Vous êtes sur la page 1sur 4

Directeur de la publication : Edwy Plenel

www.mediapart.fr
1

la table, alors que la pandémie bat son plein. Mais le


contrat passé avec AstraZeneca prévoit une obligation
Retards de vaccins: comment les Etats
de moyens, et non de résultat.
européens se sont fait avoir par les
Concernant les objectifs de livraison de doses
laboratoires
PAR ROZENN LE SAINT planifiées, Pascal Soriot, le patron français
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 29 JANVIER 2021 d’AstraZeneca, avait affirmé au quotidien italien
La Repubblicale 27 janvier : « Ce n’est pas un
engagement que nous avons envers l’Europe : c’est
un “best effort”. On a dit : On fera de notre mieux,
sans garantie de réussir. » C’est effectivement ce qui
est écrit noir sur blanc dans le contrat signé avec la
Commission européenne le 26 août 2020, dont une
version expurgée a été dévoilée ce 29 janvier. Les
© Frank Hoermann/ SVEN SIMON via AFP passages estimés « confidentiels » ont été noircis.
Le vaccin d’AstraZeneca, moins cher et sans La Commission l’y a poussé ces derniers jours,
contrainte de conservation, a été autorisé ce 29 comme pour prendre à témoin les citoyens européens.
janvier en Europe. Mais le laboratoire a annoncé Mais pas sûr que cela soit à son avantage. Que
un important retard de livraison. La Commission signifie cette expression de « best reasonable efforts »,
européenne s’offusque mais la firme est dans les autrement dit, d’obligation de moyens, mentionnée à
clous : elle a négocié une obligation de moyens et non neuf reprises dans les 41 pages du contrat ?
de résultat.
Le texte indique qu’« AstraZeneca s’est engagée à
Pourquoi l’Europe subit-elle autant de retards dans employer ses “best reasonable efforts” pour renforcer
les livraisons de vaccins ? Alors que l’Agence la capacité de fabrication de 300 millions de doses
européenne des médicaments a autorisé celui du vaccin »,ce qui est défini ainsi : « Dans le cas
d’AstraZeneca, ce sont désormais trois géants de d’AstraZeneca, les activités et le degré d’effort qu’une
l’industrie pharmaceutique qui ont repoussé les délais entreprise de taille similaire avec une infrastructure
promis : Pfizer-BioNTech, AstraZeneca, et Moderna de taille similaire et des ressources similaires à celles
– l’annonce en a été faite le 28 janvier par le ministère d’AstraZeneca entreprendrait ou utiliserait dans le
de la santé. Celui-ci a indiqué qu’en février, Moderna développement et la fabrication d’un vaccin au stade
livrera un quart de doses en moins que prévu. pertinent de développement ou de commercialisation,
Du côté d’AstraZeneca, l’annonce de délais est arrivée au regard du besoin urgent d’un vaccin pour mettre
deux semaines avant celle de l’autorisation du vaccin, fin à une pandémie mondiale. »
annoncée ce vendredi 29 janvier. Le laboratoire ne
serait en mesure de livrer qu’un quart des doses
initialement promises aux 27 dans les trois prochains
mois, alors que ce vaccin, moins cher et sans contrainte Extrait du contrat publié par la Commission européenne vendredi 29 janvier
de conservation, était attendu pour accélérer les À la lecture du texte, Antoine Béguin, avocat
campagnes de vaccination. spécialisé en responsabilité médicale, n’en revient
De quoi faire sortir de leurs gonds les États membres pas : « Les bras m’en tombent. Comment la
représentés par la Commission européenne, qui a Commission européenne a-t-elle pu signer un tel
conclu en leur nom six contrats de pré-achats de contrat ? Il ne comprend pas d’obligation de résultat
vaccins. Celle-ci a bien tenté de taper du poing sur

1/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
2

mais simplement de moyens. Le laboratoire s’engage à développer le vaccin et à se préparer à le produire


