispensable
de fournir un appât à ces ouvriers ayant acquis une position de producteurs
collectifs afin qu'ils subissent la loi d'une société qui se base sur les principes de la
propriété privée des moyens de production. Et cet appât est représenté par la
séparation entre État et gouvernement, ce qui constitue d'ailleurs la caractéristique
essentielle de l'État démocratique moderne. Les ouvriers autant que les capitalistes
auraient donc accès aux organes gouvernementaux de direction de L'État et la
Constitution de Virginia, aussi bien que la Déclaration de 1791 consacrent jusqu'au
droit à l'insurrection.

L'État démocratique se présente, par conséquent, comme un produit direct de


l'évolution historique ayant conduit le capitalisme au pouvoir. La cessation du
fonctionnement du mécanisme démocratique prouve que la classe capitaliste est
devenue un anachronisme historique, mais ne prouve nullement que le
rétablissement de ce fonctionnement pourrait faciliter la victoire du nouvel ordre
communiste. Pour arriver à ce but il faudra abattre la classe ennemie et dans
l'accomplissement de cette oeuvre il n'y aura aucune possibilité de s'accrocher à la
revendication de la démocratie. Autrement, il faudra répéter l'abstraction qu'avait
effectuée la philosophie grecque en considérant l'État en lui-même et admettre,
comme elle, la démocratie pure et en « soi ». Cet artifice littéraire n'aurait pour
effet que de retirer la classe ouvrière de l'arène où elle peut agir pour ses intérêts
spécifiques car, en définitive, la démocratie ne permet pas la formation d'une classe
indépendante luttant pour une nouvelle société, mais seulement d'aboutir à la
constitution d'un gouvernement que l'on présenterait alors comme maître ( ? ) de
l'appareil étatique. En effet, la constitution d'une organisation ouvrière est la
négation des conceptions sur lesquelles se base l'État démocratique et il est
absolument faux que la construction des organismes ouvriers soit le fruit de l'État
démocratique. Par contre, une opposition principielle existe entre les institutions de
l'État démocratique et la fondation des organismes ouvriers. Par les premiers les
prolétaires sont rattachés à la fiction démocratique, par les seconds les ouvriers
opposent au gouvernement bourgeois un cours historique opposé conduisant à leur
affranchissement. Le droit d'insurrection réservé dans les constitutions
démocratiques se rapporte aux minorités par rapport aux majorités mais ne reflète
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 55

nullement les revendications ouvrières dont la simple apparition représente une


négation de la théorie de l'État démocratique.

Le problème de la conversion de l'État démocratique en État fasciste montre que


l'heure a sonné où le capitalisme ne peut plus maintenir sa domination en laissant
subsister des organismes ouvriers et ces derniers ne peuvent maintenir leurs
bastions qu'à la condition de passer à l'insurrection pour la construction de la
société nouvelle. Ce n'est donc pas une modification organique qui se vérifie dans
l'État démocratique, mais un processus de purification de cet État qui écrase par la
violence tous les facteurs adverses qui avaient pu se fonder.

Le mouvement ouvrier a surgi comme une négation de la démocratie et il ne


peut reprendre son cours qu'à la condition de rester dans les limites de son
programme, s'exprimant dans la nécessité de créer l'État ouvrier sur les principes
de la dictature du prolétariat. Ce régime de transition permettant de balayer toutes
les résistances des forces ennemies, réalise aussi des conditions poussant à une
plus haute expansion de la technique de production et prépare les conditions où la
volonté des producteurs pouvant s'exprimer librement en vue de la satisfaction des
besoins, les fondements seront établis pour une réelle égalité, et pour la
suppression des bases mêmes de la démocratie qui n'est en définitive, et dans la
meilleure des hypothèses, que consentement d'une majorité à confier la gestion de
leurs intérêts à une minorité de gouvernants et de privilégiés.
56 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

VI. L'État fasciste

Nous avons employé précédemment les formulations suivantes : État


démocratique, État fasciste, en soulignant leur signification contingente et non
historique ou théorique. Ce que nous poursuivons dans cette étude, c’est l’analyse
des circonstances ambiantes qui donnent vie à ces formes étatiques particulières,
alors que nous maintenons, évidemment, la position centrale du marxisme qui fait
de l’État une notion inséparable de l’idée de la classe.

Dans les premiers chapitres de ce travail, nous avons voulu mettre en évidence
le fait que les formes revêtues par les organisations sociales primitives ne donnent
pas lieu à la construction de l’État : c’est seulement beaucoup plus tard que surgit
ce dernier. La hiérarchie sociale primitive qui se construit sur la base du mécanisme
démocratique (les fonctions étant établies sur la base d’une délégation élective)
manque encore de fondements politiques, car l’autorité confiée aux chefs des
premières « gens » 9 ne signifie pas une possibilité de jouissance d’un pouvoir et
d’un privilège, mais comporte plutôt des risques pour les « basileus » appelés à des
fonctions de défense de la collectivité ou de direction dans les entreprises
dangereuses de la chasse et de la pêche. Dans ces sociétés, le procédé électif
existe, mais les fondements d’une véritable démocratie sont inexistants. En effet, sa
substance réside dans l’attribution d’un certain pouvoir politique et économique (a
priori considéré inévitable dans la société et même utile pour une rationnelle
organisation de cette dernière : dans l’intérêt « de tous »), alors que la
« démocratie pure » est, en définitive, non la suppression de ce pouvoir, mais une
garantie de pouvoir y accéder en dépit des différentiations de classe considérées
comme inévitables. Dans les premières sociétés, l’autorité sociale résulte donc d’une
délégation des charges et des risques, tandis que le régime démocratique — même
dans sa conception la plus extrême — ne connaît d’autorité que là où s’établit un
pouvoir économique et politique.

Bien plus tard, quand l’évolution productive aura éveillé des besoins supérieurs
alors qu’elle se manifestera incapable d’assouvir les besoins de la collectivité dans
son ensemble, surgira — en même temps que la nécessité de l’État — la théorie
démocratique elle aussi. Et ainsi, comme nous l’avons vu, le premier État, l’État
grec, qui se fonde sur l’exclusion (sanctionnée par les premières Constitutions) de la
majorité de la société (les esclaves), engendre aussi la théorie de la démocratie et
de l’État démocratique. Dans cette phase, déjà plus avancée de l’évolution
productive, la minorité qui s’appropriera les moyens de production doit non
seulement museler violemment les classes opprimées, mais aussi déterminer une
situation de sujétion de ces dernières, afin qu’elles ne puissent même pas percevoir
des besoins supérieurs à ceux qui conditionnent le maintien et la reproduction de
leur espèce sociale représentant la force de travail.

9. Voir chapitre III de notre étude.


Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 57

L’État qui surgit après les premières formations de classe, et comme


consécration de la division de la société en classes, ne sera donc plus que l’État
d’une classe donnée, et particulièrement de celle qui se trouve — par le degré
atteint par l’évolution productive — dans la possibilité de façonner l’organisation de
la société toute entière en fonction des privilèges en dehors desquels elle cesserait
d’exister. Et parallèlement à l’idée de l’État et de la classe dominante surgit aussi
l’idée de la démocratie qui, s’élevant sur la base d’un pouvoir qu’il est impossible de
supprimer, revendique le droit à l’accession au pouvoir de tous les membres de la
société. Mais ce droit ne comporte même pas l’hypothèse d’une destruction du
pouvoir, mais seulement la possibilité de la circulation des citoyens au sein de cette
sphère dirigeante de la société. La critique marxiste, en face des théories
démocratiques et libérales, de la critique faite par ces dernières des théories et des
régimes absolutistes, est donc — ainsi que nos maîtres nous l’ont appris — une
critique de la critique libérale, une négation de la négation démocratique. Les
théoriciens bourgeois contestent le droit et le pouvoir des féodaux, pour y opposer
le droit et le pouvoir capitalistes. Le prolétariat conteste non seulement la validité
de l’appropriation privée des moyens de production, mais prouve la nécessité de
dépasser ce stade pour atteindre une phase mûrie par les conditions objectives de
la production — où les fonctions économiques des hommes ne pourront plus se
concrétiser dans un pouvoir politique et social ; où l’horizon ne sera plus d’atteindre
la sphère privilégiée des dirigeants, mais d’arriver à un stade plus élevé où pourront
s’épanouir les besoins et leur satisfaction.

Pour nous limiter à l’époque actuelle, il ne nous sera possible de traiter dans ce
chapitre — au point de vue historique et théorique — que des États dirigés par les
classes fondamentales de notre société : l’État capitaliste et l’État prolétarien. Si
nous acceptons les formulations « État démocratique » et « État fasciste », c’est
uniquement parce que nous nous assignons pour but celui d’expliquer et d’analyser
les circonstances contingentes qui donnent vie, dans une phase donnée de
l’évolution de la société capitaliste, aux deux formes d’État qui, tout en étant
manifestation d’une même classe et des besoins de cette dernière, ne peuvent
toutefois être considérées comme identiques.

***

L’État démocratique sous ses différentes formes (monarchie, république, etc.)


jaillit d’un milieu historique bien déterminé : le capitalisme qui, tout en détenant le
pouvoir, ne se trouve pas encore en face d’un développement de la production qui
puisse menacer les bases de sa domination. L’existence de débouchés extra-
capitalistes : le marché capitaliste n’atteignant pas encore son degré de saturation,
l’économie agraire non encore bouleversée par l’installation des procédés de
l’industrialisation, en un mot, voilà encore un vaste champ ouvert à l’initiative
capitaliste qui va écouler ainsi la masse de la production, car la capacité d’achat, le
montant des salaires, n’ont pas atteint les proportions infimes actuelles
représentées par la force humaine du travail dans la composition du prix de
production.

La baisse tendancielle du taux de profit empêche évidemment que se réalise un


équilibre définitif de la société capitaliste (équilibre impossible étant donné les bases
58 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

de cette société), mais la crise qui survient permet de liquider un stade de


l’évolution capitaliste et productive alors que s’ouvrira une nouvelle phase. Dans
cette période, la société capitaliste n’a pas encore atteint ce point de saturation que
nous vivons aujourd’hui où, tout en étant soumise au pouvoir de la bourgeoisie,
cette dernière ne peut maintenir sa domination qu’à la condition de comprimer
l’appareil productif et de déverser dans une destruction — la guerre — la masse de
la production et des instruments productifs ayant dépassé à jamais les limites d’un
régime fondé sur la propriété privée.

Au point de vue économique, il existe donc une situation où les capitalistes


peuvent trouver des zones à exploiter et le succès appartiendra à ceux d’entre eux
qui détiennent la plus grande puissance alors que, formellement, chaque
entrepreneur se trouvera dans la possibilité d’acquérir de nouvelles positions.
L’échelon supérieur, dans la pyramide capitaliste, est accessible à n’importe qui,
mais seuls y parviendront ceux qui possèdent les moyens financiers et industriels
qui assurent la puissance définitive. Tout comme dans le mécanisme démocratique
où il existe une sorte de « lieu sacré », reconnu indispensable et où s’exerce le
pouvoir directif de la société, dans le mécanisme économique il existera également
un centre où seront réunies les conditions de la grande exploitation capitaliste et où
tout le monde aura le droit de pénétrer, bien qu’y règnent en maîtres les grands
magnats car eux seulement détiennent le pouvoir économique pour y rester.

Au point de vue politique, nous assistons à un cours analogue. Les différentes


couches opprimées par le capitalisme, et le prolétariat lui-même, étant encore des
facteurs utiles de l’économie bourgeoise (leur entretien et leur reproduction ne
représentent pas encore une valeur excédant la proportion du travail humain vis-à-
vis du capital constant ou plus-value accumulée), des possibilités existeront pour
l’amélioration des conditions de vie des exploités. L’État capitaliste prend figure
d’administrateur au-dessus des classes et le mécanisme démocratique agit
pleinement parce qu’objectivement les conditions existent pour laisser aux
différentes couches sociales une perspective, une disposition laissant entrevoir leur
élévation que le capitalisme présentera — au travers du réformisme — comme
indéfinie jusqu’à la suppression des inégalités sociales.

Mais, tout comme le mécanisme économique, le mécanisme politique et social


est inévitablement porté à atteindre son point de saturation : la technique de
production trop développée ne pourra plus être exploitée pleinement et son fils
légitime, le prolétariat, ne pourra plus être entretenu ni au point de vue économique
en tant que salarié (l’armée des chômeurs devient un élément organique de la
société capitaliste dans les situations actuelles), ni au point de vue politique et
toutes ses organisations de classe devront être anéanties.

Nous avons plusieurs fois remarqué que la prétendue liaison entre « institutions
démocratiques » et « organisations ouvrières » non seulement n’existe pas, mais
tant au point de vue théorique qu’historique une opposition inconciliable existe
entre la démocratie qui suppose la classe et un pouvoir de classe, et l’organisation
ouvrière qui, en surgissant, brise l’unité de la société capitaliste et ne peut
s’assigner d’autre but que celui de la suppression (en même temps que les bases
mêmes de la société de classes) du procédé démocratique dont l’essence consiste
dans l’accès au centre dirigeant de la société ou dans l’acquisition d’une position
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 59

supérieure quand restent debout toutes les différenciations sociales : le postulat


démocratique ne fonctionnant qu’à la condition de reconnaître, dans l’intérêt
individuel, le stimulant pour l’évolution collective.

Le procédé démocratique — tant au point de vue économique que politique —


accompagne toute une époque du capitalisme ascendant, et lorsque la situation
change profondément et que les conditions historiques se présentent pour la
nouvelle forme d’organisation socialiste de la société, le capitalisme doit s’en
séparer et renier les notions qu’il avait pu épouser à un moment où elles
représentaient la forme d’organisation sociale répondant à l’évolution de la
technique productive. Mieux, nous pouvons dire que — au point de vue politique —
ce mécanisme démocratique se révèle encore pleinement capable d’assurer la
victoire du capitalisme et c’est seulement à la suite des défaites révolutionnaires
que la bourgeoisie se trouve forcée d’avoir recours à des mouvements de réaction
violente se revendiquant de l’anti-démocratie. Pour les soi-disant communistes qui
prétendent faire épouser (fut-ce provisoirement) la cause de la démocratie par le
prolétariat et qui, comme nous l’avons expliqué, donnent aux ouvriers des positions
annulées par l’évolution historique, nous ajouterons encore que la cause essentielle
de la défaite ouvrière ne réside nullement dans le succès des bandes réactionnaires
ou des forces armées de la bourgeoisie, mais bien dans le succès que cette dernière
a pu obtenir en brouillant les frontières de classe et les institutions prolétariennes
noyées dans les Constitutions démocratiques ou ultra-démocratiques qui permirent
d’émousser, d’estomper la conscience du prolétariat qui ne sera plus une force
historique et révolutionnaire, mais se dissoudra à nouveau au sein de la société
capitaliste remportant ainsi la victoire qu’aucune violence ne lui aurait assurée.

***

Au point de vue économique, le régime démocratique laissant formellement les


différentes entreprises capitalistes dans leur position d’égalité, fera place, dans tous
les États actuels, au système de « l’économie dirigée » consistant en une
intervention toujours croissante de l’État dans le domaine de l’initiative privée. Plus
ou moins prononcés, nous retrouverons ces procédés en Allemagne, aux États-Unis,
en Italie, en France, en Angleterre. L’accentuation de la crise économique et la base
plus restreinte qu’offrent des États capitalistes obligent ces derniers — en
Allemagne et en Italie surtout — à recourir à de nombreuses initiatives de l’État.
Mais, partout ailleurs, cette même tendance se révèle, en France, par exemple
Flandin qui affiche son attachement à Waldeck-Rousseau, rendra hommage aux
théories libérales de ce dernier par ses projets sur le blé et sur le vin, qui
représentent une participation notable de l’État à l’avantage essentiel des grandes
institutions capitalistes, mais Flandin dira qu’il s’agit là d’une « contre-intervention »
de l’État en vue de favoriser les conditions de la reprise économique. Ainsi dans la
perspective certaine de la continuation de la crise, Flandin a laissé toute la
substance des lois précédentes consacrant l’intervention étatique dans le domaine
économique. Si, en Angleterre, les signes de la participation de l’État ne sont pas si
marquants, cela tient surtout au fait que — par la conférence d’Ottawa et l’abandon
du libre-échange — l’économie anglaise trouve désormais l’État à la tête des leviers
de commande. Aux États-Unis, la tendance est d’autant plus forte que la crise
économique y revêt des formes particulièrement graves.
60 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

Le mouvement qui, au sein de la social-démocratie, se concentre autour du


« planisme » n’est, en définitive, que l’adaptation de cette organisation aux
nouvelles nécessités de l’économie capitaliste. Il ne rentre pas dans les cadres de
cette étude d’établir si cette transformation comporte un amoindrissement du
pouvoir des capitalistes. A notre avis, la société actuelle n’est pas bourgeoise parce
qu’elle assure la pleine expansion de la puissance de chaque individualité
capitaliste, mais elle est telle parce qu’elle réalise les intérêts de l’ensemble des
exploiteurs même si cela doit avoir pour conséquence que certaines facultés
attribuées jadis à l’initiative privée doivent désormais appartenir à l’organe qui
synthétise les intérêts de l’économie bourgeoise dans son ensemble : à l’État.
Remarquons, en passant, que dans chaque pays, ces interventions étatiques se
feront jour pour libérer les grandes puissances financières des dangers et des
difficultés qu’elles subissent en conséquence des débâcles essuyées par les
industries qu’elles subventionnaient.

Au point de vue économique, cette altération des caractéristiques de l’État


capitaliste et démocratique est générale et, pour autant que l’expression puisse être
employée, la fascisation embrasse tout aussi bien l’Allemagne et l’Italie que la
France, l’Angleterre et les États-Unis.

Au point de vue politique, nous constatons une orientation générale et commune


qui arrive à son expression ultime et définitive dans certains pays et qui paraît
s’arrêter à des points intermédiaires dans d’autres. Mais l’objectif est toujours le
même : expurger la société capitaliste de ces organisations de classe qui, pouvant
se greffer avec des conditions objectives de maturation de la société socialiste, ne
représentent plus une simple menace localisée sur le terrain du marché du travail
afin d’obtenir de meilleurs salaires, mais représentent une menace directe sur le
terrain historique où elles tendent à déclencher la lutte pour la victoire
révolutionnaire.

C’est uniquement au point de vue mondial que nous pouvons considérer tous les
mouvements — y compris la révolution russe — éclos dans l’après-guerre, comme
c’est uniquement par des données internationales que nous pourrons saisir
l’épilogue des terribles situations actuelles.

En Italie et en France, l’objectif du capitalisme est le même : anéantir la classe


prolétarienne, détruire sa cohésion politique et en faire un amas informe de
chômeurs ou d’exploités qui en sont réduits à supputer le moindre changement
dans la situation qui leur garantisse au moins le maintien du subside ou du salaire
de famine et les sauvegarde d’une nouvelle diminution de leurs conditions de vie :
en attendant, sans doute, que, dans la situation de demain, ces masses d’ouvriers
soient emportées dans le cyclone qui les jettera dans le nouveau carnage
impérialiste. Seulement, l’objectif que le capitalisme s’assigne sur le terrain
mondial, la dispersion du prolétariat révolutionnaire et sa suppression en tant que
classe, tiendra compte des conditions politiques existantes dans les rapports de
classe. Or, ces dernières se différencient de pays à pays et résultent surtout du
degré de violence des événements, du caractère extrême qu’ils ont révélé. C’est
ainsi que, en Italie, comme en Allemagne, où la tension des conflits sociaux avait
atteint un point culminant, le problème qui se posait — pour ces prolétariats —
n’était pas d’établir la possibilité ou l’impossibilité de l’insurrection et de lutte du
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 61

pouvoir, car ils avaient déjà posé ces revendications. Mais le problème était autre :
établir, sur la base de l’expérience acquise des possibilités de batailles
révolutionnaires, les données politiques qui — par la critique de la défaite —
pouvaient engendrer les conditions pour la victoire. Dans ces conditions concrètes,
la persistance de la moindre organisation élémentaire menaçait de se placer sur le
terrain de la bataille dirigée directement vers la lutte insurrectionnelle. Il suffira, à
ce sujet, de rappeler que le parti communiste, en Italie, fondé seulement en janvier
1921, pouvait réaliser des progrès considérables, jusqu’à menacer sérieusement les
positions de tous les courants contre-révolutionnaires, et cela en quelques mois, sur
la base d’un plan politique se rattachant aux revendications élémentaires du
prolétariat.

Ailleurs : en France, Belgique, Angleterre, par exemple, le prolétariat tout en


ayant vécu, par reflet, les expériences révolutionnaires des autres pays, ne se
trouve pas, comme les ouvriers italiens et allemands, dans la position qu’avaient
occupée les ouvriers russes avant la guerre et qui purent retirer de leur défaite de
1905 les armes pour construire le guide de la victoire révolutionnaire en octobre
1917. Dans ces pays, où une lutte révolutionnaire ne s’est pas produite, nous
constatons actuellement, par exemple, que les ouvriers peuvent être mobilisés
autour de programmes et de « plans » dressés sur la base de l’impossibilité,
ouvertement affirmée, d’une bataille insurrectionnelle. Ici, le capitalisme trouve en
face de lui, non un prolétariat qui a déjà fait l’expérience d’une attaque
révolutionnaire, mais une classe ouvrière qui peut être encore détournée de cette
issue ; à cette fin, il s’agira surtout d’embrigader l’avant-garde en dehors du terrain
de classe en arrivant ainsi à opérer le déplacement de l’ensemble des ouvriers pour
les rendre incapables de résister à l’offensive déclenchée.

Cette œuvre de purification que la société capitaliste accomplit en déracinant les


positions de classe du prolétariat peut donc traverser le chemin de la violence
fasciste qui déclenche sa terreur et détruit les organismes ouvriers, ou bien
emprunter le chemin de la progression qui conduit ces organismes ayant une base
de classe à devenir des appendices de l’État capitaliste. Un processus de ce genre se
constate clairement en Belgique au travers des institutions de l’assurance sociale et
particulièrement du chômage ; en France, par le canal du Conseil Économique,
tandis qu’en Angleterre — ainsi que le prouvent les derniers Congrès des Trade-
Unions et du Labour Party — une orientation encore plus marquée se manifeste
dans cette direction au travers du programme corporatif.

Il existe une filiation légitime de l’État démocratique en État fasciste. Nous avons
déjà remarqué qu’au point de vue théorique aucune contradiction n’existe entre ces
deux formes d’État capitaliste. L’une et l’autre excluent, en principe, la fondation
d’organismes de classe et c’est de haute lutte que les ouvriers ont conquis un droit
à leurs organisations, au sein des États démocratiques, en portant ainsi directement
atteinte aux bases mêmes des Constitutions bourgeoises qui élargissent les droits
des organisations, mais pour aiguillonner, dans l’enceinte des organismes étatiques,
les mouvements sociaux. Si l’État démocratique a pu subsister malgré la fondation
des institutions de classe qui lui étaient opposées, ce n’est pas grâce à ses
caractères spécifiques qui étaient irrémédiablement hostiles au prolétariat, mais
parce que la situation historique du capitalisme ascendant pouvait tolérer la
62 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

présence de ces formations. D’autre part, dès leur victoire, les ouvriers qui avaient
fondé leurs organismes, voyaient leur conquête directement menacée par l’œuvre
de corruption qui voulait faire déboucher leurs institutions dans le cadre du régime
étatique du capitalisme.

D’ailleurs, les événements de l’après-guerre nous montrent — en Allemagne


d’une façon encore plus marquée qu’en Italie — qu’après la défaite révolutionnaire
et en vue d’empêcher le prolétariat d’en retirer les enseignements, la manœuvre
bourgeoise devant porter à la victoire du fascisme s’accomplit sous la forme d’une
évolution qui permettra au fascisme de balayer toutes les forces et les partis qui,
autrefois, représentaient les piliers du régime capitaliste. Ces derniers n’auront
aucune base sur laquelle appuyer leur opposition au fascisme, car ils ne peuvent
pas se réclamer des intérêts historiques de la seule classe qui, par son assaut
révolutionnaire, a forcé le capitalisme à recourir au fascisme, de la seule classe qui
pourra, demain, déclencher l’insurrection pour abattre le capitalisme dans sa
nouvelle forme d’organisation fasciste. Qu’il y ait — en liaison avec les innombrables
épisodes de la lutte héroïque des ouvriers contre le fascisme — des éléments ayant
appartenu ou se revendiquant des idéologies démocratiques, cela ne prouve
nullement une opposition inconciliable entre l’État démocratique et l’État fasciste.
Cela prouve seulement que la tourmente sociale peut déterminer des expressions
glorieuses même dans des milieux idéologiques et politiques qui ont représenté —
et escomptent encore pouvoir représenter — le dernier bastion de la défense du
régime capitaliste.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 63

VII. L'État prolétarien

L’ampleur du problème fait apparaître la très grande importance pratique d’une


interprétation purement formelle des principes en tant que guides de l’action du
prolétariat mondial. Au cours de différentes études publiées dans ce bulletin, nous
avons expliqué que le « principe », réduit à l’état d’intention chez le militant ou
dans l’organisme dirigeant du parti, ne fonctionne plus que comme une justification
frauduleuse de compromissions, déviations, si ce n’est de trahisons avérées. La
théorie de la « pureté principielle » consignée dans le rite d’une solennelle
revendication de fidélité au programme, alors qu’on fera découler d’une analyse
« marxiste » de la situation les directives tactiques, cette théorie est fausse dans
ses fondements, car il n’est possible de comprendre la réalité d’une situation qu’en
fonction d’un ensemble de données principielles, et l’action du prolétariat ne peut
rester dans le chemin d’une évolution vers le communisme qu’à la condition d’être
déduite d’énonciations programmatiques s’incorporant avec les conclusions de
l’examen de la contingence. De tout temps, nous avons assisté à l’opposition entre
l’ « intérêt contingent » et la poursuite de notre finalité révolutionnaire qui
comporterait la perte de positions conquises à cause qu’il deviendrait impossible
d’exploiter tel ou tel autre contraste entre les groupes composant le mécanisme de
domination du capitalisme. Le prolétariat devrait désormais — au prix de cruelles
défaites qui l’ont anéanti — savoir qu’en réalité il n’y a pas d’opposition entre
finalité et intérêt immédiat et qu’en définitive ceux qui voilent l’objectif final ne font
que compromettre les moindres intérêts des ouvriers. Ainsi que nous l’avons
expliqué dans les autres chapitres, le principe n’a donc de valeur qu’à la condition
d’inspirer l’activité quotidienne du parti du prolétariat. Le plus grand succès que l’on
obtiendrait en sortant de l’isolement que traversent actuellement les groupes de la
gauche communiste ou que traversèrent les bolcheviks entre 1905 et 1917, cela en
se frayant un chemin parmi les ouvriers centristes (différentes capitulations des
groupes de l’opposition russe) ou parmi les ouvriers socialistes (dégringolade
actuelle de l’opposition de gauche dirigée par Trotsky), ces plus grands succès ne
seront obtenus qu’au prix de la conversion de ces groupes en appendices des forces
contre-révolutionnaires centristes ou socialistes.

Les principes sont donc autant de fondements soutenant le chemin de l’action du


prolétariat mondial ; leur apparition et leur consécration en des textes statutaires
sont un produit de l’évolution historique elle-même et, pour ce qui concerne l’État
prolétarien, nous avons pu constater à nouveau une coïncidence qui s’était toujours
produite auparavant : les tâches nouvelles de la classe ouvrière devront être
abordées sans posséder tous les éléments théoriques et politiques nécessaires et
indispensables. Cette zone d’inconnu et d’inconnaissable est, suivant Engels, le
tribut que la science sociale doit payer tant que la technique productrice n’aura pas
engendré une expansion tellement élevée de la production que les classes auront
cessé d’être une nécessité historique et la libre satisfaction des besoins permettra la
64 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

vie de la société communiste.

