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Revue française de science

politique

La crise du politique
Monsieur Julien Freund

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Freund Julien. La crise du politique. In: Revue française de science politique, 1ᵉ année, n°4, 1951. pp. 586-593;

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La Crise du Politique *

JULIEN FREUND

II est difficile à un adversaire du régime hitlérien, qui pendant


de longues années n'a pu dire ce qu'il pensait, de résister à la
tentation de la polémique, quand enfin il peut écrire ce qu'il veut
ou ce qu'il croît être juste. Aussi, dans le livre d'Edmund
Heinz, y a-t-il deux aspects bien différents qui, par leur
enchevêtrement, nuisent à l'objectivité et à l'unité de son analyse :
d'une part une critique souvent explosive du régime nazi et d'autre
part une étude, qui s'efforce d'être impartiale, de la crise politique
dans les partis, dans les organismes dirigeants et d'une façon
générale dans l'activité politique et sociale contemporaine. Sans vouloir
nous étendre sur le premier aspect du livre, notons la critique
violente que l'auteur fait de ces « bonzes » nazis qui
s'enorgueillissaient d'être de fins et rusés diplomates, alors qu'ils ne savaient
qu'injurier, à la façon de gamins de rue, les hommes d'Etat
étrangers. « On peut avec de telles méthodes de gangsters conduire
une clique de conjurés, mais non diriger un appareil aussi
compliqué qu'un Etat qui doit organiser son commerce international
et son économie intérieure. Ce sont là des menées de vauriens qui
croient qu'on peut jeter sans cesse et sans casse des pierres sur
âe- ~ :n-:ij- ■":!'■ •:■! -\ h-:; ut H=>r. fenêtres d'une maison barricadée »
(pages 71-72} D'ailleurs, ùa^s une analyse juste et profonde de
l'histoire du peuple allemand, l'auteur constate que YAllemaqi-r:
n'a jamais connu de véritables révolutions politiques, comme
l'Angleterre, la Frar.ee et îa Russie. La révolution de 1848 n'a eu
aucune conséquence politique, les Conseils de soldats et d'ouvriers
en 1918 n'ont rien changé dans îa structure profonde de
l'Allemagne, et 1933 a été une réaction mais non une révolution. « Les
demi-révolutions sans sang ni idées n'apprennent ni n'épurent rien.

* Edmund Heinz, Die Krise des PoUtlschen. Niirnberg, Bamberg, Passau,


Glock und Lutz, 1947, 112 pages.

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fcf La Crise du Politique

<- Les révolutions en Angleterre, en France et en Russie ont non


i.; seulement décapité des rois et des nobles, mais elles ont aussi pro-
£ voqué des courants d'opinion d'importance historique. Rien de
u pareil en Allemagne ! L'empereur s'enfuit à l'étranger, ses fils
r restent. La noblesse se rassemble dans un parti. La classe
bourgeoise est conduite par des avocats et des professeurs de sciences
r. juridiques, le parti socialiste par des professeurs sans poste ou par
'. des fonctionnaires » (p. 70) Ce serait là une des raisons du
» " manque d'éducation politique des Allemands.
Mais examinons l'aspect scientifique de cet ouvrage. Les peu-
. pies font preuve partout d'une lassitude devant la politique. On
pourrait en attribuer les causes à l'impuissance, à l'indifférence,
à la méfiance ou à la peur. Mais ce ne sont là que des aspects
iK. extérieurs de la crise du politique. Celle-ci a des racines plus
f; profondes : « La cause de cette crise du politique, c'est le danger
que présente pour l'homme, pour ses valeurs spirituelles et
personnelles, la tyrannie du politique » (p. 11) Les dictatures
fascistes ont ébranlé la démocratie ; vaincue par les armes, la
dictature n'est pas vaincue ni dans les esprits ni dans les partis ni dans
les Etats. Le fascisme n'est pas mort, puisque la politique a
envahi tous les domaines de l'activité humaine.
Nous voyons cette crise se développer d'abord dans l'Etat.
-À la base de cette analyse il y a la théorie classique de la sodo~.
Jogie politique allemande de la distinction entre communauté et
société, mais aussi un historicisme contestable, celui de l'évolution
• <îo politique à partir d'une communauté familiale de la concorde
r.ykrs le régime d'hostilité qui caractérise l'Etat socialisé. Aussi
longtemps que l'homme vivait dans la communauté familiale, il
n'avait aucune conscience de son individualité, et vivait dans un
état d'innocence comparable à celui de l'enfance. Mais l'éveil de
'- fe réflexion a tout changé. Pour l'homme occidental, cet éveil se
fît par la prise de conscience de l'histoire, c'est-à-dire par la prise
de conscience de son existence comme être social. Cet éveil de
p'' la réflexion a conduit l'homme à de nombreuses découvertes : celle
du savoir pour le savoir, celle de sa liberté individuelle, c'est-à-dire
celle de sa libre volonté et de son individualité, et celle de la
liberté politique (en effet, l'homme s'est très vite rendu compte
qu'il ne pouvait jouir de sa liberté individuelle sans l'existence
d'un ordre social et sans la garantie d'une liberté politique) Cette
nécessité est à la base de la naissance de l'Etat, à qui l'on reconnut
g bientôt une volonté autonome et un pouvoir propre. L'Etat devint

