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IMPRESSIONS D’ART enfhui, rue de Séze, dans les galeries de M. Georges Petit, s'ouvre > dite internationale de peinture’ — sans doute parce que, seuls, les y comptent pour tout, et que les étrangers n’y servent que de Cette exposition est un véritable événement artistique. Elle marque considerable dans Pévolution du goat frangais, et dans le tiomphe schain d'une école, hier encore vouée aux insultes et au mépris. On _ sans empiéter sur les attributions du critique du Ganlois?, d’en dire sez le catalogue de cette exposition, et vous y lirez les noms de . de Claude Monet, de Renoir, de J.P. Raffaelli, d’Albert Besnard, Rodin. Les autres sont indifférents et n'intéressent pas. Parmi ces tres gore!s ct rares artistes, il en est deux, J.C. Cazin et JF. Raffaelli qui, dans Jifférents, ont fini par s'imposer er qu’on n'ose plus guére discuter ne, M. Albert Besnard, offre ce spectacle intéressant et peu commun qui, arrivé au bout d’un chemin oi il n'a plus qu’a tendre la main voudrait lui barrer Ja route. Auguste Rodin, lui, est moins connu ; sont moins acceptés, et sentent le public grincer encore fekws euvres, Je ne parlerai donc que de ces trois artistes, que j'aime et que Ber davoir défendus. acrvit dartistes et d'amis ; il n’a pas le quart de la célébricé dont jouit a acela quelques bonnes raisons. D'abord Rodin est le plus beaut gue je connaisse. On peut dire Phidias, Donatello, Rodin : dans la fe ds stvles, les trois grandes étapes de la statuaire sont ainsi marquées de gands noms®. Ensuite il a horreur des coteries et vit peu dans le monde ise v2 pas a la réclame, la réclame ne vient pas 4 lui. II vit, presque obscur, ges solitaires et les forts, au milieu des imaginations et des réves de son news de la gloire fugitive qui, le matin, entre par la porte et sort, le il se contente de faire des chels-d’ceuvre que ses amis admirent 3 SEE et que la postérité, qui ne se trompe jamais, a déja marqués de son immortelle estampille. Cest & Rodin qu'il arriva une aventure qui résume d’une facon éclatante et definitive la malhonnéteté et la bétise des jurys. Il avait envoyé au Salon une statue : L’Age d’airain*, C’était une admirable figure, d’une telle puissance de vie, d’une si éloquente expression de beauté, et — qu'on me pardonne ce mot ~ d'une odeur si franche d’humanité, que le jury décida que cette statue ne pouvait étre qu'un moulage sur nature. Il Ja refusa, ne voulant pas admettre que l'art seul pat emprunter & la nature des formes aussi parfaites, et que le génie de homme fat assez créateur pour animer de la sorte un bloc de terre et lui donner, avec une telle intensité, le frisson et le rayonnement de la chair’. II n’y avait pas A s'y méprendre un instant, car le moulage, gui est a la sculpture ce que la photographie est a la peintuse, ne peut exprimer de tels accents ; mais Rodin dut représenter devant le jury le modéle® qui avait posé pour lui. On croit réver. L’année suivante, le méme jury fut bien obligé de recevoir un superbe buste de Victor Hugo, car il était assez difficile de prétendre que le poéte efit consenti A ce qu’on lui jetat sur le visage des poignées de plitre humide sans le savoir, ou du moins, sans protester. Rodin parle de ces choses sans amertume, avec un calme souriant et résigné, s’étonnant seulement que des gens qui se disent des artistes mettent tant de passion aveugle et méchante contre un homme dont la vie tout entiére est faite de travail, de respect de son art et de sacrifice. Il faudra bien cependant que le parti pris des jurys se taise et s’incline devant les gigantesques ceuvtes entreprises par Rodin, devant ces Bourgeois de Calais, devant cette porte du Palais des Arts décoratifs, dont l'apparition révélera un art nouveau et qu’on ne soupgonnait pas. Il y a dans ces compositions un mouvement, ‘un emportement, une grandeur @’action qui étonnent et qui subjugent. Quelgu’un disait que les ceuvres de Rodin lui causaient une impression de terreur, et c'est juste, car jamais on n’exprima la vie avec unetelle fougue. Chaque corps obéit impitoyablement & la passion dont il est animé, chaque muscle suit Pimpulsion de son ame, Méme dans les contournements les plus étranges et les formes les plus tordues, les personnages sont logiques avec la destinée de volupté et