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RonnyAmbjörnsson

Universitéd'Umeâ-Suède

L'ouvrier« rangé »

C'estdanslecadredes échanges derecherche fran-

L'ouvrier rangé ».

propo-

co-suédoisen SciencesSociales, nouésentredivers

partenaires institutionnels, dontle Centred'ethnolo- se situela contributionici

giefrançaise,que

sée

parRonnyAmbjörnsson,professeur à l'Universi-

té d'Uméâ, sur«

Outrel'intérêtde traductibilité - oud'intraductibi-

lité -

diraitaussibienen français, outout simplementaussi,

car les connotationsne s'excluent pas commeles

mots: le bonouvrierconscientou même, en

gonmoderne, «

térêt historique du texte pour toute ethnosociologie comparée des classesouvrières,etmême pour toute

ethnosociologiepolitiquecomparée dessocial-démo- craties européennes. Carentre tempérance et lecture,

lectureet

n'est pas seulementl'itinéraire deformation desélites

ouvrièressuédoises qui se trouveici refait, maiscelui qui mènela Suède patriarcale, si biendécriteautre-

que

présente la notionde « skötsamhet» (on

tel jar-

conscientisé »), chacunmesureral'in-

discussion, discussionet projetmilitant, ce

Le

Play,

à

dont parlaitOlofPalme,

fois par

le n'a

cette «démocratie-cercle

etdontle modè-

d'études »,

pas fini de fascinerl'Europe ouvrièredésen-

nonseule-

mentà notrehistoire,maisà notre présent, à nous

Français,

turéisde

ouvrière? En

marchands,intellectuels, mondains?

chantéedu rêvecommuniste

Biendes

questions s'entrouvent posées,

à nous

Européens

Quels usages

cul

l'alcool, voirede l'alcoolisme, dans la vie

quels rapports aux usagespaysans,

Quelleplace

à la

tempérance, comme discipline et

l'émergence du Mouvement

comme lutte dans

ouvrier?

Quelsrapports, dansleMouvementetdansla clas-

cultures (s) de l'ouvrier rangé etcelle

se,

entrela

(les)

(s) de

rebelle) ? Et quels

auxculturesmilitantes d'organisation ?

l'ouvrier« dérangeant » (on diraitmieux:

rapports des uneset des autres

Quellesplaces

en ces dernièresà la lecture, à la

quels signesreligieux ou/et poli-

discussion, à la réflexionéthique, à l'exemplarisme

des mœurs? sous

tiques ? Quellesmarquesreligieuses - ici protestante ou

catholique, ce seraitaussibienailleursorthodoxeou

islamique

-

surles premiers encadrements patriar-

surles

à leurs

non,communistesou

messages religieux,

à leurs

cauxet paternalistes desclasses ouvrières,puis

encadrements organisationnels des Mouvements ouvriers?

Quels rapports de ces organisations,syndicales

ou/et partisanes, socialistesou

non, aux structuresecclésiales antécédentesou/et

parallèles,

demandes éthiques, à leurs pratiquesliturgiques ou/et caritatives?

En ces

questionnementscomparatifs,l'ethnologie

idées,

etmêmedes idéesdu GrandNord,

n'aurait pas moinsà donner qu'à recevoirde l'échan-

ge avec l'histoire, la sociologie, la politologie, la lin- guistique, la philosophiemême,puisque c'estd'unhis-

toriendes

que êtrel'undeces ou telle (s) des

autre (s), car la listen'est pas close.

nousvientcetarticle.Notrerevuene

pourrait-elle espacesd'échange surl'axedetelle (s) thématiquesprécitées ou de telle (s)

MichelVerret

Certains mots, lorsde la

traduction,perdent une

partieimportante de leurcontenuau passage

laquelle

ils

d'une

langue à l'autre.De telsmotsnousendisent long sur

la cultureà

suédoisSkötsamhet.Il

sible, de traduirece mot.Il signifie sobriétéet assi-

appartiennent. Ainsidu mot esttrès difficile, enfait impos-

duité, maisil a aussiuneconnotationavec«

confiance », « honnêtetéet sérieux». Dans la classe

ouvrièresuédoisetraditionnelledes

niesduxxe siècle, il désigne encoreuneviecontrôlée
etconsciente.Entendonscetteconsciencedescondi-

tionsde vie, nécessaire pour se situer parrapport à la

digne de

premières décen-

Ethnologiefrançaise, XXI, ¡991, I, Anthropologues américains. Regards sur la France

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RonnyAmbjörnsson

sociétéet contrôlerses

aussi pour, sousforme organisée, réformercettesocié-

té et

savoiretà l'instructionfurentlesfacteurscentrauxde

cetidéalde la vie«

la ainsi - qui de manière générale, a marqué la socié-

tésuédoise.Sociétéau seinde

le mouvementouvrierdétientdes

mentaux depuis le débutdesannéestrente. On tenteradans le présent essai de caractériser

l'idéalde sobriétésuédoistel

mouvementsde

ouvrierau débutduxxesiècle.Les matériauxconcer- nentHolmsund, communautédescieurs, situéeà l'em-

bouchuredufleuved'Uméa, dansle golfe de Botnie, enSuède septentrionale.

dans le mouvement

propresactions,

nécessaire

développer sa proprepersonnalité. L'accès au

rangée », bien réglée - appelons-

laquelle,rappelons-le,

pouvoirsgouverne-

qu'il apparaît dansles

tempérance et

I Unmodèle patriarcal au xixesiècle

Holmsundestunecommunauté jeune. Elles'estfor-

Co.) et d'un port au

régions côtières

Laponie. Le personnel de

les

port :

méeautourd'unescierie (propriété d'une entreprise de

Göteborg : JamesDickson&

milieuduxixesiècle.Onrecrutaitlestravailleursdans

les petitesexploitationsagricoles des

aux environsde l'embouchuredu fleuveainsi

que, dansunemoindremesure, danslescommunesdel'in-

térieurenremontantversla

bureauetla main-d'œuvre qualifiée venaientdebeau-

coupplus loin: en général, dusud-ouestde la Suède.