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Julien Freund

donc quelque chose d'impersonnel. Après l'expérience de l'Etat


patriarcal et de l'Etat dynastique, et grâce à la prise de
conscience de la notion de droit, la réflexion forma la notion de
l'Etat constitutionnel ou démocratie. Mais l'établissement de la
démocratie provoqua la crise du politique dont l'analyse constitue
l'objet de cet ouvrage.
En effet le politique se heurta à l'antinomie entre l'Etat idéal
et l'Etat réel. L'aspiration vers l'Etat idéal est commune à tout
homme, puisqu'il est l'Etat de la liberté, de la réflexion et de
l'ordre. Malheureusement son actualisation se heurte aux passions
et aux intérêts humains et à l'antinomie de l'idée et de la réalité.
Alors que l'ordre de l'Etat idéal est celui de l'égalité absolue,
l'expérience nous enseigne l'existence d'une inégalité radicale
entre les hommes. La démocratie réelle repose sur une majorité
quantitative qu'on ne peut identifier avec la volonté générale et
unanime de l'Etat idéal. L'Etat réel n'est que tension, lutte.
Comme par définition l'Etat est la source de toute norme positive,
qu'il dispose de forces morales et qu'il détient en puissance toutes
les forces physiques, en tant que réalité humaine et objet des
passions des hommes, il abuse de son pouvoir et crée la tyrannie
du politique. De sorte que « celui qui utilise la force, sans
considération des valeurs et au mépris de la vérité, de la justice, de la
beauté, du bien, passe pour un véritable homme politique » (p. 16)
Aussi, le politique qui devrait être harmonisation de la société et
promotion du bien commun, se déprécie-t-il dans l'Etat réel pour
ne devenir que l'instrument de la force nue, des passions et des
ambitions humaines. Cet état de conflit perpétuel existe aussi bien
à l'intérieur des Etats, entre les pouvoirs concurrents, qu'à
l'extérieur, entre les Etats autonomes.
La prise de conscience par l'homme d'une organisation
étatique par le dépassement de la communauté familiale originelle
se présente donc comme une évolution extrêmement douloureuse.
L'individualité s'est acquise au prix de la lutte et du danger,
qui sont le tribut qu'il a fallu payer à la réflexion. Le prix de la
liberté est donc bien cher, « non seulement par la perte de
l'innocence et du bonheur de l'enfance, ou par le risque de
l'entreprise. Mais c'est dans une lutte dure et âpre que la liberté doit
s affirmer » (p. 23) « Le chemin qui mène de la communauté
intime vers la société intellectualisée, la vie l'a rendu dur, abrupt,
difficile et compliqué. Elle a livré l'homme à la tyrannie du but »
(p. 25)

