Vous êtes sur la page 1sur 10
 
 
DERRIÈRE LE SILENCE, PAR-DELÀ LE SILENCE
La poésie d’Andrea Zanzotto Niva Lorenzini, Traduit par  Aurélie Gendrat-Claudel  Belin | « Po&sie » 2006/3 N° 117-118 | pages 239 à 247 ISSN 0152-0032ISBN 9782701144795 Article disponible en ligne à l'adresse :--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------https://www.cairn.info/revue-poesie-2006-3-page-239.htm-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- 
Distribution électronique Cairn.info pour Belin.© Belin. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans leslimites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de lalicence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit del'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockagedans une base de données est également interdit.
   ©   B  e   l   i  n   |   T   é   l   é  c   h  a  r  g   é   l  e   1   6   /   0   9   /   2   0   2   0  s  u  r  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o   (   I   P  :   1   8   9 .   1   6   1 .   1   2   4 .   6   )
BnTége102swcrnnoP1116
 
Niva Lorenzini
Derrière le silence, par-delà le silence
La poésie d’Andrea Zanzotto
Traduit par Aurélie Gendrat-Claudel
Niva Lorenzini enseigne la littérature italienne contemporaine à l’université de Bologne. Elle dirigedeux revues importantes:
 Il verri
et
Poetiche
. Elle a publié de nombreux travaux sur la poésie italiennedu
XX
e
siècle.Elle a édité G. D’Annunzio, S. Quasimodo,Antonio Porta.Le texte, inédit en Italie, paraît dans le volume
Poesia i silenci
,
Quaderas de Filologia
,
 Estudis Literaris
, vol. XI, 2006, Valencia.
*
Dans un écrit au titre énigmatique («Poésie?»), publié en 1976 dans un numéro spé-cial de la revue
il verri
consacré à la poésieplus précisément aux
 Équilibres de la poé-sie
 –, Andrea Zanzotto écrivait: «[…] nous sommes dans la situation non pas d’écrire,mais de “tracer”, d’érafler la feuille, moins avec une pleine conscience du geste qu’avecla sensation de ne pouvoir nous soustraire à une nécessité
1
». Cette nécessité était illus-trée sur-le-champ, lorsque Zanzotto attribuait à la poésie une fonction de rupture avecla tradition d’un lyrisme rasséréné et consolatoire: pour Zanzotto, la poésie pouvait toutau plus «indiquer un état d’alerte, mettre en évidence une fêlure qui nous concerne etque nous ne voyons pas», ou bien «exprimer le sous-entendu d’une menace» («oupeut-êtreconcédait le poète, par une allusion elliptiqued’une espérance?»).C’était là une façon singulière et courageuse d’affronter le problème de la communi-cation en poésie. Loin d’en réduire la complexité selon les modalités les plus répandueset les plus galvaudéesà qui parle le poète, de quoi parle-t-il, veut-il atteindre le lec-teur ou le dérouter? –, Zanzotto nous amène sur un terrain mieux structuré et plus acci-denté, plus segmenté et plus escarpé: pour l’auteur de la
 Beauté 
, un «livre de vers»doit être abordé comme le résultat de «processus inquiétants» qui échappent à ceux-làmêmes qui ont collaboré d’une manière ou d’une autre à sa rédaction. En effet, celui quiécrit, et en particulier celui qui écrit de la poésie, se place toujoursselon luiau borddu silence: il faut comprendre l’expression au sens large, tout d’abord comme traduc-tion de la difficulté, pour la poésie, de se proposer justement comme «communicationimmédiate», à partir du moment où le poète peine toujours à «s’ouvrir totalement àl’altérité», quand bien même celle-ci reste importante et «entre» dans le texte. Maisl’expression désigne aussi la tendance à se mesurer à «l’exclusion», à la «marge», àla «limite», en effleurant chaque fois l’«impossibilité» et même les «impossibilités
239
1.Andrea Zanzotto,
 Le poesie e prose scelte
, éd. S. Dal Bianco et G. M. Villalta, Milano, Mondadori, «I Meridiani»,1999, p.1200.
   ©   B  e   l   i  n   |   T   é   l   é  c   h  a  r  g   é   l  e   1   6   /   0   9   /   2   0   2   0  s  u  r  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o   (   I   P  :   1   8   9 .   1   6   1 .   1   2   4 .   6   )
BnTége102swcrnnoP1116
 