simplement à accomplir tous les efforts raisonnables en grande quantité, avant même de connaître son
pour atteindre les objectifs de livraison. » efficacité, dans le but d’absorber la prise de risque.
Cette obligation de moyens et non de résultat pourrait
bien être commune à tous les contrats signés avec
les fabricants de vaccin. En tout cas, elle est aussi
inscrite dans le contrat passé entre la Commission
européenne et CureVac, le premier laboratoire à
avoir accepté de publier une version expurgée du texte.
Dans ces circonstances, de quelles armes la
© Frank Hoermann/ SVEN SIMON via AFP
Commission européenne dispose-t-elle pour se
défendre ? Sa Madame Santé, Stella Kyriakides, a « À part taper du poing sur la table, la Commission
convoqué la presse en urgence à deux reprises dans européenne ne peut pas faire grand-chose si ce
la semaine pour se fâcher tout rouge, le ton grave, n’est menacer de ne pas verser la partie manquante
dans le but d’intimider et de tenter d’écorner l’image correspondant à la livraison prévue mais ce qu’elle
de l’industriel pharmaceutique : « Nous sommes en veut, ce sont des doses. Aujourd’hui, dans ce rapport
situation de pandémie. Chaque jour, des personnes de force, elle joue la carte de l’opinion publique et
meurent. Il ne s’agit pas de chiffres. Il ne s’agit pas non la carte juridique. C’est alarmant de voir que
de statistiques. Il s’agit de personnes, de familles, pour la livraison des doses, on ne peut compter que
d’amis et de collègues qui sont également touchés. sur l’éventuel impact sur l’image du laboratoire »,
Les entreprises pharmaceutiques, les développeurs de commente l’avocat Antoine Béguin.
vaccins, ont des responsabilités morales, sociétales et Même constat d’échec de la part de la députée
contractuelles qu’ils doivent assumer, a-t-elle affirmé européenne Renew Véronique Trillet-Lenoir : «
le 27 janvier. Le point de vue selon lequel l’entreprise La Commission européenne n’a pas de moyen de
n’est pas tenue de fournir des résultats parce que nous pression. Elle pourrait demander un remboursement
aurions signé un accord sur la base du principe des mais ça ne donnerait pas ce dont on a besoin,
“best efforts” n’est ni correct ni acceptable. » des vaccins. Par ailleurs, la procédure durerait des
Et au-delà des mots ? L’Union européenne a années. »
simplement indiqué n’avoir pas alloué la totalité des Dans ce bras de fer démesurément en faveur
336 millions d’euros prévus pour aider AstraZeneca d’AstraZeneca, le sentiment de s’être fait avoir monte
au sein des 27 États membres. De même que la crainte
que cela créé un précédent et ouvre grand la porte aux
annonces de retards de livraison à répétition, comme
cela se profile déjà. Au point de mettre en place
des mesures pour mieux contrôler les exportations de
vaccins Covid-19 produits en Europe et d’interdire
celles considérées comme non « légitimes », tel
qu’annoncé le 28 janvier.
Dans l’immédiat, il revient à AstraZeneca de prouver
que l’objectif n’a pas pu être atteint du fait
d’éléments indépendants de sa volonté, comme le
temps d’apprentissage nécessaire à la production de
ce nouveau vaccin. Pour tenter de faire respecter

2/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
3

ses droits contractuels vis-à-vis d’AstraZeneca, la Une colère partagée dans les rangs des eurodéputés.
Commission a envoyé des inspecteurs des autorités « C’est parfaitement inacceptable. Nous avons payé,
sanitaires belges cette semaine dans l’usine de la confiance est rompue. L’idée de signer ensemble
Seneffe en Belgique produisant le vaccin et désignée était d’être plus forts contre les laboratoires… À
par le PDG d’AstraZeneca comme le site où l’objectif condition d’apprendre à bien lire les petites lignes des
n’a pas pu être atteint. Leur rapport sera rendu « dans contrats. Les laboratoires pharmaceutiques répondent
les prochains jours ». aux objectifs de leurs actionnaires mais comme
UK first, Vaxit et impuissance européenne tout le monde, ils sont tenus de respecter leurs
engagements », déplore Véronique Trillet-Lenoir.
« J’ai du mal à croire qu’un problème de rendement
sur un site de production empêche d’honorer à ce La signature commune des contrats de pré-commandes
point l’objectif de livraison à l’Europe. Je crois avec les fabricants de vaccins était jusqu’alors
surtout qu’AstraZeneca a vendu ce qu’il n’avait pas, présentée comme une des plus belles réussites de
considère l’eurodéputée Véronique Trillet-Lenoir. Si l’Union européenne et une des seules avancées de
les livraisons britanniques ont été privilégiées, c’est l’année 2020, gâchée par la crise sanitaire. En
injuste... C’est ce que l’on veut éviter, cette guerre du décembre, la secrétaire d’État au budget belge avait
vaccin. Or les réflexes nationalistes reviennent. » diffusé sur Twitter le prix d’achat de chaque candidat
vaccin, malgré les clauses de confidentialité prévues
En effet, comment expliquer que les Britanniques,
dans les contrats… Avant de supprimer sa publication.
eux, vont bien recevoir les doses de vaccin prévues
contractuellement ? Moins d’un mois après le Brexit, à
Bruxelles, le terme a laissé la place à celui de Vaxit…
L’affaire illustre la première guerre commerciale entre
l’Union européenne et son ex-membre depuis sa sortie
effective du marché communautaire le 1er janvier
2021.
Pascal Soriot, PDG du laboratoire britannico-suédois,
a expliqué dans La Repubblicaque « l’accord
britannique a été conclu en juin [2020], trois mois
avant l’accord européen (...). Londres a stipulé
que l’approvisionnement provenant de la chaîne
Le tweet sur le prix d’achat de chaque candidat vaccin, avant qu'il ne soit supprimé
d’approvisionnement britannique irait d’abord au
Royaume-Uni ». De quoi offrir à la Commission européenne le beau
rôle, celui d’une négociatrice hors pair. Au point qu’il
Le premier ministre Boris Johnson a alors pu se
lui soit reproché des tractations trop longues et trop
gargariser dans la foulée : « Nous sommes très
orientées à la baisse, au risque de se voir livrer après
confiants dans nos approvisionnements. » Outre-
des États plus pressés et plus généreux, comme Israël,
Manche, pas question de partager les précieuses doses
les États-Unis ou le Royaume-Uni.
du sérum d’AstraZeneca développé avec l’Université
d’Oxford, fléchées pour le pays. Par ailleurs, « même si l’Union européenne a obtenu
des prix bas, cela ne signifie pas qu’elle ait été
« Nous rejetons la logique du premier arrivé,
une redoutable négociatrice. Aucune sanction réelle
premier servi. Cela peut fonctionner chez les bouchers
n’est prévue pour non-respect des engagements de
du quartier, mais pas dans les contrats ni dans
livraison », rappelle Yannis Natsis, représentant de
nos accords d’achat anticipé », s’est fâchée Stella
l’ONG European Public Health Alliance (EPHA).
Kyriakides, commissaire européenne chargée de la
santé.