Nous avons déjà dit que la compréhension d’une situation n’est possible qu’en
fonction de deux éléments fondamentaux : l’action et le rôle du prolétariat, la
concrétisation de cette action en corrélation d’un système de principes. Nous avons
aussi indiqué que, pour l’État prolétarien, l’impossibilité s’était à nouveau
manifestée d’établir la politique de cet État sur la base de données
programmatiques établies dans la période qui précéda la victoire du prolétariat
russe et pouvant embrasser toute une étape de l’évolution historique. C’est pour ne
pas s’en être rigoureusement tenu — dans l’analyse des situations — au critère
fondamental de l’action et du rôle du prolétariat que l’expérience de l’État soviétique
se clôture actuellement par son incorporation dans le système capitaliste mondial.
Si le prolétariat mondial avait interprété les différentes situations de l’après-guerre
au travers de sa fonction politique et de l’inconciliabilité de ses contrastes avec le
capitalisme, les conditions objectives auraient été réalisées pour établir les
fondements théoriques de l’État ouvrier au cours de l’évolution des luttes de classe
du prolétariat mondial accompagnant l’expérience du prolétariat russe.

***

En 1917-18 et en 1921, aux deux tournants de la situation mondiale, le parti


russe donne des solutions tactiques aux problèmes de l’État soviétique sur la base
d’analyses des situations où il leur est impossible de faire découler la politique de
l’État ouvrier de la position que ce dernier devait avoir sur la lutte du prolétariat
mondial ; le défaut d’une expérience historique pouvant les instruire à ce propos ne
leur permettait pas de saisir la réalité de la situation dans laquelle ils agissaient.
Dans les deux époques, les bolcheviks concluaient à la nécessité d’opérer des
retraites, de composer avec l’ennemi tout en affirmant qu’ils auraient agi bien
autrement si l’on pouvait escompter des mouvements révolutionnaires sur les
autres fronts de la lutte des ouvriers de tous les pays. Et, chaque fois, la retraite ou
le compromis trouvaient une justification complémentaire dans la nécessité de
sauvegarder l’État prolétarien, non en tant qu’une conquête particulière du
prolétariat russe, ou en tant qu’une position « en soi », mais comme un instrument
qui aurait pu intervenir par la suite quand la classe ouvrière des autres pays aurait
conquis de nouvelles possibilités de lutte : les bolcheviks croyaient ainsi s’acquitter
de leur devoir internationaliste, car ils sauvegardaient l’État prolétarien et
empêchaient l’ennemi de le détruire, au travers d’une contingence qui lui était
provisoirement favorable. Mais toute cette tactique ne tenait pas compte de
l’élément essentiel, à savoir que la position qu’occupe l’État prolétarien agit
directement sur le processus de la lutte du prolétariat de chaque pays et que le tout
consiste à prendre le chemin qui favorisera la position de la classe ouvrière dans la
lutte mortelle qu’elle doit livrer au capitalisme mondial.

En 1917-18, à Brest-Litovsk, les bolcheviks avaient le choix entre deux critères


fondamentaux : ou bien relier leur politique à la maturation des mouvements
révolutionnaires dans les autres pays, ou bien exploiter la guerre que se faisaient
les Empires Centraux et l’Entente en marchandant l’appui de la Russie à l’une ou à
l’autre des deux constellations. Il est évident que c’est le deuxième chemin
qu’auraient dû emprunter les bolcheviks s’ils s’étaient bornés à l’instantané
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 65

photographique où dominait la puissance de la bourgeoisie allemande suffisante


pour faire déferler ses armées à l’assaut des frontières soviétiques et l’incapacité
immédiate du prolétariat de ce pays à briser le plan du capitalisme. L’autre politique
de l’État ouvrier ne pouvait ressortir qu’à la condition de ne pas se borner à l’instant
politique qui accompagnait le Traité de Brest-Litovsk et de considérer la perspective
de la contingence et la possibilité des mouvements révolutionnaires en Allemagne.
En effet, dix mois après la signature du Traité de Brest-Litovsk, de puissants
mouvements révolutionnaires déferlaient en Allemagne d’abord, en Hongrie, en
Italie, et, en général, dans tous les autres pays, donnant ainsi à la révolution russe
la seule signification prolétarienne qu’elle pouvait avoir, à savoir la première victoire
obtenue par la classe ouvrière mondiale sur le secteur russe, prologue de la victoire
sur le front mondial. Les événements de 1919-21 démontrèrent nettement que
parce que les prémisses historiques d’Octobre 1917 étaient uniquement d’ordre
international, c’est uniquement sur la base de la lutte de classe ouvrière mondiale
que l’on pouvait envisager la défense de l’État soviétique contre les attaques de
l’impérialisme allemand et de tous les autres pays. Des deux tendances du parti
bolchevik qui s’affrontèrent à l’époque de Brest-Litovsk, celle de Lénine 10 et l’autre
de Boukharine, nous croyons que c’était bien la première qui s’orientait vers les
objectifs de lutte pour la révolution mondiale. Les positions de la fraction dirigée par
Boukharine et suivant laquelle la fonction de l’État prolétarien était de délivrer par la
« guerre révolutionnaire » le prolétariat des autres pays se heurte brutalement à la
nature même de la révolution prolétarienne et de la fonction historique du
prolétariat. Celui-ci ne peut nullement suivre le chemin de la bourgeoisie qui a pu
triompher sur le terrain mondial avec Napoléon construisant l’État français au
travers des randonnées victorieuses de ses armées dont l’objectif réel — au point de
vue historique — n’était pas d’établir un empire européen et mondial de la France,
mais bien d’accélérer la maturation des conditions politiques dans les autres États
pour asseoir l’État capitaliste français dans un milieu international permettant la
victoire du capitalisme au point de vue mondial. Le prolétariat ne peut pas, d’autre
part, suivre l’autre chemin suivi par Bismarck et consistant non pas en un
programme d’expansion militaire et de conquête (Napoléon), mais de
rassemblement de la « nation allemande » autour de l’État bourgeois centralisé.
Dans le cas de Napoléon aussi bien que de Bismarck, nous assistons à un cours
d’événements qui avait pour axe la construction d’États capitalistes répétant, sur
l’échiquier mondial, l’opposition qui se déchaîne sur le marché capitaliste entre les
entreprises ou les trusts. Ces deux contrastes trouvent leur origine dans la
contradiction révélée par Marx dans sa théorie de la valeur, dans le mode de
production capitaliste, qui conduisent à l’impossibilité de la réalisation de la valeur
du travail dans un régime basé sur la division de la société en classes. Nous n’avons
pas en vue ici le cas particulier de Brest-Litovsk où le critère essentiel qui devait
prévaloir fut celui défendu par Lénine faisant dépendre l’attitude de l’État soviétique
de la position occupée par le prolétariat allemand et affirmant aussi qu’en cas de
nécessité, les bolcheviks se retireraient dans les Ourals, en Sibérie, jusqu’à ce
qu’une reprise de la lutte révolutionnaire se manifesta en Europe. Nous trouvons
une nouvelle vérification de ce point de vue central défendu par Lénine dans les
analyses qu’il fit de la politique suivie lors des opérations de l’armée rouge en

10. Nous estimons que l’opinion de Trotsky ne différait pas fondamentalement de celle de Lénine ; c’est
pourquoi nous n’en parlons pas ici.
66 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

Pologne en 1920 et qui le conduisaient à conclure qu’à cette époque la politique


soviétique avait facilité la manœuvre de la bourgeoisie polonaise qui tendait — avec
succès d’ailleurs — à mobiliser les différentes classes sur un front de résistance
nationaliste contre l’attaque soviétique. Mais les directives exposées par Lénine, où
il considérait possible pour l’État russe de louvoyer entre les brigands impérialistes
et d’accepter même l’appui d’une constellation impérialiste en vue de défendre les
frontières de l’État soviétique menacé par un autre groupe capitaliste, ces directives
générales témoignent — à notre avis — de la difficulté gigantesque que
rencontraient les bolcheviks pour établir la politique de l’État russe alors qu’aucune
expérience précédente ne pouvait les armer pour se diriger dans la lutte contre le
capitalisme mondial et en vue du triomphe de la révolution mondiale.

Il n’est pas facile de déterminer qui, à Brest-Litovsk, l’a emporté : si c’est la


considération générale de rythmer la marche de l’État soviétique au pas de la lutte
du prolétariat des autres pays, ou bien l’autre considération que Lénine avait
exprimée à cette même époque : l’intervention de l’État soviétique sur le front des
contrastes inter-impérialistes pour profiter de l’appui qu’un groupe d’entre eux se
serait vu forcé de donner à l’État russe pour pouvoir battre l’autre groupe
impérialiste. Nous ne pouvons donc pas affirmer d’une façon définitive que la
directive internationaliste a inspiré la décision qui a été adoptée à Brest-Litovsk ou
bien si c’est l’état de nécessité qui a déterminé le parti bolchevik à accepter les
conditions de l’impérialisme allemand. Si on se reporte à l’offensive de l’armée
rouge en Pologne en 1920, nous devons conclure que c’est plutôt la deuxième
hypothèse qui se rapporte à Brest où l’État russe se serait déterminé à accepter le
diktat allemand, non à cause de la situation que traversait à ce moment le
prolétariat allemand, mais à cause de la supériorité militaire de ce pays. En
définitive, l’idée de l’opposition « État prolétarien / États capitalistes » se fait jour
dès la naissance de l’État soviétique. Et cette antinomie d’États voile, dès le premier
temps, l’opposition entre les classes, la seule qui puisse inspirer l’action de l’État
prolétarien au même titre que l’action des autres institutions prolétariennes :
syndicats, coopératives, parti de classe.

Nous devons encore dire un mot pour Brest. Nous avons vu que, dix mois après
cet événement, des mouvements révolutionnaires débutent en Allemagne pour
s’épancher ensuite dans les autres pays, alors que les bolcheviks avaient décidé
d’accepter Brest, surtout parce que l’horizon international ne présentait pas des
perspectives de mouvements insurrectionnels. L’impossibilité dans laquelle se
trouvaient les bolcheviks de déterminer la perspective de la contingence n’était
nullement occasionnelle, mais dépendait des conditions dans lesquelles ceux-ci
agissaient, c’est-à-dire l’impossibilité où ils se trouvaient de puiser dans le
domaine théorique et des principes les armes leur permettant de dépasser
la vision de l’instant politique, et prévoir la perspective découlant des
centres moteurs de la situation, les seuls qui peuvent expliquer la
contingence elle-même. Nous apercevrons d’autant mieux la difficulté qui est à la
base de l’appréciation de la situation de 1917-18 que nous comparerons l’extrême
décision qui ressort des thèses de Lénine d’avril 1917, dans une situation où,
pourtant, le rapport des forces entre les bolcheviks et l’ennemi (sous ses différentes
formes) était autrement défavorable que ne l’était le rapport de forces en 1917-18.
Lénine, aussitôt arrivé en Russie, bien que minorité au sein du parti lui-même, armé
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 67

qu’il était par un arsenal de principes acquis au prix d’une lutte qui avait duré de
longues années, saisit immédiatement la signification de la réalité russe et, en dépit
de toutes les apparences momentanées, n’hésite pas à dresser un programme
d’action qui paraissait isoler le parti bolchevik des masses et des mouvements du
moment, mais qui, en réalité, correspondait directement à l’évolution des
situations : cinq mois après, les événements devaient parfaitement confirmer le
plan de Lénine d’avril. Mais, en 1917-18, Lénine ne possédait pas, sur le problème
de l’État soviétique, cet ensemble de principes qui lui avaient permis de comprendre
la situation du printemps 1917. Nous avons voulu insister sur ce point pour vérifier
la thèse que nous avons émise et qui consiste à considérer impossible l’analyse
d’une situation si elle ne se base pas sur des considérations principielles se
rapportant aux positions que doit occuper le prolétariat.

L’on pourrait facilement taxer les considérations précédentes d’élucubrations


abstraites et sans valeur puisque tout le problème se réduirait dans des proportions
bien modestes et que la retraite ou l’offensive de l’armée rouge ne seraient décidées
que par des rapports militaires de force entre les deux armées en lutte. A Brest, par
exemple, il aurait fallu donner une réponse à un problème immédiat et non en
fonction de la montée du mouvement révolutionnaire en Allemagne, qui ne devait
se déclarer que dix mois plus tard. Nous voyons en cela la répétition du vieux
refrain que l’on oppose toujours aux courants marxistes : « Voici la situation, il faut
répondre par un oui ou par un non, et surtout considérer que le rejet d’un
compromis peut faire crouler une institution prolétarienne, alors que sa sauvegarde
permettrait demain la lutte pour les objectifs finaux qui n’auraient donc été écartés
provisoirement que pour mieux lutter et vaincre dans la nouvelle circonstance ». Ce
réalisme a toujours accompagné les déviations et les trahisons : en face de lui, il
faut encore une fois opposer la ferme réponse du prolétaire communiste qui révèle
le jeu de l’opportuniste : il ne s’agit nullement de faire la révolution à n’importe quel
moment ; il ne s’agit pas non plus de se refuser à reconnaître la nécessité d’une
retraite quand les circonstances l’imposent ; il s’agit tout simplement de ne jamais
lier le prolétariat à des forces qui lui sont fondamentalement opposées. Lorsqu’une
situation se présente où l’existence même d’une organisation prolétarienne est en
jeu et que l’ennemi peut profiter de circonstances qui lui sont favorables pour livrer
une attaque dirigée vers sa destruction, l’option réelle qui se présente devant la
classe ouvrière est : ou la lutte ou la capitulation. Dans la première hypothèse, la
victoire de l’ennemi n’est que momentanée parce qu’elle ne résulte que de rapports
de force contingents, et le capitalisme ne peut introduire — grâce à son succès —
ses agents au sein du mouvement prolétarien. Dans la deuxième hypothèse, ce
n’est pas seulement la situation contingente qui est préjugée, mais celle aussi de
l’avenir et le capitalisme aura atteint la plus grande des victoires possibles car son
renforcement ne sera plus de l’ordre quantitatif et contingent, mais qualitatif et de
longue durée ; son appareil de domination se sera accru d’une maille — et de la
plus dangereuse pour le prolétariat — parce qu’il aura installé une forteresse au sein
même du mouvement du prolétariat.

La solution qu’ont donnée les bolcheviks à Brest ne comportait pas une


altération des caractères internes de l’État soviétique dans ses rapports avec le
capitalisme et le prolétariat mondial. En 1921, lors de l’introduction de la NEP et, en
1922, lors du Traité de Rapallo, une modification profonde devait se vérifier dans la
68 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

position occupée par l’État prolétarien dans le domaine de la lutte des classes sur
l’échelle mondiale. Entre 1918 et 1921 devait se déclarer et ensuite se résorber la
vague révolutionnaire déferlée dans le monde entier ; l’État prolétarien rencontrait,
dans la nouvelle situation, des difficultés énormes et le moment était venu où — ne
pouvant plus s’appuyer sur ses soutiens naturels, les mouvements révolutionnaires
dans les autres pays — il devait ou bien accepter une lutte dans des conditions
devenues extrêmement défavorables pour lui, ou éviter la lutte et, par cela même,
accepter un compromis qui devait graduellement et inévitablement le conduire dans
un chemin qui devait d’abord adultérer, ensuite détruire la fonction prolétarienne qui
lui revenait pour nous amener à la situation actuelle où l’État prolétarien est devenu
une maille de l’appareil de domination du capitalisme mondial.

Nous voulons immédiatement nous élever contre la position grossière qui


consiste à délimiter, en des responsabilités personnelles, les causes profondes du
renversement qui s’est opéré entre la position révolutionnaire que détenait l’État
russe en 1917-21 et la position contre-révolutionnaire qu’il détient actuellement en
1935. Loin de nous de sous-estimer les conséquences de la mort du chef de la
révolution, mais nous sommes certains que ce serait faire outrage à la mémoire du
grand marxiste que fut Lénine d’affirmer que le renversement de la position de
l’État prolétarien et son passage au service du capitalisme dépend du fait qu’à sa
tête ne se trouvait plus un chef aux qualités exceptionnelles et géniales, mais
Staline, l’envoyé du démon de la dégénérescence et de la perversion. Le véritable
hommage à Lénine consiste, par contre, à affirmer que, même s’il avait pu
continuer à vivre pour œuvrer au salut de la révolution mondiale, les mêmes
problèmes seraient apparus, les mêmes difficultés se seraient fait jour : les derniers
articles de Lénine sur la coopération expriment le reflet de la nouvelle situation
conséquente aux défaites du prolétariat mondial, et il n’est nullement étonnant
qu’ils aient pu servir aux falsificateurs qui ont ébauché la théorie du « socialisme en
un seul pays ». Devant Lénine, s’il avait survécu, le centrisme aurait eu la même
attitude qu’il a prise envers les nombreux bolcheviks qui ont payé par la
déportation, la prison et l’exil la fidélité qu’ils ont voulu garder au programme
internationaliste d’Octobre 1917. Lénine, son génie, son intransigeance, sa fermeté
politique n’auraient pu avoir raison des forces sociales engendrées par une grave
modification de la situation et le centrisme, dans la personne de Staline, aurait eu
raison de lui aussi dans le cas — qui s’est malheureusement vérifié — où le
prolétariat mondial devait mordre la poussière en face de l’ennemi pouvant
redresser l’édifice de son régime au travers de l’appui que lui fournissaient ses
agents au sein du prolétariat.

Ces deux positions sont également fausses : celle qui voudrait retrouver dans
Octobre 1917, dans les principes mêmes de la dictature du prolétariat, les vices
originaires devant conduire inévitablement à la situation actuelle, et l’autre voulant
séparer formellement les deux périodes de vie de l’État prolétarien : la première du
temps de Lénine, où tout marchait à merveille, et l’autre, qui aurait été dévoyée,
corrompue par le Satan que serait Staline. La distinction entre les deux
périodes existe, mais nullement en fonction des qualités personnelles des
hommes qui les ont exprimées, mais par l’opposition entre la nature même
de ces deux situations dont l’une est contresignée par l’éclosion des
mouvements révolutionnaires dans tous les pays, l’autre par la résorption
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 69

de la vague révolutionnaire et par la victoire de l’ennemi qui pouvait —


grâce aux défaites de 1918-21 — résister victorieusement aux batailles
révolutionnaires d’Allemagne en 1923, de Chine en 1927, pour ne citer que
les plus importantes.

Ces deux périodes sont directement reliées l’une à l’autre et nous devons
affirmer nettement que les germes fécondateurs du centrisme nous les retrouvons
dans les conditions d’immaturité idéologique dans lesquelles le prolétariat
international s’est trouvé lorsque les conditions historiques lui ont présenté
l’occasion de détruire le capitalisme mondial. Ces conditions d’immaturité
s’expriment par l’isolement des bolcheviks au sein du mouvement prolétarien où,
nulle part ailleurs, on avait procédé au travail de fraction qui avait permis au
prolétariat russe de retrouver dans les bolcheviks le guide de leurs batailles
révolutionnaires. Il ne paraît pas que la leçon des événements soit présente
aujourd’hui aux militants communistes survivants après le ravage du centrisme car,
encore actuellement, à part notre fraction, dans les autres pays on ne se dispose
nullement vers le chemin qui permit la victoire du prolétariat.

Lorsque, en 1921, la nouvelle situation se présente, Lénine et les bolcheviks


l’affrontent avec des conceptions qui — pour ce qui concerne l’État prolétarien —
étaient l’expression de la situation précédente mais ne résultaient nullement de
l’établissement du rôle de l’État ouvrier dans la réalité de la lutte des classes
mondiale : en 1921, se basant sur les précédents historiques immédiats, on devait
conclure à la nécessité de défendre, malgré tout, l’existence de l’État russe
puisque ce dernier avait montré ses hauts titres révolutionnaires par la fondation de
l’Internationale Communiste. Lénine, dans l’étude sur la NEP, Trotsky dans son
rapport au 4ème Congrès de l’Internationale, devaient poser le problème central dans
les termes suivants : une bataille s’engage entre le prolétariat détenant — au
travers de l’État — les leviers de commande économiques et les autres couches de
la population paysanne et petite-bourgeoise : la victoire appartiendra, en définitive,
à celui des deux antagonistes qui parviendra à aiguiller, dans la voie de sa classe
respective, le relèvement économique indispensable après les années de la guerre
civile et de la guerre extérieure. En 1918, dans son étude sur le capitalisme d’État,
Lénine avait repoussé les exagérations des extrêmes-gauchistes sur la portée réelle
de la révolution russe par une analyse scientifique qui mettait à nu l’impossibilité
d’obtenir de grands résultats à cause de l’état économique arriéré de la Russie. En
1921, ces mêmes considérations amenaient Lénine à la conclusion opposée de la
possibilité d’une gestion socialiste de l’État prolétarien, même en dehors de
l’intervention du prolétariat des autres pays. Lénine affirmera aussi l’inévitabilité de
confier au capitalisme renaissant la fonction de vaincre la petite production
artisanale, la petite-bourgeoisie paysanne et marchande, alors qu’il croyait pouvoir
— au travers de l’État — barrer la route au rétablissement du pouvoir capitaliste et
orienter l’ensemble du nouveau cours économique vers la construction des
fondements du socialisme. Cette nouvelle conception de Lénine ne dépendait pas —
ainsi que nous l’avons dit — d’un rapetissement de ses conceptions
internationalistes, mais de cette considération : la nouvelle situation enlevant à
l’État son soutien naturel, le prolétariat mondial battu par l’ennemi, il fallait garder
l’État pendant cette période intermédiaire qui le séparait d’une nouvelle vague de la
révolution mondiale. Bien que nous ne retrouvons pas, dans les textes de cette
70 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

époque, une démonstration théorique de l’apport que pouvait fournir l’État russe
aux luttes ouvrières dans les autres pays, même avec la Nouvelle Politique
Économique, il est absolument certain que la conviction intime des bolcheviks était
qu’ils pouvaient, au travers de la NEP, contribuer, encore plus efficacement qu’avec
le communisme de guerre, à l’effort révolutionnaire du prolétariat mondial.

Les événements qui ont suivi après 1921 nous prouvent que l’opposition État
prolétarien / États capitalistes ne peut guider l’action ni du prolétariat victorieux ni
celle de la classe ouvrière des autres pays : la seule alternative possible reste
prolétariat / capitalisme mondial et l’État prolétarien n’est un facteur de la
révolution mondiale qu’à la condition de considérer que l’ennemi qu’il doit battre
c’est la bourgeoisie mondiale. Même provisoirement, cet État ne peut établir sa
politique en fonction des problèmes intérieurs de sa gestion, les éléments de ses
succès ou de ses défaites sont dans les progrès ou les revers des ouvriers des
autres pays.

Au point de vue théorique, le nouvel instrument que possède le prolétariat après


sa victoire révolutionnaire, l’État prolétarien, se différencie profondément des
organismes ouvriers de résistance : le syndicat, la coopérative, la mutuelle, et de
l’organisme politique : le parti de classe. Mais cette différenciation s’opère non
parce que l’État posséderait des facteurs organiques bien supérieurs aux autres
institutions, mais bien au contraire parce que l’État, malgré l’apparence de sa plus
grande puissance matérielle, possède, au point de vue politique, de moindres
possibilités d’action ; il est mille fois plus vulnérable, par l’ennemi, que les autres
organismes ouvriers. En effet, l’État doit sa plus grande puissance matérielle à des
facteurs objectifs qui correspondent parfaitement aux intérêts des classes
exploiteuses mais ne peuvent avoir aucun rapport avec la fonction révolutionnaire
du prolétariat qui aura recours provisoirement à la dictature et y recourra pour
accentuer le processus de dépérissement de l’État au travers d’une expansion de la
production qui permettra d’extirper les bases mêmes des classes. En effet, l’État —
même prolétarien — se trouve forcé d’intervenir dans un milieu social, économique
et politique et, de par ce fait, se trouve menacé d’être emporté par la réalisation
d’objectifs qui l’arrachent de sa fonction qui ne peut être que d’ordre international.
Au point de vue mondial, ce risque se présente à nouveau et dans des proportions
accrues car, qu’il le veuille ou non, ce qui s’oppose immédiatement à lui c’est la
convoitise d’autres États se disputant des marchés et nullement le régime
capitaliste dans ses bases sociales. Une victoire de l’État prolétarien contre un État
capitaliste (en donnant à ces termes une signification territoriale) n’est nullement
une victoire de la révolution. Nous avons remarqué ce que disait Lénine à propos de
l’entrée de l’armée rouge en Pologne, où la victoire militaire de la Russie devait
correspondre à l’affaiblissement du front prolétarien et à une possibilité de la
bourgeoisie polonaise d’échafauder la mobilisation nationaliste pour redresser son
édifice en péril. En 1930, la victoire de l’armée soviétique contre la Chine à propos
de l’Est chinois a accéléré la dissociation du prolétariat chinois et manifesté au plein
jour les caractères de l’État dégénéré qui, en 1934 — en face d’un ennemi bien plus
puissant, en face du Japon — devait vendre pour quelques milliers de roubles ce
qu’il proclamait être un bastion de la révolution mondiale et qu’il avait défendu avec
le même acharnement qu’ont employé les impérialistes faisant de la Chine un butin
pour leurs convoitises.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 71

Les domaines économiques et militaires ne peuvent être qu’accessoires et de


détail dans l’activité de l’État prolétarien, alors qu’ils sont d’un ordre essentiel pour
une classe exploiteuse. L’État prolétarien ne peut être qu’un simple facteur de la
lutte du prolétariat mondial et c’est dans la bataille révolutionnaire de la classe
ouvrière de tous les pays qu’il peut trouver la raison de sa vie, de son évolution ;
avoir cru qu’il était possible de le maintenir, en dehors de la lutte ouvrière des
autres pays, avoir émis cette hypothèse, même provisoirement, c’est avoir posé les
bases de la conversion qui s’est vérifiée ensuite dans la fonction de l’État russe,
devenu un pilier de la contre-révolution.

Nous avons déjà dit que la fonction réelle de l’État prolétarien s’est manifestée
non en 1917, mais en 1918-21, lorsque les prémisses qui s’étaient manifestées en
Russie se sont épanouies dans toute leur ampleur et que s’est ouverte la situation
révolutionnaire dans le monde entier ; Octobre 1917 n’était donc qu’un signe avant-
coureur des tempêtes qui bouillonnaient dans les tréfonds de la société capitaliste.

En 1921, la situation change et nous constatons, encore une fois, l’impossibilité


de procéder à une analyse de la réalité en dehors de considérations principielles qui
nous indiquent le chemin que le prolétariat doit aborder pour être un facteur de
l’évolution des contingences vers les objectifs qui sont au terme de cette dernière.
La Nouvelle Politique Économique est établie à cause du défaut des luttes
révolutionnaires dans les autres pays, mais cette perspective était absolument
fausse car, en 1923, l’Allemagne devient à nouveau le théâtre de puissants
mouvements révolutionnaires. Mais entre 1921 et 1923, la nouvelle politique de
l’État russe ne pouvait manquer d’influencer le cours des mouvements
révolutionnaires allemands où nous voyons ce contraste frappant : les bolcheviks
qui, avec Lénine, avaient soutenu en 1917 le programme d’expulsion violente de
toutes les forces démocratiques et social-démocratiques, en un front de la lutte
beaucoup plus mûr pour des initiatives mille fois plus avancées, seront plus à droite
au cours des mouvements révolutionnaires de Thuringe, Saxe et de l’Allemagne
toute entière que ne l’avaient été Zinoviev et Kamenev en Octobre.