Les artisans,qui en nombrecroissants'installaient

autourdu port, venaientaussidu Sud, ainsi

que dockers,plus mobiles que les ouvriersde la scierie.

Cettedifférenceillustraitle caractèreouvertdu

le va-et-vientdesnavires, les langues etlescoutumes étrangères, les contrasteset les nouveautés, un port

objet toutà la foisd'attractionetde réserve.

En tant que lieu de travail, le portenfreignait les

normesétablies.Hommeset

femmes s'ycôtoyaient

d'unenouvellemanière.A côtédesserveusesde café et des vendeusesde bière, on trouvaitdes femmes-

chargeurs, travaillanten

les

aucuncontrôlesurelles et le commissariatrural

d'Uméa rédigeait des rapports de

chargeurs restaientà

passaientparfois mêmela nuit

teuroccasionnel, le portreprésentait moralementune

zoneà risque. Outrelesdébitsdeboissonsclandestins,

on

encroireles comptes rendusdesadministrations pas-

toralesetles

équipe

surles navires parmi

marins étrangers. Les

hommesà terren'avaient

Même pour le visi-

police alarmants: les

bord plusque nécessaire, elles

y

trouvaitunnombrecroissantde brasseries où, à

rapportspréfectoraux, il se passait «

des

choses pas commeil faut » : rireset« divertissements dansantsnocturnes».

L'administration craignait lestroublesetmêmeles

villagevoisin, se joi-

effetsd'entraînementdes festivitéssur la main- d'œuvrede la scierie.Les directionsdes compagnies

de Holmsundetde Sandvik, le

gnirent ainsiauxautorités pour, dèsles années 1870,

imposer des interdictionsde servirla bièrele week-

end

; interdictions toujourscontournées, et toujours

renouvelées, manifestationsentretant d'autres, de ce

système de contrôle patriarcalcaractéristique de

maints aspects de la sociétésuédoise

pré-moderne.

La compagnie de Holmsund qui avaitconstruitune

et une

école, payait les prêtres ainsi que les

elle se

chargeait du logement du per-

les mineursne

rangée»,

condition précisée dans

église

enseignants;

sonnelfixedansdes corons, du boisde chauffe, des soinsmédicaux ; elle garantissait aussiunecertaine

indemnité-maladieetveillaità ce

que meurent pas de faimencas de décèsd'un parent. En compensation, ondemandaitauxouvriersd'observer

« uneviecalmeet

le contratde travailetvalable« aussibienau travail

qu'en dehors».

Sollicitudeetcontrôlevontde

pair. La compagnie

moinsbonnes

les enfantsse rendentà l'écoleetles

veillaità ce écoles de la

que

Maison envoyait lesélèvesrécalcitrantsetobstinésau

bureaude la

que compagnie n'étaient pas

les écolescommunales,plutôt meilleuresmême.

compagniepour être punis.

Outrela sollicitudeetle contrôle, ce

modèle patriar-

cal estcaractérisé par ce que l'on

ticalitéetla différenciation: le flotde mesurescoule

dehautenbasetl'attentionest portée, en premierlieu,

non pas

façon ou d'uneautre, se

une base individuelle que les indemnités-maladies

sontverséeset que les mineursobtiennentune pen-

sion.Les meilleursouvrierssontsouventchoisissur

le tas pour exercerdestâches plusqualifiées. Ce n'est

l'ondonnedutravail

l'hiver, alors que

grandepartie de l'activiténe tourne qu'à

De cette façon, la main-d'œuvreestdifférenciéeetla différenciationenelle-mêmeconstitueunélémentdu modèle patriarcal. Onneconsidère pas la forceouvriè-

recommeunecollectivité, etelle a du mald'ailleurs

à se présenter elle-mêmeentant que telle.

peutappeler la ver-

surle groupe, maissurlesindividus qui, d'une

sontfait remarquer. C'estsur

pas non plus à n'importequique

le

port est prispar les glaces et qu'une

mi-régime.

L'église

faisaient partieintégrante du

patriarcal. Même si, de plus en plus, on

et l'école

modèle

employait des enseignantsdiplômés, une partieimpor-

tantede

encoreassurée par des

danslecas Holmsund,

l'enseignement à la

findesannées1880était

-

prêtres

un

predicant de chapelle.L'enseignement du caté- chisme jouait biensûrunrôle important dansla viede l'école, toutcommel'histoire biblique. La cathéchisa-

tiondomiciliaire ayant

Suède, c'estle pasteurquechaque annéeeten chaque

famille interrogeait ses paroissiens surla catéchèse luthérienneetsurlesidéauxdevie jaugésjusque dans

le détail: unetradition qui remontaitau xixe

le rôle de

contrôlerle savoir.Etc'estla

tissait l'unité, puisque, commenousl'avons vu, c'est

elle qui se chargeait de la basematérielle: bâtiments,

salaireset impôts.

survécu jusqu'en

1915 (en

siècle),

l'Eglise étaitdouble : communiquer et

compagniequi en garan-

Compagnie,église,école, c'estsuret par

cettetri-

nité que se modelaittoutela viede

munautéde l'archipelqui, autournantdu siècle,comp-

taitun

peu parmi des milliersd'autresen Suèdeà cette époque.