3/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
4

Or le bouclier anti-covid britannico-suédois est C'est un autre problème: le duo américano-allemand


particulièrement attendu. Certes, il est moins efficace a joué sur les termes du contrat pour facturer la
que les sérums de Pfizer-BioNTech et Moderna. Mais sixième dose de vaccin du flacon qu’il fournit. Dans
un atout maître mis en avant par AstraZeneca consiste un premier temps, ce surplus de dose était considéré
justement en sa capacité à produire beaucoup plus comme un bonus permettant de vacciner une personne
massivement, trois fois plus que les premiers, avec 3 supplémentaire quand cela était possible. Or elle n’est
milliards de doses prévues pour 2021 en tout. pas toujours évidente à extraire par le personnel de
Face aux critiques du retard à l’allumage de la santé.
campagne de vaccination, le gouvernement français Et comme le contrat porte sur la livraison d’un nombre
brandissait l’arrivée prochaine du vaccin de masse de doses et non de flacons, Pfizer-BioNTech a décidé
d’AstraZeneca comme la carte qui allait changer que l’Europe recevrait 20 % de flacons de moins
la donne et permettre la montée en puissance de que prévu au départ : cela permet au laboratoire de
l’opération immunisation de la population. Encore livrer moins au même tarif, en restant lui aussi dans
ce 28 janvier, Olivier Véran évoquait l’autorisation les clous, juridiquement. Pfizer-BioNTech avait aussi
à venir du vaccin d’AstraZeneca, interrogé en fâché l’Europe en annonçant le 15 janvier un retard
conférence de presse sur l’affaire de la sixième dose de livraison. Une annonce au goût amer, encore
du vaccin de Pfizer-BioNTech. une fois, une semaine après la signature d’un nouvel
accord avec la Commission européenne doublant le
nombre de vaccins achetés pour les Européens.

Directeur de la publication : Edwy Plenel Rédaction et administration : 8 passage Brulon 75012 Paris
Direction éditoriale : Carine Fouteau et Stéphane Alliès Courriel : contact@mediapart.fr
Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Téléphone : + 33 (0) 1 44 68 99 08
Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Télécopie : + 33 (0) 1 44 68 01 90
Capital social : 24 864,88€. Propriétaire, éditeur, imprimeur : la Société Editrice de Mediapart, Société par actions
Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des simplifiée au capital de 24 864,88€, immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS,
publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. dont le siège social est situé au 8 passage Brulon, 75012 Paris.
Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Laurent Mauduit, Edwy Plenel Abonnement : pour toute information, question ou conseil, le service abonné de Mediapart
(Président), Sébastien Sassolas, Marie-Hélène Smiéjan, François Vitrani. Actionnaires directs peut être contacté par courriel à l’adresse : serviceabonnement@mediapart.fr. ou par courrier
et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, Marie- à l'adresse : Service abonnés Mediapart, 4, rue Saint Hilaire 86000 Poitiers. Vous pouvez
Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société Doxa, Société des également adresser vos courriers à Société Editrice de Mediapart, 8 passage Brulon, 75012
Amis de Mediapart, Société des salariés de Mediapart. Paris.

4/4