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En France, les plus de 65 ans représentent 92 % des


décès, d’après Santé publique France. Le taux de
La course aveugle aux vaccins contre le
létalité du virus dépasse les 2 % chez les plus de 70
Covid-19 ans, il atteint même 10 % chez les plus de 80 ans, alors
PAR LISE BARNÉOUD
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 15 MAI 2020 qu’il reste inférieur à 0,02 % chez les moins de 40
ans, d’après les dernières estimations publiées dans
Science.
Problème : plus on vieillit, moins les vaccinations
sont efficaces. Le système immunitaire des personnes
âgées répond en effet moins bien aux sollicitations
extérieures et ne produit plus suffisamment
d’anticorps pour combattre efficacement les
© CDC-Voisin / Phanie via AFP pathogènes.
Alors que certains pays tentent déjà de négocier un « Quoi que nous développions, nous devons nous
maximum de doses pour vacciner en priorité leur assurer que cela fonctionne chez les personnes âgées.
population, aucune politique vaccinale n’est encore Sinon, nous ratons notre cible », confirme Ofer Levy,
sur la table. Or, pour être efficace, un vaccin doit un chercheur du Boston Children’s Hospital, impliqué
d’abord trouver sa cible. dans cette course aux vaccins.
Les États-Unis se feront vacciner en premier, a Or, actuellement, « les équipes développent des
déclaré à Bloomberg Paul Hudson, le nouveau patron vaccins conçus pour les adultes en bonne santé,
du laboratoire pharmaceutique français Sanofi. Mais prévient son collègue immunologiste, David Dowling.
les Américains mis à part, à qui devraient être destinés Nous sommes en train de faire une grosse erreur. »
les (éventuels) futurs vaccins contre le Covid-19 ?
Visera-t-on l’ensemble de la population ? Uniquement Ce problème est bien connu pour le vaccin contre la
les personnes à risque ? Seulement le personnel grippe, dont la cible est également les personnes âgées.
soignant ? Cette vaccination ne diminue que de 35 % en moyenne
la mortalité chez les plus de 65 ans. D’où la stratégie de
Moins de six mois après la découverte des premiers certains pays, comme la Finlande, le Royaume-Uni ou
cas de Covid-19 en Chine, pas moins de 123 vaccins certains États des États-Unis, de vacciner les enfants,
sont en développement, dont 10 en phase clinique chez principal réservoir de la grippe et chez qui le vaccin est
l’homme. Un record. Mais dans cette course folle, la beaucoup plus efficace, afin de limiter la circulation
question de la cible vaccinale semble être passée à de ce virus et ainsi, protéger les personnes âgées.
la trappe. « La chance ne sourit qu’aux esprits bien
préparés », disait le pionnier Louis Pasteur. Or, bien Toutefois, à l’inverse de la grippe, les enfants de
préparer un vaccin, c’est notamment connaître sa cible. moins de 10 ans pourraient ne pas être les principaux
vecteurs actuellement. Dans l’un des premiers foyers
« On aura envie de protéger en premier lieu les de Covid-19 en France, un Anglais qui revenait de
personnes les plus à risque », propose Daniel Lévy- Singapour a contaminé douze autres personnes lors de
Bruhl, responsable de l’unité infections respiratoires son séjour aux Contamines-Montjoie (Haute-Savoie)
et vaccination à Santé publique France. Commençons fin janvier.
donc par là. Quels que soient les pays considérés, les
plus à risque sont toujours les mêmes : les personnes Parmi ces douze cas secondaires, un enfant de 9 ans
âgées. a développé des symptômes et a continué à aller
à l’école, au club de ski et à son cours de langue
durant une semaine avant que le diagnostic ne soit
posé. Il a alors fréquenté pas moins de 172 personnes,