Au point de vue principiel, les positions de Lénine contenues dans son étude sur
la NEP restent encore aujourd’hui, intégralement, pour ce qui concerne les
problèmes intérieurs de l’État prolétarien. Seulement les événements qui lui ont
succédé nous ont prouvé que l’antagoniste de l’État ouvrier est uniquement le
capitalisme mondial et que les questions intérieures n’ont qu’une valeur
secondaire. En 1921, Pannekoek écrivit que le résultat de la NEP portait une
modification du mécanisme intérieur de la lutte révolutionnaire. Il est dommage
qu’à cette époque il se soit borné à exprimer la conséquence d’un fait politique au
lieu d’embrasser l’ensemble de la situation pour y donner la seule conclusion
possible : une base de principe aux problèmes tactiques, base qui arrive à bâtir sur
les matériaux d’Octobre 1917 les positions capables de battre le capitalisme dans
les autres pays. La limitation de l’horizon politique de Pannekoek peut expliquer sa
chute actuelle dans la social-démocratie 11. Mais, aujourd’hui, les fractions de
gauche ont un horizon autrement vaste : il est de leur devoir d’essayer de se
montrer dignes des preuves d’héroïsme qu’ont données les ouvriers dans tous les
pays ; il est de leur devoir de puiser dans les grandioses événements qui ont

11. Cette appréciation sur Pannekoek sera corrigée dans l'article suivant (Note Smolny).
72 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

succédé à 1921, afin de garantir le sort des révolutions futures et d’établir en même
temps les conditions politiques qui pourraient faire faire au prolétariat mondial
l’économie d’une guerre avant d’arriver à la nouvelle situation révolutionnaire.

Il nous reste à traiter, dans la deuxième partie de ce chapitre, la partie qui a trait
aux problèmes économiques de la dictature du prolétariat et pour lesquels Marx
d’abord, Lénine ensuite, nous ont laissé des principes qu’il s’agit de confronter avec
l’expérience vécue.

La dialectique historique se meut précisément dans des contradictions


et engendre avec chaque nécessité, son contraire. La domination
bourgeoise est sans doute une nécessité historique, mais aussi le
soulèvement de la classe ouvrière contre elle ; le capital est une
nécessité historique, mais aussi son fossoyeur, le prolétaire
socialiste ; l’hégémonie universelle de l’impérialisme est une
nécessité historique, mais aussi son renversement par
l’Internationale prolétarienne. A chaque étape il y a deux nécessités
historiques qui arrivent en compétition l’une avec l’autre, et la nôtre,
la nécessité du socialisme, est de plus longue haleine. Notre nécessité
entre dans son plein droit au moment où cette autre, la domination
bourgeoise, cesse de représenter le progrès historique, où elle
devient une entrave, un danger pour le développement ultérieur de la
société. La guerre mondiale a précisément révélé cela pour l’ordre
social capitaliste.

Rosa Luxembourg
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 73

VII. L'État soviétique (deuxième partie)

La victoire d’Octobre 1917, la fondation de l’État soviétique, trouvèrent le


prolétariat international dans de telles conditions d’impréparation théorique et
politique, que déjà à Brest-Litovsk les deux courants qui s’affrontèrent ne
parvenaient pas à fixer un système de principes, des règles principielles pouvant
guider toute l’action future de l’État prolétarien. Nous avons indiqué que si le
courant dirigé par Lénine l’emporta sur celui de la fraction de gauche dirigé par
Boukharine, ce n’est pas à la suite d’un choc de conceptions principielles opposant
la notion du rapport de forces sur l’échelle internationale, duquel devait dépendre la
politique et l’action de l’État soviétique, à celle de l’intervention de cet État dans la
lutte de classe mondiale afin d’en précipiter le processus vers une issue
révolutionnaire.

Il ne s’agissait pas de résoudre principiellement les dilemmes : l’État


prolétarien dépendance directe du prolétariat international ou bien
l’inverse, c’est-à-dire la classe ouvrière des autres pays traînée derrière
l’État russe ; retraite en face d’un capitalisme pouvant encore tenir en bride
le prolétariat de son pays, ou bien offensive soviétique pour bouleverser
révolutionnairement la situation dans le pays du capitalisme agresseur. La
position de Boukharine se fondait sur la gamme de l’expérience de la révolution de
1793, alors que celle de Lénine, sans toutefois pouvoir se préciser en des limites
bien définies, faisait entrevoir les seules conceptions internationalistes sur lesquelles
doivent se baser la vie et le développement de l’État prolétarien. La « guerre
révolutionnaire » correspond parfaitement au programme historique d’une classe
qui — fondée sur l’institution d’un privilège de classe — doit enfreindre les barrières
d’autres privilèges de classe et favoriser ainsi la formation d’une contexture
internationale où les contradictions dans le domaine économique, les antagonismes
au sein de la classe dominante, pourront s’épanouir et aboutir au contraste plus
général opposant les États capitalistes ou les constellations de ces derniers. Cette
théorie de la « guerre révolutionnaire » ne peut être reprise à son compte par le
prolétariat, ne peut être héritée des révolutions bourgeoises, parce que le
programme historique de la classe ouvrière réside dans la rupture du mécanisme de
domination de classe dans tous les pays et cela ne peut résulter que de la capacité
du prolétariat de chaque pays à s’acquitter de sa mission, de la maturation des
conditions politiques pour le déclenchement de l’insurrection. Octobre 1917, loin de
pouvoir être considéré comme un élément d’exportation dans les autres pays, ne
pouvait être qu’un modèle offert aux autres prolétariats, modèle appelé cependant à
être continuellement dépassé dans la course incessante qui est la loi des révolutions
prolétariennes.

A Brest, c’est l’immaturité de la situation historique qui empêche l’établissement


de frontières idéologiques entre les deux fractions du parti bolchevique dont les
difficultés cruelles dépendent de l’impossibilité de s’en référer à une expérience
74 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

historique précédente. Cette justification n’existera plus pour les révolutions futures
et la prochaine victoire du prolétariat dans un autre pays ne pourra atteindre son
objectif : être un signal de la révolution mondiale, qu’à la condition de préparer dès
maintenant, par la critique de la révolution russe, le matériel principiel devant
guider l’action du futur État prolétarien. C’est la critique de la Commune qui permit
à Marx d’énoncer la nécessité de la fondation de la dictature du prolétariat, et à
Lénine ensuite de dresser — dans L’État et la Révolution - la théorie de
l’insurrection en vue de la destruction violente de l’État capitaliste. Sans la
Commune, ni Marx, ni Lénine, malgré leur génie, n’auraient pu donner ces œuvres
théoriques fondamentales, le prolétariat ne pouvant bâtir que sur le matériel
concret des expériences historiques.

Octobre 1917 n’est, en définitive, qu’un signe avant-coureur de la situation


révolutionnaire qui devait se déclarer un an plus tard au travers du désarmement
des armées impérialistes dans tous les pays à quoi devaient faire suite directement
les batailles révolutionnaires de 1919 en Allemagne, Italie, Hongrie, et dans tous les
pays en général. Que les années 1917 et 1918 ne soient que des prodromes de la
nouvelle situation qui devait se déclarer peu après, cela est prouvé par le fait que
c’est seulement en mars 1919 que les bolcheviks encouragent la reprise des
rapports internationaux (à l’initiative de la gauche de Kienthal) et en septembre
1920 — trois ans après la victoire d’Octobre — nous assisterons, en réalité, à
l’établissement du matériel idéologique, politique et organisatoire de la Troisième
Internationale. Ce décalage entre 1917 et 1920 s’explique uniquement par le fait
que les conditions objectives posées par l’histoire et justifiant la vie de l’État
prolétarien ne se sont manifestées — dans la réalité internationale — qu’avec un
retard considérable.

La fin de la guerre impérialiste ne dépend pas, au fond, du revers des armées


allemandes, de l’apport fourni aux alliés par l’intervention américaine, mais c’est
Octobre 1917 qui marque la fin du carnage ; les succès militaires de l’un ou de
l’autre pays belligérant n’étant que des facteurs accessoires. C’est la catastrophe de
l’édifice tsariste avec ses conséquences immédiates sur tous les autres fronts où les
prolétaires reprennent conscience de leurs intérêts, qui marque la fin de la
conflagration : à la guerre ne pouvait s’opposer que la révolution et il est suggestif
de remarquer les réflexions concomitantes de Poincaré aussi bien que du Kaiser
constatant, tous les deux, l’état d’esprit des armées où les phénomènes de révolte
se font jour et menacent la continuité de la guerre. Ces phénomènes se vérifient
d’ailleurs dans toutes les autres armées et partout c’est le prolétariat qui en est
l’artisan. Il est évident que nous n’affirmons pas que, faute de ces mouvements
révolutionnaires, la guerre aurait duré éternellement, mais nous nous basons sur
des éléments historiques et non sur des conjectures abstraites ; nous analysons les
événements d’après leur logique qui nous permet de comprendre l’inévitabilité de
mouvements révolutionnaires, le déclenchement nouveau de l’antagonisme de
classe engendré directement par la parenthèse historique de la guerre où
l’antagonisme spécifique au régime capitaliste — celui de la guerre entre les États
bourgeois — s’était manifesté d’abord, épanché ensuite dans toute son ampleur
pour faire place à l’éclosion du contraste de classes qui guide toute l’évolution
historique.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 75

Octobre est donc un événement dont la valeur ne peut ressortir que de


considérations uniquement mondiales ; il est l’expression d’une modification
radicale de la situation internationale et prendra sa figure historique réelle par
l’apparition, en 1919-20, des conditions objectives qui — au point de vue historique
— rendaient possible l’institution de la dictature prolétarienne en Russie. A ce
propos, il faudra examiner, à nouveau, la thèse qui a été présentée comme étant la
justification historique de la victoire prolétarienne en Russie : l’évolution du
centrisme favorisé justement par le formidable développement de la technique de
production en URSS, nous permettant de mieux comprendre aujourd’hui ce
problème.

Sur la base des énonciations de Marx sur le « développement inégal », Lénine


d’abord, mais Trotsky surtout, nous avaient déterminé à considérer que la victoire
en Russie trouvait sa justification dans l’état économique arriéré de ce pays, qui en
faisait — sur l’échelle mondiale — le chaînon le plus faible du capitalisme et donnait
en même temps au prolétariat russe un poids spécifique énormément supérieur : la
maille ayant craqué à son point le plus vulnérable. Il nous semble que cette
condition objective, bien que de grande importance, n’est pas à la base de la
victoire en Russie, et que la loi du « développement inégal » ne peut pas nous faire
comprendre l’évolution réelle des situations actuelles. On sait qu’en 1927 Staline
s’est justement appuyé sur cette loi pour en conclure que l’inégalité du
développement du capitalisme laissait la possibilité à l’État soviétique de
s’acheminer vers la construction du socialisme en un seul pays. La circonstance de
l’inégalité était élevée à l’importance d’une loi, d’une nécessité historique et, dès
lors, il devenait possible, et même inévitable, d’encastrer — dans ce mécanisme
inégal — le développement d’une économie socialiste pouvant s’asseoir dans un
milieu capitaliste, ayant même besoin de cet antidote pour pouvoir s’épanouir : la
loi de l’inégalité jouant ainsi pleinement. Or, le développement inégal est bien une
expression du cours (à première vue accidenté) de l’évolution économique dans les
différents pays. Examiné de plus près, ce cours nous apparaît parfaitement logique
car il révèle les conditions de la géographie économique et politique qui ont permis
à certains pays d’en devancer d’autres, à cause surtout de la proximité des bassins
des échanges (Empire Romain, avec la Méditerranée), industrie extractive (Moyen-
âge : France, Angleterre), industriels (Capitalisme : Allemagne). Mais pour pouvoir
conclure qu’une circonstance naturelle du développement économique puisse être
une loi de ce développement lui-même, il faudrait considérer que la cause
déterminant l’évolution historique n’est plus la lutte de classe à chaque instant de la
vie d’un régime donné, mais que les différents pays constituent autant d’entités
séparées trouvant, dans les circonstances particulières de leur milieu, les bases
mêmes de leur vie et de leur développement.

Or, Marx, dans la Préface au Capital, écrivait : « Il ne s’agit point ici du


développement plus ou moins complet des antagonismes sociaux qu’engendrent les
lois naturelles de la production capitaliste, mais de ces lois elles-mêmes, des
tendances qui se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer. Le pays le
plus développé industriellement ne fait que montrer à ceux qui le suivent sur
l’échelle industrielle l’image de leur propre avenir ». Et plus loin Marx ajoutait :
« Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui
préside à son mouvement — et le but final de cet ouvrage est de dévoiler la loi
76 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

économique du mouvement de la société moderne — elle ne peut ni dépasser d’un


saut ni abolir, par des décrets, les phases de son développement naturel ; mais elle
peut abréger la période de la gestation, et adoucir les maux de leur enfantement ».
Or donc, la loi n’est nullement la circonstance inégale du développement, mais
l’essence même de ce développement et s’il est possible d’abréger la période de la
gestation, il n’est nullement possible de changer la loi elle-même. La société
moderne, c’est-à-dire la société capitaliste, tout comme les autres sociétés qui l’ont
précédée, ou comme la société socialiste (la période de transition du capitalisme au
communisme) ne peut nullement se subdiviser en autant de pièces (les États qui la
composent) identiques les unes aux autres, mais elle est la résultante d’un
ensemble de sociétés et organisations sociales qui diffèrent non seulement à cause
du plus grand perfectionnement industriel de l’une par rapport aux autres, mais
aussi par la différence fondamentale des bases sur lesquelles elles vivent et se
développent. Dans la théorie marxiste, ainsi que Luxembourg l’a remarqué, le
marché pré-capitaliste de la colonie est même une condition nécessaire pour la vie
de la société capitaliste dans son ensemble. Beaucoup de charlatans s’évertuent à
prendre la situation actuelle pour prouver que les prédictions de Marx auraient été
démenties catégoriquement. Marx avait dit que la société tend à se diviser en deux
classes opposées et que les classes moyennes périclitent vers le prolétariat, le
développement technique balayant toute possibilité de survivance de la petite
industrie et faisant régner en maîtres absolus les magnats dirigeant les grands
trusts capitalistes. Mais Marx n’a jamais parlé d’une société capitaliste type, n’a
jamais surtout imaginé la réalisation de ce modèle de société où d’un côté nous
aurions quelques individualités toutes-puissantes détenant en leurs mains la totalité
des richesses, et de l’autre côté — sans aucun espace intermédiaire — l’armée des
prolétaires tous nu-pieds et livrés au démon bourgeois. Ce que Marx avait en vue
c’est la tendance de la société capitaliste, et tendance veut dire direction et surtout
poids spécifique des différents éléments composant cette société. Or, si on analyse
la situation actuelle, on voit bien que la prédiction de Marx s’est pleinement
vérifiée : la société actuelle, si elle ne s’oriente pas vers la direction du prolétariat
révolutionnaire, est forcée de se tourner directement et uniquement sous l’effet des
rouages dont seuls les tout-puissants trusts du capitalisme financier détiennent le
gouvernail. D’autre part, si l’évolution perd son axe pour atteindre la nouvelle forme
d’organisation socialiste, si le prolétariat — à cause des défaites — cesse d’être le
centre moteur des situations, alors s’ouvrira une situation qui n’aura plus d’issue.
Enfin, si la crise économique se croise, ainsi qu’il en est actuellement, avec une
crise interne du mécanisme révolutionnaire, toute possibilité disparaît pour résoudre
les problèmes économiques qui, ne pouvant plus être dirigés par la seule force
sociale capable de les acheminer vers une nouvelle et supérieure forme
d’organisation sociale — le prolétariat — resteront insolubles dans les cadres
anciens et déferleront leurs effets avec une acuité toujours croissante. Les classes
moyennes n’acquièrent pas, grâce à la crise du mouvement prolétarien (qui aboutit
actuellement à l’anéantissement de ce dernier par suite de la disparition du parti de
classe) une fonction autonome ; seuls des littérateurs politiques ou des traîtres
avérés peuvent considérer que le fascisme — organisation sociale du capitalisme
forcé de recourir aux formes les plus avancées et les plus cruelles de sa domination
— représente le régime des classes moyennes. Il est vrai que ces mêmes
« marxistes » escomptent toujours la chute du fascisme du fait de l’effervescence
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 77

de ces classes moyennes qui en seraient la base sociale, mais il n’y a ici qu’une des
nombreuses contradictions des prétendus fossoyeurs de Marx. Pour considérer
qu’actuellement ce sont les classes moyennes qui détiennent le gouvernement des
différents pays, il faut tout simplement se baser sur l’aspect extérieur de la réalité
et substituer à la loi de l’évolution historique un élément de la manifestation de
cette réalité.

Pour ce qui concerne le « développement inégal », nous devons considérer que


le type d’une organisation sociale est toujours une notion mondiale se composant
non de différents éléments synchronisés, mais d’une hétérogénéité très variée
d’éléments. L’économie capitaliste, qui a besoin d’engrenages provenant des
anciennes économies, peut même s’accommoder — ainsi que l’expérience récente
l’a prouvé — des formes plus évoluées, et permettre ce que Litvinov appelait « la
coexistence pacifique des deux régimes capitaliste et socialiste ». Ce n’est pas sur le
terrain économique, mais bien politique que nous constaterons les effets du
« développement inégal », et c’est surtout en prenant pour base le prolétariat
international, et non le prolétariat d’un pays donné, que nous pourrons arriver à
comprendre la signification de la « maille la plus faible du capitalisme mondial ».
C’est donc en partant de considérations opposées à celles qui inspirent en général
l’analyse des conditions objectives ayant présidé à la victoire d’Octobre et à
l’institution de la dictature du prolétariat, que nous pourrons en même temps
projeter 12 les données principielles sur lesquelles aurait du se baser l’État
prolétarien et desquelles il s’est, par contre, constamment éloigné pour arriver à la
situation actuelle marquée par le double épanouissement du centrisme et du
prodigieux renforcement industriel de l’économie soviétique. L’économie industrielle
s’étant épanouie, nous aurions donc assisté au renforcement de la mission
révolutionnaire du prolétariat russe, alors que, par contre, nous avons dû subir le
triomphe du courant contre-révolutionnaire centriste s’incorporant au capitalisme
mondial. Nous traiterons par la suite les problèmes économiques : qu’il nous suffise
maintenant de remarquer que le programme de l’industrialisation a été repris par
Staline de la plate-forme de l’opposition et que Trotsky, en 1923, préconisait le
démantèlement des forteresses prolétariennes de Moscou et Leningrad pour
transporter ces centres industriels à proximité des bassins des matières premières :
l’utilité économique se serait faite aux dépens de la force et de l’efficience du
prolétariat.

Le mécanisme de toute révolution est régi par des objectifs de transformation de


l’organisation sociale qui ne conduira pas à une synchronisation mondiale mais à la
domination de certains États fondamentaux sur l’arène internationale. Mais les
classes dominantes dans la révolution pourront bénéficier de l’apport de classes
opprimées par le régime qui va être détruit et cet apport qu’ont donné, par
exemple, les paysans et même les prolétaires à la révolution bourgeoise,
d’enthousiaste qu’il était au début du chemin historique de la bourgeoisie, va de
plus en plus s’atténuer pour disparaître et se transformer enfin en une opposition
irréductible dans la mesure où le capitalisme passe de son rôle de classe
révolutionnaire à celui de classe progressive pour devenir enfin ce qu’il est
actuellement : une force fondamentale de la contre-révolution. Le prolétariat, qui

12. Le texte initial dit « projecter ».


78 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

fut le « compagnon de route » dans la révolution de 1789, participe encore, en


février 1848, en France et au cours de la même année en Allemagne, Autriche,
Italie, aux mouvements dirigés par la bourgeoisie, mais abandonnera cette position
politique déjà en juin 1848 en France, et dans les guerres d’indépendance qui
conduisirent à la formation des États capitalistes en Allemagne et en Italie. En
Russie, en 1905 et d’une façon beaucoup plus marquée en 1917, le « compagnon
de route » se métamorphose en un facteur historique profondément opposé au
capitalisme et voulant appliquer la théorie des bonds d’Engels, enlevant à la
bourgeoisie la réalisation des objectifs historiques qui lui furent propres. Le
développement inégal conduit donc au fait que le contenu « bourgeois » - au point
de vue économique — de la révolution russe, par exemple, sera réalisé par le
prolétariat qui pourra profiter de ce que le capitalisme, en tant que notion mondiale,
est au bout de son rouleau pour installer, sur les transformations industrielles de
l’économie, non les principes de la propriété privée, mais les principes opposés de la
socialisation des moyens de production.

C’est seulement en prenant pour base l’opposition : capitalisme


mondial / prolétariat mondial que nous pourrons comprendre Octobre 1917,
l’institution de la dictature du prolétariat, sa dégénérescence ensuite, le centrisme
provenant justement de ce rétrécissement dans le cadre national dont parlait Marx
contre Lassalle, et du fait que l’antagonisme de classe a été supplanté par celui de
l’opposition État prolétarien / États capitalistes. Tout comme le disait Marx, « il va
absolument de soi que, pour lutter d’une façon générale, la classe ouvrière doit
s’organiser chez elle en tant que classe et que l’intérieur du pays est le théâtre
immédiat de sa lutte. C’est en cela que sa lutte est nationale, non pas quant à son
contenu, mais comme le dit le Manifeste Communiste quant à sa forme ». Mais le
«cadre de l’État national actuel », c’est-à-dire de l’Empire allemand, entre lui-même
à son tour économiquement « dans le cadre » du marché universel, politiquement,
« dans le cadre » du système des États » (Critique du Programme de Gotha). Le
développement inégal est aussi une forme spécifique au capitalisme et même au
socialisme (il disparaîtra seulement dans la forme supérieure du communisme), il
n’est pas la loi du développement historique. L’avoir considéré comme une loi a
faussé, dès l’abord, la signification d’Octobre 1917 (dont la seule explication réelle
consiste en ce qu’il ne fut nullement l’œuvre du prolétariat russe profitant du
« développement inégal », mais l’œuvre du prolétariat international), cela a
permis ensuite de bâtir la théorie du socialisme dans un seul pays, a vicié le
programme même des oppositions russes et empêche actuellement de saisir la
réalité de la situation actuelle. Différents groupes qui se basent sur cette donnée
pour expliquer la dégénérescence de l’État russe, parce qu’ils se bornent à l’analyse
des problèmes économiques en URSS, s’enlèvent la possibilité de comprendre la
position qu’occupe l’État prolétarien, les conditions principielles auxquelles il doit
obéir pour épanouir sa fonction révolutionnaire au point de vue mondial. Le
développement inégal au point de vue économique, une fois que nous l’examinons
au point de vue international, nous permettra de comprendre que la classe ouvrière
parviendra à briser l’édifice capitaliste là où l’état arriéré de l’économie, enlevant
toute possibilité de manœuvre à la bourgeoisie, pose impérieusement le problème
de la révolution.

A Brest, nous avons donc — chez Lénine — deux considérations qui se font jour :
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 79

l’une internationaliste, faisant dépendre l’acceptation des conditions de


l’impérialisme allemand de la situation que traversait à ce moment le prolétariat de
ce pays ; l’autre — qui devait ensuite être reprise par les centristes — de la
possibilité de l’État russe de louvoyer entre l’Entente et les Empires Centraux faisant
ainsi dépendre la position de l’État russe non de la position détenue par la classe
ouvrière dans les différents pays, mais de la guerre que se faisaient les États
impérialistes. Au fond, ces deux notions s’opposent radicalement : l’une mesure
l’action de l’État d’après les rapports de force des classes sur l’échelle internationale,
l’autre mesure ces derniers rapports d’après la position qu’occupe l’État prolétarien
en face des autres États capitalistes. Entre 1917 et 1921, c’est la modification de la
situation et l’apparition des mouvements révolutionnaires dans les différents pays
qui donnent — à l’État russe — sa figure réelle d’instrument du prolétariat
international, permettant aussi aux bolcheviks de doter cet État de la seule arme
pouvant accompagner sa vie et son évolution : l’Internationale Communiste. Il est
vrai qu’en 1920 la théorie de l’offensive révolutionnaire fait à nouveau son
apparition et Lénine devait, par la suite, écrire qu’en 1920 il s’était lui-même
trompé, en laissant se poursuivre l’offensive de l’armée rouge en Pologne. Mais, à ce
sujet, nous nous sommes déjà expliqués : Lénine, du fait qu’il était dépourvu d’une
expérience historique précédente, se trouvait dans l’impossibilité de comprendre la
situation dans laquelle il agissait ; le système principiel qui, seul, permet la
compréhension des situations, n’existait pas et cela parce que faisait défaut un
événement similaire, une expérience historique : l’unique atelier où le prolétariat
peut forger ses armes théoriques et politiques. Lénine se trouvait donc dans
l’impossibilité d’employer, comme Marx le disait, « les armes de la critique », afin de
s’habiliter à faire « la critique par les armes », la Commune — dans la période
limitée de sa vie — n’avait rien pu donner quant à la gestion de la dictature du
prolétariat.

Rien n’est plus suggestif — pour marquer les conditions où les bolcheviks
prenaient le pouvoir — que de reprendre la note dont Lénine fit précéder son
magistral exposé sur L’État et la Révolution. Lénine disait « J’avais aussi composé le
plan d’un chapitre VII : Expérience des révolutions russes de 1905 et 1917,
mais en dehors du titre, je n’ai pas eu le temps d’en écrire une seule ligne » et plus
loin : « La rédaction en devra sans doute être remise à beaucoup plus tard ; il est
plus utile de faire « l’expérience d’une révolution » que d’écrire sur elle ». Bien sûr,
il est plus utile de la faire que d’écrire sur une révolution, mais si Lénine a pu
conduire le prolétariat russe en Octobre, c’est parce qu’il a pu comprendre la
Commune (d’ailleurs L’État et la Révolution ne ressort que de l’analyse de cette
première expérience) et la condition pour faire les révolutions futures consiste
justement dans l’analyse, la compréhension et la critique de la révolution russe.

Entre 1917 et 1921, nous constatons aussi, dans le domaine intérieur,


l’inévitable tâtonnement des bolcheviks lesquels passent des propositions initiales
du contrôle de l’industrie, ce qui suppose le maintien des capitalistes soumis à la
direction des soviets, à l’expulsion violente de tous les représentants des anciennes
classes, dans l’industrie aussi bien qu’à la campagne, les travailleurs prenant en
mains la gestion de toute l’économie. C’est le fouet des événements eux-mêmes qui
guide les bolcheviks et les pousse à abandonner le programme économique initial
très mitigé des années 1917 et 1918. Le « communisme de guerre » s’instaure sous
80 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

l’initiative des masses dont l’ardeur révolutionnaire est d’ailleurs puissamment


stimulée par la guerre civile. Pendant ces années de guerre civile, nous assistons à
la vérification de ce que Lénine appelait le procédé classique du « dépérissement de
l’État », lorsque par opposition à l’État bourgeois oppresseur et en reprenant ce
qu’Engels appelait les piliers de cet État — l’armée et la bureaucratie — il disait que
« du moment que c’est la majorité du peuple elle-même qui écrase ses oppresseurs,
plus n’est besoin d’une « force spéciale » d’écrasement. C’est en ce sens que
l’État commence à dépérir. Au lieu des institutions spéciales d’une minorité
privilégiée (fonctionnaires civils, chefs de l’armée permanente), la majorité elle-
même peut directement remplir les fonctions du pouvoir d’État, et plus le peuple lui-
même assumera ces fonctions, moins se fera sentir la nécessité de ce pouvoir ! ».
Ce qui ressort le plus clairement de ces années de guerre civile, c’est que la victoire
du prolétariat a été possible malgré l’état de désorganisation où se trouvaient
l’armée, et en général l’appareil étatique dans son ensemble. Nous traiterons plus
loin de la centralisation et des comités d’usine, mais pour le moment il nous
intéresse de marquer que la situation la plus dangereuse au point de vue militaire
et l’explosion des plus grandes ressources de la classe ouvrière, se manifestent
justement lorsque le pouvoir de l’État n’existe pour ainsi dire pas et surtout lorsque
ce pouvoir, loin de se séparer des masses, s’incorpore avec ces dernières et apparaît
comme un instrument réellement en leur possession qu’il faudra défendre contre un
ennemi qui peut bénéficier de l’appui du capitalisme de tous les pays et qui est, de
ce fait, énormément plus fort. La guerre civile, parce qu’elle est une expression
directe de la lutte des classes, se résoudra à l’avantage du prolétariat qui, bien que
militairement de beaucoup inférieur, peut se prévaloir — en face de l’ennemi — de la
position qu’il détient dans le mécanisme productif et, de ce fait, dans le domaine
politique. Les mauvais panégyristes de Trotsky nous présentent ce dernier comme le
créateur d’une armée rouge pouvant rivaliser avec les armées bourgeoises quant à
la solidité de son organisation, à l’esprit de discipline, à l’efficacité de ses cadres.
Mais à part l’erreur historique de l’attribution des victoires prolétariennes au fait de
la création de l’armée rouge, celle-ci apparaissant seulement vers la fin de la guerre
civile, le grand mérite de Trotsky consiste justement dans le fait qu’aucun des
caractères essentiels des armées bourgeoises ne se retrouvait dans l’organisation
militaire soviétique s’incorporant non seulement avec les masses ouvrières, mais
aussi avec les objectifs de classe de ces dernières.

