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SNCB : les conflits d'intérêt de l'ex-patron!

LAURENT LOUIS Debout les fanatiques ! EXHIBITION Le degré zéro de la politique D'Alain Destexhe
LAURENT LOUIS
Debout les
fanatiques !
EXHIBITION
Le degré zéro
de la politique
D'Alain Destexhe à Daniel Senesael
La stratégie de l'intime
Marianne ÉDITION BELGE N o 51 - 22 au 28 février 2014 - 3,80 €

SNCB

GOUVERNANCE

SNCB GOUVERNANCE L’ÉTRANGE IDYLLE ENTRE MARC DESCHE ET ERNST & YOUNG Pendant dix ans, l’ex-patron de

L’ÉTRANGE IDYLLE ENTRE MARC DESCHE ET ERNST & YOUNG

Pendant dix ans, l’ex-patron de la SNCB Marc Descheemaecker et le consultant Ernst & Young n’ont cessé de « flirter », mêlant affaires publiques et vie privée. En février 2013, en plein scandale du TGV low cost Fyra, Descheemaecker a commandé à Ernst & Young, aux frais du contribuable, un étrange rapport à 250 000 euros. Pour sauver sa peau ? PAR DAVID LELOUP

Q uelque chose a-t-il

coincé entre Deloitte,

numéro un de l’audit et

du conseil en Belgique,

et Marc Deschee-

maecker, l’ex-patron

de la SNCB qui pré-

side Brussels Airport

depuis le 1 er janvier ? Depuis long- temps, Deloitte est un prestataire de services régulier pour Infrabel (gestionnaire du réseau ferroviaire) et la SNCB-Holding. Mais avec la SNCB (qui exploite le réseau), ça n’a jamais vraiment « roulé » pour le consultant sous l’ère Deschee- maecker (2005-2013). Serait-ce dû au caractère ombra- geux de cet économiste étiqueté

Open VLD, aujourd’hui courtisé par la N-VA ? Toujours est-il que chez Deloitte, on s’étonne du nombre

UNE « LOVE STORY » DE 10 ANS

22 / Marianne Édition belge / 22 au 28 février 2014

important de contrats décrochés par Ernst & Young à la SNCB depuis 2005. Et on espère que la fusion entre SNCB et SNCB-Holding, opé- rationnelle depuis ce 1 er janvier, va rebattre les cartes de la consultance. Il est vrai que certains chi res sont troublants. Entre 2006 et 2009, l’opérateur ferroviaire a dépensé plus de 17,3 millions d’euros pour s’offrir les conseils d’E&Y. Soit 31,3 % de l’ensemble du budget « consultance » sur cette période (1) . Près du tiers de l’enveloppe pour un seul des « Big Four », cela laisse de suite moins de place aux trois autres géants du secteur (Deloitte, PwC et KPMG) et à tous les autres bureaux de consultance actifs en Belgique (McKinsey, Accenture, Tri- Finance, Mott MacDonald, Concept Risk, etc.).

Comment expliquer qu’E&Y, médaille de bronze sur le mar- ché belge, se taille ainsi la part du lion à la SNCB ? A en croire nos confrères de Knack, il s’agi- rait d’un renvoi d’ascenseur qui ne dit pas son nom (2) . En 2004, le très libéral Gantois Guy Serraes, ami de Descheemaecker et ancien conseiller de l’ex-ministre amande Fientje Moerman (Open VLD), a exercé un intense lobbying auprès du très libéral Gantois Guy Ver- hofstadt (alors Premier ministre) pour faire nommer Marc Deschee- maecker (alors directeur de la liale marchandises B-Cargo) à la tête de la SNCB. Mais voilà : militant Open VLD de la première heure, Serraes est aussi et surtout direc- teur de la branche Secteur public chez E&Y depuis 2001…

2004
2004

GUY SERRAES (OPEN VLD),

directeur de la branche Secteur public chez Ernst & Young, « travaille » le Premier ministre Guy Verhofstadt pour faire nommer Marc Descheemaecker à la tête de la SNCB. Ça marche.

