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EDGAR PISANI

« Il y a quelques semaines, je célébrais mon évasion d’un camp d’internement, le 60 ème . Dans quelques semaines, je célèbrerai dans mon cœur la bataille de la libération de Paris à laquelle j’ai participé. Ainsi, ma vie d’homme de votre âge a été marquée par les malheurs du temps. Et pourtant, j’appartiens à une génération heureuse.

Le combat que nous avons mené pendant la guerre avait un sens qui nous conduisait à la libération du territoire, qui nous permettait de récupérer notre sol, de devenir à nouveau responsable de notre destin. Et puis, la victoire une fois acquise grâce aux alliés, est venu le temps de la reconstruction et de la construction. Et tout ce que nous faisions avait un sens. Remettre le pays en état d’occuper la place que grâce au Général de Gaulle il avait gardé, grâce à la résistance aussi. Et puis sont venues « les 30 Glorieuses » comme un courant très fort par lequel nous nous sommes laissés porter pour construire, pour développer, pour inventer, pour multiplier les enfants… et nous n’avons jamais douté et nous nous sommes jamais interrogés. Nous travaillions au gré des jours avec la certitude que les choses iraient de mieux en mieux. Le monde, lui-même, qui était arrivé à bout des dictatures était maintenant partagé entre l’Occident qui se réclamait d’une démocratie libérale et l’Union Soviétique qui prétendait régir le monde au gré d’une loi stricte et d’une économie administrée. Et l’Europe a été au début un théâtre de développement et bientôt un théâtre d’opérations dans la lutte entre l’Occident et l’Orient. Et l’idée est née de construire l’Europe. L’idée est née de faire en sorte que cet Occident européen qui avait été divisé par les guerres de religions, puis par toutes les autres guerres, les

napoléoniennes et les autres ; l’idée que le temps était venu qu’il soit en paix ! L’Europe est née et j’ai eu le très grand bonheur de négocier la Politique Agricole Commune. Et puis, le temps est venu de la crise du pétrole en 1973 ; le temps est venu donc, du ralentissement de ce mouvement merveilleux qui nous avait emporté. À partir de là, le monde est devenu moins compréhensible. Il n’était plus divisé en deux bientôt ; il n’était plus en mouvement comme pendant une génération ; il multipliait ses découvertes techniques ; il était lancé dans une concurrence éperdue ; nos alliés d’hier étaient nos concurrents d’aujourd’hui. Et ainsi, le monde est devenu pour nous inintelligible, ce monde dans lequel vous êtes

nés, dans lequel vous vivez maintenant. En sommes-nous responsables ?

sans doute. Sommes-nous

les seuls responsables ?

peut-être pas.

Et puis, nous voyons aujourd’hui l’Amérique qui se lance dans des aventures incompréhensibles et dangereuses ; la Chine et l’Inde, l’Amérique latine qui se sentent comme des démangeaisons de puissance, qui se lancent dans un développement éperdu au risque de bouleverser leurs équilibres agricoles. Il y a entre ces 3 entités, quelque chose comme 2 milliards et demi de paysans. Dans le mouvement tel qu’il est lancé en Chine par exemple et déjà en Inde, 25 millions de paysans chinois sont allés s’installer dans les villes l’année dernière. Et d’après les prévisions des économistes chinois, il y aura 400 millions de chinois ruraux qui iront s’installer dans les villes sans que jamais personne puisse imaginer ce que l’on fera d’eux… et tout le monde s’émeut, à la fois parce que la Chine pourrait ne plus être équilibrée en termes alimentaires mais aussi parce que ceux qui, des campagnes vont dans les villes, vont devenir des ouvriers de l’industrie qui vont fabriquer des automobiles, des ordinateurs, des frigidaires, du textile, et l’équilibre économique du monde risque d’en être affecté.