Les démêlés, en Ukraine, avec Makhno, ainsi que, d’ailleurs, le soulèvement de


Cronstadt, s’ils se concluent par la victoire bolchevique, sont loin de représenter les
moments les meilleurs de la politique soviétique. En effet, dans les deux cas, nous
assistons à la première manifestation de cette superposition de l’armée sur les
masses, à la présentation d’un de ces caractères de l’État « parasitaire » dont Marx
parle dans la « Guerre Civile en France ». Le procédé suivant lequel il suffit de
déterminer les objectifs politiques d’un groupe adverse pour justifier ensuite la
politique que l’on applique (tu es anarchiste donc je t’écrase au nom du
communisme), n’est valable que dans la mesure où le parti parvient à comprendre
les raisons de ces mouvements pouvant être orientés vers des solutions contre-
révolutionnaires par la manœuvre que ne manquera de faire l’ennemi. Une fois
établi le motif d’ordre social qui met en branle des couches d’ouvriers ou de
paysans, il faudra donner une réponse à ce problème dans un sens qui permette au
prolétariat de pénétrer encore plus profondément l’organisme étatique. Les
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 81

premières victoires frontales obtenues par les bolcheviks (Makhno et Cronstadt) à


l’égard de groupes agissant au sein du prolétariat furent réalisées aux dépens de
l’essence prolétarienne de l’organisation étatique. Assaillis de mille dangers, les
bolcheviks ont cru qu’il fallait procéder à l’écrasement de ces mouvements et
considérer que le prolétariat pouvait alors enregistrer des victoires parce que la
direction des mouvements appartenait aux anarchistes ou bien parce que la
bourgeoisie guettait l’occasion pour se représenter à nouveau dans sa lutte contre
l’État prolétarien. Nous ne voulons pas dire ici que l’attitude bolchevique aurait dû
être obligatoirement opposée à celle qui fut appliquée, les éléments de fait nous
manquant à ce sujet, mais nous voulons seulement marquer la tendance qui s’y
affirme et qui devait plus tard se déclarer ouvertement par la dissociation des
masses et de l’État devenant un organisme subissant de plus en plus des lois qui
devaient l’éloigner de la fonction révolutionnaire de l’État prolétarien. Cette
tendance, ainsi que nous l’avons indiqué, est bien contraire à celle qui imprima
toute l’activité de l’État soviétique entre 1918 et 1920 lorsque la formule du
Manifeste « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-
mêmes » se réalisait dans les événements où l’initiative des masses était le
véritable levier de toute l’activité soviétique.

Dans le domaine économique, pour marquer le reflet des événements qui


finirent par emporter les bolcheviks eux-mêmes, il est caractéristique de constater
qu’en 1918, dans le chapitre sur le capitalisme d’État contenu dans la brochure sur
L’extrémisme, maladie infantile du Communisme, la direction que Lénine voulait
donner au cours économique est bien l’opposée de celle qui se manifesta dans la
réalité. Lénine y concevait une dévolution progressive des fonctions économiques à
l’État alors que pendant les premières années de la révolution, c’est au contraire les
organismes locaux qui prenaient en main la direction économique. Nous sommes ici
amenés à élucider une question d’un ordre capital, car l’expérience des premières
années de la révolution russe pourrait conduire à affirmer que la voie normale de la
vie d’un État prolétarien consiste dans la décentralisation des organismes
économiques aussi bien que politiques et que loin de préconiser la voie de Lénine
pour la centralisation des fonctions économiques et politiques, il faudra, par contre,
s’acheminer vers la voie opposée qui conduit à fragmenter ces activités dans la
mesure même où cela permet le contrôle et la direction de la part des masses
ouvrières. La Commission étatique régissant une branche économique devrait donc
faire place à l’assemblée des Comités d’usines composée des délégués de ces
formations élémentaires où pourrait s’affirmer pleinement l’initiative ouvrière : au
surplus, l’usine formant une cellule économique, leurs délégués pourraient le mieux
parvenir à une gestion industrielle vraiment prolétarienne. A ce sujet, L’État et la
Révolution, de Lénine, contient une réfutation complète de toutes les thèses des
révisionnistes qui voulaient faire découler, surtout de la Guerre Civile en France de
Marx, l’idée de la décentralisation économique. Mais ce qu’il faut retenir des débuts
de la révolution russe, c’est l’intervention ample de la classe ouvrière et non la
forme que cette intervention dû prendre.

Bernstein s’était appuyé sur les mots « destruction du pouvoir central » pour
apparenter la lutte de Marx contre le pouvoir bourgeois avec les idées fédéralistes
de Proudhon. Et Lénine, qui fera remarquer qu’Engels veut indiquer par le mot
Commune, non point l’autonomie communale, mais le « système des communes »,
82 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

écrit : « Marx, lui, est centraliste, et dans tous les passages cités par lui, on ne
trouverait pas la moindre infidélité au centralisme. Il n’y a que les gens imbus d’une
« foi superstitieuse » en l’État qui peuvent prendre la destruction de la machine
bourgeoise de l’État pour la destruction du centralisme ». D’ailleurs, toute l’œuvre
de Marx est là pour nous prouver que la croissante centralisation qui s’opère sous le
règne du capitalisme lui-même constitue, en définitive, un argument gigantesque
en faveur de la nouvelle organisation communiste et contre le pouvoir de la
bourgeoisie devenue — à cause de cette concentration massive de la production —
un frein à l’évolution économique ne s’accommodant plus du mode de production
basé sur la propriété privée. Le morcellement de la production, pour restituer aux
molécules des usines ou du lopin de terre la « liberté de gestion », représenterait un
formidable retour en arrière qui ne correspond nullement avec le programme du
prolétariat. D’autre part, la diversité même des besoins économiques des différentes
parties composant un État prolétarien fait que le Comité d’usine local se trouve dans
l’impossibilité de saisir la vision de l’ensemble du territoire dont les nécessités se
heurtent très souvent avec les nécessités particulières et contingentes d’une localité
donnée. La centralisation permet de régler l’ensemble de la production suivant des
considérations à la fois économiques et politiques et, à cette fin, le seul organisme
pouvant permettre au prolétariat ou aux groupes de celui-ci de dépasser la vision de
la contingence, c’est seulement le parti de classe. Le problème de la nécessité du
contrôle continu de la classe ouvrière et de la croissante adaptation des ouvriers
dans la gestion de l’industrie et de l’économie, ce problème qui est, en définitive, la
clef de la révolution, ne peut être résolu qu’au travers du parti et nullement au
travers d’institutions qui, loin de pousser les ouvriers de l’avant (les comités
d’usines) menacent de les faire retourner vers des conceptions localistes s’opposant,
d’ailleurs, à toutes les nécessités du développement de la technique de production.
L’ouvrier « communiste » est celui qui parvient à situer le problème local dans
l’ensemble de la production et non inversement.

La participation effective des ouvriers à la gestion collective n’est nullement


empêchée par la centralisation, mais par le type bourgeois de cette centralisation.
Ainsi que Lénine le faisait remarquer : « Bernstein, comme tout philistin, se figure
le centralisme comme quelque chose qui, venant d’en haut, ne peut être imposé et
maintenu que par le fonctionnarisme et le militarisme ». Ce centralisme bourgeois
(qui a d’ailleurs pu s’implanter en Russie aussi) ne peut être repris à son compte
par le prolétariat qui doit y répondre non par un retour vers les formes de la
décentralisation économique balayée pour toujours par le développement technique,
ni par des mesures formelles, comme ce serait le cas d’objurgations
programmatiques et statutaires contre le bureaucratisme. Ce dernier — produit
surtout de l’hétérogénéité de la structure sociale héritée du capitalisme — ne peut
être contrecarré et, en définitive, battu que par l’intervention de facteurs politiques
à savoir par la présence des organismes revendicatifs du prolétariat. La discussion
au Onzième Congrès du Parti russe sur la question syndicale où l’Opposition
Ouvrière fut littéralement écrasée, doit nous conduire à affirmer que même en
régime de dictature prolétarienne, puisque, comme nous le verrons par la suite, les
phénomènes essentiels de l’économie capitaliste restent debout (et il ne pourrait en
être autrement dans la période de transition) le seul vaccin pouvant permettre à
l’État prolétarien de ne pas évoluer vers l’opportunisme consiste justement dans la
possibilité largement ouverte aux masses d’intervenir pour la sauvegarde de leurs
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 83

intérêts. Loin de vouloir faire, du jour au lendemain, de tous les ouvriers les gérants
de l’économie, loin de présenter aux masses ces desseins purement démagogiques,
il faudra affirmer carrément que l’ouvrier pouvant atteindre cette position dirigeante
est celui qui, devenu membre du parti, peut, du fait de l’appartenance à cette
organisation, retirer les données essentielles afin de diriger l’État prolétarien vers le
chemin de la révolution mondiale. Cela ne signifie nullement que l’ouvrier membre
du parti aurait une position économique supérieure à l’égard du sans-parti, car nous
savons tous que le communiste préposé au contrôle et à la direction économique et
politique ne peut être assimilé aux fonctionnaires administrant l’économie et
auxquels l’État prolétarien se trouve forcé d’allouer des rétributions supérieures.
Pour la masse ouvrière dans son ensemble, il faut sauvegarder son droit
d’intervention continu pour la défense de ses intérêts : les bolcheviks, lorsqu’ils
prétextèrent du danger de restauration bourgeoise à la suite des mouvements
possibles du prolétariat, en arrivèrent ainsi à prescrire le droit de grève et à étatiser
en fait les syndicats ; ils enlevèrent en réalité à l’État soviétique le seul contrôle réel
des masses.

Le type de centralisation que le prolétariat doit revendiquer se distingue


radicalement du centralisme capitaliste. Celui-ci s’épanche suivant les formulations
de la démocratie qui n’est, en définitive, qu’un masque destiné à mettre les ouvriers
dans l’impossibilité de comprendre la réalité de leur exploitation. Le type de
centralisation que revendiquera le prolétariat est celui qui laisse debout l’organisme
de lutte du prolétariat, le syndicat, au travers duquel les masses viseront à la
défense de leurs intérêts. Il est évidemment facile de reprendre des citations
copieuses de Marx, Engels et Lénine pour montrer qu’en définitive nos maîtres
voyaient le processus du dépérissement de l’État au travers d’une extension
progressive de son processus de démocratisation. Mais, à plusieurs reprises, nous
nous sommes expliqués sur ce sujet et avons indiqué que la partie caduque — parce
que de nouvelles situations historiques ont transformé en contre-révolutionnaires
les forces démocratiques, progressives du temps de nos maîtres — que cette partie
caduque de leur production politique ne consiste nullement dans des principes qu’ils
ont élaborés, mais dans les solutions contingentes qu’ils ont préconisées et qui
devaient se modifier à cause du changement intervenu dans les nouvelles situations
historiques. D’ailleurs, Lénine lui-même, dans l’Anti-Kautsky, a exprimé des notions
radicales et, à notre avis, parfaitement justes au sujet de la démocratie et Marx,
dans la Critique du Programme de Gotha, prend bien soin de ne pas se lier les
mains et dit : « ses revendications (du programme, NDR) ne contiennent rien de
plus que la vieille litanie démocratique connue de tout le monde : suffrage
universel, législation directe, droit du peuple, milice populaire, etc. ». Et Marx, aussi
bien qu’Engels d’ailleurs, dans L’Origine de la famille, s’il appuie sur la démocratie,
c’est « parce que, sous cette dernière forme étatique de la société bourgeoise, se
livrera la suprême bataille entre les classes ». Nous savons fort bien que, dans les
événements de l’après-guerre, la démocratie s’est révélée être non la condition pour
livrer la bataille suprême, mais le dernier rempart où le capitalisme a pu effectuer
sa manœuvre pour éviter l’attaque révolutionnaire du prolétariat. Bien évidemment,
il était impossible à Marx de prévoir ces situations, mais, dans le domaine des
principes, il nous a donné ce qui nous est indispensable et suffisant : les notions de
classe valant pour n’importe quelle contingence et pour toute la période de
transition vers la société communiste.
84 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

Nous examinerons, dans la suite de cette étude, les problèmes de la NEP et ceux
de la dictature du parti du prolétariat.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 85

VII. L'État soviétique (troisième partie)

Nous avons déjà traité de la loi du développement inégal du capitalisme et des


conclusions - à notre avis arbitraires — que l’on en a tirées. A proprement parler, il
ne s’agit pas d’une « loi », mais d’une de ces manifestations de l’évolution de
sociétés divisées en classes, qui donc n’est pas spécifique à la société capitaliste.
Même avant le triomphe de la bourgeoisie, les systèmes économiques précédents
résultaient non d’un parallélisme de régimes sociaux dans tous les pays, mais bien
d’une synthèse d’organisations sociales disparates se concentrant autour de la
maîtrise du régime correspondant à la phase la plus avancée du progrès atteint par
la technique de production et contrôlant le monde entier. L’économie esclavagiste
pouvait bien composer avec les formes subsistant de l’économie patriarcale ; la
société médiévale et servile pouvait se combiner avec la persistance de régimes
esclavagistes et même patriarcaux, la société bourgeoise se relier avec toutes ces
formes d’économies qui l’ont précédée. Enfin, ainsi que Lénine l’a mis en évidence
dans l’Impôt Alimentaire, la première expérience de gestion prolétarienne de
l’économie en Russie pu apparaître non seulement au milieu d’une économie
capitaliste contrôlant le restant du monde, mais le prolétariat prit le pouvoir dans un
milieu social contenant une pluralité d’éléments économiques et sociaux
foncièrement opposés entre eux : le régime patriarcal de l’économie paysanne
naturelle, la petite production marchande, le capitalisme privé, le capitalisme d’État,
le socialisme.

La loi de l’évolution historique reste celle de la lutte des classes conditionnée à


son tour par le développement de la technique de production : le développement
inégal n’est qu’une expression de cette loi fondamentale. L’inversion entre loi et
manifestation de cette loi conduit à deux conclusions politiques opposées dont l’une
et l’autre nous semblent contraires à la doctrine marxiste. Suivant les uns, la
victoire du prolétariat en Russie trouverait, dans la loi du développement inégal, les
conditions objectives pour l’expansion indéfinie du socialisme en URSS, aucune
opposition historique ne pouvant surgir entre la construction du socialisme en un
seul pays et la persistance du régime bourgeois ailleurs, car l’inégalité du
développement et sa loi feraient justement que l’îlot socialiste pourrait croître au
milieu des économies capitalistes. Suivant les autres, la victoire prolétarienne en
Russie ne serait et ne pouvait être qu’une manifestation accidentelle de l’évolution
historique. Mais cette manifestation accidentelle due à la loi du développement
inégal ne pouvait que disparaître, par la suite, du fait de l’immaturité des conditions
économiques (défaut de la grande industrie) obligeant l’État russe à abandonner le
programme de la révolution mondiale pour emprunter l’autre chemin conduisant
graduellement au rétablissement de l’ancien régime sous la forme nouvelle d’une
domination de la classe ou de la caste bureaucratique. Les centristes poussent donc
à l’extrême l’idéalisation de l’inégalité du développement, alors que d’après les
autres il serait possible d’expliquer la révolution russe non d’après les lois
86 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

fondamentales de la lutte de classe sur le terrain mondial, mais en fonction de


l’inégalité du développement, en somme en fonction d’éléments historiques qui ne
sont pas des critères fondamentaux et qui doivent pousser à l’inévitable
réapparition de conséquences liées à des facteurs économiques arriérés. Il s’ensuit
qu’une victoire prolétarienne là où, comme en Russie, les conditions économiques
pour le socialisme n’existent pas est obligée de replier son drapeau prolétarien, pour
se replier vers le retour à l’économie capitaliste. Otto Bauer, le premier, commenta
les mesures économiques décidées en 1921, au travers de la NEP, comme une
confirmation nouvelle de la théorie marxiste et de l’impossibilité de réaliser une
gestion économique prolétarienne en Russie. Dernièrement, des militants
appartenant aux groupes de gauche issus de la dégénérescence centriste, des
groupes qui sont donc appelés à hériter de l’expérience qu’a faite le prolétariat
mondial en Russie, s’acheminent vers une critique de l’État russe qui prend comme
point de départ la constatation de l’inévitabilité d’une évolution bourgeoise pour un
État prolétarien surgissant là où les conditions économiques n’existent pas encore
pour une gestion socialiste de la production. Nous avons fait ce rappel nullement
pour indiquer que puisque socialistes et communistes de gauche se rencontrent
dans le critère essentiel de la critique, les conclusions des uns et des autres doivent
être réunies et rejetées a priori. Nous connaissons trop bien ce système de
polémique consistant à détruire une opinion politique par ce qu’on la retrouve chez
les ennemis du prolétariat pour l’employer, car s’il peut conduire à un succès
immédiat, il n’arrive jamais à éclaircir le problème et le prolétaire qui donne son
approbation au centrisme disant « cela est faux parce que le fasciste en profite » ou
que « les socialistes disent la même chose », ce prolétaire se sera par cela même
interdit la possibilité de comprendre quoi que ce soit. Les centristes par exemple ont
beau jeu dans leur œuvre de bourrage de crânes lorsqu’ils disent aux ouvriers qu’il
faut rejeter les positions préconisées par les fractions de gauche parce que ces
dernières mettent sur le même plan l’État russe et les autres États capitalistes.
Abstraction faite de la falsification introduite dans l’expression de nos positions
communistes (nous parlons d’une analogie de fonctions entre les États capitalistes
et l’État prolétarien dégénéré, et nullement d’une identité de nature entre ces
États), il reste le problème suivant : qui donc a mis l’État russe sur le même plan
historique que les États capitalistes si ce n’est le centrisme ? Il s’agit donc de
procéder à une analyse de la réalité actuelle et des raisons politiques qui ont
conduit à cette métamorphose, qui font de l’État russe actuel un pilier de la contre-
révolution mondiale, et nullement de feindre une indignation verbale susceptible
d’épouvanter les ouvriers. L’analogie que nous avons faite entre la position que
défendit Bauer — à laquelle s’est associée ensuite la social-démocratie
internationale — et la position prise dernièrement par certains communistes de
gauche, n’a donc pour nous aucune valeur définitive : ce qui nous intéresse c’est de
montrer que la critique communiste de la révolution russe doit emprunter un autre
chemin pour arriver à des conclusions valables pour les révolutions futures.

Si nous restons fidèles aux conceptions essentiellement internationalistes pour


juger une époque donnée de l’évolution historique, et si nous nous en tenons aux
conceptions de la lutte de classe, nous arriverons à poser les jalons qui nous
permettront d’atteindre des conclusions marxistes. Pour ce qui concerne par
exemple le développement inégal, nous avons déjà expliqué qu’il s’agit là d’une
simple expression du processus historique et que le développement inégal qui n’a
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 87

point de valeur définitive sur le terrain de l’évolution économique acquerra


également sa valeur réelle en fonction de considérations politiques et historiques. Le
régime social analysé en son expression mondiale subsiste, s’étend et ne peut être
détruit que sous l’action de facteurs mondiaux. La Russie, par exemple, que l’on
dénomma à ce moment le « chaînon le plus faible de 1917 » ne l’était guère au
point de vue économique puisque ce territoire était en Europe celui qui présentait
les conditions économiques pour la meilleure défense du régime bourgeois, mais
l’était justement à cause des conditions historiques dans lesquelles s’effectuait la
profonde transformation économique et sociale qui dans les autres pays faisait le
contenu des révolutions bourgeoises. Au point de vue mondial, ce secteur de
l’économie capitaliste craquait en des circonstances historiques qui en faisaient la
maille la plus faible parce que le prolétariat était en mesure d’intervenir dans ces
événements avec l’expérience d’un siècle environ de luttes de classes : en Russie, le
prolétariat, loin d’accompagner la bourgeoisie dans ses mouvements, devenait une
force historique autonome faisant son entrée pour écarter la bourgeoisie, pour
l’anéantir, pour s’acquitter d’un rôle dont les fondements ne peuvent être trouvés à
l’intérieur de la Russie, mais en fonction de la lutte de classe sur le terrain mondial.
Le « contenu » bourgeois ou prolétarien de la révolution d’Octobre 1917 ne se
reconnaît pas à l’expression qualitative et politique ; ce qui opposera contenu
bourgeois à contenu prolétarien, ce n’est point que la révolution bourgeoise
procédera au partage de la terre et à l’industrialisation de l’économie, alors que la
révolution prolétarienne instituera d’un coup, avec la socialisation des moyens de
production, un type de société où les postulats communistes pourront être
immédiatement réalisés. Des modifications analogues ou semblables dans les
rapports économiques peuvent s’accomplir sous la direction de classes
fondamentalement opposées. Les transformations économiques qui s’étaient
opérées en France, en Angleterre, etc., sous la formule de la propriété privée des
moyens de production, peuvent se faire en Russie sous le signe de la socialisation
des instruments de travail. Les deux formes juridiques et sociales (propriété privée
et socialisation) ne sont nullement conditionnées par l’état économique du pays
donné mais par le degré atteint par la technique de production sur l’échelle
mondiale et par la phase traversée par la lutte de classe internationale. De plus,
dans l’institution de la socialisation des moyens de production, nous réalisons la
condition primaire pour l’économie prolétarienne, mais nullement la condition qui
suffira à nous garantir d’une éventuelle dégénérescence de la révolution
prolétarienne. Même si cette dernière devait vaincre dans un secteur hautement
industrialisé, les conditions ne seraient nullement réalisées pour une gestion
prolétarienne de l’État ouvrier. Ces conditions dépendent de la nature même du
processus de la révolution prolétarienne et des objectifs qu’un État ouvrier peut
s’assigner. A l’intérieur d’un pays donné, cet État ouvrier a de grandes tâches à
remplir, mais la sphère de son action est au dehors de ses frontières car la
révolution n’est en définitive qu’une manifestation de la vie du prolétariat mondial
en vue d’une transformation internationale de la société. Les bolcheviks, par la
victoire d’Octobre 1917, nous ont montré que c’est uniquement sur la base de
considérations internationales que nous pouvons diriger la lutte du prolétariat de
chaque pays et que la victoire pouvait se réaliser même en un secteur économique
fortement arriéré. C’est en restant sur le même chemin historique que nous
pourrons poursuivre l’œuvre de Lénine. Il nous reste à doter l’État prolétarien d’une
88 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

théorie internationale en fonction de laquelle devront être résolus les problèmes


économiques de la gestion de cet État, et nullement de nous assigner comme but
celui de réaliser les conditions sociales du communisme en un seul pays. L’erreur
que commettent à notre avis les communistes de gauche hollandais et avec eux le
camarade Hennaut 13, c’est de se mettre en une direction foncièrement stérile, car
le fondement du marxisme consiste justement à reconnaître que les bases d’une
économie communiste ne peuvent se présenter que sur le terrain mondial, et jamais
elles ne peuvent être réalisées à l’intérieur des frontières d’un État prolétarien. Ce
dernier pourra intervenir dans le domaine économique pour changer le processus de
la production, mais nullement pour asseoir définitivement ce processus sur des
bases communistes car à ce sujet les conditions pour rendre possible une telle
économie ne peuvent être réalisées que sur la base internationale. C’est enfreindre
la théorie marxiste dans son essence même que de croire possible de réaliser les
tâches économiques du prolétariat à l’intérieur d’un seul pays. Nous ne nous
acheminons pas vers la réalisation de ce but suprême en faisant croire aux
travailleurs qu’après la victoire sur la bourgeoisie ils pourront directement diriger et
gérer l’économie dans un seul pays. Jusqu’à la victoire mondiale ces conditions
n’existent pas et pour se mettre dans la direction qui permettra la maturation de
ces conditions il faut commencer par reconnaître qu’à l’intérieur d’un seul pays il est
impossible d’obtenir des résultats définitifs ; il faut commencer par reconnaître que
l’institution même de la maîtrise directe des travailleurs sur l’économie n’est pas
possible. A part ses objectifs économiques, d’une énorme importance comme
d’ailleurs nous le verrons par la suite, le prolétariat vainqueur trouve l’essentiel de
sa tâche dans la proclamation ouverte qu’il lui est impossible d’instituer les bases
mêmes du communisme, mais que pour arriver à ce résultat, qui ne lui est
nullement particulier, il doit mettre l’État au service de la révolution mondiale d’où
seulement peuvent germer les conditions réelles pour l’émancipation des travailleurs
au point de vue national aussi bien qu’international.