Belga

Belga EMAECKER Coïncidence ? Peu après l’arrivée, en 2005, de Marc Descheemaec- ker aux commandes de

EMAECKER

Coïncidence ? Peu après l’arrivée, en 2005, de Marc Descheemaec- ker aux commandes de la SNCB, le recours à des consultants externes explose. Les dépenses passent grosso modo du simple au double chaque année à partir de 2006, jusqu’à atteindre un pic de 45,7 mil- lions d’euros en 2010. En 2005, E&Y n’a que 0,7 % du gâteau. En 2006, sa part bondit à 37,6 %, puis se stabilise autour de 30 % entre 2007 et 2009.

FISTON EMBAUCHÉ PAR E&Y

Cette « idylle » entre Marc Deschee- maecker et le géant de la consul- tance semble avoir pris un tour plus personnel à l’été 2009. Ses deux masters en poche – un en relations internationales, l’autre en écono- mie et gestion –, le jeune omas

Descheemaecker, le ls de Marc, postule chez Deloitte où il rêve de décrocher son premier job. La procédure de recrutement se fait en plusieurs étapes. Au cours du processus, le jeune homme n’est pas retenu. « Il n’avait pas le niveau requis », nous souffle-t-on chez Deloitte. Quelques semaines plus tard, Thomas est pourtant embauché par E&Y. « Le concurrent direct de Deloitte, qui travaille dans le même secteur et sur le même marché, aurait-il des critères d’embauche plus laxistes que Deloitte ? Ou Ernst & Young cherchait-il à consolider sa relation d’a aires avec la SNCB en embauchant le ls du patron ? », s’interroge un ancien ponte de la SNCB, perplexe. Curieusement, entre octobre

ENTRE 2006 ET 2009, 31 % DU BUDGET « CONSULTANCE » de la SNCB sont revenus à Ernst & Young.

2009 (moment où son fils est embauché par E&Y) et le 13 novembre 2013 (quand il quitte son poste d’administrateur délégué de la SNCB), Marc Descheemaecker n’a jamais dévoilé au conseil d’admi- nistration de l’opérateur ferroviaire que son ls travaillait pour E&Y. « Légalement, il n’y était pas tenu, explique un juriste, mais morale- ment il aurait pu le faire pour éviter les suspicions de con it d’intérêts. » En effet, avec ses pouvoirs d’administrateur délégué, Marc Descheemaecker pouvait décider, seul, d’attribuer à E&Y des mar- chés de services (en procédure négociée) d’un montant pouvant atteindre 1,25 million d’euros. A la SNCB, les marchés entre 1,25 et 2,5 millions sont du ressort du

comité de direction. Quant aux

2005
2005

LE 1 ER JANVIER, MARC DESCHEEMAECKER

(OPEN VLD) devient le patron de la SNCB. Sous sa houlette, l’opérateur ferroviaire public se met à recourir à plusieurs consultants extérieurs pour se faire conseiller.

2006
2006

ERNST & YOUNG RAFLE 37,6 % des

dépenses totales de la SNCB en consultance, soit 1,14 million d’euros sur 3 millions. Enorme : en 2005, le consultant n’avait obtenu que 22 000 euros de contrats, soit… 0,7 % des dépenses totales.

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SNCB

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GOUVERNANCE

L’ÉCHEC DU FYRA EST UN DES PLUS GRANDS FLOPS de l’histoire des Chemins de fer
L’ÉCHEC DU FYRA
EST UN DES PLUS
GRANDS FLOPS de
l’histoire des Chemins
de fer belges.