Pendant ce temps-là, l’Afrique sombre. La pauvreté devient misère et la faim tue. Le monde arabe est comme frappé d’hébétude. Pourtant, il prépare des lendemains où il sera exigeant et nous ne saurons comment le traiter. Et pendant ce temps-là, l’Europe bafouille. Oui, l’Europe bafouille. Elle s’élargit sans être sûre d’elle-même. Elle s’élargit sans savoir quel modèle elle prétendra faire adopter par l’ensemble des peuples qui la constituent. Elle s’élargit alors que sur les sujets essentiels, elle a été divisée il y a quelques semaines seulement. Et c’est dans ce monde inintelligible pour beaucoup, inintelligible pour moi en particulier, j’ose l’avouer ; c’est dans ce monde que vous ambitionnez de prendre vos responsabilités.

Je voudrais maintenant essayer de vous dire quels sont, posés autrement, les problèmes que je viens de poser. Dans ce monde tel que décrit, l’économie est triomphante. Elle n’a d’objet que le profit ; elle n’a d’objet que la conquête. Elle a comme complice la science à laquelle elle demande des miracles que la

science accomplit au risque de compromettre ce qu’il y a de plus sacré pour nous, c’est-à-dire la vie, c’est-à-dire l’être humain. En face de l’économie et de sa complice la science, en face de cette dynamique extraordinaire qui ne pourra pas être remplacée, la société est sans voix et fractionnée. Chacun prend position à sa manière et de ce fait, le politique devient bientôt impuissant car il devient l’instrument de négociation d’intérêts qui divise les grandes puissances.

Quel avenir ? L’avenir ne viendra pas d’une révolution qui me paraît tout à fait improbable et que je ne souhaite pas. L’avenir doit venir du développement de la capacité de la société à se définir et à se définir par rapport à ce qui la limite aujourd’hui. Et singulièrement, ce qui la limite aujourd’hui, c’est peut-être la politique. En effet, au moment de la Révolution Française, au pouvoir souverain du Roi, on a substitué le pouvoir souverain de la Nation. Mais la Nation était un concept tout neuf et l’Etat Républicain a été comme l’héritier de l’Etat Royal. On a donné la parole aux citoyens à la condition qu’ils donnent un mandat souverain aux députés qu’ils élisaient et bientôt, la politique est devenue un combat électoral. Je ne dis pas, je ne pense pas, je n’ai jamais cru que la politique n’était qu’un combat électoral ; je pense qu’aujourd’hui, les choses sont telles qu’en définitive, aux yeux des citoyens que vous êtes, aux yeux du vieil homme que je suis, ce qui triomphe dans la politique, c’est ce combat pour le pouvoir sans que ceux qui le réclament soient capables de dire ce qu’ils en feront.

Et c’est là que commence votre responsabilité ; votre responsabilité parce que la vôtre, parce que vous tentez de donner conscience à la génération que vous constituez, à cette fraction de la société globale que vous représentez ; de lui donner conscience de ce qu’elle est une force et que cette force doit s’exprimer. Et Je reviens à ce que je disais à l’instant : Il faut que la société affirme, face à l’économie triomphante et dangereusement triomphante quoique positive à bien des égards, les exigences de la nature et des êtres humains. C’est dans la mesure où vous serez capables d’articuler des idées claires sur les problèmes de l’environnement, sur les problèmes des sociétés rurales, sur les problèmes de l’alimentation, sur le problème de la faim dans le monde, sur le problème de l’organisation des sociétés ; c’est dans cette mesure et c’est dans cette mesure seulement, que vous serez utiles.

On m’a demandé de vous apporter l’espoir et je vous annonce le combat, je vous invite au combat ! Il faut que vous vous battiez à l’échelon local comme on vous le disait tout à l’heure, pour que chacun y ait sa place. Il faut que vous participiez au combat global de la société globale dans le monde global afin que la nature et que la société des hommes et des femmes soient écoutées et respectées. Lancez-vous dans le combat ! Et de grâce, ne haïssez jamais l’adversaire, combattez-le ! Ne méprisez jamais celui que vous assistez ; aidez-le ! N’oubliez jamais le village dont vous êtes, aimez-le ! Ne condamnez, n’oubliez jamais la France dont vous êtes ! Contribuez à sa capacité de rénovation d’elle- même ! Ne vous laissez pas irriter par l’Europe parce qu’elle est impuissante ; le jour viendra où elle se construira. Aimez le monde car c’est votre berceau ! »

Discours d’Edgar Pisani, le 10 juillet 2004, au rassemblement national du MRJC à Vannes.