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essentiellement d’autres enfants, avant d’être placé en dans ses recommandations, d’inclure au contraire
quarantaine. Un suivi médical durant 14 jours a révélé les enfants afin d’atteindre une immunité collective et
qu’aucun de ces contacts n’a été contaminé. donc « un arrêt de la transmission du virus ».
En Islande, plus de 9 000 personnes « à L’immunité collective est le Graal de toutes les
risque » (présentant des symptômes, en contact avec vaccinations : plus le nombre d’individus vaccinés
des personnes contaminées ou de retour d’une région est élevé, moins le pathogène parvient à circuler dans
où l’épidémie est forte) ont été testées. Résultat : les la population et plus l’ensemble des habitants sont
enfants de moins de 10 ans étaient deux fois moins protégés, même ceux qui ne peuvent pas se faire
susceptibles d’être porteurs du virus que les plus âgés. vacciner (à cause de problèmes immunitaires par
De plus, parmi les 13 000 Islandais non à risque inclus exemple) ou ceux chez qui le vaccin fonctionne mal
dans l’étude, aucun des 848 enfants de moins de 10 ans (comme les personnes âgées).
n’a été testé positif au coronavirus. « Les enfants ne Au-delà d’un certain pourcentage de personnes
semblent pas être des “superdiffuseurs” », concluent vaccinées, il devient même impossible pour une
deux chercheurs anglais, après avoir passé en revue la maladie de se maintenir dans la population. Ce taux
littérature scientifique à ce sujet. se calcule en fonction de la contagiosité du microbe.
En outre, s’ils semblent peu porteurs, les enfants sont Pour le Covid-19, en considérant qu’un malade en
également peu sensibles au Sars-CoV-2. En France, contamine en moyenne 2,5 autres (hors période de
le taux de létalité chez les moins de 20 ans est de confinement), ce taux serait de 60 %, estiment les
0,001 %. Autrement dit, moins d’un jeune infecté spécialistes.
sur 100 000 en meurt. Ce taux est inférieur à toutes Mais encore faut-il que ledit vaccin possède bien cette
les maladies infectieuses contre lesquelles les enfants dimension « collective », ce qui n’est pas toujours
sont actuellement vaccinés (rougeole, pneumocoques, le cas. Par exemple, parmi les vaccins contre les
tétanos, oreillons…). maladies contagieuses les plus connues, ceux visant
Ce faible taux de létalité implique une contrepartie la poliomyélite et la diphtérie répondent peu à cet
quasi impossible à assurer : pour que la balance enjeu de protection de groupe. Ces deux vaccins
bénéfice/risque d’un vaccin contre le Sars-CoV-2 soit protègent certes la personne vaccinée mais ils ne
positive pour cette catégorie d’âge, il est nécessaire l’empêchent nullement de transporter le pathogène, et
de s’assurer qu’il présente un taux d’événements donc de le transmettre. Impossible dans ces conditions
indésirables graves inférieur à 1 pour 100 000. Or, d’interrompre la circulation du virus, quel que soit le
aucun essai clinique, a fortiori mené en urgence, ne pourcentage de personnes vaccinées.
porte sur une population si large. Les équipes engagées Qu’en sera-t-il des vaccins contre le Covid-19 ? Pour
dans cette voie annoncent des essais sur quelques l’heure, « les seuls critères d’efficacité choisis comme
centaines d’individus, 2 500 pour le plus ambitieux. objectif sont la présence d’anticorps neutralisants
Ainsi, vacciner cette catégorie d’âge posera à des niveaux comparables ou supérieurs à ceux
inévitablement une question éthique très délicate : non d’individus convalescents », explique Frédéric Tangy,
seulement les enfants n’auraient pas grand-chose à responsable du « laboratoire d’innovation : vaccins
gagner à titre individuel d’une telle vaccination, mais » à l’Institut Pasteur. Autrement dit, un objectif de
leur balance bénéfice/risque restera inconnue tant que protection individuelle. « En principe, si le vaccin
l’on ne bénéficiera pas d’un recul sur plus de 100 000 entraîne une très forte réduction de la charge
personnes vaccinées. Une question éthique dont ne virale à l’infection, l’individu vacciné ne sera plus
s’embarrasse visiblement pas l’OMS qui suggère, transmetteur du virus. Mais cela ne se verra que dans

