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Dr. BACHIR BOUIADJRA Abderrazak Alger le 28.08.

2020
Expert en Technologies de l'Information et de la Communication
Certified Information Systems Auditor & Lead Cybersecurity Manager

MISE AU POINT :
Au sujet de l'article " l'Algérie a pourtant investi des milliards de dollars dans les TIC
" de Mr. Ali Kahlane consultant en transformation et maturation numérique ; paru
sur Le Soir D'ALGÉRIE en date du jeudi 27 août 2020 en sa page 7.

Pour une exigence d'ordre strictement méthodologique, et dans un souci de clarté ; nous avons
articulé cette mise au point autour de quatre parties conformément à l'ordonnancement des
chapitres de cet article de presse.

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Le Soir d’Algérie : L’Algérie se classe à la 182e place sur 207 pays, selon le magazine économique
américain CEO World. Que vous inspire cette information ?

Ali Kahlane : Il faut d’abord préciser que ce classement mondial est effectué tous les ans, depuis 2008,
par le Measurement Laboratories (M-Labs)…

Le Soir d’Algérie : Comment se font ces tests ?

Ali Kahlane : En ce qui concerne notre pays, il a fallu accéder plus de 59 000 adresses IP à partir
desquelles un fichier de 5Go avait été téléchargé. Cela a été fait plus de 105 000 fois à différents
moments de l’année pour obtenir cette moyenne de notre débit internet national…

Dr. BACHIR BOUIADJRA Abderrazak : Il est important avant de discuter de n’importe quel résultat de
ce genre de tests, de connaitre clairement l’ensemble des critères et des paramètres ayant été utilisés
durant les évaluations, et de comprendre les techniques avec lesquelles ces tests ont été effectués. Il
est par ailleurs important de souligner que l’ensemble des mesures de M-Lab sont effectuées toujours
en « off-net », ce qui veut dire qu’elles se produisent entre l’ordinateur client et le serveur de test situé
complètement en dehors et peut être très loin du réseau de l’ISP; (sachant que la localisation de ces
deux points est importante). Ce qui signifie que le trafic de tests emprunte plusieurs chemins et liaisons
; traverse même plusieurs ISP, et parcourt surtout de plus longues distances…

Par ailleurs, il est extrêmement important de s'interroger sur les « 59 000 adresses IP » auxquelles il a
fallu accéder pour mener ces tests ! y avait-il vraiment 59 000 équipements/personnes ayant tous le
temps, les ressources et surtout l’intérêt de télécharger le fameux fichier de 5Go ? pouvons-nous
imaginer le total de la durée et de la quantité du trafic généré pour refaire ce travail plus de 105 000
fois pour obtenir la moyenne annoncée ???

En effet M-Lab mentionne clairement qu’ils n’effectuent que des mesures actives, en n'exécutant les
tests que lorsque les utilisateurs décident de les exécuter. Le plus gênant dans cette section est que
M-Lab affirme que les tests effectués ne permettent en aucun cas de transférer des fichiers vers ou
depuis l’équipement du client ! Les tests mesurent plutôt la manière dont le réseau répond à un flux
synthétique généré par l’utilisateur client, spécifiquement à des fins de mesure.
Enfin, il est à rappeler que pour assurer la fiabilité de l’extrapolation des résultats obtenus après un tel
test sur un sous ensemble sélectionné d’une population, l’échantillon doit être soigneusement
sélectionné et doit aussi être le plus représentatif possible, comme il doit posséder exactement les
mêmes caractéristiques que la population étudiée. Ce qui nous oblige à nous pencher sur la nature des
offres et leurs proportions par rapport à celles du scénario étudié, ainsi que sur les éventuels échanges
de données effectués lors des tests pouvant influencer considérablement la fiabilité des résultats
obtenus.

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Le Soir d’Algérie : Quel est notre potentiel dans le domaine de l’internet ?

Ali Kahlane : … Avant d’essayer de comprendre pourquoi ce mauvais classement qui perdure année
après année, il y aurait deux choses à expliciter. Les autres classements mondiaux, tels que ceux de
l’IUT, de la Banque mondiale, le WEF, etc., basent toutes leurs mesures et calculs d’indicateurs sur
l’utilisation et l’appropriation de l’internet fixe (xDSL ou/et FTTH). Ces organisations partent du
principe que seule la démocratisation de l’internet permet au citoyen, quelle que soit sa condition, de
pouvoir s’informer et d’accéder aux services en ligne, tout en permettant aux TPE/PME/PMI d’évoluer
et de réussir leur transformation ou transition numérique, à moindre coût, en utilisant l’internet fixe…

Dr. BACHIR BOUIADJRA Abderrazak : L'Union Internationale des Télécommunications (UIT) en tant
qu’agence des nations unies spécialisée dans les technologies de l'information et de la communication
(TIC), représente la seule et l’unique entité habilitée en vertu des moyens et des informations précises
dont elle dispose, à classer les pays concernant le débit internet. Sur le plan technique, l’UIT mentionne
clairement dans ses rapports qu’il est important de tester la vitesse d'accès à Internet et la vitesse
d'accès aux ressources Internet, ainsi qu’il est nécessaire de prendre en considération au moins : la
position des clients et du serveur de test, le taux du débit bidirectionnel (en download et en upload),
le délai bidirectionnel (RTT), la variation des délais (Jitter), le nombre de transferts simultanés, la durée
du test, l’impact de la configuration, la répétabilité et la fiabilité des tests, et surtout sur le maximum
de débit atteint et le maximum de débit atteignable…

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Le Soir d’Algérie : Tout compte fait, d’où provient un si mauvais classement de notre pays ?