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La. Grise du Politique

îl y a donc un abîme entre la société idéale construite par îa


réflexion et la société réelle. « Les lois de l'idée ne sont pas celles
de l'histoire » (p. 27) La crise du politique est une crise
de la réflexion, d'une part parce que celle-ci nous a fait perdre
l'innocence de la communauté, et d'autre part parce qu'elle s'avère
incapable d'actualiser le régime idéal qu'elle a construit. L'Etat
réel n'est que la « fonction variable des rapports d'hostilité
économiques, idéologiques et spirituels entre l'individu et la société »
(p. 27) La réflexion laisse l'homme devant la force nue et l'a,
en fait, ravalé au rang de fonctionnaire et de moyen mécanique.
Cette constatation est particulièrement sensible à propos de la
démocratie, puisqu'elle est le régime idéal construit par la
réflexion. Cette crise du politique n'est pas passagère ou
historique, mais elle est chronique. E. Heinz ne le cache pas. L'Etat
idéal construit par la réflexion devrait retrouver l'esprit
communautaire de l'origine puisque le principe de la société idéale est
l'esprit universel ou la conscience de l'humanité (par l'identification
de l'Etat et du monde) ; mais nous ne pourrons jamais constitu-
tionnaliser ce principe. En lui-même cet Etat idéal n'est pas
contradictoire, mais il est une utopie, car l'antinomie entre idée et réalité
« est fondée dans la faiblesse et l'inconstance humaine » (p. 21)
L'Etat n'est qu'une apparence, « un symbole ».
Cette antinomie fondamentale entre idée et réalité, entre droit
et force, est cause aussi des troubles dans les différents domaines
de la vie politique.
D'abord dans le domaine économique. E. Heinz écrit : « La
tension la plus extrême est certainement celle du domaine
économique : dans le conflit entre la simple volonté de vivre ou du
pathos révolutionnaire de l'hostilité et la volonté nue et avide du
profit » (p. 27) Certes la Révolution française a mis fin aux
régimes absolutistes des privilèges, mais ce fut au moyen de la
force, du sang, et non du droit. Toutefois elle n'a pu s'opposer
aux forces économiques qui naissaient à l'époque avec la
bénédiction du libéralisme. Certes le libéralisme semblait affranchir
les hommes de la tyrannie du politique : 1° L'économique est dirigé
par des lois naturelles immuables alors que le politique n'est que
l'expression de l'intervention humaine par des lois artificielles :
de ce fait il doit être subordonné à l'économique ; — 2° La
somme des progrès individuels est égale au progrès de la totalité,
de sorte que le bien-être de la société est identique à
l'accroissement des richesses. En réalité, là aussi il y a eu antinomie entre

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Julien Freimd

l'idée et la réalité. ïl s'est constitué une classe de capitalistes qui


exploite le reste de l'humanité grâce aux découvertes nouvelles,
au progrès technique et à l'industrialisation. Les machines ne sont
1'
pas cause de cette exploitation, mais « inhumanité pharisaïque »
du libéralisme. L'idéal démocratique de la révolution s'est heurté
aux forces économiques, qui, au nom de la démocratie, ont
transplanté la force du domaine politique dans le domaine économique,
sous la forme de la concurrence. Les puissances économiques
avaient le jeu facile, puisque, après avoir réduit le politique à une
activité secondaire, elles ont pu s'emparer de l'Etat, à leur profit.
Ce qu'on appelait la volonté du peuple n'était au fond que la
volonté des puissances économiques. Le libéralisme n'a donc fait
que développer la crise du politique. Le socialisme, de son côté,
n'a pas apporté de solution. En rétablissant, en fait, sinon en
théorie, la primauté du politique, en subordonnant à ce dernier
l'économique (nationalisations, capitalisme d'Etat) il a livré les
hommes à la tyrannie de l'Etat réel ; le dirigisme n'est pas compatible
avec un régime de liberté. L'économique est donc devenu un
instrument au service de la force qui est l'essence de l'Etat réel.
Incapable de trouver une solution à ces maux, l'humanité ne songe plus
à faire du neuf : l'essentiel pour elle est de « tenir le coup ».
Ensuite dans le système des partis. Dans le régime de la
démocratie idéale et juridique, le peuple est seul détenteur de la
souveraineté, c'est-à-dire que le dominant et les dominés sont identiques.
Là encore nous rencontrons l'antinomie de l'idée et du réel : le
système parlementaire n'est que l'expression de l'impossibilité
d'exercer la démocratie directe. Par ce système représentatif, ce
n'est pas le peuple qui prend les décisions politiques (son rôle
se réduit à celui du vote) mais ce n'est qu'une minorité de
gouvernants ou de députés qui décide. Nous retombons en fait dans
le pis-aller de l'Etat réel, c'est-à-dire de la suprématie d'une
majorité quantitative. Mais ce système donne aussi naissance aux
partis politiques. Ceux-ci développent un programme et se font
les champions d'un idéal ; mais arrivés au pouvoir, ils n'ont plus
qu'un seul principe : 3a politique est l'art du possible. Les partis
n'arrivent pas à surmonter l'antinomie dv. fait et de l'idée.
D'ailleurs le fait que les partis au pouvoir renoncent à leur idéologie
est plutôt un bien pour l'Etat, car, comme l'a remarqué le major
Attlee : « Ceux qui veulent appliquer un programme
d'orthodoxie socialiste ont toujours échoué, et. au lieu de former des
partis, une telle manière de procéder ne mène qu'à des sectes. »