***

Nous avons déjà mis en évidence les caractères historiques qui font naître et
développer l’État qui deviendra l’instrument essentiel de domination de la classe au
pouvoir. Nous aurons différentes formes d’États suivant les intérêts particuliers de la
classe maîtresse, mais l’État doit sa nature non aux intérêts particuliers d’une classe
donnée, mais au stade que traverse la technique de production et aux
conséquences qui en résultent : la division de la société en classes, l’accaparement
des moyens de production par la classe appelée à diriger la société. Les raisons
mêmes qui donneront naissance à la formation d’une classe donneront aussi vie à
l’État. Marx, dans la Critique du Programme de Gotha, indique nettement ce qui
distingue « la période de transition » de la société communiste. Il écrit : « Dans une
phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante
subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’antagonisme entre
le travail intellectuel et le travail manuel, quand le travail sera devenu, non
seulement le moyen de vivre, mais même le premier besoin de l’existence ; quand,
avec le développement en tous sens des individus, les forces productives iront

13. Voir « Les classes dans la Russie Soviétique », rapport du camarade Hennaut pour la discussion sur
la question russe au sein de la « Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique ».
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 89

s’accroissant, et que toutes les sources de la richesse productive jailliront avec


abondance, alors seulement l’étroit horizon du droit bourgeois pourra être
complètement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : « De chacun
selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Pour ce qui concerne la phase de
transition, Marx avait précédemment écrit dans la même « Critique », que l’idée
lassallienne du « partage du produit » est fausse au point de vue théorique car « au
sein d’un ordre communiste, fondé sur la propriété commune des moyens de
production, les producteurs n’échangent pas leurs produits ; de même le travail
incorporé dans des produits n’apparaît pas davantage ici comme la valeur de ces
produits, comme une qualité réelle possédée par eux, puisque désormais, au
rebours de ce qui se passe dans la société capitaliste, ce n’est plus par la voie d’un
détour, mais directement, que les travaux de l’individu deviennent partie intégrante
du travail de la communauté. Le mot « produit du travail », condamnable, même
aujourd’hui à cause de son ambiguïté, perd ainsi toute signification ». Le but de la
société communiste, même dans sa phase transitoire n’est donc pas de procéder au
partage des produits, mais d’établir entre la société et le travailleur un rapport
social qui ne sera plus le résultat de la loi de la valeur. Nous réservant de revenir sur
cette question par après, nous nous bornerons à citer ce que Marx dit à ce sujet :
« Le producteur reçoit individuellement — les défalcations une fois faites —
l’équivalent exact de ce qu’il a donné à la société. Ce qu’il lui a donné, c’est son
quantum individuel de travail. Par exemple, la journée sociale de travail représente
la somme des heures de travail individuel ; le temps de travail individuel de chaque
producteur est la portion qu’il a fournie de la journée sociale de travail, la part qu’il
y a prise. Il reçoit de la société un bon constatant qu’il a fourni tant de travail
(défalcation faite du travail effectué pour le fond collectif) et, avec ce bon, il retire
des stocks sociaux une quantité d’objets de consommation correspondante à la
valeur de son travail. Le même quantum de travail qu’il a fourni à la société sous
une forme, il le reçoit d’elle sous une autre forme ». Nous avons amplement
reproduit ces passages de Marx pour prouver que les conditions objectives
permettant d’atteindre la société communiste ne se réaliseront que lorsque le
développement de la production aura atteint un tel degré que non seulement auront
disparu l’inévitabilité de la division de la société en classes, mais également
l’inévitabilité de la différenciation des salaires parmi tous les travailleurs. Or, Marx
met bien en évidence que le producteur reçoit en proportion non de son travail
individuel, mais en proportion du travail dans son expression sociale. Ce qui signifie
qu’un ouvrier spécialisé, par exemple, recevra plus qu’un manœuvre pour un temps
de travail égal de travail et Marx précise que « le droit égal reste toujours contenu
dans des limites bourgeoises », que « le droit égal est toujours ici, en principe, le
« droit bourgeois ». D’autre part, Lénine dans L’État et la Révolution, traitant du
même problème, dira que sous le communisme (la phase transitoire, NDR) persiste,
pendant un certain temps, non seulement le droit bourgeois, mais encore l’État
bourgeois mais sans bourgeoisie ! ». Enfin, Engels, dans sa lettre à Bebel du 18
mars 1875 raille les lassalliens et les anarchistes sur l’expression de « l’État
populaire », pour bien indiquer que « tant que le prolétariat fait encore usage de
l’État, il ne le fait pas dans l’intérêt de la liberté, mais bien pour avoir raison de son
adversaire, et dès que l’on pourra parler de liberté, l’État comme tel cessera
d’exister ».

Dans la phase transitoire, le prolétariat ne peut organiser la société communiste


90 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

dont les bases dépendent non de sa volonté, mais des conditions de la technique de
production et d’éléments mondiaux. Pour mieux comprendre le rôle de l’État au
cours de la période de transition, il faut considérer les raisons qui donnent lieu à la
naissance des classes ainsi que de l’État. Dans l’Anti-Dühring, Engels écrit : « La
division de la société en une classe exploiteuse et une classe exploitée, en une
classe régnante et une classe opprimée, a été la suite nécessaire du faible
développement de la production dans le passé. Tant que le travail total de la société
ne donne qu’un produit dépassant de très peu ce qui est strictement nécessaire à
l’existence de tous, tant que le travail revendique tout ou presque tout le temps de
la grande majorité des membres de la société, celle-ci est nécessairement divisée
en classes ». Il est vrai que Engels affirme par la suite que « l’appropriation des
moyens de production et des produits, et par là la souveraineté politique, du
monopole d’éducation et de direction spirituelle, par une classe déterminée de la
société sera devenue non seulement une chose superflue, mais au point de vue
économique, politique et intellectuel une entrave à l’évolution. Ce point est
aujourd’hui atteint ». Mais Engels parle ici d’entraves et nullement de la réalisation
déjà obtenue des prémices de la société communiste, ce qui n’est nullement
contredit par l’autre passage où il dit : « la possibilité d’assurer au moyen de la
production sociale à tous les membres de la société une existence non seulement
parfaitement suffisante et plus riche de jour en jour au point de vue matériel, mais
leur garantissant le développement de la mise en œuvre absolument libre de leurs
dispositions physiques et intellectuelles, cette possibilité existe aujourd’hui pour la
première fois, mais elle existe ». Ce qu’Engels a en vue, ce sont toujours les
entraves qu’oppose le régime capitaliste à l’expansion productive comme cela est
d’ailleurs prouvé par la note où il reporte la statistique contenant la perte
économique conséquente aux crises économiques. D’ailleurs Engels, dans ce même
chapitre, expliquera la nécessité transitoire de l’État qui, par opposition à l’idéologie
anarchiste, n’est pas « aboli », mais « meurt », dans le mesure même où les
conditions se présentent où « au gouvernement des personnes se substituent
l’administration des choses et la direction du processus de production ».

L’État trouve ainsi son origine historique dans les mêmes causes qui déterminent
la division de la société en classes et la formation de classes exploiteuses. Si le
prolétariat est forcé d’y recourir, c’est parce que sa victoire contre le capitalisme ne
coïncide pas avec une expansion tellement haute de la production qu’il soit possible
de permettre le libre développement des besoins. De ce contraste entre les
conditions historiques (victoire contre le capitalisme) et des conditions économiques
que trouve le prolétariat surgit la période transitoire. Il est à remarquer que la
dictature du prolétariat hérite d’une situation économique qui a connu des
destructions immenses de richesses dues aux crises cycliques et aux guerres qui
sont l’apanage de la domination capitaliste. Au cours de cette période transitoire, le
grand changement qui s’est vérifié à l’égard du précédent régime bourgeois consiste
dans le fait qu’aucune entrave ne sera plus opposée au développement de la
technique de production. Mais cela ne comporte pas encore une modification dans la
structure même du mécanisme économique. Marx nous a donné, dans le Capital,
une explication complète sur le fonctionnement de l’économie capitaliste et nous a
surtout expliqué que ce n’est pas la classe capitaliste qui façonne à l’image de ses
intérêts la structure économique et sociale, mais que c’est cette dernière qui donne
vie à la formation et à la domination de la classe bourgeoise. De plus, dans toute
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 91

son œuvre, Marx nous apprend qu’il faut toujours faire abstraction de la position et
des intérêts du capitaliste individuellement considéré, et tenir constamment en vue
la société capitaliste dans son ensemble. Enfin ce ne sont pas non plus les frontières
étatiques d’un pays donné qui régissent l’évolution de sa société, mais cette
dernière est redevable de son fonctionnement aux lois historiques régissant
l’économie internationale. La pluralité des formations économiques loin d’être un
obstacle à la construction d’une économie capitaliste mondiale, représente par
contre une des conditions du fonctionnement du système dans son ensemble.

C’est dans le mécanisme productif que nous retrouverons les lois régissant
l’ensemble du processus économique : ainsi la nature même de « marchandise »
des produits dans l’économie capitaliste se manifestera dans l’échange, mais elle
germe dans la sphère de la production. Le marché dans l’économie soviétique
actuelle ne peut nullement être comparé à celui des pays capitalistes, mais cela
n’aura pas une importance définitive pour nous faire conclure que les lois
essentielles de l’économie capitaliste mondiale ne se manifestent pas en Russie
aussi. Si par contre nous constatons qu’en Russie le mécanisme productif est basé
sur des lois analogues à celles qui régissent l’économie bourgeoise, nous devrons en
conclure que les frontières géographiques (même si elles sont défendues par une
puissante armée rouge) n’auront pas permis à cet État de sauvegarder ses
caractères prolétariens.

Le mécanisme engendrant la plus-value se base sur le travail non payé, ce qui


donne lieu à l’accumulation capitaliste, accumulation qui se fera toujours,
évidemment dans « l’intérêt » des ouvriers qui, suivant les moralistes bourgeois,
seraient enfin appelés à bénéficier des bienfaits de l’industrialisation croissante.
Marx disait : « Epargnez, épargnez toujours, c’est-à-dire retransformez sans cesse
en capital la plus grande partie possible de la plus-value ou du produit net !
Accumuler pour accumuler, produire pour produire, tel est le mot d’ordre de
l’économie politique proclamant la mission historique de la période bourgeoise ».
Quant au rapport qui s’institue, dans l’économie capitaliste, entre le taux des
salaires et le taux de l’accumulation, Marx disait : « Le rapport entre l’accumulation
du capital et le taux de salaire n’est qu’un rapport entre le travail gratuit, converti
en capital, et le supplément de travail payé qu’exige ce capital additionnel pour être
mis en œuvre. Ce n’est donc point du tout un rapport entre deux termes
indépendants l’un de l’autre, à savoir d’un côté, la grandeur du capital et de l’autre
le chiffre de la population ouvrière, mais ce n’est en dernière analyse qu’un rapport
entre le travail gratuit et le travail payé de la même population ouvrière. »
(« Capital », Sect. V).

Si le prolétariat n’est pas à même d’instituer d’un coup la société communiste


après la victoire qu’il a remporté contre la bourgeoisie, si donc la loi de la valeur
continue à subsister (et il ne pourrait pas en être autrement), il existe toutefois une
condition essentielle qu’il devra remplir pour orienter son État non vers son
incorporation au restant du monde capitaliste, mais dans la direction opposée de la
victoire du prolétariat mondial. A la formule qui représente la clef de l’économie
bourgeoise et qui donne le taux de la plus-value : pl/v, c’est-à-dire le rapport entre
le total du travail non payé et le travail payé, le prolétariat n’est pas en mesure — à
cause de l’insuffisance de l’expansion productive — d’opposer cette autre formule
92 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

qui ne contient plus de limites à la satisfaction des besoins des producteurs, et où


par conséquent disparaîtront et la plus-value, et l’expression même du paiement du
travail. Mais si la bourgeoisie établit sa bible sur la nécessité d’une croissance
continue de la plus-value afin de la convertir en capital, dans l’intérêt commun de
toutes les classes (sic), le prolétariat par contre doit agir dans la direction d’une
diminution constante du travail non payé ce qui amène inévitablement comme
conséquence un rythme de l’accumulation suivant un cours extrêmement ralenti par
rapport à l’économie capitaliste.

Pour ce qui concerne la Russie, il est notoire que la règle instituée a été
justement celle de procéder à une intense accumulation en vue d’une meilleure
défense de l’État que l’on nous présentait menacé à tout instant d’une intervention
des États capitalistes. Il fallait armer cet État d’une puissante industrie lourde pour
le mettre dans les conditions voulues afin de servir la révolution mondiale. Le travail
gratuit recevait donc une consécration révolutionnaire. De plus, dans la structure
même de l’économie russe, l’accroissement des positions socialistes à l’égard du
secteur privé devait se manifester par une intensification toujours croissante de
l’accumulation. Or, cette dernière, ainsi que Marx nous l’a prouvé, ne peut dépendre
que du taux de l’exploitation de la classe ouvrière, et c’est en définitive grâce au
travail non payé que la puissance économique, politique et militaire de la Russie a
pu se construire. Seulement, parce que le même mécanisme de l’accumulation
capitaliste a continué à fonctionner, de gigantesques résultats économiques n’ont pu
être obtenus qu’au prix d’une conversion graduelle de l’État russe rejoignant enfin
les autres États capitalistes dans le giron dont la guerre est l’inévitable précipice.
L’État prolétarien, pour être conservé à la classe ouvrière, devra donc faire dépendre
le taux de l’accumulation non point du taux des salaires, mais de ce que Marx
appelait « la force productrice de la société », et convertir en une directe
amélioration de la classe ouvrière, en une augmentation immédiate des salaires,
toute élévation dans la productivité du travail. La gestion prolétarienne se reconnaît
donc dans la diminution de la plus-value absolue et dans la conversion
presqu’intégrale de la plus-value relative en salaires payés aux ouvriers. Cela a
évidemment pour conséquence que l’État ouvrier se trouvera dans des conditions
d’équipement industriel et militaire qui seront toujours inférieures à celles des États
capitalistes. Mais le problème reprend ici toutes ses proportions de principe et la
question se pose dans les termes suivants : qui pourra construire la société
communiste, le prolétariat international ou le prolétariat d’un seul pays ? Qui,
d’autre part, peut empêcher la victoire du capitalisme contre l’État prolétarien : la
classe internationale ou bien le prolétariat du pays vainqueur ? Ayant déjà traité ce
problème, nous n’insisterons pas sur ce sujet momentanément. Nous voulons
seulement indiquer que l’économie prolétarienne ne cesse pas d’avoir ses effets sur
le circuit de l’économie mondiale. A tel point que Lénine écrivait en mai 1921 :
« Aujourd’hui, c’est surtout par notre politique économique que nous agissons sur la
révolution mondiale. Dans ce domaine la lutte a été portée sur l’arène mondiale. Ce
problème résolu, nous vaincrons à l’échelle internationale sûrement et
définitivement ». Cette citation sert évidemment à la manœuvre que font
actuellement les centristes pour revêtir leur travail contre-révolutionnaire du cachet
de Lénine, mais cela n’est pas nouveau : les exécuteurs testamentaires des chefs
révolutionnaires sont toujours les exécuteurs criminels de la politique
révolutionnaire que nos maîtres lèguent au prolétariat révolutionnaire. Mais, dans
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 93

l’état actuel de la division internationale du travail, l’effet d’une économie


prolétarienne ne peut manquer de se produire et il est hors de doute que l’État
actuel dégénéré, basant le rythme de son accumulation sur la baisse des salaires,
agit dans le sens d’un renforcement du mécanisme productif capitaliste dans son
expression mondiale. Par contre, une dévolution constante de la plus-value à la
classe ouvrière est capable de troubler le mécanisme interne de l’économie
capitaliste internationale, réalisant ainsi au point de vue économique une condition
pour encastrer l’État prolétarien dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat
de tous les pays. Il est évident qu’il ne s’agit là que d’une simple condition,
l’essentiel de l’œuvre du prolétariat ne pouvant s’affirmer et se développer qu’au
sein de l’organisme spécifique de la révolution mondiale : l’Internationale
prolétarienne.

Dans le « Précis d’Economie Politique » de Lapidus et Ostrovitianov qui est


certainement consacré à la justification théorique du socialisme en un seul pays,
nous lisons cette citation de Marx : « Ramenons le salaire à sa base générale, c’est-
à-dire à la partie du produit du travail personnel qui est consommé par l’ouvrier ;
libérons cette partie des limitations capitalistes et élargissons la consommation
jusqu’aux limites assignées par la force productive de la société et réclamées par le
développement complet de l’individualité : réduisons le travail supplémentaire et le
produit supplémentaire aux proportions nécessaires dans l’état actuel de la
production à l’élargissement incessant de la production conformément aux besoins
de la société ; ajoutons enfin au travail nécessaire et au travail supplémentaire la
somme de travail que les membres valides de la société doivent consacrer à ses
membres non valides. Nous éliminons réellement, au cours de toutes ces opérations
les caractères spécifiquement capitalistes du salaire, de la plus-value, du travail
nécessaire et du travail supplémentaire et nous ne sommes plus en présence de ces
formes, mais de la base sur laquelle elles apparurent et qui est commune à tous les
modes de production » (« Capital », Section III). Le commentaire qui suit cette
citation nous donne un exemple suggestif de la manière de faire dire à nos maîtres
le contraire de ce qu’ils ont écrit. Les auteurs du « Précis » commenceront par
affirmer que « dans l’industrie étatisée de l’URSS, de même que dans la société
socialiste », les moyens de production de l’ouvrier et aussi son produit ne sont pas
opposés « sous la forme de capital à ses moyens d’existence » (Marx). Le processus
de reproduction n’est donc pas dans l’industrie étatisée de l’URSS une fonction
capitaliste et ne se réduit pas plus que dans la société socialiste à l’accumulation du
capital. Mais Marx n’avait pas parlé de l’expression sociale qui peut surgir du
mécanisme productif, mais Marx, comme nous le verrons, avait parlé de ce
processus lui-même et il est évident que l’opposition entre la forme de capital et les
moyens d’existence se manifestera, même si la classe capitaliste n’est pas au
pouvoir, chaque fois que l’accumulation au lieu de se baser sur « la force productrice
de la société » se basera sur la nécessité de l’accumulation pour battre la puissance
économique et militaire des États capitalistes. Les auteurs de ce « Précis » suivront
d’ailleurs régulièrement ce schéma et tout au long de leurs différents chapitres ils
diront qu’une fois abolie la manifestation sociale capitaliste du mécanisme
économique, nous devrons considérer que ce dernier tourne dans la direction
prolétarienne chaque fois qu’il comporte l’extension de l’économie étatique aux
dépens du secteur privé. Ainsi, par exemple, page 156, ils écriront : « Les
catégories telles que le « capital » et la « plus-value » ne font qu’exprimer, d’une
94 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

part, le monopole capitaliste des moyens de production dans la société capitaliste,


et, de l’autre, la vente par les ouvriers de leur force de travail. Si ces deux faits
faisaient défaut, il n’y aurait sans doute pas de profit au sens où nous le
comprenons, c’est-à-dire au sens de la plus-value créée par les ouvriers et que
s’approprie le capitaliste ». Mais Marx, quand il parle de capital et de plus-value, en
parle non comme de simples expressions sociales et juridiques mais en tant que
catégories économiques. Si, par exemple, en Russie, le capital s’accroît à un rythme
qui ne correspond pas à la progression de la capacité productrice de la société, mais
suivant la loi de l’accumulation capitaliste, nous aurons alors une manifestation
spécifiquement capitaliste même sans capitalisme. Au point de vue économique,
nous aurons donc là une prémisse qui nous éloignera graduellement des caractères
prolétariens de l’économie. Marx, et il faut insister là-dessus, parle de la
modification du processus de la production pour arriver à des conclusions sociales et
nullement d’une modification sociale d’un processus qui n’aurait pas changé dans sa
structure économique. Sur la question de l’industrie étatique que nos auteurs
glorifieront jusqu’à l’impossible en profitant de l’expression de Lénine sur le
« capitalisme d’État, socialisme conséquent », Engels avait déjà écrit des pages
définitives quand il disait que le socialisme n’a rien à voir avec l’étatisation des
branches de l’économie que Bismarck développait en Prusse. Pour Engels, il
s’agissait de la réalisation d’une condition pour la gestion du socialisme (la
centralisation économique) mais l’essentiel restait toujours dans une modification
de la structure du processus économique, c’est-à-dire dans une diminution
continuelle de la fraction du travail qui ne sera pas payé pour être conservé à
l’accumulation. Au sein du régime capitaliste, le stimulant de l’accumulation est
fourni par la concurrence mais pour ce qui concerne l’économie russe, ce stimulant
n’a fait que se déplacer pour opposer l’État russe aux autres États. Dans le livre
cité, nous constaterons d’ailleurs l’embarras de nos auteurs quand il s’agit de la loi
fondamentale de l’économie, de la loi de la valeur. Il y est dit : « Si l’on nous
demandait ce qu’elle est — socialiste ou capitaliste ? — nous dirions qu’on ne peut
la qualifier ni de socialiste, ni de capitaliste, parce que son originalité provient
précisément de son caractère transitoire entre le capitalisme et le socialisme. Nous
devrions répondre de même à qui nous demanderait si la loi de la valeur continue à
exercer ses effets dans l’URSS, ou si elle est entièrement éliminée par la
régularisation consciente. L’un ou l’autre ? Il est impossible de dire « l’un ou
l’autre », parce que ni l’un ni l’autre ne serait juste. Le vrai, c’est que nous
accomplissons un processus de transition de l’un à l’autre. La loi de la valeur n’est
pas encore tombée en désuétude, elle continue de jouer en URSS, mais elle joue
sous une autre forme qu’en régime capitaliste, car elle subit un processus de
dépérissement qui doit la transformer en une loi de défense de travail de la société
socialiste » (page 147). Les files d’ouvriers devant les magasins d’alimentation,
survolées par des escadrilles fabuleuses, des « Maxime Gorki », alors que se
multiplient les ersatz dans le domaine industriel, militaire, donnent une réponse
cinglante à la perspective du dépérissement de la loi de la valeur.

L’opposition entre Capital et Travail, qui est à la base de l’économie actuelle,


peut se manifester dans un pays même si leur expression sociale ne se personnifie
pas en une classe capitaliste ayant institué un régime social basé sur la propriété
privée. Ce n’est pas l’appropriation du moyen de travail et du produit qui détermine
les phénomènes de l’économie capitaliste ; libérer cette dernière (au travers de la
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 95

socialisation des moyens de production) des entraves constituées par la propriété


privée capitaliste ne signifie nullement avoir institué la production socialiste, celle-ci
ne pouvant surgir que d’une modification dans la structure interne de l’économie et
non dans les simples rapports sociaux. Ce qu’il faut changer, c’est le mode de
production qui ne devra plus obéir aux lois de la croissante augmentation du
surtravail, mais aux lois opposées d’une amélioration constante et continue des
conditions de vie des travailleurs.

La double nature de l’État met le prolétariat devant le danger de voir son


organisme perdre progressivement sa fonction pour s’incorporer dans le système de
l’économie mondiale. L’État est à la fois un instrument trouvant sa nécessité
historique dans l’insuffisance de la production à assouvir les besoins des
producteurs (circonstance historique qui accompagnera toute révolution
prolétarienne) et aussi, de par sa nature même, un organisme destiné à
sauvegarder la suprématie d’une classe exploiteuse qui se servira de ses rouages
pour y installer une bureaucratie qui se laissera gagner progressivement à la cause
de la classe ennemie. Le rôle que joue actuellement l’État soviétique dans la
préparation des conditions politiques pour la guerre prouve que l’État prolétarien
dégénéré devient un anneau utile et indispensable dans la politique du capitalisme
mondial. En face de l’expérience russe, deux conclusions sont possibles : ou bien
s’insurger contre les conditions historiques (décalage entre la masse de la
production et les besoins des producteurs) et descendre jusqu’à une position de
nihilisme prolétarien qui ne conduirait à aucun résultat dans l’œuvre du prolétariat
mondial. Ou bien retirer de cette expérience les éléments pouvant permettre la
sauvegarde des révolutions futures. A notre avis, ces éléments consistent en une
modification radicale de la structure productive, modification qui ne peut être
confiée aux bonnes intentions ou aux affirmations programmatiques des
communistes mais d’un côté à la persistance de toutes les organisations de lutte de
la classe ouvrière — au sein de l’État prolétarien — et de l’autre côté à
l’Internationale prolétarienne réunissant la classe ouvrière mondiale contrôlant et
dirigeant l’État ouvrier qui ne peut être considéré que comme instrument de la lutte
révolutionnaire et au grand jamais comme le pôle de concentration de la révolution
mondiale.

***

Les considérations qui précèdent nous permettent de préciser notre position


envers la NEP. L’impôt alimentaire de Lénine, et les discussions qui suivirent nous
ont habitués à opposer la NEP au communisme de guerre, comme si l’une ou l’autre
de ces deux formes de gestion économique de l’État prolétarien pouvait être élevée
à la valeur d’un principe définitif. En effet, il s’agit de deux solutions intervenues à
des moments différents de la lutte du prolétariat mondial dépendant de
circonstances historiques spécifiques qui peuvent ne pas se représenter à l’avenir.
Ce qui nous intéresse ce sont les critères théoriques qui ont servi de base aux deux
solutions économiques et politiques du communisme de guerre et de la NEP ; ces
notions principales peuvent seulement avoir une valeur générale et non les
circonstances historiques particulières de l’époque.

Pour le communisme de guerre, ainsi que l’a remarqué le camarade Hennaut


96 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

dans l’étude déjà citée, nous n’assistons pas à un déroulement d’événements


économiques correspondant à un plan fixé d’avance par les organes du parti ou de
l’État soviétique. Par contre, les directives des organes centraux n’ont fait que
consacrer une évolution qui s’était déjà manifestée dans les événements et fort
souvent cette évolution ne correspondait pas aux directives qui avait été ébauchées.
Nous avons déjà remarqué que cette indécision des organes dirigeants bolcheviques
était un produit historique de la situation de l’après-guerre au cours de laquelle
Lénine se trouvait dans l’impossibilité de s’en rapporter à un précédent historique
pouvant servir d’atelier théorique pour établir la politique du prolétariat au pouvoir.
Le communisme de guerre, de par les conditions mêmes dans lesquelles il se
manifeste, représente plus qu’une expérience de gestion économique : une
manifestation — dans le domaine économique — de la guerre civile que mène le
prolétariat contre toutes les formes de la contre-révolution ; avec la classe ouvrière
tenue constamment en éveil par l’attaque continue de l’ennemi, l’État intervient
comme force de centralisation des luttes prolétariennes et non comme un organe de
direction des mouvements du prolétariat dans l’ordre économique et politique. La
genèse du communisme de guerre tient aux conditions mêmes de l’état arriéré de
l’économie russe mais sa loi interne a une valeur beaucoup plus importante qu’il
s’agit de tenir en vue pour l’élaboration de la théorie de l’État prolétarien. Il est
certain que, dans un autre pays plus développé que la Russie au point de vue
industriel, la lutte du prolétariat se développera en des formes qui connaîtront non
l’éparpillement chaotique des initiatives ouvrières mais leur concentration
consciente autour des organes centraux du parti et de l’État. Mais ce qui a une
valeur générale, c’est que la victoire prolétarienne dans un pays étant un moment
de l’élan révolutionnaire du prolétariat de tous les pays, le problème qui se posera à
l’État prolétarien n’est pas celui de procéder à une réorganisation s’assignant
comme objectif celui du rendement au point de vue économique, mais bien celui de
donner la plus grande ampleur possible à la guerre civile que mène la classe
ouvrière. Si l’État prolétarien obéissait au premier des deux critères indiqués, il
serait forcé de passer des compromis avec les classes ennemies alors que les
nécessités révolutionnaires réclament impérieusement une lutte sans merci contre
toutes les formations anti-prolétariennes même au risque d’aggraver la
désorganisation économique résultant de la révolution.

La NEP apparaît en une toute autre situation historique quand, à cause de la


résorption de la première vague révolutionnaire mondiale (et cela à cause du
manque de partis capables de conduire le prolétariat à la victoire), les conditions
s’atténuent provisoirement pour permettre à l’État prolétarien d’intervenir
directement dans la lutte du prolétariat mondial. Nous avons dit « les conditions
s’atténuent provisoirement » car — à notre avis — l’État prolétarien est
inconcevable en dehors d’une situation historique posant comme axe des situations
celui de la lutte du prolétariat de tous les pays pour conquête du pouvoir. Il s’agit
donc d’un moment particulier de la lutte mondiale où un décalage se manifeste
entre la position de repli du prolétariat dans les pays capitalistes et le maintien de la
conquête de l’État, dans un pays donné. Dans cet intervalle, l’interdépendance ne
cesse d’exister entre les luttes ouvrières dans les différents pays et la politique de
l’État ouvrier. L’expérience est là pour nous prouver que les bases historiques de
l’État prolétarien ne résidaient nullement dans les conditions particulières de la
Russie (à ce point de vue, à cause de l’état retardataire de l’économie de ce pays,
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 97

on devrait dire qu’aucun fondement n’existait pour l’État prolétarien), mais bien
dans la situation politique au point de vue mondial et dans la position qu’occupait le
prolétariat des autres pays en lutte pour la conquête du pouvoir. D’autre part, les
événements de 1923 en Allemagne et ceux qui suivirent par après en Angleterre et
en Chine surtout, prouvent que l’État prolétarien était redevable de son existence
non aux conditions intérieures de la Russie, mais à la position que détenait le
prolétariat international. Tout le problème consiste à voir si l’intervention de l’État
dans les luttes de classe se fera dans la direction de la victoire de la classe ouvrière,
ou bien si elle ne fournira pas à l’ennemi des conditions favorables à sa lutte contre
le prolétariat des pays capitalistes aussi bien que contre le prolétariat vainqueur.
C’est sur ce plan que nous devons considérer la NEP. Le problème lui-même de la
réorganisation économique à laquelle le prolétariat russe devait se consacrer après
la guerre impérialiste et la guerre civile ne peut être considéré « en soi », mais en
fonction de la lutte internationale. Dans l’Impôt alimentaire, il est clair que Lénine a
cru possible d’établir un plan de reconstruction de l’économie russe sans faire entrer
en ligne de compte — dans le processus même de cette réorganisation — les
réactions qui en résultaient sur la lutte de classe internationale : Lénine considérait
possible de procéder à cette construction économique pour doter le prolétariat
mondial d’un État capable de lutter pour la révolution mondiale. Mais tout le
problème consiste en ceci : si les conditions du développement de cet État sont
faussées, il en résulte inévitablement une altération de la fonction qu’exerce cet
État même au cours du processus de la reconstruction économique.