d’exister» de la poésie, qui appellent, selon Zanzotto, «une formulation totale», dansun vingtième siècle qui les a rendues «infinies
1
». S’il est vrai en effet que tout poète,à quelque époque que ce soit, au moment où il se confronte au langage et explore lespossibilités de la parole, se mesure au manque, il ne s’expose que davantage à la pertede la voix dans le siècle de la phénoménologie et de l’existentialisme, de la crise desvaleurs et des idéologies, du monopole impérialiste et de la consommation forcée: danspareil contexte, la parole de la poésie ne peut pas ne pas accueillir le nouveau défi duvide, de l’anéantissement, elle quiprévient immédiatement Zanzotto«œuvre aussi(depuis toujours?) à travers la mort et le silence.»C’est ce silence et les acceptions qui lui donnent corps, en le rendant perceptible selondes modalités lexicales, syntaxiques, rythmiques diversifiées, que je tenterai d’explo-rer, en en suivant le développement diachronique grâce à des exemples choisis au gréd’un itinéraire textuel qui part des
Versi giovanili (1938-1942)
(
Poésies de jeunesse
)pour arriver, en 2001, à l’aboutissement de
Surimpressions
. Si l’on considère lesrecueils des années50, en particulier
 Derrière le paysage
(1951),
 Élégies et autres vers
(1954) et
Vocatif 
(1957), on observe un processus d’absolutisation qui investit le pay-sage dans sa totalité: un paysage harmonisé, donné comme valeur positive, protégé dela désagrégation, séparé et presque soustrait à la présence humaine. Le traumatisme dela Seconde guerre mondiale se projette dans ses vers comme refus, réticence,«gêne»c’est Zanzotto lui-même qui l’affirmeà l’égard de l’histoire et de ses évé-nements destructeurs: «je voulais simplement parler de paysagesconfessait le poèteen 1981 –, retourner à une nature sur laquelle l’homme n’aurait jamais agi. C’était unreflet psychologique des ravages de la guerre. Je n’aurais pas pu regarder les collinesqui m’étaient familières comme quelque chose de beau et de doux, en sachant que c’estlà qu’avaient été massacrés tant de jeunes gens innocents
2
». Il s’agit certes de parler depaysages, mais pas seulement de vider totalement le texte de toute présence humaine.L’opération est plus radicale: cette présence devient clivée, érodée, scindée ou bien ellesubit une torsion qui la rend en quelque sorte consubstantielle au paysage même, dansune hybridation de formes qui impliquent les plans grammatical, syntaxique, rhétorique.Avec de telles prémisses, on ne peut guère s’étonner de la disparition d’une fonc-tion locutoire autonome du sujet, pas plus que de la façon dont le langage se mesure àl’abstraction, perdant toute appartenance, se faisant impersonnel jusqu’à s’émousser età devenir expérience de laboratoire. Ce sont précisément les annéesnote ailleurs Zan-zotto, dans un texte non daté mais que l’on peut situer autour de 1955où «la réalirugueuse enserre de toutes parts et peut imposer le silence massif, minéral de la dévas-tation
3
». Face à ce silence, le langage, mis à distance du réel, d’une fonction transi-tive qui se transmet du sujet à la chose, privilégie une acception symbolique longtempsexpérimentée par la poésie hermétique italienne, celle de Ungaretti notamment, maisaussi par le surréalisme français ou par la grande poésie de tradition européenne, deHölderlin à Lorca.On en trouverait une confirmation dans diverses occurrences stylistiques: la ten-dance, par exemple, à substantiver les couleurs (l’«or», le «vert», le «bleu»), en les
240
1.
 Ibidem
, p.1201.2.
 Ibidem
, p.1277.3.
 Ibidem
, p.1094. Ce silence et le signe poétique comme «résidu» ont été analysés par Francesco Carbognin dans untravail en cours de publication (Bologne, Gedit) qui s’intitulera
«IX Ecloghe di Andrea Zanzotto: la costruzione del libro di poesia
(
 IX Églogues d’Andrea Zanzotto: la construction du livre de poésie
).
   ©   B  e   l   i  n   |   T   é   l   é  c   h  a  r  g   é   l  e   1   6   /   0   9   /   2   0   2   0  s  u  r  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o   (   I   P  :   1   8   9 .   1   6   1 .   1   2   4 .   6   )
BnTége102swcrnnoP1116
576648e32a3d8b82ca71961b7a986505