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les essais cliniques de phase 2, voire 3 », commente le infectés sont responsables de 80 % des cas de
spécialiste français, dont le vaccin en développement contaminations secondaires. La bonne nouvelle, c’est
entrera en phase 1 au mois de juin. que cette forte hétérogénéité diminue sensiblement le
Au-delà de cette contrainte technique, une telle fameux seuil d’immunité de groupe.
politique vaccinale visant l’immunité collective se Selon deux études encore en prépublication (ici et
heurterait aussi à des problèmes de production – il là), il suffirait que 10 à 43 % de la population soit
paraît peu probable de produire plusieurs milliards de immunisée pour que le virus cesse de circuler, et
doses de vaccins rapidement – ainsi qu’à un autre non 60 % comme annoncé. Dit autrement, retirer
obstacle rarement pris en compte : l’acceptation de la quelques « nœuds sociaux » suffirait pour arrêter
population. l’épidémie. « Si l’on parvient à mettre en place une
« Les gens se vaccinent pour se protéger eux-mêmes, stratégie vaccinale qui imite cette sélection naturelle,
éventuellement leurs proches. Mais la vaccination en vaccinant préférentiellement les personnes les
solidaire n’existe pas », énonce Patrick Zylberman, plus à risque d’être contagieuses, cela signifie qu’en
professeur émérite à l’École des hautes études en principe, vacciner 10 à 20 % de la population pourrait
santé publique, dont le prochain livre La Guerre des suffire », examine Gabriela Gomes, de l’École de
vaccins paraîtra en juin aux éditions Odile Jabob. Pour médecine tropicale de Liverpool, co-auteure de l’une
cet historien de la santé, « la notion de solidarité des deux études.
a toujours été très marginale, pour ne pas dire Reste toutefois à savoir qui sont ces
inexistante, dans toute l’histoire de la vaccination ». « superdiffuseurs ». Et c’est là que les choses
D’ores et déjà, d’après une récente enquête menée se corsent car il apparaît extrêmement difficile de
sur un échantillon d’un millier de Français durant déterminer à l’avance qui deviendra un parfait agent de
le confinement, un quart des personnes interrogées contamination. Ce que l’on sait toutefois, c’est que ces
déclarent qu’elles refuseraient de se faire piquer si agents se font généralement eux-mêmes contaminer
un vaccin contre le coronavirus était disponible. C’est lors d’« événements super-contaminants », où ils
particulièrement vrai chez les plus jeunes : 39 % des reçoivent une forte dose de virus, dans des lieux
26-35 ans refuseraient ce vaccin, contre 10 % chez les confinés.
plus de 65 ans. Parmi ces lieux : les hôpitaux, les lieux de culte, les
« Ça promet des difficultés à venir », analyse Patrick Ehpad, les prisons, les bateaux de croisière, les sous-
Zylberman, pour qui il est essentiel de réfléchir marins, les centres de fitness, les chorales, les boîtes
« très en amont » aux campagnes de vaccination de nuit, les conférences, les casernes militaires, les
et de « prendre en considération l’attitude des centres pour migrants, les enterrements, les mariages,
populations ». les manifestations sportives ou encore les abattoirs…
Résumons : un vaccin qui ne ciblerait que les « La cible la plus pertinente semble être tous les
personnes âgées ne donnerait pas les effets escomptés ; adultes en contact physique avec du monde, dans des
un vaccin pédiatrique ne semble pour l’instant guère espaces clos », conclut Anne-Marie Moulin, médecin
indiqué ; et atteindre une stratégie d’immunité et philosophe. À commencer par le personnel soignant,
collective grâce au vaccin paraît complexe. Une qui non seulement paie un lourd tribut à l’épidémie,
quatrième voie pourrait toutefois émerger : s’inspirer mais pourrait également représenter un vecteur non
du virus pour mieux cibler la stratégie vaccinale. négligeable du virus.
Toutes les études le montrent : nous ne sommes Au-delà des soignants, « il faudra déterminer toutes
pas égaux dans notre capacité à propager ce virus. celles et ceux situés à des nœuds sociologiques, à la
En Chine, une recherche menée sur plus de 1 500 fois transmetteurs et à risque », poursuit la spécialiste
personnes dévoile que seulement 8,9 % des individus des vaccinations. Voilà qui augure bien des travaux

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de sociologie mais aussi de psychologie pour non seulement identifier ces personnes, mais aussi préparer
bien en amont une éventuelle politique vaccinale qui
soit acceptée et comprise par la population.

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