Les thèses essentielles au point de vue économique défendues par Lénine, dans
l’Impôt alimentaire, nous paraissent encore aujourd’hui absolument valables au
point de vue marxiste : nous qui considérons foncièrement fausse la théorie du
socialisme en un seul pays, nous concevons parfaitement que la gestion
économique de l’État prolétarien doive tenir compte de l’impossibilité dans laquelle
se trouve la classe ouvrière d’un seul pays de réaliser les fondements du socialisme
et la nécessité où il se trouvera de supporter, en son sein, des expressions sociales
correspondantes aux formations économiques, parce que n’ayant pas encore mûri
les conditions objectives pour une gestion socialiste. Seulement, Lénine considère
que l’État et son industrie puissent représenter le pôle de concentration de
l’économie socialiste. A ce sujet, il écrit : « Afin d’éclaircir davantage encore la
question, nous citerons avant tout un exemple concret de capitalisme d’État. Nul ne
l’ignore, cet exemple est l’Allemagne. Ce pays nous présente le dernier mot de la
grande technique et de l’organisation capitaliste modernes, mais sous la domination
de l’impérialisme junker et bourgeois. Supprimez les mots soulignés, mettez à la
place de l’État militariste, aristocratique, bourgeois, impérialiste, un État encore,
mais d’un autre caractère social, d’un autre contenu de classe, l’État Soviétique,
c’est-à-dire le prolétarien, et vous aurez tout l’ensemble des conditions que suppose
le socialisme ». Nous nous sommes déjà expliqués au sujet de la suppression des
mots soulignés. L’État ne change pas en changeant d’enseigne et ne change pas
non plus par la seule modification dans le domaine social et juridique (socialisation
des moyens de production), mais l’État change si une modification est intervenue
dans le processus même de la production où la loi de l’accumulation aura fait place
à l’autre loi de l’élévation constante du capital variable aux dépens de la plus-value,
c’est-à-dire de l’amélioration continuelle des conditions de vie de la classe ouvrière.
La réticence de Lénine à ce sujet devait permettre par la suite à Boukharine d’abord
98 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

et aux centristes enfin de le mêler à la colossale falsification de ses positions


théoriques. Lénine évidemment n’a rien à voir avec cette théorie qui peut se
synthétiser en cette formule « du moment que la propriété privée n’existe pas, que
la condition marxiste ( ? ) a été réalisée — au travers de la socialisation des moyens
de production — l’État peut s’allier avec les trade-unionistes anglais, avec le
Kuomintang chinois, le capitalisme français, peut participer à la guerre impérialiste,
chacun de ses actes portera « nécessairement » l’empreinte prolétarienne, et les
ouvriers ne lutteront plus pour la politique réformiste, de Chiang Kai-Shek, de
l’impérialisme, mais toujours pour le communisme parce que l’État russe a accompli
le miracle de changer la nature de tous les ennemis du prolétariat. En effet, c’est
justement l’État qui change de direction et qui se laisse emporter par l’ennemi.

Si donc les positions centrales contenues dans l’écrit de Lénine nous semblent
marxistes, pour ce qui concerne l’inévitabilité de la réapparition de couches et de
classes anti-prolétariennes, il n’en est nullement de même pour ce qui concerne la
direction, la tendance que Lénine croit pouvoir imprimer au cours économique et
politique nouveau. En l’absence du prolétariat mondial, Lénine estime pouvoir faire
appel à la collaboration des classes ennemies en vue de la construction des
fondements de l’économie socialiste. Il est vrai qu’en 1921, Lénine ne pose pas
encore la possibilité de la construction du socialisme en Russie, mais il est aussi vrai
que par la suite (Discours sur la Coopération), il en parle ouvertement. Le
capitalisme et les autres formations ennemies peuvent ne pas être liquidés par la
victoire prolétarienne et l’État peut donc se trouver dans la nécessité de les
supporter, mais jamais ils ne pourront se substituer au prolétariat des autres pays.
La classe ouvrière doit les considérer comme une émanation directe du capitalisme
mondial et jamais en tant qu’auxiliaires possibles de l’œuvre de construction d’une
économie socialiste. Les événements ont connu une simultanéité entre l’introduction
de la NEP et l’entrée de l’État russe dans le front des luttes des États impérialistes.
Il s’agit donc d’établir si cette simultanéité dépend de circonstances occasionnelles
ou bien s’il y a là une relation d’interdépendance nécessaire. Nous traiterons de ce
problème ainsi que de l’autre concernant la dictature du parti communiste dans la
quatrième et dernière partie de notre étude consacrée à l’État soviétique.

LES FAITS MONTRENT QUE LA GUERRE CIVILE PROLETARIENNE PEUT


ETALER SANS CRAINTE SES BUTS FINAUX DEVANT LE PEUPLE SURE
D’ATTIRER PAR LA LES SYMPATHIES DES TRAVAILLEURS, TANDIS
QUE CE N’EST QU’EN DISSIMULANT LES SIENS, QUE LA GUERRE
CIVILE BOURGEOISE PEUT ESSAYER D’ENTRAINER A SA SUITE UNE
PARTIE DES MASSES, D’OU L’IMPORTANCE IMMENSE DU DEGRE DE
DEVELOPPEMENT DE LA CONSCIENCE DES MASSES… (LENINE).
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 99

VII. L'État soviétique (quatrième partie)

Dans la troisième partie de notre étude destinée à traiter de l’État soviétique,


nous avons essayé de mettre en évidence la nécessité de réaliser une condition
économique préjudicielle sans quoi toute l’évolution de l’État prolétarien était viciée
dans ses fondements mêmes et il s’y serait vérifiée une défiguration progressive de
l’État malgré les fonctions monopolistes que les formes spécifiques de la domination
prolétarienne eussent conservées dans l’ordre économique aussi bien que politique.
L’expérience est là pour nous prouver que l’inversion de la fonction politique de
l’État russe, dans le domaine de la lutte ouvrière en Russie et dans le monde entier,
de révolutionnaire en contre-révolutionnaire, a pu se réaliser sans que soient
ébranlés ni le principe économique de la socialisation des moyens de production, ni
le principe politique de la dictature du parti communiste. L’expérience nous prouve
qu’il est parfaitement possible que les deux bastions de la dictature du prolétariat
(socialisation et exclusivité monopoliste du parti communiste) puissent fort bien
s’accompagner d’une altération profonde dans le mécanisme économique et
politique lesquels ne changeront pas dans leur assiette basilaire mais se trouveront
bouleversés quant à leur fonction politique et deviendront des facteurs de tout
premier ordre aux mains du capitalisme international. Dans la mesure même où
s’accentuaient les succès industriels, c’est-à-dire les prémisses mêmes d’une
économie socialiste, et où le parti lui-même parvenait à évincer les formes
économiques capitalistes (koulaks et capital privé) jusqu’à pouvoir affirmer une
exclusivité totale dans l’ordre politique, nous avons vu ce parti devenir un
organisme totalitaire mais dans la direction opposée à celle qu’il aurait été possible
d’inférer à première vue des succès industriels : la conservation du régime
capitaliste mondial. Le parti bolchevik a donc pu réaliser ce qui semblait absurde et
est parvenu à expulser, à la fois, les institutions économiques capitalistes, féodales
et patriarcales, et le virus communiste du sein du prolétariat russe.

A plusieurs reprises nous avons réfuté la théorie soi-disant marxiste consistant à


faire dépendre mécaniquement et automatiquement toute l’évolution sociale du
« deus ex machina » que serait le mécanisme économique et que dès lors il ne nous
resterait — suivant l’expression d’Antonio Labriola — qu’à identifier ce mécanisme,
pour repérer les fils le reliant à toute l’évolution sociale et à toutes les
manifestations idéologiques au sein des classes ou de la société dans son ensemble.
Dans les limites de cette étude, nous devons nous borner à répéter les conclusions
auxquelles nous étions arrivés en suivant d’ailleurs les traces de nos maîtres, de
Marx, Engels, Lénine, et surtout d’Engels qui a le plus complètement traité ce
problème. La théorie marxiste conduit à une synthèse de trois éléments :
déterminisme économique, matérialisme historique et doctrine de la lutte des
classes ; les trois domaines, économique, historique et politique sont analysés non
en fonction d’un seul instrument (le déterminisme économique) qui permettrait au
prolétariat d’agir sur le terrain social, mais en fonction des trois critères essentiels,
100 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

reliés intimement entre eux. Le déterminisme économique ne peut valoir, par


exemple, pour guider le prolétariat révolutionnaire lequel du moment qu’il aurait
fondé son État n’aurait qu’à étendre ses conquêtes industrielles pour emprunter la
voie de la révolution mondiale. Pour en arriver à cette conclusion arbitraire, il
faudrait supprimer, dans le domaine historique et politique, les substantifs
« matérialisme » et « lutte de classe » et y substituer celui de « déterminisme », ce
qui nous conduirait directement au fatalisme économique. Par contre, l’essentiel de
la théorie marxiste dans les trois domaines c’est leur interférence et nous devons
porter notre attention exclusive sur le processus et non sur la forme du mécanisme
social pour en entrevoir la tendance, et y placer la lutte du prolétariat. Aussi, le
cours imprimé aux événements historiques et politiques ne dépend pas de la forme,
de l’assiette économique de l’État prolétarien, mais de la nature de ce mécanisme
lui-même. Les succès industriels de l’État soviétique, par exemple puisqu’ils se
réalisent (ainsi que nous l’avons vu dans la troisième partie de ce chapitre) sur la
base de la loi de l’accumulation capitaliste, d’une tendance qui est donc opposée
aux lois d’une économie socialiste, peuvent parvenir à étendre les fondements de la
socialisation des moyens de production (de la base d’une économie prolétarienne)
mais cela en altérant la fonction prolétarienne de cet État dans le domaine
historique et politique. Pour nous servir d’une image qui permette de mieux définir
le problème, nous dirons que le marxisme, à l’encontre de toutes les autres théories
sociales, dépasse les limites de la physique sociale tenant aux formes de
l’organisation des sociétés, et entre dans le domaine de la chimie politique, pour
reconnaître les actions et réactions sociales déterminées par l’intervention de forces
qui peuvent ne pas altérer la forme du régime social mais n’en altèrent pas moins
toute la nature et son poids dans l’évolution historique.

Nous avions déjà posé le problème : l’introduction de la NEP a-t-elle porté


nécessairement une altération profonde à la politique de l’Internationale
Communiste ? Pannekoek 14 avait mis en évidence, dès 1921, que le problème
essentiel, aux conséquences inévitables, consistait beaucoup plus dans ce qu’il
appelait le changement intervenu dans le mécanisme interne de fonctionnement des
partis communistes et de l’Internationale, que dans la modification qui se vérifiait
en Russie au travers de l’installation de la NEP. Il s’agit maintenant de voir s’il est
possible d’établir un lien d’inébranlable nécessité entre le renoncement au
communisme de guerre et la politique décidée aux 3ème et 4ème Congrès de
l’Internationale (conquête des masses et gouvernement ouvrier) où la théorie de la

14. Page 613 de « Bilan », nous avions écrit ce qui suit : « La limitation de l’horizon politique de
Pannekoek peut expliquer sa chute actuelle dans la social-démocratie ». Nous nous étions basés, en
affirmant cela, sur la participation de Pannekoek à des manifestations culturelles de la social-
démocratie, la seule forme d’activité qui nous était connue de ce militant qui, pourtant, dans le
passé, avait fortement contribué au travail communiste dans son pays aussi bien qu’au point de vue
international. Le camarade Hennaut, après avoir pris des renseignements exacts, nous a dit que
Pannekoek n’est nullement tombé dans la social-démocratie et qu’il reste parfaitement cohérent avec
son passé. Notre erreur n’est nullement incidentelle mais politique, car nous avions inféré de ses
positions de 1921 une continuité qui l’aurait conduit jusqu’à la social-démocratie. La rectification
d’ordre personnel ayant été faite, il nous reste à traiter de l’autre problème de la position que
défendirent, en 1921, les camarades hollandais au sujet du parti de classe et de la position qu’ils
occupent actuellement sur ce même problème. A ce sujet, nous maintenons que l’heureuse vision
qu’eut Pannekoek en 1921, au sujet de la NEP, n’a pas conduit à une aussi heureuse position des
problèmes communistes dans la situation actuelle. En 1921, tout comme en 1935, la position des
camarades hollandais au sujet du problème central de la révolution prolétarienne — le parti de classe
— se ressent du fait que leur vision n’a pas pu atteindre les problèmes de la tactique communiste,
ceux qui, à notre avis, représentent la tâche essentielle que nous ont légué les bolcheviks.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 101

conquête des masses devait miner les bases mêmes de la construction des partis
communistes, où les bolcheviks défendront un procédé en opposition brutale avec
celui qu’ils avaient appliqué en Russie et qui avait conduit à la formation du parti
non au travers d’adjonction des tronçons d’autres organisations agissant au sein des
masses, mais au travers du procédé sélectif de la lutte de fraction. A notre avis, ce
problème sera d’autant mieux résolu si, au lieu de retirer des expériences des
hypothèses historiques dont la valeur nous semble être fort discutable, nous
essayions d’établir les bases mêmes du problème. Les considérations exposées et
expliquées nous permettent d’affirmer tout d’abord que s’il est faux de vouloir
inférer une politique révolutionnaire des succès économiques et industriels de l’État
prolétarien, il en est de même pour ce qui concerne cette position prétendant faire
découler l’action communiste de l’établissement d’un rapport juridique entre les
classes et l’appareil productif, d’établir la source de cette politique dans
l’instauration, le maintien et l’extension progressive du droit de la classe ouvrière à
disposer de l’appareil économique et de l’exclusion rigide des formes de la propriété
privée. Les camarades hollandais (voir à ce sujet le résumé qu’a fait le camarade
Hennaut de leurs positions et que « Bilan » a publié dans les numéros 19-20-21)
soutiennent cette thèse centrale que l’instauration de la dictature du prolétariat ne
peut se dissocier de la réalisation d’une possession réelle de la part des ouvriers des
instruments de la production et de leur emploi successif. Or, bien que cette thèse
puisse s’appuyer sur de nombreuses citations d’Engels surtout, il est certain que le
fondement de la théorie marxiste ne se trouve nullement dans le domaine juridique
(établissement d’un droit de disposition), mais dans le domaine du fonctionnement
même du mécanisme économique. A tel point que s’il est parfaitement concevable
que la classe ouvrière de Russie puisse se grouper enthousiaste autour de Staline
pour défendre et étendre les bases du régime économique, il est tout aussi
concevable que le droit de disposition s’affirme réellement, de la part des ouvriers,
en une direction nullement révolutionnaire, mais contre-révolutionnaire. Car, dans
ce cas l’éventuel sacrifice, même volontaire, des ouvriers abandonnant une partie
toujours plus élevée de la valeur de leur travail ne cesserait pas de se manifester,
dans le mécanisme économique, dans la direction de l’attribution à l’accumulation
d’une partie dépassant la capacité contributive de la société et comportant, par cela
même, une baisse des conditions de vie des travailleurs alors que le principe d’une
économie socialiste consiste justement dans l’élévation croissante et continuelle du
standard of life des ouvriers ; bref, en une loi qui est l’opposée de celle qui régit
l’économie capitaliste et qui peut fonctionner même au sein d’un État ouvrier sans
en altérer les bases de la socialisation des moyens de production. Il est évident que
l’on pourrait objecter qu’une manifestation d’enthousiasme des ouvriers autour de la
politique du centrisme ne serait que le résultat final de toute une œuvre qui a
désarticulé profondément le prolétariat russe à tel point que l’on ne pourrait s’y fier.
Mais notre considération porte non sur des éléments d’une contingence politique
mais tend à établir que le fondement d’une économie ne réside point en un rapport
juridique de libre disposition par les ouvriers des instruments de production, mais
dans le mécanisme interne de fonctionnement de la production où intervient un
critère de direction remplaçant celui de l’accumulation capitaliste. Ce n’est pas en
faisant intervenir dans le domaine économique un critère d’ordre juridique que nous
pourrons résoudre le problème, mais c’est uniquement en assainissant le domaine
économique lui-même que nous pourrons sauvegarder la fonction révolutionnaire de
102 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

l’État ouvrier. Ainsi nous aurons réalisé une prémisse qui permettra au prolétariat
vainqueur de confier la défense de la conquête de l’État non à ses forces propres,
mais au prolétariat international lui-même et cela au travers de l’Internationale.

Par rapport au communisme de guerre, la NEP se différencie par un changement


qui va intervenir non dans le domaine politique (reconstitution des droits des
classes dépossédées) mais dans le domaine juridique des rapports qui vont
désormais s’établir entre ces classes et les moyens de production. La position
critique envers la NEP, et suivant laquelle les concessions dans l’ordre économique
ne pouvaient avoir pour conséquence que la reconquête des droits politiques par les
classes reconstituées au travers de la NEP est pleinement controuvée par
l’expérience qui a vu l’évincement presque total des droits des éléments capitalistes
en Russie. Nous avons déjà dit qu’au point de vue politique tout cela n’a pas
empêché un transfert : le parti communiste monopolisant l’appareil économique et
politique, de sa position initiale révolutionnaire évoluant vers une position
réactionnaire. Le changement qu’apporte la NEP se vérifie-t-il dans les fondements
mêmes de la politique prolétarienne ? Et, dans ce cas, le choix se pose-t-il au parti
communiste de ne pas abandonner le communisme de guerre et d’aller directement
à l’encontre d’une faillite d’un régime qui ne peut plus subsister sans faire appel à
ces changements dans l’ordre juridique et économique ? A notre avis, non
seulement la NEP n’apporte pas une modification dans le mécanisme interne de
fonctionnement et de développement de l’action communiste de la classe ouvrière,
mais son apparition est parfaitement normale et peut très bien s’accompagner avec
le cours d’une politique révolutionnaire de l’État prolétarien.

En effet, la thèse qui ressort des travaux du Deuxième Congrès de


l’Internationale, surtout dans les questions agraire et coloniale, tout en constatant
l’impossibilité de fonder une économie socialiste en dehors d’une haute expansion
industrielle de la production, n’en arrive nullement à conclure que le prolétariat soit
forcé d’en arriver à un partage du pouvoir avec les classes ennemies ou bien à un
mélange de sa politique avec celle de ces classes adverses afin de pouvoir établir la
cohabitation entre les différentes formes économiques. Le rétablissement de la
petite production et de la petite propriété agraire sont la rançon de l’inachèvement
de l’industrialisation, mais l’État prolétarien qui est désarmé en face de ce problème
et ne peut arriver à industrialiser l’économie agraire qu’en fonction de la marche
victorieuse de la révolution mondiale n’est nullement forcé d’édulcorer sa politique
et d’y admettre les revendications des classes moyennes qui sont en définitive les
chacals du grand impérialisme capitaliste. Tout le problème consiste à établir si les
frontières territoriales d’un État prolétarien peuvent suffire à déterminer sa politique
ou si par contre il faut dépasser ces frontières et établir cette politique en une toute
autre ambiance qui sera celle de la lutte entre le prolétariat et le capitalisme dans
leur expression internationale : non celle de la possibilité ou de l’impossibilité de
construire le socialisme en un seul pays. A ce sujet, il faudra bien remarquer
qu’entre les nouvelles positions de Staline et les toutes premières qui furent
affirmées à ce sujet, et cela même du temps de Lénine (discours de Trotsky au 4 ème
Congrès de l’Internationale), il existe un lien de dépendance qu’il serait vain de
dissimuler aussi bien qu’il serait stupide de le réduire à un problème de
responsabilités personnelles. Nous, qui avons intégralement défendu les positions
de Lénine et de Trotsky, lors du 4 ème Congrès et lors de la NEP, nous sommes bien
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 103

qualifiés pour affirmer nettement que, surtout dans des domaines aussi complexes,
ce qui conditionne la capacité de compréhension des problèmes historiques, c’est le
degré de maturité de la classe prolétarienne et non les qualités intellectuelles de ses
chefs. En 1921, le prolétariat mondial n’avait pas mûri les conditions lui permettant
de clarifier ces problèmes et cela parce qu’il lui manquait une expérience d’où aurait
pu partir l’effort de son parti de classe : de l’Internationale Communiste.
Aujourd’hui, ce sont uniquement les expériences vécues qui permettent à des
militants d’une force intellectuelle dérisoire en face de celle de Lénine et de Trotsky,
d’effectuer les efforts que nous osons faire dans cette direction. Le tout c’est de ne
pas négliger cet effort quand les conditions mûrissent pour son éclaircissement et
nullement de s’aventurer en une recherche de responsabilités individuelles ni, au
surplus, de se cantonner en une protestation véhémente contre Staline, en qui l’on
voudrait retrouver l’auteur de tout le bouleversement qui s’est accompli dans le
domaine de la lutte de classe en Russie et dans le monde entier. Que les situations
révolutionnaires poussent à l’apparition des génies prolétariens qui prendront la
direction du mouvement ouvrier, alors que les situations réactionnaires portent à la
tête des partis ouvriers les militants les moins qualifiés au point de vue intellectuel
et moral, cela ne doit pas nous faire oublier que c’est seulement sur le terrain de la
lutte des classes qu’il sera possible de retrouver les causes de la dégénérescence
actuelle, et, par conséquent, c’est ici seulement — et non dans des problèmes de
personnes — que nous pourrons reconstituer les conditions permettant la reprise de
la lutte ouvrière ou si celle-ci s’avère impossible dans les situations actuelles, la
victoire du prolétariat dans la nouvelle situation que créeront les contrastes qui
minent les bases mêmes du régime capitaliste mondial.

C’est lors de l’introduction de la NEP que le problème théorique fut soulevé au


sujet de la gestion économique de l’État prolétarien et la thèse centrale qui fut alors
affirmée et défendue par l’unanimité de l’Internationale Communiste consistait à
affirmer l’existence de deux fronts : capitaliste et socialiste au sein de l’économie
russe, tout en prévoyant la possibilité de la victoire du secteur socialiste pendant le
laps de temps qui nous séparait de la victoire prolétarienne dans les autres pays.
L’on commençait par considérer socialistes les institutions contrôlées par l’État, et
l’on confiait à celles-ci la possibilité de lutter pour le socialisme au cours d’une lutte
dont le terme aurait été l’évincement de toutes les autres formes économiques
existant en URSS. A un certain point de vue, cet objectif a été pleinement réalisé
actuellement en Russie et pourtant nous sommes bien loin du compte, ainsi que
nous l’avons déjà dit. Nous basant sur les considérations économiques que nous
avons expliquées dans la troisième partie de ce chapitre, nous ne pouvons souscrire
à la qualification de socialiste donnée aux institutions étatiques, et sur le plan où ce
problème fut soulevé en 1921-22, nous le pouvons d’autant moins que la condition
indispensable pour permettre à ces organismes de sortir victorieux du duel avec les
formations économiques privées consistait justement en un rythme de
l’accumulation plus intense que dans le secteur privé, ce qui signifie aussi que les
industries socialistes devaient réaliser une plus-value supérieure aux autres
industries. Or, à notre avis, le caractère de diversification entre l’économie socialiste
et bourgeoise consiste justement dans ce fait que la première sacrifie les intérêts de
l’accumulation aux conditions de vie des ouvriers et que les salaires y seront plus
élevés déterminant ainsi une accumulation et une industrialisation beaucoup moins
intense. Au fond, dès le début, le problème de la NEP fut posé en considérant que
104 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

les fonctions économiques de l’État prolétarien pouvaient jouer un rôle


révolutionnaire dans le domaine de la lutte en URSS aussi bien pour ce qui concerne
la lutte du prolétariat des autres pays.

Mais dans le domaine économique, il n’existe aucune possibilité de réalisation du


socialisme ni au sein du secteur socialiste, ni au sein d’un pays tout entier, ainsi que
l’a prouvé une expérience arrivée au terme du double processus d’une
industrialisation effrénée et du monopolisme économique de l’État. Dans le domaine
économique, l’État prolétarien ne peut avoir d’autre objectif que d’être un
instrument aux mains des ouvriers pour la lutte révolutionnaire suprême (la
révolution mondiale) aussi bien que d’appuyer les syndicats posant leurs
revendications immédiates portant sur l’amélioration de leurs conditions de vie. Les
fondements mêmes du problème tel qu’il fut considéré en 1921 doivent à notre avis
être réexaminés dans le sens que toute possibilité de victoire socialiste doit être
écartée en dehors de la victoire de la révolution dans les autres pays et qu’il faudra
parler plus modestement non d’une économie socialiste mais simplement d’une
économie prolétarienne. D’une économie donc qui exclut la possibilité d’arriver à la
suppression des classes, qui affirme ne pas pouvoir considérer comme socialistes les
institutions étatiques, et qui s’assigne un but bien plus limité, celui de l’élévation
des conditions de vie des travailleurs. Au cours de son développement, ainsi que
nous l’avons dit, cette économie parviendra à rester dans le chemin prolétarien en
réalisant cette élévation des salaires qui se trouve justement à l’encontre de ce que
l’on considéra en 1921 comme une victoire socialiste, à savoir l’extension en
progression et en profondeur de l’industrialisation économique.

De ce qui précède, il résulte que le problème de savoir si l’introduction de la NEP


ne pouvait avoir d’autres conséquences que la dégénérescence progressive de l’État
russe ne se pose pas en réalité car les bases mêmes de l’État prolétarien ne résident
nullement dans la réalisation d’une économie socialiste mais se trouvent bien au
delà et dans des considérations d’un tout autre ordre : des considérations ayant
trait à la lutte de classe internationale où la première condition à réaliser pour une
solution correcte du problème consiste justement que ni avec la NEP, ni avec le
communisme de guerre, les conditions n’étaient remplies pour assurer une gestion
et une politique prolétarienne de l’État et que, dans le domaine économique, la
règle d’action ne peut viser sur l’établissement du socialisme, alors que, dans le
domaine politique, ce sont uniquement les notions de la lutte de classe mondiale qui
peuvent régir l’activité de cet État.

Ainsi que nous l’avons dit, l’État est l’instrument spécifique pour la lutte
prolétarienne arrivée à sa phase supérieure de la lutte pour la révolution mondiale.
Lorsque la résorption de la vague révolutionnaire mondiale, au cours de laquelle la
victoire d’un prolétariat avait été possible, enlève provisoirement les conditions
spécifiques à l’existence de l’État prolétarien, il ne s’ensuit nullement qu’il faille
envisager l’inévitabilité d’une victoire de l’ennemi qui enlèverait cet État au
prolétariat. Il en a été ainsi pour la Commune de Paris car cette expérience de
gouvernement prolétarien se vérifiait en une situation historique où les prémisses
n’existaient pas encore pour l’instauration de la dictature du prolétariat. Mais il n’en
était nullement de même pour la Russie soviétique qui s’est trouvée en face d’une
situation contenant les conditions pour la victoire du prolétariat et forcée de
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 105

surpasser une étape intermédiaire où provisoirement se raffermissait le pouvoir de


l’ennemi capitaliste. En effet, en 1923, en Allemagne, aussi bien qu’en 1927, en
Chine, de formidables batailles révolutionnaires ouvraient à nouveau une phase
contenant les éléments spécifiques pour l’épanchement de l’action de cette
institution propre aux batailles décisives du prolétariat : pour l’État prolétarien.