Mais les plaintes récurrentes portées surles mau- vaisesmœursdansle port montrant que la « trinité» neréussissait pas toujours. Et ce n'est pas seulement dansle portqu'on notaitbiendesrelâchements.Surles lieuxdetravail mêmes, lesnormesfixées par lecontrat de travailet la catéchèse se trouvaientsouvent enfreintes.

Plusieurs fois, lesouvrierscessèrentle travail pour protester contredesmesuresconsidéréescommeabu-

sives.Ces actionssemblentavoirété

ouvriersfaisanttout simplement la grève desbrascroi-

sés - età en jugerpar lessouvenirsrecueillis par écrit

ultérieurement, onne

desconflitsen question. C'estd'ailleursle tonde ces

revendications plusque lesrevendicationsentant que

telles qui soulevait l'indignation à compagnie.

cette petite com-

moinsde 2.800 âmes ; unecommunauté

spontanées -

les

soignaitpas

sonvocabulairelors

la directionde la

Parmiles empileursnotamment, touteuneculture

« sauvage » se développait : rites initiatiques, célé-

brationset fêtes,menaçant la

nelle.Contrôleetrévolte spontanée,discipline etinsu-

bordinationse côtoientdoncdansla communautédes scieursdansla secondemoitiéduxixesiècleà Holm- sund.La directiondela compagnie sembleavoirtolé-

récertains degrésd'indiscipline, danslesritesdecélé-

brationdu

patriarcatimplique-t-il unecertainedose

?). Mais elle ne pouvait évidemment pas accepter

d'indocili-

disciplineprofession-

nouveau-venu,parexemple.(Peut-être le

les actionsde violence, les grèvessauvages nimême les grèves duzèle.

L'action spontanée restaitainsi problématiquepour les ouvrierseux-mêmes.Ce

même façon.

nément pouvaint aussise terminerde la

qui commençaitsponta-

L'ouvrier« rangé »

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Il suffisait que quelques-uns laissenttomberla grève

duzèle

néitédesouvriersetla

patriarcalepou- vaientd'ailleursse conj oindre pour soutenirles inté-

rêtsdela

rire, non par unerevendication.Car dicationsoit reconnue, il fautun

L'organisation à

contrôleindividueletcollectifdes

discipline, la vie industrielle l'exige : discipline des

horaires, discipline d'assiduité.Dans la notionde dis-

cipline se

compagnie. On répondait à l'injusticepar un

sponta-

l'actionsoit compromise. La

différenciation

pourque

pourqu'une reven-

soutien organisé.

son tourdemandela discipline, un

impulsions. Cette

rencontrentdoncdesintérêtscontraires qui

se côtoient.C'estdansle tissud'intérêts opposésque

prennentforme, en Suède, le mouvementouvrieretle

mouvementde

tempérance.

I Lutte politique etsobriété

Noussuivronsd'abordle mouvementde

portéecritique deces

en

tempéran-

ce et les idéauxde

examinantla

nionsétabliestouchantles conditionsde travailetde

vie.Il

pensée

projet semi-conscient que nous appellerons le projet radicalde sobriété.

projet.

templiers et

Holmsund?

Quellespensées avaientcoursdansles

sobriété qui s'ydéveloppent, en

idéauxsurles

opi-

s'agit d'un processus de longuehaleine, où une

génère une autre, du développement d'un

Mon objectif estdetenterdereconstituerce

loges

desbons

dansle mouvementouvriernaissantde

Quels

étaientles sujets de discussionet

commentévoluèrent-ils? Commentles intérêts morauxseconvertirent-ilsenintérêts politiques ? Que

signifie se soûler?

Il y a naturellementbonnombrede réponses à cette

insoumission,quandquelqu'un veutnous

d'unsens

poli-

montrédanssa

montrédanssa

question. L'ivresse peut êtreune révolte, une façon de

montrerson

soumettre.L'ivresse peut aiderl'insoumis (e) à conser-

verson intégrité, cette parcelle devaleurhumaine que les conditionssocialesmenacentde lui ravir.Cette

ivrognerie de révolte peut avoir plus

tique.L'ethnologueBirgittaFrykman a

thèsede doctorat comment, dansles années 1880, un

ouvrier« conscientisé» de

Göteborgexprime son insoumissionen se soûlant.Et il n'étaitcertainement le seul.Unefractionde la social-démocratiesué-

doise a

seulementenversla

sonidéald'abstinencetotale.

pas

toujoursgardé

ses

distances sceptiques non

ligueantialcoolique, maisenvers

façond'alléger une

situation troppesante. Les contoursde la réalités'es-

L'ivresse peut êtreaussi une

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RonnyAmbjörnsson

1.Elus pour letrimestre,les fonction-

nairesde la loge Avenirde l'île de

l'Ordredes bons

devantla maisonde la loge au prin-

temps 1903. Tous portentl'insigne indiquant leur fonction - président,

secrétaire,trésorier,organiste,appar-

tenanceà un comité.En plus des

autresattributs,le

secrétairetiennent respectivement le

registre des protocoles.