de douleur dont artiste a marqué leur humanité... Rodin nous fait vraiment respirer, dans cet air embrasé de son génie, un frisson tragique, Voila ce qu’on ne peut lui pardonner, Cest avoir rompu Véquilibre anatomique, tel que le comprend T’Académie ; c’est de donner la beauté un accent a la fois éloquent et vrai, c’est de faire palpiter d’une vie souveraine le marbre, le bronze, la terre ; c’est d’animer ‘ 298 ces blocs inertes d’un souffle chaud et haletant, de couler en ces matiéres mortes la passion et le mouvement’ Rodin est un grand gothique, un de ces hommes pour la naissance desquels il faut des siécles et des siécles d’élaboration et de sélection. Et ce qui est vraiment triste A penser, Cest que le gouvernement qui posséde un tel homme, capable & lui seul de bitir des cathédrales et des arcs de triomphe, de faire passer son réve dans Ies blocs énormes de la pierre, ne songe pas a lui commander un monument dont senorgueillit une époque, et qui reste, alors qu’ont disparu, depuis longtemps oubliées, les petites gloires bruyantes devant lesquelles nous nous agenouillons stupidement®. Ce que la femme peut évoquer de grace, de tendresse, de séduction, de réve et de coquetterie ; ce qu'elle a de mystérieux et de maladif ; lindéfinissable de son regard, profond comme le vide, et le rayonnement de sa chair sur laquelle « le parfum réde » ; les suavités de ses dix-huit ans, fleuris de désirs chastes et despoirs ; ses mélancolies, quand elle va, doucement, les paupiéres cernées, sous les ombrages d’un pare qui fait, sur ses robes claires, trembler et passer Tombre des feuilles ; ses abandons, quand, les reins cambrés, la poitrine émue, elle penche sa téte frissonnante sur l’épaule d’un valseur et se laisse emporter ; ses attitudes de recherche savante et de provocation étudiée, dans la lumiére éclatante d’une loge, alors que ses yeux, qui voient tout, semblent perdus au loin, que son oreille, qui entend tout, semble inattentive aux paroles qu’on murmure, et que son bras repose, sur le rebord de velours rouge, un bras délicieux et lourd, que les plis du gant recouvrent 4 demi, et que cerclent, au poignet, des bracelets d’or brun ; les éclats de rire de ses levres allumées par le plaisir et les sonores gaietés de ses libres allures ; les réveries des idéals qu'on ne peut atteindre ; les inquiétudes des passions qui commencent, et les dégoiits des passions qui finissent, tout le poéme d'amour et de cruauté que chante cet étre cruel et charmeur ; ce qui s‘offre, ce qui se cache, ce qui se devine, Renoir a tout compris, tout saisi, tout exprimé. I] est vraiment le peintre de la femme, tour A tour gracieux et ému, savant et simple, toujours élégant, avec des sensibilités-d’ceil exquises, des caresses de la main legéres comme des baisers, des visions profondes comme celles de Stendhal. Et ses figures, au rebours de celles de la plupart des peintres modernes, ne sont point figées dans la pate ; elles chantent, animées et vivantes, toute la gamme des jeunes carnations, toutes les mélodies de la couleur, toutes les vibrations de la lumigre”. Renoir a passé par bien des maniéres; aujourd’hui, de recherches en recherches, il semble en possession d’une belle et tranquille sérénité d'art. Du portratt de M’ Charpentier et des ses enfants", qui est un chef-d’ceuvre et qui 299 marque une date importante dans sa vie, il est artivé a ses nus de plein air dans Jequels il a rendu, avec une vérité saisissante, cette chose presque intraduisible dans sa fraicheur, son éclat et sa vie : la peau d’une femme. Le voila maintenant dans une voie plus haute encore, et plus lointaine, si je puis dire. Admirer sa Ferume 3 Venfant, qui évoque, dans son originalité, le charme des Primitifs, la netteté des Japonais et la maitrise d’Ingres ", Claude Monet a été l'un des plus insultés, parmi les insultés. On le traitait de barbouilleur insigne. Je crois meme qu’un critique — lequel n'est pas sans autorité ~ s‘écria un jour qu'il n'y avait qu’un communard pour faire de pareilles horreurs. Pour un peu, il efit demandé que cette peinture fait jugée par un conseil de guerre. Bien que Monet soit encore jeune, son ceuvre est déja_considérable et désormais respectée. Ceux quile plaisantaient les plus amérement commencent de Tadmirer, non que leur éducation soit meilleure, ou que leurs