Il s’agissait donc, en 1921, d’opérer une retraite d’ordre provisoire. Dans le


domaine économique, le passage du communisme de guerre à la NEP ne
contresigna pas, en ses termes réels, cette retraite, car il est presque certain que
même au cas d’une victoire du prolétariat en un autre pays et de la persistance
d’une effervescence révolutionnaire dans le monde entier, en Russie le prolétariat
aurait été forcé de consacrer, au point de vue légal, la persistance de ces forces
économiques dont la destruction n’est possible qu’au travers d’une profonde et
longue transformation économique. Mais cette retraite ne devait nullement en
arriver à porter atteinte à la nature même de la politique de l’Internationale où, par
contre, nous assistâmes au profond changement (par rapport au Deuxième
Congrès, mais surtout par rapport à toute l’histoire du parti bolchévique) sur deux
éléments capitaux de la vie et de l’action du prolétariat : dans le domaine de la
formation des partis communistes et de la lutte pour la conquête du pouvoir,
l’Internationale, sous la direction des bolcheviks, opéra une révision radicale qui
devait conduire ceux-ci à préconiser pour les autres pays des positions principielles
de droite contre lesquelles ils avaient lutté au sein de leur mouvement propre en
Russie. Au sujet de la formation des partis communistes et pour la bataille suprême,
en Allemagne surtout, les bolcheviks soutinrent des positions analogues à celles
qu’ils avaient balayées en 1903 contre les mencheviks et en 1917 contre Zinoviev.

Pour conclure à ce propos, il nous semble donc que le problème même de


l’inévitabilité d’une interférence entre l’introduction de la NEP et la modification de
la politique de l’Internationale ne peut pas se poser car les termes mêmes du
problème ne le permettent pas. En effet, loin de pouvoir envisager la possibilité de
la gestion socialiste de l’économie dans un pays donné et la lutte de l’Internationale,
nous devons commencer par proclamer l’impossibilité même de cette gestion
socialiste et la nécessité de relier l’État prolétarien à des objectifs bien plus limités
dans l’ordre économique, alors que dans l’ordre politique l’État ne peut être
considéré que comme un instrument de la lutte ouvrière et jamais, ainsi que nous le
fîmes tous lors de la victoire du prolétariat russe, comme pouvant polariser la lutte
du prolétariat mondial.

***

Notre exposé, dans le domaine économique, nous a permis de réfuter la thèse


consistant à croire que la réalisation d’une prémisse juridique, la suppression de la
propriété privée et la socialisation des moyens de production, pouvait sauvegarder
le caractère prolétarien de la politique de l’État ouvrier. Pour ce qui concerne les
questions politiques de la constitution de l’État prolétarien, nous nous trouverons en
face d’un problème analogue, au moins dans la présentation initiale du problème.
Ici l’expérience nous permettra d’être beaucoup plus bref, du moins pour ce qui est
de la formule que Boukharine a exprimée le plus nettement dans le domaine
théorique. Ce dernier disait, dès 1924, que l’apparition et les conséquences de
106 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

phénomènes pourtant analogues, si ce n’est pas identiques, dans un régime


capitaliste et un régime prolétarien, changeaient profondément et définitivement
parce que les bases économiques et sociales des deux régimes étaient
profondément et irrémédiablement opposées. Du fait que le prolétariat possédait
l’État, toutes les mesures que son État décidait auraient eu une conséquence
inévitablement prolétarienne. Le cachet d’origine aurait assuré l’écoulement correct
de la production économique et politique de l’État régi par la dictature
prolétarienne. Il est évident que Boukharine essayait d’appuyer sa théorie du
« paysans, enrichissez-vous » sur les considérations étalées par Lénine, surtout
dans «l’Impôt Alimentaire ». Ce dernier disait que la possession de l’État aurait
laissé le prolétariat dans la possibilité de juger quand le moment serait venu de
s’arrêter dans le chemin des concessions et de reprendre le chemin opposé de la
lutte pour enrayer les progrès économiques des classes adverses. Au sujet des
considérations mêmes de Lénine, nous nous sommes déjà expliqués dans la
troisième partie de ce chapitre, où nous avons démontré qu’une fois le mécanisme
économique établi, une tendance fondamentale se serait affirmée et il aurait été
impossible au parti, aussi bien qu’au prolétariat, d’arrêter leur course pour
emprunter un chemin opposé. Alors que cette tendance économique s’est déjà
manifestée, les possibilités de changement ne se présentent pas autrement que
sous forme d’interventions brusques comportant des bouleversements sociaux. Mais
lorsque Boukharine essaye de s’appuyer sur Lénine pour nous présenter la théorie
de la dictature du prolétariat sous la forme qui a servi à Staline pour accrocher l’État
soviétique à la Société des Nations et au service de la conservation du capitalisme
mondial, il ne fait pas autre chose que répéter la manœuvre des réformistes de la
Deuxième Internationale à l’égard des fondateurs du communisme scientifique. En
effet, Lénine nous a appris à considérer, dans la conquête de la dictature du
prolétariat, dans la fondation de l’État ouvrier, les conditions nouvelles à l’avantage
du prolétariat mondial et nullement une sorte de talisman nous assurant contre
toute entreprise de dégénération et de victoire de l’opportunisme.

Ce point précisé, à savoir que l’existence de l’État prolétarien ne nous préserve


nullement de l’éventualité d’une déformation de sa politique et que nous pourrons
seulement constater un changement radical par rapport aux régimes capitalistes
que lorsque les phénomènes se modifieront profondément dans leur nature, sans se
rapporter — comme à une planche de salut — à la nature prolétarienne de l’État, il
nous reste à traiter du problème capital de la signification même de la dictature du
prolétariat. Dans la plate-forme de notre fraction qui, dans ses parties politiques,
est plutôt un exposé critique, se trouve au point de vue théorique une considération
d’ordre principiel : l’affirmation que rien ne s’oppose à qualifier la dictature du
prolétariat comme étant la dictature du parti du prolétariat. Cette précision acquerra
toute sa signification seulement après que nous aurons traité de tout le problème en
insistant particulièrement sur ce que nous entendons par dictature du parti
communiste et comment nous entendons qu’elle puisse s’épanouir.

A d’autres moments, nous avons montré qu’aucune contradiction n’existait entre


deux affirmations centrales du Manifeste où l’on dit que l’émancipation des
travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes et que la formation du
prolétariat en classe n’est possible qu’au travers de la formation du parti politique.
Nous avons aussi mis en évidence que c’était une bien grossière déformation de la
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 107

réalité que de nous présenter le bolchevik moderne comme un agent super


démoniaque, capable de susciter des mouvements de classe, de miner, par un
travail continu de conspiration les institutions économiques, politiques et militaires
de la classe ennemie. Pour nous, la naissance, l’évolution et la victoire du parti de
classe du prolétariat ne sont qu’autant de manifestations de la maturation de la
conscience de classe du prolétariat, à tel point qu’il nous est inconcevable que
l’élaboration idéologique du parti puisse s’effectuer en dehors de la lutte des classes
elle-même. Tout le problème consiste à établir comment cette conscience des
ouvriers peut se manifester et, à ce propos, l’opinion de notre fraction est
strictement limitée : elle ne peut se manifester qu’au travers de la construction et
de l’élévation du parti de classe en fonction même de l’état que traverse la lutte des
classes. Aucune possibilité n’existe donc, à notre avis, de parvenir, au travers d’un
noyautage habile, par les membres du parti ou de ses cellules, aussi bien qu’au
travers de manœuvres dans le champ ennemi, à substituer ces entreprises au cours
qui accompagne l’évolution de la classe ouvrière elle-même. Demain, des
possibilités d’expansion existeront pour le parti du prolétariat et nous y verrons la
manifestation de l’élévation de la conscience de classe des travailleurs dans leur
ensemble, la maturation de ce processus qui conduit les travailleurs à réaliser leur
propre émancipation. Ce qui nous distingue à l’égard de presque toutes les autres
tendances agissant dans le prolétariat, c’est bien cet exclusivisme qui nous porte à
considérer que c’est uniquement au travers du parti que peut se manifester
l’évolution de la conscience de classe des travailleurs. Mais cela ne signifie
nullement que nous croyons que cela est possible au travers d’un parti qui pourrait
s’extraire des conditions traversées par la classe ouvrière et dicter à cette dernière
des règles d’action bénévoles.

Cette considération première nous permet d’affirmer que quand nous parlons de
dictature du parti communiste, nous ne voulons nullement entendre, par là, que
nous considérons cette formulation comme une imposition de quelque nature qu’elle
soit au prolétariat. Nous pas plus que quiconque ne possédons une investiture
d’ordre « marxiste » nous immunisant au point de vue prolétarien. Bien au
contraire, nous avons toujours soutenu la nécessité de confronter continuellement la
valeur des notions théoriques et politiques que le parti défend, et cela par une
confrontation des expériences où la participation des masses sera d’autant plus
possible et utile que les succès contre l’ennemi auront permis de lui faire conquérir
des positions de lutte capables d’éclairer sa conscience et de permettre le
fonctionnement de ses organes de classe. Dictature du parti du prolétariat, en lieu
et place de dictature du prolétariat, permet, d’un côté, de rendre plus nette la
dénomination d’une situation qui, pourtant, s’exprime au travers de l’existence du
seul parti communiste, mais aussi de réaliser une vision complète des tâches
incombant au parti et des dangers qui apparaissent devant lui.

Dictature du parti du prolétariat signifie, pour nous, que, désormais, après la


fondation de l’État, le prolétariat a besoin de dresser un bastion (qui sera le
complément de celui réalisé dans l’ordre économique) au travers duquel devra
s’effectuer tout le mouvement idéologique et politique de la nouvelle société
prolétarienne. Et il ne s’agit pas ici d’une obligation d’ordre abstraite, mais d’une
condition « sine qua non » pour la vie et l’existence même de la dictature du
prolétariat. Le problème extrêmement complexe à résoudre, c’est justement de ne
108 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

pas faire un problème de contrainte se manifestant au travers des organes


administratifs et policiers de l’État ouvrier, de ce qui est et doit être un problème
essentiellement politique et qui consiste à élever la conscience de classe des
ouvriers : ce qui comporte l’élévation de la capacité idéologique et politique du parti
de classe du prolétariat. Et cela, non seulement pour ce qui concerne les
mouvements des tendances ou des fractions au sein du prolétariat lui-même, mais
aussi à l’égard des courants agissant au sein du prolétariat (socialistes, anarchistes,
etc.) et auxquels il serait parfaitement vain d’enlever toute possibilité d’expression
ou de vie en se basant sur la considération soi-disant marxiste que puisqu’il s’agit
de mouvements contre-révolutionnaires, toutes les mesures de contrainte ou de
rigueur et de répression doivent être saluées comme autant de victoires
révolutionnaires.

La théorie que nous revendiquons, celle de permettre l’existence du parti


communiste seulement, tient à cette considération : que dans la phase transitoire
de la dictature du prolétariat, la classe ouvrière a besoin d’interdire, par la violence
aussi, toute possibilité d’intervention de la classe ennemie au travers d’institutions
qui en ont permis aujourd’hui le pouvoir et qui en assurent la domination dans les
autres pays. Mais, ainsi que nous l’avons dit, cette interdiction ne peut s’étendre
aux tendances mêmes de la classe ouvrière, qu’elles soient social-démocrates ou
anarchistes. Ce problème extrêmement complexe, nous le traiterons dans la
dernière partie de ce chapitre.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 109

VII. L'État soviétique (cinquième et dernière partie)

La partie conclusive de notre étude doit, à notre avis, fixer la tendance


historique où peut évoluer la doctrine de la dictature du prolétariat jaillissant de
l’expérience de la Révolution russe et de sa critique.

« L’État et la Révolution » de Lénine remet sur le tapis le problème de la


dictature du prolétariat en se basant sur la seule expérience historique existant à
cette époque, la Commune de Paris, en l’analysant également sur la base des écrits
de Marx et Engels précédant et succédant à cette expérience de dictature du
prolétariat. Mais les conclusions auxquelles arriva Lénine étaient fonction d’une
position du problème qui ne dépassait pas et ne pouvait pas dépasser les contours
de l’État, à tel point que nous pouvons affirmer que la révolution russe triomphe
alors que la formule de la dictature du prolétariat s’identifie avec celle de la
dictature de l’État prolétarien : Lénine n’ayant pu retirer de la critique de la
Commune que des enseignements ayant trait essentiellement à la position, à la
fonction et à la lutte de l’État prolétarien contre les classes contre-révolutionnaires.
La Commune, au surplus, ne se prêtait nullement à une analyse portant sur la
question du parti car en 1871, à sa tête ne se trouvait aucunement un parti pouvant
prétendre représenter la classe prolétarienne, mais un bloc de trois tendances : les
blanquistes, les démocrates et les proudhoniens. Et la confusion au sujet du parti
était telle que, ainsi qu’Engels le mit en lumière, nous assistâmes à cette époque à
un renversement brusque des positions précédemment défendues par les deux
courants spécifiquement ouvriers amenant, au sein de la Commune, les
proudhoniens qui s’étaient toujours opposés à la constitution des grandes
associations productives à en défendre la fondation, les centralistes blanquistes à
prêcher le fédéralisme et la dissolution immédiate de tous les instruments de
défense de l’État contre le capitalisme.

Dans l’état tout à fait primaire de l’expérience historique où, à quelques jours de
la chute de la Commune, Marx écrivit la « Guerre Civile en France », et où, 20 ans
plus tard, Engels rédigea sa préface, le problème du parti n’est même pas effleuré
et Lénine, reprenant la doctrine de la dictature du prolétariat, devait diriger sa
critique sur le problème central issu de la Commune : la faiblesse extrême de la
lutte contre le capitalisme et ses institutions. Dans le cadre de la « dictature de
l’État », Lénine en arrivait à concevoir le dépérissement de l’État comme devant se
vérifier par la dissociation de ce qu’Engels avait considéré être les deux branches
essentielles de l’État, à savoir : la bureaucratie et l’armée. Au surplus, Lénine,
suivant en cela Marx et plus particulièrement Engels, considérait que les mesures
édictées par la Commune au sujet de l’éligibilité et l’amovibilité des fonctionnaires
représentaient les prémisses nécessaires à la sauvegarde de la nature prolétarienne
de l’État conquis par les travailleurs.

Nous croyons attribuer le fait que Lénine se soit fait, par la suite, le partisan le
110 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

plus résolu d’un renforcement des pouvoirs de l’État soviétique dans tous les
domaines, au stade rudimentaire où se trouvait la théorie de la dictature du
prolétariat au moment même où la classe ouvrière mondiale était portée, par les
situations, à affirmer sa victoire dans le secteur russe de l’économie mondiale.

Dictature de l’État, voilà en quels termes fut réellement posé le problème de la


dictature du prolétariat lors de la victoire de la révolution russe. Il est indiscutable
que la thèse centrale qui ressort de l’expérience russe, prise dans son entièreté, est
bien celle de la dictature de l’État ouvrier. Le problème de la fonction du parti est
foncièrement faussé par le fait que sa liaison intime avec l’État conduisait
progressivement à intervertir radicalement les rôles, le parti devenant un rouage de
l’État qui lui fournissait les organismes répressifs permettant le triomphe du
centrisme.

La confusion entre ces deux notions de parti et d’État est d’autant plus
préjudiciable qu’il n’existe aucune possibilité de concilier ces deux organes, alors
qu’une opposition inconciliable existe entre la nature, la fonction et les objectifs de
l’État et du parti. L’adjectif de prolétarien ne change pas la nature de l’État qui reste
un organe de contrainte économique et politique, alors que le parti est l’organe dont
le rôle est, par excellence, celui d’arriver non par la contrainte, mais par l’éducation
politique à l’émancipation des travailleurs. Si les communistes revendiquent la
nécessité de l’État dans la phase transitoire, c’est parce qu’en se basant sur une
analyse historique portant sur tous les domaines, en fonction de l’évolution
productive, ils constatent que l’heure de la victoire du prolétariat n’arrive pas quand
les prémisses ont mûri pour la fonction de la société communiste, mais que cette
heure arrive bien avant et cela en conséquence du délabrement du régime
capitaliste dans son expression mondiale. Les communistes n’ont aucune peine pour
expliquer scientifiquement que les conditions pour la victoire se réalisent
auparavant dans les pays à économie retardataire et qui présentent, par cela
même, les conditions les moins favorables à l’établissement de la société
communiste. En marxistes, ils peuvent fort bien expliquer que le déroulement de la
vie d’une société divisée en classes permettra aux bourgeoisies, disposant de
l’appareil industriel le plus riche, de manœuvrer au sein de la classe ouvrière pour
corrompre son effort destiné à créer un parti de classe, alors que dans les autres
pays désavantagés sur l’échiquier mondial, ces possibilités sont infiniment
moindres, si ce n’est inexistantes et le seul moyen s’offrant au capitalisme sera celui
de la dictature ayant pour contrepartie la possibilité d’une sélection des cadres
formant l’ossature du parti de la victoire prolétarienne. Enfin, leur vision
internationale des situations permet aux marxistes de comprendre que le régime
capitaliste s’effondre dans ses parties qui, étant les plus retardataires, sont aussi les
plus faibles, et ne peuvent absorber les progrès techniques (s’étant vérifiés ailleurs
sur un rythme plus ou moins graduel) qu’au prix de bouleversements sociaux et de
révolutions. La loi de la révolution prolétarienne n’est donc pas régie par
l’automatisme économique, mais par l’éclosion des contradictions qui briseront le
mécanisme du régime capitaliste mondial en ses chaînons les plus faibles.

Ce contraste entre maturation des conditions économiques pour la société


communiste et victoire du prolétariat est à la base de la nécessité de la période
transitoire et impose aux communistes de supporter l’existence de l’État.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 111

Parallèlement à cette nécessité d’ordre économique, il en surgit une autre — d’une


importance analogue au point de vue historique — et qui fait que les ouvriers
arrivent à devoir conquérir le pouvoir politique alors qu’ils ne disposent pas encore
d’une conscience communiste s’étendant à l’ensemble de toute leur classe. En un
mot, le prolétariat, qui doit hériter d’un organisme — l’État — qui n’est nullement
conforme à la poursuite et à la réalisation de ses buts historiques, hérite aussi d’un
état idéologique sortant des entrailles de la société bourgeoise, où de puissantes
organisations culturelles, de presse, de religion, etc., ont fait de l’esclave
économique un esclave politique et idéologique. La tâche du parti est loin de
s’éteindre avec la prise du pouvoir, car les ouvriers ne peuvent pas acquérir d’un
coup une conscience complète de classe et s’ils sont parvenus à abattre le pouvoir
de la bourgeoisie, ce n’est nullement parce que, précédemment, ils ont pu réaliser
des conditions politiques de capacité nécessaires (nous répétons que le capitalisme
est là pour les en empêcher et briser, par tous les moyens, l’habilitation des
minorités ouvrières qui se donnent pour but de construire le parti de classe), mais
c’est parce que l’évolution productive mondiale a brisé, en un ou plusieurs endroits,
le mécanisme de domination du capitalisme. Certes, en fonction même des
situations révolutionnaires, les ouvriers parviennent à acquérir une conscience
lucide de leurs intérêts de classe (et à ce moment les traîtres seront là pour mettre
tout en œuvre et briser l’élan prolétarien), mais il s’agit d’éclaircies idéologiques ne
durant que provisoirement. Les ouvriers ont donc un intérêt primordial à l’existence
et au développement du parti de classe, seul instrument capable de les conduire à
la victoire mondiale.

Ce contraste entre prise du pouvoir et immaturité des conditions économiques,


idéologiques et politiques pour l’exercice du pouvoir de la classe ouvrière dans
l’intérêt du triomphe de la révolution mondiale, nous fait rejeter les positions
défendues par les camarades hollandais aussi bien que la thèse centrale du
camarade Hennaut. Suivant ces derniers camarades, le dilemme serait le suivant :
ou bien la classe ouvrière en est capable et alors la révolution se justifie et, dans ce
cas, il faut réaliser une pleine disposition de l’appareil de production de la part des
ouvriers, ou bien cette classe n’est pas capable d’exercer le pouvoir et alors la
dégénérescence devient inévitable et la seule condition pour l’arrêter ou la conjurer
consiste toujours dans cette libre disposition des ouvriers qui pourront au moins
enrayer la formation d’une nouvelle classe exploiteuse s’établissant sur les
fondements mêmes de l’État ouvrier. A notre avis, l’immaturité de la classe ouvrière
ne lui est nullement imputable, mais est l’héritage de siècles d’exploitation
économique et politique. Toutefois, puisqu’elle résulte du processus contradictoire
de l’évolution de la société divisée en classes, aucune possibilité n’existera pour
faire adhérer l’appareil productif et politique aux vertèbres de la masse des
travailleurs dont l’histoire ne verra jamais la formation définitive d’une réelle classe
car, au moment où la maturité économique et politique se sera faite pour
l’achèvement de la conscience de classe des ouvriers, à ce moment l’heure aura
sonné pour la disparition même des classes et la fondation de la société
communiste.

Pour conclure à ce sujet, il s’agit d’un processus contradictoire de la chute du


régime capitaliste mondial et d’un processus contradictoire de la fondation de la
société communiste devant traverser une phase transitoire au cours de laquelle la
112 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

seule planche de salut ne consiste pas en des victoires militaires, économiques et


politiques de l’État ouvrier sur l’échiquier mondial, ne réside pas non plus dans
l’impossible réalisation des conditions socialistes à l’intérieur du pays où le
prolétariat a vaincu, mais uniquement dans l’œuvre victorieuse de fondation du
parti international du prolétariat, ce qui n’est que la conclusion de la victoire
mondiale de la classe ouvrière.

Dans le domaine économique, nous avons longuement expliqué, en reprenant le


« Capital », que la socialisation des moyens de production n’est pas une condition
suffisante pour sauvegarder au prolétariat la victoire qu’il a conquise. Nous avons
aussi expliqué pourquoi nous devons revoir la thèse centrale du 4 ème Congrès de
l’Internationale qui, après avoir considéré comme « socialistes » les industries
étatiques et « non-socialistes » toutes les autres, en arrivaient à cette conclusion :
la condition de la victoire du socialisme se trouvait dans l’extension croissante du
« secteur socialiste » évinçant les formations économiques du « secteur privé ».
L’expérience russe est là pour nous prouver qu’au terme d’une socialisation
monopolisant toute l’économie soviétique, nous ne verrons nullement une extension
de la conscience de classe du prolétariat russe et de son rôle, mais la conclusion
d’un processus de dégénérescence amenant l’État soviétique à s’intégrer au monde
capitaliste qui a pu avoir raison de lui — au point de vue politique et révolutionnaire
— justement dans la mesure où s’accroissaient les pouvoirs monopolistes de l’État
dans le domaine économique et politique.

Nous avons mis à l’avant-plan, non une notion de structure et d’organisation de


la société prolétarienne, dans sa phase de transition, mais une notion de vie
intérieure du mécanisme économique, tout en soulignant que l’État, même
prolétarien, loin de se diriger vers la sauvegarde des intérêts ouvriers, tend à
enfreindre ce qui nous semble être le fondement d’une économie prolétarienne. A ce
dernier propos, nous préférerions l’expression beaucoup moins prétentieuse
d’économie prolétarienne en lieu et place d’économie socialiste. Marx avait trouvé
l’explication de toute l’économie capitaliste et la source du privilège de classe dans
l’existence et le développement progressif absolu ou relatif de la plus-value. Nous
reportant à la même base, nous avons indiqué la source primaire de l’économie
prolétarienne en opposant au taux de l’accumulation capitaliste s’accompagnant,
dans son évolution, avec la croissance du taux de l’exploitation ouvrière, le taux de
la croissance des salaires absolue et relative, aux dépens inévitables du taux de
l’accumulation. Pour nous, il s’agit donc, ainsi que nous l’avons dit, d’un problème
interne du mécanisme économique, les questions de la socialisation ne pouvant être
considérées que comme des conditions initiales auxquelles doit suivre un
changement radical dans toute la vie productive. A l’opposé du 4 ème Congrès de
l’Internationale, qui voyait un problème formel de croissance de l’industrie étatique,
nous avons opposé un problème de tendance et avons aussi expliqué que l’industrie
étatique n’est nullement prolétarienne d’elle-même et surtout qu’elle ne le
deviendra jamais si on lui assigne comme but celui d’un taux d’accumulation qui,
étant plus élevé que celui du secteur privé, permettrait d’évincer ce dernier, dans le
duel entre les deux formes de la vie économique. A la conception courante d’une
industrialisation progressive attribuant aux ouvriers, dans le futur, ce qui leur serait
enlevé immédiatement pour renforcer militairement et économiquement le
prolétariat, nous avons opposé l’autre thèse de l’inévitabilité d’une croissante
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 113

extraction de plus-value aux ouvriers du moment que l’on s’est placé sur le chemin
de l’augmentation continuelle du taux de l’accumulation. Il nous semble donc que
l’on ne peut rester marxistes qu’à la seule condition de considérer que la faculté de
poser tel ou tel geste demain est conditionné par ce que nous faisons aujourd’hui.
D’autre part, ainsi nous serons inévitablement entraînés à la suite de ces mêmes
tendances économiques, politiques et historiques que, loin d’avoir combattues, nous
aurons validées par une décision programmatique du parti. Sur le même plan, nous
avons expliqué pourquoi, au sujet de l’État soviétique, le dilemme ne se pose pas en
réalité entre communisme de guerre et NEP car, dans l’une aussi bien que dans
l’autre des deux politiques économiques, les germes pouvaient se glisser (et ils s’y
sont glissés) pour fausser le mécanisme économique en le faisant rouler au
désavantage des intérêts immédiats et historiques du prolétariat.

Pour terminer ce bref rappel des notions centrales que nous avons développées
précédemment, nous marquerons que la nécessité de préciser la formule générale
de « dictature du prolétariat » est une condition de tout premier ordre pour clarifier
le problème, si complexe, de l’État prolétarien, puisque l’expérience russe nous
prouve qu’elle ne s’est épanouie qu’au travers d’une dictature de l’État et cela après
que les travaux théoriques de Lénine eussent révélé les erreurs de la Commune,
l’insuffisance de cette fermeté nécessaire à la vie de l’État ouvrier dans ses
différentes manifestations, sans que ses travaux puissent entamer le problème
essentiel — à notre avis — celui du parti, de son action, des bases mêmes où il doit
s’asseoir pour s’acquitter de son rôle dans l’intérêt de la révolution mondiale.