L'emblèmede la

marteauetle

un viking brandissantunehache.Le

viking està

templiersposent

président et le

viking està templiersposent président et le bannière représente l a f i n dusiècledernierune

bannière représente

la fin dusiècledernierune

symbo-

figuremythologiquerépandue dansla

vieassociative populaire. Elle

lise

à

brandie peut être comparée au mar-

teaulevédu

sidentlivrenttousdeuxuncombat,le premier contrela déchéanceet les mauvaisesmœurs,le secondcontre l'ivrognerie et l'ignorance. Photo:

l'origine etla force, en opposition

« ladécacence bourgeoise ». L'arme

président : viking et pré-

archivesde l'auteur.

tompent, les lignes du

douces.C'est l'ivresse-refuge.

paysage socialsemontrent plus

Mais

unmouvement politiquequi veut prendre à

implique

del'autre, la conscience, la volonté,l'esprit,

l'humain».

paradoxale,témoigner chacuneà leurmanière

corps la réaliténe peutpass'y soustraire.Sousce rap-

port, le contrôledumilieu présuppose le contrôledu

d'uncôté les

moi. Cettemaîtrisede soi

impulsions etlesdésirs - le côté« animal» commeon

l'appelait ;

grandeurs de «

L'ivrognerie et la sobriété peuvent ainside façon

assez

d'une prise de consciencedes valeurshumaines.Ce sontlesvaleurshumainesdessociétésde tempérance

que nousétudieronsici, carc'estle mouvement pour

la tempérancequi marque le plus les organisations

politiques deréformeetdemodernisationdu

mouvementouvrier.Deuxfaitsenattes-

particulier le

teront: surles64 % des députés duParlement,qui en

1917 étaientdes antialcooliques actifs, la majorité

étaitmembredu parti social-démocrate.En 1920, la ligueantialcoolique étaitfortedetroiscentmilleadhé-

rents, autant que

lui-même - chiffrenotable pour un

tout juste sixmillionsd'habitants.Onestdoncendroit

de se dire que les idéauxde sobriétéontconstituéun facteur important dansla créationdela Suèdemoder- ne.

paysatteignant

pays, en

le mouvementouvrieren comptait

En 1884, se fondeà Holmsundune

cercle - de

de l'archipel)puis

une autreen 1990,

loge

- un

tempéranceSkärgardsblomman(Lãifleur

Skärgard-

sblomman (Lafalaise de liéesà l'Ordredes Bons

nationaldu même nom). Le mouvementantialcooli-

que prit un essor rapide

comptait 600 membressurles 2.800 habitantsde

Holmsund.Le mouvementouvrierluiest postérieur.

Ce

parmi lesdockers.L'annéesuivante, lesouvriersdela

scierie,inspirésparl'exemple, formaienteuxaussiun

syndicat. La plupart des

également del'unedes

taientleursadhérentsde

de la scierie et les dockersainsi que dans leurs familles.

mettre

finà la ventedebièredansle port etsurlesbateauxà destinationd'Uméa. Entreprise couronnéede succès

au toutdébutdu siècle.Mais ce n'était pas là la prin-

cipale

mêmesi les procès

qu'en passant, la vie de l'association.Il s'agit tout

d'abordde rallierde nouveauxadhérentsà la bonne

cause,puispar

qu'ils

Enfinet surtout: les

femmes, devaientse conduirecommesi des milliers

d'yeux les observaienten

en

l'archipel), toutesdeuxaffi-

Templiers(de

l'Ordreinter-

: au tournantdu siècle, il

n'est qu'en 1905 que futfondéle premiersyndicat

Les sociétésde

syndiqués étaientmembres

recru-

loges de tempérance,qui

préférenceparmi lesouvriers

tempérance luttaient pour

activitédes antialcooliques. L'essentielétait,

verbauxne

l'évoquent souvent

tousles

moyens de les

retenir,pour

population.

serventde modèleau restede la

antialcooliques, hommeset

permanence,ayant en tête,

chaquephase de la vie, leurs responsabilités.

Pouratteindrele

premierobjectif, rallierde nou-

veauxadhérentsetles conserver, on avait développé

plusieursstratégies. L'uneinsistesur l'importance des cérémoniauxet des ritesde toutessortes.Ceux des Bons Templiers étaientau débutextrêmementcom-

plexes. On trouveraiciune

nie initiatique, telle qu'elle estrelatéedansl'éditionde

description de la cérémo-

servaitau coursdes

1883du manueldes ritesconservédansles archives

de

premières années.Il

suivaità la lettreà Holmsund, maison peutconstater,

d'après le protocole,quel'aménagement dulocalétait fidèleaux

Skargardsblomman, celui qui

est

impossible d'assurer qu'on le

loge

étaitconfrontéà

prescriptions. Le candidatà l'adhésionà la

unmondeentièrementnouveau.Pourcommencer, la sallederéunionavaituncaractèretrès particulier sus- citant respect etcrainte.L'initiationdansl'Ordre pre-

naitla formed'unacterituel.La promesse d'abstinen- ce devaitintroduirele prétendant dansunenouvelle

vieetunesociétédifférentede celledans

(

ou elle) avaitévolué.Le contenurituelde l'actebai-

gnait dansuneambiance religieuse. Unou deuxoffi- ciantsaccueillaientle postulant dansuneantichambre

etle

deux garçons d'honneur, ilétaitensuiteintroduitdans

la sallede réunion, où d'autresofficiantsétaient pos-

tésà des

salle vide, oudevantuneBibleouvertesurun

Onobservaitunsilencetotalettousles

tournésversl'arrivantdontles gestes mêmesétaient minutieusement réglés. Seulau monde, c'estainsi que

le néophyte accédaità sa nouvellevie.