Ali Kahlane : … Autrement dit, M-Labs a effectué ses tests, durant l’année 2019, sur des abonnés
algériens dont 85,5% étaient connectés ou en passe de l’être, avec au mieux 2 Mbps, qu’Algérie
Télécom avait commencé à octroyer, comme autant de cadeaux de fin d’année à ses abonnés de moins
de 2 Mbps, dès le 1er janvier 2019. Sachant comment ce test se faisait et au vu de la vétusté du réseau,
notamment le « dernier kilomètre » en câble de cuivre, les vols récurrents de câbles additionnés à la
saturation des unités de MSAN qui ne permettent pas à certains abonnés d’avoir même les 2 Mbps
promis, du coup le débit de 1.37 Mbps est, tout compte fait, un très bon résultat. Finalement, le
passage de 2 à 4 Mbps et même vers les 8 Mbps de nombreux abonnés durant l’année écoulée, et
grâce aussi à un marketing agressif de l'opérateur historique pour les y aider, a aussi impacté
positivement ce résultat, somme toute honorable, vu les circonstances.

Dr. BACHIR BOUIADJRA Abderrazak : Il est à souligner premièrement que M-Lab annonce dans leur
site web officiel que leurs tests présentent parfois des résultats inattendus, particulièrement lors de
l’utilisation de certains équipements et plateformes de sécurité tel que les proxys ou même les
firewalls et les IPS, dont les connexions TCP seront coupées, ce qui en conséquence induit des
résultats de test erronés. M-Lab annonce aussi qu’ils travaillent sur des éventuelles mises à jour, et
espèrent pouvoir résoudre ce genre de problème.
Deuxièmement, il est important de souligner qu’on ne parle presque plus de vols de câbles en 2020,
les infrastructures en cuivre sont plutôt revalorisées de nos jours par les variantes évoluées de l’ADSL,
notamment l’ADSL2+, le VDSL et surtout le VDSL2 Vectoring ayant un seuil élevé de tolérance aux
interférences, et offrant des débits atteignables de 100 Mbps voir même de plusieurs centaines de
mégabits par seconde sur le cuivre, tout en sachant que les plus grands fournisseurs de services dans
le monde tels que AT&T, KPN et PTCL utilisent tous ces technologies. Enfin, il est très important
d’attirer l’attention des lecteurs que les débits suivants peuvent être garantis en cuivre : 70 Mbps en
VDSL, 22 Mbps en ADSL2/2+, et 8 Mbps en ADSL, particulièrement sur les lignes ayant une distance
ne dépassant pas les 1000m du centre de raccordement (ce qui représente environ 70% des lignes
d’Algérie Télécom).

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Le Soir d’Algérie : Que devrait faire Algérie Télécom pour améliorer ses débits ?

Dr. BACHIR BOUIADJRA Abderrazak : C’est le moment pour Algérie Télécom d’augmenter la capacité
de son cache Google, et de déployer un cache pour Facebook et éventuellement pour les services les
plus utilisés afin d'améliorer le temps de réponse et libérer la charge sur les liaisons internationales.
C’est aussi le moment pour Algérie Télécom d’accélérer l’opérationnalisation et la mise en service des
liaisons internationales MEDEX (offrant 8Tbps) et ALVAL/ORVAL (offrant 40Tbps). Il est à noter qu’une
légère augmentation du débit sur les liaisons ALPAL2 et SEA-ME-WE 4 pourra être utile, mais pas très
intéressante en compte tenu de leur technologie, de leur durée de vie, de leur coût, et surtout du fait
que l’investissement dans ces deux liaisons ne respecte ni les normes ni les bonnes pratiques des
architectures réseaux, et approfondit encore plus le problème de la disponibilité de l’Internet au
niveau national et particulièrement la tolérance des infrastructures aux pannes.

C’est le moment pour Algérie Télécom de revoir le plan de déploiement du FTTH, d’accélérer son
exécution, de voir la possibilité du lancement du VDSL/VDSL2 tout en tenant compte des priorités et
des besoins, et en essayant d’améliorer la précision de la planification ; la force de la supervision et du
suivi des avancements et des réalisations. C’est aussi le moment pour Algérie Télécom d’enrichir son
portefeuille de produits avec au moins une offre proposant un débit plus important en Upload.

C’est le moment pour Algérie Télécom d’assurer continuellement la mise en place d’une qualité de
service (QoS) adéquate, dynamique et intelligente sur la totalité de ses infrastructures. D’autre part,
c’est le moment pour Algérie Télécom d’encourager la numérisation des domaines stratégiques,
particulièrement les services ayant des transferts de flux purement en internes, et surtout de renforcer
et de valoriser le travail de ses deux centres opérationnels de réseaux et de sécurité (NOC/SOC), pour
avoir une supervision très approfondie sur ses infrastructures réseaux, et sur l’ensemble des aspects
liés à la cyber sécurité de ses services.

Enfin, c’est le moment pour l’Algérie d’investir dans son propre capital humain jeune, qui représente
son seul et unique gilet de sauvetage au regard de l’ensemble des défis et des risques que nous vivons
de nos jours dans le domaine des technologies de l'information et de la communication.

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En conclusion, défendre les vraies causes d'Algérie Télécom, c'est savoir faire face aux multiples défis
technologiques par la critique constructive de certains de ses dysfonctionnements ; et par la
formulation des meilleures propositions et préconisations, pour son redressement stratégique ; et
partant la défense de l’image et la souveraineté de l'Algérie.

Dr. BACHIR BOUIADJRA Abderrazak


Expert dans le domaine des TIC