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La Crise du Politique

II est en effet impossible qu'un programme puisse prévoir tous les


problèmes que soulève l'action politique quotidienne ; par
conséquent toute politique selon des principes mène à un échec. Mais
les partis ne sont pas seulement des groupements idéologiques,
ils sont aussi des groupements d'intérêts, de sorte qu'en réalité
les idées sont au service des intérêts. Tout parti politique a
l'ambition d'arriver au pouvoir, de contrôler l'appareil de l'Etat. Le
député, en principe, est le représentant de la nation entière, mais
le chemin vers la Chambre passe par les partis. « Cela impose au
député une obligation qui ne îe laisse plus indépendant » : il est
plutôt le représentant d'un parti que de la nation. La sociologie
nous apprend d'autre part que dans toutes ces machines politiques
ce sont seulement quelques personnes, les chefs, qui décident de
presque tout : ils fixent la ligne ou la tactique. « D'où ce paradoxe :
s'il y a des Etats démocratiques, il n'y a que peu de partis
démocratiques » (p. 44) Pour sortir victorieux dans la bataille
électorale, les partis édifient un formidable appareil bureaucratique,
et l'expérience nous apprend que le but de ces groupements n'est
pas d'exercer leur activité au service du bien commun ou de
l'éducation des masses, mais de ramasser des voix : le parti se prend
lui-même comme fin. « Ces faiblesses, soutenues par la volonté
brutale de puissance, triomphent dans les organisations politiques,
minent la confiance, agissent par destruction et par désagrégation.
On néglige les problèmes politiques pour le prestige personnel et
pour les spéculations électorales. D'où l'absence de conscience dans
ces façons d'agir. On fait des propositions dans î'espoir de les voir
rejeter ; on prend des décisions que le gouvernement ne peut ou
ne veut exécuter ; on fuit les mesures impopulaires pour s'en
décharger sur le gouvernement ou les autres partis ; on tolère
des gouvernements minoritaires pour des avantages partisans ; on
s'isole politiquement pour ne pas endosser la paternité de. mesures
désagréables. Dans la situation économique critique, on s'arrange
pour trouver des avantages au profit du parti » (p. 49-50)
E. Heinz développe d'ailleurs en quelques paces une excellente
sociologie des partis qui rappelle souvent celle de Max Weber
dans Politik aïs Beruf. Dans l'Etat réel, les partis ne sont qu'une
forme supplémentaire de la crise du politique, ils sont les
instruments d'une force, ils sont des éléments de lutte et de conflit.
Enfin les dirigeants politiques sont victimes de la même crise.
Trop souvent ils ne sont pas à la hauteur de la situation. Ils
passent leur temps à vouloir galvaniser les masses par des discours,