ritueld'admissiondumanuelde 1883 renferme,

à lui seul, un scénario détaillé, où sont

répliques ainsi que

ressembleaussià

de tension croissante, un point

dénouement, où la tensionse relâchedansla sérénité

et le bien-être.Le local était

théâtre, ce

regarder versunesortede scène, lieudemiseà

veau centre duquel l'onconduisaitlentementle novi-

ce etoù se trouvaitle « lieu-ditde salutation ».Là, le

chefde la loge, le

veau-venu par undiscours qui, avecdestournuresun

peu

manuel.On y insistede part en part surle caractère

fermédela

contre l'ivrognerie.Après le

conduitversle

il prêtait le sermentd'abstinence proprement

laquelle

il

questionnaient sursa foi religieuse. Escorté par

endroits précisparrapport au centrede la

pupitre.

regards étaient

Le

indiqués les

éléments scénographiques. Il

les

undrame liturgique avecune phase

culminant puis un

aménagé

en salle de

quipermettait auxofficiantsetmembresde

l'épreu-

président-Templier, saluaitle nou-

différentesrevientédition après éditiondansle

loge,

dont l'objectif estdestimulerla lutte

discours, lecandidatétait

vice-président-Templier

devant lequel

dit.Tou-

jours sous escorte, lenouveladhérentfaisaitensuitele

tourde la salle,accompagnépar

passe. niese terminait par unritueloù lesanciens membres, se tenant par la main, encerclaientle nouvel invité, à

des chants.Suivait La cérémo-

alorsla communicationdumotde

L'ouvrier« rangé »

71

L'ouvrier« r a n g é » 7 1 2 . La maisonde la l o

2. La maisonde la loge de

Holmsund). La maisonde l'Ordre jouait unrôlecentraldans

lesréunionslocales populaires à Holmsund pendant les

pre-

qu'onorganisait lessoi-

réesdébatsetdes conférences : c'estlà aussi

tenaientleurréunions.La

alors

membresdela loge eux-mêmes; une parcelle deculturearra-

chéeaux étenduesincultesde pierres etde broussaillesdu

tempérance à Sandvik (partie de

que les syndicats

photo date probablement de

mièresannéesduXXesiècle.C'estlà

que

1905,

la maisonde l'Ordreétait terminée,édifiéepar les

Norrland.Photo: archivesde l'auteur.

qui onfaisaitboireunverre d'eau, « la seuleboisson nousa donnéele

que

La cérémonietransmettaitunsentimentd'élitisme - c'estce qu'onrépète dans les recueilsde souvenirs

personnels. Les Bons Templiersappartenaient à une casteà part, unenation secrète, avecdesramifications danslemondeentier.Les cérémoniesavaientaussiun

rôlerituel: les

se individuelleà vivreunevienouvelleetdifférente.

Biendes

tielindividueldurevivalisme: ce n'estsansdoute pas

unhasardsi c'estdansune

loges

L'élitismen'était pas fictif.Il étaitcultivé précieu- sement par les initiés, d'une part sousformede maî-

trisede soi,

lectifactifau seindu groupe. Les mœursdesmembres

étaient passées

futtrèsélevé

siècle ; onavaitrecours par ailleursà d'innombrables

avertissementsetblâmes.

Seigneur ».

initiés s'engageaientpar leur promes-

voit, avec le choixexisten-

région de revival que

les

parallèles, on le

de Holmsundsont apparues.

d'autre part sous formede contrôlecol-

au peigne fin.Le nombred'exclusions jusqu'auxpremières annéesde notre

la majorité des réunionsétaient

consacréesà la moraleetauxbonnes mœurs, leurinté-

rêtse portant surlescas limites.Commentunmembre

doit-ilse

De 1880 à 1900,

comporterquand, contreson gré, il est

72

RonnyAmbjörnsson

contraintde travaillerdans le port en « mauvaise

la bonneconduite? Est-ce

a-t-

il le droitde

impulsionsagressivesprennent le dessus? Un adhé- renta-t-ille droitde danser? On discutaitces

tionsendétailetà fond.Etle résultatde la discussion

n'allait pas toujours de soi. Beaucoup pensentpar

exemplequ'onpeutdanser, si ce n'est pas

endroit public.

inconnus qui inquiète, celui qui peut aboutirà une

fêteincontrôlable.

sions, des déjeuners sur l'herbe, avecdes programmes dumêmeordre.

Les chantssont généralement extraitsdurecueilde

société» ?

Qu'est-ceque

uniquement l'abstinence? Unmembrede la

jurer ? Que

loge

doitfaireunadhérentsi ses

ques-

dans un

contact imprévu avec des

chants publiépar le mouvement.Une analyse de ces

chansonsfait apparaîtrecinq leitmotive: lutte, foidans

le progrès, fraternité,internationalisme, liberté.Pour

les

le vicesoustoutesses formes, maisaussil'indifféren-

ce à la vieetla passivité. La lutteestun

dontle futurest l'enjeu. Les

peuple

lumière:

genre humain.

Dansla lutte émerge la solidarité.Les traitsensont décrits par lestermes empruntés à la viefamiliale.On est frèreet sœur, en premier lieu avec les autres

membresde la loge, mais aussi, dansun sens plus

large, avec le restede l'humanité, errantencoredans

l'obscurité.Carla fraternitéestinternationale.Finale- ment, le thèmede la libertéinsiste beaucoup surla

conscienceet le

désirset

horizonmentalest assombri, il erreà

ci,de-là, sansaller jamaisplus loin que nez.

Pourl'histoiredes idées, c'estl'idéalismedu xixe

antialcooliques, la barbarie, ce n'est pas

seulement

style de vie,

C'est le

espoirs sont grands. Le

de la tempérance montedes ténèbresversla

groupons-nous et demain, nousseronsle

Il s'agit donc avanttoutd'êtreconscientde ses

actionsdanschacunedes phases de la vie : conscien- ce etcontrôledes désirs, voilàle b.a.-bade la viedu

membrede la loge : uneviehumaine parrapport à la vie« animale».