EN JANVIER 2010, SURPRIS PAR L’EXPLOSION DES FRAIS DE CONSULTANCE, LE CONSEIL D’ADMINIS- TRATION DE LA SNCB RECADRE DESCHEEMAECKER

tout gros contrats, supérieurs

à 2,5 millions, l’aval du conseil d’administration est requis. Mais le conflit d’intérêts non déclaré est heureusement resté théorique. En janvier 2010, le conseil d’administration de la SNCB s’inquiète de l’explosion des frais de consultance. Et recadre Descheemaecker, juste avant que la Cour des comptes n’aille four- rer son nez dans ce guêpier. En 2011, ces frais chutent de… 57 % par rapport au sommet historique de 2010. Et ils ne font que bais- ser depuis : 19,8 millions d’euros

(2011), 16,2 millions (2012), 12,2 millions (2013). La part de gâteau d’E&Y, elle, a repris des proportions plus en phase avec la place réelle du consultant sur le marché : 8,4 mil- lions d’euros sur la période 2010- 2013, soit 9 % du total. Contre, pour rappel, 31 % en 2006-2009.

LE SCANDALE DU FYRA

Une question subsiste : les études commandées par Marc Deschee- maecker l’ont-elles toutes été dans l’intérêt de la SNCB ? Le 22 février 2013, le patron de l’entreprise fer-

roviaire décide seul, comme le lui permettent les règles internes de la SNCB, de passer commande à E&Y d’un rapport sur les causes du op monumental du Fyra, ce TGV low cost qui devait relier Bruxelles à Amsterdam et dont les avaries répétées, dès sa mise en service en décembre 2012, ont très vite sonné le glas. Selon un document interne à la SNCB, cette étude d’E&Y en deux volets a coûté un quart de million d’euros au contribuable belge. Le premier volet, intitulé « Fyra stra- tegic review », a été facturé 150 000 euros à l’opérateur ferroviaire le 31 mai 2013. Baptisé « Fyra detailed business case » et livré dans les semaines qui suivirent, le second volet a, lui, coûté 100 000 euros. Etant donné que le PV du conseil d’administration de la SNCB du 6 septembre 2013 évalue à 668 869 euros les frais de consultance non juridiques dépensés rien que pour le dossier Fyra, le rapport commandé par Descheemaecker représente à lui seul 37 % des frais engagés. Pourtant, bizarrement, les noms de quatre consultants sont mentionnés dans le PV, mais pas le principal d’entre eux : E&Y… Après le prix, le fond. Curieu- sement, Marc Descheemaecker a demandé à E&Y de ne se focaliser que sur la procédure d’achat des trains, qui s’est déroulée entre 2000 et 2004. « C’est très bizarre, s’étonne Stefaan Van Hecke, député fédé- ral Groen. Il voulait apparemment démontrer que des fautes auraient été commises durant cette période. Sinon pourquoi avoir écarté les années 2005-2013 durant lesquelles il était aux commandes ? »

MÊLANT

AFFAIRES

PUBLIQUES ET PRIVÉES

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2006 - 2009
2006 - 2009

LES FRAIS DE LA SNCB EN

CONSULTANCE doublent chaque année pour culminer à 45,7 millions d’euros en 2010. En obtenant annuellement quelque 30 % de ces marchés, Ernst & Young se taille la part du lion.

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D’autant que la gestion du dos- sier sous l’ère Descheemaecker interpelle. Comment expliquer le asco du Fyra alors qu’un budget de 1,8 million d’euros avait été déblo- qué par le conseil d’administration en avril 2004 pour assurer, jusqu’à la livraison des trains prévue en 2007, un suivi « de qualité » du dossier par le département Achats et la direc- tion Matériel de la SNCB ? « Pour- quoi personne à la SNCB n’a-t-il tiré le signal d’alarme ? Et pourquoi n’a- t-on pas mis n au contrat en 2007 lorsque le fabricant italien Ansal- doBreda s’est révélé incapable de livrer les trains dans les temps ? », s’interroge pour sa part le député CD&V Jef Van den Bergh.