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à faire de la démagogie et oublient leur tâche essentielle, qui est


de faire de la politique. Ils jouent avec la crédulité et la
sentimentalité des masses, car le peuple va instinctivement vers celui
qui crie le plus fort, vers celui qui en apparence fait preuve de la
plus grande volonté. E. Heinz fait à ce propos une sociologie des
chefs politiques : il distingue le démagogue, type Hitler, et
l'opportuniste, type Thiers, du véritable homme politique, comme
Danton ou Lénine. Cette étude ne vaut pas celle de Max Weber.
Et elle est viciée par sa théorie du grand homme. « Le grand
homme d'Etat est moins le produit de son éducation ou de sa
propre formation morale que l'œuvre de la nature prodigue. Il est
un don fait à un peuple » (p. 66)
Quoique l'humanité ne puisse pas actualiser l'Etat idéal,
pourquoi ne fait-elle pas un effort pour s'en rapprocher ? C'est parce
1' « éternel fascisme ». Qu'est-
qu'elle est constamment secouée par
ce que le fascisme ? E. Heinz cherche à le comprendre par sa
manifestation la plus récente qu'il a pu observer dans son pays :
celle de Hitler et du national-socialisme. Celui-ci est-il le produit
d'un déterminisme hstorique, c'est-à-dire la solution nécessaire
des deux courants opposés du xixe siècle, le nationalisme et le
socialisme ? Ou est-il seulement le produit psychologique
accidentel d'une certaine situation politique qui a eu la chance de
pouvoir disposer d'arguments faciles, mais efficaces :
pangermanisme, échec politique de la République de Weimar, émotion
provoquée par le traité de Versailles ? Aucune de ces théories
n'explique le fascisme. Il est plutôt l'expression de cette éternelle
tentation de l'homme de choisir une méthode au lieu d'une [in.
Vouloir pour vouloir, posséder la force par ambition, sans
capacité et sans volonté de responsabilité. Il est le constant danger du
nihilisme facile, de l'esprit formel sans conscience des valeurs, de
la culture de parade au lieu de la culture de l'âme. Le fascisme
est la glorification de la force comme but même de l'existence et
le refus de subordonner la force à d'autres valeurs supérieures.
Le nazisme n'est pas un phénomène accidentel du peuple
allemand, il est l'expression de la volonté éternelle de puissance cachée
en tout homme. Le danger du fascisme est antérieur à la société
moderne, il est un mot nouveau pour une réalité ancienne. Tout
homme qui préfère l'enrégimentement à la liberté, le paraître à
l'être, les honneurs à l'honneur est un fasciste en puissance. Le
fascisme n'est donc pas l'expression d'une idée, mais d'un instinct.
C'est cet instinct qui « empêche l'humanité de substituer à l'Etat

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La Crise du Politique

réel l'Etat idéal ». La crise du politique ne s'explique donc pas


par l'histoire, ni par les situations économiques ou sociales, mais
elle est inhérente à la nature humaine. Le passage de la
communauté à la société a fait de l'homme le « symbole de la faiblesse
et de la destruction » (p. 96)
L'éveil de l'esprit n'a pas été capable de dicter à l'homme une
conduite et une action conformes à l'esprit et de vaincre les instincts
de la bête. « C'est en cela que consiste la crise du politique :
que la volonté de puissance économique, sociale et étatique, s'est
révélée plus forte que la tendance vers la culture » (p. 99) La
science ou la technique, loin d'être l'orgueil ou le triomphe de
l'humain, ne sont que des instruments pour assurer la supériorité de la
force. L'esprit rationnel a tué l'âme communautaire. L'antinomie
entre- idée et réalité réduit l'homme au vouloir, sans pouvoir
« accomplir » (wollen aber nicht vollbringen)
Cette analyse, d'un pessimisme radical, semble rendre vaine
toute tentative de chercher une solution. Pourtant, E. Heinz nous
donne deux moyens susceptibles de nous rapprocher le plus
possible de l'Etat idéal : 1° éduquer les hommes par une critique du
jugement dans le sens de l'activité communautaire ; — 2° écarter
des postes dirigeants les êtres indignes et incapables.
C'est bien pauvre comme consolation : six lignes de texte sur
un apparent espoir dans tout un livre qui nous explique pourquoi
nous sommes voués irrémédiablement à subir la crise du politique.
C'est là la plus grande faiblesse du livre. S'il n'y a pas de solution
possible, tant pis ; le point de vue de l'auteur est défendable.
Cependant, s'il y a une solution, on ne peut pas se contenter de
l'exposer en quelques lignes sans explication. On ne doit pas
laisser le lecteur sur sa- faim après une démonstration aussi serrée
d'une crise chronique du politique.

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