S’il est vrai que le syndicat est menacé dès sa fondation de devenir l’instrument
des courants opportunistes, cela est d’autant plus vrai pour l’État dont la nature
même est d’enrayer les intérêts des masses travailleuses pour permettre la
sauvegarde d’un régime d’exploitation de classe, ou pour menacer, après la victoire
du prolétariat, de donner vie à des stratifications sociales s’opposant toujours
davantage à la mission libératrice du prolétariat. Toutefois, il ne peut être question
de se passer de cet instrument avant que la technique de production n’aura permis,
avec la possibilité de la pleine satisfaction des producteurs, de passer à la
destruction définitive des classes. Si, au cours de la vague révolutionnaire mondiale
qui a permis au prolétariat d’un certain pays de prendre le pouvoir, l’État ouvrier se
trouve, par la force même des situations révolutionnaires, devoir mettre au second
plan les questions économiques pour apparaître comme un instrument donné de la
lutte du prolétariat qui marche à l’écrasement du capitalisme mondial, il n’en est
nullement de même pour la seconde phase où l’assaut de la classe ouvrière
mondiale ayant été brisé momentanément par le capitalisme, une période s’ouvre
où il faudra non se jeter à l’aventure et livrer bataille à l’ennemi dans des conditions
devenues provisoirement défavorables, mais résoudre tous les problèmes
économiques et politiques propres à cette phase d’attente d’une nouvelle poussée
révolutionnaire de la classe ouvrière mondiale. Les problèmes de la vie de la
dictature du prolétariat, déjà très importants au début de la révolution, deviendront
extrêmement plus compliqués du fait de la modification de la conjoncture de la lutte
de classe internationale.

Vouloir préciser en « dictature du parti communiste » la formule générale de la


dictature du prolétariat, c’est tout d’abord reconnaître qu’au travers de l’État et de
114 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

ses institutions de répression, aucune possibilité n’existe de maintenir le prolétariat


vainqueur dans les rails de la révolution mondiale. Si c’est du fait de considérations
économiques que nous devons inévitablement supporter la nécessité de l’État, c’est
surtout dans ce domaine que nous devrons concevoir l’activité de l’État, sans pour
cela estomper toutes les considérations déjà émises sur le taux de l’accumulation,
sur la nécessité d’un correctif prolétarien aux tendances inévitables de l’État de
s’écarter des règles d’une économie prolétarienne pour entrer dans le domaine
compétitif de l’économie internationale en vue d’obtenir une plus haute et rentable
production industrielle. Au point de vue politique, la thèse centrale que l’État sert à
la lutte contre les velléités réactionnaires des classes vaincues ne nous paraît
nullement suffisante en face d’une expérience qui prouve la possibilité d’arriver à un
monopole essentiel de la domination de l’État et du parti dans l’État, à l’évincement
total des anciennes classes exploiteuses tout en aboutissant à un renversement
absolu de la fonction de cet État devenu un instrument de la contre-révolution
mondiale. A ce sujet aussi, il nous faudra un correctif prolétarien et il s’agit d’en
établir non seulement les fondements, mais aussi les possibilités réelles.

Considérant — suivant Engels — l’État comme un fléau dont hérite le prolétariat,


nous garderons, à son égard, une méfiance presqu’instinctive et c’est du côté du
parti que nous dirigerons notre vision en posant comme condition primaire que la
direction de l’action générale du prolétariat vainqueur ne peut appartenir qu’à
l’Internationale politique, seul organe capable de conduire la classe ouvrière des
différents pays à la victoire. Mais cette considération générale ne nous dispense pas
de la solution des problèmes tenant à l’organisation même de la dictature du
prolétariat, à l’exercice de la dictature du parti communiste. Il nous faut tout
d’abord donner la justification de cette dernière notion, tout en tenant compte de
l’impossibilité d’arriver, en une phase qui s’appelle de transition à des notions fixes,
complètes, ne souffrant aucune contradiction logique et exemptes de toute idée de
transition. A notre avis, de multiples contrastes donnant vie à la victoire du
prolétariat en une partie seule du monde ne peuvent avoir d’autre résultat que de
faire apparaître les solutions politiques concernant l’organisation de la dictature du
prolétariat sous leur angle réel et nullement comme un processus logique où chaque
partie se relie au tout. Nous devrons, par contre, reconnaître dès l’abord que des
contradictions se présenteront et leur solution ne peut jamais être trouvée dans les
limites territoriales de l’État prolétarien, mais au-delà, dans des considérations
internationales de la lutte ouvrière et sous les auspices de l’Internationale
prolétarienne.

Dictature du parti ne peut devenir, par souci d’un schéma logique, imposition à
la classe ouvrière des solutions arrêtées par le parti, ne peut surtout pas signifier
que le parti puisse s’appuyer sur les organes répressifs de l’État pour éteindre toute
voix discordante en se basant sur l’axiome que toute critique, toute position
provenant d’autres courants ouvriers est, par cela même, contre-révolutionnaire,
ou, en germe, un attentat au pouvoir prolétarien, ou bien enfin une possibilité qui
s’ouvre pour l’ennemi de se frayer un chemin au travers de la division de la classe
ouvrière résultant d’une lutte de tendance, ou de fractions. Dictature du parti
communiste ne peut signifier autre chose qu’affirmation claire d’un effort, d’une
tentative historique que va faire le parti de la classe ouvrière. Ce parti ne posera
pas comme un axiome que tout ce qu’il fera est juste pour le prolétariat, ou que
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 115

c’est seulement de son sein que surgiront les solutions valables pour la cause
révolutionnaire. Par contre, ce parti proclamera sa candidature pour représenter
l’ensemble de la classe ouvrière dans le cours compliqué de son évolution en vue
d’atteindre — sous la direction de l’Internationale — le but final de la révolution
mondiale. Encore faut-il que les supports de classe existent et puissent agir dans
leur pleine ampleur, sans le moindre obstacle venant des organes répressifs de
l’État. Ainsi, le chemin spécifique où peut s’effectuer et s’épancher ensuite la
conscience de classe des ouvriers est celui de la lutte pour les revendications
immédiates qui constituent, d’autre part, un correctif indispensable pour retenir
l’État dans les rails de la révolution prolétarienne. Les organisations syndicales
représentent donc, à notre avis, un des supports essentiels pour l’œuvre du parti.
En leur sein, les prémisses nécessaires pour faire confluer l’activité déterminée
autour de la sauvegarde des intérêts immédiats des ouvriers vers les intérêts
historiques et finaux du prolétariat consistent dans la construction des fractions
politiques qui doivent être reconnues non seulement pour le parti communiste, mais
aussi pour tous les autres courants agissant au sein de la masse, qu’ils soient
anarchistes ou socialistes.

Ici nous voulons rencontrer de suite une réponse polémique qui semblerait
devoir détruire toute notre argumentation. Si l’on reconnaît la faculté aux
anarchistes ou aux socialistes de construire leurs fractions au sein des syndicats,
d’avoir, à cet effet, une presse, un réseau d’organisation, pourquoi ne leur donne-t-
on pas la possibilité de former des partis ? Et, dans ce cas, où va donc la théorie de
la dictature du prolétariat ? Ou bien encore, pourrait-on nous dire : les fractions au
sein des syndicats sont en même temps des organismes politiques et même, si on
ne leur donne pas la possibilité de former d’autres partis hors le parti communiste,
nous ne serions plus dans la période de la dictature du parti communiste, puisqu’il
existerait déjà des organisations au sein des syndicats, expressions médiates ou
immédiates des partis politiques. Nous avons déjà dit que l’idée même de la période
de transition ne permet pas d’arriver à des notions toutes finies et que nous devrons
admettre que les contradictions existant à la base même de l’expérience que va
faire le prolétariat se reflètent dans la constitution de l’État ouvrier. Si le syndicat
est reconnu comme un instrument nécessaire, même en période de transition, il est
évident que ce syndicat ne peut vivre qu’à la condition qu’y soit tolérée la plus
ample liberté de discussion entre tous ses membres et aussi la construction des
seuls organismes pouvant refléter les idées des ouvriers, à savoir les fractions
syndicales. Et dans le domaine des fractions syndicales, le parti ne devrait pas avoir,
dans la Constitution, plus de droits que n’importe quel autre courant agissant au
sein des ouvriers. Si l’on posait le problème en fonction du fait que les communistes
ont l’État dans leurs mains, il s’ensuivrait inévitablement que leur position au sein
des syndicats deviendrait en réalité monopoliste et qu’il serait puéril d’affirmer dans
la Constitution que les organes de la répression de l’État ne peuvent intervenir en
aucune des questions surgissant dans les syndicats. Ainsi l’on en arriverait non pas
seulement à détruire notre argumentation, mais à anéantir toute possibilité de
déterminer, dans n’importe quelle direction, des sauvegardes politiques : tout
devant finir en une inévitable dégénérescence de l’action du prolétariat ou de son
parti.

Le maintien des fractions au sein des syndicats se justifie donc par la nécessité
116 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

de ces organisations dans la période transitoire et l’interdiction à ces fractions


d’arriver au rang d’un parti politique — aussi bien, d’ailleurs, que la signification
politique de ces fractions — font partie de la phase transitoire elle-même dont nous
allons préciser plus encore les contours. La direction de l’État prolétarien par
l’Internationale étant acquise, nous devons en arriver à déterminer plus exactement
ce qu’est, en réalité, la dictature du parti communiste. Ce parti soulève, quant à la
gestion économique et politique, un programme donné qui est soumis à la double
critique et de la classe ouvrière et des événements. Il ne peut toutefois être soumis
à la critique d’autres tendances politiques qui, à cette fin, mobiliseraient les ressorts
de ce qu’on appelle généralement la démocratie. Cela pour des considérations
principielles. Au sujet de la démocratie, reprenant les positions principielles de
Marx, d’Engels, de Lénine surtout, nous avons déjà expliqué que le jour où les
conditions existeront pour l’exercice réel de la démocratie, dans son acception
courante de possibilité de faire agir les majorités en même temps que de permettre
aux minorités d’agir en vue de devenir majorités, ce jour-là aucune nécessité
n’existera plus d’établir la société sur des bases « démocratiques », la disparition
des classes permettant la libre expansion des besoins humains. Et tant qu’il y aura
des classes (et elles ne disparaîtront nullement du fait du renversement de la
bourgeoisie), la démocratie est plus que fiction, manifestation bruyante non de
contrastes se vérifiant entre les idées des uns ou des autres, mais de contrastes de
classes se vérifiant en fonction des intérêts fondamentaux de ces classes ; la
démocratie, dans sa version restreinte ou élargie, représente donc un mécanisme
social de domination de classe.

La thèse de Rosa contre les bolcheviks affirmant que même les institutions
parlementaires reflètent, aux moments révolutionnaires, les intérêts du prolétariat
et peuvent même servir ce dernier, est pleinement controuvée par les événements
que Rosa n’eut malheureusement pas la possibilité de vivre (pour le grand bien de
ses détracteurs actuels qui auraient ainsi perdu la possibilité de lutter contre le
« léninisme » en vue d’ébaucher le « luxembourgisme », nouveau canal pour la
corruption de la classe ouvrière). En effet, dans l’immédiat après-guerre, nous
avons vu que la seule voie qui restait au capitalisme pour briser l’attaque
révolutionnaire des ouvriers, c’était justement d’étendre à l’impossible la peau de sa
domination parlementaire pour y attirer les ouvriers, lesquels, étourdis par les
concerts des Assemblées Constituantes, furent ainsi détournés de leur chemin, qui
ne pouvait aboutir qu’à la condition de briser ces institutions bourgeoises. Au
surplus, en Hongrie, même après la victoire sur la bourgeoisie, c’est bien le recours
aux procédés parlementaires du partage du pouvoir avec la social-démocratie qui
est à la base de la victoire de la contre-révolution capitaliste. Les Parlements et les
Constituantes pouvaient être utiles pour les révolutions bourgeoises devant
construire leur édifice de classe et devant dissimuler aux masses la réalité de la
lutte des classes pour leur faire croire que leurs intérêts et leurs volontés allaient
enfin triompher. Il en est tout autrement pour le prolétariat qui n’a rien à dissimuler,
qui peut ouvertement affirmer que c’est seulement une minorité (son parti) qui l’a
guidé à la victoire et que c’est seulement dans la longue voie du progrès de la
révolution mondiale qu’il sera possible d’habiliter la majorité et l’entièreté des
masses à s’acquitter de la mission historique qui leur incombe.

L’État prolétarien ne peut reprendre à son compte la structure parlementaire en


Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 117

la portant à sa perfection en se basant sur le fait que l’obstacle représenté par les
intérêts du capitalisme aurait disparu après son renversement. Ce qui empêche la
structure parlementaire de guider l’évolution historique, c’est la considération
fondamentale que la classe ne se configure nullement à l’image des volontés
s’exprimant par le vote à n’importe quel degré, mais dans le domaine productif.

Lorsque nous avons traité de la théorie de la classe et de l’État, dans leurs


fondements primaires, nous avons expliqué que la classe d’abord, l’État ensuite,
trouvent leur source dans la différence existant entre un degré donné de la
technique de production, la masse des produits y correspondant d’une part et,
d’autre part, l’ensemble des besoins de tous les membres de la société.
L’insuffisante évolution de l’instrument de production ne permettant que la
satisfaction des besoins d’une minorité, conduit à l’inévitabilité de la classe et de
l’État. Et le fait que la bourgeoisie recoure à l’État parlementaire ne dépend
nullement de l’idéal démocratique du capitalisme, mais de la nature socialiste de
l’instrument de production. En effet, le divorce qui s’est effectué entre le travailleur
et l’instrument de production oblige celle-ci à chercher ailleurs que dans le régime
du servage (qui garantit la continuité de la vie économique par la liaison personnelle
et physique du travailleur à la terre, à l’outil industriel, continuité détruite par la
nouvelle phase de la technique de production devenue collective) un système de
fonctionnement de son régime, de sa société. Le parlement, le système électif
interviendra et le vote remplacera, en définitive, la chaîne de l’esclave au maître, le
lien personnel du serf envers le seigneur. Toutefois, il n’existe pas d’incompatibilité
de principe entre capitalisme et parlement, ce qui est d’ailleurs prouvé par le
fascisme dans la phase de déclin définitif du capitalisme, alors que l’effort du
prolétariat révolutionnaire a été brisé. Le capitalisme se passera du système électif ;
mais cela ne veut nullement dire que le principe démocratique puisse se hausser en
un facteur de principe commandant l’évolution historique, d’autant plus que
l’explication du fascisme nous ne la trouvons nullement dans le péché anti-
parlementaire qu’aurait commis le capitalisme, mais dans le fait que la phase des
révolutions s’étant ouverte, les organismes prolétariens dépassant les cadres du
régime doivent être violemment anéantis. Et c’est ici que nous trouvons les bases
du fascisme et nullement en une prétendue crise de la démocratie. A ce sujet, le
rôle d’accoucheuses du fascisme qu’ont joué les forces démocratiques est un
élément définitif pour repousser toutes les jérémiades social-centristes autour des
libertés démocratiques. Enfin, l’analyse historique nous permet de bien nous rendre
compte qu’à la base de l’utilisation du système électif de la part du capitalisme, il y
a le fait essentiel qu’il fallait avoir recours à un procédé qui parvienne à combler le
vide existant entre la masse de la production et les besoins de la société considérée
comme un ensemble de membres ; par un procédé qui donna une justification
juridique et idéaliste à la formation, la consolidation et la défense du privilège
conquis par la bourgeoisie, après avoir substitué au lien personnel du servage
médiéval un autre lien de sujétion des ouvriers.

Après la victoire du prolétariat, cette situation s’est-elle modifiée de fond en


comble, assistons-nous à la possibilité d’assouvir les besoins de l’ensemble de la
société ? Si cela était le cas, faudrait-il traverser une phase transitoire ? Mais nous
savons qu’après la victoire de l’insurrection, la situation sera telle que, loin de
penser à la possibilité de l’épanchement libre des besoins, nous devrons constater
118 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

jusqu’à l’impossibilité d’établir une position d’égalité parmi tous les membres de la
société quant aux besoins eux-mêmes ; l’héritage séculaire des régimes de
domination de classe fait que du paysan à l’ouvrier manuel, jusqu’à l’ouvrier
spécialisé, toute une gamme existe et les parties des travailleurs qui ont toujours
été les plus exploitées ne peuvent même pas parvenir à percevoir l’horizon des
besoins plus étendus que connaissent les parties les plus élevées, alors qu’elles se
trouvent dans l’impossibilité morale, intellectuelle et physique de pouvoir en jouir.
Enfin, la thèse que nous avons déjà rappelée sur l’inexistence des possibilités d’une
égalité dans le vote tant que l’évolution productive ne nous aura pas permis de
détruire les classes, et sur le caractère superfétatoire des élections dans la société
communiste, doit être toujours considérée comme valable, même après la victoire
du prolétariat. Ce dernier se devra de ne pas leurrer les travailleurs et de ne pas se
leurrer lui-même ; s’il fait recours au système électif dans ses organisations, c’est
parce qu’aucun autre procédé ne lui est offert et que, au surplus, quant au
fonctionnement définitif de ses organes de défense et de lutte, c’est le mécanisme
des cadres faisant apparaître et agir des minorités qui peuvent en être capables qui
assurera le fonctionnement, la vie et la victoire de sa classe et nullement le principe
démocratique et électif.

En face de l’ennemi, le prolétariat trouvera une justification historique pour


l’institution de sa dictature et, tout en étant majorité de la société, il expulse la
minorité capitaliste, parce que c’est uniquement par l’exercice de la violence qu’il
pourra briser l’échine d’une éducation séculaire d’esclave faussant, à la base, toute
possibilité de vie et d’épanchement automatique des possibilités historiques que
recèle la masse des travailleurs. Pour ce qui concerne maintenant la classe ouvrière,
nous devons insister sur le fait que le parti étant une expression de cette dernière,
et tout en ne pouvant qu’encadrer une minorité de travailleurs, ne peut se hausser
au niveau de son rôle que dans la mesure où il exprime une croissance continuelle
de la conscience des travailleurs se dirigeant vers la voie de leur dissolution en tant
que classe, simultanément aux progrès de la technique de production amenant la
disparition des classes et la fondation de la société communiste. Si donc il ne pourra
pas instituer sa dictature sur la base des soviets fonctionnant avec un système
électif parfait, puisque ce n’est pas sur la base du principe démocratique qu’il pourra
organiser sa dictature, le prolétariat devra toutefois instituer et faire vivre
réellement sa classe, en frayant les chemins à son élévation continuelle au niveau
de la fonction historique qu’il doit accomplir.

C’est ici que se place la thèse de la dictature du parti du prolétariat, qui


sauvegarde au syndicat, non seulement l’entière possibilité d’action pour la défense
des intérêts immédiats des travailleurs, mais aussi la possibilité de fonder des
fractions en son sein. Dictature du parti, parce qu’il est impossible de se baser sur le
système électif, parce qu’il est impossible de reprendre à son compte le système de
la rotation des partis (même de ceux s’intitulant ouvriers), dictature du parti qui
est, au fond, un engagement en face de la classe ouvrière, un engagement en bloc
sur tout un programme historique qui ne pourra être réalisé que par la classe
ouvrière elle-même. Enfin, la possibilité de fondation de fractions au sein du parti ne
doit nullement être exclue, mais il faut voir en ces fractions une voie de sauvegarde
du parti aux intérêts de la classe ouvrière.
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 119

Au fond, nous voyons la voie de la sauvegarde de la dictature du prolétariat non


dans la direction électoraliste, mais dans la voie d’un fonctionnement complet des
organismes de classe des ouvriers, et de leur assainissement au travers de la
reconnaissance de la constitution des fractions en leur sein. D’un autre côté, à la
thèse qui fait ressortir l’expérience russe conduisant à l’identification de la dictature
de l’État prolétarien, en la dictature du prolétariat, et de la dictature du prolétariat
en la dictature de l’État prolétarien, nous voyons la nécessité d’opposer la dictature
du parti du prolétariat. En même temps, nous considérerons le fait que le parti est
au gouvernement sous l’angle plus limité d’une délégation de celui-ci dans l’État.
Nous confions aux instruments effectifs de lutte des ouvriers, les syndicats, et non à
de simples affirmations programmatiques et statutaires, le soin de surveiller l’État,
de le maintenir dans la voie de la révolution mondiale et sous la direction de
l’Internationale prolétarienne.

Il nous reste maintenant à réfuter un argument qui semble avoir une grande
importance et qui consiste à s’interdire tout effort d’élaboration idéologique
puisqu’au fond, du moment que l’État a été fondé et que celui-ci se trouve aux
mains du parti dont on a justifié la dictature, il serait inévitable que ce parti, ou sa
direction, aient recours à tous les moyens de la répression pour garder le pouvoir, et
cela en se situant progressivement dans le cours qui mène non au triomphe de la
révolution mondiale, mais à la consolidation du régime capitaliste. Nous avons déjà
expliqué que l’affirmation : tout le mal vient de la fondation de l’État, rien ne sera
fait tant qu’on n’aura pas supprimé l’État ; ou celle-ci : tout le mal vient de ce qu’on
ne permet pas aux travailleurs de disposer des moyens de production, que ces deux
affirmations reposent sur une équivoque historique, puisque les conditions
fondamentales pour l’anéantissement de l’État et de l’habilitation des travailleurs à
gérer la société ne se présentent pas au travers de la victoire insurrectionnelle en
un pays, mais qu’elles se trouvent au terme du processus du triomphe de la
révolution mondiale, ce qui est l’expression politique d’une élévation de la technique
de production capable de jeter les bases réelles de la société communiste.

Le prolétariat ne peut évidemment pas inventer les conditions historiques qui lui
permettraient de passer immédiatement à la destruction de l’État ou de laisser
s’épancher une conscience historique des ouvriers s’étendant à toute leur classe et
non seulement à une minorité d’entre eux. Par contre, le prolétariat, conscient de la
nature contradictoire du processus de la révolution mondiale, peut ériger des
bastions idéologiques, politiques, capables de ne pas le rendre prisonnier de l’État et
de l’ennemi capitaliste, mais de jalonner la route de la victoire internationale pour la
fondation de la société communiste. Tout autant qu’il a été capable de construire,
au sein même de la société capitaliste, les organes qui l’ont conduit à la victoire
insurrectionnelle, il pourra construire les organes qui lui permettront de ne pas être
la proie de l’État qu’il est forcé de supporter, de ne pas être vaincu par le
capitalisme mondial. Pas de fatalisme ou d’optimisme (l’État prolétarien conférerait
un cachet communiste à n’importe quel geste), ni pessimisme (le prolétariat ne
pouvant être que ligoté par le mécanisme de l’État). Sur la base de l’expérience de
la révolution bourgeoise de 1789-93, Marx et Engels ont dressé les premières idées
de la dictature du prolétariat. Sur la base de la Commune, Marx et Engels, Lénine
ensuite — se basant aussi sur 1905 — purent établir une première critique de
l’expérience de 1871 pour en arriver à la conclusion de la nécessité de la destruction
120 Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État

de tout l’appareil de domination de l’ennemi capitaliste. Sur le brasier des


événements que constitue la révolution russe, il faut arriver à des conclusions
capables de guider l’action du prolétariat vainqueur de demain. Notre effort critique,
même s’il n’aboutit pas à une solution définitive de ce problème extrêmement
compliqué, aura quand même servi à dépasser les limites qui ont toujours été
assignées à ce sujet jusqu’à maintenant et qui voulaient réduire à une question
d’hommes le plus formidable problème de notre époque.

La précision que nous croyons devoir apporter à la formule de la dictature du


prolétariat, et l’appellation de dictature du parti communiste procèdent, ainsi que
nous l’avons démontré, d’une position du problème située au-delà des limites de ce
qui nous a été légué par les communards et les bolcheviks. Notre étude, ainsi que
nos conclusions, tiennent à indiquer, dans le domaine économique aussi bien que
politique, les tendances historiques auxquelles le prolétariat doit se relier, les
notions politiques fondamentales pouvant représenter la charnière de l’organisation
de son pouvoir.

Nous basant sur les principes marxistes, nous avons repoussé toute solution se
trouvant dans la direction d’un élargissement du mécanisme de la démocratie, en
tenant compte de la considération fondamentale que le vote ne peut représenter
que l’expression d’un lien, d’une sujétion tant que les classes existent. C’est dans
une toute autre orientation que nous avons cherché la solution et indiqué des
solutions. C’est dans l’établissement de garanties pour la vie et le développement
des organismes de classe du prolétariat, ceux inhérents à la défense des intérêts
immédiats (les syndicats) aussi bien que les intérêts finaux de la classe ouvrière : le
parti. Si nous sommes pour la constitution des fractions syndicales des différents
courants politiques et non pour l’élévation de ces courants jusqu’au rang du parti,
c’est parce que cette dernière idée procède de l’institution d’un régime
démocratique et que nous estimons ce dernier foncièrement hostile au
développement de la mission historique du prolétariat ; si nous revendiquons la
liberté de la constitution des fractions syndicales, c’est parce que ces dernières se
rapportent à un organisme que nous considérons indispensable à la mission du
prolétariat, aussi bien qu’à freiner les tendances de l’État à s’échapper des mains du
prolétariat tout en ne bouleversant pas les bases d’un régime qui peut continuer de
se prévaloir des principes de la socialisation des moyens de production tout en
s'insérant dans le mécanisme du capitalisme mondial. Admettre la nécessité du
syndicat, c’est aussi admettre la nécessité de la fraction syndicale et la mise sur un
pied d’égalité, en leur sein, du parti communiste et des autres courants agissant au
sein des masses.

Quant aux soviets, nous n’hésitons pas à affirmer, pour les considérations déjà
données au sujet du mécanisme démocratique, que s’ils ont une importance énorme
dans la première phase de la révolution, celle de la guerre civile pour abattre le
régime capitaliste, par la suite ils perdront beaucoup de leur importance primitive,
le prolétariat ne pouvant pas trouver en eux des organes capables d’accompagner
sa mission pour le triomphe de la révolution mondiale (cette tâche revenant au parti
et à l’Internationale prolétarienne), ni la tâche de la défense de ses intérêts
immédiats (cela ne pouvant être réalisé qu’au travers des syndicats dont il ne s’agit
nullement de fausser la nature en en faisant des chaînons de l’État). Dans la
Ottorino Perrone — Parti — Internationale - État 121

deuxième phase de la révolution, les soviets pourront toutefois représenter un


élément de contrôle de l’action du parti qui a tout intérêt à se voir entouré de la
surveillance active de l’ensemble de la masse qui se trouve regroupée en ces
institutions.

Quant au parti lui-même, qu’il nous suffise d’insister que notre considération
fondamentale, qui voit en lui le pilier de la dictature du prolétariat, ne nous
empêche nullement de revendiquer la possibilité — sanctionnée au point de vue
programmatique — de constituer des fractions en son sein. Il est évident que le fait
même de la constitution d’une fraction au sein du parti représente un danger quant
à l’achèvement de la mission du prolétariat. Mais nous persistons à penser que,
même sans la constitution de la fraction, ce danger se présenterait et que, par
contre, la fondation de cet organisme représente la seule voie pouvant permettre,
en définitive, le salut du parti et peut exprimer les tendances historiques du
prolétariat qui réagit contre les déviations de l’organisation du parti ou de sa
majorité.

Nous sommes arrivés au bout de notre effort avec la pleine conscience de notre
infériorité en face de l’étendue du problème qui était devant nous. Nous osons
toutefois affirmer qu’une cohérence ferme existe entre toutes les considérations
théoriques et politiques que nous avons traitées dans les différents chapitres. Peut-
être cette cohérence pourra-t-elle représenter une condition favorable à
l’établissement d’une polémique internationale qui, prenant pour base notre étude,
ou l’étude d’autres courants communistes, en arrive enfin à provoquer un échange
de vues, une polémique serrée, une tentative d’élaboration du programme de la
dictature du prolétariat de demain qui, tout en étant incapable d’atteindre la
hauteur que les gigantesques sacrifices du prolétariat de tous les pays ont effectué,
tout en ne pouvant pas se mesurer avec les tâches grandioses de l’avenir de la
classe ouvrière, en arrive tout de même à représenter un pas vers cette direction ;
un pas nécessaire, un pas qui, si nous ne le franchissions pas, nous mettrait demain
devant les pires responsabilités, dans l’incapacité de donner une théorie
révolutionnaire aux ouvriers reprenant à nouveau les armes pour leur victoire contre
l’ennemi.