Pourla sociétéde tempérance, la sobriéténeconsis- seulementà s'abstenirdesboissonsfortes, mais

te

pas aussià meneruneviecontrôléeetconscientedansles autresdomaines: l'alcooletsa négation constituentle centreautour duquel se tisse, en anneauxconcen-

triquestoujourspluslarges, la toiledesbonnesmœurs.

I Instructionetvie rangée

Audébutdu siècle, la diminutiondesexclusionset

des avertissementscoïncideavec une critique des

cérémoniauxetdesrites.De

juge

plus en plussouvent, on

les cérémoniauxvidesde sens.Il arrivemême

soientridiculisés.La critique viseaussiles élé-

en

Bon-Templier est reli-

souvent que l'Ordredu

qu'ils

ments pseudo-religieux. Onfait remarquer de plus

plus

gieusement neutre.Cette critique émaneen

la jeune générationantialcoolique, mais implique

aussiunnombre significatif d'anciensmembres.Il est

facile

discipline collective ;

gré interdictionsettabousà leur personnalité.

partie de

d'interpréter ce processuspar

lesmembresdes

le succèsde la

loges

choix. L'ivrogne, dominé par

ses

impulsions n'a pas

de libertéd'action.Son

l'aveuglette de- le boutde son

siècle

avanttout par la variante qui, en Suède, trouvason

poète suédoisVik-

tor Rydberg. Plusieurschantssemblent calqués,

sciemmentou non,

berg vérité, la bontéetla beauté.Mais on avaitaussiune autrechansoncélèbreen tête, Y Internationale,qui

avecle poème de Rydberg,puise son inspiration dans

le progrès. Le thèmese retrouvedans l'iconographie

emblématique dumouvementouvriercommedumou-

vementde tempérance. Un motifcommunaux ban-

qui

constituele fondscommunde ces thèmes,

Ryd-

expressionlyrique, dansl'œuvredu

surle poème souventcitéde

surla traverséedu désertde l'humanitéversla

ontinté- nièresdes

change-

loges etdes syndicats

-

conservéesà Holm-

sund -

représente un personnage fémininà l'antique

brandissantune torche, surle modèlede La Liberté

guidant le peuple de Delacroix: liberté cependant

vêtue! Tributverséà la cause de la sobriétéet des

bonnesmœurs.

On peut aussivoirdanscetteévolutionun

fontde moinsenmoinsrecette.La

loge

mentde tactique dansunmonde qui,malgré tout, se déchristianiseet où les formesde contrôleextérieur

nouvelle stratégie

travailleavec des moyenspluspositifs. Elle tendà

fairede la

réunionss'intensifient.A chaque réunion, onmetsur

pied un programme,proposant un mélange de diver-

tissementsetd'instruction.On chante, on discute, on

récite, onfaitla lectureà voixhauted'untexte géné-

ralementextraitdu Réformateur, la revuede l'Ordre

du Bon-Templier, ou bienaussietde

textes plusprofanes. On organise des fêtes, desexcur-

Lorsdesfêtesetdes réunions, les discussionssont

au débutlimitéesà la

question :

comment jouir de la vie « rangée » ? Mais bientôtla

discussions'élèveau sensde la vie, à la naturedu

bonheur, à ce qui

sions,

ciant, et d'untonde plus en

chentsurles problèmespolitiques : quelle

problématique de la tempéran-

ce etdesbonnesmœursoubienencoreà la

feraitl'hommebon.Et les discus-

en formecontradictoireentreorateuret offi-

pluspassionné, débou-

structure

un foyer de loisirsconstructifs.Les

plus en plus de

L'ouvrier« rangé »

73

L'ouvrier« r a n g é » 7 3 3. Section 84 du syndicatsuédois des ouvriersdes

3. Section 84 du syndicatsuédois

des ouvriersdes scieries,

devantsa bannièreà Holmsunden 1906: un groupe d'ouvriers rangés.

La déessesurla bannièreressemble

à la Liberté - mêmebras brandis-

sant le flambeau - mais la liberté,

c'est ici celle du prolétariat, telle

que

de

chaînes de l'ignorance et, par Ici

même,du capitalisme. L'étoile qui

resplendit en hautde

Bethléem indiquant

biensûrcellede

le chemincisuivre: dans cette par-

tie nord de la Suède, la

conscience des classes, la

rance et la

formaient souventuneunion tripar-

posant

la concevaientles travailleurs

Holmsund : libération des

l'emblèmeest

prise

de

tempé-

religiositéévangélique

tite.Photo: archivesde l'auteur.

sociale permettant des hommesbons pour une vie

« rangée » Nous avons

déjà souligné la place

voix haute, etcelledesdéclamationsdanslesréunions

etlesfêtes.De la lectureà haute-voixil

versune activitééducativeen bonneet due forme.

Dès 1895, onavaitcommencéà constituerunebiblio-

thèque, oùtrouvaient place

surla tempérance, maisaussideslivresd'intérêt plus

général, surl'histoirede la culture.

?

de la lectureà

n'y a qu'unpas

nonseulementdesœuvres

C'estaussidansles

années quatre-vingt-dixqu'on

peuple »

exis-

de

puisque celle qui

que

riende valable »

psaumes. C'estla

discutadela créationd'uncercled'étude.« Le

avaitbesoinde sa propre école

taitne

longues catéchèsesetdesversetsde

suprématied'églisequ'oncritique. Le pasteur n'a pas

à

hostileaux

rapports d'état

civil, le predicant de

ner l'ivrognerie en tant que mèrede tousles vices,

rejette aussi

symptomatique : l'association rompait avecl'ordreéta-

bli

des représentants. L'associationse fondaitsurles

notions d'horizontalité,d'égalité entrefrèreset sœurs,

non

pas haut.Et si les

plutôt bons (la compagnie

tuitementle bois,

avait réglé le loyer les

la compagnie avaientété

premiersrapports avec la

communiquait «

se comporter en maîtred'école.On le perçoittrop

loges commeaux organisationssyndicales.