yeux se soient habitués aux belles lumiéres ; mais l'art est si puissant qu'il s’impose de lui-méme aux imbéciles, et qu'il finit par mettre dans leur esprit, malgré eux, une sorte de maystérieuse admiration qui arréte le rire et glace d’une pudeur inconsciente Pinsulte préte a s’échapper. Je ne connais pas, parmi les paysagistes modernes, un peintre plus complet, plus vibrant, plus divers d’impression, que Claude Monet ; on dirait que pas un frisson de la nature ne lui est inconnu. I lui a taxé le pouls, I’a auscultée, comme un médecin sa malade. II l’a surprise & toutes les heures, & toutes les minutes, dans le jeune et odorant déshabillé du matin, sous P’éblouissement de ses toilettes de midi, dans les langueurs amoureuses du soir, dans le sommeil de la nuit, blanche des dentelles de la lune ; et il 'a exprimée sous ses aspects changeants, dans ses plus fugitives lumiéres”. Il a rendu ce que les Japonais seuls avaient pu faire jusqu’ici, ce qui semblait un secret perdu, impalpable, l'insaisissable, lair enfin. Partout, quoi qu’il ait peint, et devant quelque nature qu'il se soit trouvé, Claude Monet a apporté la méme sincérité, le méme recueillement, le méme amour et la méme puissance. Chacune de ses visions pénétre au fond des spectacles différents qui s’offrent a elle. Nous trouvons la méme éloquence d’écriture devant ses paysages dhiver que le froid glace, et que la neige recouvre d'une ouate gtise, ou jaune, ou rose, ou bleue ; devant ses arbres, barbus de givre, devant les débacles hurlantes et précipitées de ses fleuves, aussi bien que devant ses jeunes tailis avril, dont les brindilles roses montent dans le ciel bleu ; devant ses claires campagnes incendiées de soleil ; devant ses automnes rouges que reflétent les eaux tranquilles ; devant ses champs de tulipes fulgurantes ; devant ses mers calmes surtout, des mers profondes et perdues qui semblent dormir, et ses mers furieuses « 300 dont les vagues chevauchent l'une prés de l'autre, crétées d’écume ; devant son Italic, qui éclate de clarté crue et de soleils embrasés. Monet a fait sortir de sa palette toutes les décompositions de la lumiére, toutes les magies de ’atmosphére, tous les évanouissements de la brume. Je crois qu’il n’y a pas, dans la nature, un état spécial, une impression si rapide, une réverie si intense, qu'il n’ait su lui dérober”. Le Salon reste stationnaire, ni pire, ni meilleur, c'est le grand bazar des médiocrités a treize sous, le navrant déballage des friperies avariées. Il ne produit tien, rien, rien. On a contesté les Cazin, on a voulu étouffer les Rodin, on a ti @abord de Claude Monet, de Renoir, de tous ces patients, de ces chercheurs, de ces éloquents, qui voulaient exprimer de la nature des sonorités nouvelles ou des musiques seulement endormies. Mais on avoue, aujourd’hui, que le service qu’ils ont rendu a Part est immense. Ils ont fait entrer de lair et de la lumiére dans les ateliers, et donné aux choses que le vulgaire croit muettes et mortes une vie panthéiste et souveraine. C’est avec eux qu’est le vrai, Je seul mouvement de Part moderne. Les maitres, qu’on le veuille ou non, les voila. Le Gaulois, 16 juin 1886 NOTES 1, Mirbeau a participé a Porganisation de cette Exposition et & la mise au point du catalogue Ua vivement incite Rodin y partiiper (ef, Corespordance avec Rodin, p. 36), lle s'est ouverte le 15 juin. 2. Il sagit de Louis de Fourcaud. Voir infra « La Nature et l'art », 29 juin 1886, 3. Une absence frappe dans cette énumération : celle de Michel-Ange. Parla suite, Mirbeau verra en Rodin le Michel-Ange de lépoque modeme prévu par Stendhal. 4. En 1877. 5. Tout ce passage est la reprise presque textuelle d’« Auguste Rodin » (18 févtier 1885) 6. I s'agit d’Auguste Neyt, soldat a la gamnison de Bruxelles, qui venait poser tous les jours dans'Tatelier de Rodin. 7. Nouvelle reprise, a quelques variantes prés, de l'article de 1885. 8. Se contentant de généralités — déja dites ! ~ Mirbeau ne dit mot des ceuvres de Rodin qui sont expostes : Je suis belle, Femme accroupie, Androméde, bustes de Dalou et de Rochefort 9. Tout ce passage figurait déja dans « Renoir », supra, 8 décembre 1884. 10. Exposé, avec un grand suecés, au Salon de 1879, puis a "Exposition centennale de 1889, ce tableau célébre se trouve au Metropolitan Museum de New York. 301