ZONES D’OMBRE

Ce dernier déplore aussi l’existence de zones d’ombre dans la procé- dure d’homologation du Fyra par le Service de sécurité et d’inte- ropérabilité des Chemins de fer (SSICF). Et se demande pourquoi il a fallu attendre que les trains « tombent littéralement en mor- ceaux » pour qu’on leur retire leur licence. « Ces éléments n’ont pas été pris en compte dans l’étude d’E&Y parce que Marc Descheemaecker lui-même était à la barre », conclut Jef Van den Bergh. « Avec le recul, la chronologie des faits laisse penser que Marc Des- cheemaecker a commandé cette étude pour sauver sa peau, analyse Stefaan Van Hecke. Et si elle a bien coûté 250 000 euros, c’est un scan- dale. » Mais la suite de l’histoire recèle d’autres surprises Une fois l’étude livrée par E&Y, le 24 mai 2013, Marc Descheemaecker

livrée par E&Y, le 24 mai 2013, Marc Descheemaecker la communique à son conseil d’ad- ministration

la communique à son conseil d’ad- ministration puis… à la justice. Le 3 juin 2013, il transmet l’intégralité du rapport d’E&Y au procureur du roi du Parquet de Bruxelles. « L’article 29 du Code d’instruction criminelle oblige en e et tout administrateur délégué d’une société anonyme de droit public de signaler immédiate- ment la présence de possibles irré- gularités, quelles qu’en soient les rai- sons », se justi ait Descheemaecker le lendemain devant les députés en Commission de l’infrastructure, des communications et des entreprises publiques. « Qu’ il remette ce rapport au

EN « JUDICIA- RISANT » LE DOSSIER FYRA, Marc Descheemaecker a pu terminer son mandat en paix.

Parquet la veille de son audition au Parlement m’a beaucoup surpris, commente Stefaan Van Hecke. Dès ce moment-là, on n’a plus pu discu- ter du contenu du rapport puisque la justice en était saisie. Il a donné l’impression d’avoir trouvé quelque chose de très important, mais il était impossible d’en débattre au pré- texte qu’il fallait respecter le secret judiciaire. Le Parlement était neu- tralisé. » En « verrouillant » judi- ciairement le dossier Fyra, Marc Descheemaecker a ainsi pu achever son mandat sans embrouilles Puis, mi-janvier 2014, on apprend que le Parquet de Bruxelles a classé la procédure sans suite. Aucune irrégularité susceptible de poursuites judiciaires n’a visi- blement été mise à jour par le coûteux rapport d’E&Y. La justice bruxelloise, qui croule pourtant sous l’arriéré judiciaire, a gaspillé son précieux temps… « Le dossier Fyra n’est pas un dossier anodin. Si le Parquet a décidé si vite de classer sans suite, je suppose que c’est parce qu’il n’y avait pas grand-chose dans le rapport d’E&Y », commente Ste- faan Van Hecke. Qui va demander au gouvernement de rendre en n ce document public. « Je suis très curieux de voir ce que les consul- tants ont réalisé pour 250 000 » De son côté, Marc Deschee- maecker a quitté la SNCB par la petite porte, en novembre, doté d’un parachute doré de 1,3 million d’euros. Comme le prévoyait son

euros

contrat. DAVID LELOUP

(1) Voir documents sur http://bit.ly/SNCB- consultants (2) « Rode kaart voor NMBS-topman Marc Descheemaecker ? », Knack, 26 juin 2013.

2009
2009

FIN DE L’ÉTÉ, LE FILS DE MARC

DESCHEEMAECKER postule chez Deloitte, n°1 belge de l’audit et de la consultance. Il n’est pas retenu. Peu après, Ernst & Young, principal consultant de la SNCB dirigée par son père, l’embauche.

2013
2013

EN FÉVRIER, Marc Descheemaecker décide, seul, de commander une étude à 250 000 euros à Ernst & Young pour analyser les conditions d’attribution du marché des trains Fyra, entre 2000 et 2004. Quand ses prédécesseurs étaient aux commandes

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