Les soupçons sontfondés: dansses

chapelle, noncontentdecondam-

l'organisation associative.Condamnation

par

la

société patriarcale, dontle pasteur étaitun

surla

verticalité, le dirigisme venantd'en

directionde

premières annéesetfourni gra-

en 1900, lorsde la constructionde

la sallede

s'étaitinstallée.Les membresdes

humiliantd'avoirà demanderdel'assistanceencas de

maladie,décidentde fonderune caisse de maladie

ainsi qu'une caisse de retraite.De manière générale

malgré la prudence du tonet le soucide garder une

neutralité politique, la lecturedes

premières décenniesduxxe siècle, attesteunemontée

de la

l'Ordre),par

la suiteunecertaineméfiance

loges,

estimant

protocoles desdeux

rangée »

statuts

dehors,respecter les

prises

sur

croire que la bonne

laisserà désirer.On

prise

de conscience politique dans les loges.

défendu par

A Holmsund,l'idéalde vie «

logesapparaît aussidansle

listenaissant. Cinq des

syndicat des

au travailcommeen

les

mouvement syndica-

du

conduite.Les ouvriersdoiventfaire preuve d'autodis-

cipline

horaires, se trouverau bon endroit quand le travail

commence, éviterles querelles dans les endroits

publics etbiensûrêtreenétatde sobriété.A plusieurs

reprises, des résolutionssolennellessont

l'abstinence totale, ce

conduitechezles dockersait pu formedes

qui porte à

vingt-trois articlesdes

dockersconcernentles mœurset la

comités pourréprimander les membresen

l'invocationd'honneur:

honneur d'accomplir untravailbien fait, maisausside

ne pas «fayoter » auprès de l'employeur.

faute professionnelle, sous

C'estvraiaussi

pour le

syndicat des ouvriersde la

scierieà Sandvik.« Les mœursindécentes» sontcri-

tiquées etondiscutesouventau coursdesréunionsde la conduitede telstravailleurs.Il arrivemême que

compagniepour

obtenirle licenciementd'un« fauteur de trouble».

l'onfasse appel à la directionde la

74

RonnyAmbjörnsson

74 RonnyAmbjörnsson 4 . Les ouvriersde H o l m s u n d a u

4. Les ouvriersde

Holmsundau débutdesannées20.

C'étaitdanscette catégorie de tra-

vailleurs particulièrement

plupart

des fonctionnaires des loges detem-

pérance etdes syndicats.Sauvage- rieetsobriétésemblaientse condi-

tionner.Photo: archivesde l'auteur.

vages » que

l'entrepôt ci

« sau-

l'onrecrutaitla

Maison organiseaussi, commedansles loges, desdis-

cussionssurdes

etdesrécitations.Les manifestationsdu 1ermaisont l'occasiond'insistersur l'importance de l'instruction.

sujetsabstraits, ainsi que

deslectures

Avectantde pointscommuns, il n'est pas surpre-

nant queloge et syndicat s'entendentbien.On organi-

saitsouventdesfêtesou excursionscommunesetles

réunions syndicales

l'Ordre.Nombrede syndiqués de la scierieétaient

loge; chezles dockers, untiers

aussiadhérentsà une

se tenaientdans le local de

syndiqués étaient également des antialcooliques. La soifde connaissancese retrouveaussidansles

des

commesi on voulaitavec les motset les

cerneruneréalité chaotique et

perspectivepluslarge, cet apprentissage duraisonne-

ment prendplace

développe au seindes loges. tions simulées, l'homme qui

terde toute question sous ses différents angles et à

prendre durecul parrapport à sonexistenceetau juge-

ment spontanéqu'ilporte surelle.Ainsidansle

arguments compliquée. Sous une

dansle modèlede vie idéal qui se

Grâceà des argumenta-

raisonne apprend à trai-

pro-

jet

de vie

réglée,raisonnement, distanceet prise de

consciences'enchaînent.

syndicats. On lità voixhautedes articlesde

politiques; œuvres.On considère l'ignorance commeunennemi

aumêmetitre quel'ivrognerie, au pointd'évoquerpar-

fois« l'ivressede

: demême que l'ivres-

se,

tances, alors qu'il aurait pu

presse

Une formede

pouvoirs'yapprendaussi, carcelui

« les motsen son

pou-

loges

on recommandela lecturede différentes

l'ignorance »

qui apprend à s'exprimer a

voir». Lorsque Holmsund reçoit le statutde commu-

véri-

fient l'importance d'avoirun

tousces exercicesoraux, ces discussions, ces débats

simulésconstituentautant d'étapes versla

nonseulementdela langue officielle, maisd'une pen-

sée abstraite,susceptible de s'appliquer à tous sujets.

La séquence

combienla

choixdesmotsse précise etcommentla languequo-

tidienne perdprogressivement duterrainau profit d'un

code

don-

des déclamations, des discours dramatisés,qui

nerontultérieurementson style à la discussion poli-

tique.

ne indépendante, de nombreuxfrèresdes

pouvoir surlesmots.Car

conquête

l'ignorance rendl'ouvrieresclave des circons-

enêtrele maître.

C'est là un

point

essentiel. L'ivresse endort,

réglée ouvreau

loges anti-

parlà,

s'en

l'ivrogne se fondavecsonmilieu.La sobriété permet

de prendre de la distanceet la vie

jugementcritique. Ainsilesdiscussionsdes

Dans les

alcooliques constituent-ellesun entraînement pour

voirla réalitésous différents angles, et

distancieret s'y situer plusobjectivement.

-

sions, lecturesà voix haute, débatsetconférences - se

présente au fildes anscommele cœurdu travaildes

loges. Onraisonneen permanence surtoutetsurrien

protocoles,l'expression orale

des protocoles de discussionmontre

gamme des thèmes s'élargit, combienle

linguistiqueplussophistiqué. On note aussi, au

exercicesen langue officielle, des exposés,

discus- rang des

L'ouvrier« rangé »

75

I Lectureetaction politique

la discussion, du comportement de la vie « rangée ».

Nousretrouveronsce type dutravailleur-lecteurdans

les années vingt etau débutdesannéestrente.

La lecture joue unrôlesimilaireà la

peu

surses

parole. Arrê-

tons-nousun

lire? La lecture place untexteentrela réalitéetle lec-

teur,éloignant de cettemanièrele

texte,expression d'uneautre conscience,

structureà l'expérience du lecteur,quipeut ainsicom-

parer son expérience à celled'autrui.La

créeavecla

plus Mais le textestructureaussila pensée. Commel'a

montréNeil

logiquetextuelle, avec

un

à lire

apprend aussià maîtriserune

significations.Qu'est-ceque

sujet de l'objet. Le

offresa

comparaison

Dès

lesannées quatre-vingt-dix,onparle au seinde

prendracependant forme qu'en 1912, comme

façon de les lire, avec

la logeSkärgardsblomman decréeruncercled'étude.

Il ne

organisationresponsable de l'acquisition des livres

pour une bibliothèque. Outrele choixdes livres, le

cercle discuteaussi de la

«

« compagnonpour la vie» qui, nousconseiller.

tout moment,peut

distance,l'espace d'une prise de position

réflexion et méditation », puisque le livreest un

à

souligne d'autre partl'importance de la discus-

On

sionautourdu livre, la littératuredevenantle point de

départ d'uneréflexionsurles

chantelle-mêmesuruneculture publique, de dimen-

sion parfois visionnaire: on

cerclesd'étudesoù finalementtoutle peuple rassem-

blé, entreraiten

le du peuple suédois» s'entrouvantréforméede fond

encomble.Dans de

que

de la

sblommanconcernentsurtoutles belleslettres.Deux

genres sont particulièrementappréciés : les descrip-

tionsdela conditiondes travailleurs, lesévocationsde

la

Rollandsontles auteursles plusfréquentés. Les

nent pourtantpas

ciestmêmesouvent présentée sousun journégatif. Le

peuple de

sauvage sombrantdans

barbarie.La massecontrasteavecle travailleuravide de connaissances qui,par l'intermédiairede la littéra- ture, découvre l'injustice structurellede la société.

problèmesprivés, débou-

imagine un

réseaude

discussion, « la physionomie menta-

telles perspectives, il estnaturel

premierplan. Les prêts

bibliothèque en expansion de la logeSkärgard-

l'œuvrelittérairevienneau

nature.Jack London,Ibsen, Strindberg etRomain

Les

descriptions de la vie des

travailleursne don-

le beaurôleà la collectivité.Celle-

l'abîme que dépeint Londonestunemasse

l'ivrognerie,l'ignorance etla

réfléchie.

Postman,quiconque apprend

système de propositionsprincipales et subordon-

nées, une organisationréglée de phrases, de para-

graphes, de chapitres. A vrai dire, deux logiques delecturese confrontent

mêmeici.Cardeux types delectures'affrontent.Une

lecturetraditionnelleen

où les coursexcathedraetle «

une certainenorme pédagogique. Une lecture plus

récente, introduite par le

réflexion» surle contenuconstituele

l'on exprime souventenSuèdeendisant que le lecteur

doitcacherce

vigueur à l'église età l'école,

par cœur », imposent

revivalisme, dont« la mûre

foyer. Ce que

qu'il

a lu « danssoncœur».

Ce n'est paspour riensidansla

lisaientd'une

tempérance etdu

languefamilière, on

rangés »

des

appelle les« revivalistes» leslecteurs: ce quifrappait

seulement qu'ilslisaient, mais façondifférente,plusfrappante

en eux ce n'était pas

qu'ils

donc pour l'observateur.Si lesouvriers«

mouvementsouvrieretde tempérance héritentdecette

manièrede

de la

commun: le

idéologiques étaient précisémentl'Eglise d'Etatet

l'Ecole.De

tique dela lecturede 1890à 1910

Touteune sériede livressurla lecturesontalors

publiés,qui

réfléchie.Les

continuetelsOscarOlssonetEllen Key traitentsans

cessece sujet. OscarOlsson

ainsidirela

moinsattachéeà ce

manièredonton le fait.Dans les

mouvementde

tiennent peu de placeparrapport à

lesœuvreslittéraires.

que

De mêmedansle mouvement ouvrier, où les œuvres

politiques sontloind'êtreen

lus

ou

ment.Carla lecturefaitbien partie, avecla sobriétéet

lire, c'est que les pionniers du revivalisme,

prolétariat avaientunennemi

système social patriarcal, dontles garants

là, l'importance centralede

la

probléma-

recommandent précisément la lecture

idéologues

suédoisde la formation

surtout,qui

élabore pour

méthode classique de

qu'on

la